30.8.26

Sauf à être exclusif, je ne vois pas comment l’on peut s’en sortir. Pas au niveau collectif, où nous sommes condamnés, quoi qu’il arrive. Au niveau individuel, aussi, me diras-tu, puisque je vais mourir. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Et s’en sortir n’est peut-être pas l’expression la plus fine que j’eusse pu employer. Mais elle est là, alors faisons avec. Toutes les expériences qui excèdent l’échelle de tribu ne sont-elles pas condamnées à échouer ou à s’achever dans le malheur, la désillusion, le massacre, l’atrocité ? Mais ce n’est pas ce qui justifierait un éventuel repli. Non, mon exclusivité n’est pas celle d’un repli sur soi, — mais comment être tolérant ? Ce matin, quand je suis allé courir au Jardin, il y avait déjà trop de monde, mais c’était encore supportable. Et puis, quelqu’un s’est porté à ma hauteur qui faisait beaucoup de bruit avec sa bouche pour raconter quelque chose d’essentiel dont Paris entière ne pouvait manquer de profiter avec admiration — le récit des vacances —, j’ai cru qu’il parlait à quelqu’un qui se trouvait là, à côté de lui, ce qui aurait rendu la chose certes désagréable, mais encore supportable, mais non, il était au téléphone, et, ses deux oreillettes blanches profondément enfoncées dans le conduit auditif, il braillait. J’ai trouvé cela intolérable. Et, au fond, je me suis dit qu’elle était là, la réalité de la prise de conscience de la réalité de la réalité que tout le monde nous promet après la canicule, la crise, et Dieu sait quoi encore (qu’on appelle cela « transformation écologique des imaginaires » ou « écoanxiété ») : un cadre dynamique parle très fort dans son dispositif téléphonique hors de prix pour raconter ses vacances passées à sept heures de vol, mais sans décalage horaire, et puis, pour Micheline [afin de préserver l’anonymat des personnes, les noms ont été modifiés], qui est enceinte, tu comprends, c’est plus pratique. Non que je veuille sauver particulièrement le climat, la planète, l’humanité, ou je ne sais quoi, non, ce n’est pas cela ; en fait, je voudrais simplement me préserver de la bêtise, de la grossièreté, de la vulgarité et de l’absence de sens esthétique. Peut-être n’est-ce pas possible, peut-être suis-je condamné (le mot revient, je le note, il y a donc une certaine inquiétude dans mes propos, je ne cherche pas à le cacher pour fanfaronner) à subir cela, mais je veux tout de même essayer, et pour ce faire, l’exclusivité me semble être la seule solution tolérable. Exclusivité, bien sûr, comme contraire de l’inclusivité, avec son écriture débilitante et la morale qui va avec, mais pas seulement, cela, non, cela, ce n’est encore que le petit bout de la lorgnette, non, bien plutôt : exclusivité comme intolérance, intransigeance, refus de tout compris et de toute compromission, affirmation d’une esthétique. Autrement, tout s’abîme dans la bêtise, la confusion, le non-sens, l’à-peu-près, l’accommodement. Après lui avoir suggéré de se taire — mais comment aurait-il pu m’entendre ? ses oreilles étaient occupées ailleurs, loin de l’endroit où il se trouvait, loin de lui-même, mais pas assez loin de moi —, j’ai accéléré et je l’ai semé. Ce n’est peut-être qu’une image, mais c’est une bonne image de ce que je veux dire, je crois.