31.8.26

Le néant se chiffre en billions. Et il est en constante augmentation. C’est un aphorisme (la première phrase, surtout, la deuxième s’ensuit), peut-être, mais ce n’est ni une approximation grossière, ni une outrance, ni une image, ni une métaphore, ni je ne sais. C’est le réel. Là, un peu plat, c’est vrai, mais énorme, tout de même, et si considérable, en vérité, qu’on ne parvient même pas à le prendre en considération, à le comprendre, à le cerner complètement, comme si quelque chose continuait de s’en échapper, toujours à la marge, là où l’on se dit qu’il reste encore un peu d’espoir, quand il n’y en a pas, n’y en a jamais eu, et nulle part. Nos désirs se chiffrent ainsi, en milliers de milliards, ils rêvent à toujours plus, et pourtant ils sont tout juste au niveau des mirages qui aveuglent la classe moyenne : de plus gros muscles, une femme plus jeune, des partenaires toujours plus nombreux, un voyage dans l’espace, un plus gros pénis, un mariage plus spectaculaire, — les maîtres du monde ont des désirs des magazines où l’on fait vibrer les illettrés sur papier glacé. L’avenir que l’on nous promet, d’ailleurs, s’en ressent : ou bien la vie éternelle ou bien l’extermination, on ne sait pas ce qu’elle fera de nous, cette artificielle intelligence si supérieure qui nous obsède. Le progrès avance, mais les fantasmes, eux, stagnent : ils sont de plus en plus chers, et pourtant, toujours un peu médiocres, qui sentent le parvenu, celui qui veut en jeter, impressionner les masses, lesquelles désirent ce qu’elles méritent, à savoir pas grand-chose, pas de très bon goût, pas très bon pour la santé, ce qu’on leur vend, en somme, et puis, c’est tout. Dans le journal de la morale vraie, un article documente avec une grande précision et une empathie non moins certaine le sentiment d’injustice que ressentent les internautes — les pauvres, vois-tu, ne se reconnaissent plus dans le train de vie de ceux qu’ils ont rendus riches par leur béate admiration — quand, par malheur, car c’est tout un monde qui s’écroule alors, ils découvrent que les youtubeurs qu’ils ont tant aimés ne sont en fait pas des êtres vertueux, pareils à des saints sans divin, mais des crétins qui ont le profit pour seul et âpre souci. Comme si le fait de s’appeler Squeezie, Sananas, McFly, Carlito, ou Dieu sait quoi encore, n’était pas déjà en soi l’indice que quelque chose ne va pas, ne va pas bien se passer. Le début de l’article est édifiant, que je cite : « Dans la bouilloire thermique qui lui sert d’appartement, Héloïse (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille) suffoque. En cette fin du mois de mai, alors que l’Hexagone vit sa vague de chaleur la plus précoce depuis le début des relevés, cette étudiante en astrophysique à Paris cherche tant bien que mal à se détendre en naviguant sur les réseaux sociaux. Une publication de la marque de cosmétiques Erborian, sur Instagram, attire finalement son attention : on y voit une dizaine d’influenceurs français se prélasser dans un décor paradisiaque, à près de 8 000 kilomètres de là, aux Seychelles, dans le cadre d’un voyage tous frais payés par la filiale du groupe L’Occitane. » Comme le vide est intersidéral, n’est-ce pas ? On peut le croire, et avoir envie de le dire, mais il ne faut pas juger, tu sais, c’est mal, il faut comprendre, il faut expliquer, il faut justifier, il faut être inclusif, il faut tolérer, il faut accepter. Alors, on livre le destin de l’esprit à qui en est privé. Montaigne, Proust, Léna Situations, c’est le sens de l’histoire, voilà tout. Et comme tout est comique, en effet, indiscutablement, et triste aussi. On est triste d’en rire. On est triste de rire. Non que plus rien n’ait de sens, mais le sens est devenu tellement bête, tellement haïssable. C’est à présent que nous voudrions en être privé, du sens, ou mieux : qu’il n’y en eût jamais. La mélancolie qui m’envahit est aussi grande que les billions dont on me fait la réclame : qu’il est terne, le progrès. Pourquoi devrais-je y croire ? Pourquoi devrais-je l’aimer ? Pourquoi devrais-je le désirer ou le craindre, le redouter ? Pourquoi devrais-je m’enthousiasmer ou avoir peur, frémir devant la promesse de la puissance, ou trembler devant celle du châtiment, me réjouir à l’idée de la vie éternelle ? Une éternelle vie de bêtise, c’est trop long ; — non merci, je préfère celle-ci.