Bon à rien, en ce moment. À rien, sinon des pensées mauvaises sur tout et n’importe quoi, mais je ne crois pas que ce soit quelque chose que cela. Mais alors qu’est-ce que c’est ? Permets-moi de garder le silence à ce sujet. Peut-être devrais-je composer une sorte de recueil de mes meilleures mauvaises pensées, une manière de livre d’aphorismes, mais je crois pas que ce soit très intéressant : moi-même, je n’y crois pas toujours vraiment, à mes mauvaises pensées, j’y crois même rarement, elles me traversent l’esprit, et c’est tout (et je ne parle pas de la page du journal que j’ai écrite hier, non, mais plutôt à toutes ces choses absurdes qui me viennent et que je dis). Mais n’est-ce pas un peu le sens de la vie ? Quoi ? Eh bien, je ne sais pas, moi. Tiens, si, par exemple : au moment où je me décide de m’abstenir de boire de l’alcool pendant une durée indéterminée, eh bien, à ce moment-là, mais au moment-même, vois-tu, comme par un fait exprès, eh bien, c’est la foire aux vins. Tu me répondras que c’est une coïncidence ; et moi, je n’y crois pas une seule seconde. Tu essaieras alors de m’expliquer que c’est un acte manqué ; et moi, je pense qu’il n’y a que des actes de triomphe (ou alors, c’est que ce ne sont pas des actes du tout, quasi une définition). Non, c’est l’univers qui conspire à me perdre, mais je ne tomberai pas dans le piège qu’il me tend, ce piège est par trop grossier, non, je ne serai pas l’acratique victime de ce complot destiné à me faire tituber et tomber. Je triompherai. Cette page-ci, tu vois, je vais te dire la vérité, cette page-ci, je ne sais même pas pourquoi je l’écris. Cet après-midi — je ne sais plus si c’était avant de courir ou après, c’était après avoir accompagné Daphné pour la rentrée, et après, je crois, la rue de Chanaleilles, mais cela n’a pas grande importance —, j’ai eu une idée pour continuer loin de Thèbes, une idée complètement délirante, mais je ne l’ai pas mise en œuvre, je l’ai laissée là, en jachère, peut-être, non parce qu’elle était délirante, mais me disant, elle a beau être délirante, peut-être sera-t-elle bonne, si elle passe la nuit, oui, il y aura des chances alors pour qu’elle soit bonne bien que délirante, mais moi passerai-je la nuit ? La mort m’obsède de nouveau. Depuis que j’ai revu mon père, peut-être, je n’en sais rien. Hier, quand j’ai appelé l’EHPAD et que j’ai enfin réussi à avoir quelqu’un au téléphone qui a pu m’informer sur l’état de santé de mon père, j’ai appris qu’il avait contracté une très sévère infection pulmonaire qui avait exigé plusieurs semaines d’un traitement antibiotique qui l’avait fatigué, ce qui n’explique pas totalement son état (la maladie explique bien mieux son état général), mais en partie, du moins, oui. Et cela, mon frère n’avait pas jugé bon de m’en informer. Je ne lui en veux pas. Ce n’est pas de sa faute, il est comme cela. Si je ne l’ai pas su avant, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même : je n’avais qu’à aller à l’information comme je l’ai fait enfin la semaine dernière après lui avoir rendu visite au lieu d’être passif comme j’ai trop tendance à l’être, c’est vrai. Est-ce à dire, alors, que tu regrettes la distance, que tu préférerais être à Marseille ? Non, je crois que je n’ai jamais autant apprécié le fait d’être loin de Marseille que depuis que mon père est tombé malade. Non parce que je suis loin de mon père — que je sois près ou loin de lui, de toute façon, j’ai bien peur que cela ne fasse pas une grande différence —, mais parce que je suis loin de tout le reste. Et ce tout le reste, c’est peut-être cela, aussi, que l’on peut appeler origine. Fuyons l’origine. Fuyons.