5.9.26

Ce n’est pas vraiment l’existence de milliardaires qui me pose problème, ni même l’existence des milliardaires, non, mais plutôt que l’on puisse vouloir devenir milliardaire. Je comprends que l’on veuille suffisamment d’argent pour ne plus avoir besoin de travailler pour vivre, d’autant que c’est un seuil relatif, mais je ne comprends pas qu’on puisse vouloir accumuler autant qu’un milliard, deux milliards, mille milliards. Je ne suis pas naïf : je comprends parfaitement que, et j’ai même une petite idée des raisons qui, mais la sociologie ne m’intéresse pas trop, on peut expliquer les motifs, mais cela ne veut pas dire qu’on les comprend. Je me dis : Oui, d’accord, mais pourquoi, pourquoi faites-vous tout cela, pourquoi voulez-vous autant ? Et ce n’est pas une question de psychologie non plus, non, interroger la mentalité du milliardaire ou je ne sais quoi, je n’ai aucune envie de me mettre dans la tête ou la peau de ces gens, c’est dégoûtant, non, c’est une question de raison d’être, — en quelque sorte : Qu’avons-nous comme raison d’être, qu’est-ce qui nous donne raison d’être, qu’est-ce qui fait que, oui, si nous n’avions pas été, on pourrait dire qu’il eût manqué quelque chose, qu’il y eût quelque chose en moins ? La manière d’aborder ainsi la question, par la raison d’être, change la perspective : Peut-être eût-il mieux valu quelque chose en moins ? C’est aborder la réalité par le désêtre, si l’on veut, le moins d’être possible. On ne devrait pas se poser la question : « Que nous faut-il de plus ? », mais : « Que nous faut-il de moins ? » Je peux ajouter un livre dans ma bibliothèque privée, parce que ce livre, je pourrais le lire quand plus rien ne fonctionnera, mais a-t-on besoin d’un milliard de plus, de quelque chose qui coûte un milliard de dollars en plus ? On me dira : Tu es bien gentil, mon petit père, mais tu réinventes le less is more. Mais non, less is less, et il faut qu’il en soit ainsi parce qu’il nous faut moins d’être, il faut moins d’êtres, il faut moins de choses, et moins de bruit, et moins de politique, et moins de gens qui veulent partager leurs idées. Ton idée applique-la à toi-même et si tu es toujours en vie, alors seulement viens-nous en parler, mais ne nous fais pas part de tes solutions pour changer le monde, transformer la vie, sauver la planète, avant de les avoir expérimentées toi-même sur toi-même. Et ce que je voulais dire, hier, à propos du musée du milliardaire — il n’y a plus guère que les milliardaires qui aiment à fréquenter les musées, à la condition, que ce soient eux qui les construisent, évidemment, tandis les autres doivent souffrir le martyr de la surfréquentation qu’a entraînée le tourisme de masse s’ils veulent espérer voir un coin de tableau —, ce n’est même pas quelque chose comme : « Le mauvais goût l’a emporté », mais plutôt que le non-goût a triomphé de tout, du goût et de tout le reste, le non-goût, c’est-à-dire cette forme particulière de subjectivisme qui consiste à dire peu ou prou : « Je n’ai pas à avoir honte d’aimer ce que j’aime, j’aime ce que je veux, c’est mon droit », « C’est mon droit » se donnant pour une sorte de justification ultime alors que cette conception du droit se réduit à la permission que le pouvoir (qu’il soit politique ou économique, cela ne change pas fondamentalement sa nature) nous accorde d’exister, la permission par laquelle le pouvoir consent à nous laisser exister tout en se conservant la possibilité de nous retirer cette permission à tout moment. Je n’ai pas un goût parce que j’ai le droit d’en avoir un, mais parce que c’est peut-être ce qui se rapprocherait le plus de ce que je suis si jamais j’avais une essence. Toutefois, que je n’aie pas d’essence — ni métaphysique ni politique ni rien du tout —, cela ne m’empêche pas d’avoir des goûts. Mes goûts rendent simplement ma vie un peu plus agréable ; — ce qui n’est pas rien, non, pas rien du tout.