Aujourd’hui, Daphné s’était déguisée en Marie Stuart lors de son exécution. Exactement au moment de sa décapitation, c’est-à-dire à un moment ou à un autre entre le premier et le troisième coup de hache de son bourreau. Je trouve cette fête particulièrement déplaisante — croiser des adultes déguisés en clowns tueurs en série a tendance à me terrifier, moins à cause de l’horreur du personnage que de l’horreur que la personne qui se dit qu’il est de bon ton, à son âge, de se déguiser en ce genre de personnage, m’inspire, et le fait qu’elle incite ses enfants à se couvrir de ridicule en se déguisant de même, mais depuis quand faut-il éduquer ses enfants ? comment leur apprendre quelque chose quand on ne sait rien soi-même ? —, mais rien que pour la joie que Daphné éprouve à concevoir son déguisement, avec une rigueur à la fois historique et esthétique, je suis prêt à la tolérer. Exceptionnellement ; enfin, une fois par an, quoi. Je sais que d’aucuns (et d’aucunes, aussi) ne manqueront pas de faire remarquer que ce dont je jouis, ce n’est pas d’un moment de joie vraie et pure, comme est pure et vraie la joie de piller une boutique ou de brûler une mairie, mais du fait que je suis blanc, riche et privilégié. Or, ce genre de sociologie au cocktail molotov — comme jadis on croyait malin de philosopher à coup de marteau — ne parvient pas à me culpabiliser, bien au contraire : je sais d’où je viens, je sais d’où ma famille vient, et il faudra plus que quelques sophismes mal formulés pour instiller en moi le poison de la faute. Je n’ai pas besoin d’une morale toute faite. La vérité est que j’admire Daphné — quand même elle ne manquerait pas, à l’occasion, nombreuse, de me mettre hors de moi — parce qu’elle est curieuse, inventive, passionnée. Je crois que je l’ai déjà dit (en tout cas, je l’ai déjà pensé) : j’aurais aimé être comme elle. Mais peut-être fallait-il une génération de plus pour faire un être comme Daphné. C’est une question que je me suis souvent posée depuis que je suis devenu père : Combien de générations faut-il pour faire un être humain ? Si je comptais sur mes doigts, je dirais : cinq, soit un siècle, environ. Cela peut paraître une question bizarre, déplacée, mais elle a des implications plus profondes qu’on peut être enclin à l’estimer quand on ne la considère pas de suffisamment près. Un être humain, à la naissance, cela n’existe pas, un être humain s’élève, au sens propre et au sens figuré : il faut lui apprendre et à marcher et à penser. L’humanité n’existe pas — elle n’a pas d’essence —, elle n’est que dans l’élévation, la croissance constante. Autrement, elle régresse, elle s’affaisse, et bientôt ne saura même plus se tenir debout. Alors, penser, vous n’y songez pas. Il faut penser sérieusement à ces questions parce qu’elles rompent avec l’idée que nous nous faisons du progrès, comme si ce dernier devait être instantané, comme s’il suffisait de décréter qu’il est pour qu’il soit. C’est la conception naïve que les progressistes ont du progrès, en effet, mais elle est fausse. La nécessité même de l’éducation la contredit. Et la connaissance n’est pas acquise une bonne fois pour toutes ; la connaissance peut se perdre. Je n’aime pas les généralisations abusives (l’ère du ceci, l’ère du cela), mais notre époque a peut-être oublié que le progrès n’est pas une doctrine, pas un état de choses, non : le progrès est un effort. Dans une certaine mesure, il se confond avec le « struggle for life » de Darwin : les individus ne se battent pas les uns contre les autres pour vivre, ce n’est pas la guerre de chacun contre chacun, mais chaque organisme tend à la vie. Et cette mesure, la mesure dans laquelle le progrès est darwinien, chaque époque doit la définir pour elle-même. On peut la réduire à presque rien — n’est-ce pas ce que nous sommes en train de faire en Occident (ou ce qu’il en reste) ? — ou on peut la pousser vers l’adéquation totale. L’adéquation n’est pas l’indifférenciation, mais une meilleure compréhension de la nature, ou, si l’on veut, de la place que, en tant que nature, nous occupons dans la nature. En tant que nature : nous ne sommes pas autre chose, pas autre chose que des organismes qui tendons à la vie. Nous pouvons chercher à nous convaincre du contraire, mais. Mais quoi ? Je ne sais pas.