dix août deux mille vingt-trois

Intuition étrange à l’aquarium de Gênes, que notre planète est une sorte d’humarium où des extra-terrestres nous ont parqués pour nous observer et nous étudier. Mais il n’est guère besoin d’avoir recours aux ressources de la science-fiction pour faire des expériences désespérantes : personne ne sillonne le ciel pour nous regarder vivre, nous sommes à nous-mêmes notre propre spectacle, un peu comme la plaie et le couteau, la victime et le bourreau chez Baudelaire, nous sommes les spectateurs et le spectacle. Le point de vue du spectateur et le point de vue du spectacle sont un seul et même point de vue. Errant au milieu de ces êtres étranges, j’ai été envahi par un grand dégoût, mais ce sentiment, aucune violence n’est venu l’accompagner ni lui permettre de se résoudre, d’être abréagi, non, il était là, enveloppé dans son mouchoir de désespoir. Comme je ne savais ni quoi en faire ni comment faire pour ne plus ressentir ce sentiment, je me suis livré à ce que, je crois, je fais le mieux : j’ai sorti mon carnet et, dans le noir bleuté de la lumière artificielle, j’ai écrit les phrases que voici. Qui ne s’est jamais senti écœuré devant le spectacle de la vie ? Toute cette matière organique, toute cette mort en devenir. Toute cette faune, cette flore qui grouille, pousse, lutte, s’efforce, n’est-ce pas dégoûtant ? Alors que la pierre, elle, qui nous est en tout étrangère, nous ignorant, nous laisse être, ne nous dérange pas, indifférente à nos misères, et sans commune mesure avec elles, elle nous laisse le loisir de nous y plonger, d’aller au plus profond. — Certains jours, la vie est un scandale, une faute de goût irrémédiable. En écrivant ces mots, « la pierre », j’ai pensé à l’abbaye du Thoronet dont les murs, longtemps après la mort des moines qu’ils avaient abrités, se tenaient encore dans un accord parfait avec le monde et qui, longtemps après que je ne serai plus, se tiendront encore dans ce même accord. Que cette pierre ait connu la main de l’homme ne la mettait pas hors-sujet : il est dans la nature de la pierre n’avoir que faire de nous. Mais rien de tout cela, aucune de ses pensées ne m’a consolé. De retour à l’hôtel, dans un geste sans conviction mais de pure habitude, j’ai ouvert le journal où j’ai découvert avec découragement que le best-seller de l’été, œuvre d’un inconnu, racontait les relations d’un homme avec son chien. Chaque jour, l’idée que notre époque est la plus bête de l’histoire s’impose avec un peu plus de certitude. Et pourtant, ai-je dit à Nelly cependant que Daphné allait et venait sous les arcades du palazzo Ducale, il y en a eu des époques dans l’histoire. Un peu plus tard dans la journée, dans les rues qui sentaient la pisse de chien, la pisse d’humain, j’ai tâché de répondre à la question que, sans raison particulière, Daphné venait de me poser. Il faisait chaud sous le soleil de la Ligurie, et j’ai été pris, je l’avoue, un peu au dépourvu. « Papa, m’a-t-elle demandé, papa, c’est quoi le principe de la philosophie ? » Elle aura huit ans cet automne et, quand je la vois, quand je lui parle, à tort ou à raison, il m’arrive de pas avoir envie de désespérer.

neuf août deux mille vingt-trois

Notations dans le jardin suspendu où les pigeons morts finissent à la poubelle. Dans la rue en contrebas, un musicien s’applique avec passion à massacrer tout le répertoire classique et moderne de la guitare, transcriptions comprises. Sous le grand arbre, notre enfant joue : elle se raconte des histoires, court, incarne ses personnages, comme il me semble qu’elle l’a toujours fait depuis qu’elle sait marcher et parler. Je l’observe quelques instants. Elle m’interroge du regard. Je lui dis que je ne m’occupe pas d’elle pour qu’elle puisse reprendre ses activités sans se soucier de l’existence du monde qui l’entoure contre son gré. J’envie cette liberté, l’indifférence superbe qui est la sienne, laquelle n’a rien à voir avec la liberté d’indifférence des philosophes (choisir indifféremment a ou non-a), est suprême au contraire : tout disparaît, autour de moi, il n’y a plus rien, plus rien n’a d’importance que ce que je fais. Parfois, pourtant, je lui dis de faire attention au monde, de se taire et de regarder, et d’écouter, d’oublier un peu son moi. Mais il n’y a là, ce me semble, nulle contradiction, mais profond accord plutôt. Au retour de son voyage à Rome et Paris, où Hyacinthe Rigaud fit de lui un portrait célèbre, Anton Giulio II Brignole Sale, marquis de Groppoli, ne supportant pas de vivre dans les pièces immenses du palais que son père et son oncle firent édifier (l’illustrissime Palazzo Rosso), se fit aménager de somptueux appartements en mezzanine, où, dans le plus pur style du Grand Siècle, les décors à fresque représentant des anges, des scènes mythologiques relatives à la fondation de Rome côtoient les miroirs et autres portes dérobées. Sa chambre à coucher, où des anges d’or sculptés tirent une corde qui déploie un immense drap, est une merveille de décadence baroque. La simplicité, on le comprend, est un concept relatif, et c’est un peu comme si notre marquis avait voulu se faire une débauche à taille humaine. Trop grandes pour lui dans leur apparat symbolique, les pièces de réception lui auront peut-être paru inquiétantes. Pour qu’un espace nous convienne, il faut que nous puissions en jouir, et la grande mesure des chambres de ce demi-étage, révèle un tempérament d’esthète secret qui semble plus moderne que le faste des palais où s’exposent aujourd’hui encore en galerie des peintures. Tout à fait comme si Anton Giulio II avait pressenti la menace naissante d’un monde — d’un dehors, oserais-je dire — de plus en plus oppressant, un monde qui, dans son ambition de totalité, mettrait bientôt en péril l’intimité de nos sentiments, de nos pensées, du moindre de nos agissements et que les appartements, dès lors, devraient moins ressembler aux demeures des dieux qu’aux grottes où les nymphes s’abritent d’eux. Un refuge, voilà peut-être la vraie nature, en effet, la propre raison d’être d’une maison.

huit août deux mille vingt-trois

En 1502, raconte-t-on, depuis l’une des fenêtres de la chambre que nous occupons à Gênes, la belle, jeune, et noble Tommasina Spinola tomba éperdument amoureuse de Louis XII. Toutefois, ce dernier, venu sceller une alliance avec le doge, repartit dès le lendemain. Après son départ, mal informée, Tommasina, le croyant mort, mourut de chagrin. Quelques années plus tard, le roi revint à Gênes. Apprenant la mort de la belle, il eut ses paroles pleines de regret : « Quel parfait amour pourtant, c’eût été. » D’amour parfait, en vérité, il n’y en a pas, mais cela, les conteurs d’histoire répugnent à l’avouer. L’amour, le vrai, en fait, crie, pue, dérape, s’engraine, ne ressemble à rien de connu. Si l’amour sent bon, tient la route, est paisible, a été vu à la télé, au ciné, ou sous les traits d’une blonde peroxydée, ce n’est pas de l’amour, non, ce n’est pas de l’amour. Mais qu’est-ce que c’est ? Eh bien, comme le déclara un jour, paraît-il, Francis Poulenc en parlant de la musique de feu le Groupe des Six, c’est de la merde. J’aime bien cette chambre, cela dit, ce n’est pas la question, mais la réalité est tellement différente. Quand on sort dans la rue, tout de suite à gauche, il y a un disquaire diy et dans la rue qui conduit à pied depuis la Piazza delle Vigne à la via Garibaldi, il y a des putes qui tapinent et pas des bombasses, non, des vraies, ou enfin, ce que j’imagine être des vraies, parce que, moi, des putes, je n’en ai jamais fréquenté. Alors, qu’est-ce que j’en sais ? Rien, si ce n’est que ce n’est pas moins beau que Tommasina et Louis XII, même si je n’aime pas trop les gens tatoués, il y a un caffè qui fait un super aperitivo, et quand les cloches de l’église VNA EX SEPTEM ECCLESIIS ont sonné, tout à l’heure, j’ai eu des frissons qui me grimpaient dans le dos et qui, montés sur le faîte, redescendaient d’où ils étaient venus. D’autant que, marchant dans les rues de Gênes pour rejoindre notre domicile depuis le Porto Antico où se trouvait le parking conseillé par l’hôtel, ce que j’ai vu surtout, c’est des menaces de mort adressées aux touristes, les croisiéristes en premier, ils vont crever, disaient ces menaces, et puis sur les murs de la faculté de lettres des messages dignes des années les plus dures de la lutte armée. Entre Tommasina, Luigi dodici, et tutti quanti, il y a une éternité, me semble-t-il, mais elle me plaît, cette éternité. Je ne sais pas pourquoi. Qu’est-ce que c’est ? La langue ? L’incroyable pesto ? La grappa ? L’azur et du ciel au-dessus de la mer, si pur ? Tout cela, je suppose. Et quelque chose d’autre, quelque chose de difficile à dire et qui tient, peut-être, dans une sorte de survenance méréologique : ce qui advient de tout ce qui se produit sans pour autant s’y réduire, une atmosphère, dirions-nous, oui, il est possible que cela se dise ainsi. En attendant, j’écris : la fesse droite posée sur le bidet, mobilier italien s’il en est et pourtant si français, et l’ordinateur sur l’abattant des wc. La vmc tourne à fond, la position est on ne peut plus inconfortable ; — c’est peut-être cela, l’air de l’éternité. De sublime au trivial à la vitesse instantanée, aurait confessé Tommasina avant que d’expirer.

sept août deux mille vingt-trois

Tu crois avoir trouvé un petite plage isolée et tu tombes sur de gros vieux en train de se faire griller la bite au soleil. Alors tu rebrousses chemin en espérant qu’ils ne t’aient pas aperçu. Tu réfléchis un instant et tu te dis : Mais évidemment, c’est parce que la plage est isolée que de gros vieux viennent s’y faire griller la bite au soleil. S’il y avait du monde, ils iraient ailleurs : pour les activités qui accompagnent la grillade de bite au soleil, il vaut mieux se trouver un petit coin tranquille. Tu avais donc bien trouvé une plage isolée, la seule chose que tu n’avais envisagée, en plus de cette découverte, c’est que d’autres l’aient trouvée avant toi, qui s’y faisaient griller la bite au soleil, tandis que toi, tu voulais. Tu voulais quoi ? Je ne sais pas, contempler l’horizon. Quel con. L’isolement est un leurre, voilà, la vérité, tu trempes dans le monde au point d’être submergé. Mais qu’est-ce que le monde ? me suis-je demandé ensuite, constatant que c’est un terme que j’emploie souvent sans avoir jamais pris la peine d’en donner une définition précise. Peut-être ne faut-il pas de définition précise, je ne prétends pas que ce soit nécessaire, non, mais au moins ne pas trop être dans le flou, non ? Suis-je dans le flou ? Je ne crois pas. C’est quoi, le flou ? La myopie, la sueur dans les yeux, l’aveuglement à cause du soleil ? Tout cela, et d’autres. Mais revenons au monde. Quand je dis « le monde », je peux vouloir employer un synonyme de l’univers, ou penser à « alles was der Fall ist », ou au cosmos grec, ou je ne sais trop à quoi d’autre, à tant de choses, en fait. Quand je dis « le monde », je peux vouloir parler de la société, « le monde » est alors une sorte d’abréviation du « monde social ». Mais, quand je dis « le monde », je peux aussi vouloir parler de tout ce qui s’oppose à moi, m’empêche de m’épanouir, de me développer, de vivre et de sentir et de penser comme je l’entends, tout ce qui me nuit, que cela cherche ou non volontairement à me détruire, me nuit du simple fait que c’est. Le monde, alors, n’est pas ce qui s’oppose au moi, le non-moi des post-kantiens, mais ce qui porte en soi la possibilité de la destruction de l’individualité. Si par « le monde », on peut aussi vouloir entendre une sorte de perfection éthique et esthétique, alors « le monde » peut aussi être ce qui s’oppose au monde, le monde peut être la négation du monde, le monde peut porter en lui la négation du monde. Un peu plus loin sur le sentier des douaniers, j’ai trouvé un endroit qui n’était pas complètement isolé mais qui, n’étant pas surpeuplé, il y avait à quelques dizaines de mètres de moi une mère avec son enfant, et quelques mètres plus loin encore, un homme assis torse nu qui se tenait raide comme un piquet, et puis à ma droite tout près, un sac sans son propriétaire probablement parti nager, aurait pu être parfait, presque parfait, si un énorme bateau de croisière de la Mediterranean Shipping Company n’avait pas été en train de traverser la baie, faisant retentir fièrement son odieuse sirène. Brôôôôôôôôôômmmmmm ! En effet, le monde ne se contente pas seulement d’être laid, il le fait savoir, et plus c’est clinquant, et plus c’est bruyant, et plus c’est vulgaire, et mieux c’est. Tu vois, me suis-je dit, la Méditerranée, c’est cela, et les migrants, et le pape qui vient donner sa leçon de morale, et toutes ces horreurs, mais c’est aussi l’abbaye du Thoronet, l’art cistercien sous le soleil de Provence. Et puis aussi, l’idée que je me fais des choses, de ce qui est ou pourrait être, une certaine qualité de lumière que je suis peut-être le seul à percevoir, cela je ne le sais pas, mais n’existe pas moins d’être unique. Il y a des lieux qui s’opposent farouchement à l’esprit. D’autres qui lui seraient propices, ou qui l’ont été, et qui le redeviendront peut-être un jour, mais qui sont colonisés. On ne peut s’y tenir sans s’y sentir agressé. Tout ce que je désire, c’est un lieu qui serait propice à mon esprit, un lieu où il pourrait s’épanouir librement, dans ce lieu, une maison qui surplomberait une forêt de pins, disons les choses ainsi, il y aurait une pièce où je pourrais m’enfermer avec mes livres pour écrire. Que ce que tu désires, ce soit précisément ce que le monde te refuse, qui t’offre à la place tout et n’importe quoi, principalement des choses dont tu n’as nul besoin, n’est pas la moindre des ruses qu’il met en œuvre pour te gâcher l’existence. Fais en sorte qu’il ne réussisse pas.

six août deux mille vingt-trois

Fasciné par l’absence. Comment l’être ? Dans le cloître de l’abbaye du Thoronet, passé un certain temps à observer les chapiteaux des colonnes, la réduction à quelque chose de pur, de simple, quelque chose comme une essence qui n’aurait que faire de l’usure du temps parce que cette dernière n’aurait pas d’effet sur elle, je me suis trouvé comme en adoration devant cet espace vide, et ce qu’il faut bien appeler « la disparition des moines. » Notre époque, laquelle semble de moins en moins capable de produire une forme de vie positive, a tendance à tout transformer en musée, son histoire n’est pas vivante, c’est un patrimoine qu’elle fait fructifier comme on le fait d’un capital. Ce n’est pas vrai qu’elles n’étaient pas belles, ces photographies de François Halard qui occupaient certaines portions de l’espace laissé vide par la disparition des moines, mais précisément, elles n’étaient que cela,  ce me semble, « belles », j’aurais pu dire « jolies », au sens où on l’entend pour parler de quelque chose d’insignifiant. La géométrie du bâti, même à l’état de ruines vides, répondant à la perfection à la géométrie des couleurs, à l’esthétique du temps qu’il fait, terre ocre et dégradées, verte végétation, ciel bleu, vent violent, parfums de pins et de figues mélangés, elle, est pleine de sens, et ce sens, indépendamment de la règle dont il est issu, me paraît immédiatement accessible, sans distance, la simplicité dont elle procède se montrant, il n’est point besoin de la comprendre, elle se sent. Fasciné par l’absence, comment ne pas l’être ? Cher journal, aujourd’hui, c’est ce que je me suis demandé. Le vent soufflait fort, le soleil était brûlant, l’autoroute était déserte, partout autour de moi, il me semblait n’y avoir que du bleu et du vert, la voiture avalait la route, et moi, j’avais le sentiment d’être où je devais être.

cinq août deux mille vingt-trois

Cigales, mes sœurs, est-ce à cause de vous si je n’ai pas grand-chose à dire aujourd’hui ? Je pourrais m’endormir, ici, dans ma chambre ombragée, dans cette accueillante fraîcheur, ici, bercé par la friction de vos cymbales, et la rumeur proche du vent qui souffle. Levant les yeux au ciel, il y a quelques instants, je me suis perdu dans le bleu pur qui baigne cette partie de l’univers. Je n’ignore pas que tout ceci est une illusion, je n’en suis pas la dupe, je sais, je sais, ce n’est pas la peine de me le répéter, mais ne faut-il pas savoir se réjouir quand, entre deux blocs de béton,  intacte, apparaît la Provence ? Au milieu du néant, ai-je envie de dire, se tient la Méditerranée. Et si elle n’existe pas, la Méditerranée, si elle n’est plus que le nom que l’on donne à cette mer de cimetière à quoi on la veut réduire, la raison n’en est-elle pas des plus simples ? Rien n’existe plus. Faut-il croire au hasard ou non ? Je n’ai jamais pu me déterminer. Peut-être faut-il, justement, ne pas se déterminer. Parvenir à vivre dans un univers indéterminé, ne serait-ce pas la plus grande des libertés ? Piqûres de moustiques. Métaphysique du vent et des cigales. Été. Mon regard s’attardant sur des photos-souvenirs encadrées là, à quelques pas de moi, je me demande depuis quand, ces gens, qui devaient avoir l’air si modernes quand on les a photographiés, ont cessé de l’être. Qu’est-ce que la modernité ? Ce qui se fane et, à une vitesse qui semble aller toujours s’accélérant, devient daté, vieilli, comme les couleurs qui passent. Qui se veut moderne, ou contemporain comme on affecte de le dire aujourd’hui dans une tautologie inconsciente d’elle-même, qui se veut moderne, c’est tout le paradoxe, qui se veut moderne est déjà ancien. Que faut-il vouloir alors ? Rien. Consacrer son désir à la chair et à l’air et à tout ce qui circule parmi. Bientôt, tout ce qui aura été moderne, il faudra des siècles pour tâcher de l’expliquer, quand ce qui n’aura jamais cherché à l’être s’imposera dans toute sa clarté. Que de temps perdu. Tout le temps est perdu. Chantez, ô mes sœurs, moi, je me tais.

quatre août deux mille vingt-trois

À Marseille, le mistral sublime la crasse. Garer vers Saint-Pierre pour prendre le tramway non loin de chez mon père et descendre en ville. Contrairement à Paris, ou presque toutes les couches de la population se retrouvent dans les transports en commun, à Marseille, c’est en majorité les plus basses qui les empruntent. Et cette réalité ne se dissimule pas. Boulevard Chave, la Plaine, marché des Capucins, rue d’Aubagne, rue Saint-Ferréol, rue Paradis, et puis cours Belsunce en direction de la porte d’Aix. L’Alcatraz, la bibliothèque à vocation régionale de la ville, porte fièrement les stigmates de ce par loin de quoi tout le monde est passé à autre chose. Ainsi va la gloire du monde social ; il ne faut pas s’attarder. Quelques planches de bois rappellent des nuits de destruction, mais sinon tout a passé. Tout passe. Tout passera. Au milieu des feuilles mortes, des emballages en carton, des sacs en plastique qui volent au gré des rafales, se frayer un chemin en bonne santé tient parfois du miracle. En France, l’étranger commence ici. Il y a longtemps que l’Orient a enfoncé la porte que l’Occident lui tenait entrouverte. Tout passe. Dans la boutique de la rue Francis de Pressensé, c’est un enfant, qui ne doit pas avoir plus d’une dizaine d’années, qui me sert. Il travaille sous les yeux d’un garçon plus âgé que lui mais qui semble bien moins dégourdi. Assis, le grand-père veille à la bonne marché du commerce local cependant qu’en visio, le père fait des affaires à l’international. Avec sa peau mate et ses longs cheveux bouclés aux reflets blonds, je trouve l’enfant très beau. Un peu plus tard, je songe que, tant qu’il demeure inexistant, possible indéterminé, l’avenir a plusieurs visages, et me fais remarquer  : puisse-t-il avoir celui de cet enfant métisse qui brille de toutes les couleurs de la Méditerranée. Est-ce que je reviendrai vivre un jour à Marseille ? Je ne le crois pas, mais ailleurs en Provence, dans l’arrière-pays ou sur la côte en direction de l’Italie, dans les massifs qui culminent entre la mer et la montagne ou à Menton, quasi sur la frontière, je crois que c’est une forme d’idéal à laquelle je ne puis pas tout à fait renoncer. Lèvres brûlées par la sécheresse de l’air, on pourrait se consumer sur place et personne ne se souviendrait que nous avons existé. Est-ce un fantasme ? Cela non plus, je ne le crois pas. Mais alors, qu’est-ce que je crois ? Je ne sais pas. Je ne crois en rien. Il n’y a que l’air qui nous fait vivre, l’eau qui nous apaise et les innombrables poèmes que la vie nous apprend à écrire. Je tends l’oreille : la bourrasque ne réduit pas au silence les cigales qui cymbalisent à la folie, chante leur amour pour la femelle. Écoute encore une fois, mon Phèdre, écoute toute la beauté de la reproduction concentrée dans la brutalité musicale d’une région.

trois août deux mille vingt-trois

#phautogéographie. À Toulon aujourd’hui. Que je sois né dans cette ville me semblera toujours un mystère. N’y ayant jamais vécu que les tout premiers jours de ma vie, d’ici non plus, je ne peux pas dire : « Je suis. » Mais d’où puis-je le dire ? Aucune idée. D’où toujours cette affirmation à la limite de la grammaire — « Je suis de nulle part » — qui me vient à la bouche sans que je sache très bien ce qu’elle veut dire. Qu’elle ne veuille rien dire, précisément, comme beaucoup de phrases qui appartiennent à cette catégorie du non-sens sans que l’on y pense, cela expliquerait-il son pouvoir d’attraction ? Nous, postmodernes humains, qui sommes sommés de posséder une identité, si tarabiscotée soit-elle, à quelle extrémité faut-il nous rendre pour tâcher d’exister un peu, j’entends : pour obéir un peu moins à cette norme à laquelle on se conforme ? Le néant, sans doute. Mais où est-ce le néant ? Mais partout à la surface de la terre. La terre, je m’y tiens, toujours un peu plus à l’étroit, sans que de nulle part, je puisse dire : « Ici, c’est chez moi. » Mais le fait que tu le dises, n’est-ce pas la preuve que tu le cherches ? Pas envie de couper les cheveux en quatre, ce soir. Il est tard. Je suis en retard. Dans Toulon, en fin de journée, je suis allé courir, douze kilomètres et demi, boucle qui avec sa petite queue, le point de départ et d’arrivée étant le même, fait une sorte de petite bête cartographique étrange, un peu comme si, sans le vouloir, mais en voulant faire autre chose, et le faisant, j’avais cartographié le néant. Bizarre, non, de se demander sans cesse d’où l’on est ? N’ai-je pas dit que Paris, c’était chez moi. Oui, mais Paris, ce n’est pas un endroit d’où l’on est, c’est un endroit où l’on va (cf. le topos « Monter à Paris »). Et puis peut-être que je me pose cette question, interroge le sujet qu’elle expose — le pays, le chez-soi, la maison — parce que je sais que ne suis rien, que je ne possède pas un ego à découvrir ou avec lequel me réconcilier (mon moi, le ce que je suis vraiment), parce que j’ai conscience que, contrairement à mes contemporains qui sont obsédés par la question, et cherchent en vain la réponse dans les étoiles, les textes sacrés, les machines, un lopin de terre ou leur culotte, l’identité, ce n’est rien, c’est un mythe dont un petit nombre s’est défait quand tous les autres en demeurent prisonniers. Au lieu de s’ausculter le bout du moi, dès lors arpenter des espaces, en faire des cartes sous forme de graphes, de textes, d’images prises en passant, devient une activité bien plus belle que de chercher à se convaincre que ce qui n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais, c’est cela qui me définit pour de vrai. L’homme est un animal mythologique. Et sa femelle, aussi. Les cons.

deux août deux mille vingt-trois

Je ne sais plus ce que j’ai rêvé, ce qui était du songe et ce qui était de la réalité. Cette nuit, je me suis réveillé parce que j’étais couvert de piqûres de moustique, je me suis aspergé de lotion anti-moustiques et je me suis gratté jusqu’au sang (c’est ce que j’ai supposé dans la pénombre où je me trouvais alors) et pourtant, quand je me suis inspecté ce matin, après m’être rendormi et avoir mal dormi, par intermittences en tout cas, j’ai dû constater que je ne portais pas le moindre stigmate de mes démangeaisons nocturnes. Avais-je rêvé ? Non, je ne le crois pas. Ce que j’ai vécu n’avait pas cette qualité spécifique du rêve. L’avait-elle, cette lecture d’un article universitaire tronqué qui m’était consacré dans un gros volume et dont, parce que précisément il était tronqué, je ne pouvais parvenir à le lire jusqu’au bout ? Oui, mais comment le distinguer de ces démangeaisons nocturnes qui n’avaient pas de qualités oniriques puisque, elles aussi, au réveil, elles se sont révélées non réelles ? On croit pouvoir distinguer le rêve de la veille à partir des qualités internes des expériences éveillées et endormies ou à partir du fait que ces expériences ont des conséquences ou non sur l’état des choses en éveil, mais si rien n’a d’effet comment savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est ? Le rêve avec l’article m’a semblé en être un mais l’expérience des démangeaisons non, et pourtant, de l’un pas plus que de l’autre il n’est demeuré la moindre trace au réveil. Les piqûres avaient disparu et l’article n’a jamais été écrit. Des preuves en revanche de mon activité érotique diurne, la même nuit que celle du rêve avec l’article, il en restait, et ostensiblement tangibles. Comment distinguer dès lors le rêve de la veille puisque ni la qualité de l’expérience ni l’effet de l’expérience ne permettent de les distinguer ? Si l’on me filmait en train de dormir, faisons une expérience de pensée à la Andy Warhol rencontre Marcel Proust, si l’on me filmait en train de dormir pour me persuader que la distinction entre le rêve et la réalité existe bel et bien, qu’elle est nette et indiscutable — « Non mais arrête de discuter, regarde ! » —, je répondrais que cela ne prouve rien, ce n’est que l’image extérieure d’un homme qui dort, image qu’il n’est pas possible de synchroniser avec l’image intérieure de ce même homme qui dort, le film en son et images en couleurs que se fait qui dort cependant qu’il rêve. Le jour suivant la nuit du rêve de l’article et du rêve érotique, hier donc, j’ai hésité à les mettre par écrit avant de renoncer à le faire notamment parce que je n’avais pas envie de décrire le rêve érotique et que le rêve de l’article me semblait trop maigre pour être consigné, d’autant plus maigre, je le confesse, qu’il était transparent qui exprimait ma déception face à cette réalité triviale que mes écrits suscitent un intérêt quasi nul. Si je n’ai pas écrit ces rêves, ces rêves n’ont pas cessé de m’habiter, toutefois, de vivre avec moi, et l’étrange affaire des piqûres invisibles de cette nuit qui vient de s’écouler ne les rend pas plus vivaces, mais les interroge d’un point de vue différent, non c’est-à-dire depuis la possibilité de leur négation, comme toujours on traite le rêve, soit en lui niant toute réalité (il est chimérique) soit en se livrant à son analyse (il est psychologique), mais depuis la possibilité de la négation de la réalité, laquelle a moins d’effet sur la vie que le rêve de la nuit. Ce n’est pas, à vrai dire, que la réalité n’est pas intéressante, c’est qu’elle jouit d’un privilège exorbitant alors même que, la plupart du temps, et par « la plupart du temps », j’entends une grandeur de l’ordre de 99% minimum, elle est mortellement ennuyeuse, consacrée qu’elle est à des activités vulgaires, triviales, pour ne pas dire « bestiales. » Ce privilège exorbitant fait certes les grandes fortunes, mais il fait aussi des vies terriblement étroites, étriquées, oserai-je dire, et tristes à en pleurer, dont tout le monde finit par s’accommoder. Quel malheur. Mais pourquoi est-ce que je raconte tout cela ? J’ai oublié. Il va me falloir encore rêver.

premier août deux mille vingt-trois

J’ai écrit deux mille cinq cent soixante-cinq signes aujourd’hui, deux mille cinq cent soixante-cinq signes c’est-à-dire la moyenne d’une page de ce journal, et cette page de journal, je l’ai effacée. Ce n’est pas la première fois, non, que je procède de la sorte. Mais ce n’était pas tout à fait comme d’habitude, non plus, non. Je crois qu’à un moment, même, je me suis dit : « Va au bout de l’écriture de cette page, Jérôme, de toute façon, tu vas l’effacer. » Est-ce que je me suis vraiment appelé « Jérôme » ? Je ne sais pas, même si c’est vrai que ça m’arrive. Mais aller au bout de cette page avant de l’effacer, oui, c’est ce que je me suis dit de faire et c’est ce que j’ai fait. La vérité, c’est que cette page effacée est sans doute meilleure que la page que je suis en train d’écrire. Non qu’elle soit plus sincère que la page que je suis en train d’écrire, mais elle dit plus de choses que celle que je suis en train d’écrire. Mais ces choses qu’elle dit, ces choses sont négatives, et je me refuse désormais à m’adonner à cette tristesse-là, la tristesse que la haine me procure. Bien sûr que les gens dont je parlais dans cette page sont détestables (je ne dirai pas leur nom, cela ne sert à rien, il vaut mieux qu’ils tombent tous dans l’oubli de l’effacement), mais que je le pense, ou non, que je le dise, ou non, qu’ils sont détestables, cela les rendra-t-il moins haïssables ? Certainement pas. Alors, pas Pascal des autres, j’ai écrit ma page, comme une belle abréaction bien mise en forme, et puis, sans me relire, j’ai tout effacé. Sans scrupules, sans regrets, dans la vérité. Je ne me suis pas senti bien d’avoir écrit cette page, je ne me suis pas senti bien d’avoir effacé cette page, c’était tout simplement ce qu’il fallait que je fasse, écrire et effacer, effacer et écrire, dire ce que j’avais à dire et l’oublier, l’oublier et écrire autre chose. Ce n’est pas tout à fait exact, malheureusement, que j’ai oublié, je n’ai pas tout oublié, il  me reste encore des traces, mais c’est inévitable : si je peux effacer ce que j’écris, le monde social, lui, je ne puis pas l’effacer. Pour ne pas trop me souvenir, toutefois, pour que les traces ne soient pas trop profondes, je suis allé dans l’historique de navigation, et j’ai effacé les pages qui m’ont conduit ou servi à écrire la page effacée du journal. Ce n’est pas une disparition, mais c’est un pas dans cette direction. Il faut aller le plus loin possible dans la disparition, toujours. Avec détermination. Parfois, je me dis que tout est de ma faute, que je n’ai jamais fait les bons choix, que je n’ai jamais écrit les livres qu’il fallait que j’écrive, que je n’ai jamais léché les culs qu’il fallait que je lèche, mais est-ce vraiment le cas ? Je n’en suis pas certain. Ce n’est peut-être de la faute de personne (après tout, est-il nécessaire ou, à défaut, utile, est-il utile d’établir des responsabilités ? je ne le crois pas), mais que faire, c’est un exemple que je prends, un cas particulier, mais qui me semble significatif, alors je le donne, que faire donc dans un monde où il faut demander pardon de n’être pas un couple dysfonctionnel, un couple et partant, une famille dysfonctionnelle, un monde où le fait d’être, je cite, le fait d’être « un couple amoureux » sonne comme une bizarrerie dans la bouche des gens qui emploient cette expression, un monde dans lequel, donc, aimer la femme avec laquelle on vit et qui se trouve être en plus la mère de son enfant, enfant qu’on aime aussi — ô comble de la folie postmoderne ! — un monde où aimer est étrange, anormal, monstrueux, presque, dans un monde comme celui-là, que faire, d’un monde comme celui-là, que faire ? La norme sociale, ce n’est quelque chose d’abstrait, tu sais, je raisonne à partir de l’exemple que je viens de prendre et donner, la norme sociale, c’est la culture populaire, la psychothérapie et les antidépresseurs, les applis de rencontre pour baiser n’importe qui, n’importe comment, dans toutes les positions, quand tu payes le cul au prix de tes données les plus privées, il faut rentabiliser, le divertissement universel, l’emprise de la religion, le règne de l’argent nom de la valeur. C’est un continuum, qu’il soit cohérent ou non n’importe pas (tu peux porter le logo du capitalisme sur ton symbole religieux, et il n’y a pas de contradiction dans les termes), c’est comme ça. Hier, je pensais à tout cela, et je me suis dit qu’il fallait accepter d’être dans le camp des vaincus, que c’était une condition nécessaire pour donner un sens à la possibilité d’une utopie neuve, redonner une chance à l’idée d’une autre vie, une vie nouvelle, la vita nova de l’avenir. Le pouvoir est si loin de nous, tu sais, si éloigné de ce que nous pensons, de ce que nous nous sentons être, de ce que nous aspirons à devenir. Il nous faut accepter cette distance. Il faut mettre le plus de distance possible entre le pouvoir et nous. Et oui, cette distance est notre défaite. Il faut l’accepter aussi, accepter la défaire, accepter la vérité la plus dure : nous avons perdu. Et du fond de notre défaite, imaginer le monde grandeur nature. C’est le prix de la victoire. Et cette page est plus de deux fois plus longue que la page effacée.