trente-et-un juillet deux mille vingt-trois

Parmi mes ancêtres, il dut y avoir des bergers tant il est vrai que j’aime à marcher les sentiers escarpés, des bergers et des poissons tant il est vrai que j’aime à laisser couler sur moi le jet continu de la douche, là alors, dans le flux, je songe que, parmi mes ancêtres, il dut y avoir des bergers, lesquels scrutaient l’horizon du levant au couchant, veillaient sur leur troupeau, comme moi sur mes pensées, des bergers et de poissons qui nageaient dans le mutisme le plus parfait, adeptes de la polyphonie du silence. Entre ces deux ancêtres, de sol et d’eau, malgré qu’il en semble, je ne vois nulle contradiction, pas plus qu’il n’y a de contradiction, pour une île, entre la terre et la mer ; — non, une île, c’est la terre et la mer qui la font ensemble. Je songeais donc à cela et me souvins, l’ayant écoutée deux fois depuis la veille, que, pour moi, Also sprach Zarathustra de Strauss eut autant d’importance que la lecture de Nietzsche, au moment de la découverte, comme s’il y avait une intelligence proprement musicale de la philosophie, comme si la philosophie, c’était une manière de musique, et réciproquement, idée qui n’est pas bien originale, j’en conviens, mais qui ne me paraît pas moins fausse de ne pas l’être. Et encore mieux : comme si l’écoute de la musique offrait au lecteur une compréhension plus profonde que la seule lecture, une compréhension augmentée de toute l’histoire d’un certain Occident qui trouve une de ses expressions dans la musique de Strauss. Et cette compréhension, cette histoire, aujourd’hui qu’elle est devenue ce qu’elle a peut-être toujours été dans l’histoire de l’humanité, aujourd’hui qu’elle est devenue mineure, aujourd’hui qu’elle apparaît pour ce qu’elle est dans l’histoire de l’humanité : une anomalie —, cette compréhension, cette histoire, cette musique, cette philosophie n’est-elle pas plus émouvante encore, et plus vivante encore, à présent qu’elle est en danger ? Quand elle semblait dominer le monde, elle ne pouvait qu’être fausse (c’est ce qu’il faut conclure de la leçon barbare que les Allemands ont retenue de Nietzsche au XXe siècle, falsifiant jusqu’à la lettre même de ses écrits, cela, il aura fallu deux philologues italiens pour le mettre enfin en évidence, des Italiens, naturellement). Mais, aujourd’hui qu’elle est perdue dans cet océan de superstition, l’obscur fanatisme qui encercle notre ethos, elle apparaît sous un jour nouveau et fidèle à l’esprit méditerranéen qui anime l’écriture. Bergers et poissons sont frères. Dans le bruit estival des travaux sur la voie publique, je me fabrique des collines imaginaires où s’embrassent ces contraires qui ne le sont pas. J’arpente des mondes qui n’existent pas. Je les invente. Dans la nuit la plus noire, il faut toujours qu’une lumière brille, mes amis. Brillez, mes amis.

trente juillet deux mille vingt-trois

En quoi se transformer pour exister ? En ce moment, si je me croisais dans la rue, habillé comme je m’habille en ce moment, coiffé comme je suis coiffé en ce moment, avec tous ces cheveux longs qui par endroits grisonnent, mon tshirt noir mon bermuda kaki et mes chaussures de sport, je ne me jetterais pas un regard, ou bien alors un méprisant. Pourtant, quand même je ne serais pas tout à fait convaincu qu’il est vrai qu’on n’est pas ce que l’on semble, dans une bonne part de la vie sociale, en effet, il ne fait aucun doute que l’habit fait le moine, je suis convaincu que je ne suis pas ce que je semble, mon image ne correspondant pas à l’image que je me fais de moi, j’entends par là : l’image que je projette sur un avenir relativement proche. Pour dire les choses le plus simplement du monde : je suis habillé comme un sac, mais je ne suis pas un sac à habits, et cette nuance n’est pas tout à fait négligeable. Comment, ce n’est pas tout fait ce que je voulais dire, mais je vais le dire malgré cette réserve, puisque c’est là que ma pensée me conduit, donc : comment l’idée du prêt-à-porter s’est-elle imposée dans la société comme allant de soi ? Comment en est-on venu à ne plus douter de l’idée que le moi que l’on est doive entrer dans des vêtements qui n’ont pas été confectionnés pour lui, mais pour un être qui n’existe pas, possède une taille standard (S, M, L), que les vêtements ne devaient pas épouser notre forme mais nous la leur ? La civilisation du prêt-à-porter — civilisation dont j’ai déjà évoqué l’existence — est une grande force totalisante qui amoindrit les gens, les fait entrer dans des vêtements, dans des catégories, des genres prédéfinis. Or, qui peut se satisfaire de correspondre à quelque chose qui n’a pas été conçu spécialement pour soi ? Qui peut désirer quelque chose qui n’a pas été conçu spécialement pour soi, mais pour n’importe qui, un être qui n’existe pas ? Qui peut vouloir être un être qui n’existe pas ? Spécialement, j’insiste pour la troisième fois sur cet adverbe : la civilisation toute-prête du tout-prêt mène la guerre au particulier, au singulier, à l’étrange, à l’unique, au sans-pareil, elle veut au contraire, cette civilisation, égaliser les conditions pour que, réduit au même par le sentiment de l’identité, nous nous vêtissions tous de la même manière, pensions tous de la même manière, vivions tous de la même manière : sans frontières un grand pays recouvrant la terre et que des gens pareils dedans. Qui, je le demande, sinon qui est déjà prêt — pour ainsi dire : de toute éternité —, déjà prêt à n’être pas ? Qui ne veut rien moins que de ne pas être ? Le prêt-à-porter, qu’est-ce sinon cela, le prêt à n’être pas ? Entre le pasêtre et le paraître, il y a une nuance immense, grande comme une échancrure où se montre la possibilité du spécial. Ouvrons-la.

vingt-neuf juillet deux mille vingt-trois

vingt-neuf juillet deux mille vingt-trois

Le retour passager à Paris ressemble quelque peu à une punition. Moins à vrai dire à cause de la ville même qu’à cause de ceux qui, parmi son peuplement, y demeurent sans être partis en congés. Ou kifkif viennent y passer les vacances. La Grande Épicerie où je vais faire quelques achats semble envahie par des hordes de demeurés, the walking dead en vrai. Et, à l’étage au-dessus, nos voisins n’ont pas renoncé à leur style de vie : barbe, jogging et infrabasses, la sainte trinité du bonhomme, du vrai. Par ailleurs, Daphné m’interroge au sujet de ma relecture de Proust et, cependant que je lui réponds, je me demande si je ne devrais pas l’inciter à aimer tout autre chose : Barbie, le foot et la diversité. Quel est l’avenir d’un enfant qui se passionne pour Cyrano de Bergerac (la pièce d’Edmond Rostand, sa dernière révélation — d’ailleurs, elle ne joue pas à la dînette, voyez-vous, elle joue à Ragueneau) dans un monde comme le nôtre ? Le même que son père, probablement : aucun succès, assurément. Malgré ma passion du langage, je ne suis pas certain de vouloir pour elle la même chose que pour moi. À quel moment est-ce que, hier, avec Nelly, nous nous sommes dits que nous serions étonnés si elle finissait DRH ? Pas déçus, non : étonnés. En fait, quand je pense à Daphné, il m’arrive de comprendre feue ma mère qui n’aura eu de cesse de vouloir pour moi quelque position stable dans la fonction publique alors que tout chez moi me portait vers autre chose. Et donc, ce que j’ai fait, c’est l’exact opposé de ce qu’elle voulait. Je suis même allé jusqu’à échouer — avec une détermination sans faille — à l’agrégation. Bien sûr que, pour Daphné, je m’inquiète, mais ce n’est pas cette inquiétude qui doit gouverner ma façon de l’élever. Après tout, moi qui sais que ce monde est fait pour les petits esprits, ai-je envie d’être banal ? Ce qui doit me gouverner, c’est une aspiration supérieure. Ou alors, autant se vendre pieds et poings liés à l’économie de marché. La vérité, c’est que les gens ne changent pas. Il y a des exceptions à cette règle, certes, sinon ce ne serait pas une règle, mais c’est une règle : il faut les aimer pour ce qu’ils sont ou bien les ignorer (maxime du salut). Je m’aperçois que, sans m’en rendre compte, rien que par le fait de changer d’air, je me suis absenté du monde, et que, pendant cette absence, le monde n’a pas changé, en tout cas, pas pour le meilleur. Porte d’Orléans, un bidonville semble s’être bâti, dans l’indifférence générale, le long de la route. Petites baraques qu’on dirait des maisons si elles n’étaient des mouroirs. La France, ainsi, j’en suis certain, se dirige vers quelque chose, mais quoi ? Je ne sais pas. Et puis, en vérité, même si je le savais, je ne le dirais pas, je ne suis pas certain, en effet, d’en avoir le droit. Rythme binaire de la réalité. Infraclasse.

vingt-huit juillet deux mille vingt-trois

Toujours on essaie de dégager les critères de la liberté de la servitude, de la certitude du doute, de la vérité du mensonge, de la justice de l’injustice, et ainsi de suite. Que répondre dès lors à qui demande, sans la moindre mauvaise pensée, enfin, c’est ce que j’imagine mais, à en juger par la grossièreté de la demande, il n’est pas à exclure que je me trompe grossièrement, que répondre à qui demande : « Et toi, tu arrives à travailler pendant les vacances… » ? Soit que tenir ce journal ne soit pas considéré comme relevant du travail (on s’imagine alors qu’il n’exige pas de temps, pas d’effort, pas de pensée, pas de discipline, qu’il se fait tout seul, naturellement, un peu comme on va à la selle) soit que l’opposition binaire travail-vacances soit à ce point ancrée dans les mentalités que nul tiers-état ne semble envisageable, mais toujours exclu, au contraire, comme la vraie France des privilèges. Que ce journal ne soit pas un travail, si par travail on entend la relation de subordination qu’entretiennent des employés avec leur patron, cela va de soi, mais que ce journal ne soit pas un travail ne signifie pas qu’il ne soit pas du travail, qu’il n’exige pas de moi le meilleur de moi-même, qu’il ne s’apparente pas quelquefois aux douleurs de l’enfantement, car s’il vient de moi, ce journal, il ne va pas de soi, il ne se fait pas tout seul, il requiert de moi la plus grande force quotidienne. Cela, pour se faire entendre, réclame la même discipline que pour l’écrire, discipline dont, précisément, la majorité est incapable. D’où cette réalité toujours aussi décevante que j’écris pour moi-même, moi et quelques épifewnomènes. Ce n’est pas un état de choses que je souhaite, il s’impose à moi-même, me décourage souvent, mais ne m’abats jamais. Si j’en crois le décompte de la machine, aujourd’hui, j’aurai écrit pendant huit cent quatre jours de suite, sans interruption. Mais cela ne m’aidera pas à résoudre le problème à trois termes qui se pose à moi pour l’année qui vient : faut-il que j’apprenne le piano, l’aikido ou le corse ? Toutes voies sont ouvertes, ne me reste plus qu’à choisir la bonne. Et ces possibles, vastes et restreints à la fois, à la fois sont inquiétants et réjouissants.

vingt-sept juillet deux mille vingt-trois

Temps gris. Pluie une grande partie de la journée. Propice à la sieste. Et à la pensée. La gauche ayant échoué à accomplir la tâche historique qui est la sienne d’abolir l’inégalité sociale, ne lui reste plus désormais pour exister que la terreur morale qu’elle fait régner dans la société, brandissant l’épée du fascisme pour menacer de décapiter quiconque oserait remettre en cause la supériorité politique qu’elle proclame la sienne. Or, pour que le progressisme ait une quelconque valeur, encore faut-il que l’on puisse constater un réel progrès. C’est le sens anecdotique de ce que je remarquais hier au sujet de la voix de Michel Foucault. La première fois que je l’ai entendue, j’ai été saisi par la distance infinie qui sépare l’élégance de la diction, le clarté du timbre, la joie qui résonne manifeste dans sa parole et les résultats effectifs que l’usage des ses idées produisent sur notre époque, laquelle n’est rien moins que débraillée et grossière. De débraillé et de grossièreté, pourtant, dans le phrasé de Foucault, il n’y avait pas l’ombre d’une trace. Qui se chercherait aujourd’hui un adversaire à sa taille ne trouverait plus face à lui que des nains qui brandissent des anathèmes de papier : si la gauche ne subsiste que par la terreur morale qu’elle fait régner dans les consciences, la droite s’est vendue à l’idéologie de la société marchande et du libre-échange dans laquelle elle ne joue plus aucun rôle, la pensée étant dilapidée par l’argent, nom de la valeur absolue, et l’État ne servant plus qu’à maintenir par la violence un ordre des choses contre-nature. Pourtant, personne ne semble voir que faible, l’État est infiniment plus dangereux que fort : contraint de se comprimer, il ne peut plus qu’opprimer. La condition d’une nouvelle politique, c’est-à-dire : d’une nouvelle vie (pas d’une nouvelle société), d’une nouvelle forme de vie antisociale, pourtant, devrait être clairement posée : il faut en finir avec le libre-échange, centraliser toute la production dans l’État. Le paradoxe, on va le voir, n’est qu’apparent. Ce n’est pas la centralisation en tant que telle qui conduit au raidissement de l’État, c’est l’obsession de la valeur, la croyance qu’il faut toujours augmenter, accroître la production et les profits. Le dépérissement de l’État ne doit pas être organisé de l’extérieur, comme c’est le cas depuis la fin du XXe siècle, mais de l’intérieur, en mettant en place les conditions qui rendent possible son abandon. Sans un individu conscient de lui-même et hautement cultivé, il ne saurait y avoir de dépassement de l’État, lequel se maintiendra toujours dans la seule forme que lui reconnaît la société marchande : l’État-gendarme. Dans le système économique de la société marchande (le capitalisme), tout État est un État policier, c’est sa seule et unique raison d’être. L’individu n’est pas conscient de lui-même, il est peu ou insuffisamment cultivé, parce que la société marchande n’a pas intérêt à ce qu’il le soit : en tant que consommateur, plus les critères éthiques et esthétiques de l’individu sont faibles, et plus il est facile de lui vendre des produits de mauvaise qualité et dont il n’a pas besoin. De bas en haut de l’échelle sociale, du consommateur à l’entrepreneur en passant par l’État et les autres formes de contrôle social (religion, par exemple), l’intégration du système est extrêmement cohérente. C’est contre cette intégration qu’il faut exiger la dérationalisation de la production : la production ne doit plus être conçue comme l’expression rationnelle de l’individu conçu de bas en haut comme consommateur-entrepreneur, mais comme une nécessité vitale. La production doit obéir à la vie, et non l’inverse. Dans la société marchande, c’est la vie qui obéit à la production (cela s’appelle le travail). Il n’y a qu’en centralisant la production qu’on peut renverser l’ordre de la valeur, la remettre sur ses pieds. La concurrence est un mythe mortifère et ce mythe n’est pas clairement distinct de la croyance en l’égalité universelle. La croyance en l’égalité universelle affirme que, de même que tout se vaut, tout le monde se vaut, c’est-à-dire que tout le monde est égal face à la compétition. Par suite, l’inégalité est intériorisée par l’individu comme manque d’effort, incapacité individuelle à accomplir ce que le société marchande attend de lui. La consommation le rassure mais n’inverse pas la hiérarchie consommateur-entrepreneur. Or, le dogme de la société marchande est un mensonge : tout le monde ne peut pas réussir. La justice n’existe pas en dehors du contenu que donne à ce terme les institutions qui ont pour fonction de la rendre. Pour libérer l’individu, il faut le guérir de ces croyances morbides. Il faut le soulager du poids de la concurrence. Il faut en finir avec les mythes du marché. Il faut apprendre à aimer la vie. 

vingt-six juillet deux mille vingt-trois

Un jour, avec toute la finesse et l’élégance qui le caractérisent, et je le dis sans une once de sarcasme, P. avait laissé entendre que j’étais misanthrope. Ou que je risquais, si je n’y prenais garde, de le devenir. Et moi, sur le coup, je n’avais pas compris ce qu’il voulait dire, ou je n’avais pas eu envie de comprendre, mais en pensant, plus tard, à sa remarque, je m’étais demandé s’il n’y avait pas quelque chose de profondément inamical dans une telle façon de parler, un manque de charité certain, en tout cas, à adresser une accusation de ce genre à quelqu’un qui, s’il n’est pas parfait, c’est vrai que je ne suis pas parfait, n’est tout de même pas un monstre, c’est vrai que je ne suis pas un monstre, loin s’en faut. La vie est ainsi faite, cependant, et l’on n’a pas toujours la répartie pour la contredire, cette conne. Est-ce que je suis misanthrope ? Je ne sais pas. Disons que je n’ai rien contre l’espèce humaine en tant qu’espèce, en revanche, les mœurs qui, dans certaines zones tempérées de l’humanité, définissent cette dernière me semblent bien souvent laisser à désirer. Ce qui, donc, ne fait pas de moi un misanthrope, mais une sorte de moraliste, oui, je n’ai jamais caché ni mes goûts ni mes dispositions d’esprit. Et, au fond, que cela plaise ou non, tout le monde s’acharnant à affirmer sa petite personnalité, quel que soit l’intérêt réel qu’elle présente, cette personnalité, que moi je dise ce que je pense, en quoi cela ferait-il de moi une sorte de monstre, sinon inhumain, du moins antihumain ? C’est comme la langue : ce n’est pas qu’elle se porte bien, comme s’il fallait toujours que tout change sans cesse, et toujours que, d’accord ou pas, prisonniers du clivage imbécile entre progressistes et réactionnaires, nous soyons sommés d’embrasser le changement comme un bienfait, c’est que nous avons fini par trouver normal le fait de parler mal. Il suffit d’écouter la voix de Michel Foucault pour se convaincre de l’effondrement que notre civilisation a connu ces cinquante dernières années. Qui est coupable : qui s’en accommode ou qui le fait remarquer ? Depuis, P. a écrit un article que je réprouve et je me sens encore un peu plus seul. Comme si j’en avais besoin. Comme si j’en avais besoin, ces derniers jours, j’ai repensé à la Vie sociale (grande histoire de solitude). Pas au texte, au contenu de ce que j’ai écrit, c’est-à-dire, mais au destin du livre. Et je me suis souvenu que le comportement de M. aura largement contribué à réduire ce livre au silence, à l’occulter, d’autant plus facilement que, par ailleurs, les gens — les gens normaux, que la société reconnaît comme des écrivains, ils donnent des cours de creative écriture, vont en résidence, sont invités sur France Inter, ce sont des vraies gens, pas comme moi, qui ne suis presque rien, un ectoplasme, un esprit — les gens normaux continuent de publier des romans, un tous les deux ans, comme celle de ses amies, dont j’ai eu le malheur un jour de vouloir lire un livre (comme ça s’appelait déjà, Paris en cinq minutes ? je ne sais plus, je préfère faire semblant de ne pas savoir) et qui était d’une nullité absolue, mais honteuse, mais comment puis-je être ami, m’étais-je demandé, comment puis-je être ami avec quelqu’un qui est ami avec quelqu’un qui écrit ce genre de livres ? Je ne sais pas. Ou plutôt, si, je le sais très bien : je ne le puis pas. De toute façon, c’est toujours la même histoire : les autres ont du succès, pas moi, et tout est de ma faute. Tous les jours, j’écris, et rien ne se produit. Que l’indifférence absolue de la république des lettres. Entre la nullité absolue et l’indifférence absolue, qu’est-ce que je préfère ? Est-il besoin de répondre à la question ? L’indifférence me laisse libre d’écrire ce que je veux, de confier tout cela, ces innombrables phrases dont je me rends coupable, à la postérité indifférente : quand les eaux engloutiront la terre, je serai depuis longtemps fantôme sans os. J’ai les bras ouverts, grand comme l’univers, j’attends quelque chose qui ne vient pas. D’autres l’ont, mais pas moi. Tant pis. Qu’on m’ignore, me méprise, me dise aigri, je suis là, et j’écris.

vingt-cinq juillet deux mille vingt-trois

Tête lourde jambes légères, qu’est-ce qu’un instant ? Un instant n’existe pas. Je marche le long du littoral. Ici, ce n’est pas chez moi, mais je me sens bien. Où est-ce, chez moi ? Nulle part. Ne suis-je pas lassé de le répéter ? Non, certes non, parce que je peux trouver quelque lieu propice, toujours, projeter Paris ou l’idée que je m’en fais, l’idée que je me fais d’une ville, l’idée que je me fais d’un lieu où vivre, partout où je me trouve, je vais. Sur certains chemins de province, on n’a pas encore perdu l’habitude de saluer l’inconnu que l’on croise en lui disant bonjour. Ce que la politesse ancienne n’avait pas prévu, toutefois, c’est la surpopulation : marchant pendant trois heures le long du littoral, ce sont des dizaines de personnes que je croise, mais qui pourrait bien dire autant de fois « bonjour » sans finir par avoir envie de tuer ? Aussi, au bout d’un certain temps, d’un certain nombre de gens, ne dis-je plus rien, quitte à paraître impoli, mieux vaut l’être que meurtrier. Sous le ciel qui change de couleur, la mer aussi, et moi qui parfois ai chaud, parfois pas. J’ai beau ne plus vouloir être négatif, je ne puis m’empêcher de trouver les gens laids, et ces pauvres bêtes qu’ils traînent sur les chemins, un tiers de chiens dans la population générale, animaux dérisoires sur le trajet. Que notre espèces est envahissante : on voudrait respirer, on étouffe. Hordes de vieux armés de bâtons, caravanes qui étalent toujours plus de béton. De temps à autre, j’ai l’impression d’être une île, et puis c’est l’invasion. Dans la Recherche, Swann tombe amoureux d’Odette en relativisant ses propres valeurs. Or, à mesure qu’il relativise ses propres valeurs, il ne cesse de tomber dans l’estime du clan des Verdurin auquel, pourtant, il est supérieur. C’est le destin de l’égalitarisme : contrairement à lui, la société n’a aucune pitié pour l’individu qu’elle n’hésitera pas un seul instant à sacrifier pour ne pas compromettre son unité. Swann est prêt à renoncer à lui-même par amour — ou alors ce renoncement à lui-même est l’amour —, mais pas le clan des Verdurin qui ne hait rien tant que celui qui est différent, celui qui a le courage d’exister, cette existence fût-elle sa négation en tant qu’individu. Morale cruelle : dans la société, il n’y a pas de salut pour l’individu, et l’individu n’existe pas en dehors de la société. Qui aime, qui transgresse les lois de la société, les frontières, les classes, les castes, sera toujours puni, déclassé de partout, de sa classe d’origine et de sa classe de destination. L’individu est la victime expiatoire de l’ordre social. La société ne connaît pas d’autre loi. Il n’y a pas de justice. Il n’y a pas de vérité. Il n’y a pas de grandeur d’âme (la magnanimité dont Swann essaie de se convaincre qu’elle est propre aux Verdurin). Rien que la préservation du corps social par lui-même. Rien que, cachée derrière le masque de la vie, la mort.

vingt-quatre juillet deux mille vingt-trois

La logique fallienne du Tractatus se poursuit. — Si je voulais faire du Derrida, je dirais : « la logique fallique », mais note que je ne veux pas faire du Derrida, c’est une facilité qui ne m’intéresse pas. — « 2.012. In der Logik ist nichts zufällig: Wenn das Ding im Sachverhalt vorkommen kann, so muss die Möglichkeit des Sachverhaltes im Ding bereits präjudiziert sein. » Granger traduit par : « En logique, rien n’est accidentel : quand la chose se présente dans un état de choses, c’est que la possibilité de l’état de choses doit déjà être préjugée dans la chose. » Outre le fait que la traduction met sur le même plan « Ding » et « Sache », ici non plus la fallicité de la logique n’est pas rendue visible. Pour traduire, ce me semble, il faudrait aller chercher très loin de Wittgenstein un mot qui convienne. Par exemple, « acaso », comme dans le poème de Borges, « El Sur », où l’aède rioplatense conclut une énumération des sensations que procure le fait de se trouver dans le patio d’une maison, par les mots que voici : « esas cosas, acaso, son el poema », bien que ce ne soient pas des choses, ou précisément parce que ce ne sont pas des choses. Commentant la phrase précédente, Wittgenstein ajoute : « 2.0121. Es erschiene gleichsam als Zufall, wenn dem Ding, das allein für sich bestehen könnte, nachträglich eine Sachlage passen würde. » Et Granger, imperturbable, traduit : « Il apparaîtrait pour ainsi dire comme accidentel qu’à une chose qui pourrait subsister seule en elle-même, une situation convînt par surcroît. » « Zufällig » et « Zufall », pas plus que « Ding » et « Sache », cela ne fait aucune différence. Et ce n’est pas que Granger ne comprenne pas Wittgenstein (à vrai dire, rares sont ceux qui l’ont aussi bien compris que lui), c’est tout simplement qu’il ne voit pas l’écriture. Il considère la philosophie comme une sorte de science inhumaine, impersonnelle. Or, chez Wittgenstein, tout est d’emblée écriture, c’est-à-dire pensée, certes, mais intimité aussi. Ce n’est ni la pensée abstraite ni la logique qui sont premières, c’est l’écriture. Les carnets tenus sur le front russe durant la Première Guerre mondiale, à bord du Goplana patrouillant sur la Vistule, en témoignent : la logique n’est jamais loin du désir, de l’enfer, des péchés. Quand passant en courant sur le port je la vois lire le fascicule des linguistes atterrées, je me demande : Pourquoi les gens nous surprennent-ils si peu ? Et ajoute pour moi-même, mais pas pour moi-même seulement : Si le français va très bien, les Français, eux, beaucoup moins, de rien.

vingt-trois juillet deux mille vingt-trois

Rien qu’en surinterprétant à peine, on pourrait passer des années à commenter les phrases du groupe 1. dans le Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein. « 1. Die Welt ist alles, war der Fall ist. » « Der Fall », la chute, « der Fall sein », être vrai, être le cas. 1.2. « Die Welt zerfällt in Tatsachen. » « Zerfallen », tomber en ruine, se décomposer en. Le monde est tous les Fälle en lesquels il se zerfällt. Ce en quoi le monde se zerfällt, cela s’appelle des Tatsachen. Toutes ces phrases, quatre, ne répétant qu’une seule et même chose, variant les points de vue pour circonscrire un espace logique en quoi se résout le monde et dans lequel sont circonscrits tous les faits qui déterminent le monde (et, par la négative, ce qui n’est pas — le cas). Au fond, ce que Wittgenstein dit est assez simple : le monde, c’est tout ce qui est vrai, le monde, c’est tout ce qui est. Mais, et c’est le reproche qu’il avait adressé à la traduction de Bernard Russell, une fois traduit, tout cela semble parfaitement banal. Parce qu’une fois traduite, ces phrases sont effacées, la traduction efface la circulation de la signification à l’intérieur du texte. Qu’on traduise ce « der Fall ist » par « ce qui arrive » (Klossowski), « ce qui a lieu » (Granger) ou « that is the case » (Ramsey), et tout disparaît : il ne reste rien de cette dimension de décomposition historique, d’effondrement, ni de cette circulation labyrinthique du langage, Fall devenant zerfällt, la chute devenant la ruine, le cas, la décomposition, le tout, des parties, le monde, des faits. Dans ce texte qui semble profond comme la métaphysique (à vrai dire, c’est le dernier traité de métaphysique de l’histoire de l’Occident, d’où son ouverture logique sur la chute, les ruines, la décomposition) appartient aussi ce qu’il y a de plus banal, le parlé de la langue, et toute la prose de Wittgenstein est ainsi faite qu’elle contient à la fois ce qu’il y a de plus rigoureux dans le domaine de la pensée et de plus ordinaire dans le domaine de l’expression. La philosophie de Wittgenstein s’élabore dans ce labyrinthe où circulent à la recherche de la sortie la métaphysique et l’ordinaire, dès le Tractatus, puisque c’est sa façon de penser. Je suis allé courir ce matin (même si, parfois, je me suis contenté de marcher, ne pouvant faire autrement, physiquement et spatialement) sur le sentier des douaniers. À présent, je suis assis sur le lit dans notre chambre à Saint-Quay-Portrieux. Où j’écris. Dehors, il pleut (averses). Et je me demande comment il se peut que, moi, qui suis en tous points de mes origines parfaitement méditerranéen, je me sente si bien ici, dans ce climat-là, par ce temps-là. Et me posant la question, il me semble que c’est parfaitement compréhensible (la question me permet d’objectiver ce que je sais intuitivement). Ne pas le comprendre, ce serait comme me refuser à comprendre comment je puis être fasciné par la Mitteleuropa, par la profondeur de sa pensée, la « joyeuse apocalypse », pour reprendre ce joli cliché que l’on doit à Broch. Comment n’être pas fasciné par son contraire même ? Comment le bleu Méditerranée ne serait-il pas en admiration devant le gris Bretagne ? Comment l’exubérance méditerranéenne ne se pâmerait-elle pas devant la rigueur viennoise ? C’est la logique même, non ? Des cris déchirent le silence et des oiseaux, le ciel ; — authentique perfection.

vingt-deux juillet deux mille vingt-trois

Le son des choses, une mouette, un goéland, les os qui craquent, le silence qui se fait soudain et en révèle l’intensité, par soustraction. Par soustraction, le silence qui se fait soudain, absence de la voix humaine, sans la présence de personne qui parle, fermer les yeux quelques instants n’aura pas suffi, il faut encore le défaut, que l’absence fasse sentir le poids de la présence, sa sensation, par soustraction. Non que moins soit plus mais seul est exact — le nombre pas le sentiment. Seul seul est exact, faut-il oser. Continuer malgré la pesanteur des êtres, il faut le faire. Parfois, le jour n’est rien que la longue attente avant de pouvoir écrire. En avoir le temps, réel, pas la présence : le présent. Écrire alors apparaît pour ce que c’est : ce qui, seul, justifie l’existence. Le reste — quel reste ? Quand l’angoisse devient trop forte, se souvenir du dernier jour sans écrire. L’angoisse de quoi ? L’angoisse de tout ; les choses, les êtres, qu’on ne sera jamais plus assez léger pour oser affirmer sans rire : « Je suis le plus grand écrivain. » Est-ce vrai ? Que je me le suis dit ? Oui. Non, mais la chose par là signifiée. Que je le suis ? Oui. Qui invente la vérité ? Tout à coup, au loin, au-delà de la route, la mer apparaît, plate et grise, un autre air habite la vie entre les choses, entre les êtres, et déjà la mer a disparu — on ne la voit plus — qui, de sa sublime distance, appelle : Qui invente la vérité ? C’est elle qui pose la question. Quand la fatigue tombe, je la relève. Je voudrais dormir ou bien me noyer sous la douche, pas dans la mer, je n’ai pas encore envie d’un bain, mais de laisser couler le temps loin de moi. Chaque goutte est une inondation. Chaque instant est une éternité. « Si on entend par éternité non une durée infinie, mais l’intemporalité, alors qui vit dans le présent a la vie éternelle. » (Tractatus Logico-Philosophicus 6.4311 : « Wenn man unter Ewigkeit nicht unendliche Zeitdauer, sondern Unzeitlichkeit versteht, dann lebt der ewig, der in der Gegenwart lebt. ») Qui écrit, qui invente la vérité.