cinq octobre deux mille vingt-trois

Le 21 janvier 1743, Marie-Gabrielle de Durfort de Lorge, duchesse de Saint-Simon et épouse du duc, décède. Ce jour-là, après avoir noirci une ligne de son manuscrit de larmes et de croix, Louis de Rouvroy, son mari, interrompt pour l’unique fois en dix ans (1739-1749) la rédaction de ses mémoires. Il ne les reprendra qu’au mois de juillet de la même année. Dans son testament, en 1754, il prendra concernant son inhumation les dispositions que voici : « Je veux que de quelque lieu que je meure, mon corps soit apporté et inhumé dans le caveau de l’église paroissiale dudit lieu de La Ferté, auprès de celui de ma très chère épouse, et qu’il soit fait et mis anneaux, crochets et liens de fer, qui attachent nos deux cercueils si étroitement ensemble et si bien rivés, qu’il soit impossible de les séparer l’un de l’autre sans les briser tous deux. » Liens sacrés, et éloquents quant à l’homme, qui décèdera l’année suivante, le 2 mars 1755. « De larmes et de croix », cela ferait, je crois, un beau titre de livre, sur l’amour, le désespoir, le néant de l’existence, les liens sacrés, et ce qu’il demeure de la beauté du monde. Peut-être que j’y pense à cause des Larmes et des saints, le premier livre de Cioran que j’ai lu. On peut consulter la page du manuscrit de Saint-Simon sur le site de la Bibliothèque Nationale de France. Cette page, je l’ai téléchargée et je l’ai glissée dans un dossier sur mon disque dur que j’ai intitulé, fort logiquement, « Saint-Simon. » Elle porte le numéro 1153 et, à cette époque-là, Saint-Simon narrait les événements qui s’étaient déroulés en 1711. Qui la regarde ne peut pas n’être pas gagné par une grande émotion à la vue de ces petits signes étranges, pas plus gros que des lettres, qu’interrompt seulement une croix, et puis reprennent, jusqu’à la fin de la page. Quand j’ai commencé à écrire ces lignes, c’est le moment que le ou les voisins du dessus, je n’ai pas vraiment envie de le savoir, ont choisi pour inonder le monde, ou du moins l’étage où je me trouve réfugié, recroquevillé dans mon lit, pour écrire, de leurs infrabasses immondes. L’ordinaire du monde est immonde, c’est tout ce que je trouve à en dire. Il semble tout faire pour s’opposer à la vie, à la concentration, à la paix, au plaisir que l’on peut bien trouver à regarder une page d’un manuscrit autographe vieille de deux-cent quatre-vingts ans. Il ne faut pas sa battre contre l’immondice du monde, tout combat est perdu d’avance, mais cultiver ce qu’il demeure de la beauté du monde et essayer, autant que faire se peut, d’en apporter un peu, d’inventer quelque chose qui ne soit pas totalement répugnant. L’émotion que je ressens à regarder la page du manuscrit, c’est surtout l’attachement du duc à son épouse qui en est la cause, geste noble qui signe l’impossibilité du détachement. Et si l’œuvre reprend, parce qu’il faut bien la mener à sa fin, tombeau pour un amour, quant à lui, le deuil est interminable.

quatre octobre deux mille vingt-trois

Palinodies. — L’époque n’est pas aux esthètes. Il faut se vendre et, pour ce faire, tout déballer, confesser, témoigner en public de la minorité à laquelle on s’identifie, avec qui l’on couche, et surtout comment, dans les détails, sans rien occulter, position après position, égrainer l’ivraie des partenaires, et puis faire l’état des lieux de comment ça va avec papamaman ? et ton psy il en pense quoi ? et comme antidépresseurs, tu prends quoi, toi ? Pour qui n’en prend pas, des antidépresseurs,  on le comprendra, les temps sont rudes. Furent-ils jamais bons pour les esthètes ? Probablement pas. Mais, au moins, le XIXe siècle eut la décence, reste d’aplomb, de dignité, de tenue d’un autre temps, déjà, oui, déjà d’un autre temps, la décence, dis-je, en un mot, d’intenter un procès aux Fleurs du mal de Baudelaire, — et de le gagner. Épaves dans la mer de merde de la littérature. Aujourd’hui, vers la fin du premier quart du XXIe, qui donc ne fait que commencer, frissons glaçants d’angoisse à cette idée, à l’heure où tout se compte, les esthètes n’ont même plus la chance d’être frappés d’indignité nationale, on se contente de ne pas les acheter. Invendables. La société les met au ban par indifférence, par passion de la normalité, par culte du lucre, vrai monothéisme de l’Occident. Un peu avant de me faire ses réflexions qui, pour moi, sont intimement liées à celles qui vont suivre à présent — quand même cela ne le semblerait pas, pour moi, c’est évident —, sans les relire, j’ai songé aux pages que j’ai écrites sur l’Italie, avant l’été, et je les ai trouvées bien ridicules. Je me suis fait l’impression — c’est-à-dire : je me suis vu littéralement ainsi —, je me suis fait l’impression d’une espèce de petit-bourgeois qui, le ventre bien plein, éructe contre qui l’a rempli. La vérité, et le plus sobrement du monde je le dis, la vérité est beaucoup plus simple que toutes les contorsions intellectuelles auxquelles j’ai pu me livrer dans ces pages indigestes et donc, quoiqu’on ne puisse plus ne pas le taire désormais sans passer pour un réactionnaire arriéré, tant pis, dès lors, donc, je suis français. Un point, c’est tout. C’est la langue française qui me berce depuis l’enfance. C’est cette langue dans laquelle j’ai appris à lire, à penser, à rire, à pleurer, à aimer. C’est cette langue que j’écris. Et, malgré quelques maigrichonnes tentatives pour m’en séparer, ne conçois d’écrire dans aucune autre. Ce qui, soit dit en passant, n’empêche pas le rapport aux autres, bien au contraire, à toutes les autres langues de la terre, mais toujours sous l’espèce de l’altérité. Chose que le désir d’indifférenciation de notre temps ne peut que méconnaître. Et raconter n’importe quoi. Mais, c’est une autre question. Au fond, de vraie minorité, il n’y a que la mienne, esthète, tout seul sur mon île déserte où, un peu trop souvent à mon goût, je m’ennuie. De ses rives lointaines me parviennent les échos de la vraie vie. Là-bas, c’est la grande nuit. Et malgré leur perpétuelle canicule, les gens meurent de froid.

trois octobre deux mille vingt-trois

Dans quel trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers (*) faut-il être tombé pour ne pas appeler un enfant et lui souhaiter un joyeux anniversaire le jour de son anniversaire, pas même lui écrire un petit message, rien ? J’aimerais dire ou croire que je ne sais pas, mais ce n’est pas vrai, je le sais très bien, ce trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers, c’est le monde normal, la réalité dans laquelle les gens vivent. J’aimerais ne pas savoir, mais je me refuse à vivre dans l’illusion. Alors je regarde, alors je sais, alors je suis désespéré, alors je me lamente, alors j’écris. Pourquoi est-ce que les gens préfèrent ce qui est laid, veule, abject, pourquoi s’entêtent-ils dans la bêtise, la mesquinerie, la médiocrité ? Ne sont-ils capables de rien d’autre ? Rien que cette immuable nullité ? Au numéro 49 du boulevard, depuis des jours et des jours, des hommes s’acharnent à faire des travaux dans une espèce de petite boutique enclavée entre une porte de garage et une porte d’immeuble où depuis des années et des années se succèdent avec toujours la même absence absolue de succès commercial des enseignes qui vendent des trucs immangeables, tour du monde de la malbouffe, de la Bretagne au Vietnam en passant par la Réunion et puis l’avenir proche nous dira quoi encore. Pourquoi ? Il en faut de la détermination pour faire le mal, pour enlaidir le monde, faire du bruit et salir encore, dégrader les choses, vendre des sous-produits de consommation courante à des gens qui sont déjà en surpoids, imposer son image et sa conception du monde brutale et crasse à des gens qui n’ont rien demandé, casser, frapper, couper, taper, battre, avec un acharnement qui semble enraciné au cœur de l’humanité, affirmer sa présence en rendant le monde plus laid qu’il ne l’était précédemment. Il faut aimer détruire pour s’obstiner ainsi, investir temps et argent à rendre le monde moins bon, moins beau, moins intéressant. Moi qui suis parfaitement étranger à ce genre de sentiments, ou plutôt à cette absence de sentiments, moi qui suis trop sentimental, au contraire, je regarde tout cela avec les yeux qui étaient les miens, déjà, quand j’étais enfant. Et tout comme je comprenais alors, je comprends aujourd’hui. Et parfois, oui, j’aimerais mieux ne pas comprendre, j’aimerais mieux ne rien savoir, mais pour mon malheur, je sais, pour mon malheur, je comprends, et je regarde ce monde que je comprends, ce monde que je connais, je regarde la hargne avec laquelle les hommes, les hommes et les femmes, c’est-à-dire, font en sorte de le rendre moins beau et moins bon pour servir ce qu’ils s’imaginent être leurs intérêts, quel désintérêt du monde, me dis-je, et oui, c’est vrai, je me lamente parce que je me sens désespéré, j’aimerais mieux ne rien voir, j’aimerais mieux n’être pas là, mais où faudrait-il être pour ne pas le voir, pour ne pas le savoir, pour ne pas avoir à le subir ? et la réponse aussi, la réponse, je la connais, elle est simple comme la langue qui coule entre mes doigts quand j’écris : nulle part. Je sais dans quel trou sombre et froid de la conscience ou de l’univers il faut être tombé pour ne pas faire signe à l’enfant qui fête ses huit ans. C’est le trou sombre et froid où tombe qui hait la vie, qui s’emploie par tous les moyens à y mettre fin, la raccourcit, veut en finir avec la vie parce qu’il ne sait pas en finir avec la haine qui est la sienne. C’est le trou sombre et froid où tombe qui, ne sachant pas inventer sa vie, préfère la salir, l’enlaidir, la détruire. C’est le trou sombre et froid où tombent les êtres humains. Et il n’a rien d’extraordinaire, ce trou sombre et froid, non, il est tout bêtement ordinaire, il est tout simplement banal, il est tout simplement normal. C’est là que, n’y prêtant pas attention, tout le monde finira par tomber. Et la vie de finir mal, infiniment mal. 

(*) Note. — Je pense que la conscience et l’univers sont une seule et même chose : la conscience est ce par quoi notre corps fini se met en relation avec l’univers, lequel est infini ou potentiellement infini.

Note (sans appel cette fois). — J’avais écrit tout à fait autre chose pour commencer. Une manière d’aphorisme qui se trouve encore sous la ligne où j’écris au moment où j’écris mais que je vais copier, après avoir écrit cette note sans appel, dans mon cahier au bison rouge parce que je n’ai pas renoncé à cet aphorisme, non, mais quelque chose m’a porté ailleurs. Je sais que, dans une certaine mesure, l’aphorisme en question est plus intéressant que les lignes que je viens d’écrire, il a une portée universelle, comme on dit, ou du moins, c’est dans cette direction qu’il tend. Et (je viens de le relire), je crois en ce que j’ai écrit, mais écrire, penser, ce ne saurait être fait uniquement de pensées abstraites enchaînées les unes à la suite des autres auxquelles on donne un air de vérité pour s’assurer que, si toutefois l’on ne prend pas le pouvoir, on a tout de même raison, l’avenir le prouvera. Ce qui tombe toujours assez bien puisque soi-même, l’avenir auquel on pense disant cela, on ne le verra pas. C’est toujours une possibilité, en effet, de ne lire dans ce journal que ce que l’on a envie d’y lire, d’en faire une sorte de traité de philosophie saupoudré de notations intimes, ou l’inverse, en fonction de ses préférences personnelles. Mais alors, pour paraphraser une formule de Morton Feldman, on me lit avec ses yeux à soi, et pas mes yeux à moi. Mes yeux à moi voient tout cela. Moi, j’embrasse tout cela parce que, au fond, malgré toutes les différences qui existent entre les niveaux, les genres, les registres, les domaines, les champs, mon Dieu, que sais-je encore ? malgré toutes les différences, la vie, enfin, la vie, la mienne en tout cas, ma vie embrasse tout cela, ma vie est l’embrassement de toutes ces nuances, de toutes ces différences, de toutes ces distinctions. Et maintenant, je peux copier mon aphorisme dans mon cahier.

deux octobre deux mille vingt-trois

Du doigt, je caresse la pointe du sein droit d’Anne-Sophie. Chasteté relative, je ne franchis pas la frontière du tissu. Et puis, je lui demande : « Je peux t’embrasser ? » Les lèvres se préparent à. Quand je me dis : « Mais je n’ai jamais caressé la pointe du sein droit d’Anne-Sophie. » En rêve, oui. Je dors. Si seulement j’avais su alors ce que je sais maintenant. Quelle idée imbécile : cet apprentissage, c’est la vie. Et cette dernière remarque aussi est imbécile. Tout est-il donc imbécile ? Ai-je rêvé, adolescent, que je caressais les seins d’Anne-Sophie ? Oui, ils me fascinaient, j’en avais envie. Mais je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas osé. C’est ainsi. Et, même en rêve, je ne réalise rien. Pourquoi ai-je rêvé que, du doigt, je caressais la pointe du sein droit d’Anne-Sophie, cette nuit ? Imbécile encore, cette question : je n’en ai pas la moindre idée. Et même si je le savais, qu’est-ce que cela changerait ? Depuis combien d’années n’ai-je pas revu Anne-Sophie ? Cette question n’interroge-t-elle que l’âge ? À présent, je puis répondre à la question que j’ai posée à l’instant : « Tout est-il donc imbécile ? » Aujourd’hui, Daphné a huit ans. Et je me souviens parfaitement des événements qui ont eu lieu il y a huit ans. Des heures avant et des jours après, tout est parfaitement clair comme si rien ou presque, rien qu’un peu d’air, rien qu’un peu de poussière, rien ne me séparait de ce temps-là. L’âge, qu’est-ce ? Le sentiment du temps, la conscience d’un certain écoulement ? J’ai déjà raconté, ce me semble, comment, revenant vivre à Paris, à l’adresse même où nous demeurions quand Daphné est née, mais de l’autre côté de la cour intérieure, dans cet appartement dont trois fenêtres donnent sur le boulevard, il m’avait semblé que tout ce qui distinguait la personne que j’étais alors de la personne que je suis aujourd’hui se trouvait là, dans ces quelques mètres à peine qui séparent un bâtiment de l’autre. Et le fait que je ne puisse plus traverser la cour intérieure et gravir les marches jusqu’au deuxième étage pour rentrer chez moi, ce fait inscrit tout le temps qui a passé dans l’espace. Un espace réduit, un petit cube plein d’air qui resterait muet pour quiconque ne décèlerait pas, à travers lui, tout ce que j’y vois moi, toute la vie que j’y trouve. Mais les souvenirs ne devraient pas nous attacher au passé, ils devraient bien plutôt nous en libérer : avec eux, c’est tout le temps écoulé que nous portons avec nous, ce temps qui ne nous quitte pas, mais nous accompagne, nous enveloppe. Et si jamais ils nous étouffent, ce n’est pas à eux qu’il faut s’en prendre, dans le dessein barbare de récrire le passé, mais à nous, qui n’avons pas appris à vivre, qui n’avons rien appris du tout. J’aime à croire que j’apprends quelque chose, que je suis meilleur aujourd’hui que je ne l’étais hier, mais est-ce bien sûr ? Et que faire de cette incertitude ? L’accepter sans doute, elle aussi, pour ce qu’elle est : la réponse psychologique à l’indétermination de toute chose. Et, puisque l’indétermination est dans les choses mêmes, apprendre à vivre — bien vivre —, pour en donner un aperçu peut-être un peu rapide, un peu facile, ne serait-ce pas accepter l’incertitude sans en concevoir nulle angoisse ?

premier octobre deux mille vingt-trois

Si les animaux le pouvaient, se prendraient-ils en selfie ? C’est ce que je me suis demandé en voyant cette jeune femme le faire avec son chien. Elle était là, assise à l’ombre d’un arbre sur l’herbe fraîche, par la belle après-midi d’un dimanche de notre éternel été. Et je pourrais en jurer, quand elle a pris le cliché, j’ai vu le chien poser. Quelques instants plus tôt, c’était un jeune homme qui trottinait derrière le sien avec le sac  plastique rempli de ses déjections à la main. Cette passion pour les matières fécales animales de l’humanité occidentale tardive, laquelle ne se reproduit presque plus mais voue un culte inédit aux bêtes qui vont à quatre pattes (chien, chat, et caetera), on hésite à chercher à savoir ce qu’elle veut dire exactement : dans notre désir d’extinction, expions-nous les fautes que nous nous imputons en nous faisant les laquais d’êtres privés du langage ? Probable. Mais certain ? Non, je ne le crois pas. C’est peut-être toujours le même fantasme qui s’exprime par tous les moyens : être sans langage, que cette aphasie soit l’au-delà du langage, l’inexprimable, l’indicible, ou l’avant le langage, l’enfance de l’infans, qui ne parle pas encore. Les animaux domestiques sont les enfants dont l’humain nullipare rêve en public : comme ils n’accèderont jamais au langage, ils resteront toujours sous la dépendance du maître dont ils auront toujours besoin, maître qui a beau jeu de se proclamer l’ami de qui ne peut pas, par nature, lui répondre. Inéducable, mais dressable — dans son immense bonté, l’humain n’oublie pas de se faire obéir —, l’animal domestique ne s’émancipera jamais, il ne fera jamais de son maître la victime de son ingratitude, il sera toujours là, la langue d’autant mieux pendante qu’elle ne dit rien, à attendre qu’on le nourrisse, qu’on le sorte, qu’on ramasse après qu’il a fait ses besoins. Plus encore que le chat, qui évoque encore des images sataniques, le chien est la parfaite image de l’humanité occidentale tardive ; on le conseille mieux aux gens trop mous, trop gros, trop vieux, trop usés ou trop paresseux pour faire du sport, c’est dire si les choses sont bien faites. L’humain tardif de l’Occident trouve ainsi dans l’animal domestique cet être dont la gratitude ne cessera qu’avec sa vie même, l’image parfaite de lui-même, sorte de saint sans religion, sans culte ni rite qui excède la quotidienneté banale de la routine. Pour l’humain occidental tardif, l’histoire s’achèvera sans doute dans sa relation avec l’animal domestique : la vie de ce dernier, plus courte que la nôtre, s’épuise dans la répétition ne varietur des mêmes gestes, des mes actions. C’est l’éternel retour du même à l’échelle microscopique de l’appartement, du jardin public, de la promenade postprandiale dans le quartier. La vie petite mais heureuse est devenue le rêve accompli, et à peu de frais, d’une humanité fatiguée d’elle-même, que sa mission civilisatrice a épuisé et qui ne croit plus en grand-chose, en tout cas pas en elle-même. Sachant cela, qui n’aurait envie de hurler, à la lune, à la voiture au passant qui passe, à n’importe quoi ?

trente septembre deux mille vingt-trois

Je serai le dernier Français heureux. C’est étrange comme façon de voir les choses, non ? Sans doute, mais elle me convient. Non que j’aie envie d’être numériquement le dernier, mais plutôt parce que, dussé-je compter pour le dernier Français heureux, je le serais volontiers. Ce matin, quand je suis allé jusqu’à l’Hôtel de Beaune, sis au numéro 7 de la rue du Regard, pour y voir la demeure où Chateaubriand a vécu de 1825 à 1826, et qui se trouve aujourd’hui être le siège social de PRO BTP, le groupe de protection sociale du bâtiment et travaux publics, il y a une plaque de l’autre côté du porche, symétrique à celle qui indique la présence de Chateaubriand en ces murs, cela ne m’a pas découragé, j’ai trouvé la rue si belle que je me suis dit que, si jamais j’y trouvais un grand appartement, je serais disposé à y finir mes jours, avec Nelly, bien sûr, lui ai-je écrit dans un petit message que je lui ai envoyé et, sans que je comprenne très bien pourquoi elle ne m’a pas abattu, la très faible probabilité pour que nous trouvions un grand appartement où finir nos jours dans cette rue, principalement pour des raisons financières, ne m’a pas abattu. J’ai remonté la rue du Cherche-Midi où j’ai croisé Gérard Depardieu, tout de noir vêtu, baskets noires, pantalon de jogging noir, chemise noire, qui tenait un balai entre ses mains et était occupé à discuter avec le chef du restaurant qui se trouve à côté de chez lui. Cette saynète, quoiqu’improbable, m’a paru si normale qu’une fois de plus en quelques instants  à peine au cours de cette matinée d’automne, j’ai été gagné par un sentiment de réelle félicité, qui aurait pu se traduire en une phrase : « J’aime Paris », laquelle phrase ne signifiait pas littéralement ce qu’elle signifiait, du moins pas exclusivement, mais : tout est bien, la vie est belle, et je suis heureux. Et que non, à prendre les choses au sens propre sous l’enveloppe duquel elles se livrent à nous qui n’avons pas de pitié pour elles, non, que tout ne soit pas bien, et que la vie ne soit pas belle, non, cela n’a pas entamé mon bonheur. Ce n’est pas à ce moment-là, c’est un peu plus tard, après le déjeuner, quand je suis de nouveau sorti me promener, parce que j’avais besoin de prendre l’air, parce que j’avais besoin de bouger, que j’ai pensé que je serai le dernier des Français heureux, non que la France (j’abuse de cette figure de style en « non que… mais… », mais tant pis) et les Français me donnent effectivement des raisons d’être heureux, mais peut-être aussi pour cette raison que la France et les Français me donnent des raisons de ne l’être pas, et que moi, je me dis, que c’est imbécile, certes tout est dégueulasse, mais c’est à cause de nous que tout est dégueulasse, les choses ne sont pas ainsi en soi, c’est nous qui les rendons telles, les façonnons à notre image de tristes gens dégueulasses, querelleurs et niveleurs, qui ne savons plus regarder le ciel et dire : « C’est beau » ni ouvrir un livre et dire : « C’est bien. » De l’autre côté du boulevard, en plus des marchands de kebabs et de sandwichs américains qui pullulent à droite et à gauche de ce côté-ci du boulevard, à croire que les gens ont la passion de manger avec les doigts, sorte de régression post-moderne vers une espèce de préhistoire culinaire, un restaurant, ou quelque échoppe qui en tient lieu, est en train de s’ouvrir, le Mont’Frenchy où, sans vouloir surinterpréter pour faire le malin, on aurait toutefois tort de ne pas voir une image de ce que la France est en train de devenir. Comme ces linguistes qui mettent à l’index les expressions telles que « niveaux de langue », lui préférant l’administrative locution « registres de langue », pour ne pas faire de hiérarchie, des fois que quelqu’un ait l’idée saugrenue de prétendre que la langue de Saint-Simon est supérieure aux borborygmes de nos contemporains illettrés, nous fabriquons une civilisation qui flotte sur le néant que laissent les ruines de ce que nous saccageons au nom du profit et de notre fausse bonté. Sauf que je n’ai pas de larmes à pleurer, pas pour cela, tu vois, et c’est sur cette absence de larmes, peut-être, que se fonde ma nouvelle folie : être le dernier Français heureux. Sanctus Hieronymus dixit.

vingt-neuf septembre deux mille vingt-trois

Je ne suis pas allé au cours de corse, et je n’y irai pas. C’était un fantasme. Qui, comme tous les fantasmes, ne résiste pas à son exploration. Mais il fallait l’explorer, oui, cela est indubitable, sinon le fantasme aurait demeuré, comme tous les fantasmes, dans un « et si… » constamment répété alors qu’il n’y a rien. Rien, c’est excessif : un fantasme, c’est loin de n’être rien, mais que ce soit quelque chose ne suffit pas pour que ce soit quelque chose à faire, en plus de le prendre en considération. J’ai pris « mes origines » en considération, c’était le moins que je pouvais faire. Néanmoins, quand, dessinant rapidement l’arbre de ma généalogie depuis moi-même jusqu’à mon arrière-arrière-grand-père, il m’a semblé comprendre l’illusion qui se logeait au cœur de ma mémoire, illusion qui est dans l’air du temps, l’individu libéral cherchant toujours à se convaincre que, derrière l’autonomie que lui ont prêtée les Lumières, se trouve quelque chose de plus profond, des origines, des racines, alors même que notre nature est d’être déraciné, de nous déraciner sans cesse. C’est ce que j’ai écrit dans mes notes sur l’Italie, je crois : mes racines poussent devant moi. J’ai essayé de voir ce qu’il y avait derrière, eh bien, il n’y a rien. L’illusion qui se loge au cœur de ma mémoire, illusion bourgeoise, masque la raison pour laquelle les émigrés toujours émigrent : dans l’espoir d’une vie meilleure. Mon arrière-grand-père, berger d’un troupeau qui ne devait probablement pas être le sien, quittant son village natal pour se faire ouvrier sur la rade de Toulon, voilà qui est sans équivoque. Et l’on trouve désormais, dans la branche continentale des Orsoni, des enseignants, des dirigeants d’entreprise, des anciens élèves de Sciences-Po, des cadres supérieurs, et même un écrivain dont la fille aime le théâtre, les livres, la danse, la musique. On a toujours tendance à ne voir l’histoire que dans un seul sens quand elle va dans toutes les directions à la fois. Au fond, quand j’y pense en tâchant d’être sincère, il n’y a que ma langue, la langue française, à laquelle je sois profondément attaché : nulle terre originaire, rien que son souffle léger comme l’air et son histoire vaste comme les millénaires. Mes racines ainsi, qui poussent devant moi, mes racines s’étendent aussi loin que le permet la langue que je parle, la langue dans laquelle j’écris, cette langue que j’aime profondément. Quand il m’arrive de dire qu’elle est morte, et de le déplorer, élégiaque, ma langue, ce n’est pas pour l’assassiner, mais parce que les amours qui ne sont pas conscientes de leur fragilité ne peuvent pas durer. Qu’est-ce que tout cela fait de moi ? Je ne sais pas, peut-être un membre de cette engeance bizarre qu’on appelle « les Français » et que, de nos jours, tout le monde semble se faire un devoir de détester. À commencer par les Français eux-mêmes, tristes gens. Il est vrai que, avec notre histoire sanglante, nous ne sommes pas sans défauts, mais qui peut bien se flatter de l’être ? Assis à mon bureau pour écrire, du bœuf en daube qui mijote en sa cocotte me parviennent les effluves. Et, malgré les bruits insensés des moteurs à explosion qui irriguent le boulevard, flux perpétuel, en attendant les pintades du bar qui sortent avec le soir (« pintades », parce qu’elles boivent des pintes jusqu’à plus soif), l’automne naissant a quelque chose de délicieux. Peut-être, est-ce le parfum. Peut-être, est-ce moi. Peut-être, est-ce toi. Peut-être, est-ce tout. Dans le cahier au bison rouge, pages de notes prises hier au soir, et puis un poème, ce matin, écrit en chemin et copié ensuite, ainsi qu’une sorte d’aphorisme. Un poème (étrange, comme moi), il y a longtemps ce me semble que je n’en avais pas écrit un. Tout est neuf. Tout est toujours neuf. Et si vieux.

vingt-huit septembre deux mille vingt-trois

Cette nuit, j’ai rêvé que j’achetais cinq paquets de cigarettes. Des Marlboro Lights américaines (elles ont un filtre blanc) qui sont devenues au cours du rêve des Muratti Ambassador, la marque que je fumais avant qu’elles cessent d’être distribuées en France. J’achetais les cigarettes et Nelly, qui se trouvait avec moi dans cette grande boutique qui tenait à la fois de la librairie (*) et du duty free shop tant les articles qu’on y vendait étaient divers et nombreux, me faisait remarquer que j’avais arrêté de fumer. Ce à quoi je lui répondais qu’elle avait raison et qu’il allait falloir rapporter les cigarettes à la boutique puisque, comme je ne fumais plus, je n’allais pas les fumer. Je crois même que je disais à Nelly que je n’avais pas acheté les cigarettes avec la réelle intention de les fumer, mais plutôt comme une sorte de souvenir de l’époque où je fumais encore. Ce rêve, qui semble insignifiant — nulle extase pornographique, aucune révélation métaphysique, pas d’utopie politique —, ce rêve, qui semble insignifiant, pour moi, ne l’est pas. Sa nature contradictoire — faire quelque chose qu’on ne fait pas — exprime à la perfection l’espèce de période que je viens de vivre. Je dis : « espèce de… » parce que c’est un peu court pour constituer une période, mais je dis « période » tout de même parce que la période en question ne se réduit pas aux quelques événements qui viennent d’avoir lieu (mots avec le père de Nelly, essai de traduction), mais est en fait l’histoire de ma vie même. Il est cruel de ne pas écouter sa propre voix : cruel, parce qu’alors on s’en prive (c’est tautologiquement trivial, mais c’est tout bonnement vrai) et on en prive aussi le monde. Je crois que le monde n’a pas besoin que nous parlions la voix des autres, il a besoin que nous parlions notre voix à nous. Comme un violoniste doit se faire son son, dit Marcel Proust à Madame Straus dans la lettre. La musique n’a pas besoin que le nouveau violoniste sonne comme un autre violoniste, que tous les violonistes sonnent de la même façon, la musique a besoin que le violoniste trouve son son, et qu’il le fasse entendre. Le mot « cruel » peut sembler hors de contexte, mais il ne l’est pas : la perte de la singularité — le fait de ne pas avoir son son — abîme le monde, met à mal notre façon d’y habiter. Tout ce que l’on fait contre soi-même, on ne le fait pas seulement contre soi-même, on le fait toujours et aussi en même temps contre le monde. Le monde n’a pas besoin que les habitants qui s’y trouvent vivre pendant un certain temps soient tous identiques, mais qu’il trouvent tous leur son. Ce son ne s’apprend pas. Il est là. C’est ce qui fait que je suis là. Ce qui s’apprend, ce sont les moyens de le découvrir. Les événements notables — du moins, ce sont ceux-là que j’ai notés — de l’espèce de période qui vient de s’écouler, que disent-ils ? Je pense qu’ils racontent comment je peux perdre mon son. Si un son ne s’apprend pas, ce n’est pas quelque chose de donné une fois pour toutes, il faut le faire sans cesse. Exactement comme un violoniste pratique son instrument tous les jours. Ces événements décrivent ce qu’il arrive quand on n’écoute pas sa voix. Ils expliquent ce qu’il risque de nous arriver si nous nous laissons enchanter par la voix de l’autre, un peu comme les antiques Sirènes grecques. Mais nous ne sommes pas Ulysse, nous n’avons pas de compagnons. Et les ruses sont sans effet. Seuls et sans artifices, il faut nous traverser le champ des voix qui cherchent à nous empêcher de parler la nôtre. Si, dans une sorte de morale expéditive, je devais désigner les vertus cardinales, au centre, je placerais l’écoute. Non pas l’écoute empathique dont on nous rabat les oreilles, laquelle n’est, en réalité, qu’une entreprise de normalisation, le contraire de l’écoute, le monde social enjoignant à tout le monde de parler de la même voix. Non pas celle-là, mais celle-ci, oui : l’écoute en tant que recherche, exploration, pratique de sa propre voix. L’écoute n’est jamais close, repliée sur elle-même, elle est toujours ouverte, en alerte, attentive. L’écoute est interminable.

(*) Note. — Je ne l’ai pas souligné en écrivant le rêve, mais j’y ai pensé en relisant les phrases que je viens d’écrire pour la troisième fois. S’il est clair que le duty free shop exprime l’abondance et la diversité des marchandises, pourquoi ai-je écrit que la boutique en question tenait aussi de la librairie ? Je n’y ai pas prêté attention en écrivant ni en relisant les deux premières fois, pensant que j’avais employé ce mot simplement parce que l’esthétique de la boutique dans les images que j’en ai retenues faisait penser à celle d’une librairie (peut-être à l’Arbre à Lettres de la rue du Faubourg Saint-Antoine où nous allions souvent, Nelly et moi, quand nous habitions à Nation, et où je ne suis plus retourné depuis longtemps), mais c’est une librairie pour cette raison que je ne trouve jamais mes livres dans les librairies. Dans les rayons, à la lettre O, on voit bien rangées les nombreuses couvertures blanches griffées NRF où trône le nom de Jean d’Ormesson, mais jamais le mien,  Jérôme Orsoni, qui devrait le suivre pourtant, en bon ordre alphabétique, Orm, Ors, mais non jamais. Le fait est ainsi que je suis absent des librairies et mon rêve, qui m’accuse gravement, me situe dans ce lieu-là, précisément parce que, dans la réalité, je suis absent des librairies, mes livres ne s’y trouvant jamais. Chaque fois que je regarde, je ne les y trouve pas. Aussi, la plupart du temps, je ne regarde même pas. Je ne crois pas l’avoir déjà écrit, et ce n’est peut-être pas dans une note qu’il faudrait le dire, il faudrait consacrer à cet aspect-là des choses un développement autonome, mais comme j’y pense à présent, c’est ici que je vais l’écrire : l’échec est une grande école d’humilité. À cette école, on y apprend que l’on n’est rien, que l’on existe à peine, et que l’on pourrait disparaître de la surface de la terre, cela ne changerait absolument rien, car l’on n’y est déjà pas, ou alors si peu. L’échec est une grande école de caractère. À cette école, qui ne s’effondre pas sous les coups répétés de sa destinée malheureuse, se fraie un chemin vers des contrées inexplorées. Du moins, est-ce le genre de choses que j’aime à me raconter pour ne pas totalement désespérer.

vingt-sept septembre deux mille vingt-trois

Devant l’église, un homme noir tient dans ses mains une pancarte sur laquelle on peut lire : « NO JOB // PAS DE LIBERTÉ » et, à la regarder simplement comme cela, en passant, on ne sait pas très bien s’il a organisé sa propre manifestation à lui tout seul ou s’il fait la manche. Rien n’indique une chose plutôt que son contraire, et il faut vraiment avoir l’esprit ouvert pour seulement se poser la question. Les gens qui passent devant lui, à vrai dire, ne le regardent pas et j’ai beau chercher des yeux, je ne vois pas à ses pieds (il se tient debout) le moindre récipient susceptible d’accueillir l’aumône du marcheur. Peut-être n’accepte-t-il que les NFT, qui sait ? Ce que l’on sait ou, du moins, ce que l’on peut déduire de cette vision pas très engageante d’un homme noir comme ça devant une église, qui tient entre ses mains une pancarte sur laquelle est écrite dans une langue si mal assurée qu’elle en est indéterminable quelque chose dont on ne sait pas si c’est une déclaration ou une supplique, qui ne cesse de passer d’un pied à l’autre, un casque relié à son smartphone vissé dans ses oreilles, en sorte que l’on ne sait pas non plus s’il fait la manche ou s’il danse, ce que l’on sait, bref, bien que l’on ne sache pas grand-chose, c’est que, en moins d’un siècle, la petite musique d’Auschwitz aura fait du chemin, ritournelle dont bourdonnent aujourd’hui toutes les têtes. Dans le patois universel, tout le monde parle un ersatz d’anglais qui ne ressemble à aucune langue naturelle. Même la jeune fille au pair de quarante ans passées, laquelle a tout l’air d’une réfugiée ukrainienne, tente de faire obtempérer ces enfants bénies du cinquième arrondissement de Paris dont elles a la charge dans la langue artificielle de notre nouvelle humanité. « Maïa, pout haune yor chouze. » Mais Maïa ne veut pas. Jadis, telle Mlle Bourdienne, les dames de compagnie parlaient français. Et si personne n’aurait pu en vouloir alors aux beaux Russes bien nés de succomber à l’empire de la tentation, les amours digitales et l’uniformité de notre mondialisation morne ont réduit à zéro toute chance d’aventure. On sait tout sur tout le monde avant même de l’avoir rencontré. D’où la question : à quoi bon se voir en vrai ? Sur le boulevard, les types crachent par terre, pissent par terre, chient par terre, mangent par terre, cuvent leurs bières par terre, dorment par terre, meurent par terre, c’est l’avenir qui se dessine là, sous les yeux de personne, il n’y a que les fous ou les écrivains ratés que leur condition intéresse. Parce que la leur est la mienne ? Mon Dieu, non. Alors pourquoi ? Parce que c’est ce que je vois, parce que je n’ai pas d’hallucinations, non, j’ai des visions. Si la description du réel en donne l’image d’une immense cour des miracles à l’échelle planétaire, ce n’est pas à la description qu’il faut s’en prendre, non plus qu’à qui décrit, mais au réel, et à qui le rend tel. Le ciel s’est couvert. L’atmosphère invente désormais des saisons parallèles : ni tout à fait l’été ni tout à fait l’automne. Et, pour notre plus grand malheur, plus rien ne nous étonne. Ni les saisons ni les personnes.

vingt-six septembre deux mille vingt-trois

Ai-je des visions ou des hallucinations ? Vois-je les choses que je vois avant de penser les choses que j’en pense ou est-ce l’inverse, est-ce que je pense des choses que je pense d’où ma vision déduit de là les choses qu’elle doit voir ? Suis-je enfermé dans mon moi ou mon moi est-il ouvert au monde ? Suis-je mon moi seul ou puis-je être le reste aussi, ce qui m’entoure, me pénètre, m’attire, m’angoisse, m’enthousiasme, me désespère ? À quoi bon ces questions ? Je n’en sais rien. Des points d’interrogation que rien ne suit sinon d’autres points d’interrogation, questions sans grande pertinence, ni franche originalité, là, tombées sous mes doigts un peu par hasard, un peu par défaut, un peu par dépit, un peu par erreur. En est-il vraiment ainsi ? Ce qui reviendrait à dire que je suis condamné à n’être que cette chose infime qui s’étend d’ici à là, et jamais rien d’autre, enfermé dans mon habitacle imperméable, monade disait-on jadis, et aujourd’hui, même plus limonade. Ce n’est pas tant que je déplore l’état des choses qui peuplent ce monde. Après tout, qu’y puis-je ? Quasi rien. Mais alors, qu’est-ce ? Peut-être, derechef, ce que j’évoquais hier, la contradiction avec soi-même, qu’on peut se tromper, mais qu’on ne peut pas agir en se niant soi-même, affirmer et nier simultanément, parce qu’affirmer et nier simultanément, c’est la sûre route vers la folie, la désagrégation totale, j’avais un mot, une sorte de néologisme, là, qui venait à la suite de l’autre, mais il m’a échappé, comme tout est fragile, tout ne tient à presque rien, cela aussi, le journal doit l’enregistrer, l’accueillir, accueillir ce qui fonctionne, pour ainsi dire, ce qui marche, tout comme ce qui échoue, manque, fait défaut, s’avère à déplorer de soi, le déchantement de soi, non, ce n’était pas ce mot-là que j’avais inventé l’espace d’un éclair, le temps d’écrire le mot, l’autre avait disparu, mais celui-là fera l’affaire, le déchantement de soi, ni chant ni soi, rien. Quand j’agis contre moi-même — ce qui n’a rien à voir avec l’akrasie dont j’ai pu parler —, quand je fais ce que je ne veux pas faire parce que je me dis que ce que je ne veux pas faire et que je m’apprête donc à faire est mieux que ce que je veux faire, je ne chante pas, c’est une autre voix que la mienne qui prend la parole, et me l’impose, la voix du monde social, la voix de l’accablement, la voix du néant. Oui, car je crois que c’est se condamner au néant que de nier sa voix au profit d’une autre, une autre qui n’est à personne, une autre qui est à tout le monde, une voix qui t’accuse, et te murmure infatigable : tu n’es pas assez bien, tu ne vaux rien, abandonne, renonce, sois comme tout le monde, ne cherche pas à être intéressant, deviens banal, oublie-toi. Et c’est ce que je fais, comment ne le ferais-je ? Double échec : échec à parler sa propre voix, échec auquel condamne la voix de l’autre qui parle à ma place, de sa parole confisque ma voix, me l’interdit, la privatise. Ai-je des visions ou des hallucinations ? À cette question, dès lors, il me semblerait que j’aie une manière de réponse, détournée certes, mais à moi, qui me soit propre, que je puisse regarder, me disant : de cela, je puis en être fier. De quoi puis-je être fier ? Non, ce n’est pas cette question que je voulais poser. Ni liste ni énumération nihiliste. Je ne veux point d’un catalogue. Je veux le flux, je veux l’énergie, je veux le feu, je veux la vie. Je vois ce que je vois, je sais ce que je vois, alors ne parle pas pour moi. Ces jours où je passe plus de temps à lire les phrases des autres qu’à composer les miennes, je n’ai pas l’impression de me disloquer, de me perdre, c’est que, malgré tout le mal qu’il m’arrive de penser de moi, tout le mal qu’il m’arrive de penser de ma vie, je ne voudrais pas d’une autre vie que la mienne. C’est de ma voix que je veux parler, pas d’une voix autre. Cela, on peut l’appeler singulier, on peut l’appeler n’importe comment, quoiqu’il soit aussi important de le nommer que de le chercher, il faut le chercher sans cesse. Écrire sans cesse, c’est-à-dire, disons, quelque chose comme écrire tous les jours, pas comme on va au travail, ni week-end, ni jour férié ni vacances ni rien, sans se laisser distraire par rien, pas même la fin du monde, si un jour je me trouvais au beau milieu d’un monde en flammes dont il ne devait rien demeurer, ni choses ni êtres ne survivant, je ne cesserais pas d’écrire pour autant, écrire ce journal. Tout à l’heure, en rentrant de ma course, dans mon cahier au bison rouge, j’ai écrit une phrase qui n’a aucune des qualités de ce que l’on « politiquement correct », comme d’aucuns disent, mais je l’ai écrite quand même, me disant : « Ce sera exactement comme une épave », parce qu’elle était simplement vraie, on pouvait lui donner des intentions en fonction desquelles cette phrase devenait « politiquement incorrecte », mais elle était purement descriptive, et cette description de la vie telle que je la vois ne m’a pas réjoui, pas plus qu’elle ne m’a désespéré, elle était là, exactement comme les choses sont là, comme cet ange Gabriel dont les ailes sont cassés (c’est un santon de Provence) se trouve là, que je peux prendre dans ma main, les choses sont là, elles sont à portée de la main, il suffit de s’en saisir, il ne faut pas avoir peur de s’en saisir, pas plus qu’il ne faut avoir peur d’agir en harmonie avec soi-même, plutôt que de se contredire toujours, agir de concert avec soi-même. Et je sens qu’aujourd’hui, depuis que je me suis assis à ma table d’écriture pour écrire, je sens bien depuis que je me suis assis à ma table d’écriture pour écrire que je pourrais ne pas cesser d’écrire, ne jamais plus cesser d’écrire, et cette possibilité ne me terrifie pas, non, elle me réjouit, elle exprime la vie. Exactement comme moi, j’exprime la vie. Je suis la vie.