six septembre deux mille vingt-trois

De moi on ne dira rien du tout. Je me tiens dans la chambre silencieuse. Vrombit le moteur du ventilateur. Sans doute je me cache du jour. De l’enfer bruyant dans lequel plonge le monde extérieur. Qu’il existe en effet puisque tel est mon destin. Sombre j’ai les yeux fatigués. Comme après une nuit d’ivresse sans alcool. Rien que le hasard des choses qui me passent sur le corps. Meurtrie la cause que je suis. Pourquoi tient-elle ? À quoi s’arrime-t-elle ? Au dehors ce que l’on admet. De commun pas grand-chose qui ne le gâche. À qui ne croit pas pourquoi faire quelque chose plutôt que rien. Lent le contour de la vie se dessine. Qui bâille revendique le droit au sommeil d’où on l’arrache. L’origine nocturne de nos destinations comment la retrouver ? De moi je laisserai dire que je n’ai pas été. Plus simple ainsi de s’effacer. La lumière ne reflète pas nos yeux aveuglés. Je ferme ces derniers. Et ma tête lourde tend à pencher. Je ne veux plus parler. Tous les livres me répugnent. Qu’il faudrait les brûler. Ne rien recommencer jamais. S’allonger sur le rivage. Ce serait assez. Nous ne sommes pas des souvenirs. Nous disparaissons. La vérité se tient dans le creux de l’oreille. Transperce-la. 

cinq septembre deux mille vingt-trois

L’autre jour, confronté à un acte de barbarie caractérisé — des gens qui picoraient du raisin à même la grappe commune au lieu de s’en couper une rafle afin de consommer les grains par devers soi —, je n’ai pas bronché. Pas plus que je ne bronche, désormais, quand je me trouve en présence de gens qui ne savent pas comment se couper un morceau de fromage dignement. Je ne dis rien. Mais quel rapport ces phénomènes sociaux ont-ils avec le fait que j’aie songé, hier au soir, au moment de m’endormir, à Marina LL., chez qui je m’étais rendu en Corse après notre rupture et les oraux de l’agrégation ? Peut-être celui-ci que je me suis adouci. Mais — et je crois que je me suis déjà posé la question —, me suis-je adouci ou me suis-je ramolli ? Qu’il faille faire des concessions à la vie sociale, quand même on n’en aurait pas le goût, comme moi, cela est indubitable, mais jusqu’où doit-on pousser la tolérance ? Je n’avais pas toléré, par exemple, la façon dont Marina m’avait traité pendant mon séjour, pour se venger de tout le mal que je lui avais fait, ce qui peut se comprendre, mais que je n’avais pas à supporter pour autant — après tout, si elle me détestait tant, il ne fallait pas me demander de venir, ou alors, c’était de la pure et simple perversion, et je m’en passais très bien alors tout comme je m’en passe très aujourd’hui encore —, et c’est la raison pour laquelle j’avais écourté mon séjour. En revanche, peut-être à cause du respect que l’on doit aux anciens dans les sociétés méditerranéennes à fond archaïque dont je viens, j’avais toléré la question que m’avait posée la grand-mère de Marina, je m’en souviens encore : « Alors comme ça, il paraît que vous êtes Corse ? Mais vous êtes d’où, en Corse ? » Et moi, qui n’en savais rien, ou alors avais tout oublié, en bon petit continental, c’est ainsi que j’avais été élevé, en effet, j’avais répondu : « De Porto-Vecchio », croyant m’en tirer à bon compte. Ce à quoi la grand-mère, pas dupe, elle connaissait la géonymie de l’île, contrairement à moi, avait répliqué : « Ah bon… Pourtant, Orsoni, c’est un nom du nord. » Qu’Orsoni fût un nom du nord de la Corse, cela, en effet, je l’ignorais, tout comme j’ignorais qu’il y eût une quelconque différence entre le nord et le sud de la Corse. Et pourtant, elle existe, et le parler du nord de la corse, le cismunticu, n’est pas le même que celui du sud, le pumunticu. Tout cela, à vrai dire, je m’en foutais pas mal. Quand il avait été question de choisir une seconde langue au collège, il avait été exclu par un décret parental unanime et sans appel que ce fût l’italien, pourtant la langue de ma grand-mère maternelle que ma mère avait étudiée à l’université, parce que c’était la langue des mauvais élèves, alors s’intéresser jamais à un patois dégénéré de la langue des mauvais élèves français, cela, ce n’était même pas la peine d’y penser. Comme j’ai été bien élevé, digérant avec patience le surmoi de mes parents, j’ai intégré la conception de la hiérarchie des langues qu’on leur avait inculquée et où transpire ce racisme des plus nauséabonds qui est une des composantes essentielles de l’ethos des Européens, et je n’ai jamais vraiment envisagé de la remettre en question. Tout ce que j’aimais de la langue corse, c’était les polyphonies. Et encore, de manière honteuse, en secret. Mais c’est long le temps, et l’homme change. Si j’ai songé à cette anecdote, ainsi qu’à ce qu’il faut bien appeler la fin de mon histoire avec Marina LL., c’est sans doute parce que mon point de vue sur la chose a changé. Comment se fait-il qu’il a changé ? Cela, je n’en sais rien. Peut-être n’est-ce qu’une phase, c’est possible, mais c’est une phase suffisamment profonde pour que j’ouvre des livres à un moment de ma vie où, justement, je n’ai aucune envie de lire des livres parce que les livres me dégoûtent. Nous habitions encore à Nation. C’est le premier appartement que nous avons partagé, Nelly et moi, rue des Boulets. Je me souviens que j’avais croisé Marina sur la place. Ou plus exactement, j’avais croisé une jeune femme qui, me croisant, avait maugréé : « Qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ? » Il m’avait fallu un certain temps pour comprendre qui elle était et que « celui-là », c’était moi. Mais je ne m’étais pas retourné. C’était le passé. Et ce n’était pas une façon très agréable de le retrouver. À présent, il me semble que je me retourne sur un passé beaucoup plus ancien, beaucoup plus vieux que moi. Comme si je cherchais une explication à cette question qui, jusqu’à présent, n’a pas trouvé de réponse : « Comment se fait-il que j’aie une âme beaucoup plus vieille que moi ? » Oui, comment se fait-il ?

quatre septembre deux mille vingt-trois

De l’autre côté du boulevard du Montparnasse, devant la boutique Alain Afflelou, symbole de la réussite à la française, deux clochards se battent. Un des hommes noirs qui patientent là sur le banc en attendant la commande digitale intervient pour les séparer. Et puis, quand l’un entreprend de frapper l’autre avec sa bouteille en verre, laquelle bouteille, on l’imagine, une fois brisée par les chocs, lui permettra de l’embrocher, d’autres hommes noirs se lèvent eux aussi pour les disperser dans une formation de police automatique. Autrement, c’est l’indifférence générale, les Parisiennes passent sans lever le nez du téléphone qu’elles manipulent comme un organe inné et, s’il y a bien quelque Parisien qui jette un regard interloqué, celui-là est bien caché derrière un rideau de l’autre côté du boulevard du Montparnasse. Le laissant reprendre sa position première près de la fenêtre, je songe, dépité, que c’est la vie à laquelle il va falloir désormais s’habituer. Avant de me reprendre : mais non, c’est déjà la réalité. Dans la chaîne de la société, les relations n’ont lieu que de proche en proche. Aussi, les seuls qui s’intéressent quelque peu au destin bâtard des clochards, ce sont ces hommes noirs qui travaillent à la tâche pour le capitalisme bienheureux. Quiconque se situe à peine au-dessus de cette classe lumpen doit mettre un point d’honneur à l’ignorer, s’imaginant sans doute que cette indifférence affectée constitue une protection qui lui assure de ne jamais tomber aussi bas. Il n’en est rien. Et, en notre for intérieur, nous le savons. Nous savons que nous sommes à la merci de cette déchéance ; cette menace est la garantie qui permet au capitalisme bienveillant d’organiser la paix dans la société de consommation. Une fois fois jetés à la rue, il faut jeter les pauvres à la vue de qui ne l’est pas pour l’obliger à détourner le regard et rendre inévitable, dans ce geste, l’intériorisation du danger qui guette. La barbarie ne s’oppose plus depuis longtemps à la civilisation. Contrairement à ce que nous ont fait accroire les grossières approximations dialectiques de Lévi-Strauss, la barbarie est la condition de possibilité de la civilisation : la civilisation se développe non pas contre la barbarie, en tant qu’ensemble de comportements ou de croyances, mais en maintenant la barbarie en son sein même pour l’exposer au regard de qui serait tenté par la remise en question de la civilisation, de ses principes, de ses accomplissements. La barbarie n’est pas l’envers de la civilisation, elle en est le cœur. La société de consommation ne se définit pas seulement comme société de la mise en circulation excessive de biens et de services sur le marché (l’abondance en son sens postmoderne), mais toujours aussi comme société de la peur du manque. Ainsi, alors que les prix flambent, que le pouvoir proclame dans une sorte de palinodie autoréfutante « la fin de l’abondance », la voix de la société de consommation n’en continue pas moins de promettre des montagnes de caddies qui débordent de marchandises et une performance qui apparaît chaque jour un peu plus comme défaillante. Ce n’est pas que le capitalisme continue de fantasmer une abondance qui n’existe plus, c’est que, d’une part, sans cette abondance, il serait vidé de sa substance et que, d’autre part, la promesse de l’hyperphagie, adossée à ce qui nous pousse à consommer, la peur de manquer inscrite dans notre histoire naturelle, est le fondement même de l’ordre social. Les clochards sont allés se battre ailleurs. Cette page, le temps de l’écrire, m’aura au moins permis d’oublier la mélancolie du jour — l’indifférence dans laquelle j’œuvre, le mépris en lequel on me tient, l’absence de toute réelle perspective d’avenir, tout cela, oui, et je préfère en oublier aussi —, c’est mieux que rien. Ne m’auront tiré de mon ennui (au sens où Pascal pouvait écrire : « Jésus dans l’ennui. ») que les pages de cette Histoire de la Corse et des Corses dont j’avais entrepris la lecture à Toulon et que j’ai achetée, il y a quelques jours, d’occasion. À part cela, oui, tout est taciturne.

trois septembre deux mille vingt-trois

J’ai perdu. J’ai bien conscience que ce qui a du succès n’a rien à voir avec ce que je fais et ce que j’aime, j’ai bien conscience que les idées qui sont considérées comme pertinentes n’ont rien de commun avec les miennes ou celles dont j’aimerais parler, j’ai bien conscience que les valeurs qui émeuvent les gens (leur procurent des émotions et les mettent en mouvement) me laissent à peu près froid, j’ai bien conscience, pour éviter, multipliant les exemples plus que de raison, de me montrer passablement redondant, je vais aller au but, j’ai bien conscience d’être un perdant de l’histoire. Et pourtant, je suis en vie. Et c’est cela, c’est cette vie qu’il me faut célébrer, c’est cette vie et pas la négation de la vie qui fait de moi le perdant de l’histoire. Non pas célébrer la vie d’un perdant, d’un raté, ce n’est pas ce que je veux dire, je crois que cela n’aurait aucun sens, encore que je n’en sois pas tout à fait certain, donc non pas célébrer la vie d’une perdant, célébrer la vie qui est la mienne, célébrer la santé, quelle que soit la forme qu’elle prenne, il n’y  pas qu’une seule forme de santé, pense en effet à « la grande santé » de Nietzsche malade qui souffrait le martyr, célébrer la vie qui se déploie, la vie qui toujours croît. La vie, cette vie que j’entends célébrer, la vie n’a rien à voir avec le monde dans lequel je vis, elle trouve toujours des formes, des chemins, de détours s’il le faut, des voies pour persévérer. Et, c’est ce que je me suis fait remarquer, tout à l’heure, alors que je venais de me dire que j’avais perdu, je me suis fait remarquer que, malgré cette défaite, cette défaite qu’on pourrait dire objective, en ce sens que je n’ai pas besoin qu’on me rappelle que je ne vends pas de livres ni besoin qu’on me rappelle que ce que je raconte n’intéresse à peu près personne, je le sais, merci, on peut changer de sujet, malgré cette défaite, j’étais toujours envie, je jouissais toujours des facultés qui me permettent de faire ce que j’aime, écrire, et qu’ainsi, plutôt que de me focaliser sur la défaite, il fallait que je me concentre sur la vie, qu’au lieu de pleurer la défaite, je chante la vie. Et qu’y a-t-il d’autre à faire, en effet, qu’y a-t-il d’autre à faire que chanter la vie ? Mais rien, à l’évidence, et c’est peut-être ce que je veux dire aussi par là : rien ne doit me faire taire, rien ne peut me faire taire, rien ne doit m’empêcher de chanter, rien ne peut m’empêcher de chanter. Chaque jour, ainsi, quand même ce serait un jour sombre, il y a aussi des chants funèbres, chaque jour, ainsi, je chante. Et je célébrerai encore la vie. Il faut accueillir le silence pour ne pas se résoudre au silence. Finissant alors mon tour sous le soleil de Paris, cuisant comme la défaite, oserai-je, j’ai disposé mes phrases pour les écrire ensuite, décidant de placer en tête celle-ci : « J’ai perdu », en tête moins pour la contredire que pour la dépasser, accepter la défaite, la faire mienne, elle qui exprime la réalité du monde, et devenir meilleur. Et chanter. Chanter comme le premier insecte du monde, chanter comme le premier poète de l’histoire.

deux septembre deux mille vingt-trois

Parfois, un jour comme aujourd’hui, par exemple, ce journal m’agace au plus haut point parce qu’il me rappelle que j’existe. À cause de lui, cette existence qui est la mienne, je ne puis pas l’oublier tout simplement, faire comme si je n’étais pas là, comme si passant la main à l’endroit où je me trouve, on pouvait la traverser comme on traverse quelque spectre errant, parce que là, là, il n’y a rien de tangible, qu’une présence passée qui s’est estompée et qu’on a oubliée. À cause de ce journal, je ne puis m’oublier. Je dois toujours, en quelque sorte, me redresser et me mettre à l’ouvrage. Certains jours, pourtant, certains jours comme aujourd’hui,  c’est ce que je veux dire, l’ouvrage, je voudrais n’avoir pas à m’en soucier. Je voudrais m’ignorer, me laisser absorber dans quelque passe-temps indigent, comme en ont les gens normaux, un jeu, un divertissement, une émission de télévision, mais cela, depuis que je me suis mis à écrire, je me le suis interdit. Au fond, ce journal ne fait que marquer au quotidien cette décision d’être, de penser, d’écrire, d’œuvrer chaque jour qui passe que prend qui décide d’écrire, de ne pas se contenter de la simple existence, mais encore de faire quelque chose de cette existence, de rechercher c’est-à-dire la pure existence. Ma décision d’être, je l’ai prise bien avant de commencer ce journal, en commençant à écrire, un beau jour, je ne sais pas quand exactement, parce que cela, alors même que c’est l’anti-nature par excellence, cela me semblait naturel. Une naturelle anti-nature, c’est peut-être cela, l’écriture, l’existence de qui écrit. Oh, je n’irai pas jusqu’à prétendre que je tiens là une définition de la chose — qui diable a besoin d’une définition de la chose, de n’importe quelle chose, de toutes les choses ? —, mais c’est peut-être une expression qui a du sens. En rendant l’écriture au quotidien, ce journal me tire aussi du néant où il m’arriverait de tomber, parfois, souvent, je ne sais pas, si jamais je ne l’écrivais pas. Une vie sans écrire, en vérité, pour qui écrit, une vie sans écrire est chose si étrange que je ne la comprends même pas, ne sais ce que c’est, n’en parviens pas à m’en représenter la forme. Que font ces gens, me dis-je au fond, que font ces gens qui ne font rien ? Être, c’est fatigant, c’est vrai. Aujourd’hui, par exemple, je n’avais pas envie d’être. Et pourtant, me voici. Être, c’est fatigant, c’est vrai, mais c’est tout ce que je suis, cette étendue finie et ses pouvoirs infinis.

premier septembre deux mille vingt-trois

Si j’écris, je vais encore me plaindre, me répandre en jérômiades, je n’ai pas envie d’écrire. Pourtant, ce matin, j’ai écrit dix lignes et un tiers de ligne sur la page la plus dense, comme quelqu’un me l’a fait remarquer il y a quelques jours, et je n’ai pas trouvé cette remarque très agréable à lire, au contraire, mais je n’ai rien dit en réponse, je me suis contenté de me taire, je ne peux tout de même pas me fâcher avec la terre entière, quand même cela revient en fait à renoncer très, trop souvent à moi-même, dix lignes et un tiers de ligne sur une de mes pages denses, cela doit bien correspondre, j’imagine, à vingt lignes et deux tiers de ligne sur une page d’écrivain normal, dix lignes et un tiers de ligne qui n’avaient rien à voir avec les jérômiades que je crains d’écrire si je me mets à écrire, ce qui me fait me dire que je n’ai pas envie d’écrire, non, rien à voir, mais portaient sur un sujet précis, un sujet nommable, j’ai écrit ces dix lignes et un tiers de ligne dans ce journal pour commencer et puis, les relisant, je me suis dit que ce serait dommage des les laisser ici parce que, si je les laissais ici, dans ce journal, elles seraient probablement pour toujours dans ce journal, j’entendais par là, qu’elles n’en sortiraient jamais, resteraient lettres mortes, ne serait-ce que pour moi, lettres mortes, les autres, de toute façon, qui me lit ? alors je me suis dit que je devrais commencer un nouveau carnet pour noter ces dix lignes et un tiers de ligne dans le carnet qui deviendrait ainsi un carnet consacré au sujet nommable sur lequel portaient les dix lignes et un tiers de ligne que je venais d’écrire dans ce journal avant de les couper et de les coller dans un autre document qui porte désormais le nom du sujet nommé, mais je me suis dit que, si je commençais un nouveau carnet consacré au sujet nommé sur lequel portaient les dix lignes et un tiers de ligne que je venais d’écrire, de couper et de coller, ce carnet serait en quelque sorte gaspillé si je ne notais rien d’autre dans ce carnet que ces dix lignes et un tiers de ligne, comme cela m’arrive malheureusement trop souvent, malheureusement c’est-à-dire : à mon goût, ce n’est un malheur pour personne sinon pour moi, alors pour ne pas gaspiller ce carnet, je ne l’ai pas ouvert, je ne l’ai pas commencé, je n’y ai pas recopié les dix lignes et un tiers de ligne, mais on peut dire pourtant qu’il existe quand même, d’une certaine façon, j’ai laissé les dix lignes et un tiers de ligne dans le fichier nommant le sujet sur lequel elles portaient. Ainsi, ce n’est pas vrai que je n’écris que pour me plaindre. Ainsi, ce n’est pas vrai que, si j’écris, je vais me plaindre. Ainsi, c’est simplement quelque chose que je redoute. Et moins de me plaindre, en réalité, moins de me plaindre que de devoir me plaindre, c’est-à-dire d’avoir des raisons de me plaindre, que ces raisons soient bonnes ou que ces raisons soient mauvaises, cela, ce n’est à personne d’en juger, à personne d’autre que moi, voilà ce que je redoute, constater en écrivant que j’ai des raisons de me plaindre, et ne plus faire que me plaindre, me plaindre, et encore me plaindre. Que certaines personnes considèrent que je suis un raté, cela, je n’y peux rien. Ce n’est pas comme si je ne faisais rien, ce n’est pas comme si ce que je vivais ne me semblait pas profondément injuste, alors pourquoi, sinon par désir d’humilier, de faire du mal, de rabaisser, pourquoi insister sur cette réalité contre laquelle je suis impuissant, que je n’ai pas du succès ? Il y a des sujets sur lesquels écrire si l’on veut du succès — la race, le racisme, l’islamophobie, l’islamisme, le genre, les féminicides, la culture populaire, l’homosexualité, la sexualité, la transidentité, la politique gauchiste, la guerre, etc., je ne vais tout de même pas tous les citer, il suffit de suivre les actualités —, ce n’est pas comme si je ne connaissais pas ces sujets, tout le monde connaît ces sujets, parce que ce sont ces sujets dont tout le monde parle tout le temps, sans arrêt, tous les jours de l’année, c’est que je pense qu’un écrivain qui écrit sur ces sujets n’a rien à dire, se condamne à l’impuissance la plus totale, est déjà dépossédé de l’écriture, n’est qu’un exécutant, un prestataire de service, bref, n’est pas un écrivain. Mais qu’y puis-je, moi, si tout le monde accepte chaque jour un peu plus de se déposséder de sa langue, accepte chaque jour un peu plus de parler une langue impuissante, une langue qui ne dit rien, accepte chaque jour un peu plus d’annihiler le langage pour le confier à d’autres qui s’en servent contre nous ? Moi, tous les jours, j’écris ce journal, ce journal et d’autres écrits que ce journal, et tout ce que cela me vaut, tout ce que cela me rapporte, c’est d’être tenu pour un raté. Et pourtant, cela ne me décourage pas. Chaque jour, refusant d’être dépossédé de ma langue, j’écris. C’est ma croix, je la porte. Peut-être qu’un jour, dans une religion du futur, je serais vénéré comme une sorte de saint. En attendant cette désagréable éventualité, j’avance dans l’indifférence sinon les quolibets de mes contemporains qu’encore on m’enjoint de considérer comme mes semblables. Quelle engeance. C’est sur ces mots que Jérôme décida de finir sa jérômiade. Île.

trente-et-un août deux mille vingt-trois

Abattu toute la journée jusqu’à ce que je sorte courir, exposer le corps me libère un peu. Je ressasse un peu, c’est-à-dire : un peu trop, ces derniers jours, ma mise au ban de la famille et par mon frère et par mon beau-père désormais. L’illusion de la liberté, il me semble qu’il n’y a pas d’autre manière d’en faire l’expérience que par l’épreuve, le choc, la sensation de la limite à laquelle on se heurte. En début de semaine, voyant les titres des articles qui mettaient en valeur cette écrivaine pourtant dépourvue de talent et dont M. est l’amie, je n’ai pu m’empêcher de songer de nouveau à la façon dont cette dernière avait saboté le destin de ma vie sociale. Rien que pour dire que je ressasse, en réalité, beaucoup trop. Ou pas seulement, car saboter le destin d’un livre comme la vie sociale et, cependant, entretenir toutes ces amitiés avec des écrivains un peu connus, mais pas très bons, je crois, cela n’a rien d’étonnant, mais me semble d’une cohérence impeccable. Le vrai sens de la mise au ban n’est pas d’exclure un individu d’un groupe donné, cela n’est que l’apparence que se donne la mise au ban pour se justifier en se parant d’une fonction sociale (défendre la cohésion contre ce qui la menace), elle est bien plus véridiquement une humiliation qui vise à détruire l’individu en tant qu’individu, à la briser, niant ainsi ce qui fait d’un individu qu’il est un individu, son indivisibilité d’où il suit que, s’il y a peut-être quelque chose de plus que des individus, il n’y a rien de moins que des individus. Briser l’individu, c’est nier sa réalité ontologique au profit du groupe auquel celui-ci tend à le réduire en posant comme principe que l’individu n’est pas premier, mais toujours dérivé du groupe dans lequel il apparaît. Or, qu’il n’y ait pas d’individu asocial, cela ne signifie pas que l’individu n’a pas de réalité en tant que tel, parce qu’on pourrait tout aussi bien renverser la proposition en faisant valoir, de façon assez triviale, qu’il n’y a pas de groupe sans individu (une classe est toujours une classe de quelque chose, un ensemble vide est un paradoxe à soi seul, de là, sans doute, viennent les paradoxes touchant au fondement de la logique), mais bien qu’il y a toujours une tension entre l’individu et le groupe dans lequel il apparaît et que c’est cette tension entre l’individu et le groupe qui est à l’origine de la société, quelle que soit la forme qu’elle prend (famille, peuple, nation, etc.). Mes expériences de mise au ban ne m’ont jamais inspiré autre chose qu’un désir de persévérer. L’abattement que j’ai ressenti aujourd’hui ne dit pas autre chose que ceci : il n’y a pas de repos, pour l’individu qui ne se satisfait pas du monde tel qu’il est, il y a toujours quelque chose qui menace, cherche à le détruire. Or que, pour l’individu, il ne puisse y avoir de paix, cela ne signifie pas que celui-ci doive renoncer à prendre la parole pour se faire entendre, mais qu’il lui faut toujours consentir à l’épreuve, accepter l’expérience ; si déplaisante qu’elle puisse se faire sentir, elle est le signe que le chemin est bon.

trente août deux mille vingt-trois

Je ne crois pas que je sois moins hors de moi aujourd’hui que les jours précédents, quand même, du dehors, pour ainsi dire, rien ne paraîtrait, et le récit que je me suis fait à moi-même, ce matin, des événements étranges autant que détestables qui ont rythmé les derniers jours de nos vacances tendent à me convaincre du contraire. Pourtant, hier au soir, j’ai pris la photographie de ce que je voyais de l’endroit où je me trouvais, non que cette photographie ait un quelconque intérêt esthétique en soi, mais elle a ce que je crois pouvoir appeler en ce moment un intérêt domestique, qui atteste en quelque sorte que je suis bien là où je suis, au double sens du bien : je suis effectivement là où je suis et je suis à l’aise là où je suis, second sens qui contraste de façon criante avec les derniers jours de nos vacances durant lesquels je me suis senti si mal là où j’étais, derniers jours où je me suis senti en prison là où j’étais. Dans la version de ce journal que je mets en ligne chaque jour, je publierai cette photographie qui n’illustrera pas ce que j’écris, mais témoignera de la façon dont je me sens, on verra la regardant que ce lieu parisien somme toute banal ne possède aucune qualité esthétique en soi et que, par suite, si je m’y sens bien, ce n’est pas en raison de qualités qu’il ne possède pas, que ces qualités, j’entends, dans la mesure où il ne les a pas, ne causent pas un effet en moi qui est le bien de « je me sens bien », mais que le fait d’être ici, dans cette ville, ce dont donc la photographie témoigne, me libère pour une raison qui, en vérité, n’a rien à voir avec la ville, je veux dire par là que je pourrais me sentir ailleurs comme je me sens ici, mais plutôt avec le fait de ne devoir rendre de compte à personne de ce que je fais, de ne sentir peser sur moi aucune espèce d’autorité familiale (quand même ce ne serait ma famille qu’indirectement, par l’intermédiaire de Nelly, il se trouve qu’époux de Nelly, je me trouve tout de même en rapport avec elle, rapport de domination insupportable, donc, c’est ce que je dis en sortant de cette parenthèse) qui contrôle, surveille, rend tout plus petit qu’il ne l’est en réalité, et in fine humilie. Et, c’est évidemment pour des raisons de ce genre que Nelly se sent si bien ici, à Paris. Moi, je crois toujours que je pourrais me sentir aussi bien ailleurs, mais peut-être n’est-ce pas vrai. Durant mon séjour en Italie, j’ai développé une sorte de théorie d’après laquelle, à moins d’être né en Italie, il ne faut pas vivre en Italie afin de conserver à l’Italie cette qualité spéciale, du moins pour moi, ce en quoi elle est vraiment spéciale, donc, qualité spéciale d’être un refuge. Or, continue ma théorie, si je vivais en Italie, l’Italie perdrait cette qualité spéciale, je ne pourrais plus m’enfuir en Italie, il faudrait me trouver un autre point de fuite, réel ou imaginé, peu importe, l’Italie deviendrait banale, ordinaire, insupportable, sans doute, même, à terme. Je pense toutefois qu’il y a pour moi un autre endroit où vivre sur terre, un endroit où je puisse me sentir libre, un endroit où je puisse devenir quelqu’un que j’ai envie d’être, un moi enviable. Je ne crois pas que ce soit une illusion, mais si c’est une illusion, elle est sans doute indispensable pour ne pas devenir fou. L’autorité familiale peut rendre fou, elle peut conduire à la folie qui ne sait pas s’en affranchir, qui ne parvient pas à la détruire. Raison pour laquelle, pour ce faire, tous les moyens sont bons : la fuite, la rage, le courage, la haine, la lâcheté, que sais-je ? la violence, peut-être, tous les moyens sont bons pour ne pas devenir fou. Dans le journal de Guillaume Vissac, aujourd’hui, j’ai noté cette phrase : « Ça ne doit pas être si facile que ça d’être un père correct », écrit-il, et c’est vrai que mes idées de rupture avec l’autorité familiale se heurtent au fait que je suis moi-même une autorité familiale puisque je suis le père d’une enfant et que j’ai beau prétendre que je suis différent, ce n’est pas tout à fait vrai. Avant la naissance de Daphné, je disais souvent à Nelly qu’on pouvait élever un enfant sans autorité. Idée vertueuse qui s’est toutefois avérée impraticable dans les faits : il arrive qu’un enfant fasse n’importe quoi, et une enfant très intelligente et très sensible (au sens de la perception et de l’émotion) fait souvent n’importe quoi, et il faut avoir la force de dire non. Ce qui me condamnerait donc à me trouver moi aussi un jour dans la position de l’autorité familiale qui rend folle. J’espère que ce ne sera pas le cas. J’espère ouvrir suffisamment grand mes oreilles à Daphné pour ne pas devenir un risible despote sans peuple sur qui régner. Est-ce là, à cette dernière conclusion, que doit me conduire, pour en finir avec, mon sentiment d’être hors de moi ? J’espère, pour Daphné et pour moi.

vingt-neuf août deux mille vingt-trois

Heures d’attente pour quoi ? Et puis, qu’est-ce qu’un but qui ne vient pas ? Impression que cette ville me retient contre mon gré, comme s’il m’était impossible de la jamais plus quitter ; un taxi nous oublie, un train tombe en panne, et tout le monde se retrouve à quai sans savoir que faire ni où aller. Désespoir de l’homme postmoderne, jadis nomade, aujourdid’hui perdu dès que la vie sociale dysfonctionne. Quelle faible engeance. Pourtant, je n’ai fait que naître là, dans cette ville, par un certain hasard où n’entra pas le concours de ma volonté. Et, depuis le décès de A., je me sens moins que jamais attaché à elle. La mer est bleue, le ciel aussi, les collines sont vertes, c’est beau, oui, mais tout m’ennuie. Hier, était-ce hier ou avant-hier ? quelle importance ? disons que c’était hier, hier, donc, je me suis fait cette remarque dépourvue de toute charité, je me suis dit : Tu vois, venant ici, tu étais contre le suicide assisté que tu jugeais barbare (« Ce que les nazis n’ont pas réussi à faire, avais-tu dit, notre morale bienveillante va l’accomplir », ce qui t’avait valu des « Oh ! » indignés, mais qu’affirmais-tu sinon la vérité ?) et il aura fallu quelques jours à peine en présence — je n’ose dire « en compagnie » —, quelques jours à peine, dis-je, en présence de ce vieil homme qui, quant à lui, était pour parce que les vieux, disait-il, c’est des loques, quelques jours à peine pour changer d’avis. Renversement du contre au pour. Pas très chrétien, Jérôme. Mais pourquoi le serais-je ? Les autres, le sont-ils ? De moins en moins chrétien, en effet. Toutefois, je m’imagine une certaine sensibilité, envisage de me faire baptiser plus tard sur mon île proche lointaine. Est-ce la première fois que j’ai cette idée ? Non, et je repense au jugement des parents de la femme aimée, désapprouvant notre intention de faire baptiser Daphné, comme si cette dernière était susceptible de changer quoi que ce soit à nos projets. Alors, me demanderas-tu, pourquoi l’exprimer cette désapprobation ? Mais, pour désapprouver, bien sûr. Pour juger, bien sûr. Pour réduire à l’état de minorité qui ne demande pas conseil, se contente d’exposer les faits, la réalité. Je suis heureux d’être parti malgré les obstacles. Ayant eu le tort de faire valoir mon existence afin de protéger ma fille — quand j’ai quelque chose à leur dire, j’entends que les gens m’écoutent, j’entends qu’ils m’entendent —, le père de la femme aimée a exigé de moi des excuses. Comme si j’allais les lui présenter. Et surtout, pourquoi ? Pour demander pardon d’être moi. Hier, cette fois, je suis sûr que c’était hier, j’ai demandé à mon père de raconter à ma fille l’histoire de son ancêtre corse, le grand-père de mon père dont la femme, sur son lit de mort, exprima l’ultime volonté de le voir épouser après avoir respecté le temps du deuil sa sœur cadette en secondes noces, dernière volonté accomplie par les deux survivants. Une histoire corse, une vraie. Et ensuite, mon père de décrire cette femme, sa grand-mère, physique sec, cheveux tirés en un chignon, toujours de noir vêtue. Voilà aussi qui je suis. Et pour cela, faudrait-il aussi que je demande pardon ? Mais comment le pourrais-je ? Cette vie, ma vie ancestrale, j’ai tellement œuvré pour la refouler (certaines des pages de ce journal en témoigne) qu’il n’y a nul hasard à ce qu’elle revienne dans toute sa plénitude, dans sa totalité. D’où l’idée d’apprendre la langue corse. Ces chaînes logiques, je ne les mets pas à jour pour qu’elle m’empêchent, mais purement et simplement parce qu’elles sont la réalité même. La réalité que je dois embrasser, la réalité que je dois épouser.

vingt-huit août deux mille vingt-trois

Écrire des histoires, plus encore qu’écrire, simplement écrire, comme je dirais : « J’écris mon journal », plus encore qu’heureux, écrire des histoires me donne le sentiment que mon existence a un sens. Hier, quand j’ai écrit le conte qui a tenu lieu de page de ce journal, je me suis senti en parfaite harmonie avec moi-même, pendant l’heure et quelque qu’il m’a fallu pour l’écrire, j’étais exactement, sans la moindre réserve, la personne que j’étais et qu’il me fallait être. Pourtant, la nuit précédant l’écriture du conte, j’avais très mal dormi, je m’étais senti très mal à l’aise, obsédé que j’étais par cette histoire qui prenait forme, je n’avais pas cessé de ressasser cette même idée, encore et encore, cette menace indicible et pourtant bien réelle, mais que personne n’ose dire, ou que personne n’ose dire parce qu’elle exprime quelque chose de si horrible, de si terrifiant que, comme le regard de la Gorgone Méduse, cela pétrifie le langage. Je ne sais pas si je fais bien de raconter cela, pas plus que je ne sais si je vais bien faire de raconter ce que je m’apprête à raconter, l’histoire de l’histoire, mais je vais le faire parce que, hier, tout de suite après avoir écrit le conte, j’ai su que c’était ce que j’allais faire aujourd’hui. Ce conte, en effet, a une histoire : le soir précédant la nuit précédant l’écriture du conte, Nelly a trouvé une bestiole (un scolopendre, genre de bestioles dont elle a une sainte horreur) dans le lit où Daphné dort. Après avoir fait en sorte de nous débarrasser de cette bestiole, tout est rentré dans l’ordre dans la maison, mais pas dans mon esprit : j’ai commencé à penser à l’étrangeté de la chose, la faible probabilité qu’on trouve une bestiole de cette espèce dans un lit (on trouve plutôt ces bestioles dans les endroits rocailleux) et, donc, à envisager la possibilité que la présence de cette bestiole-là à cet endroit-là ne soit pas le fruit du hasard ou d’une sorte de nécessité naturelle ou de la conjonction des deux (en raison de la canicule, la bestiole aura cherché un refuge dans un lieu où elle a plus de chances de survivre aux chaleurs intenses et, la porte-fenêtre de la chambre où Daphné dort étant resté ouverte, elle s’y est introduite pour se glisser entre les draps du lit), mais le fruit d’une intervention humaine, quelqu’un ayant donc intentionnellement disposé cette bestiole-là à cet endroit-là. À ce moment-là de l’élaboration du conte, le départ avec la réalité est consommé, ce qui fait que l’histoire n’est pas une anecdote mais bel et bien un conte et, pourtant, dans une certaine mesure, tout est rigoureusement vrai dans cette histoire. Ainsi, pour écrire le conte, il aura fallu que tout soit exactement vrai et résolument inventé. Après que l’avoir lu, Nelly m’a dit que le conte l’avait fait penser à Laura Kasischke, ce qui, pour elle, même si pour ma part je n’ai jamais lu quoi que ce soit de cet auteur, pour elle qui aime les livres de Laura Kasischke, était un compliment. Je me répète, mais je ne sais pas pourquoi je raconte l’histoire de l’histoire, je ne sais pas si je fais bien de raconter l’origine du conte. Si je le fais, c’est peut-être pour mettre le bon mot sur le phénomène de l’écriture de ce conte : même si le mot peut sembler excessif, c’est ainsi que je ressens les choses, c’est donc ce mot que j’emploierais, en attendant de regagner Paris, je me trouve depuis plusieurs jours dans un environnement hostile, et l’écriture de ce conte est la solution que mon écriture apporte au problème de cette hostilité, c’est une sublimation de ce que je vis. Non seulement écrire ce conte m’a rendu heureux, mais depuis que j’ai écrit ce conte, je me sens beaucoup mieux (et ce n’est pas la première fois qu’un phénomène de ce genre se produit). Je n’ai que très peu dormi durant la nuit précédant le conte, vers trois heures et demie du matin, je consultais mon téléphone portable pour voir s’il n’y avait pas quelque chose de plus intéressant à faire, regarder ou écouter, plutôt que de tourner bêtement dans mon lit sans dormir, et la réponse fut non, la réponse fut non parce que ce que j’attendais,  en vérité, c’était ce conte, ce vers quoi tout entier j’étais tendu, orienté, ce à quoi j’étais destiné, en vérité, c’était ce conte. Aussi, quand je me suis assis sur ce lit qui n’est pas le mien pour écrire mon journal, ce qui est venu le plus naturellement du monde, ce sont les phrases que j’avais formées peu à peu entre le moment où j’avais fait sortir la bestiole de la chambre où Daphné dort et le moment où je m’étais assis en tailleur pour écrire enfin, ce qui s’est imposé à moi avec toute la nécessité possible, c’est ce conte. J’ai employé le mot sublimation faute de mieux, ou non, pas faute de mieux, je l’ai employé en hommage à Morton Feldman qui, à Middelbourg, a parlé de « sublimation », terme qui a plusieurs connotations — alchimique, chimique, psychanalytique —, mais qui est mieux pris en un sens éthique-esthétique qui évoque la possibilité de faire quelque chose de notre expérience, de ne pas la laisser être une expérience vécue et dont on parle ensuite pour exprimer son ressenti, comme on dit, mais pour en faire quelque chose : la sublimation serait ainsi l’élaboration éthique-esthétique de l’expérience. Aussi, plutôt que de me dissoudre pour échapper à l’unité du moi, fuir la réalité, ai-je écrit ce conte pour, à défaut de résoudre l’énigme de la réalité et de l’unité du moi, en faire quelque chose. Et, en ce sens, la sublimation est en chemin vers le sublime.