vingt-et-un juillet deux mille vingt-trois

Objets de détestation : s’en défaire. Que je déteste ou non telle chose, cela ne change rien à cette chose même, mais beaucoup à moi ; l’objet se retournant en quelque sorte contre moi-même, faisant de moi, sinon le détestable, sinon le détesté, n’abusons pas des mots, en tout cas le cœur du sentiment. Pourtant, j’avais pris quelques notes mentales (au sujet de l’absurdité de l’idéologie de la concurrence, de cette fille que j’ai entendu répondre : « Putain, ça doit être hilarant », mais sur le ton le plus sérieux de ce monde ennuyeux qu’habitent les gens blasés, à son copain qui lui expliquait l’intrigue du film Didier : « Alain Chabat, il fait le chien. Enfin, Alain Chabat, il est habité par le chien. C’est Alain Chabat qui fait le chien. »), mais je crois que je n’ai rien envie de leur faire dire, elles ne méritent pas de meilleure place que celle-ci, que je leur abandonne faute du désir de raturer, entre parenthèses. Marchant dans les rues de Paris, j’ai essayé de me tenir le plus loin possible des mes congénères, d’éviter de les frôler, ce qui est loin d’être évident, Paris étant une ville dense à l’extrême, un peu moins l’été, mais tout de même, se forment souvent des sortes de goulets d’étranglement, comme sur le trottoir de la place Edmond Rostand qu’on doit emprunter, venant du jardin du Luxembourg, pour rejoindre le boulevard Saint-Michel, éviter la proximité des gens, mais pour quelle raison ? Toucher, frôler, tout cela est très intime, on ne peut pas le partager n’importe comment, avec n’importe qui, il faut que ces gestes soient volontaires et demeurent rares à l’extrême, au risque de perdre tout ce qui fait leur prix. Rien à voir, je crois, avec les croyances que partagent mes contemporains, qui aiment les attroupements, pour ne pas dire : « les troupeaux », les meutes, les rassemblements, sans voir l’asymétrie qu’on leur impose, sans voir que, sous les apparences de l’égalité, fonctionnent les rouages puissants de l’inégalité. Précisément, toutes les assemblées sont destinées à dissimuler l’inégalité sous le masque de l’égalité. Ainsi de la star dont les obsèques sont diffusés sur écran géant : obscénité de l’égalitarisme. Tout est faux. Tout est vrai. Ces deux phrases sont synonymes. Tous les mots veulent dire la même chose quand ils disent mal les choses. Mais n’avais-tu pas promis de ne plus t’abandonner à la détestation, de n’être plus rien que positif ? Je ne déteste rien, je parle. Je dis les choses. Je me tiens debout dans la jungle du langage, essaie de m’y frayer un chemin.

Je viens d’où je vais.

La première fois que je suis allé à Naples, j’ai détesté cette ville. Je me souviens que, dans les jardins de Capodimonte, j’avais fait une crise de nerfs. Je voulais partir. Tout de suite. N’importe où. À Parme, n’importe où. C’était à la Toussaint ; il faisait si chaud, si humide. Tout était moite. Et moi, je ne savais pas comment respirer. Je vivais à Marseille à cette époque-là de ma vie et, à cette période de l’année, au début de l’automne, je n’avais plus envie d’été, encore moins de cette manière d’être indien propre au sud de l’Italie. J’avais envie d’automne et l’automne, là-bas, c’était encore l’été. Là-bas, c’est toujours l’été. Entre Marseille et Naples, je ne vis pas de réelles différences, pas de différences de nature, en tout cas, simplement des différences de degrés. (Météorologie négative.) Naples, c’était Marseille en plus : plus sale, plus bruyante, plus grande, plus folle, plus violente, plus brûlante, plus bleue. Tout plus. Un jour, dans un taxi que nous avions pris parce que les transports en commun étaient en grève et que nous en avions assez de marcher (Daphné venait tout juste d’avoir quatre ans), je trouvais que la voiture faisait un drôle de bruit, qui émettait des sortes de bips à intervalles réguliers. J’observais le conducteur à la manœuvre et découvris qu’il coupait le moteur régulièrement, quand il avait atteint une vitesse qui lui semblait suffisante pour que la voiture roule toute seule, ou au bout d’une certaine distance, je n’ai pas réussi à le savoir avec exactitude, et puis, il le rallumait, d’où le signal sonore que le véhicule émettait. C’était comme un symptôme d’une ville qui fonctionne en dysfonctionnant. (Il faudra que je revienne sur cette question du fonctionnement dysfonctionnel ou du dysfonctionnement fonctionnel avec le texte d’Alfred Sohn-Reitel, « L’idéal du cassé. À propos de la technique napolitaine. ») Est-ce cela que j’ai détesté ? Je ne sais pas. Sur le moment, peut-être. Mais la vraie raison, à supposer qu’elle existe (existe-t-il, en effet, quelque chose comme une vraie raison ?), la vraie raison était ailleurs. En fait, il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce qui n’allait pas avec cette ville, ce qui n’allait pas entre cette ville et moi, et qui n’avait pas grand-chose à voir avec la ville en elle-même, mais tout avec ma mère. Avec ma mère, Piémontaise viscérale, je n’avais jamais dépassé Rome. Comme si, au sud de Rome, il n’y avait rien. Même pas une zone interdite, non, rien qu’un grand vide qui descendait jusqu’en bas de la péninsule. Il y avait comme une barrière infranchissable, qui interdisait l’accès à tout le mezzogiorno. Aller à Naples, après la mort de ma mère, c’était comme transgresser un interdit d’autant plus fort qu’il était non-dit (un internondit), indicible, rejeté dans le silence de l’hérédité : au fond, où que nous allions, quoi que nous fassions, que nous le voulions ou non, nous sommes toujours renvoyés à notre origine — nous sommes toujours hors de nous-mêmes. Ce qui ne signifie pas que l’origine soit indépassable, que nous y soyons assignés à résidence, la frontière infranchissable, que chacun reste dans son coin, demeure. Il faut apprendre, apprendre à percevoir quand l’origine s’objective, quand elle se rend sensible, quand elle se manifeste, se montre là, si proche que nous pouvons presque la toucher. Être disponible, encore un effort. À Naples, puis-je dire, la frontière s’est matérialisée, l’origine s’est montrée. Les Français, pour qui toute l’Italie est méridionale, ne comprennent pas cette distinction entre le nord et le sud du pays. Et moi aussi, parfois, je l’oublie. Or, cette distinction est encore plus profonde quand elle se fait inconsciente et qu’elle se transmet sans un mot et génération en génération, sans une parole qui explique ou permet de changer de sujet. Comme un deuil, il faut détruire l’origine. C’est ce que m’avait dit mon corps, à Naples, couvert de sueur : « Détruis l’origine », et moi je ne l’avais pas compris. Si peu qu’au moment d’aller à Proscida, l’île d’une autre partie de mes ancêtres, mais trop éloignée de moi pour qu’elle puisse me vouloir dire quelque chose, un vol m’a empêché de prendre le bateau. À ce moment-là non plus, je n’ai rien compris. À ce moment-là non plus, je n’ai pas compris que j’étais plus un Bertorello  (le nom de ma grand-mère) qu’un Orsoni (le nom de mon père). Je crois que ma mère ne m’a jamais parlé de ses origines italiennes. Je savais que ma grand-mère était italienne, mais ce que cela faisait d’avoir une mère italienne, pour elle, moi, je ne l’ai jamais su. L’Italie était un horizon aveugle, nommé mais pas senti, pas vécu, pour ainsi dire, ou pas autrement que comme une destination touristique alors que, en réalité, ce n’était pas une destination touristique mais un retour à la maison, l’autre maison, la maison étrangère, là-bas, de l’autre côté de la frontière. Est-ce à cause de son universalisme (républicain, communiste) que ma mère ne m’a jamais parlé de l’Italie comme d’une mère ? Je ne serai jamais en mesure de le savoir et, ce fait, cette ignorance essentielle, je la porte en moi. Pour moi, il n’y aura pas de découverte des origines, comme on en voit dans les romans à la mode, pas de retour à la terre ancestrale, pas de réconciliation : mon origine, c’est l’exil — le départ, la fuite, l’ailleurs, sans jamais de chez-soi. Cette origine exilée, faut-il la vivre comme un manque, un moins, un défaut de fabrication ? Je ne le crois pas. Même si je vais souvent en Italie, pour moi, il n’y aura pas de retour en Italie : ma proximité, c’est la distance, mes racines, la cime, mon origine, la destination. Je viens d’où je vais.

Le pôle sud de la vie.

J’ai toujours été italien sans jamais l’être. Ou l’inverse, comment savoir ? Ma grand-mère l’était, de nationalité italienne, qui a émigré de son Piémont natal pour venir en France, un peu avant la Seconde Guerre mondiale, où elle a épousé mon grand-père Étienne, le Communiste, le père de ma mère. Ma mère parlait couramment italien, sa langue maternelle à elle, contrairement à moi, qu’elle a étudiée à l’université. Parfois, à la maison, elle décrochait le téléphone et, pendant ce qui me semblait être des heures, dans cette langue belle et banale à la fois, elle parlait à un interlocuteur que je n’entendais pas, une cousine ou un cousin restés au pays que je n’ai plus vus depuis des années, et qui sont morts, peut-être, comme ma mère. Ne pas vivre dans un seul idiome, être d’ici et être de là-bas, en même temps, ce n’était pas quelque chose à quoi je pensais, que je me représentais comme une spécificité, un particularisme, ou je ne sais quoi d’autre, c’était la réalité, pure et simple, comme l’accent à couper au couteau de ma grand-mère Madeleine, cet accent que je trouvais parfaitement normal, parfaitement français, c’est-à-dire que je ne l’entendais même pas, qu’il n’était pas un accent pour moi, pour moi, ce n’était rien, que la voix de ma grand-mère. Que je n’aie jamais vécu cette réalité comme singulière, comme étrange, ni comme une chance, ni comme un fait, ni comme rien du tout, en réalité, mais qu’elle se soit toujours présentée à moi comme la seule façon de vivre possible puisque c’était celle que je vivais, cela a profondément marqué, je crois, ma manière de penser, de voir le monde, comme on dit, de sentir. La vie est plus large quand on l’entend dans plusieurs langues, quand on peut voyager, ne serait-ce que par l’écoute, passer d’un monde à l’autre, quand on peut se sentir aussi bien d’ici que de là-bas, sans qu’entre ici et là-bas, il n’y ait de réelle opposition, de réelle différence, de réelle distinction. J’étais trop français pour vivre le rejet dont ma grand-mère et nos compatriotes ont pu faire l’objet en venant vivre ici et je n’étais pas assez français, pas plus que je ne le suis devenu avec le temps, pour m’en soucier. Je n’ai jamais appris à parler italien, c’est sans doute un grand tort, mais je n’en ai jamais ressenti le besoin. Dire que je le parle mal, dès lors, c’est un euphémisme. En tout cas, je le parlais mieux quand, enfant, nous allions passer les vacances en Italie : un été, je me fis un ami qui ne parlait pas un traître mot de français, lui, ses grands-parents n’avaient pas émigré, eux, mais avec qui il ne me sembla pas qu’il y eut jamais le moindre problème de compréhension. En fait, tout semblait couler de source, de sa bouche jusqu’à mes oreilles, et réciproquement. Tout était naturel. Et cette nature était belle, et elle était simple, et elle était ordinaire. Peut-on imaginer une autre nature ? Je me souviens que, pendant des heures, cet été-là, cependant que nous marchions dans la région de Madonna di Campiglio, je comptais en italien, de uno jusqu’à tant que je pouvais, sous le contrôle de ma mère, à qui je demandais, à intervalles réguliers, de confirmer que je ne me trompais pas. À présent que j’ai une fille qui, elle non plus, parfois, ne peut pas s’arrêter de parler, je comprends ce que j’ai fait subir à ma mère, et j’imagine aussi la joie que, peut-être, j’ai pu lui procurer. Mais laissons cela : ce ne sont pas des mémoires que je veux écrire. Le genre ni la chose ne me passionnent. Je n’ai rien vécu d’assez intéressant pour le raconter. Et je suis encore un peu trop jeune pour me mettre à radoter. Qu’est-ce que je veux dire alors ? Peut-être, ceci : le voyage, j’en suis convaincu, le voyage n’est pas simplement physique. Il y a tout ce qui l’entoure, tout ce qui le prépare, tout ce qui a lieu sans déplacement, tout ce qui, en lui, est statique. Mais aussi toute la mémoire, tout le passé qui le précède, l’accompagne, l’anticipe, toutes ces choses que je vois sans les yeux, que j’entends sans les oreilles, toute la vie souterraine, sourde, trop souvent, tout cette vie qui ne demande qu’à sourdre, passer à l’expression, sortir de la marge où la vie normale la repousse, la bloque, l’étouffe. Je ne cherche pas à résumer, à rassembler en un trait ni en une formule un ensemble si disparate d’émotions, de pensées, de sensations, de souvenirs, d’images qu’il ne mérite probablement pas ce nom d’ensemble. Je veux tout laisser en l’état, non pas de fragments, ce n’est le mot qui convient, mais à la manière d’une rhapsodie qui s’interdit de céder à la tentation prétentieuse et étriquée — toute prétention est étriquée — de définir. Pour ne pas arrêter les choses. Ainsi, ce qu’est l’Italie, pour moi ou pour n’importe qui, je n’en sais rien. Et je ne crois pas que, quand même je le saurais, il serait très pertinent que je le dise. Tout ce que je peux confesser, dans une manière de géographie négative, c’est que l’Italie n’est pas simplement le nom d’un pays ni, pour tout dire, donc, simplement ce pays nommé. Et, renversant cette géographie négative par la grâce d’une palinodie instantanée, dire enfin ceci : l’Italie, c’est le pôle sud de la vie.

Une île à l’envers.

D’une rive à l’autre de la péninsule, d’ouest en est, d’un bout à l’autre du trajet, d’un terme à un autre, qui n’en serait pas la négation, mais le prolongement, vers dieu sait où. De Gênes à Trieste. Sans retour. De Nietzsche à Saba, on dira. De la Méditerranée à la Mitteleuropa. Et retour. Traverser le pays. Parler plusieurs langues. Se laisser faire par les villes. Laisser parler les paysages. Arpenter les frontières. Voyager. Je n’ai pas retrouvé de photographies de Trieste dans mes archives. Est-ce la preuve qu’en vérité, je n’y suis jamais allé ? Que tous les voyages, je les ai rêvés. J’ai des souvenirs, c’est vrai, des sensations, des émotions, peu, je crois, la mémoire de l’incompréhension, mais cette absence d’images entoure la ville d’une impression d’irréalité qui cadre bien avec l’idée que l’on s’en fait. Un peu trop bien ? Sans doute. N’a-t-on pas pris l’habitude de répéter, avec Hermann Bahr, que Trieste, c’est nulle part ? Et en plus, ça rime. Aussi, laissons le passé derrière nous, abandonnons-le à son triste sort. Et imaginons quelque chose de neuf. Pas une théorie de l’ailleurs, une pratique, des parfums aux quatrains. Tout. D’un bout à l’autre de l’Italie. En partant de Provence. Avant de partir, je ne veux pas me trouver de guides dans les pas de qui mettre de maladroites mains, mais des indices. Ceux que je trouve, tout d’abord, me semblent très différents l’un de l’autre, et pourtant. L’un errait loin de chez lui, l’autre semble (à tort, peut-être) n’être le poète que d’une ville. Écoutons-les quelques instants. Federico Nietzsche et Umberto Saba.

À Heinrich Köselitz [alias Peter Gast],
env. 400 m. au-dessus de la mer, sur la route menant à la crique de Portofino, Ruta en Ligurie, le 10 octob. 1886
Cher ami,
Un mot depuis ce coin de monde merveilleux, où je préférerais vous savoir plutôt qu’à Munich. Imaginez une île de l’archipel grec, avec bois et montagne jetés là arbitrairement, île arrivée un jour à la nage sur le continent et qui ne peut repartir. Il y a là quelque chose de grec, sans aucun doute : d’un autre côté, quelque chose de pirate, de soudain, de caché, de dangereux ; enfin, dans un virage désert, un pan de pinède tropicale qui vous projette hors de l’Europe, quelque chose de brésilien, comme me dit mon compagnon de table qui a plusieurs fois fait le tour de la Terre. Je n’ai jamais autant traîné avec un véritablement sentiment d’insularité et d’oubli de tout, dignes de Robinson ; à plusieurs reprises aussi, j’ai allumé de grands feux qui montent sous mes yeux. Voir s’élever la flamme pure et inquiète avec son ventre gris-blanc contre le ciel sans nuage — de la bruyère tout de jaune — oh cher ami, un tel bonheur de fin d’été vous parlerait, autant et peut-être plus qu’à moi ! À l’Albergo Italia (la chambre remarquablement propre a malheureusement une cuisine italienne a la veneziana), je loge pour 5 F la journée, tutto compresso, le vin également. Etc.

Trieste
Ho attraversata tutta la città.
Poi ho salita un’erta,
popolosa in principio, in là deserta,
chiusa da un muricciolo:
un cantuccio in cui solo
siedo; e mi pare che dove esso termina
termini la città.

Trieste ha una scontrosa
grazia. Se piace,
è come un ragazzaccio aspro e vorace,
con gli occhi azzurri e mani troppo grandi
per regalare un fiore;
come un amorecon gelosia.
Da quest’erta ogni chiesa, ogni sua via
scopro, se mena all’ingombrata spiaggia,
o alla collina cui, sulla sassosa
cima, una casa, l’ultima, s’aggrappa.
Intorno
circola ad ogni cosa
un’aria strana, un’aria tormentosa,
l’aria natia.

La mia città che in ogni parte è viva,
ha il cantuccio a me fatto, alla mia vita
pensosa e schiva.

J’ai traversé toute la ville.
Puis, j’ai grimpé une montée,
populeuse au début, plus loin désertée,
close par un muret :
un coin où seul je m’assieds ;
il me semble que là où il se termine
se termine la ville.

Trieste a une ombrageuse
grâce. Si elle plaît,
c’est comme un vaurien âpre et vorace,
aux yeux bleus et aux mains trop grandes
pour offrir une fleur ;
comme un cœur
avec jalousie.
Je découvre chaque église, chaque rue, de cette montée,
qu’elle mène à la plage bondée,
ou à la colline, sur la rocheuse
cime, où une maison, la dernière, s’agrippe.
Autour
de ces choses circule
un air étrange, un air tourmenté,
l’air natal.

Ma ville qui de toute part est vive,
a son coin fait pour moi, pour ma vie
secrète et pensive.

Nietzsche
Intorno a una grandezza solitaria
non volano gli uccelli, né quei vaghi
gli fanno, accanto, il nido. Altro non odi
che il silenzio, non vedi altro che l’aria.

Autour d’une grandeur solitaire
ne volent pas les oiseaux, ni ces charmants
ne font, à côté, leur nid. On n’entend 
rien que le silence, ne voit rien que l’air.

La citation de Nietzsche provient des Lettres d’Italie, que mon ami Pierre Parlant a éditées et traduites, il y a quelques années de cela, superbe recueil où se manifeste l’amour de la péninsule où, comme on sait, notre Italien souabe perdit la raison. Quant aux deux poèmes de Saba, le premier provient de Trieste e una donna (1910-1912), le second d’Ucelli (1948), tous deux sont des pièces du grand œuvre de Saba, Il canzoniere (1900-1954). J’ai acheté le volume paru chez Einaudi à Gênes. Évidemment. Tout se tient. Ces poèmes, c’est moi qui les traduis, même si je suis loin d’aimer le résultat : dans Trieste, notamment, je n’ai pas su rendre la rime en -osa qui scande le poème, ni la rime lointaine et ô combien cruciale qui lie gelosia et natia, mais au moins, moi, je m’efforce de la chercher, la rime, plutôt que de la mépriser en invoquant pour justifier ce dédain sourd de fallacieux prétextes esthétiques. (Dans la poésie moderne, j’entends par là cette poésie où la rime n’est plus contrainte, où elle est libre choix, celle-ci joue un rôle sémantique souterrain, tisse des liens qui révèlent, augmentent, agrandissent le poème.) Je n’ai pas pu rendre les cose comme je le voulais. Mais faut-il être si pressé ? Le voyage n’a même pas encore commencé. Même si, déjà, une première hypothèse semble pouvoir être émise : la Méditerranée, c’est une île à l’envers.

vingt juillet deux mille vingt-trois

Un an et un jour à Paris, et je m’y sens chez moi. Comme je ne suis de nulle part (ainsi que je le notais hier, mes entreprises pour être quelque chose d’autre que simplement moi, c’est-à-dire : un x ∈ X, ont toutes échoué, peut-être pourrait-on m’objecter qu’elles n’étaient pas tout à fait sincères, ces entreprises, mais non, je ne le crois pas, chaque fois que je me suis essayé à être autre chose que moi, quelque chose de plus, j’y croyais, j’y croyais et cela s’est avéré impossible : ceci — un geste me désignerait —, ceci, c’est tout ce que je suis, et quand même ce ne serait pas entièrement de ma faute, ainsi que je le notais hier, il y a des raisons généalogiques à ma nullibité et à mon attrait pour la nullibité), autant me trouver ici que n’importe où ailleurs. C’est une réflexion que je m’étais faite, si mes souvenirs sont exacts, parfois, avant de revenir vivre à Paris, quand il était déjà convenu que nous reviendrions y vivre, et qu’il m’arrivait cependant d’avoir des doutes, me disant : puisque je ne me sens bien nulle part, autant me trouver ici plutôt que n’importe où ailleurs. À cette nuance près désormais que, malgré tous les défauts de cette ville (le bruit, la saleté, l’immobilier, les gens, les gens, les gens, et que sais-je encore ?), tout ce qui ne va pas dans ce pays dont elle est la capitale, si absurde que cette notion même de capitale soit, à toutes ces nuances près, je me sens bien ici. Et c’est ce dont je n’étais pas parvenu à me convaincre avant de partir pour Marseille, quand je ne tenais plus en place à Paris, que je rêvais d’un ailleurs idyllique sur les rives de la Méditerranée, ailleurs que je n’ai jamais trouvé (parce qu’il n’existe tout simplement pas, c’est une pure chimère) : à l’exception d’un désert ou d’une campagne lointaine, il n’y a pas d’autre domicile possible pour moi. Un jour aussi, peut-être, je me partagerai entre Paris et un désert ou une campagne lointaine (bientôt, à en croire la météo, tout cela se ressemblera probablement, et que peut faire l’individu moderne si ce n’est croire en la météo ?) mais, en attendant ce jour plus ou moins éloigné, je me tiens ici, en paix avec la ville et en paix avec moi-même, en paix mais trop non plus, ici, dans ce petit périmètre aux frontières changeantes et douces, ce petit périmètre que j’appelle « mon quartier. »

dix-neuf juillet deux mille vingt-trois

Qu’est-ce que je suis ? Pour moi, ce n’est pas une question, pas vraiment, du moins pas au sens où les gens qui se la posent, me la posent, l’entendent. Hier, pour la première fois depuis dix mois que j’écris pour le journal, j’ai reçu un livre envoyé spontanément au critique littéraire du Temps dénommé Jérôme Orsoni. L’ouvrage est écrit par un Corse, publié par une maison d’édition corse (dirigée, si j’ai bien compris, par Marc Biancarelli) et la seule raison que j’ai pu trouver à l’envoi de cet ouvrage, c’est que le critique littéraire du Temps à qui il a été adressé, Jérôme Orsoni, porte un patronyme d’origine corse. En tout cas, je ne vois pas d’autre explication. L’autre jour, alors que je souffrais le martyr à cause de mon petit lumbago, le médecin mobile qui était venu m’ausculter, m’avait interrogé : « Orsoni, c’est corse, non ? », et moi, affaibli par la douleur, je n’avais pas eu la présence d’esprit d’occulter mes origines. Pourquoi faut-il que l’on s’enquière de mes origines, qu’on s’y intéresse, qu’on mette le nez dans ma supposée intimité ? Qu’est-ce que c’est que cette manie ? D’autant que mes origines, en l’occurence, sont plus supposées que réelles ; quand j’essaie de rassembler mes idées sur la question, il faut bien que je m’avoue que tout ce que je sais de la Corse peut se résumer à ceci : quelques polyphonies et la pizza au figatelli. Au figatelu, comme on ne dit pas sur le continent. J’exagère à peine. Je connais aussi San Michele di Muratu, la sublime église qui, du haut du village de mes ancêtres, surplombe le golfe de Saint Florent. Ce n’est pas beaucoup, j’en conviens. La vérité, c’est que j’ai essayé de devenir corse, mais je n’y suis pas parvenu. Pourtant, l’insularité me séduit et, je le crois, me va à merveille. Il me semble toutefois que ce devenir-là est au-dessus de mes forces. Pour devenir corse, renouer avec ma corsité, ou ma corsitude, je ne sais pas par quel terme français il conviendrait de traduire une corsità censée s’acquérir (par la naissance, l’hérédité, l’assimilation, qui sait ?), il faudrait que la question « Qu’est-ce que je suis ? » possède quelque sens pour moi.« Qu’est-ce que c’est que cette manie ? », ai-je demandé à l’instant. Au fond, l’individu libéral à qui, désormais, l’on offre gratuitement sa liberté, sans exiger de contrepartie de lui, l’individu libéral est perdu : pour lui, à qui tout est permis, la liberté devient terrifiante, c’est un immense trou noir dans lequel on risque de se perdre. Le pauvre, pour ne pas désespérer de la chance qui lui est donnée d’être tout ce qu’il veut, et surtout n’importe quoi, il faut un ancrage, des racines, des coutumes, des rites, des contraintes, une religion, une lubie, une culture, n’importe quelle transcendance factice fera l’affaire. Enfin, peut-être pas. Moi, et je le dis sans sarcasme aucun, j’aimerais bien être corse, ou le devenir, parfois, parfois, j’aimerais bien être quelque chose plutôt que rien, mais je ne sais pas quelle quantité d’illusions il faudrait, pour ce faire, que j’accepte de supporter. J’envie qui est quelqu’un, quelque chose, tout comme j’envie qui a des convictions suffisamment fortes et une relation à la langue suffisamment profonde pour écrire « toustes » au lieu de « toutes et tous ». À moi, ces certitudes n’ont pas été données, ni par la naissance ni par l’éducation, et quand je fouille dans mes origines réelles, les philosophes et les écrivains qui m’ont influencé, je trouve des gens qui ont beaucoup douté, beaucoup travaillé sur eux-mêmes, beaucoup erré, des juifs de la Mitteleuropa, des émigrants, des renégats, des exilés, assez peu de gens enracinés, en vérité. Peut-être sont-ce là les raisons pour lesquelles j’envie ces gens aux certitudes bien intégrées, moi qui suis le descendant d’une lignée de déracinés (des immigrés italiens, des Corses du continent, des Pieds noirs), moi qui ai épousé la fille d’un déraciné des Balkans, parce que je ne suis de nulle part, et que mon moi porte l’empreinte indélébile de cette nullibité (du fait que je ne sois de nulle part), toute comme ma relation à la langue, la façon dont j’aime cette langue et la manière dont j’écris cette langue, morte pour beaucoup, moribonde pour le reste, tout cela exprime cette absence d’origine unique. Qu’est-ce que donc je suis ? Eh bien rien et tout.

dix-huit juillet deux mille vingt-trois

J’inaugure un nouveau carnet pour mettre en œuvre ma décision d’hier concernant le positif. Y note quelques phrases qui résument ma façon nouvelle de voir les choses. En fait, non, elle n’est pas nouvelle, cette façon de voir les choses ; dans ces phrases, c’est un commencement qui trouve à dire, et je me contente de récapituler simplement ce que je pense et que je n’exprime peut-être pas avec suffisamment de clarté, aveuglé que je me semble être par l’efficacité du négatif, négatif qui, en réalité, n’a rien d’efficace, mais s’avère simplement facile. On critique un peu comme on se défoule, ça soulage, mais on ne fait rien, on n’invente rien, on n’apporte rien, tout reste inchangé, aussi triste qu’auparavant. Ce matin, quand je me suis levé, il y avait un homme allongé sur le banc de l’arrêt de bus sur le trottoir d’en face. Il est resté là pendant des heures. Je l’ai vu pour la première fois aux alentours de huit heures du matin et, à midi passé, il s’y trouvait toujours, allongé. Il n’était pas mort, non, il se tournait et se retournait de temps à autre comme un homme qui dort dans son lit. Pendant toutes ces heures qu’il a passées là, allongé sur sa couche improvisée (et les heures avant que je ne le voie et les heures après que j’ai cessé de le regarder aussi, peut-être), personne ne l’a dérangé, ni pour le chasser ni pour lui venir en aide. J’imagine que les usagers des transports en commun qui ont l’habitude de s’assoir sur le banc à l’arrêt de bus devaient être quelque peu ennuyés par sa présence, mais il n’y paraissait pas. D’ailleurs, quand on se promène dans les rues de Paris, on voit bien que c’est toute la société civile qui a pris ces nouvelles habitudes indifférentes : des dizaines de clochards, mendiants, errants qui peuplent les rues de Paris, et dont personne ne se soucie, ou presque. Voyant tous ces gens qui traînaient, vagabondaient, mendiaient, hier en me rendant avec Nelly et Daphné au jardin, je me suis dit qu’au moins les lois interdisant la mendicité reconnaissaient l’existence de ces gens, de manière négative, certes, mais c’était au moins quelque chose. L’idée que la mendicité est une sorte de droit humain banalise la condition des pauvres en instaurant une sorte de droit à la pauvreté. C’est le négatif du bien qui, tolérant le mal au nom de bienveillants principes supérieurs, sans apercevoir leur absurdité, banalise, encourage et fait le mal. L’ouverture au dehors est réduite au maximum, chacun vit dans son cône minimal, s’efforçant de ne rien voir du monde. Est-il étonnant dans ces conditions que la subjectivité l’individu libéral soit hypertrophiée ? Or, cette subjectivité est fictive : il n’y a pas une entité = moi (quelque chose qu’on a pu appeler « l’âme » ou « l’esprit ») qui loge dans le corps. La subjectivité de l’individu libéral est un effet du recroquevillement de l’univers, elle n’est pas une faculté spéciale par laquelle l’individu libéral parvient à une conscience autrement inaccessible, elle est causée par son ratatinement. Or, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas les choses qu’elles disparaissent, bien au contraire. Et cette vérité, il faudrait enfin la saisir dans toute son ampleur et en tirer les conséquences.

dix-sept juillet deux mille vingt-trois

On ne se sauve pas du néant, pas plus qu’on en fait sa demeure. La bêtise est la matière même de notre civilisation. Peut-être, dans mille ans, s’il se trouve encore des historiens assez obséquieux pour nous étudier, les faits paraîtront-ils sous un jour différent, effet de distance, mais vue de l’intérieur, c’est ainsi que la civilisation se présente. Or, de l’intérieur, toujours, il n’y a pas d’issue, nul secours (c’est cela aussi, l’absence de secours : le néant). Deux siècles et plus de lutte, de résistance, de révolution, deux siècles et plus n’auront rien produit que le renforcement de cette matière, sa solidification, son ossification — sans le nero di seppia. Que faire ? Commencer par le commencement. Au travail du négatif, préférer le loisir du positif. La critique est tentante, mais vaine, qui finit par donner à tout le goût de l’aigreur. Nous avons les deux pieds dans le néant et nous devons le concevoir : il n’y a rien à détruire. La destruction (ou sa forme con dans l’époque), la civilisation s’en charge elle-même. Nous n’avons nulle part à y prendre. Que la critique soit tentante, cela tient moins à sa nature qu’au plaisir psychologique que nous procure, nous qui sommes les produits de notre temps, la destruction : en critiquant l’époque, nous épousons la forme de la civilisation. Et cette jouissance, malgré le vertige de supériorité qu’elle nous donne, nous reconduit à sa matière, à la matière même. Le loisir du positif, qu’est-ce que c’est ? Pour répondre à la question, il faut n’en faire pas une question d’essence, mais de pratique, d’exercice, de discipline, d’activité, de vitalité. Un simple constat, tout d’abord : le temps que je perds à dire « non ». Peut-être parce que, contaminé sans le vouloir par l’alainisme traditionnel de la philosophie française, je pense inconsciemment que « penser, c’est dire non. » Mais qu’importe, au fond ? Réponses à des questions fermées, oui et non se confondent. Au lieu de penser et de dire non, inverser les rapports, investir le langage d’une autre dimension (trouver en lui une autre dimension). Pense à la façon dont John Cage concevait le silence : non pas l’absence de son, le contraire du bruit, mais la disponibilité de tous les sons quels qu’ils soient. Passant de l’égalitarisme musical de Schönberg (« Toutes les notes se valent. ») à l’égalitarisme sonore (« Tous les sons se valent. »), Cage a élargi considérablement le diamètre de la base du cône. Tant que, le cône de notre attention s’ouvrant au maximum, la différence entre le point du sujet (s) et l’attention à l’objet (o) a fini par apparaître pour ce qu’elle était : rien. Non qu’il n’y ait rien à quoi faire attention (c’est tout le contraire : il y a tout), mais cette attention n’est pas de l’ordre de celle qu’un point (le sommet du cône) accorderait à un cercle (la base du cône) qui serait son horizon. S’ouvrant au maximum, le cône d’attention manifeste que nous ne faisons qu’un avec l’horizon, à la fois origine et destination. La différence entre le moi (le sujet) et l’univers (l’objet) est nulle.  

Sans opposition, le négatif perd toute pertinence. Il n’y a même pas de réconciliation nécessaire, il ne faut que prendre le temps d’acquiescer. Affirmer. Voilà le loisir du positif.

seize juillet deux mille vingt-trois

Quand frappe la vacuité de toutes choses, c’est le moment d’écrire, je crois. Quelque chose vibre dans l’air, à l’endroit même où ce qu’il y a de plus normal sur terre ne le semble plus, mais exactement le contraire : privé du moindre sens, inepte, bouffe. Deux types tapent dans une balle en poussant des cris de bêtes sous le regard médusé de la planète indifférente aux flammes. Jusqu’au ciel les flammes des enfers, sans la poésie exotique de Rameau. Hier, comme j’en ai eu assez d’être raciste, j’ai désinstallé l’application le Monde sur mon smartphone. Et, d’un coup, tout s’est effacé, toutes les voix qui résonnaient dans ma tête se sont tues, une grande clarté s’est faite dans le silence : j’ai pu penser mes pensées. Et pas celles qu’on m’impose (i. e. l’impensé). La vérité, en effet, c’est qu’on ne peut pas vivre hors de son époque (sans smartphone, c’est-à-dire), mais cette époque, on n’est pas obligé de l’aimer. D’ailleurs, ne faudrait-il pas la haïr plutôt, tant ce qu’elle nous fait subir est abject ? Même les clochards ont un smartphone vers lequel, à la nuit tombée, ils tournent des yeux hallucinés, là, allongés sur le trottoir dans le duvet de leur survie. La fongibilité universelle, c’est cela, entre autres choses, qui manifeste l’impossibilité d’échapper à la condition débilitante qui est la nôtre : nous sommes assignés à la faiblesse, à l’impuissance, à la dépendance comme à une résidence surveillée. Il n’est pas possible d’y échapper : il n’existe plus d’espace sur terre qui ne soit couvert par le réseau, envahi par le rhizome, et tout est perverti, et tout est repoussant. Toutes les conditions sont égales. Au fond, entre l’homme le plus riche du monde et le dernier d’entre nous, il n’y aura jamais eu de différence de nature, certes, mais ce n’est pas la justice qui l’a démontré, — c’est l’injustice dans ce qu’elle a de plus absolu : nous avons tous les yeux rivés vers la même horizon, nous sommes tous hypnotisés par les écrans. Les écrans, faux pluriel, à vrai dire : d’écran, il n’y en a qu’un. Tout est là, omniprésent, et la divinité est la planéité de l’existence. De la chance qu’offrait la reconnaissance de l’immanence, de la finitude, de la contingence, nous n’aurons rien su faire qu’en tirer le pire : le triomphe de la valeur, la fongibilité universelle, l’égalité unitaire. Tout se confond, et rien n’est plus intéressant. Ce matin, je me suis coupé les ongles des pieds.

quinze juillet deux mille vingt-trois

On peut se passer de tant qu’on peut se contenter de presque rien, c’est certain. Mais est-ce souhaitable ? Je n’en sais rien. Tout doit être une question de degrés, et d’équilibre, je suppose, qui on offense, qui nous offense, la quantité de pardon à laquelle on est disposé à consentir, la quantité de vérité qu’on est en mesure de supporter, la quantité de mensonge que l’on met en circulation dans le monde, la quantité qu’on en retranche, la trace qu’on laisse parmi les choses, la profondeur de son empreinte, sa nature, tout est une question de cela, mais qu’est-ce que tout cela peut bien vouloir dire ? Je n’en sais rien. Le monstre est toujours là, je le constate, ses jambes n’ont pas bougé, nues et poilues, elles dépassent un peu de sa couche, de temps à autre, je jette un regard vers lui, et me demande : « Que fait-il ? Qu’attend-il ? Que veut-il ? » Existe-t-il seulement ? Je voudrais croire que non, mais ne sais. Je le regarde à la dérobée, j’ai peur qu’il s’aperçoive que je le vois, l’observe, le juge, sa nudité telle une insulte à mon humanité ; — pas l’espèce, je veux dire, ma quiddité. À quoi constate-t-on qu’une civilisation a changé ? Eh bien, tout d’abord, Adolf Loos écrit : « Quand un tatoué meurt en liberté, c’est qu’il est mort quelques années avant d’avoir commis un meurtre. » (« Ornement et crime », Vienne, 1908). Ensuite, les corps de nos contemporains se couvrent de motifs étranges, de plus en plus bariolés, tracés à l’encre dans la peau. Et puis, on finit par ne plus pouvoir formuler le moindre jugement sur le sujet — il n’y a plus d’éthique ni d’esthétique, la pensée est confisquée au nom du droit à la différence de toutes et de tous alors que, précisément, tout le monde est identique, parfaitement identique —, toute la faculté de juger étant consacrée à l’enregistrement des changements de mode : du tribal on est passé au all-over yakuzesque lequel cède désormais sa place au fragmenté narratif. Il faut un siècle, un peu moins, pour que change une civilisation (ce n’est pas un jugement de valeur, un simple constat, on va voir pourquoi). Tout est dissous. Défini. Adolf Loos ne représentait pas l’humanité en tant que telle, non, ce n’est pas ce que je veux dire, ce n’est pas la vérité. Mais, par sa posture d’avant-garde, il indiquait une orientation possible pour l’humanité à venir. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’aura pas été suivi. Loin s’en faut. Je me sens défaitiste, ce matin. Je préférerais me contenter de rien, me satisfaire de ne rien faire. Mais il n’y a pas de renoncement possible pour moi, ce journal me l’interdit. Qu’il soit peu lu, voire pas du tout, ne m’indiffère pas autant que je le désirerais. À vrai dire, dans mon entourage intellectuel, qui le lit ? Quelques happy fous, deux ou trois folles excentriques, tout au plus. C’est probablement assez. Mais ce n’était pas ce que je voulais dire. Qu’est-ce que je voulais dire ? Eh bien, ceci, peut-être : Ne devrais-je pas abandonner ce journal ? Accepter de ne plus rien dire pour un temps indéterminé et voir ce qu’il pourrait sortir (en supposant d’en sortir), sortir de cette vacance ? Mais ne l’ai-je pas déjà fait ? Et la vacance, au sortir, qu’aura-t-elle donné ? Ce journal, exactement. Je jette un regard : là-haut sur son sommet, les jambes du monstre n’ont pas bougé. Dort-il ? Est-il décédé ? Si seulement il existait. Mais il existe, je le sais.