vingt-sept août deux mille vingt-trois

— Mais pourquoi aurait-il fait cela ?
— La folie.
— La folie ? Quelle folie ? On ne devient pas fou comme ça, du jour au lendemain.
— Personne ne devient fou. Nous sommes tous fous. Un jour, simplement, pour certains, pour tous, je ne sais pas, un jour, en tout cas, il n’est plus possible de le cacher. Alors, tout devient évident, tout devient logique. Je vais même de te dire : tout devient normal.
— Normal ?
— Oui, normal. La folie normale.
Ce n’étaient pas des réponses, c’étaient des questions. Le petit animal mort n’était pas arrivé là, entre les couvertures tièdes du lit de l’enfant, tout seul. Et ce n’était pas le hasard non plus. Dans les familles, les hasards n’existent pas. Il n’y a que des actes, des actes et des mensonges. Des mensonges, et des vérités plus grandes. Si le petit animal mort n’était pas arrivé là tout seul, quelqu’un avait dû l’y mettre. Et qui d’autre que lui ? Qui d’autre que lui sinon personne ? Quand je vis l’incrédulité dans ses yeux, je la compris. Moi aussi, j’avais été incrédule tout d’abord. Devant le cadavre du petit animal mort, j’avais été saisi d’effroi, tout d’abord, et puis de dégoût face à cette chose étrange entre les couvertures tièdes du lit de l’enfant. Elle m’avait dit : Nous avons laissé la fenêtre ouverte tout l’après-midi, il sera entré pendant notre absence. Mais cela n’avait pas de sens : il était manifeste que le petit animal n’était pas mort dans ce lit même, il était mort ailleurs, quelqu’un l’avait tué ailleurs, pour le plaisir de tuer, ou plutôt : pour le plaisir d’accomplir son dessein dans la mort, et en prenant grand soin à le bien faire, grand soin à ne pas laisser la moindre trace d’une telle intention de donner la mort, dans le but de le déposer là ensuite. Et de nous choquer, de nous faire peur à tous, afin que nous nous sentions menacés, pour se faire craindre. Ô tant la mort est puissante. En regardant le corps du petit animal mort, cela me parut évident. Il y avait une qualité spéciale dans ce corps, dans la disposition de ce corps. Le petit animal mort n’était pas venu étouffer entre les couvertures tièdes de l’enfant, on l’avait déposé là, non sans une certaine douceur, ai-je d’abord voulu dire, avant de me reprendre : non, non sans une haine certaine. Et puis, elle a dit une phrase qui a tout éclairci. Elle a dit : Cela arrivait tout le temps dans mon enfance. Pour elle, c’était un simple fait dont elle gardait un souvenir douloureux, mais sans possibilité de relier la cause et l’effet. Et j’ai compris que cette scène du petit animal mort dans le lit de l’enfant était une scène rejouée, longtemps après, une scène que quelqu’un avait voulu rejouer pour terroriser, faire vivre le souvenir dans le présent de la mort. Il n’y a pas de hasard, avais-je dit, il n’y a pas de hasard dans les familles, et ce qui arriva à la mère jadis, aujourd’hui n’arrive pas par hasard à la fille. Tout cela, quelqu’un le désire. Et tout cela, quelqu’un, quelqu’un qui agit, quelqu’un qui nous observe, tout cela, quelqu’un en jouit. Or cela, seule une personne peut le vouloir. Et cette personne, c’est lui. Ce qui me fascinait, ce n’était pas la logique de mon raisonnement puisque, à vrai dire, la logique du raisonnement est rigoureusement la même que la logique de la folie, non, ce qui me fascinait, c’était de songer à cette quantité ultime de détestation qu’il fallait porter en soi pour jouer et rejouer encore et encore, de génération en génération, avec la même maîtrise de soi et de ses gestes, la même méthode, avec la même violence meurtrière, s’en prenant à un petit animal, la même scène, mettre en scène encore et encore cette haine dans le corps de ce petit animal mort doucement dissimulé sous les couvertures tièdes de l’enfant. Nous ne devenons pas fous, lui avais-je dit aussi, nous le sommes, et si nous le sommes, c’est que notre folie nous précède, la folie anticipe la venue des êtres que nous sommes, la folie est notre origine commune, notre source première. À l’origine, il y a une grande violence. Un cri. Qui perce le voile de la vérité. Rend les choses à elles-mêmes, dans leur évidence première. À mesure que le temps passe, nous masquons cette évidence première à nous-mêmes, c’est cela qu’on appelle la vie sociale, mais cette évidence, cette vérité, cette folie primaire donc ne s’est pas effacée entretemps, elle est simplement recouverte de la patine de nos existences, et il y a toujours quelque chose qui la réveille, toujours quelque chose qui la révèle. La grande violence de l’origine, le déchirement, le fluide qui gicle, sperme et sang un et le même, se retrouvait là, devant nos regards pleins d’effroi, nos cerveaux rationnels incrédules, c’était le corps du petit animal mort dans le lit de l’enfant, c’était la circularité de la vie, tout revient toujours, et tout reviendra toujours, et cela nous continuerons de l’appeler la vie ou bien nous l’appellerons la mort parce que nous n’avons pas d’autres mots pour dire cela, et nous n’avons pas d’autres mots pour dire cela parce qu’il n’y a pas d’autres mots pour dire cela. À l’idée de ce que j’avais à faire à présent, à cette histoire que j’héritais malgré moi, comme toujours on hérite, avec rien que des lacunes, mes mains tremblaient. Elle a vu mes mains qui tremblaient. Moi aussi, je l’ai regardée, dans les yeux, et je suis sorti de la pièce, j’ai gagné l’autre côté de la maison où je n’étais plus allé depuis des semaines. Dans le placard où je savais toutefois qu’il se trouvait, j’ai pris un balai. Je suis revenu dans la chambre de l’enfant. J’ai secoué les couvertures pour faire tomber le corps du petit animal mort. Je lui ai dit d’ouvrir la fenêtre. Et avec le balai, j’ai poussé le corps du petit animal mort hors de la pièce. Je l’ai laissé là, dans le jardin, sans autre cérémonial. Je me disais : Ainsi, il saura, il saura que nous n’ignorons rien de sa folie. Alors, peut-être, ne recommencera-t-il pas. J’ai refermé la porte de la chambre derrière moi. Elle était en train de changer les couvertures de l’enfant. J’ai appelé l’enfant et je lui ai dit : Ce n’était rien, tu peux te coucher maintenant. Tout va bien. Je savais que tout n’allait pas bien. Et elle aussi, elle le savait. Ce sont des choses que l’on sait. Mais je savais aussi que, pour cette nuit, tout irait bien. Et ensuite ? Ensuite, nous ne reviendrions plus jamais ici. Et ce serait à lui de trouver un autre objet à sa folie. Ou alors de s’étouffer avec sa folie même. Qu’il cesse de donner la mort de génération en génération, et qu’il meure de la mort. Comme, sans oser me l’avouer vraiment, et sans le lui dire à elle, qui n’aurait sans doute pas voulu le comprendre, je l’espérais.

vingt-six août deux mille vingt-trois

Mal dormi, envie de me dissoudre et de ne plus faire qu’un avec l’air que je respire afin de me laisser enfin emporter dans un souffle, tant l’unité du moi est forte, souvent, et pesante, souvent. Mais l’air est trop lourd pour se laisser prendre par lui et partir avec lui, il colle à la peau et tout est humide, et je me réveille, la nuit durant, le corps mouillé de moi-même, les yeux collés, la tête lourde, et je sens mauvais, ô mon Dieu que je sens mauvais. Il est dit dans la Genèse que Dieu sentit une odeur agréable, ce n’était pas la mienne, c’est la seule chose dont je suis à peu près certain. C’est l’été, et j’en ai assez de ce parfum désagréable qui m’enveloppe, que ce soit cette âcreté qui émane de ma propre et moite personne ou ces vapeurs chimiques qui émanent du monde autour de moi, les travaux, les véhicules, la pollution, et toute cette laideur. Pis encore que la laideur physique, l’apparence de la laideur, la laideur morale, qui peut se dissimuler derrière de bons atours, de beaux atours, de belles paroles, n’importe quoi qui clinque. Pas même un masque,  non, rien que le mensonge. Que l’autre me mente à moi, cela, au fond, je crois, importe peu, mais qu’on se mente à soi-même, cela me paraît insupportable, injustifiable. La conscience réelle, j’entends par là celle qui ne se dissimule, ni ne cherche rien à dissimuler, chercher à ne rien dissimuler, n’est pas plus douloureuse que la fausse conscience, elle n’est pas plus difficile à porter, elle est plus légère, en vérité, et rend plus léger qui s’y fie plutôt qu’aux rengaines éculées dont convient l’imitation de la connaissance. On croit tout savoir, mais on ne sait rien. Nous sommes toujours aussi peu pascaliens, c’est-à-dire : aussi peu sincères, authentiques, véridiques. Nous sommes si peu pascaliens que, incapables de nous faire à l’idée de la mort, nous prétendons la maîtriser, la domestiquer, et réclamons un illusoire droit à mourir dans la dignité. Ayant vidé notre monde de tout esprit, ce monde où dès lors il n’y a plus pour nous sauver de l’évidence du désespoir que des règles et des régimes absurdes, interdits mortifères, jeûnes pour gens obèses, pudeurs pornographiques, ce droit, il n’y a plus personne pour nous l’accorder, plus personne que nous-mêmes, comme si les artifices de la chimie allaient nous tenir lieu de métaphysique. Dans notre pharmacie, les points d’interrogation sont cachés et, ne les voyant plus, on s’imagine qu’ils ne se posent pas. La philosophie ainsi anesthésiée n’interroge plus, elle ignore les questions pour mieux devancer les réponses. Triste époque dont la liberté se confond avec les murs de la clinique. Le ciel s’est couvert, quelques gouttes sont tombées, on attend de l’orage pour la nuit, le lendemain, peut-être. À la canicule succède l’ennui ; — c’est l’infini.

vingt-cinq août deux mille vingt-trois

Le cul sur ce lit qui n’est pas le mien, assis en tailleur, l’ordinateur posé devant mes genoux, penché en avant pour écrire, je cherche une idée qui ne vient pas, et ne viendra probablement jamais. Ce matin, alors qu’il faisait déjà très chaud, je suis allé marcher, deux heures et demie, environ, et n’ai cessé d’être parasité par des idées qui n’étaient pas les miennes, enfin, si, elles étaient les miennes, puisque c’était moi qui les pensais, mais ce n’étaient pas des idées que j’avais envie d’avoir, j’aurais eu envie d’avoir d’autres idées, et ce n’étaient qu’elles qui venaient, et venaient encore, ces parasites immondes, qui m’empêchaient de penser, enfin, non, qui ne m’empêchaient pas de penser, mais me faisaient mal penser, pire encore, en effet, que de ne pas penser, mal penser, il vaut mieux ne pas penser du tout que de mal penser, me dis-je à présent que je pense que je n’ai pas eu que des mauvaises pensées, que j’ai eu d’autres pensées, et qui peuvent se résumer ainsi : s’il n’y a pas d’entité sans identité, il n’y a pas d’identité sans langue commune. Cette perversion du principe ontologique de Quine — « There is no entity without identity » — pour lui donner une dimension culturelle n’est peut-être pas si tirée par les cheveux que cela. Après la guerre de Bosnie-Herzégovine, on a pu voir fleurir le slogan nationaliste « Nema identiteta bez entiteta », ce qui veut dire : « Pas d’identité sans entité », renversement inévitable, me semble-t-il, du nominalisme, mais n’est-ce pas là, précisément, que le nationalisme se trompe ? Croyant pouvoir se réduire lui-même à l’espace dans lequel il s’inscrit, il se dissout dans cet espace, tend à disparaître, et l’espace avec. Le nationalisme se laisse aveugler par le territoire qu’il s’imagine occuper parce qu’il est à lui, parce qu’il croit qu’il possède une sorte de nécessité historique, alors que la langue, dans sa contingence évolutive, est paradoxalement infiniment durable. Le cul sur ce lit qui n’est pas le mien, j’essaie de faire quelque chose de ces bribes de pensée, mais je ne sais pas quoi. Ce n’est pas grave, me dis-je alors, ce n’est pas grave de ne pas savoir quoi, cela viendra, et puis, si cela ne vient pas, c’est que cela ne devait pas venir, que cela ne devait pas être, et je m’étonne un peu de mon fatalisme, ou alors n’est-ce pas du fatalisme, rien que la conscience d’une éventualité comme il y en a d’autres (des consciences et des éventualités et des consciences d’éventualités) ; — qui se libère de l’excès de nécessité, laisse la possibilité aux choses d’arriver, surtout si ces choses ne sont pas à proprement parler des choses, mais des phrases, des morceaux de langue à venir, des morceaux de langue en devenir. Il faisait très chaud, déjà, ce matin, quand je suis allé marcher, beaucoup trop chaud, en vérité, pour aller marcher treize kilomètres comme je l’ai fait (j’avais décidé de le faire en allant marcher), mais j’avais besoin d’aller marcher, je me sentais enfermé, je me sentais prisonnier, j’avais besoin de prendre l’air, pas de prendre la voiture, non, de marcher, d’aller faire un tour, avec mon corps exposé au dehors tout entier. Très vite, je me suis mis à transpirer et mon tshirt noir s’est retrouvé trempé, mais cela ne m’a apporté aucune fraîcheur, au contraire, j’avais l’impression d’avoir encore plus chaud, et de transpirer plus encore, avec ce tricot qui me collait à la peau, mais cela ne m’a pas empêché de continuer de marcher, j’ai continué de marcher, j’ai continué d’avancer, de dessiner ma grande boucle avec mes pieds, cherchant l’ombre quand il y en avait, faisant avec quand il n’y en avait pas, et j’ai tourné comme ça, le long de cette grande boucle que je dessinais avec mes pas et, même si ce n’étaient pas toujours les pensées que je voulais penser que je pensais, je me sentais quand même en harmonie avec moi-même, je ne m’en voulais pas, je ne me détestais pas, je ne détestais personne, non, je savais qui j’étais, je savais que ce que je faisais était juste et je savais que, cela dût-il me coûter cher, je continuerais de faire ce qu’il me semblait juste de faire, et c’était cela, oui, c’était cela qu’à présent j’appelle « harmonie avec moi-même », et qui n’est en aucun cas une sorte d’accord mystique avec soi, mais une forme de musique que le corps joue quand il pense, musique silencieuse, mais qui résonne pourtant, et j’ai marché longtemps comme cela, aussi longtemps qu’il le fallait pour arriver, et c’était bien.

vingt-quatre août deux mille vingt-trois

Cette nuit, j’ai rêvé en écossais. En tout cas, j’aidais des gens qui me parlaient en anglais avec un fort accent et moi, je leur répondais que c’était la seule variante de la langue que je ne maîtrisais pas encore, mais que j’allais l’acquérir bientôt. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée. Tout cela peut-il être lié au simple fait que j’ai vu un écusson de l’Écosse (le drapeau et les lettres SCO écrites en-dessous) collé sur le pare-chocs arrière d’une voiture immatriculée en France et que ce détail insignifiant à attirer mon attention, je me suis demandé si c’étaient des Écossais qui vivaient en France ou bien des Français qui étaient allés en Écosse et qui, aimant tellement ce pays, avaient cru nécessaire de coller l’écusson en question sur le pare-chocs arrière de leur voiture pour bien le faire savoir au monde entier ou, du moins, à ceux du monde qu’ils croiseraient dans leur automoible ? Il me semble que oui, qui prouve aussi la pauvreté de ma vie privée en ce moment : au fond, je ne pense à rien, je ne crois en rien, je n’aime rien, je me laisse absorber par des détails insignifiants dont mon cerveau fait ce qu’il peut, ensuite, la nuit tombée, il faut bien qu’il s’occupe. Ou alors peut-être qu’il fait tout simplement trop chaud. Je ne sais pas. Ma vie intime est-elle si pauvre que je viens de le dire ? Ce n’est pas si sûr : les réflexions sur la ville d’avant-hier, mon inquiétant rêve d’hier, rien de tout cela ne me paraît pauvre. Peut-être alors qu’il fait vraiment trop chaud. Je ne sais pas. L’environnement dans lequel je me trouve en ce moment (à Toulon) ne me plaît pas. Je ne m’y sens pas à l’aise. C’est la ville qui m’a vu naître, en effet, mais c’est le fruit du hasard et je ne me sens pas lié à cette ville, cette ville, ce n’est pas chez moi. Pourtant, la région est belle, je ne dirai pas le contraire, je le pense sincèrement, chaque fois, malgré les sévices que lui infligent les êtres humains, je le constate, mais être ici, dans cette maison, il est évident que c’est nocif pour moi. Je ne suis pas chez moi, je ne me sens pas chez moi (dans la maison dans la ville), je m’en accommode, ce n’est pas sans avantages, un confort un peu paresseux, mais ce n’est pas un lieu propice à l’esprit, c’est même tout le contraire : c’est un lieu qui s’oppose en tout point à l’esprit, un lieu qui est l’ennemi de l’esprit. Il y a des lieux comme cela, des lieux qui enferment l’esprit, le contiennent, l’emprisonnent, lui nuisent parce qu’ils lui veulent du mal. Et puis, comme une sorte de revanche sur ces lieux qui, il faut bien le dire, sont les lieux les plus répandus, sont la majorité des lieux, il y a d’autres lieux qui libèrent l’esprit, qui lui permettent de s’exprimer, d’aller et de venir à sa guise, de s’épanouir, de se développer, ou mieux : de se déployer. Si elle n’est peut-être pas rien d’autre que cela, une maison devrait au moins être cela : un lieu qui abrite le corps, le protège du froid l’hiver, de la chaleur l’été, offre un refuge à la personne qui l’habite, forme pour elle comme un havre de paix, un lieu d’accueil, un endroit où règne une atmosphère particulière, impalpable en soi mais qui accompagne tous les gestes, leur confère une dimension supplémentaire, les enrichit sans les alourdir, les facilite bien plutôt, ce n’est pas une boîte dans laquelle on range des choses et des gens, c’est un esprit, un esprit doit l’habiter qui est l’esprit de ses habitants, une maison, ce doit être quelque chose de plus qu’un simple ensemble de murs, elle doit avoir cette qualité spéciale, qui lui prépare une ancienneté à venir, elle doit pouvoir traverser le temps, passer de génération en génération. Du moins est-ce l’idée que je m’en fais, idée d’autant plus farfelue que je n’ai pas de maison, je vis dans un appartement que nous louons, qui n’est donc pas à moi, même s’il m’arrive de m’y sentir chez moi, et c’est cela, le plus important : le sens de la propriété non pas en tant que possession mais en tant que lieu à soi, comme dirait Aristote τὸν αὑτοῦ τόπον (Physique, 208b), le lieu où les choses qui sont destinées à y aller vont si rien ne s’y oppose, ce qui est rare, si rare, pour nous, humains, à qui, toujours, quelque chose fait obstacle et contre quoi nous devons, toujours, nous battre, contre quoi nous devons lutter pour rejoindre le lieu qui est le nôtre, le lieu où nous sommes bien, le lieu où nous pouvons espérer être nous-mêmes, devenir une autre personne, celle-là même que nous aimons, que nous aimerions être. Ce lieu à soi, dans le vocabulaire ordinaire, sans doute s’appelle-t-il ainsi, du nom de maison, qui est toujours quelque chose de plus de quatre murs et un toit au-dessus de notre tête. On pense que le plus important, c’est d’avoir un toit au-dessus de sa tête, et ce n’est vrai qu’en partie, le plus important, c’est que ce toit, non ne soit à toi, mais qu’il t’exprime toi, que tu puisses passer à travers, et dans les deux sens, pour t’y abriter et pour en sortir, enfin qu’il te laisse libre de tes mouvements, ce toit, qu’il ne soit ni une cellule ni un point de fuite, mais un point d’équilibre, quelque chose qui toujours vacille, donc, mais tient bon, donc. C’était cela, je crois, que, dans leur langue que je ne comprenais pas, les Écossais de mon rêve m’ont dit. Ou alors est-ce que j’invente toute cette histoire à présent, histoire de rendre le rêve intéressant, histoire de rendre ma vie intéressante ? Toute vie est intéressante pour peu qu’on prenne la peine de la vivre. Ces derniers temps, c’est vrai, je pense beaucoup à mon autotope, ou autope, mon lieu à moi, non que je veuille de nouveau fuir Paris, ce n’est pas cela, mais Paris, ce n’est jamais qu’une ville, et je ne puis me satisfaire, je crois, d’une simple ville, si grande soit-elle, une ville qui est et sera toujours un lieu clos, j’ai besoin aussi, je le sens, j’ai besoin d’espace, et d’ouverture, et d’air qui passe entre les choses, et d’horizon. Je pense à l’île et la nécessité d’une maison sur l’île, de pouvoir y vivre. Ce n’est pas quelque chose que je sais pouvoir accomplir immédiatement, c’est quelque chose que je projette dans l’espace et dans le temps — espace et temps qui, en réalité, ne font qu’un —, une projection qu’il faut amener à l’advenir en la préparant, en s’y préparant, en apprenant, en changeant  de moi par cet apprentissage-là et si cela, si cet apprentissage ne fonctionne pas, ne donne rien, alors c’est que ce lieu n’est pas fait pour moi, que ce n’est pas mon lieu à moi, qu’il faut que j’en cherche un autre, que je cherche mon autope.

vingt-trois août deux mille vingt-trois

Cette nuit, je me suis réveillé en sursaut. Dans mon rêve, j’avais perdu mes cheveux. Je ne m’en apercevais pas tout d’abord. Et puis, à un certain moment, me regardant dans le miroir, je passais ma main dans les cheveux et, au prix d’une sensation détestable, découvrais que manquait sur le crâne toute une large bande de cheveux. Mon crâne n’était pas lisse sous ma main, mais rugueux, et il m’était pénible de le toucher, il me causait une impression extrêmement désagréable, répugnante, comme s’il y avait quelque chose de pourri, de malsain, de malade là-dessus. Pris d’effroi dans mon rêve, mais aussi dans la perception quasi consciente que, tout en rêvant, j’avais de mon rêve, je me suis réveillé. J’ai touché ma tête, caressé mes cheveux, me suis rassuré en constatant qu’ils étaient toujours là et, avant de me rendormir, ai entrepris de me raconter le rêve que je venais dans les détails dont je me souvenais. Je m’en suis donc fait le récit, mais sans le noter toutefois par écrit, je n’avais pas envie de me réveiller pour de bon, bien plutôt de me rendormir aussi vite que possible, et je ne me souviens donc pas du contexte dans lequel cette perte de cheveux a eu lieu. Tout ce dont je me souviens du rêve, c’est ce que je viens d’en raconter. Ce matin, au réveil, j’ai eu un sentiment étrange. Je me suis dit : Mais Jérôme, ce rêve, ne l’as-tu pas déjà fait ? N’as-tu pas déjà rêvé que tu perdais tes cheveux ? Je ne l’ai pas fait tout de suite, mais j’ai eu envie de chercher sur mon site cahiersfantomes.com, là où je publie chaque jour mon journal, un peu comme on ferait un recherche de mot-clé sur google, tapant « perte de cheveux » dans la barre de recherches. Un peu plus tard dans la matinée, après avoir relu plusieurs fois ma traduction, enfin, ma traduction, non, mon essai de traduction, après avoir rectifié des expressions maladroites et corrigé des erreurs manifestes, un peu plus tard dans la matinée, donc, c’est-à-dire maintenant, juste avant d’ouvrir le fichier dans lequel j’écris mon journal et de l’écrire, j’ai tapé dans la barre de recherche de mon site l’expression « perdais mes cheveux », parce qu’il me semblait que, si j’avais effectivement rêvé que je perdais mes cheveux et consigné par écrit ce rêve que j’avais fait, c’est ainsi que je l’aurais écrit : « Cette nuit, j’ai rêvé que je perdais mes cheveux. » et j’ai trouvé qu’en effet, j’avais déjà rêvé que je perdais mes cheveux et que j’avais écrit dans mon journal que j’avais rêvé que je perdais mes cheveux. Dans mon journal, à la date du cinq janvier deux mille vingt-et-un, j’ai même écrit exactement la phrase suivante : « cette nuit, j’ai rêvé que je perdais mes cheveux. » Le contexte, cependant, n’était pas le même. Il y a un peu plus de deux ans et demi, quand j’ai rêvé que je perdais mes cheveux et écrit que je perdais mes cheveux, Johanna P. m’avait écrit pour me dire qu’elle voulait me voir pour une raison qu’elle ne me disait pas. Et c’était en soi, je crois, une bonne raison de rêver que je perdais mes cheveux. Or, hier au soir, pas plus que les jours précédents, Johanna P. ne m’a écrit pour me dire qu’elle voudrait me revoir et, à vrai dire, dans ma vie, il ne s’est rien passé qui justifie que je rêve que je perds mes cheveux, j’entends par là : rien qui ne réveille ni même ne rappelle un quelconque traumatisme. Quand Johanna P. m’avait écrit le cinq janvier deux mille vingt-et-un, je ne crois pas que cela avait réveillé en moi un quelconque traumatisme, contrairement aux fois précédentes où elle avait repris contact avec moi, mais cela avait rappelé le  souvenir du traumatisme qu’elle avait causé dans ma vie quand elle m’avait dit qu’elle ne m’aimait plus alors que moi, je l’aimais encore, et qu’elle m’avait quitté pour aller se faire sauter par un autre sur un bateau au large de Saint-Tropez. Ou quelque chose comme ça, peut-être que je mélange des phases différentes de l’histoire de mon après-rupture avec Johanna P. et que je suis grossier simplement pour le plaisir d’être désagréable et de me venger du mal qu’elle ma fait. La vérité, c’est que j’ai été très malheureux quand Johanna P. m’a quitté. J’ai souffert de cette rupture pendant longtemps, plus d’un an, je crois, la maladie de ma mère n’arrangeant rien, se mélangeant au contraire avec la maladie de l’amour, me trouvant incapable d’aimer qui que ce soit d’autre que Johanna P. qui ne m’aimait plus et réagissant par des crises d’une excitation délirante et maladive à chacune de ses manifestations, quand elle m’écrivait pour me dire qu’elle serait de retour à Marseille, et que, si elle avait le temps, elle aurait bien envie de me revoir. Bien souvent, toutefois, elle n’avait pas le temps, Johanna. Évidemment, contrairement à moi qui l’aimais encore, Johanna P. ne m’aimait plus depuis longtemps. Et moi, j’étais encore plus malheureux qu’avant. Parfois, quand je pense à cette période-là de ma vie, je me trouve bien imbécile, et j’ai envie de rire de ma bêtise, mais il me semble que le moi d’aujourd’hui n’est pas très moral qui rit du moi d’alors, d’autant que cette peine de cœur m’aura probablement valu mon échec à l’oral de l’agrégation, et que ce n’est pas rien. Sauf que si je n’avais pas échoué à l’oral de l’agrégation cette année-là, aujourd’hui, je serais sans doute un petit prof sans intérêt dans une banlieue sans beaucoup plus d’intérêt, et que je n’aurais jamais rencontré Nelly. Alors, le moi d’aujourd’hui a envie de dire merci à Johanna P. de m’avoir fait tant de mal car, sans tout ce mal, je ne connaîtrais pas mon bonheur. Mais pourquoi alors ai-je rêvé que je perdais mes cheveux ? Peut-être pour que je raconte cette partie-là de mon histoire, que je m’en souvienne, que j’en fasse quelque chose, le récit, que je me réjouisse d’être le moi que je suis. Et que, malgré tous ses défauts, malgré tous mes défauts, tout le mal qui se fait sur terre, je célèbre la vie. Parfois, en effet, la meilleure façon de raconter une histoire, c’est de la raconter.

vingt-deux août deux mille vingt-trois

Que c’est laid, me suis-je dit à moi-même, après avoir emprunté un quatrième rond-point à la suite. Je tournais et tournais et, pourtant, j’allais de l’avant, mais cela n’avait pas le moindre sens. C’était giratoire. Comme la terre, comme l’univers, comme tout, qui tourne, bêtement. Que c’est laid, me suis-je répété. Et comme ils sont laids, tous ces gens. Est-ce qu’ils me ressemblent ? Oh mon Dieu, faites que je ne leur ressemble pas. Et ce monde dont je me parlais en secret, ce monde ne se trouvait pas sur une lointaine planète, ni dans la région la plus reculée de quelque pays attardé, non, ce monde, c’était le monde ordinaire, et cette vie, la vie banale. Et tout cela, c’était l’Europe. Le bitume cramait sous le soleil et les travaux. Sur des trottoirs défoncés, quelques rares corps rampaient comme des lézards apeurés le long des murs. Des masses incroyables de gens roulaient dans leur véhicule pour aller au travail, au supermarché, à la plage, Dieu sait où. D’où pouvaient-ils bien venir en si grand nombre ? C’est la vie, me suis-je dit, prendre la voiture pour tout, pour rien, c’est cela, la vie, et comment veux-tu que, les gens passant plus de temps au volant qu’auprès de leurs enfants, de leurs amants, de leurs parents, il y ait encore un peu d’amour dans ce monde ? C’est impossible. On vit comme on fait le plein, on baise comme on fait les courses. On est tellement dépendant qu’on se croit libre. C’était la France, c’était la province, c’était la ville, et c’était un sentiment tellement étrange que celui de me trouver là que j’aurais pu croire à quelque conte fantastique dans lequel le personnage, revenant un été sur la terre qui l’a vu naître, vit soudain la vie qu’il aurait vécue s’il n’en était jamais parti, s’il y avait grandi et passé toute sa vie. Enfermé dans un corps qui est le sien sans être le sien, le même que le sien mais tout autre, le personnage se voit en train de vivre une autre vie que la sienne, mais qui est devenue la sienne. Projeté ainsi dans un autre monde possible, une réalité alternative qui diverge d’une nuance infime de la réalité réelle à laquelle il est habitué, il découvre le monde tel qu’il est. Le personnage n’est plus écrivain, mais cadre dans une entreprise quelconque. Il a renoncé à tous ses rêves de jeunesse, épousé une femme qu’il a brièvement aimée avant de la quitter et avec laquelle il a eu le temps de faire tout de même deux enfants qu’il connaît à peine. Il compense le néant affectif et intellectuel de son existence en multipliant les rencontres faites sur des applications dédiées. Il possède des choses de luxe, des choses connectées, une maison, une voiture, un chien, même, peut-être, oui, un chien, les gens aiment bien ça, les chiens. Bref, tout ce que le personnage n’a pas, tout ce dont il n’a jamais voulu. Très vite, le personnage se rend compte que l’autre et lui, bien qu’identiques, n’ont absolument rien en commun. Comment une telle divergence est-elle possible ? Cela, le personnage l’ignore. Enfermé dans ce corps étrange qui lui appartient, il se dit que c’est la vie. Et comme c’est contingent, une vie. Mais, sans qu’il puisse en aucun cas l’expliquer, il sait qu’il est condamné à vivre cette autre vie que la sienne. Il ne fallait pas revenir sur la terre qui l’a vu naître. Expérimentant la désillusion la plus totale, enfin, il se résigne à vivre la vie telle qu’elle est, la vraie vie. Il n’y en a pas d’autre. Dans cette chambre qui n’est pas la mienne et où, depuis ce matin, à l’exception de deux excursions pour déjeuner et aller à la médiathèque emprunter Howards End d’E.M. Forster dont j’ai besoin pour un essai de traduction qu’on m’a confié en vue de me confier, si je suis satisfaisant, la traduction dans son entier (ce monde est incorrigible et je trouve, le relisant, mon essai franchement mauvais, me dis que ce sera donc à un autre que la traduction sera confiée, mais il faut bien que je fasse mon essai jusqu’au bout, alors je vais à la médiathèque, emprunte le livre, copie le mot qu’il faut, relis mon essai de traduction, me dis qu’il est mauvais, le laisse de côté, on verra demain, il est temps d’écrire mon journal), je vis reclus, installé sur ce lit inconfortable dont j’ai fait mon bureau, je guette un moustique qui n’existe pas mais me pique quand même. Pourquoi n’écris-je pas ce conte ? À vrai dire, je crois qu’il serait moins bon rédigé que raconté comme je viens de le faire, à distance, pour ainsi dire, à distance de moi, à distance de lui. Et puis, peut-être que, parfois, la meilleure façon de raconter une histoire, c’est de ne pas la raconter.

vingt-et-un août deux mille vingt-trois

Le retour à la vie normale a toujours quelque chose d’étrange : pendant son absence, le monde est demeuré le même et, alors que soi-même l’on s’est trouvé changé, métamorphosé quelquefois même, ces gens qui le peuplent que l’on a quittés, eux, sont identiques. L’absence n’a aucune vertu positive sur les personnes de qui l’on s’absente. C’est-à-dire : pour elles, elle est neutre quand, pour nous, elle est plus que positive, elle révèle tant que nous ignorions, sur nous, sur l’univers, sur le regard que nous lui portons, les attentions qu’il a pour nous, ou l’ignorance au contraire dans laquelle il nous plonge — en réalité, nous savons si peu que c’est presque rien. Contraint aujourd’hui par les aléas triviaux de l’existence, j’ai échangé mes dernières phrases sensées en italien, et probablement les seules du séjour, pour parler mécanique automobile (ce drame contemporain) : dans la langue aussi, la nécessité fait loi et l’on parle à qui l’on n’imaginerait pas quand on n’a d’autre choix ou que l’occasion s’en présente. Tout alors coule, on se fait comprendre, on est compris. Et le voyage se déroule comme s’il participait de la nature des choses. Je crois que ce qui fit le plus de peine à Ulysse retournant à Ithaque après son long voyage, ce ne fut pas d’apprendre que sa femme avait des amants, mais de découvrir que rien n’avait changé. Argos, son vieux chien meurt certes en le voyant, mais il est dans la nature des chiens de ne pas survivre à leur maître. Le temps passe, c’est vrai, mais ne passe-t-il pas pour rien ? Les aventures du moi sont incomparables avec celles du monde qu’il a laissé derrière soi ; elles sont fades, banales, ennuyeuses. Aussi, Ulysse, à peine arrivé, s’empresse-t-il de massacrer les amants de sa femme. Afin que, enfin, quelque chose se passe qui puisse rivaliser avec les périls dont il a triomphé. Moi, moins héroïque, je me suis contenté d’aller courir avant de m’enfermer, à la première occasion venue, pour écrire. Ainsi vont les récritures postmodernes, si brillantes soient-elles, elles n’ont pas cette qualité de danger, cette vigueur érotique, cette puissance onirique, de leurs modèles mythologiques. Quant à la vie, puisqu’il est vrai que, pour notre malheur, nous ne pouvons pas la mettre entre parenthèses quand il nous plaît, combien de jours ne se sent-on pas platement contraint de la vivre jusqu’au bout ? L’absence a des vertus, en effet, mais elles sont limitées. Un peu, à dire vrai, comme cette page de journal.

vingt août deux mille vingt-trois

Passant en bateau devant Andes, je me suis souvenu de mon rêve de devenir un poète berger postmoderne s’exprimant dans quelque patois du futur. Pourtant, d’île, comme dans mon rêve, il n’y en avait il n’y en avait guère, « guerre » ai-je tout d’abord écrit, près de ce bateau de tourisme et mon loisir de péquenot suralimenté n’a pas grand-chose à voir avec celui d’un pâtre veillant sur l’univers depuis son maquis. Mais qu’importe, tel est mon rêve, ce que je projette sur un monde qui n’en a que faire et ne sait que faire de moi. Des photographies de moi que j’ai tenté de prendre aujourd’hui et hier, aucune n’a trouvé grâce à mes yeux. Je me paraissais vieux et grotesque, mais cette impression à ma propre vue, n’était-elle pas surtout le signe que moi, ce n’était pas ça que j’avais envie de voir, mais les choses, les paysages, les pierres ? Toujours navigant sur le fleuve Mincio et les lacs artificiels de Pitentino, parmi des fleurs de lotus chinois et des souvenirs latins qui ne sont pas les miens, flottait au-dessus des flots une atmosphère fabuleuse, un peu mythologique qui n’était pas pour me déplaire. Sauf la réalité, c’est-à-dire, et l’usine de papier qui rappelait à qui ne voulait pas détourner le regard que tout est artificiel, comme les eaux, comme le monde, comme l’intelligence. Tout est artificiel, c’est-à-dire : tout est faux. Même si, du faux universel, peut émerger quelque forme de vie intense qu’on peut ne pas avoir envie de détruire. Et dire que je pense à tout cela dans le confort approximatif de notre chambre d’hôtel climatisée. N’était le trop grand nombre de nos cheveux blancs, nous pourrions croire peut-être que tout est vrai, mais si nous y croyions, que serait cette vérité sinon l’esclave du mensonge ? Mieux vaut partir de cet axiome — tout est faux — et, de là, tenter toujours d’inventer une vie nouvelle, une vie meilleure, une vie plus vraie. Dans le faux, pas plus que dans le vrai, il n’y a de moments, rien que l’éternité, les choses qui pourraient durer sans arrêt, mais cessent quand même, et les machines qui nous empêchent de penser, qui nous interdisent de parler. Comme le guide l’autre jour dans l’église qui faisait traduire par son téléphone à ses touristes allemands les propos sur l’architecture de la Renaissance qu’il leur tenait en italien, dans le musée diocésain, le vieil homme à l’accueil a tenu à ce que nous verifiions pour lui la validité de la traduction automatique que lui proposait son téléphone de sa question, Alors ça vous a plu ? Comment dès lors se donner la chance de parler une langue étrangère si tout le monde parle un anglais anémié et si, en l’absence de cette langue protocolaire, les machines prennent la parole que nous sommes sommés de leur laisser ? Ni la sienne propre ni des autres, plus personne ne parle de langue : tout est synthétique. Tout est faux. Ancora una volta. D’où crois-tu que viendrait, si ce n’était vrai, mon idée d’apprendre à parler le corse ? Enfin une langue à ma hauteur, — parlée au mieux par quelque cent mille locuteurs.

dix-neuf août deux mille vingt-trois

Le point d’abstraction auquel je me trouve ne fait pas que je transpire moins, ni ne sente mauvais. Quelque chose à voir, ai-je envie de dire, ici, avec la raideur du sexe de Zeus qui, s’étant déguisé en serpent, on en voit la queue, deux fois, et ayant aveuglé son mari, à l’arrière-plan, son aigle, tenant en effet la foudre entre ses serres, se charge de la lui enfoncer dans l’œil, et de trois, s’apprête à pénétrer une Olympias nue et divinement belle, qui, les cuisses écartées, s’offre au dieu dont elle est la prêtresse. De cette union, dira le mythe, naquit Alexandre le Grand. En attendant, de la main gauche, Zeus remonte le menton d’Olympias pour qu’elle le regarde droit dans les yeux tout en lui offrant, c’est manifeste, le pouce de la même main à sucer. Et de quatre. On dira donc que tous les bouts y sont. C’est dans la chambre d’Amour et de Psyché du Palazzo Té que Giulio Romano a peint cette fresque miraculeuse. La main, la queue, le doigt, la foudre, partout, c’est le même geste de pénétrer, le sexe et le déchirement du voile qui occulte la vérité ne faisant qu’un. La différence passe entre qui peut le voir et qui ne le peut : affaire divine, le déchirement du voile qui occulte de la vérité ne peut se montrer à tout le monde. Ce n’est que quand les dieux se sont retirés, i. e. quand il n’y a plus rien à voir, que tout le monde peut regarder. L’Europe alors est devenue la chose soumise des touristes qui ne font plus bander personne. J’ai beau écrire, cela ne change rien au monde. Comment se fait-il dès lors que, sachant cela, j’écrive quand même et que, comme la machine, imperturbable, me le rappelle, j’aie écrit huit cent vingt-cinq jours de suite, sans compter aujourd’hui ? Quelque chose à voir ici avec la raideur de Zeus. N’exagérons rien. À vrai dire, même si je me trouve ici à la frontière du dicible, ou du disible, pour rimer avec risible, à la frontière entre le dicible et le risible, je ne crois pas que j’exagère, mais que je me contente, au contraire, d’exposer avec la plus grande des simplicités, ce que je tiens pour la vérité. Cependant que tous sont obsédés par le thermomètre, moi, je pense à la chaleur. Corps qui s’oignent d’eux-mêmes, corps qui soignent d’eux-mêmes autre chose qu’eux-mêmes. Est-ce qu’il y aura encore des hommes sur terre dans trois milliards d’années ? me demande Daphné dans la cathédrale San Pietro de Mantova. Tout comme il y a trois milliards d’années de cela, probablement pas. Pourquoi cette éventualité devrait-elle nous troubler ? Un jour, amibes que nous fûmes, les habitants de l’univers nous auront oubliés. En attendant, demeure béant derrière son voile, à pénétrer, l’orifice de la vérité.

dix-huit août deux mille vingt-trois

Les mortels changent plus vite désormais que les vieilles villes qui les abritent. Les habitent-ils vraiment ? On peut en douter. Là où demeurent des pierres encore, à la rigueur les unes empilées sur les autres, qui dessinent une architecture, quelque forme qui a du sens, même quand il fait chaud, je crois, on peut respirer. L’esprit n’étouffe pas tout à fait, quelque chose aère. Aède. Mais ailleurs, qu’en est-il ? Et où est-ce, ailleurs ? Je cherche du regard, et ne le vois pas, il se perd dans les étendues trop vastes et trop mesquines pour lui. Jusqu’où est-ce, ailleurs ? La périphérie immense s’étend jusqu’à rejoindre la prochaine et recouvrir le monde tout entier. Bientôt, probablement. En fin d’après-midi, après des mois de recherches ou à peu près, j’ai trouvé enfin le chapeau que je cherchais. Un peu tard pour la saison, mais je m’en moque. Après avoir essayé maints autres modèles, sur les conseils de Paolo Tallarico de l’Antica Capelleria R. Tragni, et malgré les grimaces prima facie que sa couleur blanche, quasi immaculée, un je ne sais quoi de féminin dans la luminosité, a provoquées sur le visage de Nelly, il était évident qu’il était fait pour moi. Comme par malheur pour l’humanité, Saint Thelonious Sphere, priez pour nous, pauvres pécheurs, on ne porte presque plus de chapeaux, autant que celui dont on se couvre le chef se voie, étincelle, rayonne, éblouisse. Et protège de ce soleil qui cognait dur en arrivant à Mantoue. Mais, dans mon souvenir, moins que la première fois que nous sommes venus, Nelly et moi : il faisait si chaud, sur la Piazza Sordello où nous dînions le soir (c’est là que, je crois, j’ai mangé les meilleurs spaghetti al pomodoro de ma vie, simples et parfaits), et quand les cloches sonnaient, à la tombée de la nuit, une sorte de tempête se levait qui balayait la place, emportait l’espace avec elle et nous rafraîchissait le temps de son passage. Quand les cloches ont sonné, ce soir, il m’a semblé voir dans le regard de Nelly que c’était à cela qu’elle pensait. Elle aussi. Et entre ces deux carillons, le temps avait passé, certes, qu’on pourrait mesurer, mais de ce qui fait que nous aimons, tout était toujours le même. Alors, on oublie les aléas de la laideur, on se tait : n’est-ce pas que la nuit est belle à Mantoue ?