quatorze juillet deux mille vingt-trois

Tout a un prix, et c’est cette réduction à la valeur d’échange qui fonde la fongibilité universelle : tout peut être consommé et échangé contre tout. Peu importe le sens, c’est ce en quoi elle lui est supérieure, la valeur dispense du sens. Ainsi, personne ne peut s’étonner qu’on ouvre des cagnottes en ligne pour récolter des fonds afin de s’acheter et se faire poser un vagin ou un pénis, ou n’importe quoi, d’ailleurs. Dix mille euros, ce n’est pas cher payé. Car, si jamais quelque stupeur devait encore nous prendre face au devenir marchandise de notre humanité, que serait-elle sinon l’expression d’émotions qu’aurait pu ressentir notre moi d’autrefois, celui-là même qui se voit désormais frappé d’indignité morale, et qui ne peut plus manquer d’applaudir à la moindre manifestation d’absolutisme de l’individu libéral ? Nous sommes tous des anarchistes à la Bakounine pour qui la moindre entrave à la liberté est une négation totale de notre liberté. Après tout, pourquoi pas ? Mais quand la liberté devient obligatoire, jouir n’est plus un plaisir, c’est un devoir, et sa volupté forcée dissimule mal notre tristesse radicale. Comme aux jours de  grande communion (fête nationale, victoire sportive, etc.), l’impératif : Réjouissez-vous ! rend un son déprimant pour qui n’aime pas marcher au pas. Et à qui suggère d’ouvrir les yeux, on répond de ne pas gâcher la fête. Même l’anarchisme, donc, est devenu banal, normal. Et qui écrit, se rend bien vite compte de l’inanité de ses phrases, inoffensifs bavardages. Comme moi, à l’instant, qui ne puis manquer de constater combien elles sont faibles mes observations face au grand mouvement de la civilisation. Que faire, alors, que faire afin qu’écrire ne soit pas le passe-temps de quelque esprit désœuvré ? Rien, peut-être, ou tenter tant bien que mal d’explorer ma spécificité, ce qui fait que, peut-être, je ne suis pas réductible à tout, ne puis être échangé contre n’importe quoi. Non ce qui échappe au système fongible de la valeur — rien n’échappe au système fongible de la valeur, voilà pourquoi —, mais ce qui parvient encore à s’en moquer, à ne pas succomber au charme qui émane du triomphe universel. Si je devais tenir une sorte de répertoire des expressions saisissantes qu’on rencontre dans À la recherche du temps perdu, j’y noterais celle-ci : l’« émancipation des larmes. » Passe-temps bien plus gratifiant s’il en est que celui qui consiste, comme je le fais ici, à consigner par écrit mes remarques pour personne.

treize juillet deux mille vingt-trois

treize juillet deux mille vingt-trois

La prise d’armes de la Légion étrangère au jardin du Luxembourg, comme tous les 13 juillet, semble-t-il, me donne l’occasion de réfléchir au sentiment national qui anime Daphné. Des choses simples, j’entends, comme, par exemple, son goût pour l’hymne, son envie de voir le défilé demain, des choses simples qui se nouent avec sa passion pour l’histoire de France (et l’histoire du monde en général). Pourtant, nous ne sommes pas exactement nationalistes, Nelly et moi. Pour partie, en effet, nous sommes français un peu par hasard, mais il me semble néanmoins que ce sentiment qui anime Daphné est le fruit d’une socialisation réussie : l’apprentissage la langue, quelques notions civiques et une connaissance honnête de l’histoire de France doivent donner lieu à une forme simple, non excessive, non pathologique, puisque c’est de cela qu’il me semble qu’il s’agit, d’amour de son pays. Que cet amour non pathologique de son pays (« non pathologique » i. e. qui ne s’accompagne d’aucune haine de l’étranger ni d’aucun autre pays) soit très fréquemment tenu pour problématique en dit long sur l’état de notre pays, l’état moral, si j’ose dire, et la haine de soi qui, en réalité, anime une grande partie de sa vie publique. Au fond, que dit le sentiment national qui s’exprime en soi sinon que nous ne sommes pas les premiers sur terre et que si nous parlons la langue que nous parlons, si nous avons les coutumes que nous avons, c’est parce que nous ne sommes pas les premiers à parler cette langue que nous parlons, ni les premiers à avoir les coutumes que nous avons ? On me rétorquera que les temps changent. Mais, le plaisir de se vautrer dans le trivial d’une remarque mis à part, on ne voit pas très bien quelle pourrait être sa pertinence. Je passe un temps beaucoup trop long à chercher une citation que je n’avais pas jugé bon de noter (une de mes nombreuses mauvaises habitudes) dans le livre de Samuel Brussell, Continent’Italia. Je ne la trouve pas là où je pensais qu’elle se trouvait et puis, ayant recours à des expédients peu avouables pour la localiser, je me rends compte qu’elle était bien là où je l’avais tout d’abord cherchée sans la trouver. La voici : « pour être libres, il nous faut voir un monde varié, toujours à découvrir, avec des frontières et des limites. » Qu’un écrivain qu’on dit volontiers « cosmopolite » (adjectif qui, pour ma part, me déplaît à cause des sous-entendus qu’il évoque) défende l’idée selon laquelle les frontières sont nécessaires à la liberté, à la diversité, voilà qui a de quoi surprendre tant il est vrai que, pour la morale commune des mieux pensants de nos contemporains, l’absence de frontières semble être une condition sine qua non du règne du bien sur terre. Or, il est probable qu’il n’en soit rien et que la fongibilité universelle des personnes qu’implique le fantasme d’une rotondité ininterrompue soit l’un des grands maux de notre temps, comme si une version cool de la vision auschwitzienne du monde s’était imposée partout avec l’approbation de peuples dépossédés d’eux-mêmes. Je ne suis pas certain de croire mot à mot à ce que je dis : mon idée, si c’en est une, en tout cas, n’est pas d’assigner qui que ce soit à résidence, mais de trouver des moyens permettant de mettre un terme à la dépossession du sens dont, depuis Auschwitz, donc, nous sommes victimes. Parce que notre époque, faute d’avoir redécouvert, une fois le choc passé, ce que cela faisait d’être humain, est toujours celle d’Auschwitz.

douze juillet deux mille vingt-trois

Une des choses que j’aime le plus chez Proust, c’est sa façon de dire « hélas », dans le roman comme dans la vie. Dans la Recherche, il ne faut pas attendre plus de quelques pages pour le lire : « Après le dîner, hélas, j’étais obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. » Dans la vie, on retrouve ce mot dans l’une des lettres les plus profondes qu’il a adressées à Mme Straus. Le 6 novembre 1908, il lui écrit ainsi : « Hélas, Madame Straus, il n’y a pas de certitudes, même grammaticales. Et n’est-ce pas plus heureux ? Parce qu’ainsi une forme grammaticale elle-même peut être belle, puisque ne peut être beau que ce qui peut porter la marque de notre choix, de notre goût, de notre incertitude, de notre désir, et de notre faiblesse. » Tout Proust, ou presque, en quelques lignes. J’aime cette façon de dire « hélas » parce que ce n’est pas qu’un mot, c’est tout une attitude face à la vie, toute une « philosophie » de la vie. « Hélas » qui dit oui, « hélas » qui dit non. Le même « hélas » encore que celui du baiser donné à Albertine : « Mais hélas ! — car pour le baiser, nos narines et nos yeux sont aussi mal placés que nos lèvres mal faites — tout d’un coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez, s’écrasant, ne perçut plus aucune odeur, et sans connaître pour cela davantage le goût du rose désiré, j’appris, à ces détestables signes, qu’enfin j’étais en train d’embrasser la joue d’Albertine. » Un « hélas » qui marque tout l’écart, immense, bien plus grand que la vie, entre l’attente et la réalisation, le désir et le réel, le possible et l’effectif, les innombrables Albertines et celle dont on est en train, en effet, d’embrasser la joue. Un baiser, hélas, n’est qu’un baiser, quand ce baiser peut être mille autre choses, est mille autres choses que nous ne vivrons jamais, que nous ne pouvons qu’imaginer. Il est des façons plus laides de se confronter au réel que de s’écraser sur la joue de la jeune fille qu’on désire, c’est vrai, et là est toute l’ampleur de cet « hélas », à la fois tristesse, déception, et joie. La beauté porte la marque de notre incertitude, cette remarque faite à Mme Straus est sublime, je crois : il entre dans nos vies une part si grande d’indétermination, de hasard, d’arbitraire qu’il n’est pas possible que toutes ces choses qui arrivent et pourraient ne pas arriver, ou arriver tout autrement, ne soient pas belles de cette indétermination. Dans « la série indéfinie d’Albertines imaginées », « l’Albertine réelle » n’est qu’une parmi d’autres, mais c’est la seule que l’écrivain rencontrera jamais, en chair et en os. La réalité est pauvre quand on la compare à l’imagination : il n’y a jamais qu’une Albertine dans le monde réel, croit-on, à cette nuance près, qu’il n’y a jamais qu’une Albertine à un instant du temps. Or, à chaque instant, cette Albertine est renouvelée, différente. Le défaut de la réalité ne vient pas de la réalité elle-même, mais du décalage qu’il existe toujours entre la réalité et l’idée que nous nous en faisons, décalage dont le temps est la cause. Si nous pouvions synchroniser la série des Albertines imaginées et la série des Albertines rélles, si nous pouvions synchroniser le temps dans lequel nous vivons et le temps dans lequel les autres vivent, peut-être n’y aurait-il plus de différence entre chaque Albertine imaginée et chaque Albertine réelle. Mais, c’est cela dont nous sommes incapables : il n’y a point de point de vue supérieur qui nous permette d’accéder à ce temps synchronisé. Il faut du temps, longtemps, pour le comprendre, pour parvenir à harmoniser des séries dissonantes. La langue Proust a fouillé dans cette désynchronisation des séries. D’où cette façon étrange qu’il a d’écrire, souvent, quand il parle d’Albertine (mais quand il parle d’autres femmes aussi, toujours des femmes, d’ailleurs, il me semble), dont la forme la plus célèbre est donc (donc, parce que je l’ai déjà écrit ici il n’y a pas si longtemps) « l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie. » Tout cela pour dire que, ce matin, assis non loin de mes chers cerfs dans le jardin, de nouveau, j’ai ouvert la Recherche.

onze juillet deux mille vingt-trois

Nous ne sommes maîtres de rien. Les désagréments de l’existence, la maladie, la fatigue, l’épuisement, tout ce qui en nous se soustrait de façon consciente à notre volonté nous le rappelle, et que cette liberté dont nous nous flattons n’est qu’un peu de poudre que nous répandons sur les yeux de la nécessité.  Pour ne pas voir que le destin est aveugle, comme la nature, comme le devenir, et innocent, irresponsable, hors la loi. Les doctrinaires de la liberté fabriquent des récits où nous sommes agissants, c’est qu’il faut sauver l’illusion sans laquelle il n’y a plus rien à respecter, plus rien devant quoi s’incliner, plus rien à quoi se soumettre, que ce que nous inventons nous-mêmes, ce que nous mettons au monde, l’amour que nous portons à l’avenir, notre passion de l’innocence. La doctrine de la liberté est la justification dernière de la sujétion : le sujet, celui qui croit qu’il a de bonnes raisons de dire je, est l’assujetti, il ne voit pas le trou béant qui s’ouvre au niveau de son moi parce que la garantie publique de sa liberté le dispense de la moindre observation en ce sens, et l’en dissuade, à dire vrai. La vie publique le rassure quant à la réalité de sa vie privée. Le paradoxe, ainsi, c’est que la liberté ne nous libère pas, elle nous asservit. L’ordre toujours nous précède, qui nous autorise à dire je sans autre forme de procès, qui nous garantit que nous avons un vrai moi soustrait aux contingences de l’existence quand, précisément, ce que l’on appelle « les contingences de l’existence » est la nécessité de l’existence, l’expression de la nature hors la loi. Nous allons à la loi pour qu’elle nous rassure. Nous allons à la loi pour qu’elle nous assure que ce qui se dérobe sous nos pieds est stable en réalité. Perversion de l’apparence : il n’y a rien sous nos pieds. L’autre soir, avant d’aller me coucher, cette sentence, notée : « Poissons d’argent. — Il suffit d’expérimenter avec quelle facilité on peut se débarrasser de ces petites bestioles pour comprendre à quel point l’existence est insignifiante et qu’être, précisément, ce n’est rien. Ni l’existence ni l’essence n’ont la moindre importance. On peut se passer de tout. On peut se passer de tout le monde. Du moi comme du monde. »

dix juillet deux mille vingt-trois

Il faudrait faire dégermer les idées dans ma tête. En empêcher jusqu’à la possibilité même. Parfois, j’ai l’impression qu’elles me veulent du mal. Pourtant, je ne peux pas m’interdire d’en avoir. Elles viennent toutes seules. Je n’ai pas d’idées. Ce sont les idées qui m’ont. S’imposent à moi. C’est ma malédiction : toujours avoir des idées. Et aucune qui ne soit menée à bien. Aucune, j’exagère. Mais peu, je crois, statistiquement. Puis-je faire autrement ? Je voudrais faire autrement. Mais c’est une question de quantité. Peut-être n’est-ce pas la bonne solution. Pas la bonne manière d’aborder la question. Me voudraient-elles du bien ? Voilà, la bonne façon d’aborder la question. Inverser la tendance. Qu’est-ce que je raconte ? Aucune idée. Je me suis enrhumé. Au premier jour de la canicule, il faut le faire. Tout le monde n’a pas le talent qui est le mien. Fort heureusement. J’ai l’impression que les petits ennuis de santé s’enchaînent, les uns à la suite des autres. Rien de bien grave, non, en effet, si cela n’était l’indice de la lente décrépitude qui a commencé. Je suis une vieille chose qui se prépare à mourir. D’abord, la croissance, ensuite, la décroissance, et enfin, la mort. C’est inéluctable. Et c’est un bon tableau du monde qui est le nôtre — je ne suis rien que l’image consciente d’elle-même, critique, inventive, stylée, de mon époque — à cette nuance près que l’époque ne semble pas en avoir conscience qui imagine encore se sauver. Oh, l’espèce humaine survivra, cela ne fait aucun doute, mais notre civilisation, celle qui est née sur les rivages de la Méditerranéen il y a quelques milliers d’années, cette civilisation est en train de mourir. Sa mort n’est pas triste, elle est dans l’ordre des choses. Non ce qui est triste, c’est que les gens n’en aient pas conscience, qu’ils s’agitent pour essayer de sauver quelque chose, quand il n’y a rien à sauver. Il n’y a jamais rien à sauver. Mais alors pourquoi est-ce que j’écris ? se demandera-t-on. Eh bien, j’écris pour la civilisation d’après. Pour qu’elle ne soit pas trop laide. Pas trop désespérante. Pas trop désespérée. Non, vraiment, c’est bien que j’aie des idées, c’est vraiment bien, il ne faut pas que j’en aie peur, il faut que je les accueille, que je les aime. J’ai chaud, je renifle, me mouche. Non, vraiment, il n’y a que les idées qui ne soient pas totalement stupides. C’est bien d’avoir des idées.

neuf juillet deux mille vingt-trois

Le temps est à la sieste, ou une absence de courte durée. D’un certain point de vue, à la question « À qui bon faire le moindre effort quand tout s’effondre ? », la réponse semble s’imposer d’elle-même, mais je ne crois pas qu’il faille voir si loin. Pourquoi penser plus loin que le temps d’une sieste, voire d’une nuit de sommeil. Au-delà, tout n’est-il pas indéterminé ? Je m’occupe de choses qui ne me regardent pas, et cela me déçoit. Ne pensé-je pas que je vaux mieux que cela ? Que quoi ? Que le monde dans lequel je vis. Mais comment cette supériorité morale se pourrait-il ? Je peux ne pas valoir moins que le monde dans lequel je vis, mais plus, cela n’a aucun sens. Que nous le voulions ou non, nous sommes conformes à notre époque. Et cette pensée, à considérer l’époque qui est la mienne, est dévastatrice. J’écris, cependant. Quelquefois, à vrai dire, quelquefois comme aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, mais je le fais quand même. Peut-être que mon écriture vaut mieux que moi, peut-être mon écriture vaut-elle mieux que mon époque. Assis dans le jardin non loin de la statue des cerfs, la paix est assassinée par les répétitions d’un orchestre de bal qui beugle sa musique ringarde. Non seulement la paix n’existe pas, mais en plus la guerre est un spectacle nullissime. Pas moyen d’en sortir. Mais qui se suiciderait à cause de cette époque ? Elle ne mérite pas un tel statistique, que de disparaître lentement et de sombrer dans l’oubli. Le métier d’historien est un travail de vicieux : ne faut-il pas être malade pour vouloir tirer de l’oubli ce que la justice immanente de la vie y avait fait sombrer ? Allongé sur mon lit, je renifle, bâille, m’étire, la gorge me gratte, la tête m’est lourde, la météo n’est pas bonne pour qui aspire à exister. Douze ans aujourd’hui — tout n’est donc pas à désespérer. 

huit juillet deux mille vingt-trois

Libre ascèse, sans dogme préexistant, sans inclusion collective, rien que l’individu lui-même qui invente sa nouvelle autonomie, parût-elle fantaisiste, farfelue voire, à qui ne comprend jamais que de travers. Dans ses Syllogismes de l’amertume, cette phrase de Cioran : « Qui n’a pas contredit ses instincts, qui ne s’est pas imposé une longue période d’ascèse sexuelle, ou n’a point connu les dépravations de l’abstinence, sera fermé au langage du crime comme à celui de l’extase : il ne comprendra jamais les obsessions du marquis de Sade ni celles de saint Jean de la Croix. » Lisant ses Cahiers, j’avais détesté Cioran, à cause de l’impression que ce livre me donnait de fouiller dans le linge sale de l’auteur, alors que la pensée non polie est formule creuse. Il n’y a que la perfection de la forme qui accorde quelque sens à la chose dite. En vérité, cette dichotomie (forme / contenu) ne vaut que pour les pensées débraillées, les phrases difformes. La phrase nietzschéenne de Cioran me rappelle que je n’ai pas bu une goutte d’alcool depuis trois semaines. Certes, le mot « ascèse », pour qui a lu Nietzsche avec la passion de la fin de l’adolescence, a toujours une connotation péjorative, mais l’ascèse en tant que telle peut être l’exercice supérieur de la liberté : privation de soi par soi, rejet de l’ordre social, affirmation plus grande. Partout, nous sommes encouragés à consommer, ivres morts, toujours plus, bien au-delà de la satiété. Je ne donne aucun sens politique à l’ascèse : l’ordre social est entièrement politique, expression de ce libéralisme détraqué qui est devenu la monnaie avec laquelle nous payons le prix de nos renoncements, de nos désillusions, de nos faux espoirs, de nos mensonges, de nos utopiques délurées. Libre ascèse, refus de la politique, ce n’est qu’une seule et même chose, qui peut s’appeler aussi « négation de la valeur de la valeur. » Et ce qu’affirme cette négation, c’est la vitalité de ma nature. Pense aux ressources qu’il faut mobiliser pour voir le monde tel qu’il est et résister à ses sollicitations, malgré le charme de sa duperie. Ne te contente pas d’y penser, ressens-le dans tout ton corps. Cette vibration, c’est une musique nouvelle, c’est un monde neuf qui s’ouvre à qui tend l’oreille. Assis au Jardin du Luxembourg, les grosses fesses qui débordent du minishort de la touriste me dégoûtent. Pourquoi me semble-t-il que je suis condamné à souffrir la réalité ? C’est la seule manière d’expier le péché d’exister que je n’ai pas commis.

sept juillet deux mille vingt-trois

L’art peut-il encore exaucer nos désirs ? Dans Vers un avenir radieux (Il sol dell’avvenire, en italien), de Nanni Moretti, il y a une scène où Giovanni, l’alter ego de Nanni à l’écran, se trouve sur le tournage d’un film dont sa compagne est la productrice. Il s’agit de la scène finale d’un film ultra-violent où l’un des acteurs tient en joue un autre, à genoux, un pistolet braqué en direction de sa tête. Giovanni, incapable de demeurer spectateur, arrête le tournage et propose de s’interroger sur les questions esthétiques et éthiques que soulève cette scène et la violence qu’elle glorifie. Convoquant aussi bien Renzo Piano que Kieslowski pour justifier son propos, Giovanni retarde le tournage d’une nuit. Au petit matin, épuisé, n’arrivant pas à joindre Martin Scorsese à qui il veut demander de convaincre l’équipe de tournage qu’elle est dans l’erreur, il finit par abandonner et rentre se coucher. Alors que la caméra le filme en train de quitter le plateau, à l’arrière-plan, le tournage se déroule jusqu’au bout, indifférent à l’intervention de Giovanni. Le personnage armé crie au personnage à genoux : « Crève, sale traître ! » et l’abat d’une balle dans la tête. Acclamation du réalisateur, embrassades, triomphe romain à prévoir. L’art ordinaire. Qui n’a jamais rêvé d’interrompre l’exécution de l’art pendant qu’il en est encore temps, avant que tout soit saccagé ? Qui n’a jamais rêvé d’intervenir dans le cours de l’histoire afin de la changer, comme ça, rien qu’en parlant, en prolongeant toute la nuit la discussion ? Il peut paraître absurde, de nos jours, alors que tout a été vendu au marché et que ne demeure rien de l’idée de l’art sinon des remugles, de vouloir encore défendre le credo wittgensteinien de l’unité de l’éthique et de l’esthétique (« Ethik und Ästhetik sind eins », Tractatus Logico-Philosophicus, 6.421), et qui s’égare sur cette voie semble n’être qu’un doux rêveur ; pourtant, c’est presque un devoir. Nous ne sommes pas obligés d’adhérer au dogme de la valeur de la valeur. Nous ne sommes pas obligés d’abdiquer devant le marché. Nous ne sommes pas obligés de renoncer à notre désir que le monde soit bel et bon. De tels désirs ne sont pas naïfs, c’est leur négation systématique qu’accomplit l’industrialisation de l’art et de la culture qui fait de nous des cyniques. L’immanence, puisque c’est peut-être de cela qu’il s’agit, l’immanence ne nous condamne pas à l’opportunisme le plus bas. Bien comprise, elle nous incite même à l’exact contraire : c’est ici que doit être établie la république des fins. Sans horizon utopique, nous sommes privés de toute profondeur (nous sommes vendus au marché), mais cet horizon n’est pas sans date, toujours repoussé un peu plus tard, c’est ici et maintenant qu’il faut le rendre sensible. Il faut affirmer ce que plus personne ne veut affirmer : la réalité du continuum. Les choses ne sont pas séparées les unes des autres, elles sont liées entre elles, et c’est ce lien qu’il faut mettre à jour. Quand, toujours sur le plateau du film, Giovanni cite le propos de Calvino nous rappelant que Pavese est mort pour que nous apprenions à vivre, il met l’accent sur cette continuité : les choix esthétiques que nous faisons ne sont pas étrangers aux choix éthiques qui gouvernent nos actions. Le culte de la valeur pèse lourd sur les consciences et sur les œuvres, il s’impose à nos vies, les enrégimente pour les dissoudre. La valeur brille, c’est vrai, et nous aveugle. Il faut oser affronter cela.

six juillet deux mille vingt-trois

Depuis quelque temps, je l’ai constaté, les statistiques de visite de mon site sont en baisse. Pourquoi est-ce que je consulte les statistiques de visite de mon site ? Ça, c’est une vraie question, oui, mais c’est une autre question. Trop psychologique pour que je ne la laisse pas ici de côté. Tâchant de savoir pourquoi les statistiques de visite de mon site étaient en baisse, j’ai supposé que, peut-être, je n’intéressais plus les gens. Et si c’est vrai que je ne les ai jamais intéressés, encore moins que d’habitude, me suis-je interrogé, est-ce seulement possible ? Et la réponse s’est imposée à moi, dans toute son évidence : oui, ça l’est. Comme, fondamentalement, je raconte toujours la même chose, ce n’est pas le contenu du propos qui est à mettre en cause, mais la lassitude, sans doute, que la mêmeté du propos aura fini par induire chez le lecteur qui, il faut le comprendre, le pauvre petit chaton, n’en peut plus de lire le récit de mes turpitudes interminables. Que faire dès lors ? Eh bien, là où le capitaliste ordinaire (qu’ils le veuillent ou non, tous les Occidentaux sont des capitalistes, même s’il en existe de plusieurs genres, comme je l’expose succinctement ici), là où le capitaliste ordinaire entreprendrait de restructurer son propos pour attirer plus de monde, le capitaliste extraordinaire que je suis n’en fait rien, mieux : ne fait rien. N’ayant rien à gagner à écrire ce journal — en effet, je me refuse à demander de l’argent à quiconque pour le lire, trouvant le financement participatif moralement abject, en plus d’être une preuve, s’il en fallait une, que nous sommes tous des capitalistes asservis par l’argent, soumis à la valeur —, je puis continuer à faire les choses comme j’ai commencé de les faire, dans la pauvreté, certes, mais dans une indépendance totale et sans limites, débarrassé de toute contrainte a priori, libre comme l’air, ou pour mieux dire : libre comme l’écriture. Qu’on ne se méprenne pas sur ma personne, toutefois, n’ayant pas fait vœu de pauvreté, et n’ayant pas grand-chose en commun avec les Carmes déchaux, je n’aurais rien contre l’idée qu’un mécène me donnât de l’argent, et beaucoup si possible, de l’argent pour vivre, mais un tel don se devrait d’être inconditionnel : le principe de la résidence, de la bourse, du financement condamne qui les sollicite à s’exécuter. Par exemple, l’idée de vivre à Rome me fait objectivement rêver, mais pas celle de remplir un dossier de résidence pour aller faire l’imbécile à la Villa Médicis (malgré le sublime du lieu, enfin, j’imagine, je n’y suis jamais entré pour des raisons que l’on devinera aisément). Et puis, il y a encore autre chose, — qu’écrire ce journal dans les conditions dans lesquelles je l’écris (c’est-à-dire des conditions qui n’ont absolument rien à voir avec les conditions dans lesquelles Gide écrivit son journal, pour faire une comparaison qui explicite mon propos) est un acte d’émancipation : émancipation des genres (le nom de « journal » ne doit rien à une quelconque référence littéraire, quand même ce serait quelque chose comme cela que j’avais en tête en commençant à écrire ce journal, je m’en suis libéré, le journal ne doit son nom qu’à sa quotidienneté), émancipation du milieu (ici rien ne vient se placer sous l’autorité de l’éditeur, du critique, du libraire, ici n’existe que l’autorité de l’auteur), émancipation de la valeur (la seule personne qui paie pour ce journal, c’est moi, pour héberger le site sans publicités sous une adresse autonome). Acte d’émancipation et, donc, exercice de liberté, entreprise qui ne doit rien à personne, qui réalise en quelque sorte le projet utopique d’une autonomie inconditionnelle. En tant qu’œuvre, et dans sa composition, ce journal est une île. En tant qu’être, je suis une île. Et nous ne gagnerions tous à en être autant.

cinq juillet deux mille vingt-trois

Comment se lever quand on ne peut pas se lever ? Impossible. Et pourtant, bipède de nature, homo ne peut vivre allongé, il lui faut la station debout et le mouvement. D’où la douleur. Je me plains sans doute parce que, en réalité, je n’ai jamais souffert de ma vie. Dès lors, le moindre écart par rapport à la nature me semble un événement. Peut-être en est-ce un, je ne sais pas. Mais, philosopher sur un lumbago, ne crois-tu pas que ce soit faire toute une histoire pour par grand-chose ? Sur quoi d’autre, néanmoins, sur quoi d’autre philosopher, sur quoi d’autre que sur le corps ? Philosopher avec son corps. Avec quoi d’autre s’imagine-t-on penser et sentir et vivre ? Comme il n’y a pas d’âme, pas d’ego qui habite le corps tel locataire en son logement, il ne saurait y avoir de transcendance ; — tout est ici. Debout ou couché. Ça dépend. Cela, il arrive que tu l’apprennes à tes dépens. Quand ça coince, tu ne peux plus échapper à toi-même, et cette expérience de la limite, de la finitude, de l’immanence, cette expérience indique avec toute la clarté du monde la voie du salut. Cette nuit, et puis ce matin, quand je me suis levé parce que, malgré la douleur, il fallait bien que je me lève, j’ai manqué m’évanouir. Et cette sensation de perte de soi avait quelque chose d’effrayant parce qu’elle manifestait sans ambiguïté que tout était là et qu’il fallait faire avec ce qu’il nous était donné. Le donné comme point de départ de l’existence, origine aléatoire à laquelle il faut se conformer pour s’en émanciper. Faire de l’impensé, mieux : de l’impensable, oui, faire de l’impensable avec ce qu’il nous aura été donné en naissant. Le corps ne se contente pas de penser, il impense, il façonne cet impensable qu’il projette sur le monde. Peut-on définir ainsi une existence accomplie ? Disons qu’il faut bien faire quelque chose, s’occuper pendant le temps qu’il nous est donné de vivre. Aujourd’hui, je suis heureux d’écrire cette page de mon journal parce qu’elle me donne à penser que, quand même ce ne serait pas tout à fait vrai, sauf la fin de la vie rien ne pourra m’empêcher d’écrire. La fin de la vie ou moi-même.