Sur le livre d’or de l’ermitage de Jean-Jacques, Mokhtar du lycée JJR de Sarcelles avait essayé de coucher par écrit une sentence en chiasme de Rousseau, mais n’était parvenu à consigner qu’une suite de mots dépourvus du moindre sens sur les rapports des hommes aux lois. Lisant la signature dont il avait fièrement fait suivre sa citation imaginaire, j’avais supposé qu’il s’était adonné à cet exercice abscons lors d’une sortie découverte de la culture française, un peu comme le guide montre de l’autre côté de la vitre du car où ils sont assis les monuments de Paris à des touristes au premier jour de leur visite, sortie organisée par le lycée et au cours de laquelle les enseignants avaient fait connaître à leurs élèves un peu de la vie des gens qui, jadis, habitaient ici : Jean-Jacques, Thérèse, les Montmorency. Comme le nom de la ville ? n’aura-t-on sans doute pas manqué de s’étonner, oui, comme le nom de la ville. Là où, avant, il y avait des seigneurs, que reste-t-il ? C’est toujours au futur qu’on dit qu’il y aura un avant et un après comme si l’on avait trop peur de voir ce que donne, conjuguée au passé, un telle idée de la linéarité, de la continuité du temps qui passe. Il faut que le temps passe, depuis que l’on sait écrire, c’est en effet le sens qu’on donne à l’histoire mais, sinon des mots tracés d’une main maladroite dans un livre poussiéreux, qui nous dit qu’elle va quelque part, l’histoire, et que ce que nous supposons en être le sens (le progrès, l’utopie, l’avenir, que sais-je encore ?) n’est pas qu’une lente dérive intercontinentale ? À bord de la ligne H du Transilien, au retour de notre excursion en forêt sur les pas du philosophe, il m’avait fallu constater que, là-dedans, comme peut-être ailleurs, la la langue mineure était le français. Et que ce n’était pas du fait de la présence surnuméraire de touristes dans la voiture, non mais des gens mêmes qui vivent ici, des Français, comme moi, il paraît. Ce fait, je ne l’ai pas mis en mots tout de suite. Probablement parce que je suis bien élevé et que je sais bien que toute remarque en ce sens risque de se voir dénoncée comme raciste et mise à l’index de la bonne conscience. Mais décrire la réalité, ce n’est ni bien ni mal, c’est, c’est tout. Regarder la vie telle qu’elle est et non telle qu’on voudrait qu’elle fût, qu’elle nous plaise ou non, se dépouiller des idées préconçues, se débarrasser de toute idéologie, voir, écouter, sentir, se plonger dans le fleuve de l’existence, se laisser engloutir par ses eaux, penser, voilà qui devrait être la tâche première de qui a la vocation d’écrire. Moi, avec ma langue morte, j’étais là, à l’écoute, attentif, et je peux parler des choses. En face de moi, un siège à main gauche, il y avait deux jeunes gens, un garçon et une fille qui se tenaient serrés l’un contre l’autre. La fille avait les cheveux teints en rose, un style plutôt punk (anneau vache dans le nez, Dr. Martens aux pieds, etc.), tandis que le garçon était en survêtement avec une casquette The North Face vissée sur la tête. Ils n’étaient pas vraiment beaux, mais je les ai trouvés émouvants, peut-être parce que la tendresse qu’ils témoignaient l’un envers l’autre était d’une banalité qui détonait avec tout ce qui les entourait. Si je m’étais vu de l’extérieur, avec Nelly et Daphné, peut-être aurais-je pensé la même chose de moi-même. Oui, mais voilà, je ne peux pas me voir de l’extérieur. Peut-être n’ai-je fait alors que projeter sur ces jeunes gens dont je ne sais rien des sentiments qui avaient trait à nous, Nelly, Daphné, et moi, à la vie que nous sommes voués à vivre, ici. Toute l’après-midi, le bruit des avions avait déchiré le ciel du silence, prouvant, à supposer qu’une telle preuve fût encore nécessaire, que la paix n’existe pas, qu’elle n’est plus qu’une illusion, et sur la ligne du retour, le monde semblait encore plus lointain, encore plus étrange : à vrai dire, j’aurais pu être n’importe où en Occident, n’importe où mais pas ici. Pas ici, non, ici, je n’étais pas. Cinq jours plus tôt, la France avait pris feu en quelques heures et tout le monde semblait souhaiter un retour à la normale alors que, précisément, c’est la normale qui avait causé cet embrasement, le cours normal des choses, la vie normale des gens, les trains de banlieue et les avions dans le ciel, les livres d’or et les autochtones, toute la vie ordinaire concentrée en elle-même, exposée pour ce qu’elle était vraiment, pas les discours bienveillants derrière lesquels on la masque, pas les fantasmes du vivre-ensemble, non la chose même, bête, crasse, à laquelle on ne peut pas échapper, — la réalité. Parce que, partout, c’est la guerre.
trois juillet deux mille vingt-trois
Le nihilisme ne plonge pas le monde dans le néant, le nihilisme révèle le néant du monde. Il se manifeste à certains moments de l’histoire, quand le néant ne peut plus être masqué par la logique confortable de l’être. Alors, tout semble permis parce que ce sur quoi nous appuyons nos certitudes s’avère meuble, ce que nous avions l’intention de saisir s’effrite entre nos doigts. Tout semble permis parce que nous prenons cette fragilité de l’être pour une circonstance passagère, nous voyons là une aubaine quand, en fait, c’est la réalité même de l’être qui est mise à nu. L’être n’est pas stable, l’être n’est pas solide, l’être n’est pas définitif, l’être est si peu fiable qu’on peut le tenir pour néant. Le nihilisme ne réduit pas l’être à néant, le nihilisme est la manifestation consciente que rien ne tient, que la paroi, la frontière, la limite n’a pas de consistance, qu’on peut traverser sans grand effort le mur de l’être ; ce mur n’est qu’un voile très fin qu’on déchire sans lame. Le nihilisme n’est pas un danger, le nihilisme est une révélation. Mais il n’est rien d’autre que cela. C’est un moment. Une fois ce moment passé, il ne faut pas revenir en arrière, il ne faut pas bâtir à nouveau de l’être, des parois, des frontières, des limites, il nous faut de l’air. Nous devons prendre conscience que l’être est léger, et nous faire à son exemple, légers. C’est la lourdeur qui annonce le nihilisme. Pas la légèreté. Après le nihilisme, c’est la joie qui doit advenir. Parce qu’il nous libère, nous dessille. Avant le nihilisme, nous vivions dans l’erreur, dans la croyance en la stabilité de l’être, croyance paisible mais qui n’est que paresse, n’apporte pas de paix. La paix n’est pas immobile, mais flottement aérien. Le nihilisme révèle le néant de l’être pour nous inviter à la légèreté. Ce n’est pas le moment de se lamenter, c’est le moment d’embrasser l’existence. Le moment d’aimer. Mais nous n’aimons pas la vie, personne ne nous a appris à le faire, nous n’aimons pas le temps qu’il fait, rien que le temps qui passe, nous n’apprenons pas, nous décrétons. Nous avons besoin d’une affirmation plus grande : rien ne soutient (substantia), rien ne nous soutient, c’est à nous bipèdes de découvrir comment nous tenir debout.
deux juillet deux mille vingt-trois
Coup de soleil sur le chemin de chez Jean-Jacques. L’Île-de-France. Après avoir traversé une partie de la forêt, quelques arpents d’arbres domestiqués entre deux autoroutes, je voudrais que l’émotion procurée par les petites pièces de l’ermitage où Rousseau a vécu cinq ans avec Thérèse ait du sens, mais comment serait-ce possible ? Le calme est déchiré à intervalles réguliers par les avions qui passent dans le ciel : il ne peut pas y avoir de paix. Et dès lors, dans cette absence, où la pensée pourrait-elle trouver à se loger ? De ces bouts de banlieue attachés les uns aux autres, il est difficile de dégager la moindre unité. Et pourtant, sauf le nom, il n’y a pas d’île. Des isolats, peut-être. S’il faut des siècles pour qu’un pays prenne forme, combien de temps faut-il pour le détruire ? Quelques vitres d’abribus cassées, histoire sans doute de marquer le coup, sans grande conviction. Je crois qu’il n’y a rien à sauver, en vérité. Nous n’avons plus rien à dire au monde. Au monde ni à personne. Il est probable que nous parlions encore, mais pour quoi dire ? Alerté par le bruit sur le boulevard, je vais à la fenêtre. Là-dehors, le passage de la BRAV-M ne suscite rien, quelques têtes qui se tournent, oui, un instant à peine. Non, rien n’a vraiment de sens. Il pourrait ne rien se passer, mais absolument rien, cela ne ferait pas la moindre différence. Mais alors, pourquoi se passe-t-il toujours quelque chose ? C’est bon pour le commerce. Les terrasses sont pleines, les gens sont ivres, tout est normal. Et cette normalité est, de loin, ce qu’il y a de plus terrifiant sur terre. Tu me diras : et pourtant, toi, ne cherches-tu pas à dire quelque chose ? Je cherche à dire quelque chose (et non quelque chose à dire), sans garantie de le trouver, en effet, oui, mais moi, je ne suis pas un peuple. Moi, je suis une île. Je dérive. Et n’appartiens à rien ni personne.
premier juillet deux mille vingt-trois
Que le monde soit sa copie est une proposition étrange, mais qui trahit le sentiment que celui-ci nous inspire. Nous sommes tentés de dire : le monde n’est plus que sa pâle copie, en effet, c’est tentant, comme il est tentant d’oublier de nous demander : A-t-il jamais été autre chose ? Que le monde soit sa copie est une proposition étrange sans doute à cause de l’objection qu’elle soulève : Comment se fait-il alors qu’il change, ce monde ? À quoi l’on n’hésitera pas longtemps avant de répondre : Change-t-il vraiment ? L’apparence est là qui nous rassure, des événements ont lieu qui semblent indiquer que quelque chose se produit, que ce n’est pas simplement un même ancien qui est sans cesse reproduit. Et puis, n’y a-t-il jamais eu quelque chose avant cet ancien même ? Pour qu’il y ait copie, ne faut-il pas qu’il y ait modèle à copier ? Où le trouverait-on ce modèle si le monde n’était que sa copie ? Le trouverait-on hors du monde ? Argument sans doute aussi ancien que la pensée humaine. Logique de la production du neuf qui, enfin, nous tétanise. Il faut toujours que quelque chose se passe. L’attaque que Pascal a lancé contre l’humanité qui ne sait pas demeurer chez soi en repos est une variante de cette critique de la production du neuf. Nous consacrons tous nos efforts à ce qui est infiniment accessoire, sur quoi nous avons les yeux rivés alors que, en vérité, c’est infiniment loin de nous. Car surtout, il ne faut pas voir la mort en face. La même idée, exactement, se trouve chez La Rochefoucauld : « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. » Nous sommes aveuglés. D’où il s’ensuit que nous détournons le regard pour aller voir ailleurs, là où précisément il n’y a rien, où nous ne sommes pas, où nous ne pouvons pas nous trouver, nous découvrir. Nous nous tenons à couvert de ce qui est infiniment proche de nous parce que cela est insoutenable. L a production du neuf a pour fonction d’entretenir l’illusion que, dans l’action, nous ne produisons pas du faux, nous ne produisons pas le faux. Et pourtant, le faux est le régime de l’action.
trente juin deux mille vingt-trois
Que toutes les questions trouvent une réponse, voilà le désespoir défini. Je suis fatigué, mais moins qu’hier. J’ai mal au dos, mais moins qu’hier. Aussi, alors que la France continue de brûler, et plus qu’hier, moi, je vais un peu moins mal. J’en parle à la légère, mais ne prends pas la chose à la légère. C’est simplement que, littéralement, je n’ai rien à dire. Comment ne pas rester sans voix ? C’est peut-être parce que nous ne savons pas comment rester sans voix que tout cela a lieu — qui est à la fois la négation de la voix et la négation de la possibilité de rester sans voix. Tout est confisqué. Toutes les questions doivent trouver une réponse, et notre horizon est aveuglé, non de n’en trouver point, mais de les trouver toutes, de ne trouver que ceci : des réponses. Aveugle, en effet, qui ne fait que voir. Fermer les yeux, se taire, écouter le bruit de fond de l’univers. Ce que je fais. Et admirer mes acouphènes. Je veux remercier ce journal. Je veux remercier ce journal d’exister parce qu’il me permet d’exister. Comment en ai-je eu l’idée ? Probablement, en lisant celui de Guillaume qui tient son idée de je ne sais où. La prochaine fois, je lui poserai la question. Nous ferons des généalogies. Est-ce vrai que ce journal me permet d’exister ? Oui, de penser, d’observer les choses, de tâcher de comprendre ma vie, la vie. Il y a quelques semaines de cela, j’ai déchiré un carnet dans lequel j’avais commencé à tenir une sorte de journal intime. Je m’y épanchais. J’avais recommencé à tenir un journal de ce genre parce qu’il me semblait que, de nouveau, j’en avais besoin. Je me suis assis, j’ai commencé à écrire dans le carnet et puis, pris soudain d’une profonde sensation de dégoût, j’ai déchiré le carnet, j’ai arraché les pages par paquets et puis j’ai déchiré ces paquets de page en deux, en trois, en quatre quand je le pouvais et puis je me suis attaqué à la couverture, épaisse, belle, qui tenait cette reliure de qualité de papier de qualité, et je l’ai déchirée elle aussi, et j’étais en rage, dans ce déchirement de la chose se manifestait moins la haine de la chose (le carnet en tant que chose n’était pour rien dans l’apparition de mon sentiment, il n’en était que l’exutoire) que la haine de ce à quoi je me livrais, cette confession hideuse, cet épanchement répugnant concernant ma personne et les maux dont elle disait souffrir. C’était dégoûtant. Et que des gestes exprimant des sentiments, des pensées aussi dégoûtantes que celles-là puissent être les miens redoublait le dégoût que m’inspirait cette façon de penser, de sentir, d’écrire, d’exister. J’ai déchiré, arraché, tordu, détruit le carnet et puis j’ai jeté les restes à la poubelle. J’ai pensé brûler ces débris de pages dans l’évier de la cuisine mais je me suis retenu de le faire, en guise de rituel, je me suis contenté de jeter les restes dans un sac plastique. Je ne sais pas pourquoi je raconte cela aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas déjà raconté cela. Toutes les questions ne doivent pas recevoir de réponses.
vingt-neuf deux mille vingt-trois
J’ai mal au dos. Et comme j’ai mal au dos, j’ai mal à la tête. Et comme j’ai mal à la tête, je me sens épuisé. Ce matin, entre les commentaires politiques sur la déliquescence de la société française, ou quelque chose comme ça mais je ne sais pas très bien quoi, et la chorale des classes de CE2 de l’école de Daphné qui égrène les tubes kitsch de la francophonie comme autant d’insultes faites à la simple possibilité de l’intelligence, je me sens plus abattu encore. J’ai envie de me réfugier quelque part où personne ne pourra me trouver, où je pourrai végéter en paix le temps que j’aie moins mal au dos. J’écoute le premier album de Loscil, First Narrows, manière la moins stupide que je trouve d’occuper l’espace. Faisant un projet pour la rentrée prochaine et constatant, ce faisant, que je ne serai pas le seul, que jamais je ne puis être le seul à faire ce que je fais, ce qui est le propre de l’expérience de quiconque existe, je me fais remarquer que ce n’est pas tout à fait exact : ne suis-je pas le seul à écrire ce que j’écris ? Oui. Et cette singularité absolue me rassure quant à l’état du monde, ou plutôt : elle me rassure quant à l’état de moi-même. Je puis exister. Il n’est pas nécessaire que tout soit ou bien génial ou bien tragique, certaines choses peuvent se contenter d’être, simplement, et nous pouvons nous contenter de les faire, et concentrer nos efforts sur l’essentiel — nous savons ce qui est l’essentiel. N’est-ce pas une excuse que je me trouve pour ne rien faire une journée de plus, pour attendre que cette journée passe dans l’espoir d’être un peu moins fatigué demain, d’avoir moins mal au dos demain ? Possible. Au moins, ne faisant rien, je ne fais de mal à personne. Ce qui semble un luxe, de nos jours, un misérable luxe.
vingt-huit juin deux mille vingt-trois
Sensation nette de mieux sentir mes sensations. Hier, j’en ai pris conscience. Cette sensation, il y a plusieurs jours, à vrai dire, que je la sens. Mais hier, elle était plus précise encore que les jours précédents. Plus précise : plus sensible (ici, n’ayons pas peur du pléonasme, il renforce ce qui est dit, insiste, souligne, affirme). Preuve (à défaut de dire « symptôme » puisque le symptôme a une dimension négative que la sensation dont je parle n’a pas, mais positive : c’est bien, c’est bon, mais c’est une manifestation corporelle totale, toute la personne est engagée) que quelque chose se passe, change, quelque chose de neuf ou de reneuf, comme renouveau, si ce n’est nouveauté pure : plus d’alcool, plus de smartphone, l’intelligence sans choses, sans modification chimique d’elle-même, moi comme je suis, dédéshumanisé. Est-ce l’intention du progrès — l’intention que l’on met dans le progrès —, nous déshumaniser ? Mais qu’est-ce qu’être humain ? Ce n’est pas la question que je voulais poser car ce n’est pas une question d’être, mais de distance que l’on met entre soi-même : écartement, écartèlement, toujours plus loin de soi et, dès lors que de ses sensations, du monde, de l’expérience qu’il nous est possible de faire. Pourtant, je considère le monde avec étonnement, comme s’il n’y avait pas de raison qu’il soit. Ou plutôt, étonnement de ceci que moi changeant, lui ne change pas, qu’il soit toujours le même, qu’il ne connaisse pas de modification profonde, de structure interne, quasi, continue de fonctionner toujours de la même façon, se contente de faire les mêmes choses, de dire les mêmes choses. Contrairement à la semaine dernière, la banalité n’est pas du qui de l’expérience, mais de son quoi : toujours la même chose, mais pas le même qui de l’expérience de la chose. D’où cette interrogation : où trouver autre chose dont faire l’expérience ? Autre chose de moins banal, de moins trivial, de moins ordinaire. Cela existe-t-il seulement ? Si je change, pourquoi est-ce que le monde ne change pas avec moi ? Vieillesse du monde — jeunesse du moi. Saurait-il en être autrement ?
vingt-sept juin deux mille vingt-trois
Je ferme les yeux. Rien n’a d’importance. Enfin non, ce n’est pas ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Que je peux tout faire disparaître. Que je peux chasser le mal, ainsi, en ne faisant rien que ceci : fermer les yeux. Est-ce un des nombreux effets positifs de l’arrêt de l’alcool ? Oui, je crois que oui. Je crois que je peux regarder le mal en face (le mal, c’est-à-dire : cela qui me nie) et le chasser, m’en défaire, vade retro sale radasse. En parlant d’un homme, bien sûr, sinon, ce n’est pas drôle. L’autre effet positif, c’est l’énergie. D’où cet article qui traînait dans un coin de mon cerveau depuis trop longtemps sans que je me résolve à l’écrire et que j’ai écrit entre hier après dîner et aujourd’hui avant déjeuner. Et puis, courir entretemps. Que faire d’autre ? La planche, deux fois plus longtemps. N’y a-t-il donc que des effets positifs à l’arrêt de l’alcool ? Certes, non. Parmi les négatifs, je note celui-ci : chanter à peu près Canary Bay d’Indochine tout seul dans ma cuisine. Pourquoi ? Mieux vaut, ce me semble, l’ignorer. Je regarde le plafond et il me paraît merveilleux. Que pourrais-je désirer de mieux que d’être là ? Oh, pas comme une chose est là, pas comme Heidegger fut là, comme moi je suis ici, conscient que je le suis dans une sorte de paix parfaite, pas molle, pas calme non plus, plutôt en paix avec moi-même, dans le moment : la haine que doit justement nous inspirer le monde, et cet insupportable fait qu’il soit comme il est, je ne l’accueille dans la dépression nerveuse ni ne la rejette dans la méditation de pleine conscience, non, je sais qu’elle existe, mais elle ne me concerne pas, elle ne me touche pas. Je sais où je suis, je sais que je suis en vie, je sais que je vais mourir, je sais que je suis ici. Hier au soir, avant d’aller se coucher (est-ce que j’avais déjà commencé à écrire l’article à écrire ? je ne le crois pas, non, je crois que je m’y suis mis juste après), Daphné m’a demandé quel âge avait mon frère, et puis quand je lui ai dit qu’elle aussi, un jour, elle aurait cet âge, elle a éclaté de rire et m’a dit : « Ah oui, mais toi, tu seras mort. » Et je crois que cette pensée l’a troublée. Elle a eu du mal à s’endormir ensuite. Mais moi, cette idée ne m’a pas troublé, non, d’abord parce que rien ne dit que je serai mort, rien ne dit que je serai vivant, mais parce que, comme je l’ai dit à Daphné pour l’apaiser, il n’y a aucun sens à imaginer ce qu’il se passera dans cinquante ans. On peut faire des prévisions sur le temps qu’il fera, mais cela n’a aucun sens. L’avenir, à l’exception de la certitude de la mort, l’avenir est incertain, parce que l’avenir n’existe pas. Il n’est rien. L’avenir, voilà le néant. Et cette pensée, loin de nous accabler, devrait nous réjouir et nous libérer. Demain n’existe pas. Demain, c’est le néant. Et il ne faut pas être perturbé par le néant. Il faut désirer le néant. Il faut épouser le néant.
vingt-six juin deux mille vingt-trois
Depuis que j’ai revu l’Avventura, l’image de la main de Claudia sur les cheveux de Sandro m’obsède. Pourtant, on pourrait croire qu’elle serait ensevelie sous les hordes d’images zombies de The Walking Dead que j’ai passé la semaine à regarder (sauf, donc, pour revoir l’Avventura), mais il n’en est rien ; ces images sont inoffensives, elles sont faites pour occuper et puis être oubliées. De fait, c’est de cet oubli que j’avais besoin toute la semaine passée, m’oublier dans quelque chose d’autre que moi-même pour n’être plus que ceci : moi-même. J’ai décidé d’arrêter de boire de l’alcool pour ceci, d’ailleurs : être moi-même, moi-même et rien que cela, et tant pis si le verbe « être » n’est pas mon préféré, je sais ce que je veux dire. La main de Claudia dans les cheveux de Sandro résout-elle la tension que le film aura accumulée : la disparition, la disparition de la disparition, la trahison, la trahison ? Je ne sais pas. C’est le geste du pardon, mais qui ne rédime rien, il me semble, parce qu’il signifie que le pur amour est impossible, que l’amour est toujours sale ou sali, c’est-à-dire : que les relations entre les êtres sont toujours sales, toujours salies. C’est le geste qui pardonne, mais pas le geste qui sauve. Il n’y a pas de rachat. D’où le fait que le film s’achève sur cette image immobile, le plan de la caméra s’élargit, on voit Sandro, assis sur un banc, abattu, Claudia debout, la main posée sur l’arrière de sa tête, comme si la scène était insérée dans un tableau de Morandi, à main droite le mur d’un immeuble barre la vision, à main gauche, le paysage s’ouvre sur les montagnes de Sicile, se détournant définitivement de la mer. Le film avait commencé sur l’image d’Anna, seule, de face, qui marchait en avançant vers la caméra, et il s’achève sur celle d’un couple, de dos, dont on s’éloigne inexorablement. Demi-tour : la vie ne revient pas en arrière, elle tourne le dos au passé, englouti. Le mystère de la disparition d’Anna est grand comme la vie, et l’absence de sa résolution en fait le mystère de l’existence, des êtres qui peuplent ces paysages sublimes, trop grands pour nous. La mer nous avale, la montagne nous ignore, entre les deux, nous jouons à nous perdre, nous jouons à perdre.

vingt-cinq juin deux mille vingt-trois

Je dessine des schémas mais sans savoir de quoi. J’entends : je n’ai pas d’idée préconçue, je laisse le dessin se faire, le texte s’écrire, et ensuite seulement je puis essayer de comprendre. Mais il n’y a rien à comprendre. J’entends : rien à comprendre de plus que ce qui s’est tracé là, comme dans une sorte de progression qui aboutit à l’idée qui est la mienne, ou a pu être la mienne, ou pourrait être la mienne, ou me semble être juste, bonne, que sais-je ? Exercice de pensée automatique, peut-être. S’absenter de soi-même durant quelques instants et, au retour, considérer ce qui aura été fait durant son absence. Pourquoi pas ? Hier, j’ai regardé encore une fois l’Avventura. Et après, consultant le scénario du film pour m’assurer que j’avais bien compris ce que, avant de disparaître, sur l’île de Lisca Bianca, Anna dit à Sandro qui vient de faire une remarque graveleuse : « Ecco, tu devi sporcare sempre tutto », dans le carnet au bison rouge, j’ai noté les trois phrases que voici : « Dans l’Avventura, la femme se donne. Dans l’Avventura, l’homme salit tout (“Anna. Ecco, tu devi sporcare sempre tutto.”) Dans l’Avventura, la femme pardonne (la main de Claudia dans les cheveux de Sandro à la fin du film.) » Que l’homme salisse tout, dans le film du moins, et dans la vie aussi, assurément, ce n’est pas seulement une image. Plus tard, après qu’il n’a pas voulu dire à Claudia qu’il l’aimait, Sandro se promène sur la place de la cathédrale de Noto. Il se souvient de sa jeunesse, de son amour de l’art, lui qui, au fond, comme le sera Giovanni dans la Notte, est un vendu, a renoncé à lui-même pour gagner de l’argent, puis il voit deux jeunes gens qui étudient le lieu. Quand ils s’éloignent de leurs travaux lui s’en approche et, constatant la beauté du dessin, renverse l’encrier sur la feuille. Dans le scénario, voici ce qu’Antonioni a écrit : « Sandro ha continuato a camminare per la piazza: l’eco dei suoi passi è l’unico rumore che si sente. I due giovani si scambiano parole tra loro, lontani. Sandro si avvicina a un grande foglio da disegno che uno dei giovani ha lasciato incustodito. È un disegno a china, un grande dettaglio ben eseguito. Sandro osserva il disegno, con un colpo d’occhio esperto, professionale, lo confronta con l’originale. Poi si volta a guardare i due giovani che sono immersi nel loro discorso senza badargli. Non riesce a ignorarli. Lo irritano. Perché in un certo senso lo umiliano. Con un rapido gesto, rovescia sul foglio la boccetta di china nera che il ragazzo ha lasciato lí accanto. » La haine de soi et la haine du monde se confondent et, en vérité, ne font qu’une. Ce n’est pas parce qu’il ne sait rien faire d’autre que l’homme salit tout, c’est parce qu’il préfère salir, parce qu’il préfère l’argent à l’art. Antonioni est un romantique parce qu’il se refuse à abolir la distinction entre l’art et l’argent et qu’il indique clairement que l’art est supérieur à l’argent et insiste sur le fait que la distinction entre l’art et l’argent est la même distinction que la distinction entre l’amour et l’argent. Bien sûr, comme toutes les distinctions, on peut entreprendre de déconstruire la distinction entre art et argent, amour et argent, la déliquescence morale autorise tout, et c’est ce que Sandro ne se prive pas de faire passant d’une femme à l’autre sans scrupules avant de la tromper avec une prostituée. Sandro se trouve à un stade historique postérieur à celui du flâneur benjaminien : il y a longtemps que l’artiste s’est rendu au marché, si longtemps que le marché l’a totalement incorporé. Les films d’Antonioni comme l’Avventura, la Notte, l’Eclisse ont une dimension prophétique en ce qu’ils décrivent avec plus d’un demi-siècle d’avance ce que nous savons être inéluctable : l’argent va acheter l’art et l’amour et la femme devenir un homme comme un autre. J’ai longtemps cru que le geste final de Claudia était un geste de faiblesse, mais c’est peut-être un geste d’une force infiniment supérieure à la faiblesse de l’homme, une sorte de pardon immanent (il n’y a pas de transcendance dans les films d’Antonioni), de rachat de la laideur par l’amour. Mais qui rachètera notre temps ? Probablement personne. Il ne le faut pas, d’ailleurs, mais qu’il périsse. Et que nous ne cessions pas d’aimer.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.