dix-sept août deux mille vingt-trois

Au réveil, accablé par l’impression d’avoir été brûlé par la chaleur de la veille, j’ai écrit un poème de quelques lignes dans mon petit carnet noir. De nouveau écrivant, à présent, au début de la nuit, je n’ai pas envie de le lire, me suffisant de ce souvenir que j’en garde, un souvenir vague, épuisé, peut-être, comme je me suis senti ce matin, au réveil. Sur le bateau qui nous ramenait de Muggia où nous étions allés faire une brève excursion, « une petite croisière » comme je l’ai dit à Daphné qui m’interrogeait à ce sujet, je me suis senti assommé de chaleur, et je ne sais pas si c’était la sensation de mon corps même ou autre chose : une réaction à la vie, au monde et aux êtres qui le peuplent. Tout semble lointain, mais pas assez lointain, ai-je écrit il y a quelques jours, et ce n’est pas tout à fait ce que je pense à l’instant, ou alors en ce sens seulement que, cette étrangeté du monde, je la porte avec moi, qui m’accompagne partout où je vais. Accentuée par la chaleur, en ce début étouffant d’après-midi aux alentours de la Piazza Unità d’Italia, la répulsion que me causait la proximité d’être près de qui je n’avais pas envie d’être était si forte qu’à l’approche de ces corps autres qui sans cesse affluaient, je percevais que le mien était en train de se crisper toujours un peu plus. La promiscuité est le propre de l’animal ; n’est-il pas étonnant que nous la supportions encore, notre animalité ? Sur le Lungomare Venezia de Muggia, dernière ville avant la frontière slovène, les corps bronzent à même la pierre. De l’autre côté de la baie, les portes-conteneurs de la Maersk leur répondent dans une immobile chorégraphie. Au premier plan, la femme qui, dans son bikini à bas jaune et haut rouge, consulte son telefonino derrière ses lunettes roses, semble un ange maniériste tombé d’un ciel de plomb. Au second plan, sur une berge bleu plastique, un autre habitant de l’outremonde s’est échoué là où il demeure dans une stance perpétuelle. Des taches jaune orange ponctuent l’espace aquatique à peine qui, dans un dégradé chimique, conduit au navire du fond de la baie. Ainsi va l’été, l’Europe fatiguée. Comme le chat noir entre les jambes de ce Christ sponsorisé par le Rotary Club Trieste dans l’église Saint-Paul et Saint-Jean de Muggia, elle dort. Qui la voudrait tirer de sa léthargie, se heurterait à sa résistance somnambule : comme le veut l’idée reçue, il ne faut surtout par la réveiller.

seize août deux mille vingt-trois

Écume de moi sur le noir de mon tricot, quant à leurs tombes, sur elles, j’avais déposé deux fleurs, l’une rouge Saba, l’autre blanche Svevo, ramassées là par terre après la tonte de la pelouse, sous la chaleur écrasante de l’été adriatique et les attaques des moustiques, artificielles plantes, je les ai laissées tomber sur la pierre, croyant par là laisser la moindre trace de mon possible passage. À l’homme qui tenait un bouquet à la main, voyant la fleur blanche qu’après la rouge d’Umberto Saba je destinais à la tombe d’Italo Svevo, me dit quelque chose, je ne sus quoi répondre parce que je ne compris pas ses paroles. Je vis au geste du menton qu’il fit en direction de ma fleur abîmée qu’il en avait après elle, mais au juste quoi ? Quelque chose d’injuste ? Cela, je ne le saurai jamais. Et, à vrai dire, explorant les allées de ce cimetière inconnu, de son opinion, de toute opinion, je n’avais que faire. Nous avions marché longtemps pour venir ici et marchâmes longtemps encore après avant de revenir de cet endroit un peu au bout du monde, quasi une fin de l’Italie, en tout cas, endroit rejeté au fond des choses comme si, pour les habitants de cette ville — mais qui sont-ils ? où sont-ils ? sont-ils seulement ? — il avait fallu refouler les morts au-delà de l’atteinte, et bâtir une nécropole hors de la métropole. Est-ce vrai ? Je ne sais. À ma collection de cimetière d’écrivains, au moins, je puis en ajouter un, il cimitero monumentale di Sant’Anna de Trieste. Mais à quoi bon les collectionner ? Cela non plus, à vrai dire, je ne le sais. Avant d’écrire, à cause de ma mère morte et de sa tombe absente, l’urne de ses cendres funéraires dans la chambre de mon père, je détestais les cimetières. Et puis, écrivant, écrivant Voyage sur un fantôme, écrivant Pedro Mayr, écrivant, les cimetières ont cessé d’être des lieux où l’on enterre les morts pour devenir autre chose. Quoi ? Laisse-moi le temps de m’expliquer. Avant de venir dans ce cimetière, Daphné n’avait pas très bien compris où l’on mettait les corps. Quand elle me l’a demandé, le plus simplement du monde, je le lui ai expliqué, et rien n’a semblé lui poser de problèmes. Devrions-nous cesser de voir la mort comme un problème ? Ce n’est pas ce que je voulais dire. Peut-être même le contraire : n’est-ce pas parce que la mort est un problème insoluble — en vérité, donc, la mort est le seul problème parce qu’un problème soluble n’est pas un problème ; il n’y a de problème qu’insoluble, et ce ne sont pas les marchands de douceur, de sérénité, les vendeurs de fin de vie, qui résoudront jamais le problème de la mort —, n’est-ce pas parce que la mort est ce problème insoluble que nous allons chercher une réponse auprès des morts là même où ils se trouvent enterrés ? (Soit dit en passant, il ne devrait y avoir de concession que pour l’éternité.) Me tenant là, laissant tomber cette fleur rouge et laissant tomber cette fleur blanche sur les tombes de mes aïeux — à Daphné qui me demandait si j’avais de la famille enterrée ici, j’ai répondu que non, alors que oui, et les voici —, je me suis senti proche infiniment d’eux deux. Là, devant leurs tombes ignorées — ici, pas de cailloux déposés, pas de rouges baisers, pas de selfie joli, rien pour les réseaux, trop chaud, trop obscur, trop loin —, laissant tomber les fleurs artificielles que je venais de voler ou d’arracher au néant, je me suis tenu quelques secondes dans une sorte de concorde immortelle : la vie brûlait et la vie était juste.

quinze août deux mille vingt-trois

Ère des croisements, l’Europe sans frontières semble être un non-sens. Du moins, est-ce la remarque que je me fais, en cette fin d’après-midi, dans la jardin public Muzio de Tommasini de Trieste. L’absence de frontières n’a aucune portée universaliste, mais réduit tout à sa dimension régionaliste. Paradoxe qu’un simple regard sur l’actualité suffit à dissoudre : alors que des centaines de migrants se déversent sur la Sicile, en France, c’est la météo qui préoccupe les esprits. Dans le jardin, à quelques mètres de distance, les bustes se suivent du souave italien, de l’hibernoparlante en exil, et du juif du coin, Ettore, James, Umberto, quelque part, de fait, au cœur d’une Europe non pas fantasmée, mais bel et bien réelle, à la rencontre de plusieurs empires, dans le désir d’y échapper, afin d’écrire, de penser, de vivre un peu plus libre, les bustes que je suis venu prendre en photo. Ulysse touriste. Margherita m’avait dit que, depuis notre première visite, il y a plus de dix ans, Trieste avait beaucoup changé, et pourtant, c’est bien la même enseigne UPIM que j’ai retrouvée, celle que j’avais prise en photo sur le Corso Italia, à contrejour, la première fois que nous étions venus ici, celle-là même qui, dans ma mémoire, dans ma mémoire et dans le monde réel, donc, indique la direction de la statue en pied, en pied mais sans canne (l’avait-il la première fois ? je ne m’en souviens pas), d’Umberto Saba. De fait, un peu comme à Marseille, à Trieste, les touristes que les navires de croisières déversent sur les villes de la Méditerranée se cantonnent aux parties les plus proches du port où ils rendent la vie d’une laideur qui n’a d’égale, en vérité, que la leur, — c’est elle qu’ils déversent sur le monde, dégueulant leurs habitudes et leurs désirs partout où ils vont. Dès que l’on s’aventure quelques centaines de mètres plus loin,  on n’en trouve plus guère de traces. Et si le Caffè San Marco est peuplé en grande partie de touristes, ce n’est pas un endroit insupportable comme le sont les horribles cafés littéraires de la capitale française, il n’a pas encore été totalement colonisé et une librairie y pallie, je suppose, le manque de clientèle. Aux murs, les masques de la Commedia dell’arte répondent aux clients attablés, leur jetant un regard ironique mais aimable, magrisien peut-être. Le tiramisù étant devenu un dessert qu’il n’est plus possible de consommer, après ma salade, je confie mon destin à une tarte Sacher, choix qui n’a rien de masochiste, tout au contraire. Tout-à-l’heure, j’ai écrit « ère » et non pas « aire » parce que l’Europe est une histoire, plus encore peut-être qu’une zone géographique, comme on dit. Et la machine semble confirmer cette impression : aujourd’hui, dans les rues de Trieste, du port au giardino pubblico en passant par la cathédrale San Giusto où sonnèrent les cloches de la dormitio, l’église orthodoxe, la via dei Gattorno, interminable escalier d’où, sous le soleil d’août, se livre une vue imprenable, quoiqu’étroite, sur la mer Adriatique, et retour, j’aurai marché une quinzaine de kilomètres de sueur, de sueur et de bonheur, je crois, la ville s’offrant un peu plus à chacun des pas qu’on lui donne. Presque rien, en effet, mais tellement.

quatorze août deux mille vingt-trois

Ce matin, avant de partir de Brescia, dans le hall de l’Hotel Vittoria, à la télévision allumée sans le son, j’ai confondu odio et iodio, ce qui est tout à fait mon état d’esprit. Lequel esprit, voyant cette émission, ne s’est pas fait remarquer qu’il était étrange de consacrer une émission entière à la question des rapports entre l’odio et la tiroide. Mais il avait, ce me semble, des raisons que je ne comprenais. À la télévision, c’étaient deux hommes en costume qui discutaient entre eux, des gens sérieux, quoi, pas du genre à croire à la sentimothérapie ou à quelque médecine alternative que ce soit, des gens qui avaient de l’argent, en gagnaient avec leurs théories et leurs pratiques et étaient pour en gagner encore plus, en italien. En italien ou en n’importe quelle langue, d’ailleurs, la science, c’est son avantage, se passe de traduction. C’est son malheur, aussi. Mais ce n’est pas ce dont je voulais parler. Ce dont je voulais parler, c’est que, moi, si j’avais été eux, j’aurais parlé de tout autre chose, mais c’est bien évidemment la raison pour laquelle je ne passe pas à la télévision, ne gagne pas d’argent, et ne parle à personne, tandis que eux, oui : parce que, si on me donnait la parole, je changerais de sujet. Mais on ne veut pas changer de sujet. Nonobstant, si mon esprit avait été un peu plus éveillé qu’il ne l’était à ce moment-là et que, de façon générale, il ne l’est ces derniers temps, si mon esprit donc était un peu moins empêtré c’est-à-dire dans l’odio, il se serait fait remarquer à lui-même, je pense, que c’est insupportable cette télévision allumée à toute heure de la journée, et cette musique qui hurle partout, et toutes ces choses  odieuse auxquelles on s’habitue tant que l’on n’y prête même plus attention. En fait, la seule manière désormais de prêter attention à la réalité, c’est de faire des choses bizarres sans le vouloir, j’entends : c’est le lapsus, c’est l’erreur, c’est l’échec, le raté, le qui va de travers. À rebours de quoi, tout ce qui se trouve normal, semble logique, paraît aller de soi, tout cela est faux, mensonge, erreur, balivernes et bavardages, absurdités, et autres. Le problème toutefois, dans cet ordre d’idées, c’est que l’on ne fait pas — à proprement parler — pas exprès de rater, d’échouer, d’aller de travers, et le paradoxe est entier qui veut que, si l’on voulait aller de travers, en vérité, c’est bel et bien tout droit qu’on irait. Il faut qu’un esprit ancestral, bien plus vieux que nous, j’entends, il faut qu’un esprit prenne la parole que la vie normale lui confisque et dise ce que, par une habitude trop peu consciente, nous nous refusons à admettre. Et nous, nous qui avons tant d’amour, ce monde qui ne le mérite pas, comment ne le haïrions-nous pas ?

treize août deux mille vingt-trois

Je suis loin mais pas assez loin. Ce qui me rapproche trop encore, outre le réseau qui rend présente la même chose, la chose unique, ce qui me rapproche, c’est la langue. Le fait que je comprenne cette langue, qu’une ne fois quitté le pays d’où elle vient je ne l’oublie pas, me rattache à celui-ci. Il faudrait toujours oublier la langue du pays que l’on quitte, changer de langue au franchissement de la frontière, observer ainsi le moi se modifier au moment où, passant d’un pays à l’autre, il ne s’exprimerait plus dans sa langue habituelle, mais dans une autre, et puis une autre, encore, inconnue, peut-être, jamais entendue. Ainsi passant la frontière italienne, j’aurais oublié le français et, demain, disons, montant dans le funiculaire de Trieste, et passant la frontière slovène, l’italien aussi je l’aurais oublié, et parlerais désormais dans une langue de moi ignorée, écrirais ce journal dans cette autre langue, écrirais dans la langue autre. Notre identité nous assigne à résidence lors même que nous l’avons quittée et ne voulons plus en entendre parler. Même quand nous l’avons quittée, c’est toujours cette identité locale que nous entendons, elle qui parle pour nous, sans jamais se taire. Je voudrais avoir la chance de ne pas avoir de langue maternelle, la chance, c’est-à-dire, non pas d’en avoir plusieurs, mais de ne pas avoir de langue propre, de pouvoir avoir toutes les langues dans une sorte de glossolalie itinérante, une langue mobile comme le corps. Car, au fond, n’est-ce pas cela qu’il faut reprocher à ce qui nous tient lieu d’esprit : son immobilité ? Et qu’il change très peu, en vérité, ou très lentement, en tout cas. Aussi, ne sommes-nous pas vraiment là où nous nous trouvons et traînons-nous avec nous des habitudes dont, à raison sans doute, nous sommes partis pour nous défaire, des vieilleries, ou des souvenirs que, durant le temps du voyage, nous voudrions tenir pour telles, et abandonner. Au lieu de quoi, c’est toujours la même langue qui parle et qui, partant, toujours nous précède là où nous allons. Nous n’allons nulle part, dès lors, puisque ce sont toujours les mêmes sons, les mêmes phrases, les mêmes formes de vie qui nous ouvrent la voie. Comment aller voir ailleurs dans de telles conditions ? 

douze août deux mille vingt-trois

Brixia, je repense à cette frise chronologique illustrant le site archéologique, belle parce que triste, qui récapitulait les différences âges de l’endroit où Vespasien fit construire un temple à Jupiter et où rien ne ressemblait tant à la fin que le début, à l’empire mis à sac par Attila que l’âge de bronze. Qu’est-ce l’histoire ? Rien que la succession des fins. Les fins de tous les mondes, les uns à la suite des autres. Là,  dans ce sanctuaire de la République, aussi, rien n’était moins envisageable que la fin de notre propre civilisation. La fin, c’est-à-dire : son oubli. La disparition de la mémoire des hommes. Ce n’est pas que les civilisations soient mortelles, c’est qu’on les oublie, on les ignore, on s’en moque, elles ne veulent plus rien dire, ne parlent plus à personne, n’ont plus aucun sens jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, quelqu’un s’intéresse aux songes qu’elles évoquent chez lui. Alors, se forme une idée chimérique de quelque chose qui a cessé d’exister depuis longtemps, une idée sans mesure aucune avec la réalité qui fut celle du monde, peut-être, jadis. Sait-on jamais ? Et les murs de l’église Santa Maria in Solario, édifiés avec les ruines des temples romains, cela n’est rien que la logique même de l’histoire : à chaque époque, sa fin, dont les ruines servent à bâtir une autre époque. C’était beau et triste, et la tristesse et la beauté étaient une seule et même chose, un seul et même sentiment, une seule et même réalité. Qu’il y ait un progrès ou qu’il n’y en ait pas, en vérité, cela n’a aucune espèce d’importance. Et cela signifie notamment que nous ne devrions pas nous préoccuper de l’avenir, à peine du présent. Quant au passé, autant se dire qu’il n’a jamais existé, n’est-ce pas ? Du spectacle pas plus que du spectateur, il n’y a rien à attendre. À la fin, tout se confond, la barbarie et la civilisation sont indiscernables, rien ne prouvant qu’une cabane de chasseur ne succédera pas dans l’histoire du monde au temple d’une divinité. Il semble qu’on peine toujours à s’en convaincre, mais l’histoire devrait pourtant nous laisser de marbre. Elle existe si peu, d’ailleurs, qu’on la prend toujours par le même bout, celui-là où elle se termine. Et par où nous lui faisons nos adieux.

onze août deux mille vingt-trois

onze août deux mille vingt-trois

Rêves hantés par des fantômes venus d’un passé plus ou moins proche, les visages de S. et de M. se mélangent dans une lointaine mascarade. Peut-être la cause en est-elle que je n’ai plus d’amis à qui me confier, plus personne avec qui longtemps parler et grâce à qui je puis me faire un monde auquel je n’aurais pas penser tout seul. Est-ce la seule interprétation possible ? Disons que je n’en vois pas d’autre. Ce matin, au réveil, je n’ai pas eu envie de noter le rêve avec précision, aussi ai-je oublié ce nom incompréhensible qu’on me donnait dans le rêve et qui semblait avoir une signification claire pour qui l’employait mais qui, pour moi, avait quelque chose de déplaisant. Quoi ? Eh bien, je crois le simple fait qu’il s’agissait d’un surnom et je déteste qu’on me surnomme. Je n’ai qu’un nom, saint, Jérôme. Pour me venger de tout cela de cet onirisme pervers peut-être, après m’être douché enfin de journée, je me suis vêtu d’un simple peignoir de l’hôtel, auquel j’ai adjoint une grande serviette, et c’est dans cet abondant appareil que j’écris cette page du journal. Nous avons pris la route de Gênes pour Brescia, ce matin et, à l’arrivée, déjeuné dans la chaleur d’un après-midi annonçant Ferragosto à l’ombre de l’architecture fasciste de la Piazza della Vittoria, laquelle architecture rappelle trait pour trait celle d’EUR à Rome. Une fois rentré à l’hôtel, je reçois un message de Benoît Vincent à qui j’ai écrit ce matin pour lui dire que, même si je ne le connais pas, j’avais pensé à lui ces derniers jours que nous avons passés à Gênes. La missive, envoyée grâce aux bons soins de Guillaume Vissac, me parvient toutefois trop tard. Je commence à lui répondre, mais l’appel de la douche est plus fort, et puis ce journal ensuite. Dans mon sac, ne lui ai-je pas écrit, j’avais son livre Genove, que je n’ai pas ouvert, mais je n’ai ouvert aucun livre. Je n’arrive pas à lire, je n’ai pas l’esprit à cela. Mais à quoi ai-je l’esprit alors ? Là est bien toute la question. À rien si ce n’est à vivre, manger, boire, prendre des photographies de ce que je vois, écrire.

dix août deux mille vingt-trois

Intuition étrange à l’aquarium de Gênes, que notre planète est une sorte d’humarium où des extra-terrestres nous ont parqués pour nous observer et nous étudier. Mais il n’est guère besoin d’avoir recours aux ressources de la science-fiction pour faire des expériences désespérantes : personne ne sillonne le ciel pour nous regarder vivre, nous sommes à nous-mêmes notre propre spectacle, un peu comme la plaie et le couteau, la victime et le bourreau chez Baudelaire, nous sommes les spectateurs et le spectacle. Le point de vue du spectateur et le point de vue du spectacle sont un seul et même point de vue. Errant au milieu de ces êtres étranges, j’ai été envahi par un grand dégoût, mais ce sentiment, aucune violence n’est venu l’accompagner ni lui permettre de se résoudre, d’être abréagi, non, il était là, enveloppé dans son mouchoir de désespoir. Comme je ne savais ni quoi en faire ni comment faire pour ne plus ressentir ce sentiment, je me suis livré à ce que, je crois, je fais le mieux : j’ai sorti mon carnet et, dans le noir bleuté de la lumière artificielle, j’ai écrit les phrases que voici. Qui ne s’est jamais senti écœuré devant le spectacle de la vie ? Toute cette matière organique, toute cette mort en devenir. Toute cette faune, cette flore qui grouille, pousse, lutte, s’efforce, n’est-ce pas dégoûtant ? Alors que la pierre, elle, qui nous est en tout étrangère, nous ignorant, nous laisse être, ne nous dérange pas, indifférente à nos misères, et sans commune mesure avec elles, elle nous laisse le loisir de nous y plonger, d’aller au plus profond. — Certains jours, la vie est un scandale, une faute de goût irrémédiable. En écrivant ces mots, « la pierre », j’ai pensé à l’abbaye du Thoronet dont les murs, longtemps après la mort des moines qu’ils avaient abrités, se tenaient encore dans un accord parfait avec le monde et qui, longtemps après que je ne serai plus, se tiendront encore dans ce même accord. Que cette pierre ait connu la main de l’homme ne la mettait pas hors-sujet : il est dans la nature de la pierre n’avoir que faire de nous. Mais rien de tout cela, aucune de ses pensées ne m’a consolé. De retour à l’hôtel, dans un geste sans conviction mais de pure habitude, j’ai ouvert le journal où j’ai découvert avec découragement que le best-seller de l’été, œuvre d’un inconnu, racontait les relations d’un homme avec son chien. Chaque jour, l’idée que notre époque est la plus bête de l’histoire s’impose avec un peu plus de certitude. Et pourtant, ai-je dit à Nelly cependant que Daphné allait et venait sous les arcades du palazzo Ducale, il y en a eu des époques dans l’histoire. Un peu plus tard dans la journée, dans les rues qui sentaient la pisse de chien, la pisse d’humain, j’ai tâché de répondre à la question que, sans raison particulière, Daphné venait de me poser. Il faisait chaud sous le soleil de la Ligurie, et j’ai été pris, je l’avoue, un peu au dépourvu. « Papa, m’a-t-elle demandé, papa, c’est quoi le principe de la philosophie ? » Elle aura huit ans cet automne et, quand je la vois, quand je lui parle, à tort ou à raison, il m’arrive de pas avoir envie de désespérer.

neuf août deux mille vingt-trois

Notations dans le jardin suspendu où les pigeons morts finissent à la poubelle. Dans la rue en contrebas, un musicien s’applique avec passion à massacrer tout le répertoire classique et moderne de la guitare, transcriptions comprises. Sous le grand arbre, notre enfant joue : elle se raconte des histoires, court, incarne ses personnages, comme il me semble qu’elle l’a toujours fait depuis qu’elle sait marcher et parler. Je l’observe quelques instants. Elle m’interroge du regard. Je lui dis que je ne m’occupe pas d’elle pour qu’elle puisse reprendre ses activités sans se soucier de l’existence du monde qui l’entoure contre son gré. J’envie cette liberté, l’indifférence superbe qui est la sienne, laquelle n’a rien à voir avec la liberté d’indifférence des philosophes (choisir indifféremment a ou non-a), est suprême au contraire : tout disparaît, autour de moi, il n’y a plus rien, plus rien n’a d’importance que ce que je fais. Parfois, pourtant, je lui dis de faire attention au monde, de se taire et de regarder, et d’écouter, d’oublier un peu son moi. Mais il n’y a là, ce me semble, nulle contradiction, mais profond accord plutôt. Au retour de son voyage à Rome et Paris, où Hyacinthe Rigaud fit de lui un portrait célèbre, Anton Giulio II Brignole Sale, marquis de Groppoli, ne supportant pas de vivre dans les pièces immenses du palais que son père et son oncle firent édifier (l’illustrissime Palazzo Rosso), se fit aménager de somptueux appartements en mezzanine, où, dans le plus pur style du Grand Siècle, les décors à fresque représentant des anges, des scènes mythologiques relatives à la fondation de Rome côtoient les miroirs et autres portes dérobées. Sa chambre à coucher, où des anges d’or sculptés tirent une corde qui déploie un immense drap, est une merveille de décadence baroque. La simplicité, on le comprend, est un concept relatif, et c’est un peu comme si notre marquis avait voulu se faire une débauche à taille humaine. Trop grandes pour lui dans leur apparat symbolique, les pièces de réception lui auront peut-être paru inquiétantes. Pour qu’un espace nous convienne, il faut que nous puissions en jouir, et la grande mesure des chambres de ce demi-étage, révèle un tempérament d’esthète secret qui semble plus moderne que le faste des palais où s’exposent aujourd’hui encore en galerie des peintures. Tout à fait comme si Anton Giulio II avait pressenti la menace naissante d’un monde — d’un dehors, oserais-je dire — de plus en plus oppressant, un monde qui, dans son ambition de totalité, mettrait bientôt en péril l’intimité de nos sentiments, de nos pensées, du moindre de nos agissements et que les appartements, dès lors, devraient moins ressembler aux demeures des dieux qu’aux grottes où les nymphes s’abritent d’eux. Un refuge, voilà peut-être la vraie nature, en effet, la propre raison d’être d’une maison.

huit août deux mille vingt-trois

En 1502, raconte-t-on, depuis l’une des fenêtres de la chambre que nous occupons à Gênes, la belle, jeune, et noble Tommasina Spinola tomba éperdument amoureuse de Louis XII. Toutefois, ce dernier, venu sceller une alliance avec le doge, repartit dès le lendemain. Après son départ, mal informée, Tommasina, le croyant mort, mourut de chagrin. Quelques années plus tard, le roi revint à Gênes. Apprenant la mort de la belle, il eut ses paroles pleines de regret : « Quel parfait amour pourtant, c’eût été. » D’amour parfait, en vérité, il n’y en a pas, mais cela, les conteurs d’histoire répugnent à l’avouer. L’amour, le vrai, en fait, crie, pue, dérape, s’engraine, ne ressemble à rien de connu. Si l’amour sent bon, tient la route, est paisible, a été vu à la télé, au ciné, ou sous les traits d’une blonde peroxydée, ce n’est pas de l’amour, non, ce n’est pas de l’amour. Mais qu’est-ce que c’est ? Eh bien, comme le déclara un jour, paraît-il, Francis Poulenc en parlant de la musique de feu le Groupe des Six, c’est de la merde. J’aime bien cette chambre, cela dit, ce n’est pas la question, mais la réalité est tellement différente. Quand on sort dans la rue, tout de suite à gauche, il y a un disquaire diy et dans la rue qui conduit à pied depuis la Piazza delle Vigne à la via Garibaldi, il y a des putes qui tapinent et pas des bombasses, non, des vraies, ou enfin, ce que j’imagine être des vraies, parce que, moi, des putes, je n’en ai jamais fréquenté. Alors, qu’est-ce que j’en sais ? Rien, si ce n’est que ce n’est pas moins beau que Tommasina et Louis XII, même si je n’aime pas trop les gens tatoués, il y a un caffè qui fait un super aperitivo, et quand les cloches de l’église VNA EX SEPTEM ECCLESIIS ont sonné, tout à l’heure, j’ai eu des frissons qui me grimpaient dans le dos et qui, montés sur le faîte, redescendaient d’où ils étaient venus. D’autant que, marchant dans les rues de Gênes pour rejoindre notre domicile depuis le Porto Antico où se trouvait le parking conseillé par l’hôtel, ce que j’ai vu surtout, c’est des menaces de mort adressées aux touristes, les croisiéristes en premier, ils vont crever, disaient ces menaces, et puis sur les murs de la faculté de lettres des messages dignes des années les plus dures de la lutte armée. Entre Tommasina, Luigi dodici, et tutti quanti, il y a une éternité, me semble-t-il, mais elle me plaît, cette éternité. Je ne sais pas pourquoi. Qu’est-ce que c’est ? La langue ? L’incroyable pesto ? La grappa ? L’azur et du ciel au-dessus de la mer, si pur ? Tout cela, je suppose. Et quelque chose d’autre, quelque chose de difficile à dire et qui tient, peut-être, dans une sorte de survenance méréologique : ce qui advient de tout ce qui se produit sans pour autant s’y réduire, une atmosphère, dirions-nous, oui, il est possible que cela se dise ainsi. En attendant, j’écris : la fesse droite posée sur le bidet, mobilier italien s’il en est et pourtant si français, et l’ordinateur sur l’abattant des wc. La vmc tourne à fond, la position est on ne peut plus inconfortable ; — c’est peut-être cela, l’air de l’éternité. De sublime au trivial à la vitesse instantanée, aurait confessé Tommasina avant que d’expirer.