71125

Mondâneries. Plutôt que de me sentir mal dans ma peau ou hors de place, hier au soir, à la remise du prix, je suis parti. Et il n’y avait nulle colère ou rancœur ou hargne ou je ne sais quoi dans ma décision, non : je n’étais pas là où il fallait que je sois, et c’est tout. Alors, au lieu de concevoir un quelconque ressentiment, au lieu de haïr le monde, au lieu de me haïr moi-même, j’ai fait ce qu’il me semblait le plus juste de faire : je suis parti. Le plus simplement. Et il devrait toujours en être ainsi. Je devrais toujours agir ainsi. L’inconfort est révélateur ; il ne ment pas. Il faut être à l’écoute. Je n’avais rien à faire là, où il y avait si peu à faire, en vérité, que Madame la Ministre elle-même ne s’était pas donnée la peine de venir. Elle était au Brésil, je crois. Un peu par hasard, ou pas du tout, on ne sait pas, on ne peut pas savoir, ce matin, j’ai écouté plusieurs versions de la chanson « Pra dizer adeus » d’Antonio Carlos Jobim et Edu Lobo, une version de Maria Bethania, qui s’accompagne elle-même à la guitare et où le tromboniste Raul de Souza prend un solo très blues (les notes qu’il ajoute après son chorus en réponse à la reprise du chant de Maria Bethania rappelle les dialogues guitare – voix de BB King, un blues sophistiqué, donc, un blues de lettrés, de qui sait lire la musique, pas le blues des analphabètes), et une version de Baden Powell, dont les harmonies me semblent beaucoup plus épurées, et pourtant d’une incroyable richesse (les notes jouées sur les cordes à vide au début de la chanson semblent pouvoir résonner indéfiniment bien que le tempo soit assez rapide). Pas de voix sur cette dernière version, rien qu’une contrebasse (Guy Pedersen, archet puis pizzicati, 1973) qui vient se faire entendre sur le refrain d’abord avant de reprendre ensuite la ligne harmonique pour laisser la guitare plus libre, et puis tout s’enchevêtre. Encore qu’elles soient très belles toutes les deux, la version instrumentale me semble plus démonstrative, moins profonde que la version chantée de Maria Bethania, où s’exprime une immensité brute, sans artifice, une pureté qui ne réduit pas la chanson, mais la sublime au contraire, en révèle une tristesse qui n’a rien d’accablant, mais est proprement humaine. Cet enregistrement est tiré d’un film que Pierre Barouh, un ami de Baden Powell, a tourné en 1969 à Rio de Janeiro, Saravah, qui veut dire salut, bénédiction. La voix de Maria Bethania, en effet, est une bénédiction. On a envie de l’écouter très longtemps, sans rien faire d’autre que se rouler dans le grain de sa voix. Comme si c’était là que se trouvait la vérité ultime.

61125

30000 signes ou circa dans le fichier qui s’appelle toujours tombe., mais qui est bien loin de Thèbes. Je ne sais pas pourquoi je suis toujours aussi obsédé par le nombre des signes. Je sais d’où vient cette obsession : du fait que j’avais eu, au début, et même un peu après, le sentiment de n’écrire pas assez, en quantité, j’entends, sentiment qui avait dû trouver son origine dans l’échec à l’oral de l’Agrégation de philosophie, à cause d’une leçon bien trop courte, m’avait dit Pierre Livet, qui était au jury cette année-là, pour me permettre d’être reçu, et que j’avais commencé à compter, à compter pour savoir où j’en étais, à comparer, en me disant : Et cette fois, est-ce assez ? Évidemment, depuis que ce journal a pris les proportions qu’il connaît désormais — plus de 3500 pages de format A4 —, ces angoisses n’ont plus lieu d’être. Sauf que je compte toujours. Ce ne sont d’ailleurs sans doute plus des angoisses, à proprement parler, plutôt des points de repère ; à défaut de repères spatio-temporels, compter les signes me permet de savoir où j’en suis. Je conçois qu’il y a quelque chose d’artificiel à cela — concevoir un ensemble fait d’ensembles d’un certain nombre de signes —, voire de rigide, mais c’est un squelette, et l’animal se métamorphose constamment, c’est une architecture, mais elle n’est pas carcérale, la maison se modifie à mesure que je la bâtis. Avant-hier, chez Naniwa-ya, où nous avons dîné, j’ai décrit à Guillaume la forme globale qui est celle du roman (un signe), et je lui ai avoué que l’image de cette forme m’était venue récemment, il y a quelques jours, je crois (c’est moi qui le précise à présent), dans une sorte de retour en arrière sur le parcours que le roman décrit. En vérité, c’est le seul plan dont je dispose, qui n’est pas un plan, mais une traversée. Le plan n’existe pas, c’est un itinéraire sur une carte géographique. Mais c’est suffisant, je n’ai besoin de rien d’autre parce que cela me permet de savoir où j’en suis, de savoir où je suis, de savoir où le narrateur se trouve, et donc de n’être jamais perdu. Tout le reste, c’est-à-dire le roman à proprement parler, est absolument libre. Ou plutôt, indéterminé. Et cette indétermination me semble essentielle. J’ai commencé à l’expérimenter dans des formes courtes (les contes qu’on peut lire dans des Monstres littéraires, puis dans la forme un peu plus longue de Pedro Mayr) et, à présent, je la développe dans un ensemble de plus grande ampleur, à plus grande échelle. Rien de tout cela n’est conscient au sens où cela participerait d’un projet a priori, non, tout ce que je fais ici — et c’est ce dont j’ai parlé à Guillaume, l’autre soir —, c’est retracer la croissance organique de l’écriture. Laquelle est à la fois extrêmement précise — si je ne savais pas exactement où j’en étais à chaque étape du livre, je ne pourrais tout simplement pas l’écrire — et absolument indéterminée — si je savais ce que j’allais écrire avant de l’écrire, si je devais faire un livre sur, comme le sont l’écrasante majorité des livres qu’on publie, des livres pitchables, je ne l’écrirais pas, cela n’aurait pas le moindre intérêt pour moi, ce ne serait tout simplement pas écrire, ce serait être une sorte de fonctionnaire de la littérature, soit quelqu’un de détestable, de pitchable, lui aussi, comme le livre qu’il écrit, et que donc je n’écris pas. Il fait gris et il pleut aujourd’hui à Paris. Mais cela ne me dérange pas. Paris me semble une ville où il peut pleuvoir et faire gris. C’est une remarque absurde si on la considère comme une remarque météorologique, mais bien moins si on la considère comme une remarque sur mon état d’esprit. Tout à l’heure, après avoir écrit le chapitre du jour, je suis allé courir, et je me suis senti lourd, je ne me suis pas senti mal, mais je ne me suis pas senti bien. J’ai couru le minimum courable (deux kilomètres de moins que ceux que j’avais l’intention de courir), et puis je suis rentré chez moi. Après avoir déjeuné, je me suis senti extrêmement bien. J’ai joué de la guitare pendant une heure et demi ou deux dans une sorte d’euphorie joyeuse. C’est après seulement que, regardant par la fenêtre, je me suis dit que je m’en foutais pas mal qu’il pleuve et qu’il fasse gris. Ce soir : à l’Hôtel de Massa.

Bonnes Mères, 3.

Rue de Suez, avenue Pasteur, avenue de la Corse, rue d’Endoume, rue des Lices, rue de Vauvenargues, tour de la Chaîne de l’Étoile. Jeudi 30.10.2025. 20° C. Après l’orage, ciel bleu pur au-dessus de la mer. Au nord de la ville, de lourds nuages semblent arrêtés sur les collines. Mais non, ils progressent.

À qui cherche de quoi tisser le sens
ne restent que bribes épaves
tombées du passé
mais non la reine de la ruse
incomprise chaque nuit
les lumières sont éteintes
et je cligne des yeux
à l’aperçu de l’éclaircie
parfois le ciel bleu
me rachète le jour d’une illusion
et j’entends oui me fier à lui
mais qui sait ?

41125

Des noms sur la dernière liste du prix littéraire, je n’ai jamais lu le moindre livre. Ce n’est pas une déclaration de principe, c’est un énoncé factuel. Et je n’ai aucune envie de lire les livres. Ce n’est pas non plus une déclaration de principe, c’est un autre énoncé factuel. De toute façon, je me sens à des milliers de kilomètres de tout cela, mais réellement, physiquement, comme si je n’étais tout simplement pas là où ces gens se trouvent alors que cette pantalonesque comédie sociale se joue dans la ville où il se trouve que je vis. Ce matin, d’ailleurs, les sirènes avaient beau hurler le long du boulevard (j’ai appris qu’une étude sur la pollution sonore de l’axe Montparnasse – Austerlitz avait été lancée qui devait durer jusqu’à la fin de l’année), je n’étais pas là : j’étais dans le livre que j’étais en train d’écrire qui lui-même se trouvait à des centaines de kilomètres, puis des milliers de kilomètres d’ici. Le chapitre que j’ai écrit hier s’achève plus ou moins sur une considération de ce genre et, aujourd’hui, j’en ai fait l’expérience, ou l’épreuve, ce serait peut-être ce dernier mot qui conviendrait mieux. Et, encore que tout ce bruit soit particulièrement désagréable, c’était une expérience heureuse. En revanche, je ne sais pas si l’image autobiographique dont je me sers dans le chapitre que j’ai écrit aujourd’hui est vraie ou si je l’ai inventée à partir d’éléments distincts dont j’ai fait une sorte de synthèse. Qu’elle soit vraie ou non, elle est vérace. Et, en ce qui concerne l’écrire, c’est le plus important, je crois. Un peu plus tard dans la journée, après être allé courir, j’ai pensé au sens de la vie. Il peut sembler ridicule de le dire ainsi (poseur, prétentieux, bouffon, que sais-je ?), mais non, pas du tout : je me suis simplement interrogé sur les conditions qui faisaient que la vie valait la peine d’être vécue, ce qui est loin d’être abstrait, mais très charnel, au contraire, et jouir de la vie est l’expression qui m’est venue, au premier rang de quoi (jouir de la vie), je mettais penser, ce qui englobe aussi écrire, en plus de tout ce que l’on peut entendre communément par jouir de la vie (ou ce que moi j’entends par là, plutôt, le commun n’étant pas mon souci en l’espèce : prendre du plaisir, faire l’amour, avoir des conversations intéressantes avec des personnes qui le sont tout autant, boire du vin, marcher, dormir, etc.). Ce n’est pas un hasard si je me pose des questions sur le sens de la vie en ce moment, ou ces temps-ci : l’état de santé de mon père m’a profondément troublé, et il est hors de question pour moi de prolonger la vie dans de telles conditions, conditions qui, bien que différentes, sont aussi celles dans lesquelles on a prolongé la vie de ma mère, au-delà de ce que, moi, j’estime vivable, et par prolonger la vie, il faut que je le précise, j’entends : prolonger ma vie. Étais-je trop jeune quand j’ai vu ma mère malade dépérir et mourir ? Trop jeune pour formuler les choses telles que je les formule aujourd’hui ? Pour autant que je m’en souvienne, Voyage sur un fantôme ne comporte pas de considérations de ce genre. Loin de Thèbes non plus, d’ailleurs, et ne doit pas en contenir. Ce journal est sans doute le lieu propre à les accueillir. Où mourir ? est ainsi une question qui a du sens. Ma mère, par exemple, est morte à l’Institut Paoli-Calmette. Et, à supposer bien sûr que l’on puisse décider de ce genre de choses, et dans la mesure où il est en mon pouvoir de décider de ce genre de choses, il n’est pas bien difficile d’envisager les cas de figure où je ne serais pas en mesure de décider de quoi que ce soit, un accident, et caetera, il est absolument hors de question que je meure dans un établissement médical, quelle que soit la nature exacte de ce dernier. Mais alors mourir, et comment mourir ? Englouti par la mer. C’est ce que j’appelle dans mon premier petit chantier, l’« utopie méditerranéenne », qui était déjà le sujet de mon conte, « La dissolution des mâles », dont l’idée m’était venue un été, sur la Corniche, preuve donc que, inconsciemment sans doute, les préoccupations de ce genre ne sont pas récentes, bien au contraire. L’expérience de la déchéance de mon père vient conforter mon sentiment. Il faudrait que je l’appelle, mais je n’en ai pas le courage. Les dernières conversations que j’ai eues avec lui étaient absolument délirantes, insensées, j’étais là, assis en face de quelqu’un que j’avais le plus grand mal à reconnaître, et je l’écoutais raconter n’importe quoi, sans le contredire, en faisant simplement comme si ce qu’il racontait avait du sens, n’était pas délirant. Je mentais. C’est une expérience angoissante et destructrice : qu’est-ce qui est susceptible de résister à l’expérience de la déchéance physique, intellectuelle, morale et à la comédie sociale qui l’accompagne ? La laideur, l’effondrement (où il n’y a absolument plus aucune dignité), rien ne résiste à cela, — aucune illusion. Et cela, n’est-ce pas pire que la mort ?

31125

Écrit. Écris. — Rien d’autre. Je devrais me contenter de ces deux mots dans cette page du journal : un participe passé et un impératif. Le participe passé : c’est ce que j’ai fait, dès que cela me fut possible, ce matin, écrire. L’impératif : c’est ce qu’il me faudra encore faire, demain, dès que cela me sera possible, écrire. Tout le reste de la journée, à l’exception d’un ou deux épisodes de ressentiment, je l’ai passé en pensée, à écrire en pensée, à ne penser qu’à écrire, encore et encore. Ainsi, à l’exception d’un ou deux épisodes de ressentiment, et des phrases commerciales de rigueur — puisqu’il faut bien parler aux gens —, il m’a semblé que j’eusse pu ne rien dire de la journée et que, de fait, je n’ai rien dit de la journée, ne me parlant qu’à moi-même, en silence, en pensée, en pensant à ce que j’allais écrire, m’interrogeant à ce sujet, et ainsi de suite. Après les visions méditerranéennes des deux semaines précédentes — la mer ! la mer ! —, écrire ce chapitre est ce que j’ai connu de plus concentré, de plus intense, de plus profond. D’ailleurs, les pages que je cherche à écrire doivent être empreintes de cette intensité en profondeur, comme une plongée, avant l’ascension, laquelle viendra dans un troisième temps. Aussi, quand, après avoir écrit le nouveau chapitre de loin de Thèbes, je suis allé courir, tout ce à quoi je pensais, en réalité, c’était au prochain chapitre que j’allais écrire — que je vais écrire, demain — et dont des images précises me sont apparues : la mer, la mer, et des corps dans la mer. Écrire ce livre, ou plus exactement le composer, le concevoir, l’imaginer, le penser, ressemble à la déformation d’un corps en trois dimensions dans une sorte d’espace abstrait : tout est possible, ouvert, en métamorphose constante, des mots envisagés font circuler des sons en écho dans toute l’organisation, tout peut aller dans toutes les directions, le récit n’est jamais fermé, refermé, clos sur lui-même, et son indétermination même est fructueuse. Mais pour l’instant, essentiel : rester immergé.

21125

J’ai retrouvé le bruit du boulevard. Détestable. Demain, ce sera pire encore. Et qu’il va falloir que je méprise. Pour écrire. Et qu’il va donc falloir que j’écrive comme si je n’étais pas là. Ou plutôt, écrire ailleurs. Écrit-on jamais autrement ? Peut-on vraiment écrire en prise avec, comme on se plaît à le dire ? Ou alors seulement avec quelque chose lointaine ? Paradoxale prise, alors : le temps, l’espace, la mémoire, la traversée, — tout ce qui fuit, échappe, fait défaut, se perd, disparaît. Je me trouve par hasard ici. Et par ici, je n’entends pas cette ville-ci, mais cette langue-ci. J’eusse si bien pu n’être pas ici. J’eusse si bien pu ne naître pas ici. Et par ici, je n’entends pas cette ville-ci plutôt que cette ville-là, mais ce pays-ci. Où donc je ne suis né qu’au hasard des migrations de l’histoire, de part et d’autre de la Méditerranée, d’où les pauvres gens que furent mes ancêtres sont partis pour quelque chose d’autre, de meilleur ou de pire — comment savoir ? —, toujours contraints par l’histoire, avec ou sans espoir. Est-ce étonnant que je ne me sente jamais réellement bien ici, où qu’il soit, d’ailleurs, cet ici, mais toujours à la recherche d’un ailleurs ? Écrire ailleurs, ai-je dit, et quand j’y pense, ai-je jamais fait autre chose que cela ? Chercher des ailleurs où écrire. Parce que je n’ai pas de chez-moi, pas d’ici d’où je suis. Et je comprends alors ma fascination pour la mer, que j’aborde non en la voulant traverser,  en navigateur obsédé — le héros méditerranéen par excellence, soit dit en passant, ne désire pas prendre la mer, on l’y jette et elle le rejette —, mais comme un contemplatif au désert, les yeux grand ouverts, effrayé et émerveillé. D’où puis-je dire que je suis sinon de cette mer ? Seul un geste qui s’efforcerait d’être aussi vaste que son étendue marine pourrait répondre à la question : Et toi, d’où es-tu ? Pas un d’un lieu. D’une navigation, d’un passage, d’une fuite, d’une quête, d’un exil. Je revois mon père, vieux, assis sur cette chaise en face de moi, mais absent, toutefois. Je le vois et me demande : comment en suis-je arrivé là ? Les questions que je me pose, je crois qu’il ne pouvait pas y répondre : ni maintenant ni même avant. Et — mais elles sont absurdes les formules comme celles-ci : « écrire pour », il faut absolument que je trouve autre chose, il n’est pas possible de se contenter de cela, de quelque chose d’aussi formaté et pauvre que cela —, écrit-on jamais pour autre chose : des questions à qui personne n’a jamais pu répondre, des questions auxquelles il n’y a sans doute pas de réponses ?

11125

Écrit quelques vers pour le poème, ce matin, cependant que Nelly conduisait. Ou pris en note, plutôt, sur le téléphone portable, qu’il faudra que je recopie. Et puis, plus rien. Qui peut penser derrière le volant d’un tel enfer mobile ? Mais surtout, qui peut vivre ? Tout cela est impossible, en vérité. Et pourtant, des milliards de gens, semble-t-il, vivent ainsi. Ce qui accentue encore le sentiment de vanité. Est-ce si grave ? Grave ? Je ne sais pas, peut-être, ou non. Mais dépourvu de signification, oui. Tant pis pour aujourd’hui, alors ? Oui, tant pis pour les gens, et tant pis pour leur humanité.

311025

Je me suis assis sur un banc de l’église
et là j’ai laissé le temps passer
et avec lui — espérais-je — le dépit sidéral que la vie venait de m’inspirer
la vie la laideur
la déchéance la vieillesse
cette vie qui n’est déjà plus la vie mais retarde de ses blessures la mort
je n’ai rien à croire
me suis-je dit assis sur le banc de l’église
et ce n’est pas un vide rien ne me manque
non pas comme la vie vient à manquer quand elle ressemble à ce point à la mort
à des couches pour personnes âgées
Le matin, pourtant, et c’est ici la fin du poème, je m’étais baigné dans l’eau d’automne de la Méditerranée, déjà fraîche. Et j’avais ressenti une grande plénitude, comme si rien ne me séparait du κόσμος, comme si tout était parfait. Et, à ce moment-là, je sais que tout était parfait. Et, à ce moment-là, je savais que tout était parfait. C’est plus tard que tout s’est effondré et que j’ai ressenti ce noir abattement que je ressens chaque fois que je vois mon père depuis que les symptômes de sa maladie ne laissent plus aucun doute sur sa santé. À ce moment-là, dans cette chambre à cet endroit-là, tout m’a paru d’une infinie laideur. Ne fallait-il pas reconnaître, cependant, que c’était le même κόσμος que le matin ? Était-ce le même ? En avais-je perçu un aspect le matin et en percevais-je un autre à présent ? Ou bien ce que je percevais, ce que je ressentais, assis là, dépourvu de toute force, de toute vitalité, dans le fauteuil de cette chambre désespérante, était-ce le rebut du monde, le rebut du monde dont j’avais fait l’expérience plus tôt dans la journée ? À ce moment-là, je n’ai pas cherché la réponse. Ce n’est que plus tard que je l’ai cherchée, quand je me suis assis sur ce banc de l’église et que j’ai écrit les quelques vers qui forment le poème que j’ai recopié en commençant cette page de mon journal. L’ai-je trouvée ? Je ne sais pas. En vérité, on ne manque pas de sens de l’existence, il y en a même pléthore, tout le monde peut aller faire son marché et adopter celui qui lui convient. Mais comprendre quelque chose au monde dans lequel il m’est donné de vivre, cela, c’est tout à fait différent. Demain, nous quitterons Marseille, et ce qui va me manquer, ce n’est pas cette ville en tant qu’elle est la ville qu’elle est, mais la Méditerranée, la Méditerranée non en tant que concept, mais en tant qu’expérience, expérience comme je l’ai faite ce matin en plongeant, en nageant dans l’eau fraîche de l’automne méditerranéen, et c’est sans doute cela que je n’avais pas encore compris quand je suis revenu vivre à Marseille, que ce que je cherchais, ce n’était peut-être pas tant une ville, cette ville-ci ou cette ville-là, ni un concept qu’un objet devrait venir remplir de son contenu matériel en l’épousant à la perfection, mais une expérience, une expérience sensible, précise, qui est aussi l’expérience de la vie. À l’horizon — je le vois par la fenêtre quand je lève les yeux pour réfléchir à ce que j’écris —, le ciel nuageux se déchire d’oranges et de roses. Je suis le captif.

301025

Le spectacle du pays ne rachète pas le spectacle des gens. Pour qu’il le pût, que faudrait-il faire ? Je ne sais pas. Tel le pèlerin sans culte que je suis, je suis monté à la Bonne Mère cet après-midi. Côté mer, le ciel était encore bleu pur après l’orage de la nuit, mais déjà les nuages qui semblaient stagner au-dessus des montagnes du nord progressaient en direction du rivage. Je n’ai rien à dire des touristes que j’ai vus là-haut. Les ai-je vraiment vus ? Je n’en suis pas certain. Là-haut, précisément où le démontage des échafaudages laisse entrevoir les habits neuves de la sainte, j’ai pris quelques photographies instantanées de ce que je voyais depuis mon promontoire et j’ai écrit la troisième de mes Bonnes Mères. Un peu plus tôt, comme on me l’avait annoncé la veille au téléphone, j’ai reçu un courrier du CNL m’informant qu’on m’accordait la bourse que j’avais sollicitée pour écrire Loin de Thèbes. Et la joie que j’ai ressentie (que j’ai ressentie hier, pour être exact, et un peu moins aujourd’hui, l’effet étant un peu affaibli) était une joie calme (sans euphorie) mais réelle qui signifiait quelque chose comme : je suis reconnu dans mon existence. Cela peut sembler absurde, mais ne l’est pas complètement. Je crois que, entre le moment où j’ai constitué le dossier de bourse et le moment où j’ai obtenu la bourse du dossier, je me suis dit que je n’obtiendrais pas cette bourse et que, si je ne l’obtenais pas, je n’écrirais pas le livre. À présent, je ne sais pas si c’est vrai, mais je sais qu’il va falloir que j’écrive ce livre. Est-ce un échec que de passer par une sorte de tiers pour accomplir ce qu’il faut que l’on accomplisse ? Je ne sais pas. Je dis que je n’aurais pas écrit le livre si je n’avais pas obtenu la bourse, mais depuis des semaines je cherche la façon la plus juste qui soit de décrire le mouvement et la situation de ce mouvement dans l’espace qui ouvrent la deuxième partie de Loin de Thèbes. De même que, dans ma tête, j’ai déjà constitué une sorte de bibliographie pour l’écriture de la deuxième et troisième parties, parties qui existent donc d’une certaine manière, si cette manière, en tout cas, n’est pas d’être écrite, mais le concept de l’écriture est là, présent, réel pour moi. Ne reste plus dès lors qu’à mettre des signes les uns à la suite des autres pour parcourir le chemin qui me sépare de la fin du livre à écrire, chemin qui est le même que celui que doit parcourir le narrateur du livre à écrire pour parvenir à la fin de son périple. La fin du périple est la fin du livre. La fin du livre est la fin du périple. Ai-je un peu honte de le penser ? Oui, je crois. Mais quoi ? Qu’il n’est pas désagréable de pouvoir se dire, parfois, j’existe, sans effroi.