171125

Ramasser le linge que Daphné a laissé traîner par terre et le mettre à la machine à laver ; voilà toute l’ambition de mon épopée. Et je le dis sans nulle ironie : cela donne un sens à ma vie. Je pourrais prétendre vouloir sauver le monde, mais la vérité est que je sais déjà comment sauver le monde, et que l’exposé de ce salut, qui désire avec l’ardeur du héros sauver le monde — ou se met dans la peau du personnage qui, plutôt — le trouverait passablement décevant. C’est que l’épopée ne doit pas s’écrire à la première personne, et qu’elle a le regard résolument tourné vers le passé. Sauver le monde, en vérité, donc, c’est assez simple et banal, raison pour laquelle, sans doute, on préfèrera entreprendre de le saccager, voire de le détruire, avant de se mettre en quête d’une ultime rédemption. Il suffit de faire des enfants et de prendre soin d’eux ; — voilà tout le salut dont le monde a besoin. Et qui trouve ce sens décevant répond à la question : Pourquoi est-ce que tout semble toujours aller si mal ? C’est que nous désirons aller mal, nous désirons l’imminence de la destruction, vendre des armes et vaincre le diable, et les assauts, les défilés, les processions, les poignées de main face caméra, les sourires putassiers, les luttes finales, et les inventions géniales, lesquelles, comble du progrès, se trouvent deux fois l’année, une à chaque rentrée. Pas plus que la paix, nous n’aimons pas aimer. Et le monde social nous connaît bien, qui par tous les moyens nous excite. Dans le métro, l’autre soir (nous allions à l’opéra), il y avait un homme qui passa tout son trajet les yeux rivés sur son l’écran de son téléphone où défilaient, semble-t-il à l’infini, des images d’hommes extrêmement musclés en train de montrer comment — toi aussi ! — devenir extrêmement musclés. Lui, le toi aussi ! de la phrase précédente, mais ce peut être n’importe qui et pour n’importe quoi, l’homme, disais-je, qui regardait les hommes musclés n’avait pas l’air aussi musclé que les hommes qu’ils regardaient, sinon je suppose qu’il n’aurait pas perdu son temps à les regarder, mais il ne fallait être pas être un grand génie pour voir dans son regard qu’il désirait ardemment devenir aussi musclé que les hommes extrêmement musclés qu’il regardait sur l’écran de son téléphone et que, cependant, il n’y parviendrait jamais. Il se tenait à main gauche. À main droite, une femme assise à côté de sa fille ne l’écoutait pas lui parler, mais regardait elle aussi l’écran de son téléphone où il n’y avait pas de vidéos d’hommes extrêmement musclés qui défilaient, non, mais des images de chaussures à acheter, et puis des jeux vidéos avec des briques de diverses formes qu’il faut intégrer dans les trous de lignes à reconstituer pour gagner des points, et puis des vidéos de femmes en train de parler de je ne sais pas quoi, la fille aurait eu plus de chances d’être écoutée de sa mère si elle s’était présentée sous la forme d’une vidéo sur l’écran de son téléphone, ce qui sera peut-être la prochaine évolution de l’humanité, qui à la grâce d’un énième développement stupéfiant de l’IA nous permettra de télécharger nos consciences hypertrophiées dans des vidéos qui défileront sur l’écran du grand téléphone mondial qu’il n’y aura plus personne pour regarder, il aura fière allure alors le progrès transhumaniste, et puis je ne sais pas trop quoi encore, je n’ai pas passé mon temps à m’occuper des autres passagers dans le métro,  non plus, même si j’aime à regarder, il est vrai, les gens dans le métro, c’est passionnant, mais je ne le prends pas souvent, si je le prenais plus souvent, comme cela m’est déjà arrivé par le passé, je ne les regarderais plus, les gens, et la fille de la dame assise à main droite a regardé la longue tresse de Daphné avec une certaine envie, m’a-t-il semblé, et elle a parlé de la coiffure qu’elle voudrait avoir à sa mère, qui lui a répondu hmm hmm, il faut dire qu’elle était occupée par l’écran de son téléphone, sa mère, elle ne peut pas tout faire. Le monde social te connaît, tu sais, qui te flatte et t’exploite. L’épopée du futur sera régressive, regarde-la, elle est déjà en train d’arriver.

161125

Il ne faut pas que je me bute. J’entends : la vie sociale est invivable, c’est un fait — qui, sinon quelque traître, pourrait bien le nier ? —, mais ce n’est pas une raison pour me replier sur moi-même ou haïr l’univers ou concevoir quelque plan maléfique en vue de le détruire, non. Et pourtant, c’est ma tendance, c’est-à-dire : c’est forcément ce qui me vient à l’esprit, oui, comme dans une sorte de délirant et absolutiste but de remettre enfin la totalité à zéro. Tout égale rien. ∀ = ∅. Ou, comme Guillaume d’Aquitaine le disait déjà en son temps, en termes peut-être plus élégants que les miens (ce qui n’est pas négligeable, tant s’en faut) : « Tot es niens. » C’était il y a un peu moins de mille ans et, en effet, il y a peu de chances que le sens que le grand seigneur attachait à ce vers et celui que je voudrais y attacher moi, lequel inclut son premier auteur et voudrait en faire quelque chose de plus qu’un simple vers, peut-être pas un principe, mais tu vois l’idée, il y a peu de chances que ceci et cela soient tout à fait comparables. Mais c’est ainsi que va le sens, non ? On trahit. On avance aussi. Je n’en ai pas toujours envie. Parfois, au contraire, je voudrais que le temps s’éternise, ou plutôt que l’instant s’infinise, sans plus ni passé ni présent ni avenir, sans plus rien qu’un moment, comme cela, oui, isolé, qui ne tarde ni ne s’attarde, mais ne finisse pas, mais sans durée pourtant, comme s’il pouvait devenir toute la réalité, comme si — alors traduit à rebours dans l’idiome provençal de Guilhem — il m’était possible de dire, sans craindre de se tromper : « Niens es tot. » ∅ = ∀. Ce moment ne va pas durer, non, c’est vrai, je ne suis pas fou, je le sais, il ne va pas s’étendre, s’étirer, mais si seulement il pouvait demeurer ainsi, tel qu’il est, sans changer, constamment maintenu dans son événement, à l’infini. Or, le fait que cela ne soit pas possible — ni pour nous ni pour rien de ce qui est jamais venu à la vie dans l’ensemble de l’univers —, ce fait change-t-il quelque chose à la nécessité de notre désir ? Je voudrais tant que tu restes là, près de moi. Pourquoi cet instant devrait-il finir ? Et tant pis si, de plus en plus, mes cheveux blanchissent. Parfois, à l’encontre, je me trouve trop accommodant : qu’ont-ils de plus que moi, ces gens-là ? C’est vrai, mais ce n’est sans doute pas la bonne question, qui me renvoie encore vers le même ressentiment. Il faut laisser. Il faut les êtres à eux-mêmes et la réalité. Et tout. Ne pas abandonner. Ne pas se défaire. Mais faire autre chose. Il faut changer de sujet. Il n’y a qu’ainsi qu’on peut approcher de l’hypothèse d’une vérité. Autrement, on fait comme tout le monde. Et le monde est terne. Et invivable, la vie sociale.

151125

Les panneaux publicitaires affichent les images d’une ville qui n’existe pas. Ils disent que ceci est notre ville, et qu’elle est belle, notre ville, regardez comme elle est belle, notre belle. Or, si elle l’était, à quoi bon la montrer dans les rues de la ville même ? Ne suffirait-il pas de la regarder ? Ne suffirait-il pas de regarder ? Voilà qui est absurde. Mais n’est-ce pas devenu le régime même de notre existence ? Il suffit de regarder, en effet : la vérité est stupide, et les clichés lisses et léchés — deux amoureux s’embrassent sur les berges de la Seine, un arc-en-ciel couronne la tour Eiffel, une famille se promène dans la forêt urbaine — déguisent mal les poubelles qui débordent d’ordures, les hommes noirs qui patientent dans la rue en attendant la reprise des livraisons à vélo (toujours les pauvres nourrissent les riches, c’est une loi de la nature), tous ces hommes multicolores qui dorment à même le trottoir, et l’interminable théorie des réalités qu’on voit mais qu’il ne faut pas montrer. L’autre jour, dans un journal publié à Paris, une journaliste vivant à Paris se félicitait du fait que Paris était redevenu le centre du monde. Et l’on aurait perdu son temps, je crois, à tâcher de lui expliquer l’énormité de la proposition tant est immense l’aveuglement qui se trouve à son principe. L’ethnocentrisme ne consiste pas seulement à ériger sa culture singulière en mètre-étalon universel, il procède du fait que l’on ne voit plus les réalités que l’on voit, mais les idées que l’on a des réalités que l’on croit voir mais ne voit pas, ne peut pas voir parce que l’on s’interdit de les voir : à tout prix, il faut que la réalité obéisse à l’idée que l’on s’en fait. L’éditeur ne m’avait pas dit autre chose quand il s’était étonné que je veuille partir : Mais tu es au centre du monde, ici, m’avait-il. Où se trouvaient confondues l’idée que l’on se fait de soi-même — flatteuse, sinon quelque chose ne va pas — avec l’en soi de la chose. Comment s’étonner, ensuite, que l’on ne comprenne pas le monde — pas plus aujourd’hui qu’hier, quand nos puissances militaires colonisaient la terre —, que l’on ouvre des yeux bovins — les yeux comme ceux du bœuf de Wittgenstein devant la porte fraîchement repeinte de son étable — en découvrant que tout le monde ne veut pas nous ressembler et que d’aucuns, même, nous haïssent en raison même de notre ethnocentrisme nombriliste ? Quand on gratte un peu le vernis qui encroûte la surface des choses, on voit bien qu’elle est fine, la couche qui distingue le progressisme de la réaction la plus crasse. Heureusement, la réalité est tout autre. Elle est le tout autre. Et la réalité est récalcitrante, la réalité est désobéissante, la réalité est résistante. Il faut aimer la réalité. Il faut dire la vérité. Elle seule est salvatrice. Depuis, la pluie s’est mise à tomber sur Paris. À l’autre bout de la France, mon père somnole dans sa chambre à l’EHPAD. À supposer qu’il y ait un sens à tout cela, quelle garantie avons-nous qu’il ne nous demeurera pas à jamais caché ? 

141115

Le possible n’est pas à l’image d’un rayon de supermarché, même chic, comme l’épicerie du Bon Marché. Ce n’est pas l’abondance de biens identiques, ou peu ou prou, standardisés. Le possible, la meilleure façon de se le représenter, c’est de ne pas ; la vérité du possible est là, — il n’existe pas. L’absence d’idées, ainsi, est ce qui se rapproche le plus possible du possible. Et, quand elle ne vient pas de manière spontanée, il faut savoir la provoquer, et tout effacer. Je veux dire, on sait très bien où le développement de l’intelligence artificielle va nous conduire : à produire à l’échelle industrielle des ersatz de produits qui manquaient déjà d’originalité, il y a donc peu de doute quant à l’avenir du possible, ce qu’il nécessite excédant les capacités de notre époque, laquelle pourrait être si riche, pourtant, et n’est qu’une grande et lancinante pauvreté, qu’on a l’impression de s’égosiller à penser. Nous sommes de ridicules coqs fatigués qui fanfaronnons les deux pieds tanqués dans la merde. Le progrès est l’écho lointain de l’utopie du progrès : les seuils sont sans cesse rehaussés, et la réalité s’éloigne proportionnellement. Comme les poètes le chantaient déjà au siècle dernier : « Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres, et jamais rien n’a changé, dégoûté. Les riches sont de plus en riches, les pauvres de plus en plus pauvres, et jamais rien ne changera, écoute ça ! » Nos utopies sont ainsi, qui portent la marque a priori de la défaite. Par anticipation. L’enchantement du futur ne nous paraît rien qu’une redite tragicomique du passé. Nous sommes sans doute trop vieux, trop riches, trop las, trop gras, trop intelligents pour concevoir quelque désir. Et le désir de concevoir n’est pas encore la conception elle-même. Nous nous égarons dans cet écart, dans cette différence, cette marge où l’on voudrait tant que quelque chose s’écrive, mais ces notes à usage privée sont illisibles, il n’y a que l’auteur qui puisse en tirer quelque sens, et il est mort, depuis longtemps. C’est la malédiction où s’est engouffrée notre temps : la série. L’invention de Cézanne est devenue surproduction, et nous ne savons plus comment écouler notre mauvaise monnaie. Elle a inondé le monde. C’est la sécheresse, mais c’est le déluge. Combien de siècles faudra-t-il pour que la tendance s’inverse ? Et même, au terme de ce quantum de durée, que sera-t-il assuré ? 

131125

Dehors, Iroise parallèle, on entend les mouettes crier. On a beau dire qu’il fait chaud pour la saison, moi, j’ai froid. Qu’y puis-je ? Et, lis-je par ailleurs, la température va encore chuter de dix degrés, la semaine prochaine. Je me suis absenté quelques instants. J’étais réellement ailleurs. Peut-être, Iroise parallèle, n’ai-je entendu les mouettes crier qu’en esprit, peut-être, les ai-je inventées, mais les mains froides, et la tête que je rentre dans les épaules, et le besoin de ramener le vêtement sur mon cou pour le réchauffer, les ai-je inventés, eux aussi ? Pourtant, même moi, je le sens, qu’il ne fait pas si froid que cela. Ce matin, je suis sorti courir en tshirt, et je n’ai pas eu à me plaindre. Il faut dire que, à mon humble mesure, j’ai couru vite. La cause ? L’inversion de la routine, probablement : au lieu de faire mes exercices de gainage après être allé courir, j’ai fait deux fois vingt pompes, des étirements et autres mouvements répétitifs à intensité modérée, avant d’aller courir. D’où, l’impression de chaleur, j’imagine. Comme j’imagine les cris des mouettes que j’ai cru entendre. Mais le bruit des réacteurs des avions dans le ciel, est-ce que je les imagine, eux aussi ? Et toutes ces urgences sur la terre, est-ce que je les imagine, elles aussi ? Je frotte une main contre l’autre, et puis la main droite contre le bras gauche et la main gauche contre le bras droit, mais je ne me sens pas réchauffé pour autant, non. Est-il intérieur, alors ? Mais quoi ? Eh bien, froid. Je ne crois pas. Ce matin, dans la pénombre à demi, j’ai commencé un nouveau chapitre de mon catalogue des profondeurs. Il y a longtemps que j’y songeais — j’avais même imprimé les pages d’un texte dont je voulais m’inspirer pour l’écrire, il y a des mois de cela, déjà — sans trouver comment l’accrocher au reste. Il est possible, d’une certaine façon, qu’il n’ait jamais été nécessaire d’accrocher ce début de chapitre au reste, que tout tienne debout, ensemble, tout seul, mais je ne le crois pas, en tout cas, je ressentais le besoin d’une articulation qui ne soit pas une cheville, grossière, ou artificielle, du moins, mais naturelle, comme un ligament, au risque de rompre, justement, c’est ce qui est intéressant, si l’articulation est artificielle, elle tiendra quoi qu’il arrive, c’est pour cela qu’elle aura été installée ici,  précisément, tandis que, si elle est naturelle, il est possible qu’elle casse, oui, mais sa rupture signifiera quelque chose. Enfin, je crois. Il y a deux semaines que j’ai trouvé comment commencer ce chapitre et, si je ne l’ai écrit qu’aujourd’hui, c’est parce que j’avais d’autres idées en cours (pour loin de Thèbes) et aussi que je voulais une certaine maturation pour parvenir au naturel dont je viens de parler, si j’avais commencé d’écrire le chapitre au moment où j’en ai eu l’idée, je crois que l’écriture eût semblé trop forcée. Ainsi, parfois, si l’on m’observait, on pourrait avoir l’impression que je ne fais rien, mais ce n’est pas vrai, il y a toujours quelque chose qui a lieu, mais il se peut que cela soit souterrain, moi-même, il m’arrive de l’oublier, d’oublier que je pense, d’oublier que quelque chose mature, d’oublier même ce que je pense, de ne plus rien savoir du tout, et puis, cela s’impose, impérieusement, alors je m’installe à ma table d’écriture, même s’il ne fait pas tout à fait jour encore, et j’écris. Il paraît qu’il va pleuvoir à Daoulas.

121125

J’ai fait un rêve des plus déconcertants, la nuit dernière. Pour un motif qui m’échappe à présent (des insultes prononcées ou quelque chose de ce genre, c’est assez vague), je devais aller présenter des excuses à une dame qui représentait une certaine autorité, mais laquelle exactement ? cela reste flou. Si c’était bien moi qui devais présenter ces excuses dans le rêve, ce n’était pas le moi que je suis aujourd’hui, mais un moi plus jeune, un moi adolescent, lequel, pourtant, j’en avais conscience tout en rêvant, n’était pas tout à fait moi, parce que je n’avais jamais été cet adolescent-là et que le rêve ne portait sur aucun événement vécu par moi ni ne comportait aucun personnage que j’ai pu connaître dans ma vie. À présent que ce rêve est passé, je dirais que le moi du rêve se confondait presque avec Daphné, comme si je vivais sa vie dans mon rêve tout en étant moi-même (d’où le caractère déconcertant du rêve). Je passais un certain temps à préparer mes excuses, répétant les phrases qu’il faudrait que je prononce (« Chère Madame, je vous présente mes excuses. Mes paroles ont dépassé ma pensée. Et il n’était aucunement dans mon intention de vous heurter, etc. ») mais, au moment de les prononcer devant la personne concernée, je me mettais à bafouiller et ne parvenais pas à aller au bout de mes phrases. Pourtant, cela devait suffire puisque je m’en tirais à bon compte. Ensuite, je retrouvais des personnes qui semblaient être mes entraîneurs sportifs, lesquels me disaient qu’il allait falloir que je me remette au travail, et je ne sais plus trop quoi d’autre. Dans le rêve, à certains moments, j’avais l’impression de me moquer de moi-même : je concevais mes excuses comme un courrier adressé à la personne concernée, courrier qui se terminerait par « Cordialement », ce que je trouvais absurde, et j’en riais, me disant : « Mais on ne termine pas des excuses à l’oral par “Cordialement” ». Au réveil, me souvenant du contenu du rêve que je venais de faire, j’ai été déçu : je déplore souvent de ne pas me souvenir de mes rêves mais, me suis-je dit, si c’est pour me souvenir de rêves aussi médiocres, il vaut peut-être mieux les oublier. Mon imaginaire est-il si pauvre que cela ? Ce matin, toutefois, après que tout le monde eut quitté la maison, je me suis assis à ma table de travail et j’ai écrit un nouveau chapitre de loin de Thèbes. Mon problème, ainsi, ce n’est peut-être pas le manque d’imagination, mais quoi, alors ? Je ne sais pas ; ai-je seulement un problème ? J’eusse aimé quelque rêve plus profond, plus mystérieux, plus onirique, allais-je dire, mais l’emploi même de ce dernier adjectif prouve que tout cela est ridicule. Je voudrais des rêves qui correspondent aux histoires que j’écris, qui anticipent en quelque sorte les histoires que j’écris, pour ne pas avoir à les écrire ? Peut-être, oui. Mais qui me dit que ces histoires que j’écris, ce ne sont pas les rêves que j’oublie ? 

111125

Ce mardi, en début d’après-midi. Sur le boulevard Arago, en face de la prison de la Santé, un habitat sauvage, mais plus élaboré que les tentes Quechua qui parsèment la ville. Prenant appui sur l’enceinte de la Congrégation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny, il ressemble à une maison miniature : quatre murs faits de planches blanches et autres panneaux de bois, un toit isolé de la pluie par une sorte de toile en plastique transparent, une porte d’entrée faite de bois marron, à l’exception d’un panneau peint en gris, derrière laquelle est suspendu un rideau gris, lui aussi, qui protège l’intérieur du froid. La porte possède une poignée, un cadenas lui sert de verrou. Devant la porte, le long du mur d’enceinte, des bancs et des chaises disparates sont entassés. Sur le mur extérieur parallèle à l’enceinte de la congrégation, en haut à droite, une feuille de format A4 est affichée dans le sens du paysage où l’on peut lire, imprimées en noir et blanc, les phrases que voici : « LES TENTES, CABANES, et “INSTALLATIONS PRÉCAIRES” SONT DES HABITATS. / LEURS OCCUPANTS ONT DES DROITS ET DES LOIS LES PROTÈGENT — AINSI QUE LEURS BIENS : / IL NE PEUT Y AVOIR D’EXPULSION SANS DÉCISION DE JUSTICE : / « Sauf disposition spéciale, l’expulsion d’un immeuble ou d’un lieu habité ne peut être poursuivie qu’en vertu d’une décision de justice (…) et après signification d’un commandement d’avoir à libérer les locaux. » / (Art. L. 411-1 du Code des Procédures Civiles d’Exécution) / PÉNALISATION DE L’EXPULSION ILLÉGALE / « Le fait de forcer un tiers à quitter le lieu qu’il habite sans avoir obtenu le concours de l’État (…), à l’aide de manœuvres, menaces, voies de fait ou contraintes, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende. / (Art. L. 226-4-2 du Code Pénal) L’enceinte à laquelle la cabane est adossée, c’est le mur où, quand le ciel le permet, le soleil porte les ombres des arbres et qu’il m’arrive de prendre en photographie quand je passe par là en me promenant dans Paris. En face de la prison,  en effet, ces ombres me semblent particulièrement émouvantes. Mais je m’en suis aperçu après les avoir photographiées pour la première fois. Ce qui m’a arrêté, tout d’abord, ce furent les qualités esthétiques de ces ombres, leur flouté sur le fond de ce mur rose pâle, dont la peinture est refaite par endroits dans une teinte marronnasse. Aujourd’hui, quand je passe à cet endroit, les nuages dissimulent le soleil. Un peu plus tard dans l’après-midi, quand je remonterai les berges de la Seine en direction du Point Alexandre III, le ciel se dégagera d’une éclaircie. Mais pas au moment où je prends cette cabane en photographie. Je suis déjà passé devant elle. Et je crois qu’une des raisons pour lesquelles je ne l’avais pas encore photographiée, c’est que je n’avais pas osé. Après tout, il s’agit du domicile de quelqu’un, et cela doit inspirer un certain respect, n’est-ce pas ? N’en ai-je donc pas aujourd’hui ? Je ne crois pas que ce soit l’explication, non : c’est l’affiche qui attire mon attention. Et le contraste violent entre les villes dans la ville qu’elle manifeste : cette ville-là, sauvage, et celle, marchande, qui accueille toujours plus de touristes. On entend, assourdissant, le bruit des avions qui les acheminent dans le ciel pour qu’ils aient tout le loisir de se prendre en photographie dans toutes les situations les plus kitsch possibles, situations que Paris offre en quantité innombrable (des feuilles mortes sur le sol d’un jardin, des arbres en fleurs, des monuments qui clignotent, des monuments qui ne clignotent pas, des œuvres d’art dans un musée, un fleuve, une assiette pleine de nourriture, un verre à moitié vide ou à moitié plein, la tombe d’une femme célèbre, la vitrine d’une boutique, des illuminations de Noël, que sais-je encore ? chaque saison est force de proposition). Au sein de la marchandisation globale de l’existence, toutefois, il y a une vie qui cherche à survivre au broyage qu’on lui impose. (La marchandisation de l’existence ne supporte pas le partage : tout doit s’y conformer.) Le mythe sur lequel repose l’acceptation sociale de la marchandisation de l’existence est que la marchandisation est un facteur de prospérité et que cette prospérité profite à tous. C’est évidemment faux : l’enrichissement de certains, qui ne profite qu’à eux-mêmes, nuit à la prospérité de tous. Et la vérité corollaire qui en découle est que le progrès ne produit plus que des nuisances. Or, nous nous trouvons devant la réalité comme des poules estomaquées — nous ne pouvons rien y comprendre — parce que nous ne savons la regarder qu’avec les lunettes d’une idéologie datée, obsolète. Idéologie que nous ressassons comme des petits singes savants (je file la métaphore du bestiaire ; l’autre jour, telle philosophe dont j’ai oublié le nom expliquait doctement la pérennité ne varietur de la lutte des classes, et l’on s’imaginait des équipages de penseurs et autres militants voguer avec elle sur les flots idylliques du XIXe siècle). À supposer que nous voulions comprendre la réalité (ce qui ne va pas de soi : qui profite encore du progrès n’y a pas intérêt, par exemple), il nous faut aller la chercher là où elle se trouve et tâcher de la voir à nu. Autrement, tout nous la cache, le capital aussi bien que la théorie.

101125

Est-on encore libre de s’en moquer ? Non de se moquer, mais de s’en foutre, comme on dit désormais, en bon français ? La vie sociale semble constamment nous interpeller, sorte de police nationale de l’existence, requérir en commissaire autoritaire notre attention, parce que, selon elle, nous devrions être constamment en alerte et, pour ce faire, tout d’abord, toujours disponibles, hypersensibles. S’en moquer, oui, mais s’en moquer de quoi ? Je ne sais pas, — de tout ? Ce qui ne signifie pas interdire telles de ces odieuses formes de vie dont on voudrait ignorer jusqu’à l’idée, désirer leur abolition, leur en préférer d’autres, rien de tout cela, non, simplement n’être pas là, et cultiver une certaine forme d’absence, ni à soi ni au monde en soi, une distance par rapport à la vie sociale, une sorte d’étrangeté douce, sans violence ni marginalité, rien que le goût de l’ailleurs qui procède du naturel qui est le nôtre. Autrement, tout semble tellement lourd, ne trouves-tu pas ? Et les maigres masses qui vocifèrent ne valent guère mieux que celles obèses qui consomment et pillent l’univers. Chenilles processionnaires. C’est que vivre est vorace, en effet. Et la distance qu’on voudrait prendre avec elle consisterait tout d’abord à un peu moins s’empiffrer. Est-ce de l’ordre du possible ? Et puis, cela n’entre-t-il pas en contradiction avec le naturel dont tu te réclames, te réclamais à l’instant même ? La contradiction, non, je ne peux pas l’exclure. Mais je ne cherche pas à fonder une secte, un culte, ou quelque chose de ce genre, si tu vois ce que je veux dire. J’y songeais tout à l’heure. Je me disais : Tes gestes (ce qui inclut tel régime, par exemple, une acception ample, tu comprends), pour avoir vraiment du sens, ne devraient-il pas être empreints d’une certaine spiritualité ? Ce par quoi, je le perçois mieux à présent, j’entendais plus exactement ceci que, pour avoir du sens, mes gestes (au sens toujours large, donc) devraient participer d’une certaine ritualité à défaut de laquelle ils risquent de n’être que des membres épars qui pendent dans le vide, inertes. Mais ritualité, cela ne veut pas dire religiosité. Ah bon ? Mais oui : la signification n’a pas besoin de dogme, elle a besoin d’usages. Et moi, aussi, n’ai-je pas besoin d’être cohérent à l’excès, jusqu’à la maladie, il faut de la souplesse sinon au moindre choc, ça casse. Et il ne faut pas que ça casse, tu sais, c’est important, important de tenir bon.

91125

Mais qui sont ces gens dont on découvre l’existence seulement après qu’on a appris qu’ils étaient morts ? Ont-ils jamais existé, ou sont-ce des hallucinations ? Moi, par exemple, je ne puis m’assurer en personne qu’ils ont bien vécu et ne ne me fie dans le meilleur des cas qu’au témoignage qu’un inconnu m’apporte à propos d’un autre inconnu. Dès lors comment savoir ? Comment parvenir à la certitude que tout cela est bien vrai et non quelque fabrication, invention trompeuse, piège à gogos ? Ou bien ces morts qui ne se manifestent à nous qu’après le trépas sont-ils des sortes de fantômes, ectoplasmes de pure information, sans matière autre que langage ? Se tiennent-ils plutôt dans des mondes infiniment lointains des nôtres ? Mondes si lointains que, comme la lumière des étoiles, etc. (Cette comparaison est trop banale pour que je la développe jusqu’au bout, charge à qui me lit d’y aller, si le cœur lui en dit.) Hypothèse plus angoissante encore : on a tellement cru à l’universalisme que l’idée même de mondes divers à l’intérieur d’une seule et même atmosphère brille d’un charme noir et terrifiant, cause d’un sorte bien particulière de vertige, tu sais ce genre de vertige que tu ne ressens pas pour toi-même directement, mais pour l’autre qui s’approche trop près du bord et qui semble te déséquilibrer à ton tour : le tremblement que tu ressens pour l’autre te fait trembler et ta peur qu’il tombe te fait craindre toi-même de tomber. Vertige par procuration, on pourrait le dire ainsi, oui, pourquoi pas ? Il n’y a ni universel ni fragments, tout se tient peut-être entre ces deux illusions : tout ce dont je dispose, c’est mon expérience, et c’est vrai qu’elle peut sembler étroite, mais si on la compare à quoi, quelque chose qui n’existe pas ? Alors, par ricochet, le fragment qu’on s’imagine être se dissipe à son tour : comme il n’y a pas de tout, il n’y a pas de ruines de ce tout dont nous devrions nous satisfaire, faute d’avoir accès à quelque chose de mieux, de plus grand, de total, d’universel. Il faut que tu fasses avec ton expérience. Et, pour ce faire, il faut que ton expérience soit ouverte de toutes parts, il faut qu’elle prenne l’air, il faut qu’elle respire, et ne craigne pas de s’envoler, non, portée par le vent qui souffle. De ces mondes dont nous ne savons rien, mais qui sont bel et bien là pourtant, quand nous en prenons connaissance, que déduire, en effet, si ce n’est l’impossible unité, l’impossible réunion ? Serait-elle souhaitable, qui plus est ? Serait-il souhaitable que tout le monde vécût au même rythme, avec le même accent et les mêmes goûts dans la bouche, les mêmes parfums dans le nez ? Tu me diras, oui, mais comment on fait alors pour savoir ce qui est préférable, et puis sur quoi fonder nos hiérarchies ? Et je te répondrai : N’es-tu pas assez grand pour te débrouiller tout seul ? As-tu tant peur de toi-même que tu ressentes le besoin d’être rassuré ? Ne sais-tu pas ce que tu aimes ? Ne peux-tu pas chercher par toi-même ? J’ai eu un peu de peine pour elle, je l’avoue, quand j’ai cette jeune femme aux yeux tout ronds courir vers la caisse de la librairie avec son gros Goncourt dans les bras. Je ne suis peut-être pas charitable, mais elle avait une expression qui me semble incompatible avec la littérature ; elle avait l’air bête. Incompatible pour ne dire pas : antinomique, enfin, avec la littérature, non, ce n’est pas cela, — avec l’idée que je me fais de la littérature, laquelle doit nous rendre plus forts, plus indépendants, et non conformistes, comme le monde social nous rend de plus en plus, ce me semble, tout comme ce me semble que cette idée-là de la littérature n’est partagée que par une infime partie de la population au sein de la population qui dans la population générale s’intéresse à écrire, c’est dire qu’elle est partagée par une infime partie d’une infime partie de la population générale, en comparaison de laquelle les happy fews de notre maître Stendhal sembleraient légions, sinon comment expliquer que ce soient toujours les mêmes noms qui reviennent ? Et le mystère du monde social, le voici : bien que ce soient toujours les mêmes noms qui reviennent, toujours les mêmes mots qui reviennent, comment se fait-il que chacun ait le sentiment de vivre quelque chose d’exceptionnel, d’original, d’unique, alors que, précisément, ce qu’on est condamné à vivre par le monde social est banal, artificiel et commun ? Eh bien, ce fait, c’est le monde social qui le produit, qui métamorphose la banalité en originalité ; si le monde social n’opérait pas cette opération de transformation du banal en original (un peu comme le plomb en or), personne ne voudrait acheter la même chose que le voisin, et les ventes se réduiraient à quelques exemplaires, tout au plus, et in fine plus personne n’écrirait, que quelques fous, ô bienheureux fous.

81125

Sans idées. Mais non pas ou triste ou malheureux ou désœuvré ou je ne sais quoi, pas du tout, simplement sans idées, simplement là. Il est vrai que, lorsque je n’ai pas d’idées, je me demande pourquoi je suis là, comme si ma vie n’était pas justifiée, n’avait pas de bonnes raisons d’être vécue, alors je survis, oui, je passe la journée sans idées, mais elle me semble vide, la journée, à la lisière de l’inexistence, mais il n’est pas nécessaire pour autant de m’accabler, non, il faut laisser le temps passer, il faut laisser la journée passer, faire autre chose, c’est-à-dire ne rien faire du tout, être le moins possible, pour que ce vide, cette absence, ce trou dans le là se fasse sentir le moins possible, que ce ne soit presque pas, c’est, évidemment, évidemment que c’est, tout est, et c’est la raison pour laquelle on a accordé tant d’importance à l’être, se disant : si tout est, il faut bien que l’être soit quelque chose d’important, comme si l’être était quelque chose, comme si l’être était une propriété, la propriété des propriétés, la propriété qui permet à ce qui est d’avoir des propriétés, mais cela ne va pas de soi, et l’on a accordé trop d’importance à l’être, à c’est, que c’est, ce que c’est, c’est ce que je veux dire, trop d’importance, alors que l’être n’a aucune importance, si tout est, être, ce n’est pas quelque chose, ce n’est pas être quelque chose, ce n’est même pas banal, c’est beaucoup trop général pour avoir le moindre sens, c’est sans sens. Est-ce une idée que j’ai à présent ? Prétendant n’en pas avoir, en trouvé-je une ? N’exagérons rien. Mais peut-être que moins il y a d’être, et plus l’on a de chances d’avoir des idées, oui, que moins on accorde de l’importance à l’être, à être, et plus l’on a de chances de penser quelque chose, quelque chose d’intéressant, tant il est vrai que l’être est envahissant, l’être s’oppose à la vie, on pense qu’on est, on pense qu’on est des choses qui sont, alors que nous sommes de la vie, non simplement des vivants, de la vie, et c’est quelque chose d’autre, être vivant et être la vie, ce n’est pas tout à fait la même chose, il y a un degré supplémentaire d’intensité, qu’on ne comprend pas,  ou mal, ou pas suffisamment profondément, je crois, on croit tellement à l’être que l’être semble se confondre avec la vie, ce qui n’est pas, et alors, et ce n’est pas un paradoxe, par suite, le monde social prend une importance colossale, proprement écrasante, parce qu’on a oublié ce qu’était la vie, on ne fait plus que parler de l’être, ceci est cela, et cela est ceci, on oublie de respirer, on oublie l’animal que l’on est, pas bien différent des plantes, non, simplement différemment organisé, mais tout à fait comme les plantes, en vérité, les plantes et les bêtes et tout ce qui vit, et tout ce qui respire, et tout ce qui se chauffe au soleil et tout ce qui boit l’eau qui tombe du ciel. Il y a trop d’être. Il ne faut plus d’être. En finir avec l’être. De l’air. Alors, on pourra respirer et boire l’eau qui tombe du ciel et nous nourrit. Est-ce une idée que cela ? Et pourquoi pas ?