Dégradés de gris. Du ciel à la mer. À mesure que passent les nuages dans le ciel et les averses qu’ils transportent. Durant le temps que dure la traversée de la baie, je suis du regard le bateau qui fait la navette entre le continent et les îles du Frioul. Peu à peu, il se perd dans la brume qui les entoure, ne laissant paraître de son souvenir que deux rubans d’écume blanche, brefs remous. Sentiment de la lenteur. Un oiseau de mer tournoie dans le ciel. Un peu en dessous, à contrejour, des silhouettes se dessinent. Dont l’une me fait penser à mon père (quelque chose du mouvement des cheveux, peut-être). J’observe. Je ne sais ce qu’elle fait — il me semble que c’est une vieille dame —, si elle prie dans quelque chapelle privée, boit une tasse d’infusion ou regarde tout bêtement la télévision. À l’étage du dessus, d’autres lumières encore, mais pas de profil qui se détache aux contours estompés, une femme avec le chignon haut perché au sommet du crâne s’affaire à des tâches incompréhensibles pour moi. Je m’en détourne. Pas de tempête en vue, mais pas de voiles blanches non plus. L’autre jour, alors que nous en parlions avec Daphné, il m’a semblé que, peut-être, dans une sorte d’anachronique acte manqué, Thésée avait pu omettre inconsciemment de hisser les voiles blanches au lieu des noires, précipitant ainsi son père dans le destin marin que l’on sait depuis, et qu’ainsi, loin d’être l’accident désespéré qu’on se l’imagine encore être, la mort d’Égée fut un assassinat maquillé en erreur grossière. Qui, en effet, pourrait bien oublier chose de si considérable importance ? (Ce qui accréditerait la thèse de l’acte manqué, la thèse de Thésée.) Et puis, Thésée n’avait-il pas déjà abandonné Ariane à Naxos ? Ce ne sont là, sans doute, que motifs psychologiques, culpabilités que je ressens, moi, à l’endroit de mon père, soit dit en passant. Ici, non plus que de blanches, nulle voile noire à l’horizon. Rien que la mer qui semble de métal liquide, sombre sombre, dure et froide, donnant dans l’illusion de sa platitude. Un appel téléphonique, vers midi, un jour en avance, m’a-t-on dit, pour m’annoncer une bonne nouvelle, enfin. Il va donc falloir que je me remette au travail.
Aujourd’hui, papa est entré à l’EHPAD. Et, cependant que j’attendais assis sur un banc au soleil de la Joliette l’arrivée de l’ambulance en compagnie de mon frère, tout m’a semblé irréel : tout était parfaitement normal et absolument détraqué. J’ai pensé que cette remarque on pourrait la faire à propos de la totalité des expériences que nous faisons, ou presque, et cela a ajouté de l’irréalité à l’irréalité. C’était irréel parce que c’était réel, beaucoup trop réel et que la pensée que l’on vive sa vie (qu’on nous mette au monde, nous élève, nous éduque, nous enjoigne d’occuper un emploi, de voter, de consommer) pour en arriver là m’a paru d’une bêtise absolue, au-delà de toute possibilité d’un sens quelconque, même pas un sens satisfaisant, non, mais si loin du sens, en vérité, qu’aussi loin par là même du non-sens, dans une espèce d’état d’indétermination nulle qui est la forme que notre existence prend. « Aujourd’hui, papa est entré à l’EHPAD », à bien considérer la phrase, en outre, on ne pouvait pas ne pas y lire un surtexte (comme on parle d’un « surmoi »), un surtexte littéraire étouffant, asphyxiant, même (« Aujourd’hui, maman, etc. ») dont il pouvait être l’actualisation contemporaine, et peut-être, d’ailleurs, qu’un roman ou un autre commence déjà par ces mots, ou commencera bientôt par ces mots, si par extraordinaire ce devait ne pas encore être le cas, on ne peut tout de même pas l’exclure. Si j’avais été une autre personne, d’ailleurs, plutôt que d’écrire cette page de journal, et toutes les pages de journal que j’ai écrites; les milliers de pages de journal que j’ai écrites, j’aurais commencé un roman par ces mots, j’aurais commencé à mettre en forme les phrases banales dont on fait les romans, mais je ne suis pas une autre personne, je suis la personne que je suis, et je n’ai pas envie d’écrire des romans comme mes contemporains en écrivent. Un peu après, je me suis retrouvé dans cette chambre d’EHPAD et je me suis demandé combien de vieilles personnes étaient mortes ici, dans cette chambre qui devenait donc la chambre de mon père, et probablement donc la chambre dans laquelle mon père mourra dans une certaine durée de temps indéterminée. J’ai eu le sentiment que tout le monde savait qu’il en était ainsi, qu’il en irait ainsi, mais que personne ne le disait, que tout le monde faisait semblant que ce terme, inéluctable pourtant, n’existait pas, qu’on pouvait parler de tout, qu’il fallait parler de tout, de tout, oui, mais pas de cela. Et d’ailleurs, moi-même, je n’en ai pas parlé, je n’ai pas fait la moindre allusion à ce sujet, j’ai gardé toutes mes remarques pour moi. Mon père racontait une histoire incompréhensible de métaux qui font disparaître les billets de 200 euros, lesquels billets réapparaissent un peu plus tard, sans que l’on sache comment, et moi je regardais les trois gros lapins qui couraient comme des lapins dans l’enclos à lapins de la cour intérieure de l’EHPAD de la Joliette. Je regardais ces lapins, ces gros lapins gris, et la raison de leur existence, ou du moins de leur présence à cet endroit-là du monde — c’est mignon, un gros lapin gris, on a envie de lui faire des câlins — m’a paru ignoble. Je me suis demandé s’il était possible de vivre sans succomber au kitsch et l’idée que non, que pour vivre il fallait succomber au kitsch, m’a déprimé encore plus que je ne l’étais. Derrière les îles du Frioul où le soleil se couche, le ciel est rouge, orange, jaune, vert, bleu, gris, noir. De temps à autre, je m’interromps d’écrire, et lève les yeux pour admirer ce spectacle.
Front de mer. J’ai marché tout l’après-midi sur la frontière. Et le vent soufflait si fort que, par moments, il me bousculait, me faisait perdre l’équilibre, par moments, m’arrosait de ses vagues, par moments, me recouvrait de son sable. Sur la frontière, là où la ville s’ouvre à quelque chose d’autre qu’elle-même, là où elle n’est plus elle-même, plus urbaine, mais déjà sauvage, plus civilisation, mais inculte, ἀτρύγετον, qui ne donne pas de récolte, là où la culture s’abolit. Marseille est une ville selon mon cœur parce que ce n’est pas une ville fermée, mais une ville ouverte aux quatre vents, grand ouverte sur la mer, quand Paris est une ville close, qui se sera toujours abritée derrière des murs d’enceinte, qui reculeront toujours, certes, mais seront sans cesse là, un peu plus loin, c’est tout, et aujourd’hui encore, Paris s’encercle pour s’efforcer — en vain, probablement — de demeurer elle-même, rien qu’elle-même. Je marche sur la ligne de démarcation et je pense au poème que je vais écrire, là-bas, à l’endroit où je veux aller, et j’y pense tellement que je l’écris en marchant, sans m’arrêter, pianote pour l’inscrire, télégraphiste de moi-même, avant de mettre les choses dans l’ordre, plus tard, une fois rentré à la maison. La maison, peut-être n’en ai-je pas, peut-être ne sais-je pas où c’est chez moi, c’est vrai, il m’arrive souvent de me poser la question et de ne jamais trouver la réponse, ou alors une qui semble rhétorique — ma maison, c’est l’air, le soleil, le vent qui souffle, la mer, le sable, l’écume, la distance, les éléments —, mais ne l’est pas le moins du monde. Tout en l’écrivant, je réfléchissais au poème que j’étais en train d’écrire ; mais non pas seulement ce poème-ci, qui était en train de venir, sa signification, plutôt, la signification des phrases que j’écris, l’ensemble qu’elles forment, quand j’écris comme j’écris cet après-midi. Et de tout cela, j’aurais presque pu faire une théorie, mais j’ai eu l’impression que ce serait absurde, parce que trop rigide, trop dur, trop encerclé, trop fermé, replié sur soi-même. La clôture, c’est la mort. Enfin, je crois. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? N’a-t-on pas besoin de murs, pas besoin d’abri ? Toi qui dors chaque soir à l’abri du chaud, de la pluie, du vent, du froid, comment oses-tu dire cela ? Eh bien, il faut être comme la vie : et ouvert et fermé. Mais non pas replié (et donc non pas déplié). Il faut être sans plis. Sans répit non plus. J’ai marché une vingtaine de kilomètres ainsi, secoué par les éléments, et la joie, malgré la fatigue qui finit par se ressentir, la joie était immense, la joie d’aller à la surface de la terre, de mettre un pied devant l’autre, d’avancer et d’écrire des poèmes, de me laisser aveugler par le bleu profond des nuages, l’écume jaune de la mer, l’éclat de la pierre.
Vent froid de l’automne. Bain de lumière. Plonger dans le bleu du ciel, mer haute, l’infini possible vu d’en bas. Tel est mon désir. En rentrant à la maison, j’entends un jeune homme — Autry, jeans avec revers, parka à capuche kaki, lunettes rondes — qui dit dans son téléphone (il le tient à la main, pas l’écouteur contre l’oreille, mais à plat dans la paume, parle fort, exactement comme si la personne à qui il s’adressait était là, à côté de lui, alors qu’à côté de lui il y a sa copine, elle a une baguette de pain à la main, mais il ne lui parle pas, non, il parle à Samuel, son n moins quelque chose, on ne parle pas comme il s’apprête à le faire à son n plus quelque chose non, si on parle comme il s’apprête à le faire à son n plus quelque chose, c’est qu’on s’apprête à perdre son emploi) : « Ouais, Samuel, juste un petit vocal pour te dire que tu as oublié de nous envoyer deux factures, etc. », et le « petit vocal » de s’éterniser, évidemment. Il est 17h47, ce dimanche soir. Et gâcher le silence pour étaler à la surface de la terre sa laideur, sa bêtise, sa soif médiocre de pouvoir est une balafre invisible. Je le ressens très profondément. Raison pour laquelle cette scène somme toute banale dans la vie des gens normaux, moi qui n’en suis pas un, me choque autant. Les vrais fascistes ne sont pas d’extrême-droite : ce sont des mecs bien. Regarde, ils sont partout autour de toi. Mais tu ne les vois pas. Tu regardes des images sur ton écran où l’on te dit qui haïr et qui aimer, et tu ne comprends rien. La preuve : tu envoies des vocals aux gens. Comment comprendrais-tu quelque chose ? Nous avons déjeuné chez mon frère. Daphné était si heureuse de revoir son oncle que, chaque fois qu’il parlait, elle s’esclaffait d’admiration. D’où un certain nombre de taches sur sa jupe et son pull. Quant à moi, je me suis senti soulagé, comme si l’on m’avait ôté un poids de dessus les épaules, de dedans le ventre, oui, comme si j’étais plus léger, tout à fait, oui, à cause de quoi ? à cause de l’abandon de la colère, et de la rancœur, et de la haine. Rien ne va bien, non, mais rien ne fait non plus que les choses vont plus mal qu’elles ne le devraient, plus mal qu’elles ne vont déjà. Nous ne rajoutons pas du malheur au malheur du monde. Ça va. Et oui, pendant quelques heures, ça va. Tout va toujours aussi mal, c’est vrai, je ne dis pas le contraire — comment le pourrais-je, sinon en me mentant à moi-même ? —, mais rien ne va plus mal. C’est une sorte de miracle minuscule. En tout cas, c’est ainsi que je le perçois. Et, sans que je m’en rende compte vraiment, cela me fait un bien incroyable, de ne pas avoir mal en plus, de ne pas accumuler de malheur, de ne pas accumuler de noirceur. Le vent est froid. Je lève la tête, les cloches de la Major sonnent. Non sans un certain mal, je mets en marche mon appareil et prends ce que je vois en photographie : les deux clochers couchés par le vent, qui se détachent sur le fond d’un bleu uniforme, le bleu de l’univers. Un peu plus tard, les feuilles de sauge du jardin du poète infuseront. Je sens encore leur parfum, — c’est pour cela que je le dis : pour sentir encore leur parfum. Oui.
Dans l’antichambre de la mort, je me suis fait cette réflexion : À présent que j’ai vu la réalité en face, ne pourrais-je pas revenir à une époque antérieure, quand des mythes donnaient un sens à la fin, laissaient imaginer un temps après le temps ? Ou bien, est-ce ma νέκυια à moi, mon invocation des morts, lesquels vont bientôt remonter à la surface pour me dire la vérité : Mieux vaut mourir, qu’ainsi vivre ? Quand je suis arrivé au CGD13, vers deux heures de l’après-midi, la chambre de mon père était vide. J’ai connu un moment d’effroi et puis je me suis dirigé vers la salle commune où des ombres grises étaient là, qui semblaient dormir. Il y avait notamment un vieil homme assoupi, assis sur un fauteuil bleu, qu’on aurait dit prostré, la tête penchée sur lui-même au bout de la courbe de son cou, les mains échouées sur ses maigres cuisses. J’ai tourné la tête dans une autre direction pour chercher mon père quand j’ai soudain pris conscience que ce vieil homme, c’était mon père, que je n’avais tout simplement pas reconnu. Je me suis dirigé vers lui. J’ai hésité à lui toucher l’épaule avant de lui adresser la parole et je lui ai dit : « Papa », d’un ton interrogatif, exactement comme si je ne pouvais pas exclure, lui disant ce mot, qu’il ne me répondrait pas parce qu’il était mort. Il a émergé de son sommeil, m’a reconnu sans me regarder vraiment, j’ai essayé de lui parler un peu, mais tout ce que je lui disais semblait l’agacer. Alors, je me suis tu, et il s’est assoupi. De temps à autre, s’appuyant sur les accoudoirs du fauteuil, il se redressait, mais non pour se lever (quand je lui ai demandé s’il voulait faire quelques pas, il m’a répondu que non d’un ton brusque, cassant, comme si j’étais un imbécile qui ne comprenait vraiment rien), mais pour détendre les muscles de ses membres inférieurs qui lui faisaient mal, m’a-t-il dit. Je suis resté une demi-heure peut-être, assis à côté de lui, sans rien dire, ou presque, que quelques paroles les plus calmes possibles quand il s’étirait. Pendant tout ce temps, les mêmes images de forêts paisibles sont passées en boucle sur l’écran de télévision de la salle commune, accompagnée de la même mélodie pour piano artificiel, avec les mêmes chants d’oiseaux indéterminés. Au bout d’un certain temps, j’ai eu l’impression d’être dans une version réaliste d’une série conçue par David Lynch, mais cela ne m’a pas rassuré, au contraire, j’ai trouvé la réalité encore plus angoissante qui me donnait à penser de telles absurdités au lieu de me concentrer sur la noirceur fondamentale qui nous attend au terme de l’existence. Je suis resté assis à côté de mon père. Parfois, j’entendais une femme gémir, une autre crier de douleur, un homme qui appelait de toute la force de sa faible voix : « S’il vous plaît » et puis « Madame », sans que personne ne réponde à son appel. J’ai bien pensé aller le voir pour lui demander ce qu’il voulait, mais j’étais pétrifié, terrifié à l’idée qu’il fasse une chute dont je serais responsable et dont je me verrais accusé d’une façon ou d’une autre. Alors, je suis resté assis sur ma chaise pendant ces longues et pénibles minutes. Devant moi, inscrit sur un tableau blanc au feutre effaçable, je pouvais lire ceci : « Vous êtes à l’hôpital de MONTOLIVETdans le 12ème arrondissement de Marseille Vous êtes ici pour passer des examens médicaux Vos familles peuvent venir vous rendre visite les après-midi » et à main droite : « ORGANISATION DE LA JOURNÉE / Petit Dejeuner à 8h00 / Dejeûner à 12h00 / Goûter à 15h00 / Dîner à 18h00 ». Je me suis dit que j’allais rester là jusqu’au goûter. Une infirmière est venue installer une vieille dame à côté de moi. Elle a coupé le film de David Lynch pour mettre la télévision. C’était un reportage de TF1 sur des familles qui partaient faire ce qui semblait être présenté comme des voyages insolites : le Taj Mahal, le pays du Père Noël, et Dieu sait quoi encore ? J’ai regretté la vision nihilo-lynchienne que le film de tout à l’heure donnait de la campagne apaisante. Mais ce n’est pas moi qui fait les programmes. Vers 15h00, mon père s’est quelque peu animé, comme s’il avait pris le rythme de cette étrange vie qui allait être la sienne, désormais, et sentait l’heure du goûter arriver. À peu près au même moment, deux jeunes hommes, deux frères, ai-je supposé, sont venus chercher une dame qui errait autour de la salle commune depuis mon arrivée, le menton rabattu contre le cou, et ils ont entrepris de l’installer dans un fauteuil roulant pour l’emmener faire un tour, ai-je encore supposé. J’ai échangé deux ou trois propos plus ou moins signifiants avec mon père. Parfois, ce qu’il disait n’avait aucune relation avec la réalité. Parfois, c’était difficilement compréhensible. Parfois, cela semblait presque tout à fait sensé, mais j’avais l’impression que pour développer son idée il lui eût fallu des forces qu’il n’avait plus depuis bien longtemps déjà. Je l’ai regardé avaler son verre de jus de fruit d’un trait ou presque et manger son gâteau industriel fourré aux pépites de chocolat. Pendant ce temps, une infirmière a entrepris de donner son goûter à la dame qu’elle avait installée plus tôt devant l’écran de télévision, une sorte de compote de fruits, à peu près de la même couleur que le jus indistinct de mon père, mais la dame, après avoir avalé une bouchée, s’est mise à crier et à taper sur la table où elle était installée, et la collation en est restée là. Je ne sais pas pourquoi, habitué sans doute à la vie d’avant, cette vie qui n’existe plus depuis longtemps déjà, j’ai dit à mon père de saluer Monique de ma part, s’il la voyait (il m’avait dit un peu plus tôt qu’il était prévu qu’elle vienne, et cela semblait faire du monde, pour lui, il a insisté sur ce point, avec une sorte d’ironie ou de sarcasme, m’a-t-il paru). Ensuite, je l’ai embrassé et je l’ai quitté. J’ai composé les codes qui tiennent les portes du service fermées, je me suis désinfecté le mains et, dans un treillis de soupirs las, d’abattement et de soulagement, je suis parti sans me retourner.
Quelque chose s’abolit. L’idée fausse, peut-être, que nous nous faisons de la présence. J’allais employer une expression comme « point de fuite », mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, ce n’est pas d’un point, ce n’est pas un point, comme dans la construction de l’espace en perspective (personne ne voit en perspective), c’est tout le champ qui est en fuite, tout l’espace qui s’ouvre, semble-t-il, à l’infini. Mais ce n’est pas non plus l’infini. Ce que nous appelons « infini », ici, n’est que la limite de la vision, la limite au-delà de laquelle l’œil ne distingue plus rien, s’aveugle dans la vision. Peut-être que, au lieu de « point de fuite », il faudrait insister sur cette vue aveugle, ou mieux : la ligne imaginaire de l’espace où la vue s’aveugle, ne distingue plus. Alors, il y a place pour quelque chose d’autre, la vision étant abolie, quelque chose qui tient du rêve, de la rêverie, du songe, de la possibilité de quelque chose qu’on n’est pas encore parvenu à représenter, à se représenter, et qui n’est pas irreprésentable en soi, mais souligne les limites et fait donc voir. De là où il est perché, le village du poète, la montagne est le fond l’horizon, sa masse dure semble irréelle, mais la plaine en contrebas l’est tout autant, et ses champs, ses jachères, ses routes qui sinuent dans la terre, les couleurs toujours en train de passer de l’automne, les couleurs toujours en train de changer de l’automne, et quand le silence est rompu par le vrombissement haineux de l’avion dans le ciel, son vomissement sonore révèle la fragilité de notre monde, l’éternité qui nous sépare, me semble-t-il, qui nous sépare de la paix, de sa possibilité même. On a le désir de revenir très loin dans le temps, mais ce n’est pas possible. Et qui sait si ce n’est pas cette impossibilité, non pas qui suscite le désir, mais que nous désirons ? Qui sait si la seule chose réelle à désirer, ce n’est pas l’impossibilité, une réalité impossible, une réalité abolie ? Dans la voiture, cependant que Nelly conduisait, je regardais les étendues, les blocs, les constructions de béton, et je me disais que, même quand tout cela aura disparu, rien ne pourra faire que cela n’ait pas été, cela aura toujours été. Or, ce que nous voudrions, ce que réclame notre désir d’abolir, c’est que cela ne fût jamais, que cela soit défait : notre désir d’abolition n’est pas un désir de fin, mais un désir de début, un désir de défaite. Là-haut, perché dans le village du poète, j’ai vu tout cela dans le paysage, dans l’air embaumé des plantes, les traces déjectées du passage des bêtes, génies des hauteurs, les pierres centenaires : il nous faut porter la défaite comme une promesse que l’avenir tiendra.
Extases provisoires ; — à qui attendrait mieux de la vie, s’imaginerait quelque plus haut sommet, que pourrions-nous répondre ? Non pas tant sur le versant de l’extase que sur celui du provisoire, n’insisterions-nous pas ? Ce que nous pouvons espérer de mieux, c’est-à-dire : un rayon de soleil qui déchire enfin la grisaille qui pèse sur le monde où nous avons été mis. Je pense souvent aux poèmes que j’avais écrits sous ce nom : sortes d’extases provisoires, et moins en vérité aux poèmes eux-mêmes qu’au titre qu’il m’avait semblé que je devais leur donner. Aujourd’hui, je voudrais barrer sortes du titre et ne conserver plus que les extases provisoires. Que puis-je espérer tirer de mieux du monde où je suis mis ? Luberon. Sous le ciel gris clair d’un automne orageux, dégradés rouges, jaunes, ocres de la vigne, sombre des forêts, verts et diverses ombres du paysage, un fois passée la barrière de béton infrangible qu’a dressée le progrès, l’arrière-pays provençal était sublime. Qu’il se trouve toujours quelqu’un pour justifier la destruction du monde — de Schumpeter à Dieu sait qui —, au nom de cette création de laideur, de cette création de valeur, de cette création de malheur, est un scandale si grand que personne ne semble capable d’en prendre la mesure : c’est là, devant nous, comme le bubon de quelque peste dont le noir serait trop profond pour l’offrir à notre vue, — défigurée. Il y eut quelque chose de beau, d’immense, de poignant, là, derrière, mais le souvenir s’en est estompé, et l’on ne conserve plus de ce temps reculé que les cicatrices dont nous avons fait notre horizon unique. J’essaie d’imaginer, mais c’est trop loin, devenu abstrait à force d’être abaissé. Et ne puis m’empêcher de me demander : comment se fait-il que nous n’inventions que du moins bien ? À perte de vue : files de véhicules. Seul le mistral, puissant, semble à même de racheter les péchés du temps. Rafales à 70 km/h, et plus. J’admire ce désert céleste. La vie, me dis-je, alors, ne connaît ni destruction ni création, sinon que seraient les milliers d’années de l’arbre jamais couché ? Ces années, nous ne les comprenons pas, ne comprenons qu’à peine la durée, sommes pétrifiés dans l’instant. Et je pense aux pierres volantes dont parlait mon père, hier, aux parois de verre contre lesquelles il disait devoir se protéger pour ne se pas blesser : n’est-ce pas le temps que cela, temps que nous ne saisissons pas, murés que nous sommes dans l’instant de notre existence sociale, insensible à la lenteur calcaire du temps, aux sédiments, aux couches qui s’accumulent, à l’épaisseur, et donc à la profondeur, ne croyant qu’au cahot dont nous inférons quelque chaos, traîne d’un nuage, écho d’un mirage. Parlant à d’autres êtres humains aujourd’hui (Danièle & Christian), j’ai été étonné de savoir le faire encore, d’être humain encore, d’être social encore. Serait-ce donc si simple ? Que quoi ? La vie.
La crypte de Saint Victor J’ai chaud en remontant l’avenue de Montolivet fin octobre à Marseille au numéro 130 je me souviens que vivait là Emmeline dont j’étais fou amoureux et qui m’a quitté pour un autre que j’avais trouvé laid et bête quand je l’avais rencontré mais ainsi va la vie seul aussi je me suis senti au CGD13 où mon père est hospitalisé seul avec ses délires paranoïaques et les mots qu’on met dans les bouches déjà trop pleines de tout des mots comme maladie à corps de Lewy avec syndrome parkinsonien des mots comme Clozapine ce à quoi nous invite la maladie la vieillesse et la déchéance je ne sais pas à ne pas mourir sans doute mais cela n’est pas possible dans les couloirs un homme pousse des gémissements sourds on dirait le bruit d’un moteur dont les vibrations seraient très basses m’angoissent la singularité du son émis tout autant que sa laideur et son air bête — son air de bête malade j’ai oublié le nom du garçon pour lequel Emmeline m’avait quitté mais je me souviens que j’avais été plongé dans un malheur infini qu’elle ne méritait sans doute pas mais que j’avais ressenti avec une intensité rare maudite presque immense trou noir où l’amour s’abîme en passant devant le numéro 130 de l’avenue de Montolivet j’ai souri et ce n’était pas un sourire ironique et ce n’était pas un sourire nostalgique c’était un sourire pour la vie la vie qui vibre malgré la fin de l’amour et les bêtes malades que nous deviendrons un jour j’ai regardé la cicatrice au front de mon père son allure vieillie les poils sur la peau qui partout semblaient pousser et j’ai eu mal j’ai regardé ailleurs une tourterelle picorait des olives noires à même les branches de l’arbre comment tout cela peut-il coexister ? et comment ne pas ressentir avec une profondeur meurtrie la folie de cette impossibilité ? un peu plus tard dans la crypte de saint Victor j’ai dessiné le visage de l’évêque dans la pierre et quand j’ai comparé mon image avec l’hiératique réalité j’ai vu que l’expression dessinée ne ressemblait pas à la sculptée la mienne était plus dure plus sévère ce n’était pas l’évêque que j’avais dessiné — Victor ou Dieu sait qui — mais mon visage c’était mon regard ma barbe mon nez que j’avais tracés au lieu observé ensuite je me suis assis sur un banc de la vieille église romane (tout cela je l’avais fait assis sur une marche de pierre de la crypte) et j’ai écrit mes phrases sans préméditation simplement comme elles venaient les cloches ont sonné et j’ai inspiré l’encens de mon désespoir pour oublier quelques secondes peut-être — avec un peu de chance — l’inoubliable qu’est le scandale de l’existence bêtes malades que nous deviendrons bêtes malades que nous sommes et Dieu qui a mis les voiles vers d’autres rivages où nous sommes absents silence c’est bientôt la fin après quoi Lazare revient
Étrange pays : en France, on estime à 134,7% le taux d’occupation des prisons — certains établissements atteignant le chiffre effrayant de 200% —, c’est-à-dire : 84 447 détenus pour 62 566 places, dont 5500 environ dorment sur des matelas posés à même le sol, mais c’est une personne seule sur laquelle se focalise l’attention générale, comme si ces milliers d’autres personnes — ce qu’on appelle dans le parler vernaculaire « des êtres humains » — ne comptaient tout simplement pas, n’étaient que quantité négligeable, et évidemment, dans cette phrase, il faut supprimer le « comme si », les gens ne comptent pas, ne comptent que quelques individus dont le monde social consent à ce qu’ils prennent toute la lumière, rejetant les milliers, les millions d’autres dans la pénombre, pour ne dire pas : la ténèbre. Et remarque comment tout, exactement tout le monde social obéit à cette loi. Représente-toi ce monde social composé de régions, et constate que toutes ces régions obéissent à la même loi : un petit nombre dont on cherche en vain les qualités qui leur vaudraient ce traitement exceptionnel, exceptionnellement lumineux, et une immense majorité, qui dans la plupart des cas n’est ni meilleure ni pire que les premiers, rejetée dans le noir. Il n’était pas encore huit heures et demi, ce matin, quand je suis allé courir, des Catalans jusqu’à cette jetée que j’aime tant au bout de la digue de béton, juste avant l’embouchure de l’Huveaune. Pourtant, purement artificielle, cette zone n’est pas particulièrement agréable, mais elle a quelque chose — qui tient sans doute à son côté brutaliste — qui m’a toujours fasciné, étendue quasi désertique protégée de la mer par une frêle frontière de béton qui prend l’eau de toutes parts. Il y avait un pêcheur, ce matin, à cet endroit-là de la jetée inondée. J’ai photographié ce que je voyais. Je me suis approché de la rive. Je lui ai dit bonjour. J’ai photographié ce que je voyais. J’ai fait demi-tour. J’ai photographié ce que je voyais, et puis j’ai repris mon chemin en courant jusqu’aux Catalans d’où j’étais parti. J’ai enlevé mes chaussures de course et j’ai fait quelques pas dans l’eau, battu par les vagues. L’après-midi, je suis allé aux urgences où mon père devait passer des examens après la chute qu’il a faite, m’a-t-on dit, le matin, mais on ne m’a pas laissé le voir. J’ai ressenti cette absurdité comme un choc violent — toute l’absurdité de la situation, pas simplement la rigidité imbécile de l’administration — et, dans la touffeur du métro, j’ai cru que j’allais perdre connaissance. De retour aux Catalans, Daphné — que cette situation, tout comme son père, emplie d’une tristesse désemparée — jouait dans les vagues avec les amis qu’elle venait de se faire sur place. Sur le chemin du retour, je m’étais arrêté à Saint Victor, assis sur un banc, la tête pesant lourdement sur la main droite accoudée. J’ai ressenti un profond sentiment de dégoût en voyant ce groupe de touristes indifférents à ma peine. Quoi de plus logique, pourtant, — quoi de plus normal, en tout cas ? Mes genoux me faisaient mal, mais j’ai continué de marcher. Jusqu’à ce que je n’en puisse plus. Et me voici, et mes phrases impuissantes.
Livre d’heures d’un purgatoire mécanique. Qui sera notre Virgile ? Paradis = zéro. Personne à l’étage. Après la pluie, la Provence est un désert. Au pied du Mont Ventoux, Pétrarque est le nom qu’un élu illettré aura donné à une aire d’autoroute, une déviation sans nulle indication d’itinéraire bis, un chemin sans retour, une voie où l’on avance à l’aveugle, les yeux rivés sur le néant. Villes bafouées, passés sans souvenirs, mémoires humiliées, centres gérontologiques, foyers d’accueil, avenirs moqués. Exils en la terre crainte. Tyrannie de la lâcheté. Comment s’appelait-il ? Qui ? Ne te souviens-tu pas ? Mais si, on aurait dit le nom d’une pizza. Ou d’un joueur de foot, je ne sais pas. Ah oui, Dante, c’est ça. Déjà, l’intelligence artificielle a révélé sa vraie dimension politique : proposer aux humains désemparés des contenus pour adultes. Comment se fait-il, alors, que nous ayons l’air sans cesse plus puéril ? Comme si, à mesure que l’espérance de vie augmentait, nous nous empêtrions dans une sorte d’enfance éternelle, laquelle, dès lors, n’a plus rien à voir ni avec l’enfance humaine ni avec l’enfance de l’art, mais avec une sorte de béatitude sans au-delà, sans cesse recommencée, chaque jour semblant renouveler l’éternité pour toujours. Dans l’habitacle du véhicule, à aucun moment, je ne me sens en sécurité. Au contraire, et surtout quand je ne suis pas au volant, je me crispe, serre les mousses plastiques du siège entre mes doigts violacés, me détournant de la route, tâchant de ne pas voir la violence du danger, l’imminence de la mort, son évidence. Quand il m’arrive de croiser le regard d’autres automobilistes, ou plutôt des passagers, prisonniers comme moi de la carcasse, je suis terrifié, pris d’angoisses inconcevables. Globules vides, cellules où l’on nous tient enfermés, au nom de la liberté, telles sont nos voitures. Fort heureusement, toutes les ombres passent, comme les automobiles : en excès de vitesse. La mort est en promotion sur l’étal du supermarché. Et la vérité, une ligne de code dans l’immense programme de nos vies insensées. Tout cela ne veut rien dire, et nous ne faisons même pas semblant. Nous fonçons sur l’autoroute du désespoir, l’autoroute du dérisoire ; il n’y a pas de but au voyage, pas de retour au pays, pas de chez-soi, rien que d’immenses et destructrices migrations : partout, tout le temps, toujours plus de gens. La vérité, je le pourrais le cacher, c’est vrai, je pourrais faire semblant, mais ce n’est pas dans ce dessein que j’écris, la vérité, c’est que tout cela me fait peur : je veux voir la réalité telle qu’elle est, mais la réalité me fait peur. Qui sommes-nous pour consentir à vivre ainsi ? Et comment se fait-il que personne ne se pose la question ? Ne s’arrête, ne tire le frein à main ? Vampires dans les barils de pétrole, — le diable est une machine folle Et folles, toutes les machines le sont.
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