91025

Impossible d’échapper à la signification. Pourtant, il m’arrive de vouloir être un chat, quand il s’endort dans un rayon de soleil, et pour qui le monde n’est pas une question, une étrange préoccupation, mais un ronronnement, léger, paisible, tout d’oubli. Ce désir d’oublier la signification, de souhaiter qu’elle n’occupe pas mon esprit, est tout naturel, je crois. Et, encore qu’il soit honni, j’emploie ce mot à dessein. Ne nous manque-t-il pas un concept de nature ? Laquelle, par ce dernier, ne serait considérée ni comme une extériorité ni comme une fragilité à protéger, plutôt comme la profondeur de nous-mêmes à explorer, comprenant la distinction intérieur / extérieur non comme l’écartement de deux règnes ontologiques incompatibles, mais comme une circulation, un mouvement, une dynamique. L’intérieur, ce n’est pas ce qui est inaccessible à l’extérieur, et inversement, mais ce que je peux souhaiter garder pour moi, tenir secret, laisser mûrir, que sais-je encore, et inversement, ce qui m’arrive, la traversée, la perspective d’une extase. Mais sans doute faudrait-il un autre mot que celui de nature (tout comme il faudrait un autre mot que celui de culture) tant il semble que l’histoire dont ils sont chargés ne puisse que nous induire en erreur. Cet après-midi, j’ai relu le premier petit chantier. Ensuite, j’ai essayé de faire un dessin, mais ce que je faisais m’a paru si mauvais que j’y ai renoncé. Comme je veux que chaque exemplaire imprimé possède quelque chose d’unique, à la place du dessin, une photographie instantanée (sans double, donc) prendra possession de la dernière page laissée blanche. Ce que j’ai lu m’a étonné : quand j’ai écrit ce texte, j’avais l’impression que des morceaux se succédaient les uns aux autres sans grande cohérence, et pourtant, en relisant tout cela à haute voix, la logique m’est apparue clairement, les éléments s’enchaînant les uns à la suite des autres, même quand il semblait qu’il y avait une rupture, avec une grande rigueur. Une rigueur et une logique qui n’ont rien de démonstratif, au sens où l’on entend l’administration de la preuve, mais justement, c’était peut-être cela : une logique qui ne soit pas administrative, qui ne fasse pas des régiments, des compartiments, des classes, qui soit ouverte aux accidents, aux vibrations, aux glissements de terrain comme aux glissements de sens, et cela aussi, il me semble (le phénomène, décidément) que c’est un aspect du sens que l’on pourrait donner à un mot qui viendrait remplacer ceux de nature et de culture, pour nous conduire ailleurs. Mais, comme pour la photographie, peut-être faut-il laisser la page blanche.

81025

Les mains vides. — Possible variation sur le repos dans la chambre de Pascal. Il faut toujours être occupé à quelque chose. Remuer les doigts, s’agiter, être accaparé, ne pas avoir le temps de penser. (Dépenser, — le contraire de penser.) Qui sait si ce n’est pas avant tout dans ce but — ne plus penser — que l’être humain a inventé le premier outil ? Et non pas pour transformer le monde, mais simplement pour ne pas regarder le monde tel qu’il est, ne pas voir les choses, ne pas voir la réalité, ne rien voir du tout. Après avoir transformé le monde, on voudrait revenir en arrière, lui donner la forme qu’on suppose qu’il devait avoir, à l’origine, c’est-à-dire : quand il n’y avait pas d’êtres humains sur terre. Mais comment savoir comment c’était ? La terre était-elle vraiment un plus bel endroit quand il n’y avait que des bactéries, quand des dinosaures la peuplaient ? Et, si nous devions disparaître demain, qui nous dit que des formes de vie meilleures que nous prendraient effectivement le relais ? Et meilleures au regard de quels critères ? Sur quels critères nous fondons-nous pour affirmer que, sans nous, le monde serait meilleur ? Sur quels critères sinon nos propres critères ? Des critères humains nous disent qu’un monde sans humains serait un monde meilleur. Cela ne nous mène nulle part, on le voit bien. Nous ne supportons pas d’avoir les mains vides, il faut toujours nous occuper à quelque chose, il faut toujours que nous ayons quelque chose entre les mains, que nous le manipulions, que nous l’utilisions en vue de faire quelque chose. Mais, ce n’est pas vrai : nous ne faisons rien. On vit plus longtemps, mais à quoi bon ? L’illusion du progrès nous fait accroire à sa nécessité. Outil. Le but ultime est ailleurs : ne pas penser, ne penser à rien, s’oublier, se déprendre de la conscience de soi, se déprendre de la conscience du monde, ne plus exister, ou du moins ne plus se sentir exister, ne plus être, ou du moins ne plus se sentir être, ne plus rien sentir du tout. Atteindre à une forme de vie qui abolisse la frontière entre la vie et la mort, peut-être. Peut-être pas. Les mains pleines pour ne pas ouvrir les yeux, les sens. Et, souvent, c’est vrai, on se le demande, qui le voudrait, s’ouvrir au monde, le pourrait-il seulement ? C’est l’histoire du vacarme. Et ne crois pas qu’il ne serve à rien, qu’il soit une sorte d’anomalie, un effet indésirable du progrès, tant s’en faut : il faut occuper le terrain, t’occuper les mains. Car, plus il y a de bruit, et moins tu as envie d’écouter, et moins tu as envie de penser. C’est toujours la même chose, pourtant, le monde social. Tout recommence. Tout revient au même. De progrès, outre l’illusion de l’avancée technique, il n’y en a guère. On vit plus longtemps, mais est-on moins terrifié par la perspective de la mort ? Le même. Qui, le reconnaissant, ne s’en trouve plongé dans le plus profond ennui ? Sais-tu qui ? La majorité ; la majorité qui existe, occupe le terrain, s’occupe les mains, t’occupe. C’est terrifiant de la voir à l’œuvre. Vraiment, il y a de quoi avoir peur. Milliards de phénomènes. Mais, ce sont peut-être des idées d’Occidental que j’ai là. Tardif, cela me rassure. Et puis, la Méditerranée, fort heureusement, ce n’est pas l’Occident. Paris, oui. Mais, si je m’y trouve, c’est un peu par hasard. Je ne dirai pas : contre ma volonté, mais pas totalement selon ma volonté non plus. Et puis, mes pensées ne sont pas tournées vers ici (j’entends : vers Paris), mais ailleurs, et plus loin, cet horizon méridional, qui est de tous les temps. « Jaufres Rudels de Blaia si fo mout gentils hom, dit le début de la vida de Jaufré Rudel, princes de Blaia. Et enamoret se de la comtessa de Tripol, ses vezer, per lo ben qu’el n’auzi dire als pelerins que venguen d’Antiocha. » Tout un poème, ne trouves-tu pas ?

71025

Excès de sensibilité ? Peut-être. Mais qu’y puis-je ? Vaudrait-il mieux un défaut de sensibilité ? Ne sommes-nous pas déjà tous anesthésiés, incapables de sentir sans la médiation du monde social, lequel nous dit que croire, que penser, qu’éprouver, que vivre, qu’aimer, qu’admirer, que faire ? À un moment de la matinée (avant d’aller courir, je crois), j’ai ressenti une sorte de bien-être absolu, cela a duré quelques instants, à peine, la perception de ce sentiment, mais je crois que le sentiment même ne m’a pas quitté pendant un temps assez long (relativement à la journée), comme une lumineuse éclaircie, et durable. Ensuite, tout s’est effondré. Et je me suis senti extrêmement mal. En début d’après-midi, je suis sorti marcher et essayer de ne pas m’enfoncer dans la noirceur en demeurant enfermé chez moi et, si je ne suis pas certain que cela m’ait effectivement permis de dissiper la pénombre, au moins, ai-je écrit un poème. Que j’ai noté dans mon petit carnet au bison noir, assis sur un banc, dans le cimetière qui se trouve non loin de la maison. À ce moment-là, mon frère m’a appelé pour la deuxième fois de la journée — il y a quelques mois à peine, nous ne nous étions plus parlé depuis près de cinq ans — et m’a annoncé que, d’après les médecins qui lui ont fait passé un scanner, mon père a fait un AVC, probablement cet été, ce qui expliquerait le déclin brutal de ces facultés. Cela n’a rien de rassurant (pour de nombreuses raisons, et notamment : comment se fait-il que nous ne nous en soyons pas aperçus ? comment se fait-il que les médecins qui l’ont examiné cet été aux urgences, et lui ont notamment fait passer un scanner, ne s’en soient pas aperçus ?), mais c’est déjà une première explication, une forme d’explication du moins, qui ne guérit pas, ne soigne rien, mais apporte un peu de clarté. De toute façon, on ne guérit pas, le temps passe et l’on meurt, c’est tout. Chaque fois, je ne puis m’empêcher de penser que je ne veux pas finir comme cela, dans cette déchéance, et ce qui m’angoisse le plus, c’est que je ne m’en rendrai peut-être même pas compte, que je ne serai peut-être pas en mesure de dire que je veux en finir avec la vie, et encore moins d’en finir moi-même avec la vie, ou bien pire encore que je m’accrocherai à ce qu’il me restera de vie parce que c’est ce que la plupart des êtres humains font, ont toujours fait, et feront toujours : s’accrocher au peu qu’ils ont de vie, si débile ce peu soit-il. Mais, bien que sachant cela, je ne puis m’empêcher de me dire (et d’y croire) : Si je ne pouvais plus écrire, à quoi bon continuerais-je à vivre ? cela n’aurait plus aucune signification ; la vie n’aurait plus aucune signification. Alors, la question du sens de la vie, l’interrogation qui porte sur la signification de l’existence, que l’être humain occidental tardif traite avec le plus grand des mépris depuis des décennies, cette question cesse de sembler absurde, et devient au contraire la question la plus importante qui soit, ultime, dirais-je, si je croyais que c’était le mot qui convenait. À quoi bon vivre ? est une question qui doit nous terrifier, une question qu’il ne faut pas aborder en soi, comme une chose abstraite, ou du point de l’espèce dans son rapport avec les autres espèces, son écosystème, ou que sais-je encore,  comme une chose générale, façons d’aborder la question qui retardent toujours un peu plus son examen réel, charnel, mais pour soi : À quoi bon vivre sa vie ? Et pas n’importe quelle vie, pas n’importe qui : À quoi bon vivre cette vie-ci que je vis, cette vie qu’il m’est donné de vivre ? À quoi bon la vivre jusqu’au bout ? Et quel est-il, ce bout ? Parle-t-il de cela, ton poème ? Non, il parle de la mer. La mer, qui est si loin, si loin de moi, pourtant.

61025

Sentiment : qui devrait se cacher se montre, et réciproquement. Mais sur quoi est-ce que je fonde ce sentiment ? Un sentiment doit-il se fonder sur quelque chose ? C’est quelque chose qui se dégage, une émanation, ce qui ne signifie pas « faux » ni « illusoire », mais qui se tient à la frontière de la raison et d’autre chose, qui capte peut-être des ondes qui autrement ne se peuvent même pas percevoir. Quand je vois passer sous mes fenêtres ces cortèges officiels (motards en uniforme et non, véhicule à gyrophares, etc.) toutes sirènes hurlantes, malgré le bruit assommant que les formes de (non-)vie de ce genre — négligeables, sinon nuisibles — s’entêtent à faire pour se prouver à elles-mêmes la nécessité de leur existence — nécessité que, nécessairement, leur existence ne possède pas —, je ne puis m’empêcher de penser au ridicule de la situation, à la singerie du pouvoir, lequel n’est qu’un fantasme mortifère : partout, on nous dit que cela va mal et de plus en plus mal et moi, quand je vois ces gens importants, je ne puis m’empêcher de penser que ce ne sont que des bouffons qui ne savent même pas le métier. Même impression avec le chanteur : chaque fois qu’il apparaît à l’écran (sans que je comprenne jamais comment, mais ainsi fonctionne le monde social : on est forcé), il me semble que c’est une parodie et puis, je me souviens, qu’il existe vraiment, qu’il est réel, que c’est lui, que des gens l’admirent, qu’il a du succès, que c’est une voix qui compte. Alors, oui, comme toujours, l’objection rôde : « Et si c’était toi qui te trompais, Jérôme », et gna gna gna gna gna, si la majorité a raison, c’est que tu as forcément tort, quelle humiliation, mon Dieu, quelle humiliation. Cet après-midi, j’ai traduit la vida de Guilhem de Peitieu, alias Guillaume VII de Poitiers, alias Guillaume IX d’Aquitaine, et c’était comme une grande respiration dans la bêtise du monde. Et ma fascination pour cette langue, l’ancien provençal. Je voudrais faire quelque chose avec cela, mais — contrairement à mon habitude —, il me faut avancer avec lenteur, circonspection (emploie-t-on encore ce genre de vocabulaire ?) pour ne pas prendre le risque de faire et dire n’importe quoi.

51025

La lecture du journal, qui est la mise à l’écrit de l’Occident nouveau, suscite en moi le désir d’une fin prochaine de l’Occident, ou plutôt de la disparition prochaine de toutes les Occidentales et de tous les Occidentaux qui peuplent notre petit monde. Comment peut-on répandre ainsi ses états d’âme sans la moindre vergogne, mais avec la conviction, bien au contraire, que chacun d’eux est essentiel, que son expression est éminemment vitale, et qu’il faut surtout ne jamais rien garder pour soi, ne jamais entretenir la moindre relation critique avec ses propres contenus de conscience, ne jamais douter de ses capacités à y accéder sans erreur, sans mensonge, quand même nous ne ferions en réalité que cela : nous tromper, nous mentir ? Je tâche de trouver une consolation : ce journal n’est-il pas la négation du journal ? Mais est-ce bien sincère ? Est-ce bien sérieux ? J’en doute, mais j’ai ressenti comme une sorte de choc, ce matin, ou hier au soir, je ne sais plus, tous les jours, peut-être — mais alors pourquoi le lis-je encore ? il faut connaître l’ennemi ; balivernes —, comme si, tombé tout au fond de l’abîme de la nullité, du désintérêt le plus total, je rebondissais soudain comme une balle, et remontais en retour bien plus haut que là d’où j’étais parti. Et qu’ai-je fait tout là-haut ? Eh bien, la seule chose qu’il nous soit donnée de faire : je me suis affaissé, lourdement, mollement, bêtement. Je dirais bien à présent que c’est pour fabriquer comme une sorte d’antidote à ce dégoûtant sentiment que j’ai copié les deux premiers poèmes des Bonnes Mères dont je t’avais déjà parlé, mais justement, je n’ai pas envie de te tromper, je n’ai pas envie de te mentir parce que je n’ai pas envie de me mentir, je n’ai pas envie de me tromper. Même si les motifs de la venue ne sont pas des plus réjouissants (nous devions aller passer les vacances de la Toussaint à Daoulas, comme nous en avions très envie, mais l’état de santé de mon père a choisi pour nous cette autre destination), je suis heureux de revenir à Marseille. En effet, la vérité est simple : j’ai besoin de la Méditerranée, de sa lumière, de son atmosphère, il ne m’est pas possible de vivre sans. 

Bonnes Mères, 2.

Boulevard Bompard, rue Rigaud, traverse Flotte, chemin du Vallon de l’Oriol, boulevard Amédée Autran, chemin du Roucas Blanc, impasse Blanc, un chemin sans nom, montée du Commandant René Valentin. Jeudi 21.8.2025. 26°C. Vent. Nuages. Cirrus et altocumulus. Ciel bleu teinté de blanc pur.

Sans fin la terre de nos misères
des yeux je cherche une raison d’espérer
ou d’exister
le regard s’égare dans le bleu de la mer
tout est synonyme.

Bonnes Mères, 1.

Sans lieu ni date ni rien.

De la pointe à la pointe
milieu
la mer est un miroir
du sud de l’Europe à l’Afrique du nord
dit-on
deux églises s’appellent et se répondent
comme deux sœurs (jumelles)
que je n’ai jamais eues
là-bas
sur cette terre où mon père est né
et où je n’ai pas vécu
et ce phocéen ici qui m’a fait grandir
Notre Dame de l’Afrique
Priez pour nous et pour les musulmans
il y a une mère bonne pour chacune de nos douleurs.

41025

Ontologique. — Une porte fermée n’est-elle pas bien plus ouverte qu’une porte ouverte ? Paradoxe ? Peut-être. Mais ne regrette-t-on pas, après qu’on l’a ouverte, tout le mystère qui se trouvait derrière la porte quand elle était encore fermée, l’immensité des possibles qu’elle dissimulait et qu’un mouvement du poignet sur la poignée suffirait à révéler, bientôt, à découvrir ? Une fois ouverte, la porte, ne cachant plus rien, aura livré son ultime secret, souvent bien décevant : ah, l’infini, ce n’était donc que cela. Oh, bien sûr, le mystère ne fonctionne qu’une fois, par la grâce de l’ignorance : il faut qu’on n’ait jamais ouvert la porte pour qu’elle l’évoque, jamais ouvert la porte pour qu’elle excite à ce point l’imagination. Ou alors, il faut une imagination bien originale, laquelle s’abstrait de la porte singulière pour envisager quelque chose comme la porte en soi, laquelle abstrait de cette porte-là la portée universelle de l’ouverture : quand tout est fermé, que l’on veuille entrer ou sortir, rien n’est possible, on ne peut que se sentir enfermé, étouffer, quelque chose sent le renfermé, si seulement on pouvait ouvrir la porte, laisser un peu d’air frais entrer, on se sentirait mieux, n’est-ce pas ? Mais peu importe, à vrai dire, dans quel sens on veut tenir les portes fermées, que l’on veuille empêcher d’entrer, que l’on veuille empêcher de sortir, c’est toujours la même obsession de la clôture : si le loquet est assez solide, s’imagine-t-on, le monde sera sauvé. Mais comment peut-on croire que, à l’entrée ou bien à la sortie, la fermeture sauve quoi que ce soit ? On voit ici tout le poids de l’état d’esprit sur l’ontologie dont chacune comporte son interdit. Une ontologie, en effet, c’est avant tout quelque chose dont on dit que ce n’est pas, que cela n’a pas d’être. Une ontologie, c’est d’abord une prise de position sur le non-être. Avant tout, l’être est du non-non-être. Dans les ontologies minimalistes, cela se voit au premier coup d’œil, c’est d’ailleurs leur but : que presque rien ne soit. Mais, les ontologies maximalistes, elles non plus, n’échappent pas à cette règle. Ainsi, dans l’ontologie pourtant populeuse des idées platoniciennes, la boue, l’ordure, le poil n’ont-ils point d’idée, c’est-à-dire : n’ont pas d’être. La barbe de Platon est ainsi bien mal nommée, qui n’a pas d’essence ; mais voilà qui est hors du sujet. C’est pour des raisons esthétiques que Socrate, in fine, interrogé par Parménide au sujet de la participation de ces viles choses que sont les poils, ou les cheveux, l’ordure et la boue aux idées, lui oppose un refus définitif. Et puis, perdre son temps à penser à cela, c’est trop bête, ajoute-t-il, et on le sent un peu confus. Il préfère retourner dans son refuge (le pays des idées) ; là, la porte est bien fermée à clef (Parménide, circa 130c). L’ontologie, comme tout système, est une entreprise de rationalisation du rejet, du refus, de l’exclusion. En dernière instance, certaines choses ne méritent pas d’être. Il faut les éliminer. La porte n’est pas fermée — en tant que porte,  en vérité, une porte n’est jamais ni fermée ni ouverte, elle est toujours à la fois et fermée et ouverte, même si le temps semble nous indiquer le contraire, elle implique toujours son contraire : la fermeture est impliquée dans l’ouverture et, inversement, l’ouverture dans la fermeture, c’est le contraire qui rend possible son contraire —, nuance : il la faut fermer. Et la tenir fermement. Interdiction, élimination, ce sont deux manières de dire le même procès qui est fait à l’existence du point de vue de l’essence : si tout existe, tout ne mérite pas de l’être. Entendre : tout ne mérite pas l’être, tout ne mérite pas d’en avoir, de l’être. Minimaliste ou maximaliste, l’ontologie n’a rien à voir avec la réalité, dont elle n’a que faire, elle ne se préoccupe jamais que de son idée fixe, que de son état d’esprit : il y a des choses qui sont mais qui ne méritent pas de l’être. Il faut les juger, leur interdire l’essence afin de les détruire. En tant qu’ultime instance, toute ontologie est une entreprise de destruction. Toute ontologie est une politique du non-être.

31025

Pas de pause. J’entends : on ne peut pas se dispenser de vivre durant deux ou trois heures de temps à autre, une journée, quelques jours, alors on traîne cette encombrante carcasse qu’on appelle “la personne” dans l’espoir d’en faire quelque chose, de parvenir à dépasser l’état déplorable d’abattement, de déréliction dans lequel on se trouve, mais cela n’advient jamais, et pourquoi ? Eh bien sans doute parce que cette question absurde, qui commence par pourquoi ? A-t-on jamais trouvé une réponse à une question commençant par pourquoi ? Bien sûr que non. J’ai passé une partie de la journée à constituer un dossier de bourse pour mon catalogue des tombes, lequel ne s’appelle plus désormais comme cela, mais catalogue des profondeurs, titre qui, je l’espère, ne sera pas définitif, mais il faut bien nommer les choses (même si j’aime bien des profondeurs). J’ai écrit à Rodhlann, avec qui j’avais déjà parlé du projet, et il m’a assuré de son soutien, malgré le virus, ce qui m’a fait du bien, je crois, non pas de savoir qu’il publiera l’ouvrage si jamais je devais parvenir à le terminer, mais qu’il est là, qu’il m’écoute, que ce que je lui dis a du sens pour lui, qu’il s’y retrouve, qu’il y trouve quelque chose qui s’adresse à lui. Pour qui écrit-on, c’est vrai, sinon des gens dont on se sent proche ? Il me demande pourquoi je ne cherche pas un autre éditeur, un qui pourrait m’offrir l’exposition que je mérite, me dit-il, mais est-ce vraiment ce dont j’ai besoin ? Je n’en suis pas certain. J’ai besoin de chair humaine, ai-je envie de dire, non par goût cannibale, même si l’on pourrait se demander si toutes les relations que nous avons les uns avec les autres ne sont pas fondamentalement cannibales, mais parce que c’est l’amitié qui compte avant tout, que nous puissions nous parler, nous comprendre, entendre les désaccords, et tout ce qui forme une vie humaine. Et ce n’est pas quelque chose que je dis pour me consoler de n’avoir pas de succès, mais parce que c’est vraiment ce que je ressens. Qui peut vouloir vendre son âme pour quelques euros de plus et cinq minutes de célébrité ? Et qui, y consentant, serait assez la dupe de soi pour s’illusionner quant à son intégrité ? Mirages, tout cela. Mieux vaut se concentrer sur ce qui importe vraiment : écrire.

21025

And doom goes with her in walking, étais-je en train de lire quand la manifestation est passée sous mes fenêtres, rendant impossible par le vacarme qu’elle faisait toute forme de concentration. Pourtant, il n’y avait pas grand-monde sur le boulevard, les rangs des manifestants étaient clairsemés, il me semble que c’est ainsi que l’on dit, et l’on avait du mal à savoir, en vérité, pourquoi tous ces gens qui étaient là étaient là, ce qu’ils avaient en commun, à part leur mécontentement vociférant. Est-ce que cela fait un programme politique, le mécontentement ? Il est probable que non, mais cela fait du bruit, oui, et c’est peut-être suffisant, après tout. Ou tout ce que l’on peut faire, plus certainement, pour avoir le sentiment d’exister. Qui vit à une époque comme la nôtre peut-il espérer autre chose ? Ce qui signifie aussi : avec la conscience des drames, des massacres auxquels les expériences collectives ont donné lieu au cours des siècles passés. L’auteur du poème que j’essayais de lire, plus mal que bien, n’en est-il pas l’expression, à sa façon ? Hang it all, Robert Browning, commence le poème, there can be but the one Sordello. Après quoi, il est question d’Hélène de Troie (And doom goes with her in walking), de Dionysos en bateau pour Naxos, et puis je ne sais plus quoi, je ne parvins plus à me concentrer. Au milieu de tout cela, il a été question de mon père, aussi. Et tout est devenu si confus que j’ai perdu toute force, toute envie, toute énergie, j’ai fermé le livre, regardé quelques instants encore les lettres capitales de sa couverture, et n’ai plus rien voulu, que le silence, et la nuit — noire — qui, comme le silence, ne viendrait pas, ne viendra plus jamais, ou alors ce sera la fin. Tout m’angoisse en ce moment, c’est épuisant. Je cherche un peu de détermination où je la peux trouver, mais tout semble m’échapper. À mesure que la manifestation passait sous mes fenêtres, j’ai noté quelques slogans. Et puis, j’ai pris quelques photographies, aussi. Mais j’ai tout effacé. Si peu de signification me semblait avoir ce à quoi j’assistais contre mon gré. Et puis, je ne lis pas Pound ébloui d’admiration. Le compagnon qui avance à mes côtés (qui l’est bien plus que je ne le suis, admiratif) ne manque jamais de souligner les erreurs de traduction qu’il commet. Et je sais dans quoi l’auteur s’est abîmé, je sais la bassesse, la laideur, la méchanceté qui furent les siennes, et l’humiliation dont il fut aussi — par vengeance, en quelque sorte — la victime. Et son ridicule. Dans l’un des poèmes auxquels je travaille, je décris ce ridicule, lequel me semble indissociable des expériences collectives dont je parlais à l’instant : certes, il y a la violence, certes, il y a la mort, certes, il y a l’utopie, mais il y a aussi la bêtise, laquelle ne peut pas être négligée, ne doit pas l’être, mais fait au contraire partie intégrante de ces expériences. Mais cela, je l’ai déjà dit, et mieux, je crois (17225). Ce que je cherche, c’est ma version de la Méditerranée, qui englobera tout ce que je veux dire. Car, ce qui est né dans ce bassin, il y a quelques milliers d’années, ne peut pas mourir, il ne faut pas le laisser mourir. Mais encore faut-il le dire.