191025

Chairs. — La poéprêtresse dit des mots comme « bourgeois », elle dit des mots comme « réactionnaire », mais elle ne dit pas des mots comme « progressiste », ce ne doit plus être suffisamment à la mode révolutionnaire, plus personne ne croit au progrès à part les milliardaires, quand même ce serait le progrès pourtant qui aurait inventé la guillotine, et je ne me demande pas comment on peut penser avec des concepts pareils, je sais bien qu’on ne peut pas penser avec des concepts pareils, qu’on ne peut rien penser en dehors de soi, en dehors du passé d’où ces mots proviennent, du passé où ils nous enferment, qu’on ne peut penser que des pensées qui ont déjà été pensées, des pensées dont on pense qu’elles sont nos propres pensées, mais à tort, ces pensées ne sont pas des pensées propres, ces pensées ne sont pas des pensées personnelles, ces pensées sont des pensées toutes prêtes, des pensées toutes faites, des réflexes, en vérité, du prépensé, du prêt-à-penser, qui nous dispense de penser. Je me suis toujours demandé ce que Jean-Pierre Cometti pouvait bien trouver à la poéprêtresse, mais tant d’aspects m’échappent sans doute totalement ; je ne sais pas tout de sa vie, je ne sais presque rien de sa vie et, en vérité, je ne cherche pas à savoir grand-chose de sa vie. Rodhlann m’a suggéré une sorte d’enquête philosophique à son sujet. Et c’est vrai que l’enquête philosophique n’est pas une enquête biographique, mais peut-être que je voudrais qu’il soit une branche de l’olivier et non pas l’arbre dans sa totalité. Je ne suis pas certain de ce que cette dernière phrase veut dire. (En tout cas, il y a l’idée que le réalisme ne doit pas l’emporter. In fine, il faut que ce soit le triomphe de la fiction, c’est-à-dire du déplacement. Il doit être possible de changer de sujet.) Tant pis, je la laisse telle qu’elle est. En revanche, je suis certain du raidissement que les mots de la poéprêtresse disent, de ce à quoi ils nous contraignent, et cette logique du camp qu’il faut choisir me semble mortifère, non parce que le camp opposé serait meilleur, parce qu’il vaudrait mieux que le camp dans lequel on s’oppose à lui, mais parce que lui aussi, il a choisi son camp. En fait, plus la pensée occidentale prétend rompre ou avoir rompu avec les frontières et plus elle invente, impose de frontières, s’invente et s’impose des frontières, qui ne correspondent pas à la géographie administrative du globe, mais à une géographie mentale bien plus dure en réalité parce que son abstraction rend les frontières infranchissables : on ne traverse pas les frontières mentales, on s’y cantonne, on s’y enferme, et la vie même doit être politique parce qu’il faut que tout obéisse aux principes de cette géographique mentale, il faut que tout se tienne dans les frontières que dessine la géographie mentale, tout ce qui déborde ces frontières doit être condamné à mort. Dans mon utopie transportable, il y a aussi l’idée de la traversée — la traversée de la mer, la traversée du paysage — qui n’est pas réductible au franchissement, parce que la traversée constitue ce qu’elle traverse en le traversant, même sans laisser de traces matérielles — et il est souhaitable de laisser le moins de traces possibles de notre passage —, la traversée est transformation, métamorphose. Demain, nous prendrons la route pour Marseille. Ce qui m’emplit de joie et me déprime. Je n’ai pas vu mon père depuis cet été (c’est mon frère qui s’est occupé de tout) et, si je sais à peu près dans quel état je vais le trouver, le savoir et le voir ne sont pas identiques. Daphné s’inquiétait de savoir ce qui allait advenir de l’appartement de son grand-père, tant il est vrai que nos sentiments s’attachent à des lieux spécifiques, précis, situés dans l’espace, concrets, habitables. La mer, et tout ce qu’elle enveloppe, et tout ce qui l’enveloppe, ou plutôt, devrais-je dire, cette mer, cette mer me manque tellement : c’est un manque physique, pas simplement intellectuel, tout comme mes pensées, quand elles se tournent vers la Méditerranée, ne sont pas purement intellectuelles, elles sont incarnées. Mieux : elles sont charnelles.

181025

Au creux. — N’ayant pas eu de pensées dignes de ce nom — et par « pensée digne de ce nom », j’entends un pensée que je puisse écrire, qui mérite de l’être —, j’ai bien peur que ce journal soit un peu vide. Ce qui serait une bonne raison de ne pas l’écrire, de ne pas écrire, aujourd’hui. Mais, si je n’écrivais pas, si je ne l’écrivais pas, ce serait ma vie qui serait vide, aujourd’hui, et cela, je ne le souhaite pas, je ne souhaite pas ajouter au vide des pensées le vide de la vie, non, ce ne serait pas supportable, je crois. Ne fais-je donc que cela, penser, dans la vie ? Pas tout à fait, non, mais il est vrai que, bien souvent, c’est tout ce qui me semble digne d’intérêt, le reste paraissant bien fade quand on le compare à une idée qui éclaircit. Il y a les faits et gestes, évidemment, même si, compte tenu de ma vie sociale restreinte, ils sont moins luxuriants qu’ils ne pourraient l’être chez d’autres, qui font des choses, vont à des événements, voient des gens, tout ce qui remplit une existence, même si, un jour ou l’autre, on se demande si elle n’est pas parfaitement vaine, toute vide au-dedans malgré tout ce qu’il en paraît au-dehors. Je suppose, en tout cas. Dans mon utopie transportable — et par « utopie transportable », j’entends ce genre d’idée que l’on se fait de la vie idéale qui ne tient qu’à soi, qui n’implique personne d’autre, qui est absolument autonome, totalement irréaliste, peut-être (toutes les utopies ne le sont-elles pas ?), mais entièrement singulière —, il y a plus de paysages que de gens, plus d’espace que de présences, plus d’horizons que de salons. Et ce n’est pas une question de goût, c’est une question de perspective sur la vie : la vie manque de vide. Alors, la pensée semble se retourner sur elle-même, comme on le ferait d’un gant ou d’un vêtement, mais qui serait parfaitement réversible, qui n’aurait pas de bon endroit, pour ainsi dire (souvent, les vêtements réversibles semblent plus faits pour être portés d’un côté que de l’autre, ou alors il y a un côté qui nous plaît plus que l’autre, et c’est lui l’endroit, le bon endroit, l’autre devenant l’envers, du fait de cette préférence, mais ce n’est pas une philosophie du vêtement, passons) : n’as-tu pas dit pour commencer que la vie était vide, te semblait, pourrait te sembler vide, si, etc., je ne me souviens plus vraiment ? Et alors ? Eh bien, ne trouves-tu pas cela contradictoire ? Oui, peut-être, mais je me répète : et alors ? Et puis, en fait, non, contradictoire, je ne crois pas que ce le soit. Parmi les habitants qui peuplent mon esprit se trouvent des images, et il faut que je m’y fie. Je voudrais pouvoir m’y fier pleinement, les suivre à la lettre, aller là où elles me guident, là où elles m’orientent, ce serait la plus totale des libertés, ce serait ce qui ressemblerait avec le plus de précision, de justesse à la vie rêvée (quelque chose comme l’utopie transportable de tout à l’heure, peut-être). Mais, ne le faisant pas, ne m’en remettant pas entièrement à elles, je n’ai pas l’impression de vivre faute de mieux, non je dirais simplement que je ne suis pas seul au monde. Et cela, aussi, me réjouit. Sinon, ce ne serait pas une vie.

171025

Tornare a casa. — « L’île de Calypso se situe dans un espace géographique qu’il paraît bien vain de vouloir faire coïncider avec la géographie méditerranéenne », note Philippe Jaccottet à propos des vers 55 et suivants du chant V de l’Odyssée. Et sa position s’oppose diamétralement à celle de Victor Bérard, autre traducteur célèbre de l’Odyssée, qui a consacré plusieurs volumes à la géographique homérique des aventures d’Ulysse (Les Phéniciens et l’Odyssée et Les navigations d’Ulysse). À propos du vers 34 du même chant, Jaccottet écrit : « On veut à tout prix que Schérie [le pays des Phéaciens] soit Corfou. V. Bérard a refait, à pied, le chemin suivi par Ulysse. En réalité, nul pays n’est plus foncièrement irréel que cette terre au bout du monde ; qu’Homère en ait trouvé certains traits sous ses yeux, à Corfou ou ailleurs, est une évidence qui mérite peu qu’on s’y arrête ». Et il est vrai que la précision avec laquelle, sans l’ombre d’un doute, Bérard situe l’Ogygie de Calypso sur un îlot à quelques mètres à peine des côtes marocaines dans le détroit de Gibraltar, îlot qui semble certes porter le nom parfumé d’île du Persil, persil dont il est effectivement question dans le texte d’Homère, paraît excessive et obéir à une logique de détermination qui manque de prudence (une sorte de positivisme septentrional, Bérard est du Jura, fort éloigné de l’esprit méditerranéen, qui aime la clarté, l’ordre, l’équilibre, la nuance). Mais c’est aussi une manière de voyage dans le voyage. Et y a-t-il vraiment lieu d’opposer la réalisation à la fiction ? Plutôt que d’opposer, c’est ce que je veux dire, une géographie imaginaire à la réelle ou de vouloir à tout prix réduire la fictive à la réalité, ne faut-il pas procéder à une sorte de superposition des deux, une superposition des lieux ? L’appel à l’évidence avec lequel Jaccottet balaie d’un revers de la main la situation méditerranéenne du poème me paraît tout aussi coupable que le réductionnisme bérardien qui veut prouver avec des photographies prises au début du XXe siècle la correspondance entre l’île de la nymphe et son îlot « barbaresque » (je cite). Je comprends ce que l’idée de mettre ses pieds dans le sillage d’Ulysse peut avoir d’exaltant, mais n’est-ce pas une approche affreusement touristique ? On prend quelques jours, on vient s’encanailler, et on repart avec un album photos pour épater les amis restés à Paris. Le gaillard héritier Sylvain Tesson, un siècle plus tard, ne résistera pas au même plaisir, y ajoutant celui de se donner en spectacle devant un public complice. On n’a pas affaire, dans les navigations d’Ulysse, au même genre de superpositions qu’on trouve, par exemple, chez Proust, où Illiers et Combray vont si bien ensemble que l’administration française, laquelle ne manque jamais de ressources, a même fini par accoler le nom réel et le nom fictif dans un trait d’union qui ne résout aucune des tensions qui peuvent bien exister entre l’un et l’autre (fort heureusement, on nous a épargnés un Cabourg-Balbec, sans doute parce que cela eût un peu trop senti le calembour). Mais l’on ne peut pas faire comme si les aventures d’Ulysse n’étaient nulle part, de nulle part, comme si elles n’étaient pas situées, géolocalisées, c’est-à-dire inscrites dans un espace singulier qui n’est pas simplement l’arrière-plan pittoresque sur lequel la littérature sérieuse fait son œuvre, mais l’atmosphère au sens de la signification respiratoire de l’œuvre. Comme j’essayais de le dire hier, on n’entendra jamais le chant des Sirènes, mais si l’on n’entend pas les femmes hululer dans l’Odyssée, on passe à côté d’une dimension profonde — pour ne pas dire : à côté de la dimension profonde de l’Odyssée — qui n’est pas n’importe quel récit qui pourrait se dérouler n’importe où, avec un héros qui pourrait être n’importe quel héros, des dieux qui pourraient être n’importe quels dieux, des monstres qui, et caetera, du moment que tout cet attirail nous fournit des symboles universels que l’on peut plaquer n’importe où, transposer n’importe où, dont on peut faire tout ce que l’on veut. Ulysse n’est pas n’importe quel héros : c’est un héros positif, qui réussit sa vie, et dont le triomphe ultime n’est pas de terrasser des monstres, de séduire des déesses, de rétablir l’ordre et la justice (toutes choses qu’il fait aussi), mais de rentrer chez lui auprès de sa femme et de son enfant. Le dernier mot d’Ulysse, le terme du voyage d’Ulysse, c’est cette chose incroyable, pour nous post-modernes, presque inconcevable, et tout à fait incompréhensible, en vérité, je crois, — c’est la cellule familiale : l’homme, la femme, l’enfant. Cellule — et j’entends déjà les railleries —, non pas au sens de lieu d’enfermement, comme la cellule de la prison, mais au sens de la biologie, comme unité primordiale du vivant. Ulysse rétablit l’ordre de l’univers, il rétablit le cosmos, en rentrant chez lui auprès de ceux qu’il n’aurait sans doute jamais dû quitter. En lisant, et c’est d’ailleurs le divertissement que nous cherchons, nous nous émerveillons devant les aventures, les prodiges, nous tremblons devant les monstres, l’imminence du danger, la cruauté des dieux, nous nous apaisons sous le regard bienveillant de la déesse, et tout cela est très beau, mais ce n’est pas le fin mot de l’histoire, nous ne pouvons pas en rester là, simplement pour nous désennuyer, simplement pour nous amuser, il faut suivre Ulysse jusqu’au bout, jusqu’au retour en sa patrie. Rabattre entièrement l’Odyssée sur sa géographie méditerranéenne comme on le ferait d’un calque, c’est passer à côté du sujet, mais s’y refuser est tout aussi erroné. Les Occidentaux que nous sommes  devenus — souvent bien malgré nous — avons désappris la positivité odysséenne, en partie peut-être parce que nous l’avons troquée contre le positivisme, en partie aussi parce que nous nous sommes inscrits dans une culture du jugement (dont le mérite républicain est l’un des nombreux reflets) qui nous interdit la joie réelle que procure le rétablissement, le retour, l’apaisement. On peut aussi interpréter ce mouvement comme le produit du lent et continu éloignement de la Méditerranée, laquelle n’est guère plus que le séjour des vacances ou un topos un peu vieillot, voire une invention coloniale (péché capital : la messe est dite, priez pour nous pauvres pêcheurs). Pourtant, la positivité d’Ulysse s’inscrit pleinement dans cet environnement. C’en est peut-être aussi la limite : l’univers d’Ulysse est clos, l’infini qui est le nôtre n’aurait eu aucune signification pour lui. Mais cette clôture, dans la mesure où on ne la conçoit pas comme un repli sur soi, et s’il y a un héros qui n’est pas victime du repli sur soi, c’est bien Ulysse, cette clôture nous invite à renoncer aux charmes vertigineux de l’universel : comme les phrases, les histoires n’ont de sens que dans le contexte où elles trouvent leur place (cela, au moins, Joyce l’a compris), et il en va de même pour nos vies. Ce n’est pas en tournant le dos à la Méditerranée que l’on se déprend des illusions qui nous la font voir comme une totalité intemporelle, un paysage photogénique où épingler nos préjugés et nos réflexes de classe, ou la fabrique d’un crime contre l’humanité. Ulysse est profondément méditerranéen parce qu’il est animé d’un désir qui n’a rien de coupable. Il l’est aussi parce que, chez lui, l’intelligence et la puissance ne sont pas en opposition, c’est-à-dire qu’il ne fait pas de distinction entre le corps et l’esprit, ou l’âme. Or, cette absence de hiatus est la condition de possibilité de l’existence cosmique, — une existence qui ne conçoit pas l’être humain comme à part, mais parmi, ce qui ne signifie pas qu’il soit dépourvu de dignité en tant que non séparé. Ce n’est pas de notre séparation d’avec la nature (pour reprendre une opposition canonique du même ordre que corps, esprit, âme) que nous tirons notre dignité, mais de la façon dont nous parvenons à révéler à nous-mêmes la signification de notre existence, ce qui, dans le récit odysséen, s’appelle rentrer chez soi. Qui ne verrait dans ce retour à la maison qu’une épopée réactionnaire passerait à côté du sens de la Méditerranée, comme, nous en éloignant toujours un peu plus, nous n’avons eu de cesse de le faire depuis des siècles et des siècles.

161025

Un mot. — J’adresse des courriers électroniques de récrimination. Obtiens-je des réponses ? Pas réellement, non. Il est vrai que ce n’est pas tout à fait ce qui me préoccupe en ce moment, mais il faut bien tâcher d’exister, non ? Oui ? Je ne sais pas. Sinon, quoi ? Je ne sais pas. Dans quel faille du continuum tomberais-je alors, m’absenterais-je alors, m’évanouirais-je alors ? Difficile à dire. Et puis, est-il bien nécessaire de chercher à le dire ? Je ne crois pas, non. Ce qui me préoccupe, en ce moment, est tout autre. C’est un mot, dont je suis la trace (à la suite d’un autre, à la suite d’un autre, des mots dont je voudrais tisser le poème sur le dos du ciel dont je t’ai déjà parlé), ne sachant trop où elle me mène. Probablement nulle part, on s’en doute (c’est même un peu trop évident, peut-être). Mais il n’est pas vrai, ce nulle part. C’est toute la Méditerranée qui semble défiler sous mes yeux. Le mot est ὀλολύζω que Jaccottet traduit par « hululer », comme la chouette. Autre figure obsédante, ces jours-ci (toujours le poème). Pour l’instant, fin du chant IV, si j’ai bien compté, on hulule deux fois dans l’Odyssée. Une première fois chez Nestor, une deuxième fois chez Pénélope. Chaque fois dans des contextes religieux : chez Nestor, c’est après le sacrifice propitiatoire d’une vache à Athéna : « Lorsqu’ils eurent prié et répandu les orges, / aussitôt, l’ardent fils de Nestor, Thrasymède, / s’avança et frappa ; la hache trancha les tendons / du garrot, brisa la force de la vache ; on hulula, / c’étaient les brus, les filles, la digne femme / de Nestor, Eurydice, aînée de filles de Clymène. » (III, 450) Rejet magnifique du verbe en fin de vers, ὀλόλυξαν, qu’on retrouvera ailleurs (mais patience). Une deuxième à Ithaque, au palais d’Ulysse absent, Pénélope prie Athéna : « “Écoute-moi, fille du Porte-égide, Atrytonée, / si jamais l’ingénieux Ulysse en ce palais / te fit brûler de gras cuisseaux de bœuf ou de mouton, / souviens-t’en aujourd’hui et sauve-moi mon fils ! / Chasse ces prétendants dont l’arrogance est agressive !” Alors elle hulula [ὀλόλυξε], et son imprécation fut entendue. » (IV, 767) « Sauve-moi mon fils », déchirant datif éthique après lequel ne reste plus en effet qu’un cri d’espoir et de désespoir à pousser. Dans l’Hymne à Apollon, ce sont les déesses (Dioné, Rhéa, Thémis d’Ichnae et la bruyante Amphitrite) qui hululent à la naissance du Dieu. Héra, jalouse de Zeus qui a mis Létô enceinte, retarde la venue d’Ilithye, déesse de l’enfantement. Létô souffre ainsi pendant neuf jours et neuf nuits. Mais « quant Ilithye qui allège l’enfantement eut foulé le sol de Délos, dit l’hymne, Létô fut à l’instant saisie par les douleurs et eut le désir d’enfanter. Jetant ses bras autour du Palmier, elle enfonça ses genoux dans l’herbe tendre, et, sous elle, la Terre sourit. Hors du sein maternel, il [i. e. Apollon] jaillit à la lumière, et toutes les Déesses lancèrent des cris [ὀλόλυξαν] » (Hymne à Apollon, I, 119). C’est le même mot qu’employait l’auteur du voyage de Télémaque à Pylos. Hérodote émet l’hypothèse que les hululements (ὀλολυγὴ) qu’on entend dans les temples d’Athéna viennent de Libye(Histoires, IV, 189, 3). Et, malgré une rédaction des plus confuses, l’article que Wikipédia consacre à ces cris établit un lien intéressants entre les hululements antiques et les youyous des femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, aussi appelés zagharit. Ces différentes voies de circulation du son et du sens dans l’histoire et la géographique de la Méditerranée me fascinent. Quid Sirenes cantare sint solitae, raconte Suétone que questionnait Tibère. À défaut de savoir quel était le chant des Sirènes, nous savons quels cris poussaient les déesses, et nous gagnons un aperçu de l’univers sonore dans lequel flotte l’Odyssée, étrangement proche et étonnamment lointain : s’imagine-t-on les reines youyouter ? Non ? Eh bien, l’on a tort.  Un simple mot ouvre grand nos oreilles au monde dans la chair duquel, ainsi, il nous semble que nous pouvons pénétrer. Il dit la supplication, la prière, la joie, l’angoisse, il fait entendre la voix des femmes vivantes, il fait scintiller l’atmosphère.

151025

Au début de son ouvrage sur la Méditerranée, Tumultes de la houle, Baltasar Porcel cite un un quatrain du poète catalan Josep Lluís Pons i Gallarza, qui sont les tout derniers vers de son poème, « L’olivera mallorquina », que voici : 
« Jo moriré, i encara
espolsarà el mestral ta negra oliva ;
res sarà del que és ara,
tu sobre el blau penyal romandràs viva. »
Vers qui sont une illustration parfaite de ce que j’appelle sentiment méditerranéen, lui-même expression du régime méditerranéen. On pourrait traduire ainsi ces quelques vers :
« Je mourrai, et encore
le mistral secouera ta noire olive ;
rien ne sera de ce qui est à présent,
que sur la roche bleue tu demeureras en vie. »
Outre la rime (olive / vive, puisqu’en catalan, l’olivier est féminin) et l’assonance (res sara és ara qui m’évoque le esas cosas acaso du poème de Borges, « El Sur ») toutes deux impossible à rendre, c’est le rythme qui reste introuvable en français. Et il est amusant, en effet, de constater que ce qui dans une langue est une faute se trouve dans la règle d’une autre. Ce que l’oreille entend, c’est « je mourirai », qu’il faudrait oser pour garder la même haleine, le même souffle, surtout que c’est le dernier, mais le français l’interdit alors même que la construction devrait être symétrique, qui ne l’est pas : morir —> moriré, mourir —> mourrai. On pourrait s’en tirer par « Je serai mort », mais ce n’est pas cela que dit le poème : le vers ne se place pas dans l’au-delà de la mort d’où il contemplerait le présent, il est dans le présent d’où il manifeste la conscience de la finitude et la finitude de la conscience qui se découvre dans la contemplation du paysage et, se découvrant, accède à la permanence de la Méditerranée. La Méditerranée est la permanente mer d’accueil de l’impermanence. La Méditerranée est cette vie qui continue par-delà notre propre mort et donne sens aussi bien à notre vie qu’à notre mort : cet arbre que le vent agite, et les couleurs qui peignent ce morceau du monde, le noir de l’olive, le brun clair et le vert sombre de l’olivier, la blancheur du calcaire et la lumière du vent (le mistral est un vent violent, aveuglant de lumière, il est le vent qui chasse les nuages et fait bondir les flammes, il est le vent qui purifie), quand je ne serai plus, tout cela sera encore, alors pourquoi désespérer ? Conception trop optimiste, peut-être, à cause de sa tendance au fixisme (jusque dans les années 1970, on ignorait que, durant 300000 ans, entre 5,6 et 5,3 millions d’années avant notre ère, la Méditerranée s’était vidée et transformée en un vaste désert de sel), mais qui n’en demeure pas moins pour autant d’une grande profondeur. À vrai dire, je crois que ce quatrain est moins une réflexion sur le temps qui passe et le temps qui ne passe pas, ou le temps qui passe plus lentement, les différentiels de vitesse de l’histoire, à la Fernand Braudel, pour ainsi dire, qu’une contemplation fascinée des rives de la Méditerranée, contemplation qui n’est pas une manière de s’abstraire du temps, de l’histoire, mais de s’y inscrire pleinement, d’appartenir totalement à cette histoire : ma mort n’est qu’un moment d’un temps inconcevablement long, et moi-même, je suis un fragment de l’univers immense où je suis, dont je ne suis pas séparé, distant, distinct, mais parmi, moi qui mourirai un jour, je suis avec cette lumière aveuglante, ce vent ébouriffant et froid et sec et terrible, je suis avec le bleu qui a cette incroyable profondeur, et dans chacun des nœuds du tronc de cet arbre dont bientôt je mangerai les fruits, boirait l’huile, cet arbre dont la vie s’étend sur des millénaires. 

141025

Des yeux à la mer. J’essaie de dérouler le fil de la signification. Essaie d’échapper à la fascination malsaine qu’exerce sur moi le cours des choses et des actions humaines. De la sorte ? Que veux-tu dire ? Est-ce en déroulant le fil que ? Oh non, ceci n’a rien à voir avec cela, ce sont simplement des chaînes d’événements qui ont lieu de manière simultanée, en quelque sorte, mais n’ont pas le moindre rapport entre elles. D’ailleurs, dans l’une, c’est moi qui pense — ou, du moins, qui laisse mes pensées aller et venir, me dispose à ce que leur cours aille libre, contrairement donc à celui des choses et des actions humaines — cependant que, dans l’autre, je ne fais qu’assister bouche bée à quelque chose qui m’échappe totalement parce que je n’ai aucune prise là-dessus et parce que je n’y comprends rien. Tout cela me semble tellement bête. Mais ce n’est pas un argument, ce sentiment de la bêtise. Ah bon, mais quoi d’autre alors ? Après tout, qu’est-ce qui est le mieux à même de t’informer sur le monde sinon le sentiment qu’il t’inspire ? C’est-à-dire : vas-tu te laisser berner, simplement parce qu’il faut bien faire quelque chose ? Mais il n’y a rien à faire. J’entends : il faudrait savoir ne rien faire.  Oui, c’est quelque chose qui s’apprend. À la frontière avec le délire, sans doute, oui, et alors ? Souviens-t’en : les mains vides. Et ce que j’entends par là, ce n’est pas tout à fait, en réalité, ce que Pascal entendait par sa chambre en repos. L’idéal des mains vides, ce n’est pas la cellule de moine, la réclusion, le solitaire en son désert. Les mains vides n’enferment pas. Trivialement, par exemple, je peux marcher les mains vides, et je ne marche jamais mieux que les mains vides. Ce qui n’est pas du tout trivial, en vérité. Et les mains vides, ce n’est pas strictement ne pas agir, c’est ne rien faire : non pas disparaître — on ne disparaît pas, en vérité, un jour, on meurt, et c’est tout, et c’est bien assez tôt —, mais exister différemment, adopter une autre attitude face à la vie, au monde, à l’univers.  Notre morale ne doit pas être constituée dans une relation à, une intériorité par opposition à une extériorité, mais une intériorité dans l’extériorité (parmi). Cela te paraîtra peut-être très abstrait, mais moi il me semble que c’est bien plus, non pas concret, ce n’est pas le mot qui convient, je n’ai rien contre les idées abstraites, tant s’en faut, mais bien plus réel que toute la réalité qu’on nous promet, toute la réalité qu’on promeut, les perspectives de croissance, les réformes, les accords de paix ou de gouvernement, le transhumanisme et son artificielle intelligence, l’avenir, toutes choses pour lesquelles je n’ai aucun désir. Donnez-moi quelques moutons, cela suffira à mon bonheur.

131025

Brouhaha. — Ce mot me plaît, et l’étymologie qu’en donne le Trésor de la langue française ne fait qu’accroître ce plaisir, je cite: « ÉTYMOL. ET HIST. − 1. 1548 loc. interjective attribuée au diable, destinée à inspirer la terreur (Farce du Savetier, Ancien Théâtre fr., p. p. M. Viollet le Duc 1854, t. 2, p. 137 : Audin : Je prie à Dieu que le grant dyable Te puisse emporter. Le curé, habillé en dyable : Brou, brou, brou, ha, ha, Brou, ha, ha. Audin : Jésus, Notre-Dame ! Le Grant dyable emporte ma femme); 2. 1552 subst. (Ch. Estienne, Dictionarium latinogallicum, s.v. tragoedias agere : faire d’ung neant une grande chose, faire ung grand brouhaha pour un rien) ; 1659 « bruit confus marquant l’approbation des spectateurs dans un théâtre » (Molière, Les Précieuses ridicules, éd. du Seuil, 1962, p. 107, scène IX) ; qualifié de “fam.” par l’Ac. 1718-1932 ; av. 1755 « bruit confus » (Saint-Simon, Mémoires, 64, 65 dans Littré : Ce brouhaha de passer dans la pièce d’audience était toujours assez long). Orig. discutée. L’hyp. la plus probable semble être celle d’une altération onomatopéique de l’hébr. (FEW t. 20, p. 24 ; EWFS; Bl.-W.; Lok., no256 ; REW68, no968) bārūkh habbā « béni soit celui qui vient » (formule complète : bārūkh habbā beshēm adonāï « béni soit celui qui vient au nom du Seigneur », Psaume 118, 26, par laquelle les Lévites accueillaient le peuple se dirigeant vers le Temple) : ces paroles, fréquemment empl. dans les prières juives, auraient été déformées par ceux qui ignorent l’hébreu. Pour la formule attribuée au diable et le sens péj., cf. sabbat « jour de repos des juifs » et « assemblée nocturne de sorciers et de sorcières ». L’hyp. d’une orig. purement onomatopéique est soutenue par Mén. 1750, DG, Dauzat 1968, Sain. Sources t. 3, pp. 150-151 ; le texte de Rabelais cité par ce dernier (Le Quart Livre, 1552, XIII, 61-67, éd. R. Marichal, 1947, p. 84 : tous sortirent on chemin au davant de luy […] sonnans de leurs cymbales et hurlans en diable : « Hho, hho, hho, hho, brrrourrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs. Hou, hou, hou. Hho, hho, hho. Frere Estienne, faisons nous pas bien les Diables? ») pourrait n’être qu’une autre adaptation burlesque du psaume 118 (dans les deux cas il s’agit d’une formule d’accueil) par imitation de la Farce du Savetier. » Mais la chose, la chose qui brouhahate ou qui fait que ça brouhahate, que nenni. Pourtant, elle est partout. À croire que le diable — que, comme le mal, nous avons chassé de nos esprits — nous rentre par les oreilles pour se venger de nous, de ne plus croire en lui. Et, si les voies que j’essaie de suivre — « explorer » serait un bien trop grand mot, mais c’est peut-être l’idée, oui — semblent ne me conduire nulle part, elles valent mieux que le brouhaha qui règne, s’impose de toute part comme la seule forme d’expression dont nous sommes capables : du bruit, toujours plus de bruit, et en vain. Je cherche quelque chose que je n’ai pas encore trouvé, et peut-être que cela n’existe pas, ou bien peut-être que je ne cherche pas comme il faut, pas où il faut, pas avec la détermination qu’il faut, peut-être que je cherche mal, peut-être que je pense mal, peut-être que je vis mal. Comment savoir, sinon en continuant de chercher ? Ma conclusion au sujet de la démence, hier, bien sûr, était largement autobiographique, mais elle ne s’y limite pas, toutefois. Et l’évidence de son impersonnalité me semble aller de soi. Mais cette impersonnalité ne doit pas signifier ou être comprise comme une dépersonnalisation. Il faut contourner l’écueil de l’universalisme — qui n’est jamais personne — par la spécificité, la singularité, le personnel, l’individu, le propre d’une géographie, le caractère unique d’un territoire donné, qui ne sont ni des formes égoïstes (l’individu en tant que tel n’est pas recroquevillé sur son narcissisme, les yeux rivés sur l’image de soi qu’il prend, le selfie, littéralement le petit moi, il est tous sens ouverts) ni des zones verrouillées (la terre natale, le pays, le chez-soi n’est pas le lieu de la communauté close par exclusion de qui n’en est pas, n’en vient pas, que ce soit le clan, la race, l’ethnie, la gated community), mais des possibilités d’être soi, ici ou là, de traverser et d’être traversé par le monde, l’univers. La géolocalisation n’est pas le repli sur soi, pas plus que dire je n’enferme dans la chambre froide de la conscience de soi, c’est même très exactement la possibilité du contraire : non pas globaliser la présence, mais lui donner le sens d’un lieu, des parfums, des couleurs, des atmosphères, des climats, non pas revendiquer l’absolu de son intimité et de son autobiographique dont le récit est l’accomplissement du moi ni parler pour qui ne peut pas parler (the voice of the voiceless), mais chercher quelque chose à dire, de quoi parler, pour quoi faire, revitaliser l’originalité comme propre du sans-pareil. Ce que, pour ma part, je veux appeler ainsi : le régime méditerranéen

121025

D’abord, j’ai pensé à écrire « inutile », mais il m’a semblé évident que ce n’était pas le mot qui convenait. Quel serait alors le mot qui conviendrait ? « Vain », ai-je pensé. Et n’est-ce pas vrai que la plus grande part de ce que nous faisons — de ce à quoi nous accordons de l’importance, de ce qui occupe les esprits, et par « nous », je n’entends pas désigner quelque collectif bien défini auquel j’appartiendrais, je n’appartiens à aucun collectif d’aucune sorte, du moins pas de façon intentionnelle, si c’est le cas, alors ce cas me tombe dessus, je n’y puis rien, j’en suis la victime non consentante, et c’est un collectif de ce genre que j’entends désigner ici par « nous », quelque chose qui nous inclut sans que nous le voulions réellement, un peuple, une époque, quelque chose de vague, aussi, sans doute, un peu — est en vain ? Et qu’il faudrait passer dès lors le plus clair de son temps à ne pas le faire, mais à quoi faire ? Eh bien, non pas rien, mais autre chose. Toutes les messes que nous célébrons et qui rythment la vie sociale (les événements, récurrents ou non, qui donnent de l’importance à la vie de la communauté, qui la rassure, et ainsi la constitue en tant que telle, lui donne le sentiment de son existence, de sa légitimité, voire de sa nécessité) ne m’inspirent guère que cela (sur le ton doux et résigné de la lamentation) : que c’est vain. Je n’ai pas choisi d’être ainsi, il me semble que je l’ai toujours été : je n’ai jamais marché dans la combine, je n’ai jamais aimé l’unanimité, ni même le consensus, ni même le dissensus organisé (le débat d’idées qui n’est jamais qu’une préparation à la guerre ou sa parodie symbolique qui ne la met pas vraiment à distance, la singe et nous accoutume à ne plus rien comprendre, ne plus rien penser de spécifique, qui nous soit propre). Les techniques modernes de diffusion de l’information, contrairement à ce que l’on peut penser, n’ont pas changé fondamentalement la nature de la vie sociale, elles n’ont fait que renforcer ses aspects les plus détestables, repousser dans des marges toujours plus étroites, inexistantes, ou presque, quasi inhabitables, toute chance d’une échappatoire, d’une fuite, d’un évitement, et intensifier un processus qui semble être le destin même du progrès (le progrès ayant cette propriété extravagante de s’auto-engendrer, même — et surtout, peut-être — quand il ne produit que des nuisances, des effets pervers, des conséquences indésirables, des promesses déçues, du dépit et, pis que tout, de la tristesse) au terme duquel c’est chaque instant qui doit devenir historique. Il faut toujours que quelque chose se passe, et l’on assiste peiné au spectacle de masses occupées à admirer, aduler, détester, gesticuler, s’agglutiner, vociférer, se battre, s’entretuer, être. Le progrès ne nous a pas donné un centimètre carré de plus où exister, pas un centimètre cube d’air en plus à respirer, mais moins, toujours moins, et chaque année qui semble gagnée sur la mort — car tel est le fondement du progrès, sa promesse de plus — est en réalité gagnée par le diminuement, le dénuement, et la démence.

111025

J’ai mis au courrier les premiers exemplaires du petit chantier, ce matin. Ce qui me rend heureux. C’est dérisoire, probablement, tant cette démarche est infime, ne pèse rien face aux poids lourds qui occupent l’espace médiatique, mais cela ne m’empêche pas de faire ce que je fais, de continuer de faire ce que je fais, d’avoir envie de faire ce que je fais, d’aimer ce que je fais. Précisément parce que, si dérisoire que ce soit, c’est ce qui me rend heureux, et me semble constituer — plutôt que le sens de mon existence, ce qui n’a pas réellement d’intérêt — la signification d’une existence désirable. Quand j’étais sorti sur le boulevard, pourtant, la laideur de la ville m’avait pris à la gorge : la saleté, la densité excessive de population, la puanteur, le vacarme, le gris qui étouffe le soleil. J’ai fait ce que j’avais à faire dehors aussi vite que possible je suis rentré chez moi, et je n’en suis pas ressorti. J’ai passé le reste de la journée à ne pas faire grand-chose, tout en caressant en esprit un certain nombre d’idées que je voudrais explorer à présent. Qu’en fait, je veux explorer depuis un certain temps sans y parvenir tout à fait, sans être pleinement satisfait de ce que je fais, de la manière dont je m’y prends, sans aller au bout des choses, du moins par le bout duquel je prends les choses. Peut-être que ces idées sont chimériques — toutes les idées ne sont-elles pas chimériques ? comment peut-on être certain qu’elles ont une réalité sinon quand elles cessent d’être des idées pour prendre la forme de choses, c’est-à-dire ne sont plus des idées ? —, mais elles dessinent au moins un horizon à venir, ouvrent un espace devant moi qui trace les contours d’une vie encore possible à vivre. Sinon, à considérer l’état du monde (par le petit bout de la lorgnette du morceau de ville sur lequel donne le pas de ma porte ou le plus grand des amples mouvements géopolitiques qui mettent les masses en branle), il est évident que je n’aurai la moindre raison, un tant soit peu sensée, de continuer de vivre. Mais ce n’est pas là, il me semble, dans l’état du monde, que nous devons chercher de bonnes raisons de vivre, mais dans le bonheur que j’évoquais en commençant cette page. Peut-être qu’il est dérisoire, peut-être qu’il ne l’est pas, qu’il est tout ce qu’il y a de vrai en ce bas monde, ce n’est pas quelque chose qui se décide a priori, — c’est quelque chose que je fais.

101025

Sentiments partagés en cherchant dans les boîtes d’archives des photographies pour le premier petit chantier. Des images claires et l’impression d’innombrables clichés pris pour quelques-uns à peine qui sont réussis. Je cherche des images spécifiques, avec des couleurs, une lumière précises : le bleu, la mer, la clarté, le blanc des nuages et de l’écume, la chair des pierres. Et puis, c’est aussi me résoudre à me séparer de ces images. Que j’ai toujours prises pour moi et dont, quand même je ne les regarderais pas tous les jours, tant s’en faut, je me sens proche, comme si elles faisaient partie de mon intimité. Les coller sur la page blanche du texte, c’est les arracher à moi-même. C’est d’autant plus troublant que, ce sentiment-là, je ne l’ai pas avec le texte. Mais peut-être cela tient-il à la reproductibilité du medium : le texte se peut reproduire à l’infini (en théorie), l’image est unique. Est-ce que (pour reprendre les termes de Benjamin) la photographie instantanée (qui est pourtant un produit de masse) recrée de l’aura ? Elle est reproductible, certes, mais ce ne serait plus cette image-ci, ce serait une autre image. Je crois que cela n’a que peu d’intérêt, ou du moins, ce n’est pas le genre de questions qui me préoccupent, lesquelles sont bien plus concrètes, bien plus précises, bien plus nettes. Ici, je peux les montrer du doigt. Malgré la déception — la plupart de ces photographies sont mauvaises ou tout simplement ratées —, je perçois une grande intensité de vie dans ces images. Et c’est cela qui compte le plus. Quelque chose est fixé, certes — il me semble que je peux identifier chaque lieu où chaque photographie a été prise, le contexte, les conditions, la saison, la raison, etc. —, mais surtout une signification en émane. Ainsi, je retrouve les clichés de la Sainte-Victoire dans la brume et de l’ombre portée de l’arbre sur le mur de l’atelier des Lauves, photographies que, tout en sachant qu’elles n’étaient pas perdues, ne pouvaient pas l’être, je ne retrouvais plus. Les revoir m’émeut : je me souviens de l’atmosphère, du climat, le vent qui soufflait fort dans la montagne, le soleil doux de l’hiver provençal, il y a cinq, six ans de cela. Je relis les journaux de ces visites, et j’y trouve à la fois la profondeur et la médiocrité de l’existence. Je me souviens que, dans la boutique de l’atelier des Lauves, j’avais insulté un touriste : Stupid fuck !, lui avais-je lancé. Daphné était dans mes bras et j’essayais de me frayer un chemin parmi l’attroupement des touristes pour aller consulter les quelques livres en vente à la boutique, mais il n’avait pas voulu me laisser passer, terrifié, je suppose, à l’idée de perdre sa place dans la file d’attente. Cela, je ne l’ai pas noté dans mon journal sur le moment, peut-être ai-je eu honte de moi, de la scène, c’est probable. Je ne me souviens pas de son visage, seulement de sa barbe rousse sombre. Je me souviens très bien aussi de la lumière qui éclairait ce jour-là. Cette lumière que j’ai retrouvée sur les images du mur de l’atelier : vert du lierre, noir de l’ombre portée de l’arbre, jaune pâle du mur, rose passé des volets ouverts. J’ai souvent pensé à cette lumière-là, ces couleurs-là, et les revoir me réchauffe. Je ne me souvenais plus, en revanche, de la photographie de la pierre que j’avais ramassée dans le cimetière de Cépie. Il faut garder des traces — ne pas en laisser, en garder — non parce qu’elles nous renvoient au passé, mais parce qu’elles sont des passages vers l’avenir, espèces d’anticipations inconscientes de futurs possibles. Je regarde l’image, le soleil qui porte l’ombre de la pierre sur le bois de la table. Si au lieu de prendre les photographies que j’ai prises du cimetière de Cépie avec mon téléphone, téléphone qui est cassé, désormais, et dont je ne parviens pas à extraire les fichiers, je les avais prises avec mon appareil à photographies instantanées, ces images, je les aurais sous les yeux, à présent. Et tout cela forme catalogue des profondeurs.