Thot graphomane (carnet noir), II. : au départ

Au départ
génie critique
la chose passe
y a-t-il un endroit où elle crie gare
à la fin ?
j’entends et c’est comme une science molle
la justesse du précipice (après l’arrêt la chute)
où sont passées les roches de nos rêves ?
grottes muettes à présent
ou bien inondations
te souviens-tu des baigneuses ailées ?
on faisait alors l’éloge de l’avance
et les festins de mollusques
coquilles vides
vestiges de l’âge
quand la mer nous aura engloutis
nous serons de retour
— à la maison.

11025

J’ai froid. Mais la cause ne se lit pas sur les courbes de température (ni dedans ni dehors). Plutôt en ceci : je me sens seul, bête, vieux et fatigué. Et donc, j’ai froid. J’ai écrit un poème ce matin, un poème que je ne comprends pas, et qui me rend heureux. Pas spécialement de ne le comprendre pas, non, simplement de l’avoir écrit. Va le vendre, ça. Évidemment, on ne le peut pas. Dans le même temps, je regarde ce petit lopin de l’univers : le comédien célèbre qui se filme en train de faire la promotion de son petit livre, la jeune femme passionnée de yoga et de développement personnel qui se photographie les fesses à l’air au bord de sa piscine, — qu’est-ce que cela veut dire ? Quelque chose, probablement, oui, mais quoi ? je n’en sais rien. À un moment de la courbe, l’inflation du non-sens ne doit-elle pas nous inciter à l’inverser ? Mais c’est comme l’ambulance avec ses deux sirènes qui hurlent à m’en percer les tympans et qui doit encore klaxonner pour se frayer un chemin sur le boulevard pourtant quasi désert. De tout cela, et de tant d’autres choses encore dont je n’ai pas l’intention de faire le catalogue, ni ici ni ailleurs, rien n’a de signification, et pourtant, nous continuons quand même. Nous allons plus loin quand, peut-être, il faudrait rester ici, tout simplement, voir comment c’est fait, tâcher d’y comprendre quelque chose ou se féliciter de ne rien comprendre du tout. Bientôt, me suis-je dit, je ne sais plus quand, peut-être était-ce à l’instant même, bientôt, sur le chemin de mon origine, il n’y aura plus personne de vivant, avant moi. Mais cela ne fera pas de moi le premier pour autant, ce sera simplement un peu plus de solitude. Même si cet état de fait a déjà commencé. L’ambiguïté, peut-être : je ne me sens pas proche de mon père, mais la distance qui grandit refroidit encore l’atmosphère. Il fait de plus en plus froid. Ou peut-être est-ce moi, c’est tout. Moi qui ne sais pas, moi qui ne comprends pas, moi qui cherche quelque chose qui n’existe pas, moi qui ne sais pas quoi faire de ma vie, moi qui vieillis, moi qui espère quelque chose qui me désespère ou me désespère d’espérer encore.

30925

Tristesse & sentiment d’irréalité. Durant la nuit, me dira mon frère au matin, mon père a donné des coups à une infirmière. En conséquence de quoi, il descend de deux étages et, du service gériatrique où il était hospitalisé, passe au service Alzheimer. Tout est bien réel, pourtant. Voire, un peu trop. Et c’est de cet excès de réalité que provient, à n’en pas douter, la tristesse qui m’envahit. On se dit qu’on aurait pu, qu’on aurait dû, mais quoi ? La vérité, c’est qu’on ne peut rien, et quant à ce que l’on doit, en l’espèce, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? La réalité n’est-elle pas, j’allais dire par une sorte de définition même, ce qui nous interloque, nous méduse ? Ou plutôt : nous médusons le réel pour vivre sans lui, figeons la réalité dans une stabilité qui lui est étrangère. Et, quand nous ne pouvons plus procéder ainsi, par pétrification de la réalité, parce que la réalité trouve toujours le moyen de déborder les notions que nous nous en faisons — la réalité est ce qui déborde la notion que nous en avons, la submerge, l’abat — nous sommes comme la Méduse du Caravage : par un invisible effet de miroir, en mourant, la Gorgone vit l’effroi qu’elle a inspiré à ses innombrables victimes en le voyant. Ce qu’elle voit, c’est l’inévitable, l’incontournable, l’insurmontable, la réalité. La réalité dit toujours : Tu ne peux pas faire autrement, tu ne peux pas m’éviter, tu ne peux pas détourner le regard, pas cette fois, non, cette fois, il va falloir que tu me regardes en face, et ce que tu vas voir, c’est la mort, la mort de tout être, la mort de qui t’est plus cher, ta propre mort. Réalité : mortalité. Est-ce son sens ultime ? Je ne sais pas. À quoi bon ce genre de questions ? Elles ressemblent à des regrets, elles arrivent a posteriori, toujours en retard. La réalité annule toute possibilité de retard — elle advient sans délai, sans pause, sans halte — et, ce faisant, elle supprime le temps. Il n’y plus de bifurcation, ou mieux : la réalité a forcé la bifurcation, elle nous a engagé dans le monde. Et, pendant le temps que dure l’effroi dans lequel elle nous plonge, il n’y a plus d’autre chemin possible. Si nous sommes encore là, nous aurons le loisir, peut-être, de nous faire de nouvelles notions, d’entreprendre d’interminables voyages. Et, si nous ne sommes plus là, eh bien, nous ne sommes plus du tout. Alors, il n’y aura plus de question, il n’y aura plus de réponse. S’il y a quelque chose à voir, nous le verrons. Et sinon. Sinon quoi ? Rien. À quoi bon ? Aujourd’hui, c’était la Saint-Jérôme, ma fête. Bonne fête.

29925

Il m’est apparu, ai-je écrit à Nelly, que c’est seulement quand je cours que je me sens réellement bien. Et puis, mais je ne l’ai pas dit à Nelly, je l’ai développé pour moi seul un peu plus tard à partir de cette apparition, il m’a semblé que je pouvais élargir cette remarque et dire à peu près quelque chose comme ceci : c’est seulement quand je suis en mouvement, quand je me déplace, marche, et caetera, que je me sens réellement bien. Et c’est vrai que le souvenir de mon arrière-grand-père, Dominique Antoine Orsoni, qui fut berger de son état dans le Nebbio (Nebbiu) à Murato (Muratu) m’obsède.  Et provoque des réactions en moi qui ne sont pas loin, parfois, de l’hallucination : comme lorsque je me vois — comme si c’était quelque chose que j’avais effectivement vécu — contempler des paysages que je n’ai jamais vus. Souvenir fictif, faut-il dire, d’autant que je n’ai pas connu mon arrière-grand-père, je n’ai pas connu non plus mon grand-père paternel, mais qui ne m’en hante pas moins pour cela. Fictif, et dont je n’ignore pas non plus toute l’épaisseur d’imaginaire qui l’enveloppe (le poète berger) et n’avait sans doute pas grand-chose à voir avec la réalité d’un métier que je me représente comme dur, austère, harassant, peut-être pas très éloigné du servage, la différence entre la bête et l’homme s’estompant forcément dans la proximité quotidienne. D’où viendrait sinon l’image du dieu Pan, mi-homme mi-bouc ? Mais si, comme le dit Robert Graves, Pan était « un personnage tranquille, insouciant et paresseux, aimant par-dessus tout sa sieste » et pour lequel les Arcadiens n’avaient aucun respect, le dieu berger et apiculteur, maîtrisait l’art de la prophétie et inventa la flûte qui porte son nom. Or, prophète et musicien, ne sont-ce pas là les qualités premières du poète ? Au musée, cet été, les cartes du ciel du berger astronome (Boris Emeriau) m’avaient fait forte impression. Aujourd’hui, j’y pense sans doute à cause de ce passage que je retrouve au début des Métamorphoses (livre I) : « Tandis que l’ensemble des animaux est courbé et regarde / La terre, il a accordé à l’homme la station debout, lui permettant / De contempler le ciel et de lever la tête vers les étoiles. » Question de posture, en effet, tout ne l’est-il pas ? Et de déplacement, d’observation, d’invention. Mais n’est-ce pas indissoluble ? Comme la nuit noire, manque trop le silence. 

28925

4×10=40. C’est le nombre de pompes que je fais, en début de soirée, pour tâcher de contrôler la nervosité qui m’envahit. Ensuite, je vais préparer la part du dîner qu’il me revient de cuisiner. Je ne sais pas si cet exercice de diversion (les pompes) fonctionne, mais c’est toujours cela de fait. À quoi bon ? Je ne sais pas. Cette question est dévastatrice : correctement assénée, il n’est rien qui lui résiste, tout semble vain à sa lumière sombre. Est-ce que je crois en ce genre de “lumière sombre” ? Quelle étrange question. Psychopompes, devrais-je dire. Un des passages qui m’ont fait la plus forte impression dans le texte de Benjamin sur le Paris de Baudelaire au Second Empire est celui où il fait remarquer, en passant, qu’à son époque il fallait encore traverser la Seine en bac (p. 83). Et la poésie noire qui s’en dégage. Alors, l’image de Charon faisant traverser le Styx aux âmes des défunts ne devait pas évoquer un mythe très éloigné de la réalité ordinaire. Et n’est-ce pas ainsi que les mythes cessent d’être crus : quand la réalité ordinaire s’est éloignée d’eux au point qu’ils ne paraissent plus que des histoires anciennes, qui ne dupent que les gens crédules et arriérés ? Ou alors, il faut avoir une imagination particulière et, sous la couche d’incrédulité qui les recouvre désormais, savoir lire la poésie sombre qui les anime, la lumière noire dont ils éclairent le monde. On peut aussi poser différemment la question : À quel mythe un crématorium est-il susceptible de donner naissance ? Quelles croyances communes peuvent-elles bien être partagés par les humains qui, à notre époque, s’adonnent à de telles pratiques funéraires ? Et dans les esprits de quelle sorte d’êtres humains l’idée même d’un four crématoire ne donne-t-elle pas des frissons, des sueurs froides, des fièvres insomniaques ? Probablement les gens avec lesquels il m’est donné de vivre. N’est-ce pas désespérant ? Hier après-midi, Nelly, à qui je confiais mes états d’âme — ceux que je ne confie même pas à ce journal — m’a suggéré d’aller voir quelqu’un, comme on dit, moins les chopompes, c’est-à-dire. Mais cela n’aurait tout simplement aucun sens, lui ai-je répondu, je ne peux pas confier mes pensées à des gens qui ont les goûts de mes contemporains, ils ne pourraient tout simplement pas comprendre. S’ils le pouvaient, cela, je ne l’ai pas dit à Nelly, je n’y pense que maintenant, toujours l’esprit de l’escalier, mais l’essentiel, c’est de ne pas trébucher, s’ils pouvaient me comprendre, ils achèteraient mes livres, ne crois-tu pas ? Moi, en tout cas, je le crois.

27925

La nuit soudaine. Ne devrais-je pas taire certaines de mes pensées ? Sinon, toutes ? Et peut-être pas tant aux autres qu’à moi-même, en tout premier lieu : faire de la pensée une sorte de fort intérieur d’où rien ne sort ? Mais pourquoi le ferais-je ? Comment cela pourrait-il être bon ? Ou simplement : souhaitable ? Je ne le conçois pas. Est-ce, au contraire, que je souhaite être en paix avec mes pensées ? Au sens : qu’elles ne soient pas perturbées par les autres, leur dehors ? Mais je ne suis pas en paix avec mes pensées. Mes pensées ne sont pas des pensées en paix, encore qu’elles puissent être des pensées de paix, des pensées pour la paix, pour la paix de l’âme, par exemple, elles ne sont pas en paix avec elles-mêmes, ne sont pas en paix avec le monde, encore qu’elles puissent chercher comment être en paix avec l’univers, le cosmos (le cosmos, en ce sens, alors, n’est pas le monde), elles sont en guerre. Or, à supposer que cette nuance puisse avoir une signification quelconque, ce que je crois, mais je ne suis pas seul au monde, mes pensées ne sont pas en guerre contre (elles-mêmes, moi, le monde), elles sont en guerre avec elles-mêmes, avec moi, avec le monde. Elles sont dedans, elles sont incluses, elles se comprennent elles-mêmes dans la guerre, elles ne sont pas une force extérieure (comme deux ennemis sont des forces extérieures l’une à l’autre), elles savent que la destruction à laquelle elles risquent de conduire, d’aboutir, qui risquent d’être leur achèvement, leur accomplissement, sera aussi la destruction d’elles-mêmes, en tant que pensées, en tant que formes de vie possibles. Toute guerre, ainsi, est une guerre avec le néant, en tant qu’il est l’origine, le moyen, et la fin de la guerre. C’est une guerre sans vainqueur ni vaincu et qui ne connaît qu’un terme : la mort. À quoi bon la mener, cette guerre, dès lors, me demanderai-je à moi-même ? Et je ne saurai pas quoi répondre à cette question. Et c’est tant mieux, peut-être : seules les questions sans réponse ont un intérêt, elles nous éveillent à autre chose que nous-mêmes quand tout le reste nous y enferme, nous clôt dans la forme tautologique de la première personne (« Je sais ce que je sens », « Je suis ce que je suis »). Il ne faut pas refuser de dire je, il faut refuser de parler mal.

26925

Avenue René Coty, un homme à la peau sombre est assis sur un banc. À la bouche, un ballon gonflable noir dans lequel il respire. À ses pieds, deux bouteilles de protoxyde d’azote dont je suppose avec le contenu desquelles, je suppose, il a rempli son ballon. Cette scène se déroule dans une atmosphère de banalité, comme si elle était absolument normale, comme si la vie — comment faut-il l’appeler ? la vie moderne, mais qu’est-ce que ce que je viens de décrire peut bien avoir de moderne ? ou alors, trivialement, la vie que nous menons, tout simplement — contenait cela : on entend parler d’événements, de phénomènes, on y assiste, et l’on se dit : « C’était donc vrai », et puis l’on passe son chemin. Je n’ai ressenti aucune forme de commisération, ou bien est-ce ainsi qu’elle s’exprime : par la description quasi clinique de ce qu’il se passait là à ce moment-là ? Quand je suis repassé au même endroit, une demi-heure plus tard, au moins, l’hommer à la peau sombre était toujours là, le ballon à la bouche dans lequel il respirait. Entretemps, au Parc Montsouris, tout en marchant, j’avais appelé mon père au téléphone pour savoir comment se passait son hospitalisation. Des médecins sont venus le voir, m’a-t-il dit, lui ont posé des questions et, à l’entendre, on avait l’impression qu’il avait passé l’épreuve d’un concours dont il estimait ne s’être pas trop mal sorti. Peut-être est-ce une sorte de déformation professionnelle, me suis-je dit, le syndrome de l’enseignant. Moi j’avais un peu l’impression de flotter dans ces divers degrés de misère qui m’atteignent plus ou moins. Je n’ai pas bu d’alcool depuis trois semaines. Et, ce matin, quand je me suis pesé, la balance sur laquelle j’étais monté tout nu après être allé courir (habillé) semblait indiquer que j’avais perdu cinq kilogrammes. J’ai trouvé que c’était satisfaisant et je me suis douché. Toujours le sens semble s’échapper. Et l’on est tenté alors de chercher un sens supplémentaire pour pallier cette échappée. Mais cette tentative ne fait qu’ajouter un manque à une fuite. Est-ce à dire qu’il n’est pas possible d’atteindre au sens ? Tout d’abord, il ne faut pas croire au sens : il n’y a pas de sens unique (avec ou sans jeu de mots). Il y a des constellations de sens. Qui n’aurait pas l’impression de se perdre dans une telle immensité, laquelle ressemble à s’y méprendre à une parfaite vacuité ? Un peu comme dire : Je cherche, mais y a-t-il seulement quelque chose à trouver ? À moins de postuler a priori un sens unique (une pétition de principe), il est impossible de le savoir. L’idée de constellations du sens invite à des voyages. Où nous sommes comme des étoiles errantes. Pense aux larmes de Rostov devant l’ignominie du vol dont Télianine s’est rendu coupable (la bourse de Dénissov). Qui ne ressent aussi profondément les choses ressent-il quelque chose ? 

25925

« Tout comprendre, c’est tout pardonner », en français dans le texte, fait dire Tolstoï à la princesse Marie à propos de la princesse Lise, la femme de son frère, André, alors que ce dernier s’apprête à partir à la guerre. « Il faut se mettre à la place de chacun », la remarque qui précède la phrase devenue extrêmement célèbre, l’éclaire : il n’y a pas de mollesse chez la princesse Marie, nulle faiblesse, nulle complaisance, bien plutôt une grande détermination qui, simplement, ne s’exprime pas dans le soi, ne revient pas à centrer le monde autour de soi — ce que fait son frère André, lequel ne supporte pas de rester là où il est, mais a besoin de se mettre en scène, d’agir, de se battre, ce qui l’empêche de comprendre, c’est-à-dire d’accéder à un autre point de vue que le sien propre —, mais à s’excentrer, à oublier le moi, voire à le nier, et à s’ouvrir aux êtres. « Pourquoi parler de moi ! », s’exclame-t-elle ainsi. Et oui, pourquoi ? Le pardon n’est pas la négation du mal (de sa réalité) — ici, en tout cas, il n’est pas question du mal en tant que problème, c’est un problème plus léger, pourrait-on dire, même si l’on pressent le drame à venir, qui viendra mettre en abyme la scène du pardon universel —, le pardon est don de soi : pour qui parvient à s’oublier suffisamment pour se mettre à sa place, l’autre cesse d’être un mystère, une énigme, il devient enfin compréhensible. Le pardon n’est pas l’excuse — il n’en est pas question, non plus, ici — mais une intelligence plus grande. La seule objection que l’on pourrait faire à cette position, c’est que Dieu seul est à même de tout comprendre et, donc, de tout pardonner, mais en réalité, ce n’est pas une objection : c’est le principe même sur lequel se fonde le pardon par la compréhension de la princesse Marie. On ne peut pas accéder au point de vue de Dieu — on ne peut pas voir les êtres comme Dieu, qui voit tout, les voit —, mais on peut postuler l’existence d’un tel point de vue et régler sa conduite sur lui. Il n’y a pas d’autre morale possible, semble dire Tolstoï à travers la princesse Marie, car toute autre morale est faussée par la lourdeur du jugement qui porte, qui pèse, qui trouble, qui empêche l’intelligence, c’est-à-dire l’amour. La véritable intelligence, semble dire Tolstoï à travers la princesse Marie, c’est l’amour. Toute autre compréhension, toute autre intelligence est lourde du jugement, c’est-à-dire du péché. Je ne sais pas si je comprends bien cette phrase, mais elle m’émeut toujours autant. Elle est devenue un cliché — sans doute parce que l’on n’essaie plus vraiment de la comprendre — alors qu’elle porte en elle quelque chose de toujours neuf, et d’une profondeur qui, pour nous, qui sommes toujours en train de juger, toujours en train de prendre position, toujours en train de choisir notre camp, toujours en train de partir en guerre, comme le prince André, est insondable. Au jardin du Luxembourg, comme à Marseille face à la mer, écrit des vers d’un poème dans le petit carnet au bison noir. Plus ou moins grand, l’écart.

24925

Quarante-cinq minutes passées au téléphone avec mon père m’épuisent. Après cela, je me sens complètement vide. À deux reprises, au moins, il me parle comme si je n’étais pas au téléphone, mais avec lui, à l’endroit où il se trouve, soit à environ six-cent-soixante kilomètres de là où je suis, et la deuxième fois, je comprends qu’il me voit, là, dans la même pièce que lui. Je lui demande où je suis et il me répond : « Sous le judoka ». Ce par quoi il faut entendre : « Sous le tableau peint par le père de J. et que ma mère lui avait acheté. » Hasard des choses, ce tableau bleu représente sous une forme très épurée un homme qui se regarde dans un miroir. Peu à peu, je parviens à comprendre que ce qu’il prend pour moi, c’est un fauteuil, ce qui s’explique par le fait qu’il soit presque totalement aveugle, mais cela n’explique en rien l’absence d’aperception critique, le fait qu’il ne porte aucun jugement sur sa perception et l’erreur d’interprétation qu’il fait qui lui permette de rejeter comme une illusion le fait que je sois dans la même pièce que lui alors que je suis à des centaines de kilomètres de là. Et puis, il me confie qu’il se sentait bien là, avec moi dans la pièce, en train de me parler. Je lui dis : « Mais papa, je suis à Paris. » Ce à quoi il répond qu’il sait. Mais le sait-il vraiment ? Je ne sais pas. Je ne le crois pas. Il me semble que ce n’est qu’une phrase, réflexe en quelque sorte, sans référence aucune dans le monde commun. Pendant quarante-cinq minutes, tout dans notre conversation sera exactement comme cela, lourd de déni quand moi je ne cesse de lui dire que non, que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas possible, qu’il se trompe, que c’est une illusion, une hallucination. Quand je raconte cela à Nelly, elle me dit qu’il lui semble qu’il ne faut pas détromper les personnes qui souffrent de ce genre de troubles. Mais, précisément, nous ne savons pas de quels troubles il souffre. Demain, il entrera à l’hôpital où il passera des examens pour tâcher de le savoir. Ma crainte, ainsi que je le confierai à mon frère quand je l’aurai au téléphone après avoir parlé à mon père, c’est que l’illusion fasse illusion, d’une façon ou d’une autre, que les médecins ne décèlent pas les troubles qui sont les siens. Je suppose que cette crainte n’est pas rationnelle, et justement : c’est une crainte. Je me sens tellement dépassé par ce qui arrive. C’est là que je perçois la limite du langage : j’ai beau dire à mon père que non, ce n’est pas vrai, il me semble impossible de lui faire entendre raison. Y a-t-il pour autant un sens général à donner à cette limitation ? C’est un pas que je suis enclin à faire, effectivement. À tort, peut-être. Je n’en ai pas la moindre idée. J’ai du mal à trouver un sens quelconque à cette situation. Sans doute parce que cette situation n’a pas le moindre sens. Et cela, aussi, ne faut-il pas le généraliser ? Rien n’a le moindre sens. Le faut-il ? Ce que je pense a bien un sens pour moi, mais comment élargir le cercle de la signification ? Hors des idées préconçues qui font le sens commun d’une époque, le peut-on seulement ? Le cercle de la signification n’est-il pas toujours d’un diamètre infime et ne s’élargit-il pas qu’en devenant banal, c’est-à-dire en perdant de sa signification, ou en disparaissant purement et simplement, en tombant dans une sorte d’incompréhension, de non-sens, d’oubli ? Note de symptôme : les gens parlent trop fort à mon goût et, de plus en plus, me semble-t-il, pour s’exprimer, ils crient.

petits chantiers

Camarades,
Je vais mettre en œuvre mon idée de “petit chantier” (qui lit mon journal sait déjà plus ou moins de quoi il s’agit) : des pensées sur l’être, la mer, l’époque, le bâti, l‘univers, et caetera, qui courent le long de sept pages A4 reliées entre elles par une simple agrafe et agrémentées de deux dessins d‘une photographie instantanée. Sur le principe des deux premiers cahiers des “habitacles” : diy strict. Le concept de “petit chantier” étant itératif, il y aura un premier petit chantier, un deuxième petit chantier, et nous verrons bien où cela nous conduira. Je n’ai pas encore d’idée précise concernant le prix de vente (incluant les pharaoniques frais de port), mais si l’idée vous intéresse, n’hésitez pas à vous manifester pour que nous envisagions tout cela ensemble.
À tout bientôt,
Jérôme