23925

Dormi à mi-temps, cette nuit. Pour me punir de mon optimisme diurne, sans doute, ai-je songé, tout d’abord, et puis, au réveil, Nelly m’a dit que, dans son rêve, moi, je ne me souviens pas des rêves que j’ai faits cette nuit, ni même si seulement j’en ai fait, dans son rêve à elle, m’a dit Nelly, je me suicidais. Pour les laisser en paix Daphné et elle, déclarais-je, m’a-t-elle raconté au réveil décrivant la scène de son rêve, consternée, je décidais d’en finir avec la vie, et m’ouvrais les veines. Même si j’ai mal dormi, ce n’était pas à ce point mortel et, en aucun cas, cela ne justifiait une mesure aussi radicale, mais peut-être puis-je tout de même émettre l’hypothèse d’une sorte de circulation camérale, une sorte de caméralité, disons aussi, de passage d’un sommeil à l’autre, à la faveur du lit partagé, d’un rêve à un état d’éveil à demi, qui aura perturbé mon sommeil et m’aura empêché d’en jouir à plein durant la nuit : Nelly rêvant ma mort m’aura empêché de trouver un plein sommeil, — qui pourrait douter du plausible d’une telle considération ? Il y a un passage très étonnant dans l’Annonciation italienne de Daniel Arasse. Dans ce passage, Arasse consacre plusieurs pages à un tableau qui n’existe pas (on l’a perdu). Tout ce dont on dispose pour parler de ce tableau, c’est d’une description laconique : « [Ambrogio Lorenzetti] a peint excellemment une belle peinture de l’Annonciation de la Vierge avec la descente très majestueuse de l’Ange et la consternation de la jeune vierge à cette arrivée » et une copie qu’on suppose vraisemblable faite par un peintre fort peu connu (et qui sans cette copie supposée d’un tableau que personne n’a vu depuis la fin du XVe siècle ne figurerait sans doute pas dans l’ouvrage d’Arasse). Ce qui n’empêche toutefois pas Arasse de conlure : « Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans l’Annonciation la plus dramatique des trois [qui, donc, n’existe pas], celle de San Pietro del Castelvecchio, la figure volante de Gabriel s’inscrit sur un fond de panneaux de pierre colorée dont Georges Didi-Huberman a par ailleurs montré la possible fonction théologique comme ‘figure dissemblable’ de la divinité incarnée. » (p. 91) Il me semble qu’il y a une de ses Histoires de peintures où Arasse évoque ce type de raisonnements qui portent et intègrent des tableaux qui n’existent pas, n’existent plus, qui ont disparu, mais je ne parviens pas à la retrouver. Quoi qu’il en soit, c’est un raisonnement très étrange parce que, même si l’auteur est informé, érudit, et d’une grande intelligence, il n’en demeure pas moins que c’est une invention, c’est purement imaginaire et, si l’on peut supposer qu’il ne raconte pas n’importe quoi, il paraît toutefois difficile de faire reposer un raisonnement historique sur un tableau reconstitué de façon imaginaire plus de six-cents ans après qu’il a été peint. C’est ce que je me suis d’abord dit en lisant ce passage. Et puis, je me suis interrogé : Est-ce qu’Arasse voyait vraiment le tableau quand il écrivait à son sujet ? Est-ce que, comme les tableaux visibles qu’il dit que l’historien mémorise (« La peinture au détail » dans Histoires de peintures, p. 268), ce tableau perdu, aussi, il a fini par le mémoriser, exactement comme tous les autres tableaux existants de son répertoire, à partir de sa supposée copie et de la description sommaire qu’en a donné Sigismondo Tizio ? Est-ce que ce tableau inexistant fait partie du catalogue mnémique qu’il portait partout avec lui ? Car, dans le raisonnement d’Arasse, tout se passe comme si ce tableau existait au même titre que les autres que l’on peut voir, montrer, reproduire. À cette nuance près que non.

22925

« Je vais bien. » La conclusion m’est tombée dessus sans prévenir comme un coup sur la tête ou quelque chose du genre. C’était avant que je perde encore mon sang-froid en faisant les devoirs avec Daphné, qui me le rendra sans doute quand elle sera plus grande, et qui pourra le lui reprocher ? En attendant, c’était plutôt à mon père à moi que je pensais. Et, considérant tout ce qui n’allait pas dans ma vie, en ce moment, le sommeil, et caetera, je me suis dit que, après tout, ce n’était pas si terrible que cela, je me réveille, je me lève, je me rendors, si je fais le compte, ce sont plus de huit heures que j’ai passées à dormir, cette nuit, je suis loin de l’insomnie, et quant à l’espèce de désespoir dans lequel me plonge la condition nouvelle de mon père, n’est-ce pas aller bien que de concevoir ce désespoir, n’est-ce pas aller bien que d’en souffrir ? J’irai mal, ai-je continué mon raisonnement, si j’allais bien malgré cela. Mais, en l’occurrence, c’est d’avoir du chagrin qui est sain et qui n’en aurait pas serait vraiment malade, ne crois-tu pas ? Moi, je crois. Parvenir à cette conclusion, bien que banale, il me semble, m’a fait du bien, parce que j’y suis parvenu, ce n’est pas quelque chose que telle ou telle marchande de bons sentiments m’aura vendu discrètement, c’est quelque chose que j’ai pensé moi, à quoi je suis arrivé moi, malgré tout le mal que je pensais de moi, ces derniers temps, malgré tous les défauts que je me trouve ces derniers temps, malgré tout ce qu’il me semble ne pas aller dans ma vie, ces derniers temps. Comme si je me disais : ces derniers temps sont les derniers temps, — les derniers des temps. Est-ce une sorte de pensée positive, une combine magique pour me duper moi-même ? Je ne sais pas, c’est possible, bien sûr, c’est possible que j’aille très mal et que, préférant me mentir à moi-même, je trouve le moyen de me faire accroire le contraire, mais je ne le crois pas. Je pense que c’est vrai : je vais bien. Aller mal, c’est aller bien, plus souvent qu’on ne le croit. Et ce n’est pas une façon de dire : « J’ai le droit d’aller mal » ou « C’est normal d’aller mal », ce n’est pas une question de société, ou je ne sais quoi, je ne demande d’autorisation à personne, de légitimation à personne, de justification à personne, je n’ai pas besoin que quelqu’un reconnaissance mon existence — j’existe —, et il n’est pas impossible que cela ne soit pas sans signification politique, incidemment, pour ainsi dire, ni que le mal, c’est le bien ou inversement (je me souviens d’un raisonnement de ce genre qu’avait tenu Jean Baudrillard, au lendemain du 11 septembre 2001, et il était très content de lui, c’était affligeant, je n’avais pas supporté de l’entendre pontifier son indigente dialectique), mais alors quoi ? Eh bien, rien d’autre que cela, je le répète : je vais bien, par quoi je ne cherche pas à me convaincre de quoi que soit, mais vois purement et simplement les choses comme elles sont, et moi comme je suis. Je suis impuissant face à l’état de santé de mon père, ce qui me désespère, mais comment pourrait-il en être autrement, par quel miracle d’imbécilité pourrais-je passer outre ce fait ? Je ne le peux pas. Le reconnaître, ce n’est pas changer quoi que ce soit, mais c’est faire quelque chose, toutefois : me reconnaître moi, comme je suis, individu sain. Ce qui n’est pas si mal que cela, n’est-ce pas ? Est-ce pour célébrer cette santé que j’ai écrit un poème, ensuite ? Un poème ? Oui et non. C’est un poème, mais c’est aussi un morceau de ce poème dont je t’ai parlé au tout début de l’année (c’était le 14, puis le 16 et enfin le 27 janvier), mais sans doute as-tu déjà oublié, et moi-même je crois que je l’avais oublié, mais tout à l’heure, comme en une vision, je me suis souvenu de cette photographie du grand homme, et j’ai composé ce poème qui compose le poème. La photographie, elle aussi, en un sens important, appartient au poème, mais pour l’instant, on ne la voit pas. Finira-t-on par la voir ? Je ne sais pas. Je ne sais pas si je la montrerai. Pour tâcher de comprendre cette interrogation, je me dis : Qui saura la voir, la verra. Mais alors, c’est une sorte de poème pour initiés ? Peut-être : comment écrire autrement désormais ? Ou de poème initiatique, — aussi.

21925

Fatigue (morale), fatigue (grande), fatigue (grande morale). Plutôt que : Qu’ai-je fait pour mériter cela ?  je me demande : Que puis-je faire pour mériter autre chose ? et mieux encore : Que dois-je faire pour obtenir autre chose ? Obtenir, c’est-à-dire : vivre, tout simplement.  Qu’est-il en mon pouvoir de faire pour vivre autrement ? Tandis qu’à la première question, qui y réfléchit sincèrement trouve devant lui une vaste étendue de raisons (tant le sentiment de culpabilité est inscrit en nous comme une seconde nature), aux secondes et troisièmes questions, les réponses possibles s’offrent en perspective comme des déserts (même si la seconde question, reconduisant la notion de mérite, c’est-à-dire : de récompense, de sanction, est fondamentalement chrétienne), et plus on avance et moins on voit la fin de sécheresse immense qui nous attend encore, nous guette. C’est la véritable objection, ce me semble, que l’on peut faire à toute pensée du mérite : qu’elle est fondée sur la récompense, la sanction, et donc le châtiment. Alors que je voudrais être libre de toute cette pesanteur, et m’ouvrir sans cesse à l’innocence de ce qui vient. Que vient-il ? Encore plus de fatigue ? Probablement. Mais jusques à quand ? La fin, pas avant. Je voudrais trouver un moyen de faire dérailler l’existence, mais il présuppose que je sois seul au monde, ce qui annule donc la notion même d’existence, de vie, et prouve que de tel moyen, il n’en est point. Il n’y a qu’un Dieu mégalomane (Paul aux Athéniens : en Dieu, nous vivons, nous mouvons, et avons notre être) qui puisse être seul au monde. Tout ce qui existe, tout ce qui vit, est lié à tout ce qui existe, à tout ce qui vit. 

20925

Je me demande parfois si je ne me fais pas aussi discret que possible pour ne pas avoir à me justifier de ne pas exister, de n’être presque pas, de n’être presque rien. Il y a quelques jours de cela, à la Fnac Montparnasse, je me suis soudain senti habiter Laurent Gaudé ou être habité par Laurent Gaudé, je ne sais pas très bien comment le dire, et me suis surpris moi-même, à partir de cette sensation aussi pénible qu’incongrue, en train de me demander comment on pouvait bien réussir à supporter d’être constamment vu et reconnu, de ne jamais passer inaperçu, dans la rue, au restaurant, au supermarché, à supposer que Laurent Gaudé aille au supermarché, ce dont je doute, mais tout est possible, après tout, en vacances, partout, comment on pouvait supporter d’être autre chose que son écriture seule, seule et pure, autre que soi-même, comment on pouvait accepter d’être regardé non pour ce dont on a l’air au moment même où l’on nous regarde mais pour l’image de nous qui nous précède, et qui se colle à notre peau, se surimprime à elle, la recouvre complètement jusqu’à la faire disparaître entièrement, comment on pouvait tolérer ainsi de n’être pas personne. L’intelligence, en effet, dit-elle jamais autre chose que ceci : Je suis personne ? Cette soudaine incarnation n’était pas simplement le fruit d’un délire de ma part, si furtif soit-il : depuis quelques jours, à l’angle du boulevard du Montparnasse et de la rue de Rennes, les deux faces d’un grand panneau publicitaire affichaient le visage blanchâtre de Laurent Gaudé au-dessus de son nouveau livre — Toutou 1664, ou quelque chose dans le genre, je ne sais plus, de l’affiche, je n’ai retenu que le visage et le nom propre que je connaissais déjà — afin d’en faire la réclame, et croiser plusieurs fois par jour ce spectre impassible d’ivoire avait fini par me perturber, plus profondément que je ne l’aurais imaginé, manifestement, comme si son image, à force de s’imprimer sur ma rétine, était parvenue à passer à l’intérieur de mon corps et à prendre possession de moi-même. Les tout premiers jours, j’avais résisté, sans même en faire l’effort particulier, mais à présent, j’étais envahi : tout ce que je faisais, je le faisais non plus dans mon seul et propre corps, mais dans une sorte de corps double, moins habité par Laurent Gaudé (de toute façon, il n’aurait pas pu y tenir) qu’impressionné par lui, peut-être pas tout à fait hypnotisé, mais comment dire ? médusé par son image au point que mes mouvements, ainsi paralysés, n’étaient plus les miens, mais d’une certaine manière les siens, mes mouvements habitant son image pour continuer d’être des gestes et non d’inertes automatismes. Sur l’escalier roulant qui me conduisait au troisième étage du bâtiment de la rue de Rennes (étage où l’on fait le commerce des livres en masse, et je ne me souviens pas de ce que j’étais venu y chercher), j’ai vu l’univers, ou cette version miniature qu’en abrite une enseigne commerciale, exactement comme si j’étais un autre, comme si j’étais cet autre dont je viens de parler, comme si nous avions été transposés, échangés, peut-être, par le seul exercice de ma pensée involontaire, et ce que j’ai vu à travers lui, cela ne m’a pas plu. Perdre son anonymat, devoir être quelqu’un, vu de là où je me trouvais soudain, pas depuis moi, mais depuis l’autre, m’a paru terrifiant, et je me suis demandé : Mais comment peut-on n’être pas ainsi dépossédé de ses pensées, de ses sentiments, de sa langue même, comment peut-on exister dans cette vie publique qui nous précède sans cesse et nous accompagne partout ? Je sais que, pour l’immense majorité de la population occidentale qui vit à présent, la célébrité est quelque chose de désirable, le sommet de la pyramide de la valeur, mais il m’est apparu que c’était une forme d’enfer local d’où l’on ne pouvait pas s’évader, car quand même l’on ne serait plus qu’une vieille gloire déchue, on continuerait de vivre cette célébrité par son manque, cette reconnaissance passée par sa perte même. Je sais aussi que l’on m’objectera que c’est là le point de vue de qui n’a pas connu le succès, et c’est vrai, c’est-à-dire : ce point de vue est le mien, mais je n’ai jamais cherché le succès, en écrivant, je n’ai jamais rien cherché d’autre qu’écrire. Et écrire, c’est ce que je veux dire, je ne comprends même pas que ce ne soit pas — toujours, d’abord et seulement — à soi-même sa propre fin. Quand, aussi involontairement que je m’en étais paré, je me suis enfin dépouillé de l’autre pour recouvrer mes sens à moi, j’ai senti un grand soulagement, toute l’angoisse  — immense bien que brève — que j’avais conçue pendant ce court instant m’avait quitté et, voyant le monde avec mes seuls et propres yeux, il ne m’a pas paru beaucoup plus beau, non — il faudrait être dépourvu de tout sens esthétique, en effet, pour trouver ces lieux seulement plaisants —, mais c’était moi qui le voyais, au moins, et je le voyais comme il était : mon ombre encombrante, me précédant, n’y était pas toujours déjà portée.

19925

— la poussière. Téléphone avec mon père. Expérience des plus déprimantes. Aucune conscience d’avoir oublié quoi que ce soit. Exactement comme s’il se trouvait hors du temps, ou dans un temps tout à fait autre, affranchi de toute histoire. Ou plutôt : de toute temporalité. Oui, c’est cela. Un temps sans temps, une continuelle durée qui se dévide comme le fil d’une infinie pelote. Infinie parce que notre fin, si elle viendra effectivement, ne viendra que pour les autres, et non pour nous, qui n’en ferons pas l’expérience. Dans le Tractatus, Wittgenstein écrit quelque chose qui se trouve à appartenir cet ordre d’idées : « 6.4311. Der Tod ist kein Ereignis des Lebens. Den Tod erlebt man nicht. / Wenn man unter Ewigkeit nicht unendliche Zeitdauer, sondern Unzeitlichkeit versteht, dann lebt der ewig, der in der Gegenwart lebt. / Unser Leben ist ebenso endlos, wie unser Gesichtsfeld grenzenlos ist. » « La mort n’est pas un événement de la vie. La mort, on ne la vit pas. / Si par éternité on entend non pas une durée infinie, mais l’intemporalité, alors vit éternellement qui vit dans le présent. / Notre vie est sans fin comme notre champ de vision est sans limite. » Ce n’est pas qu’il n’y a pas de fin, c’est que nous n’avons pas la perception de la fin. La totalité est bien trop grande pour nous. Et qui perd la mesure du temps, ce qu’est la mémoire, acquiert la perception juste de ce qu’est le temps pour lui, trop grand pour lui, mais n’en a pas conscience. Les autres le voient dans ce temps sans temps, et l’inconscience dans laquelle il est de ce vécu sans expérience, mais  ne peuvent pas y vivre, en font l’expérience sans vécu. Avant d’écrire ces phrases, j’en ai écrit d’autres. Et puis je les ai effacées. Elles étaient vaines, n’est-ce pas ? Oh, tellement vaines, en effet. Laissons-les tomber dans l’oubli, me suis-je dit, c’est mieux ainsi. Et disparaître dans la poussière qui recouvre le sol de la maison de la mémoire. Bientôt, dans la maison de la mémoire qu’est notre vie, il n’y a plus qu’elle, — la poussière. (Archéologie de moi-même : 6.4311 de TLP, j’ai déjà cité les deux premières phrases le onze mars deux mille vingt-trois, mais sous un jour si différent que je ne peux pas relire aujourd’hui ce que j’écrivis alors. Peut-être, toi, le pourras-tu.)

18925

Un peu comme si j’assistais en direct à ma propre disparition. Hier, mon père ne m’a pas appelé pour mon anniversaire. Évidemment, c’est la première fois qu’il oublie. Et cet oubli, je mentirais si je ne disais pas que je l’attendais, que je ne savais pas avant que mon père m’oublie qu’il allait m’oublier, mais je n’ai rien fait là-contre, je n’ai pas appelé mon père, par exemple, pas appelé pour lui dire quelque chose comme : « N’as-tu pas l’impression d’oublier quelque chose ? », non, j’ai laissé cette déconcertante chose être la déconcertante chose qu’elle est parce que c’est ainsi que le monde est, parce qu’il ne sert à rien de faire comme si les choses allaient bien quand les choses vont mal, non, il faut que les choses soient comme elles sont et quand elles ne sont pas comme je voudrais qu’elles fussent, les choses, je veux les voir comme elles sont, comme les choses qu’elles sont, comme les choses sont quand elles sont des choses, et quand elles n’en sont pas, des choses, quand elles sont simplement la pourriture dégoûtante qu’est la vie, la vie qu’on ne veut pas, la vie qui a lieu quand même, cela, je veux le voir aussi, je veux le savoir aussi. Je ne veux pas dissimuler l’existence du mal, pas dissimuler l’existence de la mort, je n’ai que faire de ce kitsch mortifère et sa bienveillante fausseté, de sa bienveillante insensibilité. Plutôt à fleur de peau que fanée. Un peu comme si je disais : je veux regarder la mort fixement. Est-ce vrai que le soleil ni la mort ? Quelle différence cela ferait-il que ce soit vrai ou que ce ne le soit pas ? Tout est vain abysse au fond duquel on s’abîme. Peu à peu, je m’efface. C’est ainsi. J’ai longuement parlé avec Pierre au téléphone en fin de journée. Et cela m’a fait beaucoup de bien parce qu’il y avait longtemps que je n’avais pas eu une conversation sensée avec quelqu’un et que cette conversation s’est achevée dans un éclat de rire alors qu’elle a été placée sous le signe de la mort, du mal, de la guerre. Ainsi va la vie. Non : ainsi devrait aller toute vie, on ne rachètera pas le mal, c’est impossible, mais on peut faire la vie bonne, c’est un art de penser, d’exister, de se mouvoir, de sentir, d’occuper un certain espace-temps parmi l’univers. Hier, j’ai écrit un poème. Aujourd’hui, j’ai cherché à en écrire un autre, mais il ne m’est rien venu. À un moment, je me suis absorbé dans la contemplation des nuages dans le ciel ailleurs bleu, et c’était une rare merveille. J’ai eu la sensation de me déplacer avec eux, ou alors j’ai été pris de vertige, je ne sais pas.

17925

Quarante-huit ans aujourd’hui, et je rends grâce à ce journal de m’aider à compter. Sans lui, quel sens aurait ma vie ? Je ne veux pas être antifasciste ; je veux ne pas être fasciste. Je veux nous débarrasser des conditions qui sont susceptibles de faire de nous des fascistes et mettre en place d’autres conditions qui nous évitent de devenir des fascistes, qui rendent l’éventualité même du fascisme détestable. Je veux trouver les conditions d’effectivité d’une vie débarrassée de tout fascisme, d’une vie qu’on pourrait appeler : simple, juste, authentique, bonne, vraie (une vie non obsédée, aussi), — tout ce qu’on voudra, en vérité. Et je crois que la méthode pour y parvenir est très simple, en réalité : il faut se déprendre de ses illusions afin d’être à même de déchiffrer dans les gestes que nous faisons et les propos que nous tenons, les prémices de l’autorité, de la violence, du dernier mot. Il n’y a pas de dernier mot, tel pourrait être le principe élémentaire de la vie bonne que j’évoque. Si le poème de Constantin Cavafis, « En attendant les barbares », signifie que nous inventons des ennemis imaginaires au lieu de faire ce que nous avons à faire pour résoudre nos problèmes, je ne le comprends pas. Ou mieux, ce que je comprends, je ne le comprends que trop bien, et alors cet apologue a quelque chose de décevant, comme s’il manquait de difficulté (une difficulté qui ne soit pas gratuite comme un casse-tête, mais qui incite à poser une question, chercher une réponse). Le lire comme un plaidoyer ironique en faveur de la démocratie (contre l’autorité), en revanche, lui donne une sonorité plus juste. Parce qu’alors, nous ne cherchons plus des fascistes à qui nous opposer, lesquels fascistes peuvent très bien être les barbares du poème — les fascistes tout comme les barbares n’ont pas besoin de posséder des propriétés clairement assignables qui permettent de les identifier en les distinguant d’autres catégories de nocifs, il suffit qu’on puisse dire d’eux qu’ils ne sont pas comme nous et que nous serions bien mieux s’ils étaient tous morts —, nous cherchons des réponses à des questions que personne n’a encore posées. La répétition de la même réponse aux questions que pose le poème montre à la fois l’inanité de l’inquiétude et l’inanité de l’interrogation et quand, enfin, une autre réponse est apportée, il est trop tard, le jour est fini et l’on s’apprête à aller se coucher pour recommencer le lendemain : les barbares apportent une solution parce qu’ils reviennent sans revenir, prolongent le temps dans l’avenir indéfini d’une attente d’autant plus inquiète qu’elle sera déçue et que, probablement, elle se sait déjà déçue, ils nous rendent paresseux. Et puis, qui nous dit que nos questions ne sont tout simplement pas mal posées ? Qui nous dit, sinon les barbares sans voix, que ce n’est pas nous qui nous trompons, formulons mal ce que nous avons à formuler ? Car les institutions démocratiques ne reposent sur rien que la bonne volonté de qui y prend part. D’où leur fragilité extrême et leur caractère interminable : même en temps de paix, personne ne peut se reposer, et la guerre n’est pas l’excitant dont nous avons besoin pour nous tirer de notre sommeil politique.

16925

Au téléphone avec mon père : sensation que ma cervelle grille de l’intérieur. Rien n’a de sens mais il faut pourtant que j’écoute. J’ai dû prendre froid en courant, ce matin, et depuis j’ai mal partout. Je suis fatigué. Il doit y avoir pire façon de finir sa quarante-huitième année, mais je n’en connais pas d’autres, n’ayant jamais eu quarante-huit ans moins un jour. Je me contente de celle-là. De ma conscience fébrile et de mon corps endolori. J’avais des idées et elles ne sont plus que ceci : de la poussière d’os broyés. J’exagère peut-être, je n’en sais rien. J’imagine des avenirs possibles tout en me disant : je ne vivrai pas aussi longtemps. À quoi cela sert-il de continuer ? Quand j’ai écrit il y a quelques jours : « Proust sait mieux que toi ce que tu ressens », je ne croyais pas si bien dire. « Et indifférente en elle-même, leur vieillesse me désolait en m’avertissant des approches de la mienne. »

15925

Il est neuf heures vingt-neuf, ce matin, quand le téléphone sonne interrompant ma pénible relecture de l’article de Walter Benjamin sur l’œuvre d’art. Mon frère est à l’appareil pour évoquer les problèmes que pose l’état de santé de notre père et les solutions introuvables, ou quasi. Après cela, je ne pourrai plus lire une seule ligne, toute mon attention sera partie ailleurs, loin de l’endroit où je la destinais. J’essaierai encore de me concentrer un peu, mais ce sera en vain. Alors, j’irai courir. « Pénible », ai-je dit à propos de l’article de WB parce que j’ai le sentiment que la prose cahote, hésitant entre analyse esthétique, perspective historique, programme politique, pétition révolutionnaire, et dans le style même se sentent ces secousses liées à l’état de la route cabossée sur laquelle WB chemine tant bien que mal : développements historiques, thèses assénées en italique, anecdotes, micro-nouvelles, presque poèmes en prose — si l’on sait où va l’article (il y a un plan au début), je peine à comprendre les arguments de WB chez qui on sent une grande ambivalence, comme si la masse, la massification pouvait se tourner et se retourner aussi bien dans un sens que dans l’autre : progressiste ou réactionnaire. Mais surtout, que faire de l’alternative face à laquelle il nous laisse in fine, ce choix entre esthétisation de la politique et politisation de l’art ? Fausse alternative, qui plus est, me semble-t-il : « C’est ou bien le fascisme ou bien le communisme, débrouillez-vous avec cela, moi je ne veux plus rien entendre », semble dire son auteur, ce qui, à l’époque où ce texte a été écrit — entre 1935 pour la première version et 1938 pour la quatrième — pouvait se comprendre, mais qui, pour nous qui savons désormais les ravages auxquels la massification a conduits dans tous les camps (les forces constructives que WB évoque la fin de la version française de son article ne s’étant pas montrées moins totalitaires que les doctrines totalitaires auxquelles il les opposait encore), et qui faisons l’expérience de la dissolution des sociétés humaines à laquelle l’uniformisation par la massification conduit (les mêmes produits reproduits à des milliards d’exemplaires et diffusés en même temps partout sur la terre), paraît presque idyllique. Car, la vérité semble être bien plus désespérante que ce qui nous est présenté : il n’y a pas d’issue. Ou, du moins, diront les plus optimistes d’entre nous, nous n’avons pas encore trouvé d’issue. Et, pour l’instant, que nous soyons optimistes ou que nous soyons pessimistes, cela revient rigoureusement au même. L’objection principale que l’on peut adresser, toutefois, à l’espèce de philosophie du désespoir que j’ai formulée hier au soir (et qu’en vérité Jean Lacoste énonce bien mieux que moi dans sa présentation des textes de WB sur Baudelaire (p. 19) : « L’intuition centrale de Benjamin, si l’on peut avoir la témérité de la formuler, semble résider dans cette conviction que l’espérance ne peut venir qu’à celui qui a perdu tout espoir, comme l’étoile filante dans les Affinités électives de Goethe. Il faut donc, dans une lucidité impitoyable, se dépouiller de tout ce qui a pu faire croire au bonheur (l’aura) pour pouvoir espérer un jour le recouvrer. ») est d’ordre biographique : au fond du désespoir, ce que WB a trouvé, ce n’est pas une source d’espoir, mais la noirceur absolue, le suicide, la fin. Ne pas mépriser le biographique : in fine, tout se ramène à cela, une vie. Et chaque vie est exemplaire, quand même ce dont elle serait exemplaire ne serait pas édifiant. Peut-être y a-t-il là une importante distinction à faire : peut-être que chaque existence exemplifie un mode de vie, mais que tous les modes de vie ne sont pas édifiants. Tout se ramène à cela, une vie, et bien sûr, plus qu’à la vie de WB, c’est à celle de mon père que je pense en ce moment, à sa déchéance, laquelle, comme cela est probable, attend tout être qui vieillit, atteint tout être qui vieillit trop. Est-ce que cela peut se dire, vieillir trop ? Je ne sais pas. Mais mon époque, non plus, ne le sait pas, qui ignore toujours comment se comporter face à l’éminence de la mort, et même : l’évidence de la mort, préfère ne pas la voir, et puis ne pas la regarder, et puis abréger les souffrances, pour le confort de tout le monde. Tout se ramène à cela, une vie, et bien sûr, c’est à ma vie que je pense, à l’avenir qui m’attend. On pourrait dire : une vie, c’est ce qui est attendu et non pas donné, mais la mort n’est-ce pas le toujours déjà donné de la vie ? Qu’il est en pure perte d’attendre parce qu’elle viendra toujours à temps ; — le temps, c’est la mort. Avant de mourir, ma mère avait écrit une lettre à mon père dans laquelle elle lui disait qu’elle n’attendait plus que la vieillesse. Combien de temps avant de mourir avait-elle adressé cette lettre à mon père ? Je ne le sais pas. Je ne peux pas la relire pour le savoir. La lettre, je l’ai remise dans le tiroir où je l’avais trouvée et où je n’aurais pas dû la chercher. Peut-être y est-elle encore. Je l’ignore. S’il m’est permis d’en avoir l’occasion, je chercherai cette lettre la prochaine fois que j’irai à Marseille. Mais, depuis cette lettre, j’ai toujours eu la conviction que c’est de ne plus attendre que la vieillesse qui l’avait tuée.