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Suite d’hier. — Me pose ainsi problème la reprise de la théorie de la lutte des classes par WB parce que cette dernière (la théorie, pas la reprise) me paraît ethnocentriste. Contrairement à sa philosophie du judaïsme, selon les propos rapportés par Scholem à ce sujet, qui ne l’est pas parce que la formulation même montre une conscience de sa particularité, de sa non-universalité. L’ethnocentrisme consiste à prendre une histoire particulière pour l’histoire universelle. D’où mon impression qu’il y a là une insuffisante conscience de soi, ou plutôt que, chez WB, la théorie de la lutte des classes est greffée sur un corps beaucoup plus ancré, beaucoup plus conscient de lui-même, et capable ainsi de sortir de soi, par la suite. Mais ce n’est pas encore assez clair : les réserves que j’exprime concernent sans doute moins WB en lui-même que mes propres doutes quant à la pertinence, la véracité d’un récit de ce genre. Mon idée fondamentale, pour employer une expression quelque peu ridicule, c’est qu’il n’y a et ne peut y avoir de récits signifiants qu’individuels. Les récits collectifs sont toujours des naufrages. Dans quelle mesure ne sont-ce pas eux, les causes de la catastrophe ? Car, il y a bien quelque chose qui met les masses humainess en mouvement. Quand WB parle de kontinuierlichen katastrophe, l’expression renvoie en miroir négatif à la théorie de la création continuée des Jésuites et de Descartes, c’est-à-dire l’idée que Dieu ne crée par le monde une bonne fois pour toutes, mais ne cesse d’intervenir dans la création. Dans les Réponses aux cinquièmes objections (Gassendi), Descartes écrit ainsi : « L’architecte est la cause de la maison, et le père la cause de son fils, quant à la production seulement ; c’est pourquoi, l’ouvrage étant une fois achevé, il peut subsister et demeurer sans cette cause ; mais le soleil est la cause de la lumière qui procède de lui, et Dieu est la cause de toutes les choses créées, non seulement en ce qui dépend de leur production, mais même en ce qui concerne leur conservation ou leur durée dans l’être. C’est pourquoi il doit toujours agir sur son effet d’une même façon pour le conserver dans le premier être qu’il lui a donné. » C’est précisément l’idée de WB : l’« ainsi de suite » est la catastrophe, au même titre que la création est continuée par l’intervention de Dieu. D’où ce qu’on lit au § 35 de Zentralpark (c’est moi qui traduis) : « Le concept du progrès est à fonder sur l’idée de la catastrophe. Qu’il en aille “ainsi de suite” est la catastrophe. Elle n’est pas le toujours attendu mais le toujours donné. Pensée de Strindberg : l’Enfer n’est en rien ce qui nous attendait — mais cette vie ici. / Le salut s’accroche à la petite brèche dans la catastrophe continuée. » La catastrophe est la vraie nature du progrès qui se présente comme toujours donné, non attendu, c’est-à-dire comme toujours déjà là, comme si rien d’autre que cela n’était possible. L’idée de cette brèche à laquelle s’accroche le salut est si désespérée qu’elle semble absolument incompatible avec un récit collectif comme celui de la lutte des classes. L’espoir est seulement accessible à qui est descendu au plus profond de sa perte, en a fait l’expérience à la première personne, a dit : « Je suis au désespoir. »

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Aucune énergie, rien envie de faire, envie de ne rien faire, plutôt, alors je ne fais rien. Dans le texte qu’il a consacré au texte Sur le concept d’histoire de WB, Michael Löwy, qui voit son auteur comme un romantique, écrit (Walter Benjamin : avertissement d’incendie, une lecture des Thèses « Sur le concept d’histoire », p. 17) : « On pourrait définir la Weltanschauung romantique comme une critique culturelle de la civilisation moderne (capitaliste) au nom de valeurs prémodernes (pré-capitalistes) — une critique ou protestation qui porte sur des aspects ressentis comme insupportables et dégradants : la quantification et la mécanisation de la vie, la réification des rapports sociaux, la dissolution de la communauté et le “désenchantement du monde”. Son regard nostalgique vers le passé ne signifie pas qu’elle soit nécessairement rétrograde : réaction et révolution sont autant de figures possibles de la vision romantique du monde. Pour le romantisme révolutionnaire, l’objectif n’est pas le retour au passé, mais un détour par celui-ci vers un avenir utopique. » Mais, à mon sens, ce n’est pas simplement l’avenir qui est utopique pour la romantique (plutôt que du romantisme, il vaudrait mieux parler du ou de la romantique en tant qu’individu, personne singulière, qui est toujours une sorte d’anomalie, de bizarrerie, d’étrangeté), le passé lui-même est utopique, qui ne fut peut-être jamais en tant que réalité (la réalité n’est jamais simple, univoque), mais qui peut prendre une signification en tant que possibilité régulatrice, horizon d’orientation, sens. C’est très clair chez Rousseau dont le « Commençons donc par écarter tous les faits » est d’une rare éloquence, qui ne signifie pas que tout est faux, tant s’en faut, mais que tout est fiction au sens d’expérience de pensée, comme dans l’état de nature ou la naissance de la propriété privée : « Le premier qui, ayant mis un enclos, s’avisa de dire : Ceci est à moi… », lesquels n’existent pas en tant que périodes, moments, ne sont pas en tant qu’événements historiques, mais circonscrivent un horizon temporel dans lequel inscrire notre compréhension de l’histoire en tant que mouvement, changement, transformation. La nostalgie qu’éprouve la romantique est donc toujours un peu bizarre parce que cette nostalgie est attachée à une époque qui n’a probablement jamais existé que comme pensée. Ce qui, encore une fois, ne signifie pas qu’elle soit erronée ni qu’elle soit mensongère ou que la romantique triche, mais que la romantique n’est pas une réaliste, et que sa conception transcende au contraire la réalité dans la mesure où, la réalité n’étant pas satisfaisante, il n’est pas tolérable de s’y limiter comme réalité tout entière. La romantique critique et proteste moins qu’elle n’imagine quelque chose d’autre, propose un autre chemin inexploré, d’où encore une fois son étrangeté, le sentiment qu’elle est en décalage, ce qui (comme le souligne Löwy) est parfaitement vrai de WB, d’où son aspect inclassable aussi : on ne sait pas dans quel rayon de la bibliothèque mondiale ranger la romantique précisément parce que la romantique dérange l’ordre, le cours du temps, la marche du progrès qu’elle fait trébucher. Elle court-circuite aussi bien la linéarité du temps que sa circularité. Sa figure est le cercle-flèche de la spirale, une contradiction dont la résolution est l’accomplissement de l’histoire, ou plutôt peut-être,   parce qu’il n’y a pas qu’une seule et unique histoire, la fin d’une histoire.

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Quelques traits au crayon sur la feuille pliée en deux où je prends des notes semblent former le visage d’un extraterrestre. Ce visage inexpressif, du moins, qu’on leur prêtait au siècle dernier quand ils peuplaient encore l’univers de la fiction populaire. Et la couleur grise du lointain outre-univers d’où l’on supposait alors qu’ils devraient provenir. Aujourd’hui, il se peut que nous soyons devenus si étranges à nous-mêmes, dont nous n’avons pourtant jamais été aussi proches, que l’idée ne nous vienne même plus (ou bien moins) d’aller chercher si loin. Évidemment, l’autorité en première personne de l’individu sur ses propres contenus de conscience (« Je suis le seul à savoir ce que je ressens vraiment ») est un mythe — Proust sait mieux que toi ce que tu ressens —, mais si tout le monde y croit, ne finit-il pas par devenir une vérité, la vérité ? Plus nous croyons nous approcher de nous-mêmes, et plus nous finissons par nous sentir éloignés, des autres, de soi, de tout ce qui se tient à la surface de la terre. Et cette distance paraît à la fois nécessaire — inéluctable, ou comment dire ? destinale — et incompréhensible. C’est peut-être la ressemblance qui nous déforme, nous fait paraître difformes. Je saute au plafond dans l’espoir de tuer le moustique qui s’y trouve installé. Est-ce le même qu’hier ? Je ne sais pas. Mais, l’ayant raté, je me dis qu’il est probable que ce sera le même que celui de demain. Claqué au plafond, eussé-je aimé dire à Daphné, pour la faire rire, elle qui m’avait rapporté cette expression employée par ses camarades de classe pour signifier la nullité d’une chose : « claquée au sol », mais il n’en aura rien été, ayant échoué dans la tâche, modeste certes, mais non négligeable que je m’étais assignée. Quand, soudain, dans un moment d’égarement, le moustique, qui n’avait pas compris la fin qui serait la sienne, pensant pouvoir nourrir gracieusement sa progéniture de mon sang pur, revient se poser au plafond. Aux aguets, je l’observe. Me dresse sur le lit et, dans un bond homérique, écrase la bestiole qui va s’écraser au sol en une pathétique spirale. Non sans une certaine fierté, je vais faire part de mon trait d’esprit à Daphné qui s’esclaffe, à moins que ce ne soit tout bêtement son rhume qui la fasse éternuer. Après être allé courir, en fin de matinée, pour trouver comment traduire une expression qu’on trouve dans un des fragments que WB a consacrés à Baudelaire et qu’on a publiés sous le titre de Zentralpark — ou plutôt pour vérifier si mon intuition (c’est une façon de parler) était bonne —, j’ai fait un détour par Descartes, le latin philosophique, la traduction de ce latin en allemand, avant le retour au français. Tout ça pour deux mots, me suis-je dit, n’est-ce pas quelque peu excessif ? Creatio continua. Ne trouves-tu pas qu’on travaille mieux souvent sur des vulgaires feuilles de papier récupérées et pliées en deux ? Comme si la main était là plus libre et que, parvenue à se défaire de l’horizontalité, loin de se faire brouillonne, au mépris de l’erreur, elle partait à l’aventure. 

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Non, pas « le Capital comme Minotaure » : le Marché comme Minotaure. Mais la métaphore ne se file pas bien loin : où est Thésée ? Dans une note de son article d’une densité qui en rend la lecture particulièrement difficile, « Sur quelques thèmes baudelairiens », Benjamin écrit (p. 169) : « La fantasmagorie où va se réfugier le passant pour tromper son attente, la Venise des passages dont le Second empire offre fallacieusement le rêve aux Parisiens, n’emporte que quelques individus sur son tapis roulant de mosaïque : c’est pour cette raison que les passages n’apparaissent pas chez Baudelaire. » Avant de souligner tout le passage, j’entoure « la Venise des passages », à la fois pour son caractère cliché — avec Nelly, nous tenons une sorte de catalogue des Venises (« la Venise du Nord », ou plutôt « les Venises du Nord », la Venise du Périgord, le Venise de Provence, la Venise du Perche, — combien y en a-t-il encore ?) — et pour la métaphore qui, dans une sorte proustime benjaminien, injecte Venise dans Paris, m’a semblé filer à l’orientale puisque j’ai d’abord lu « le tapis volant de mosaïque » avant de me rendre compte de ma méprise et de corriger, un peu déçu, ma lecture, qui aurait pourtant pousser un peu plus loin l’aventure, Proust ne dit-il pas au début de sa Recherche qu’il entend écrire un livre « long comme les Mille et une nuits » ? Il est fascinant de voir comment, dans cet article, Benjamin lit Proust dans Baudelaire et réciproquement, d’une façon qui les tient ensemble sans presque la moindre rupture, et comment ainsi il apparaît que tous ces fragments que nous lisons comme l’œuvre éparse de Benjamin entretiennent entre eux des liens de la plus grande des solidarités, chaque fil à partir duquel on la déroule semblant dérouler la pelote tout entière. En lisant cet article, je me suis souvenu que je n’avais pas achevé ma dernière lecture du Temps retrouvé, la révélation finale m’ayant un peu lassé, et qu’il faut donc que je termine, et j’ai eu envie de relire tout l’ensemble, les passages où Albertine et Marcel se retrouve dans la chambre de ce dernier (à Balbec et à Paris) attirant tout particulièrement à eux l’attention de ma mémoire. 

10925

Récemment, la voisine du deuxième a eu une petite fille. Et, les mamans modernes sont ainsi, il y a deux ou trois jours de cela, elle a eu l’idée d’afficher un petit mot sur la porte d’entrée de notre bâtiment, petit mot dans lequel elle demande aux habitants de l’immeuble d’éviter de faire claquer la porte et trop de bruit quand ils circulent dans les escaliers, car cela réveille sa petite fille qui a bien du mal ensuite, dit-elle, et je la crois sans peine, à se rendormir. Pour être sûre de mettre toutes les chances de son côté, les mamans modernes sont ainsi, la voisine du deuxième a conclu son mot par un appel à l’humanité des locataires de l’immeuble. Et, ce matin, preuve que tous nos espoirs ne sont pas vains, l’humanité lui a répondu : durant la nuit, le mot, quelqu’un l’avait arraché. Pendant ce temps, je cuisine une salade niçoise. Et, dans le deuxième chapitre de son texte sur le Paris de Baudelaire à l’époque du Second empire, Benjamin cite le début du passage dont je parlais hier (« Théocratie et communisme. »), mais, fait étrange, il ne le cite pas pour lui-même dans son intégralité, pas plus qu’il ne le relie au fragment qu’il en a cité au chapitre précédent, il le place dans le contexte d’une digression sur Hugo et les esprits de sorte qu’on a l’impression qu’il ne retient du fragment de Baudelaire que l’expression « tables tournantes » et pas l’idée générale que l’énumération (gaz, vapeur, tables tournantes) expose : le progrès, fait d’autant plus étrange qu’une partie non négligeable de ce chapitre est consacré à l’éclairage au gaz chez Poe et à son apparition à Paris. Entre autres, je note (p. 84) : « Si le passage est la forme classique de l’intérieur sous laquelle la rue se présente au flâneur, le grand magasin en est la forme déclinante. Le grand magasin est le dernier refuge du flâneur. La rue au début était devenue son intérieur ; cet intérieur maintenant se transformait en rue, et il errait dans la labyrinthe de la ville. Le récit de Poe [L’homme des foules] a ceci de grandiose qu’il inscrit sur la toute première description du flâneur la figure de sa mort. » Le Capital comme Minotaure.

9925

Le motif de la vraie révolution. Jean Lacoste, dans son édition des textes de Walter Benjamin sur Baudelaire, en réponse à certaines critiques qu’Adorno adressa à Paris du Second empire chez Baudelaire, note (n. 20, p. 258) : « Marx est moins une autorité qu’une source de métaphores. » Qui, pour moi, fait écho à la remarque de Benjamin concernant le rapport de Baudelaire à la politique (p. 28) : « Que ses sympathies aillent à la réaction cléricale ou qu’elles se portent vers la révolution de 1848, leur expression ignore toujours les médiations et leur fondement demeure fragile. L’image qu’il a présentée lors des journées de février — à un coin de rue dans Paris, brandissant un fusil aux cris de : “Il faut aller tuer le général Aupick !” — en est la preuve. » Non que tout engagement politique doive fondamentalement être réduit à des motifs biographiques, et bien que ceux-là ne soient toutefois pas négligeables, loin de là, mais c’est la nature de l’enjeu qui me semble importer le plus. Renverser un gouvernement, nous qui, ces temps-ci, les voyons tomber comme des mouches, ou à peu de choses près, nous pouvons émettre des doutes qui ne sont pas tout à fait infondées quant au caractère décisif de la démarche, sa puissance transformatrice et émancipatrice. Ce que maman, en revanche, est. Et quand Benjamin extrait ces deux mots de Mon cœur mis à nu (p. 44) : « Théocratie et communisme », c’est peut-être que ces derniers expriment à la perfection les deux pôles entre lesquels sa propre pensée balance inlassablement. S’il ne cite pas le passage dans son entier, c’est sans doute parce qu’il est trop proche de lui (Mon soeurs mis à nu, XXXII, OC, I, 697) : « Théorie de la vraie civilisation. / Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes, elles est dans la diminution des traces du péché originel. / Peuples nomades, pasteurs, chasseurs, agricoles, et même anthropophages, tous peuvent être supérieurs, par l’énergie, par la dignité personnelles, à nos races d’Occident. / Celles-ci peut-être seront détruites. / Théocratie et communisme. » La vitalité contre le progrès, et moins par haine du progrès en soi, par principe, que par constat pur que rien de ce que le progrès nous apporte ne nous aide à résoudre le problème de la vie. C’est même tout le contraire, il nous en éloigne sans cesse, nous fait adorer des chimères. « “Théocratie et communisme”, écrit encore Benjamin, n’étaient pas pour lui des convictions mais des murmures inspirés qui se disputaient son oreille : l’un n’était pas aussi séraphique et l’autre aussi luciférien qu’il voulait bien le croire. » « Théocratie et communisme » ne sont pas les deux termes inconciliables et exclusifs d’une alternative (ou bien… ou bien…), mais une union nécessaire qu’il faut mettre au jour. 

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Perfection. — Très vite, pour accomplir la tâche que je venais de m’assigner — nettoyer l’évier de la cuisine —, il m’est apparu que j’allais devoir démonter l’évier de la cuisine, ou du moins la partie supérieure de la bonde de l’évier, cette arrondi en creux par où l’eau va s’écouler dans le siphon, partie qui était couverte d’une repoussante pellicule marron, ce que j’ai donc entrepris de faire avec les moyens du bord, dévisser l’écrou qui tient le tout du mécanisme de plomberie avec un petit couteau d’office, avant d’emporter la bonde avec moi dans la salle de bains pour la nettoyer, équipé d’une éponge puis de deux éponges, une verte et une rouge plus résistante, d’une brosse à dents appartenant à Daphné, d’eau de javel en pulvérisateur, de dentifrice ainsi que de ma propre personne, et je me suis mis à frotter avec détermination, et quand, voyant que la manière dont je frottais ne suffisait pas à faire partir les taches, ne suffirait pas à faire partir totalement les taches, au lieu de me décourager, au lieu de me dire que je ne pouvais pas faire plus, de me satisfaire de ce petit ménage approximatif, je me suis dit qu’il fallait que je frotte encore, comme si, de toute façon, je n’avais pas d’autre choix que de frotter jusqu’à ce qu’il n’y ait plus la moindre trace visible (je ne puis rien, en effet, contre les traces invisibles, me suis-je dit sans cesser de frotter), jusqu’à ce que la surface où se trouvait cette pellicule marron devienne immaculée, ne laissant plus voir que l’émail impeccable, et c’est ce que j’ai fait, j’ai frotté et frotté encore, me servant quand cela me semblait nécessaire de mes ongles, même, et j’ai fini par retrouver la couleur immaculée de l’émail, cette espèce de gris métallique brillant qui n’est pas particulièrement beau à voir,  non, mais qui est propre à voir, et c’était cela que je voulais voir, cependant que, tout en frottant, des idées concernant la perfection me venaient à l’esprit, où je me disais : on nous a appris à ne plus aimer la perfection, ou plutôt : on nous a appris à préférer l’égalité à la perfection, mais il n’est pas vrai que, pour résoudre les problèmes que posent les inégalités, l’égalité soit la solution, non, ce n’est pas vrai, mais quelle est la solution, alors ? eh bien, c’est la perfection, l’égalité ne sauvera pas le monde, l’égalité ne résoudra pas le problème de l’existence, seule la perfection est capable de résoudre des problèmes d’une telle envergure, et tout cela, je me le disais sans jamais cesser de frotter, d’observer, d’être attentif au recul progressif et décisif de la saleté, convaincu que, si j’abandonnais avant d’avoir atteint la perfection, j’allais passer à côté d’une dimension considérablement importante dans mon existence, alors que ce que j’étais en train de faire, tout le monde vous le dira, au regard des mouvements qui agitent le pays, le monde, l’univers, ce n’était rien, c’était insignifiant, dérisoire, mais ce n’est pas vrai, je ne crois pas en cette fable, cette fable qui n’a qu’un seul but : nous faire désaimer la perfection, nous faire préférer l’égalité, nos vies paraissant toutes aussi médiocres les unes que les autres face à la grandeur de l’histoire, mais la grandeur de l’histoire est une illusion, il n’y a pas de grandeur de l’histoire, il n’y a que des défaites, il n’y a que des échecs, il n’y a que des catastrophes, et la seule façon de dépasser l’échec, de dépasser la défaite, de dépasser la catastrophe, c’est la perfection, me dis-je à présent que j’ai cessé de frotter depuis plusieurs heures, de tendre à la perfection et d’y parvenir, de tout mettre au service de la perfection, de sa propre perfection, de la perfection du monde — la perfection de soi et la perfection du monde ne sont qu’une seule et même perfection, et il n’y en a pas d’autre —, il faut s’attacher à la perfection, s’acharner à la perfection, il faut devenir un maniaque de la perfection, il faut renoncer à tout ce qui nous détourne de la perfection, il faut renoncer au monde social qui nous détourne de la perfection pour nous faire admirer des choses médiocres, des choses détestables, des choses sans perfection aucune, qui sont les antithèses de la perfection, qui chantent faux les louanges de l’abaissement, de l’abattement, de la résignation, du conformisme, et les gloires de la moyenne, et j’ai frotté pendant une demi-heure, peut-être, sans jamais faiblir, regardant avec une concentration extrême ce que j’étais en train de faire, et c’était comme si un problème fondamental se trouvait là devant moi sur le point d’être résolu, un problème qui avait tout à la fois une dimension éthique et esthétique, un problème dont la résolution me paraissait impérieuse, qui ne tolérerait pas l’échec, qu’il fallait que je mène à son terme, impérativement, tant il me semblait que, dans cette pellicule marron que j’avais laissée se déposer avec le temps à la surface de la bonde de l’évier, dans le fond de la bonde, là où l’eau s’écoule, là où il est le plus difficile de frotter parce que c’est un petit espace, presque infime, à la courbure de la bonde, dans une déclivité quasi invisible  de l’univers et que seule la couche marron du temps sédimentée à sa surface fait apparaître, rend visible au point que, après l’avoir vue, on ne voit plus que cela, le regard est littéralement happé par cela, et l’esprit tout entier tendu par l’idée de faire disparaître cette couche, de faire disparaître la sédimentation pour découvrir la perfection de l’univers, et que se jouait quelque chose d’une importance capitale : comment ai-je pu laisser cette couche se sédimenter, qui m’a appris à me satisfaire ainsi de la laideur, qui m’a désappris à chercher la perfection, qui m’a accoutumé au bruit, à l’immonde, à la bêtise, qui nous a réduit à cet état d’interchangeables objets qu’est l’égalité ? il ne s’agit pas de dépasser les inégalités, les inégalités sont indépassables, elles sont réelles, elles font partie de la réalité, non : il s’agit de magnifier l’existence. Un peu plus tôt, je m’étais fait une remarque, d’ailleurs, au sujet de l’existence, dont, employant à présent ce mot, je me souviens, et que je m’étais dit qu’il ne faudrait pas que j’oublie de la noter. Il était question de Venise, de l’absence de Venise, ou plutôt de mon absence à Venise. Ce que je viens de faire, sur une feuille de papier.

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Faut-il être moche et avoir l’air d’un demeuré pour être un écrivain français ? J’entends : un dont on parle. Possible. Je n’avais jamais fait attention. C’est sans doute l’idée que l’on se fait d’un écrivain, de son rôle dans la société. Moi, j’ai toujours trouvé cette idée étrange, avoir un rôle dans la société —, c’est-à-dire que moi, si j’étais écrivain, je n’en voudrais surtout pas, de rôle dans la société, je voudrais me tenir le plus loin possible des affaires qui occupent mes contemporains, parce que ce n’est pas très bon, ce qu’ils font, pas très bon, ce qui les intéresse, je voudrais les inciter à se tenir le plus loin possible de la société et à surtout ne vouloir jouer aucun rôle dans la société, à être parfaitement inutile, parfaitement inutilisable, parfaitement inexploitable. Non ? Pas toi ? Ah, bon. Il faisait affreusement chaud aujourd’hui dans Paris. Et je n’avais pas envie qu’il fasse chaud. Je n’ai plus envie qu’il fasse chaud. Ce n’est pas tant que je n’aime pas le concept de chaleur en soi, c’est que je n’aime pas les effets de la chaleur sur moi : je sens mauvais, je me sens moite, ce qui me déplaît. Hier, au réveil, un odeur odieuse avait envahi la cage d’escalier de l’immeuble. Est-ce que cela a quelque chose à voir avec la vaguelette de chaleur ? Après enquête, l’odeur pestilentielle semble venir des caves — auxquelles, pourtant, personne n’a accès dans l’immeuble. Je me suis dit : c’est comme si l’odeur de tous les corps décomposés remontait soudain de la terre, de ses entrailles, comme on dit, dans une personnification assez maladroite. Mais non, me suis-je rétorqué, si l’odeur de tous les corps décomposés remontait soudain à la surface de la terre, l’air serait irrespirable, et il ne suffirait pas, comme Nelly l’a fait non sans une certaine grâce dans l’exécution de son acrobatie, il ne suffirait pas d’ouvrir la fenêtre de la cage d’escalier qui est accessible pour que l’air redevienne quelque peu respirable et que, en tout cas, cette odeur répugnante ne se fasse pas sentir à l’intérieur de notre appartement. D’autant que, à cause de la vétusté de la chose, j’ai cassé la poignée de la fenêtre de notre chambre qui tourne donc désormais dans le vide en attendant que quelqu’un daigne me répondre pour venir la réparer. Ainsi va en effet la vie quand on n’a pas grand-chose à raconter. 

6925

Malaise sur l’espèce de placette que forme le croisement de la rue d’Assas et de l’avenue de l’Observatoire, aux abords du Jardin des Grands Explorateurs : tous ces drapeaux multicolores et cette inscription en grosses capitales d’imprimerie, que signifient-ils ? Mais laissez-moi passer, voyons. Arrière, manants. Ce n’est pas tant que je considère que les membres du mouvement LES PATRIOTES sont des demeurés qui me dérange — c’est un fait, non une opinion —, c’est que, passant par là, comme il m’arrive de le faire presque tous les jours (c’est dans ce quartier que je vis, là que je vais courir, et caetera), un peu par hasard en cette occasion spéciale, ce samedi de rentrée, je puisse être confondu  et filmé avec l’un des membres de ce mouvement de demeurés qui agitent leurs petits drapeaux bleu blanc et rouge comme si de ce mouvement réflexe leurs vies dépendaient et comme si cela pouvait jamais parvenir à jouir du moindre sens. Évidemment, le droit, la défense de la liberté d’expression et la foi en l’égalité de tous les êtres humains exigent de moi que je tolère ce genre de manifestations débilitantes, mais qui peut bien désirer vivre ainsi ? Qui peut bien se réjouir ainsi ? Et peut-on décemment se sentir le semblable de ces individus ? Un peu plus loin, Esplanade Gaston Monnerville, au prétexte d’un quelconque « Paris en fête », un système d’amplification sonore vocifère en boucle : « Qu’est-ce qu’on attend pour faire la fête ? Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? » cependant que des gens déguisés avec des costumes d’antan occupent des abris provisoires pour vanter les mérites de la sculpture sur bois ou vendre des vêtements sales — et froissés. Paris est une ville du passé, me dis-je, assistant malgré moi à ce spectacle. Et chaque jour, ce phénomène de retour en arrière saute un peu plus violemment aux yeux de qui y vit. Mais qu’est-ce que le présent ? Et qu’est-ce que le futur ? Aucune idée. Nos utopies sentent le moisi. Chez Gibert, j’achète quelques livres de Walter Benjamin, dont le volume des Écrits français dont je possédais déjà une édition de poche, mais dont la couverture, qui tronquait de la plus grossière des façons le dessin de Walter Benjamin par Jean Selz, me heurtait au plus haut point. Je me souviens que j’avais été fort étonné de découvrir que Jean-Maurice Monnoyer, l’un de mes professeurs de philosophie à Aix-en-Provence, qui était pour moi l’archétype du philosophe analytique, avait édité ces textes de Walter Benjamin. (Connaît-on jamais les gens ?) Au point relais du Boulevard du Montparnasse, chez Objets et Accessoires de Maison, ensuite, je vais récupérer le colis que Nelly a acheté pour moi sur Vinted et qui contient un exemplaire d’occasion du Walter Benjamin et Paris paru au Cerf et épuisé depuis des années. À la fin de son abrégé  intitulé À propos de quelques motifs baudelairiens, Benjamin écrit : « Les souvenirs plus ou moins distincts dont est imprégnée chaque image qui surgit du fond de la mémoire involontaire peuvent être considérés comme son “aura”. Se saisir de l’aura d’une chose veut dire : l’investir du pouvoir de lever le regard. La déchéance de l’aura a des causes historiques dont l’invention de la photographie est comme un abrégé. Cette déchéance constitue le thème le plus personnel de Baudelaire. C’est elle qui donne la clé de ses poésies érotiques. Le poète invoque des yeux qui ont perdu le pouvoir du regard. Ainsi se trouve fixé le prix de la beauté et de l’expérience moderne : la destruction de l’aura par la sensation du choc. » Combien est frappant que la vie nous fasse de plus en plus baisser le regard. De honte, de dépit, de peur, de dégoût, c’est tout ce que nous faisons : baisser les yeux, baisser le regard, détourner le regard. De ce phénomène, parce qu’il ne leur semblait pas pertinent, ou parce qu’ils ne le connaissaient tout simplement pas, ni Baudelaire ni Benjamin ne parlent. Et, toutefois, n’est-il pas fondamentalement constitutif de notre expérience quotidienne ? — Humiliation. — 

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Quand Benjamin cite « Perte d’auréole » dans ses Notes sur les Tableaux parisiens de Baudelaire, comment ne pas entendre la prémonition de la perte d’aura ? « Je n’ai pas eu le courage de la ramasser », fait dire Baudelaire à son Christ de passage, paresse dont ce dernier tire une joie maligne, jouissant sans rien feindre ni dissimuler de sa déchéance manifeste : « D’ailleurs la dignité m’ennuie. » Quelque chose est tombé que personne ne se donne la peine de ramasser, jugeant cette chute plus agréable qu’aucune sainteté. La fin du petit poème en prose ne laisse pas de doute à ce sujet tant sont grinçants les sarcasmes de son grossier narrateur dont le rictus laisse paraître des dents gâtées : « Ensuite je pense avec joie que quelque mauvais poète la ramassera et s’en coiffera impudemment. Faire un heureux, quelle jouissance ! et surtout un heureux qui me fera rire ! Pensez à X, ou à Z ! Hein ! comme ce sera drôle ! » Comme c’est drôle, en effet, quand tout a été humilié, souillé, ne nous esclaffons-nous pas dans cette plaisanterie universelle ? Baudelaire, dit Benjamin, est le premier à faire entendre le vacarme de la ville moderne que les travaux d’Haussmann révèlent, insistant sur le fait que cette nouveauté, nous, qui sommes habitués aux klaxons, nous ne pouvons pas l’entendre, pas plus, sans doute, que les contemporains de Baudelaire, pour qui cette sensibilité — en avance sur son temps — était incompréhensible : leur sensibilité était plus ancienne que celle de la ville dans laquelle ils vivaient et Baudelaire ne pouvait écrire que pour les générations futures à propos d’une ville qui était déjà la ville du futur. Ainsi, comme le souligne Rolf Tiedemann dans sa présentation du Passagen-Werk, il faut lire ensemble les textes sur l’œuvre d’art à l’époque de reproductibilité technique, Baudelaire et Paris et, ajoute-t-il, les thèses sur l’histoire. Et le lien entre les époques que Benjamin décelait dans ses interminables esquisses, nous, qui venons après tout cela, comment pourrions-nous nier qu’il se perçoit avec une sensibilité accrue, exacerbée ? À présent que tout le monde, pour reprendre cette formule d’une polysémie fascinante que Benjamin emploie dans le Passagen-Werk, à présent que tout le monde s’est rendu au marché, l’acuité vénéneuse de Baudelaire apparaît de manière encore plus violente. Ainsi que l’impossibilité manifeste d’opposer quoi que ce soit à ce processus historique. Comme si, avant même qu’elles parviennent à la conscience de soi, la prescience poétique avait anticipé l’échec des utopies politiques. Car nous, qui vivons dans les énièmes échos du sarcasme primitif — le façonnement de la modernité —, nous pouvons embrasser d’un seul regard rétrospectif l’ampleur de la tragédie : ce qui s’écrit là, ce n’est pas un simple moment, c’est la forme générale de notre histoire laquelle, anticipant de bien des millénaires l’intuition de Baudelaire, trouve son origine dans la sédentarisation qui, elle-même, était inscrite dans la standardisation en tant qu’acte de naissance de l’humanité. Et qu’il ait fallu dix mille ans pour consigner pareil effroi ne signifie en aucun cas qu’il ne fût pas dès le commencement au cœur même de l’expérience humaine.