Puisqu’il n’y a pas de progrès moral, l’histoire semble toujours traîner en longueur, comme dans un mauvais film de guerre où personne ne triompherait jamais. Il n’y a pas de progrès moral parce que, comme nous l’avait déjà dit Pascal il y a plus de trois siècles et demi de cela, la justice sans la force est impuissante. Dès lors, c’est toujours la force qui s’impose (c’est le sens du chiasme fort juste), la force qui explose, réduit tout écart au silence de la mort, force dans le silo de laquelle la morale semble bien frêle, fragile vérité malmenée et sans usage. On sait bien ce qu’il faudrait faire pour que le monde devienne meilleur, mais quand la bombe explose on n’a guère que le temps de descendre aux abris. La philosophie ne pèse pas lourd contre de l’uranium enrichi. Est-ce ainsi qu’on pourrait résumer le sens ultime de l’histoire ? Peut-être pas intégralement, non, mais comment se fait-il alors que la justice semble toujours se projeter dans un au-delà de l’histoire, quand les temps seront écoulés ou que la bombe aura explosé ? C’est bien qu’on ne croit pas en la possibilité d’un règne moral (la morale est une philosophie de la vie, non de la mort), n’est-ce pas ? Comme si, depuis l’avènement de la civilisation (avec la sédentarisation, environ une dizaine de milliers d’années avant l’ère commune), on n’avait cessé de repousser au loin, le plus loin possible, toute possibilité de paix, comme si le drame avait toujours été inscrit dans l’arrestation de l’espèce humaine. Car, loin d’être un progrès, l’histoire est un arrêt. Avant ce qu’on appelle l’histoire (avant la sédentarisation, l’État, l’écriture codifiée), la vie humaine était en marche (il y avait des familles, des sociétés, des outils, des artistes, etc.). N’est-ce pas cela notre paradoxe : l’histoire est en marche depuis que l’espèce humaine s’est arrêtée ? Littéralement, en effet, l’histoire commence quand il n’y a plus nulle part où aller, quand l’espèce humaine s’arrête, et que les traversées cessent. Depuis lors, nous sommes à la recherche désespérée de quelque chose qui remplace ce mouvement et n’avons à proposer en échange que des parodies assez maladroites dont le progrès est peut-être la plus convaincante (c’est-à-dire : la mieux faite, la moins mal réussie), mais certainement pas la plus vraie. Combien a-t-il fallu de renoncement, d’illusion, d’erreur à nos ancêtres pour cesser de se mouvoir ? — Nous en mesurons chaque jour l’énormité.










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