16725

Chérir. — Comment se fait-il que la simplicité de la vie te fasse toujours l’effet d’une découverte, ou d’une sorte de révélation ? Te faut-il donc toujours en faire l’expérience ? Et moins, sans doute, pour découvrir le x, pour se le voir révélé, que parce qu’il est en quelque sorte de la nature du x de devoir être l’objet d’une expérience. Je m’explique : que la vie bonne soit simple (que, dans la vie, bon = simple), c’est une vérité assez triviale tant qu’on ne l’expérimente pas soi-même. Tant qu’on ne l’expérimente pas soi-même, c’est une sorte d’adage qui sent le grenier où sont entassées les souvenirs d’êtres qui ont vécu au cours des siècles dans cette maison que l’on s’apprête à raser pour bâtir un complexe immobilier ultra-moderne. Et puis, pour une raison ou pour une autre, une perception, une sensation, une émotion, un mouvement, un déplacement — que sais-je ? —, que la vie bonne soit la vie simple apparaît clairement, non pas comme une vision fugace, mais comme quelque chose de solide, de tangible, sur quoi l’on peut se reposer pour errer un peu moins. Mais, ici, « se reposer » ne sous-entend aucune forme de confort bourgeois, cela signifie plutôt « sur quoi s’appuyer », qui n’échappe pas totalement au doute, mais s’impose avec l’éclat d’une éclaircie : à cela, pour ainsi dire, on sait qu’on peut se fier, si subtil soit-il. Le passage de ses Cahiers où Valéry écrit : « Il n’est pas impossible que ces écritures, ce mode de noter ce qui vient à l’esprit ne soient pour moi, une forme du désir d’être avec moi et comme d’être moi — Et je m’en aperçois en observant souvent le soulagement de me retrouver devant ces cahiers comme en pantoufles — pensant à ce qui me vient — et non à ce à quoi il faut penser pour les autres », je ne sais pas s’il est désopilant ou consternant ou s’il ne contient pas l’aveu de la limite du génie, qui, face à lui-même, ne peut que s’avouer que les aventures de l’esprit sont des paresses du moi. Rangé sous la rubrique « Ego », cette confession attendrit : quand la bourgeoisie intelligente s’ennuie, elle écrit. Cela, je ne sais exactement l’expliquer, il me semble que c’est le contraire de ce que j’entends par « la vie simple », non pas la vie confortable, passablement paresseuse de qui a ses petites habitudes de génie, mais quoi alors ? On comprend la nature d’un esprit moins à ses grandes déclarations de principe qu’à certains de ses aveux. Ainsi, Valéry écrit-il : « J’ai beau faire, tout m’intéresse » et « Je n’ai pas d’admiration pour la nature », où se confesse l’intellectuel de chambre dont les vastes horizons sentent toujours un peu le renfermé. On lit dans les Cahiers de Valéry l’irrépressible besoin de toujours tout ramener à soi. M’est étrange quiconque entend penser sans aucun sens du sublime, sans conception de ce qui le dépasse infiniment, ce dont l’effroi pascalien est le signe avant-coureur angoissé. La vie simple, je ne sais pas pourquoi c’est ainsi que me vient la formulation, la vie simple est à l’abri du sublime : non pas protégée de lui (comme l’est le penseur en pantoufles devant son petit cahier d’écolier qui fait ses devoirs), mais protégée par lui, comme déroulement du quotidien à la condition du sublime, car, s’il n’y avait pas de sublime, dans sa permanente banalité, le quotidien serait purement et simplement intolérable, purement et simplement invivable. Qui s’est affronté au sublime, à ce qui le dépasse infiniment, sait que la vie bonne est la vie simple.

15725

Exactement comme tous les dix kilomètres de la terre ne se valent pas, encore qu’ils mesurent bien dix kilomètres, l’identité est une illusion de la perception. D’un certain point de vue, une chose est une chose, à commencer par elle-même, et cela, c’est le point de vue du donné, de l’évidence reçue, qui nous l’impose en effet cependant que, d’un autre point de vue, aucune chose n’est une chose, et surtout pas la chose qu’on a estimé qu’elle était, et surtout pas elle-même. Chaque instant, à supposer qu’on lui applique une certaine division du temps, semble le même instant que le précédent et le même encore que le suivant — si l’on parvenait à les scruter de suffisamment près, tous ces instants, perdu dans le détail des phénomènes sans mémoire, on s’apercevrait sans doute que c’est le cas —, et pourtant, il n’en est rien : tout se ressemble et rien n’est pareil. Qu’il soit indispensable, pour des raisons pratiques, de tout rapporter au même étalon, qu’il fasse un mètre ou autre chose, cela ne saurait impliquer que ce genre de mesure comporte quelque réalité outre la convention que l’on se donne, que l’on reçoit, que l’on admet, que l’on transmet, que l’on accepte. Or, ce point de vue du donné, non seulement n’est pas le seul point de vue possible, mais c’est un point de vue quelque peu grossier, lui font défaut la finesse, la connaissance du terrain, le savoir du dénivelé, l’expérience des coteaux, la sensibilité aux côtés. Il faut n’avoir pas couru les sentiers côtiers pour penser comme Héraclite que le chemin qui monte est le même que celui qui descend. À la vérité, fatidique, le demi-tour peut l’être, et il n’est pas rare de trouver la descente de la sente escarpée bien plus violente que la montée. Haut et bas ne se confondent pas plus qu’il ne se ressemblent, si nous les appréhendons de diverses manières, et chaque fois autres, c’est qu’ils sont sans commune mesure avec la géographie distante, lointaine, qui en a fixé, dans les esprits comme sur la carte, le tracé définitif. Or, qu’y a-t-il de plus mouvant qu’un chemin ? Tout change, en fonction du temps, en fonction de l’air, en fonction du pied, en fonction de la vie, en fonction de la fonction : il faut philosopher comme un âne qui porte son bât, avec tout l’entêtement et la sensibilité au terrain que la charge de vivre nécessite. Car, voilà bien tout ce qu’il y a à faire : avancer, avancer, avancer.

14725

« Huit, écrit Paul Valéry dans l’un de ses cahiers qu’il tenait depuis 1894 en 1935, Levé avant 5 h. — il me semble à 8, avoir déjà vécu toute une journée par l’esprit, et gagné le droit d’être bête jusqu’au soir. » Ce qui, si l’on en goûte toute l’ironie, ne laisse tout de même pas de surprendre, un peu comme si, in fine, être intelligent était un devoir, une tâche à accomplir. Et il y a sans aucun doute de cela chez Valéry, beaucoup. Mais c’était une autre époque, quand on avait le devoir d’être intelligent (c’était ce que l’on attendait de qui faisait profession d’écrire) et que le droit d’être bête devait se gagner. N’as-tu pas l’impression que, pour notre part, le seul droit que personne ne réclame plus, c’est bien celui d’être intelligent ? Comme si tout était légitime, sauf l’intelligence, sauf la pensée, l’idée s’étant installée que l’intelligence est suspecte. L’intelligence, d’ailleurs, pour nous, n’est plus l’intelligence : il ne peut plus y avoir de génie, ou alors seulement sous les traits de quelqu’un de bizarre, bourré de manies et de tics, une sorte de personnage comique comme on en voit dans les séries télévisées. L’intelligence est une structure de domination, un marqueur social, un élément de distinction, une entrave à l’égalité, une expression d’un système d’oppression. Bref, tout sauf de l’intelligence. Quand j’étais étudiant, j’avais passionnément lu les Cahiers de Valéry (je crois que ce sont des passages dans les livres de Bouveresse qui m’avaient donné envie d’aller voir, les Cahiers et Monsieur Teste) mais, à présent, les rouvrir, c’est faire une expérience tout à fait différente bien que ma fascination pour les carnets soit demeurée intacte et que, depuis cette époque-là de ma vie, je n’ai cessé d’en écrire. Que ces Cahiers soit la part la plus importante de l’œuvre de Valéry (on peut lire, par exemple, qu’ils sont « la seule œuvre qu’il acceptait comme pleinement sienne ») et qu’ils soient aujourd’hui encore largement inédits (seule une édition en fac-similé publiée par le CNRS couvre l’ensemble des Cahiers tenus pendant cinquante ans) n’a rien d’étonnant : un certain secret entoure toujours les grandes œuvres dans leur double monumentalité. Mais ne succombe pas au fétichisme : ces Cahiers, il faut avant tout les livres comme une invitation, une indication, une incitation à faire, à écrire, à œuvrer dans le secret. Le culte que notre époque voue à la publicité (à tous les sens du terme : la réclame, le marketing, la transparence, et caetera) est de nature à interdire toute grande œuvre, car l’œuvre de cette époque est avant tout et toujours déjà un produit de consommation, elle ignore le retrait, la distance, le pas de côté, et se condamne à n’être qu’un commentaire de l’époque. Nos prophètes sont des radoteurs d’immédiateté. Aujourd’hui, qui écrit une seule phrase sincère, gagne le droit d’être bête jusqu’à la mort. Mais il vaut mieux se taire, ou du moins garder l’essentiel pour le silence. Et, on retrouvera bientôt l’absolue nécessité des mystères, de nouveaux genres d’άγραφα δόγματα platoniciennes, des doctrines privées, cachées, dissimulées, des vérités non pas indicibles, non pas inédites, mais à indire (retirées de la circulation), parce que presque personne ne peut les entendre, et qu’elles ont besoin pour l’être d’une oreille patiente, interminable, ce dont la publicité est la négation, et de ce qu’il faut bien appeler une transmission clandestine. 

13725

À partir de combien de kilomètres par heure la France cesse-t-elle d’être la France ou le devient-elle ? Avec la distance, on croit avoir laissé le pire derrière soi, mais qui sait s’il ne nous guette pas, toujours, au prochain croisement, au prochain embranchement, en avance d’un temps sur le temps, notre temps, le temps que nous durons ? Le feu d’artifice tiré le treize juillet, par exemple, est-il en avance sur la date ou bien en retard sur l’année qui la précède ? Et pourquoi pas le douze ? Et pourquoi pas le quinze ? Y a-t-il un sens à choisir des dates et, par elles, à célébrer tous les ans une mémoire qui, chaque fois, et par elles, précisément, s’estompe, s’use, s’efface ? Sur l’autoroute du devenir, le souvenir n’est-il pas nécessairement une aberration ? Bientôt, on ne sait plus, mais n’est-ce pas parce que l’on n’a jamais su ? Comment savoir ? Si l’on pouvait savoir, cela vaudrait-il la peine de se souvenir ? Il n’y aurait plus nul besoin de retour, tout serait continu, et perdrait tout relief, dès lors, n’ayant plus rien de saillant, étant dépourvu de toute signification, ne serait-ce pas la mort ? Tout savoir, n’est-ce pas se condamner à la mort dès avant la fin de la vie ? Si l’on célèbre, pour maintenir vivant le souvenir, n’est-ce pas que le souvenir est mort, qui sait, et que seul l’oubli est vivant ? La vie oublie, et la mémoire n’est pas consciente. Des épisodes mnésiques surviennent qui sont seuls capables de faire vivre quelque chose. C’est Proust : la mémoire volontaire est tout entière sociale, et donc mensongère, seule la mémoire involontaire abolit la destruction, surpasse la mort, fait revivre, c’est-à-dire : vivre toujours, vivre encore, vivre pour toujours. Où le souvenir passe-t-il quand la mémoire ne le rappelle pas ? Qu’advient-il de lui ? Est-il suspendu ? Oui, mais à quoi ? À quel fil du temps ? N’y a-t-il rien qui le coupe ? Et quand ? À quelle vitesse ? 

12725

Nulle colère ne résiste à quinze kilomètres de marche ; — même dans Paris. Pourquoi étais-je en colère, ce matin, déjà ? J’ai oublié. À cause de Paris, probablement. Et des sentiments que j’éprouve contre et tout contre cette ville. Inquiétant. Qu’est-ce qui est inquiétant ? Je ne sais pas vraiment : moi ? Mais je sais que, marchant, confronté à tous les problèmes qui se posent et s’opposent à moi en ce moment (pas de travail, pas d’amis, et tout et tout), j’ai trouvé une réponse qui m’a satisfait : continuer. Mot à mot, je me suis dit : « Il faut commencer par continuer ». Ce qui ne manqua pas de me sembler paradoxal, parce que continuer, précisément, ce n’est pas commencer, c’est continuer, pas autre chose, et c’est déjà beaucoup, si on peut continuer, c’est au moins que l’on n’est pas mort, et pour résoudre un problème, et a fortiori plusieurs, ne pas être mort, ce n’est pas un atout négligeable, non, mais ce n’en était pas moins vrai : dans l’espoir de trouver une solution à ces problèmes, il fallait que je commence par continuer ce que j’avais commencé de faire il y a quelques semaines. Quand je suis rentré à l’appartement, je me suis regardé dans la miroir de la salle de bain, et j’ai trouvé que la peau de mon visage avait un certain éclat. J’entends : un bel éclat. J’ai observé un peu mieux, afin de m’assurer que je ne m’illusionnais pas, et non, en effet, la peau de mon visage avait un teint plus uni, plus net, un crème rosé, dirais-je, elle avait l’air plus souple, aussi, et plus fine, plus douce, moins granuleuse, plus homogène, bref, elle était plus belle. C’est donc vrai, me suis-je dit assistant au spectacle un peu réjouissant de moi-même, c’est donc vrai ce que l’on dit : l’arrêt de l’alcool a bel et bien des effets positifs sur l’apparence physique de l’abstème. D’habitude, quand je ne bois pas d’alcool en janvier, je ne vois pas trop la différence : c’est généralement le moment que je choisis pour tomber malade et, dans la grisaille hivernale de Paris, les questions de teint et de rayonnement épidermique se confondent dans une uniformité désespérante avec l’atmosphère globale de dépression post-festive. Alcool ou pas, dans la ternissure universelle d’un monde qui s’abandonne à la neurasthénie, la différence est invisible. Ce qui ne signifie donc pas qu’elle n’existe pas. Et c’est quelque chose que Danto aurait dû savoir, dans son analyse de la Brillo Box de Warhol : ce n’est pas parce que la différence ne se voit pas qu’elle n’existe pas. Et, plus généralement, ce n’est pas parce qu’un phénomène ne se voit pas qu’il n’existe pas. Remarque qui devrait donner matière à penser aux censeurs et autres contempteurs de la liberté d’expression. Mais je m’égare, voilà qui n’a rien à voir avec mon sujet. Mais quel sujet ? Je ne sais pas vraiment : moi ?

11725

Déposséder de son non. — « Penser, c’est dire non », affirmait jadis le Percheron de la philosophie. Et, aujourd’hui que toute velléité de négation s’est vue déconsidérée comme étant d’emblée réactionnaire, on a bien du mal à comprendre en quoi elle a jamais pu jouir de quelque prestige aux yeux de nos lointains et arriérés ancêtres. Ce n’est pas qu’il y ait une vérité bien profonde dans l’affirmation du non, c’est plutôt l’inverse : que la négation du non révèle la force de l’angoisse qui nous étrangle en elle. Car, si jamais il s’avérait que nous ne nous orientions pas inéluctablement vers le bien, ne découvririons-nous pas par là même que le mal est en chacun de nous et non une sorte de maladie qui touche une certaine catégorie de la population, comme la sénilité ou un virus ? Les époques qui rejettent la négation éprouvent une telle peur du mal qu’elles préfèrent s’en cacher l’existence : comme l’histoire s’achèvera en une apothéose de bienveillance universelle, pensent-elles, le mal ne peut pas réellement exister, il ne saurait rien être qu’un moins bien passager qu’il n’importe pas de comprendre, simplement de dénoncer, la prière suffisant à le chasser. Le progressisme n’est jamais le constat d’un progrès réel, mais toujours un acte de foi. La vérité ne s’impose pas dans le cours de la conversation, par la conviction qu’emportent des arguments rationnels et des sentiments justes, non, elle doit donner à qui la reçoit l’impression d’être transfiguré, que tout est transformé, et que désormais rien ne pourra plus barrer le chemin du triomphe. Un peu comme, de la prédication de saint Paul à Éphèse jusques à la Bücherverbrennung des Nazis dans l’Allemagne de 1933, chaque autodafé semble la promesse d’un monde meilleur, dont la purification par les flammes n’est que la forme extérieure, frappante, mais en rien nécessaire en soi. Le mode de réception du progrès n’est pas la confiance en soi, des mœurs plus douces et des phrases plus sensées, mais l’enthousiasme, la liesse, le débordement. Le progrès ne rend pas serein, il excite : il doit tout emporter sur son passage, balayer les résistances, comme du fleuve sorti de son lit rien ne peut plus maîtriser le cours. Après son passage, on est épuisé et, dans cet état d’hébétude, on peine à comprendre que tout soit exactement comme avant. Comment est-ce possible ? Le bien serait-il impuissant ? Le non n’est pas l’essence de la pensée, ni de quoi que ce soit, il est  peut-être un appel au retard, au délai, à l’atermoiement, quelque chose qui ne serait pas très loin du « frein d’urgence » de Benjamin, mais non par paresse ni par angoisse, plutôt pour jouir encore un peu du temps qui passe avant qu’il ne soit définitivement passé. Non pas aller lentement pour le plaisir de traîner, donc, mais comme on admire un paysage, les nuages qui défilent au-dessus de nos yeux, tout là-haut, et l’horizon lointain qu’on devine depuis le rivage, loin, très loin. Où que je me trouve et où ne se trouve pas la mer, j’en viens tôt ou tard à éprouver le même sentiment de peine, de manque, de nostalgie : sans la mer, nous sommes aveugles, il faut nous rendre à l’évidence. La mer ne nous berce pas, elle nous transporte, elle nous transperce.

10725

Scène d’un grotesque cosmique. L’homme pousse son gros ventre à travers le boulevard. Il porte un marcel noir, un bermuda vaguement assorti, et des chaussures de sport grisâtres comme des sabots. Soudain, au beau milieu de son périple urbain, il s’immobilise et adresse de grands gestes à une voiture qui ralentit pour lui céder le passage. On pourrait les traduire par la progression suivante : « Passe. Qu’est-ce t’as ? Casse-toi ! » Langage ordinaire de l’univers. Limite toujours amincie qui nous sépare du meurtre. Sur les trottoirs, de part et d’autre du boulevard, c’est la taverne omniprésente. Des femmes et des hommes sont attablés autour de verres de bière ou d’autres alcools qui sentent le remugle et d’assiettes qui n’inspirent guère que graisse et maladies coronariennes. C’est cela, le bonheur, à Paris, l’été, de consommer. Si l’on émet l’hypothèse que le microcosme est une image miniature du macrocosme, il est urgent de détruire le cosmos pour inventer quelque chose de neuf qui échapperait enfin à l’universelle grossièreté. Si ce microcosme n’est pas une image miniature du macrocosme, mais une sorte d’anomalie de l’humanité attardée, on a hâte de fuir cet endroit pour des rivages plus accueillants, plus ouverts, plus justes, plus évocateurs. À présent, l’homme est allongé sur le banc de l’abribus. Par terre, devant lui, sont posés de grands sacs qui débordent dont l’un est fixé à une sorte de chariot. Installé comme il est, sur le flanc droit, les jambes repliées, le bras fléchi qu’appuie un sac à dos qui lui sert de coussin et la main sur la paume de laquelle repose sa tête, on dirait un empereur romain.  Et c’est vrai que le peu de cheveux qu’il lui reste sur la tête semblent une manière de couronne de laurier. Ou peut-être est-ce un dieu, égaré dans le labyrinthe de l’histoire, qui sait ? Un homme porte la pinte aux lèvres, grimaçante libation. Cela fait trois semaines et un jour que je n’ai pas bu d’alcool. Et, encore que la tête me semble lourde — mais c’est l’ennui qui pèse ainsi —, cette ascèse me rend léger. Léger. De plus en plus léger.

9725

Pour échapper au dégoût qu’inspire le monde social, faut-il échapper à la vie ? Mais faut-il échapper au dégoût ? Ne porte-t-il pas le poids de la réalité, plus qu’il ne porte sur elle, poids sous lequel il se refuse de céder ? Et puis, qu’est-ce que cela veut dire, échapper à la vie ? S’échapper de la vie ? Mais, tout d’abord, y a-t-il un ailleurs ? Et, à supposer qu’il y en ait un, où serait-il ? Ailleurs, c’est vrai que c’est toujours un peu nulle part, mais cela est-il le sens que tu veux donner à la phrase ? À toutes les phrases ? Éternelles vacances, n’est-ce pas le rêve ? Au lieu de toujours rentrer, et trouver porte close. Car, elle est peut-être bien là, la vérité, dans la fermeture du monde, l’enfermement : le monde social est un bocal dans lequel on tourne sans fin, sans but, sans raison, sans issue, sans horizon. Le vrai fou, dès lors, n’est-ce pas qui ne devient pas fou, qui tient le coup, qui s’en sort, sans jamais sortir, qui s’accommode, qui s’habitue, qui se fait à tout, qui convient de tout, et à qui tout convient ? Convention de notre réalité, qui n’a rien de convenable. Comment se fait-il qu’on ait toujours le sentiment de dysfonctionner face à la normalité ? Et qu’on en vienne toujours à se dire, d’une manière ou d’une autre, si j’étais un autre, tout n’irait-il pas bien mieux ? Désert de la sensibilité. Comment se fait-il que tous ces gens ne nous semblent pas perdus, mais qu’il sachent parfaitement, au contraire, où ils vont, et qu’ils y aillent ? Pilotage automatique. Voyant tous ces corps être, on se dit qu’on pourrait s’absenter mille ans, le délai n’y changerait rien, on les trouverait identiques à eux-mêmes, faisant toujours de même, faisant toujours le même. Les dehors auraient peut-être changé, oui, comme la mode, mais la vie sociale serait toujours fondamentalement égale. Tout n’est-il pas fondamentalement égal ? Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ni même broyer du noir, non. Simplement l’étonnement. Encore que le mot n’aille sans doute pas. « Se dit en attique de marionnettes, etc. », écrit Chantraine, à propos de θαῦμα, « merveille, objet d’étonnement et d’admiration ». Et il ajoute : « Comme premier terme de composé dans θαυματο-ποιός (avec ses dérivés) “celui qui fait des tours” et θαυματουργός (avec ses dérivés) même sens. » Pas grand-chose à voir avec l’origine de notre traduction, adtonare, « frapper de la foudre ». Même les rois thaumaturges, au fond, ne sont que des faiseurs de tour. Le θαυμάζειν, ainsi, ne signifie pas la stupéfaction, la stupeur qui nous frappe, il n’y a aucune crainte dans sa signification, aucun tremblement, mais les yeux tout ronds ouverts devant un tour que l’on exécute sous nos yeux : il doit y avoir un truc, un tour de passe-passe, qu’il appartient au spectateur de démasquer. Peut-être est-ce Descartes, avec les manteaux et chapeaux de ses Méditations, qui a le mieux compris le sens de ce θαυμάζειν (je ne parle pas de la réponse, je parle de la question) : qu’est-ce qu’il y a là-dessous, qu’est-ce que le monde social nous cache, qu’est-ce qu’on essaie de nous faire accroire, pourquoi cherche-t-on à nous toujours duper ? Qu’est-ce que cache la réalité telle qu’elle se présente à moi ? Qu’est-ce qui me prouve que tout n’est pas faux, mensonge, tricherie, trahison ? Et caetera. Le masque dégoûte : il falsifie.

8725

Elon Musk ayant fondé l’America Party, dont on ne sait pas très bien s’il désigne un parti politique ou une fête continentale, je songe à créer le Parti de Plaisir qui, contrairement aux délires nationalistes d’un milliardaire maniaque né à l’étranger, serait résolument apatride. Après tout, puisque, si je suis né ici, c’est en grande partie le fruit du hasard et de circonstances historiques auxquelles je suis absolument étranger, pourquoi en tirerai-je une quelconque fierté ? Être fier d’être (de) quelque part, cela n’a aucun sens. Avant d’écrire cette phrase, je me suis levé pour faire la poussière sur le miroir de la pièce où je me trouve et dont la vue, troublée par ces milliers de grains là agglutinés, me perturbait et m’empêchait de penser correctement. Cet après-midi, ________ ______ m’a écrit pour me dire tout le mal qu’elle avait à commander mon livre auprès de la plus grande librairie de Marseille. Si elle s’en étonne encore, c’est qu’elle ignore que, pour la plupart de ces gens qui font profession de vendre des livres, le métier consiste à faire preuve du moins de curiosité possible, à ne surtout pas lire la presse littéraire, à ne proposer à la vente que ce qui se vend déjà et à se plaindre des méfaits de l’empire Bolloré. J’exagère à peine : dans la liste des priorités, l’empire Bolloré vient en premier. Mais ils n’y sont pas pour grand-chose, à vrai dire, je crois au contraire que c’est une constante de la vie sociale que de ne pas s’imaginer qu’il faille changer de sujet, que de ne même pas imaginer qu’on puisse seulement changer de sujet, et que la véritable émancipation n’est pas dans la lutte contre l’ennemi, mais le déplacement, qu’il ne s’agit pas d’être combattif, mais furtif, d’aller voir ailleurs au lieu de camper sur des positions qui, sous l’apparence d’une illusoire fluidité, sont aussi sclérosées que celles qu’elles dénoncent. Enfin, je crois. Ou alors peut-être que je suis simplement agacé par le fait que ceux qui devraient me faciliter la vie en permettant que mes livres se vendent sont précisément ceux qui me mettent des bâtons dans les roues en empêchant que mes livres se vendent. Ce monde est désespérant, mais il ne faut pas désespérer. Et je ne désespère pas, non. Pour l’instant, très littéralement, j’ai hâte de partir, hâte de changer d’air, hâte d’aller voir ailleurs si j’y suis. À la télévision, on montre les images terrifiantes des flammes qui ravagent le nord de Marseille. Et comme, d’un coup, je me sens proche de cette ville, plus proche même qu’il ne m’arrivait de m’en sentir quand j’y vivais encore. Mais, dans mon projet d’avenir, — non : chut. Garde le silence sur la question.

7725

Il pleut — encore —, ce matin, quand je sors courir. Avantage : le jardin est presque désert, ce qui, au-delà d’une période qui va de novembre à février, est chose rare. Il y a bien un ou deux groupes clairsemés de touristes qui patientent pour visiter le Séant (pourquoi ?), mais on sent bien que le cœur n’y est pas. L’automne a percé l’été avant la prochaine vague de chaleur que je ne subirai pas ; je serai loin d’ici. Dans les Côtes d’Armor. Par moments, avec le vent, mon tshirt mouillé collant à ma peau, j’ai l’impression d’avoir du mal à avancer. Pourtant, quand je comparerai la course du jour avec celles du mois dernier, par exemple, je m’apercevrai que, sur la même distance de dix kilomètres, j’ai amélioré mon temps de cinq minutes environ, soit une allure plus rapide d’une trentaine de secondes par kilomètre. Il faut dire que c’est la troisième semaine de suite que je passe sans boire d’alcool. Mais, si je perçois déjà certains effets positifs (je suis mieux dans ma peau), d’autres tardent toutefois à se faire sentir (je n’ai pas la moindre idée originale). J’ai l’impression d’avoir la tête lourde (rien à voir avec la migraine d’hier), mais je suis en accord avec moi-même. Est-ce si rare ? Un peu trop, oui, hélas. Après avoir fini la première version du premier petit chantier, n’était ce journal, je n’écrirais rien. Ce matin, après être allé courir, j’ai imprimé les textes qui occupent mon esprit en ce moment (en plus de Loin de Thèbes) : ce catalogue de tombes, qui ne s’appelle plus ainsi mais qui n’a pas de nouveau titre et que je continue donc d’appeler ainsi, faute de mieux, et le premier petit chantier. Ce sont ces textes sur lesquels j’ai l’intention de travailler dans les jours, mois qui viennent. J’ai tout rangé dans la chemise bleue où j’ai glissé aussi le carnet dans lequel j’ai écrit le début du deuxième petit chantier, sur lequel je travaillerai aussi dans les jours, mois qui viennent. Le travail sur le premier petit chantier doit être assez spécifique puisqu’il s’agit désormais de faire des dessins qui viendront prendre place au verso de deux pages. On pourrait penser que c’est du temps perdu ou de l’air brassé que tout cela, mais pas du tout : c’est ce qui permet au texte d’exister même quand je ne suis pas effectivement en train de l’écrire, qui lui donne une certaine matérialité, et les documents qui s’accumulent (brouillons, photographies, dessins, tirages, notes éparses) confèrent les trois dimensions qui manquent à ce qui risquerait de sembler trop abstrait, mais ne l’est pas, en réalité, — car, c’est la vie.