26725

Hallucinations (2). — Réveillé ce matin par la voix de mon frère au téléphone — mon frère, à qui je n’avais plus parlé depuis au moins cinq ans —, je me suis dit que ces histoires d’hallucinations commençaient sérieusement à bien faire. Si elles ne s’arrêtent pas tout de suite, quelle sera la prochaine étape : « Allô, oui, c’est Zeus à l’appareil » ? Ce n’est pas sérieux, voyons. Mais il s’est avéré que c’était bien réel. Enfin, je crois. J’ai mal dormi, cette nuit. J’avais chaud. Effet sans doute de ces quatre heures passées à marcher sous le soleil des rivages. La faute aussi, sans doute, à cette bestiole que j’ai vue, juste avant de me mettre au lit : elle était là qui se promenait sur le plafond, sans se soucier de moi, en route vers dieu sait où, la tête en bas, de mon point de vue, mais du sien, qui sait ? c’était peut-être moi qui avais la tête en l’air, pas grand-chose de kafkaïen, toutefois, non, mais la conjugaison d’une persistante sensation de chaleur, de la fatigue, de l’inquiétude causée par l’état de mon père et de la présence troublante de cette bestiole au plafond, était loin d’installer un climat propice à l’endormissement. Je me suis tourné, retourné, tourné encore, j’ai descendu et puis monté les escaliers, bu et cherché ma place dans le lit jusque vers deux heures et demi. Au matin, réveillé comme je l’ai dit par la voix presque inouïe de mon frère, bizarrement, j’ai été heureux, parce que je me suis senti un peu moins seul au monde, c’est possible, mais si ce n’était pas une hallucination, peut-être était-ce une illusion, peut-être que si tout n’est pas irréel au sens de non halluciné, peut-être que tout est erroné, peut-être que l’on se trompe sur tout, ou du moins, moi : peut-être que je me trompe sur tout. Comment savoir ? À part vivre, on ne le peut pas. À moins de courir le risque de se tromper sur tout, on ne peut pas savoir si l’on ne se trompe pas sur tout. Ouroboros (qui se mord la queue — qui se mord la queue est à la queue de la mort), peut-être pas, non. Plutôt qu’aux figures du cercle qui se referme sur lui-même, du serpent qui se mord la queue, de l’éternel retour du même, je suis sensible aux figures de la spirale, du labyrinthe, lesquelles, tout en mettant au jour un chemin compliqué, qu’à parcourir on court le risque de se perdre, dessinent le tracé d’un progrès, le coquillage qui s’enroule sur lui-même se déroulant au dehors, l’involution étant toujours solidaire de l’évolution, l’une et l’autre n’étant jamais que les deux sens du mouvement. Dans l’espoir de parvenir à comprendre quelque chose à la vie, on ne peut pas faire autrement que courir le risque de ne rien comprendre à la vie. Et courir, qui plus est, je crois, c’est le mot qui convient : question de vitesse, pas d’excès, mais de discipline. Courir, aller, avancer. Il n’y a qu’une méthode, ai-je écrit l’autre jour dans un cahier, il n’y a qu’une méthode : avancer, avancer, avancer.

25725

Hallucinations. — 20,26 kilomètres et 3 heures 51 minutes 20 secondes plus tard, je suis revenu au point de départ. Les deux pieds sur terre. Pourtant, me dit la machine, entretemps, j’aurai gravi l’équivalent de 165 étages. Où sont-ils passés ? Se sont-ils volatilisés ? Je consulte le registre des hauteurs : c’est plus que le plus haut des gratte-ciel de l’univers connu, le Burj Khalifa de Dubaï, qui ne compte que 163 étages, malgré ses 57 ascenseurs. Peuchère. Cela fait beaucoup de chiffres, me dis-je, mais peut-être pas suffisamment. Ne dit-on pas que les chiffres ne mentent pas ? (Je n’en crois rien.) Tout à l’heure, aux alentours de midi, quand j’ai appelé mon frère pour évoquer avec lui les hallucinations dont mon père dit être l’objet, il ne m’a pas répondu. C’est pour cela que je suis allé marcher, si vite et si longtemps, cet après-midi, pour évacuer, pour transpirer, pour ne plus penser, rien qu’avancer. La vérité est un sentier. Car, qui me dit que je ne suis pas moi-même une hallucination ? Qu’est-ce qui me prouve que je n’existe pas uniquement quand quelqu’un m’hallucine ? Qu’être, pour moi, ce n’est pas être halluciné ? Mais alors où suis-je quand personne ne m’hallucine ? Qu’advient-il de moi ? Dans quelle dimension de réalité est-ce que je passe quand je disparais sans être halluciné ? Me plaît sur le sentier des douaniers le sentiment parfois d’être seul au monde : il n’y a que le chemin, la falaise qu’il parcourt, la végétation, la mer et le ciel qui se rejoignent, là-bas, tout là-bas, au loin, à l’horizon. Me plaît encore l’impression de ne plus savoir où je suis parfois, sur le sentier des douaniers, si c’est la Bretagne, la Méditerranée, ou quelque lieu autre, entre les deux ou au-delà. Me déplaît au contraire la façon dont certaines personnes disent « Bonjour », sur le sentier des douaniers, comme si c’était un reproche, comme si elles anticipaient le fait qu’elles n’auraient pas de réponse et intégraient cette possibilité dans le ton de leur voix pour accuser le marcheur a priori qu’elles croisent de ne pas obéir à la loi universelle de la randonnée française : Si jamais tu devais omettre de dire bonjour à qui tu croises en chemin, tu serais moralement fustigé. Et de le condamner sans procès. Ne me plaisent pas non plus ces gens qui, tout de suite après avoir lancé leur « Bonjour ! » de rigueur, sur un ton tout aussi détestable que le « Bonjour ! » qu’ils viennent de lancer, émettent un sarcastique « Au r’voir ! » sur le sentier des douaniers. Comme si, après avoir dit 257 fois la formule obligatoire, on ne pouvait pas bénéficier d’un petit temps de répit. En vérité, si le contrôle social s’exerce  ici aussi avec une excessive rigidité, c’est que tu n’es pas en terre assez sauvage. Mais où aller alors, où ? Ou bien est-ce que ces gens, je les hallucine ? Et leurs bonjours aussi ? Et les paysages aussi ? Et ce journal aussi ? Mais moi, est-ce que je peux m’halluciner moi-même ? Si je m’hallucinais moi-même, cela signifierait-il qu’il y a un être qui fait que nous hallucinons tous, que nous hallucinons tout, que nous nous hallucinons nous-mêmes, mais pas cet être qui fait que nous hallucinons ? Sommes-nous les hallucinations de cet être ? Or, si tel était le cas, comment savoir si cet être lui-même ne serait pas l’halluciné d’un autre être ? Et ainsi de suite, à l’infini. Mais non, même pour qui hallucine, il faut bien qu’il y ait quelque chose qui ne soit pas une hallucination : s’il n’y avait plus qu’hallucinations, il n’y aurait plus d’hallucinations, les hallucinations seraient toute la réalité. Pour que quelqu’un dise : « J’hallucine », il faut que, la plupart du temps, il n’hallucine pas, et qu’il sache faire la différence entre ses hallucinations et les réalités. Ainsi, la seule preuve que nous avons que nous n’hallucinons pas (et que nous hallucinons), c’est le sentiment que nous éprouvons quand nous hallucinons (et quand nous n’hallucinons pas). Si jamais nous devions perdre ce sens-là, la perception de la qualité propre à chaque type de perception, nous ne serions plus capables de faire la différence entre les hallucinations et les non-hallucinations, une hallucination serait indiscernable d’une non-hallucination, et nous vivrions dans un monde de perceptions foisonnantes, où tout pourrait être et ne pas être, où l’être ne serait plus l’extrême limite de la perception, mais une hallucination parmi d’autres, une hallucination comme il y en a tant. Et tout ce temps passer, là, sur les sentiers, que lui arriverait-il alors ? Où passerait-il ? Que se passerait-il ?

24725

Oreilles de la mer. — Les courbes du réel sont-elles parallèles ou est-ce que, parfois, je rêve ? Je crois avoir vu quelque chose, mais est-ce que c’est vrai ? Mais la vision n’est pas vraie, n’est ni vraie ni fausse, tout comme la réalité, qui n’est ni vraie ni fausse, il n’y a que les phrases que nous faisons qui sont susceptibles d’être vraies ou fausses, et encore pas toutes, et à vrai dire, un très petit nombre d’entre elles, seulement. Est-ce à dire que tout ce que je vois est vrai ? Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Mais, mais alors quoi ? Je ne sais pas. La mer m’aspire, m’invoque, m’inspire. Oiseaux de vents, lichens silencieux, pierres marines, souvenirs échoués sur le rivage, espoirs qui perlent à la sueur des coquillages, à la limite des mondes, la frontière bouge toujours. Marée d’ici, marée de là. Marine Marée. Moi qui ai grandi dans un monde où ce phénomène n’existe pas (ou, du moins, ne se perçoit pas à l’œil nu), ce n’est pas le déplacement de la frontière qui m’émeut, mais, mais quoi ? Me touchent, ces animaux aériens qui guettent, sur la brèche du bâti, la pitance facile. Et qui le leur pourrait reprocher ? En réaction, on entend les humains crier, comme eux. Et l’on ne sait plus très bien qui est le prédateur de qui. La frontière entre les espèces, comme la frontière entre la terre et la mer, n’est jamais si fixe qu’on se l’imagine, elle se déplace sans cesse, il y a des percées, des brèches, des communications, des échanges, des conversions, des immixtions, des déclenchements, des revanches, des conquêtes, ni victoire ni défaite. Là, le silence est une chose étrangère, mathématique, une esthétique des intervalles, un appel de la vie, un appel de l’air, le renouveau de la présence, l’essor de la distance. Rien n’est plus beau, je crois, rien n’est plus beau que le littoral, et la vie qui s’y déploie. Oh, bien sûr, nous ne l’ignorons pas, comme toutes choses en ce bas monde, la beauté s’approprie, s’exploite, s’humilie, mais le regard — retour à la case départ du rêve —, le regard trouve toujours les moyens de s’émanciper : il est une expression du sens et toutes les expressions de nos sens sont des issues de secours. Par elles, par eux, nous ne sommes plus tout à fait limités, nous ne sommes pas infinis, certes, mais nous sommes un peu moins finis, oui, et quelque chose s’ouvre, estuaire, presqu’île, convergence, conversion, délire, délivrance. Il ne faut pas s’approcher le lointain ; il faut s’éloigner le proche. Divinité des profondeurs, Daphné plonge. Pêcheuse de coquillages, nacres des vérités, éclats de vie, révélation automatique. Ormeau, haliotis, labyrinthe de l’écume. Witz perpétuel de la mer déesse.

23725

En courant, me dit la machine, j’ai gravi l’équivalent de 88 étages, soit 30 étages de plus que n’en compte la Trump Tower de New York qui, par là même, me paraît soudain bien plus petite que son nom pompeux ne le laisse entendre. Est-ce que, au prétexte que j’ai gravi l’équivalent de 88 étages, moi, je vais me baptiser la Tour Orsoni, ou l’Orsoni Tower, pour faire plus international ? Certainement pas, non. Après avoir parcouru 11,35 kilomètres en 1 heure 22 minutes et 44 secondes, me dit toujours la machine, c’est plutôt à un mouflon qu’il me viendrait l’idée de me comparer et certainement pas, non, à quelque milliardaire croulant. Si tous les gratte-ciel de la terre venaient à s’écrouler en même temps, dans l’univers, ce vacarme ne s’entendrait pas plus que le pet d’une mouche à notre oreille. Mais, pour ma part, cela ne me conduit pas, contrairement à d’aucuns, à prophétiser que dans n centaines de millions d’années, quand l’humanité aura disparu de la surface de la planète, cette dernière sera devenue un paradis. D’abord, parce que des prédictions à si long terme sont dépourvues de toute signification. Ensuite, parce que le genre homo existe depuis 2,8 millions d’années (c’est l’âge du fossile le plus ancien découvert jusqu’à présent), durée bien plus longue que ce que nous pouvons mentalement nous représenter, mais qui laisse en revanche supposer aux espèces de ce genre (dont nous, êtres humains, faisons partie) un avenir fort différent de ce tout ce que nous pouvons bien nous imaginer. La seule chose que je puis m’imaginer — et que, en vérité, nous devrions tous nous efforcer de nous représenter —, c’est que, dans l’avenir, je serai mort, et que tous les êtres vivants qui vivent en ce moment seront morts, eux aussi, mais que tout le monde soit mort n’implique en aucun cas qu’une espèce sera morte et encore moins un genre. Ce que nous pouvons imaginer est en réalité infiniment petit, et nos prévisions, plus que des angoisses, expriment les désirs profonds de chacun. Le prophète poissonnier rêve à haute voix de contempler un monde dont il serait absent ; il rêve d’être là sans y être, quand il aura fait son temps. Banal, assez. En fait de conscience écologiste, et outre la haine de soi assez grotesque qui s’y fait jour, les déclarations grandiloquentes de cette sorte trahissent toujours le fantasme typiquement humain de décider du sort de l’univers, comme si notre volonté, d’une manière ou d’une autre, pouvait infléchir le cours d’une histoire qui a commencé il y a quelques dizaines de milliards d’années. Qu’est-ce que la volonté d’un être humain au regard des durées et des distances formidables qui traversent l’univers ? Une conscience écologiste sans notion du sublime — c’est-à-dire : de la fascinante immensité en proportion de laquelle nous ne sommes qu’infime quantité négligeable — est vouée à n’être qu’une eschatologie catastrophiste comme il y en a tant et, à vrai dire, un peu trop. Il faut superposer les couches pour, peut-être, se faire une idée de notre situation réelle : l’individu n’est rien au regard de l’espèce, qui n’est rien au regard de son genre, qui n’est rien au regard de la planète, qui n’est rien au regard du système solaire, qui n’est rien au regard de l’univers. Le sublime ne conçoit pas une telle superposition comme angoissante, terrifiante, déprimante ou que sais-je ? Au contraire, il y voit quelque chose d’une beauté et d’une grandeur sans pareille dont la conscience, loin de nous ridiculiser, doit nous permettre de prendre la juste mesure des choses, de comprendre cette juste mesure des choses. Et, que nous soyons toujours contraints de ramener les choses à notre mesure ne doit pas nous empêcher de penser que ce n’est pas là l’unique mesure des choses : nous avons besoin de notions commensurables pour nous représenter un univers qui, pourtant, dépasse infiniment la compréhension que nous en avons. Mais cela est vrai, pour ainsi dire, dans tous les sens : le catastrophisme, le nihilisme prospectif ne sont que des combines de prêtres pour pousser les foules au repentir, à la contrition, au minimum de pensée. Or, ce sont rarement les bons qui raflent la mise au jeu de la haine de soi. Si, malgré l’étendue de nos connaissances, partout à la surface de la terre, ce sont les dictateurs et les politiques du pire qui triomphent, n’est-ce pas que cela — l’étendue de nos connaissances et tout ce qui va avec —, cela n’est pas encore assez ? Et qu’à tout ce savoir, quelque chose fait encore défaut ? Car, qu’on y prête attention, et l’on verra que les récits qui ébranlent les foules et les mettent en mouvement, ces récits sont tous faux, autant d’épaves dérisoires de temps où l’on ne savait presque rien de notre histoire, de notre situation dans l’univers. Notre conscience porte la marque de ces temps réculés où nous étions quasi comme aveugles devant l’image possible de la réalité, et nous n’avons pas encore trouvé de nouveaux récits, ou plutôt : les foules n’écoutent pas les voix qui racontent ces nouvelles histoires, évoquent de nouvelles manière de penser, cherchent de nouvelles manières de nous représenter l’univers, et la place que nous y occupons, en vérité, ni trop grande ni trop petite, ni dominante ni humiliante, — à la juste mesure.

22725

Petit poème composé sur le sentier du littoral. Encore qu’il tienne en peu de vers (six, à peine), et brefs, sa forme originale est plus ramassée encore : c’est un scarabée croisé en chemin. Tout autant qu’un insecte, c’est un signe, qui m’évoque une divinité égyptienne. Est-ce que jadis l’univers était plein de significations que nous avons cessé de lire — parce que nous avons remplacé les signes par des enseignes lumineuses, des slogans, des écrans publicitaires — ou est-ce aujourd’hui qu’avec un peu de distance on peut découvrir des signes dans le monde ? Passant rapidement devant un arbuste qui donnait de charnues fleurs bleues dont j’ignore le nom, j’ai cru voir la carrosserie d’une voiture, ou quelque chose artificielle de la sorte, parce que c’est cela que je suis habitué à voir, cela que j’ai appris à lire dans l’espace qui m’entoure, mon paysage. Sans cesser de marcher, je me dis que, si je passais suffisamment de temps dans un environnement moins artificiel que le mien ordinaire, plus vivant, dirais-je, très vite, ce serait l’inverse qui se produirait : je ne verrai plus des automobiles, mais des fleurs, partout. Nous sommes le produit de la machination du monde. Cette nouvelle vision serait tout aussi fausse que la mienne ordinaire, mais avec elle tout serait différent. Qu’est-ce que je voulais dire ? Que mon poème n’était que le développement d’une forme de vie croisée en chemin, petite, fragile, complexe, merveilleuse. Qu’est-ce qu’un scarabée rapporté à l’immensité de l’univers ? Rien, exactement comme moi. Pourtant, dans leurs mythes, les anciens égyptiens en firent « Khépri », « celui qui vient à l’existence », l’aurore qui devient Rê (le midi) puis Atoum (le couchant), un homme à tête de scarabée qui porte le sceptre dans la main droite et, dans l’autre, la croix de vie. Un insecte qui pousse sa bouse devient le dieu qui fait se lever le soleil chaque matin, la naissance de l’univers. La célébration de la vie.

21725

La mer comme fascination. — Tout jeune enfant, je souffris d’otites. Chroniques et violentes. J’en garde le souvenir de cris, de larmes, et de sommeils artificiels où, depuis le ponton d’éther dont on m’enveloppait le visage et tout le corps bientôt, je plongeais comme en un abysse sombre et immense. Ma mère était là qui me tenait la main, me disait que j’étais courageux, et puis disparaissait, peu à peu. Durant mon sommeil sans rêve, paraît-il, on me posait des drains. Au réveil, j’émergeais dans un monde qu’il me semblait n’avoir jamais connu, irréel : c’était lui, le rêve que je n’avais pas fait endormi. L’été, quand nous venions passer les vacances dans ma famille à Toulon, sur les plages du Mourillon, où nous retrouvions oncles et cousins, il m’était formellement défendu de mettre la tête sous l’eau. Il me semble que je puis encore entendre ma mère me rappeler  l’interdit depuis le rivage : « Jérôme, ne mets pas la tête sous l’eau ! » Si je me souviens avoir joué jusqu’à mi-mollet avec gerbes et délectation, les bains sont longtemps restés pour moi quelque chose d’ignoré, d’inconcevable, d’inconnu, d’impossible. Est-ce de là que viennent cette fascination distante que j’éprouve pour la mer, la mer vue comme étendue lointaine, à portée de la main bien qu’inaccessible, et la scintillante contemplation qu’elle m’inspire encore ? Ou bien aussi de sensations plus anciennes, plus vieilles que moi, lesquelles anticipent ma naissance ? Vaste étendue miroitante qui surgit soudain au passage du col dans le maquis corse, traversée en bateau de rivage en rivage, de l’île au continent, du continent à un autre, du sud au nord, sur le chemin du retour, du départ, du rapatriement, de l’exode, de l’exil ; — autant de formes du sensible maritime qui sourdent, qui survivent. Dans l’aphorisme 45 du Gai savoir, simplement intitulé « Épicure », Nietzsche écrit ceci : « Oui, je suis fier de sentir le caractère d’Épicure autrement que n’importe qui peut-être, et dans tout ce qu’il m’est donné d’entendre ou de lire de lui, de jouir du bonheur vespéral de l’antiquité : — je vois ses yeux contempler une mer vaste et argentine, par-delà les falaises du rivage sur lesquelles repose le soleil, tandis que de grands et petits animaux s’ébattent dans sa lumière aussi sûrs et calmes que cette lumière et ce regard. Pareil bonheur, seul quelqu’un qui souffre sans cesse a pu l’inventer, le bonheur d’un œil au regard de qui la mer de l’existence s’est apaisée, et qui n’arrive à se repaître assez du spectacle de sa surface et de cet épiderme océanien bigarré, délicat et frissonnant : il n’y eut jamais auparavant pareille modestie de la volupté. » La Méditerranée qui emporte, qui sépare, qui détruit, qui engloutit, dans ses miroitements, ses éclats, offre sa surface en refuge. Elle est cette infinité de reflets sans miroir où notre image peut être submergée de paix, de placidité, de perfection. Qui, depuis sa distance toujours infranchie, sauve.

20725

« Je n’ai pas envie de travailler », me dis-je un peu trop souvent, pour ne pas dire tous les soirs, ces derniers temps, au moment d’écrire ce journal. Et, cette phrase, je ne sais pas très bien si elle veut dire : « J’en ai assez d’écrire ce journal », « J’en ai assez d’écrire », « De toute façon, tout cela est vain, absurde et voué à l’échec » ou trahit plutôt une grande forme de lassitude, un peu comme lorsque je me suis dit, il y a un certain temps de cela, que c’était trop long, que la vie était trop longue, la phrase signifiant alors : « Encore ! Mais pourquoi faut-il continuer ? ». Continuer, en réalité, il ne le faut pas, c’est simplement que je le veux bien puisque personne ne me demande rien, ou plus justement : qu’il y a toujours quelque chose en moi qui cherche à s’exprimer ou à exprimer, une force qui n’a pas renoncé, et peut-être que ce « quelque chose », cette force n’est pas étrangère à la vérité parmi des milliards que j’évoquais hier, sans lassitude aucune, cette fois. Mais aujourd’hui que j’écris, suis-je las ? Je ne le crois pas. Et je ne sais pas non plus laquelle des interprétations que j’ai proposées ci-dessus est la bonne, à supposer qu’il y en ait une bonne. À supposer qu’il y ait une bonne interprétation de mon soupir, peut-être est-ce une autre encore, mais je n’entrevois pas laquelle. Car, chaque fois que je soupire : « Je n’ai pas envie de travailler », je finis toujours par me mettre à l’écriture, non comme l’on fait ces devoirs, par contrainte, mais avec sincérité, sans fausseté (comme, j’y reviens encore, je le disais aussi hier). Et, peut-être, ce « Je n’ai pas envie de travailler » ne signifie-t-il pas une lassitude que m’inspirerait l’écriture, mais tout le contraire que voici : « Écrire, ce n’est pas travailler. Je ne veux pas écrire comme on travaille. Je ne veux pas être un vulgaire employé aux écritures, payé à la tâche, ou je ne sais quoi, un de ces écrivains comme il y en a tant et tant qui font profession d’écrire, mais n’écrivent pas grand-chose, ou plutôt n’ont pas grand-chose à dire. » Nietzsche conclut le § 42 de son Gai savoir, intitulé : « Travail et ennui », par ces phrases : « Chasser l’ennui de soi par n’importe quel moyen est aussi vulgaire que le fait de travailler sans plaisir. Peut-être est-ce là ce qui distingue les Asiatiques des Européens, d’être capables d’un calme plus long, plus profond que ces derniers ; même leurs stupéfiants agissent lentement et exigent de la patience, contrairement à la répugnante soudaineté de l’alcool, ce poison européen. » Depuis, l’Europe, pour ne pas dire l’Occident, a inventé bien d’autres poisons pour s’exciter, mais ce n’est pas l’idée décisive qui soutient ce passage, laquelle serait plutôt celle-ci : qu’il faut s’endurer soi-même, quitte à périr, parce que réussir, c’est réussir selon sa nature, et non par opportunisme, utilitarisme, imitation, ou que sais-je encore ? Comme à d’autres, j’imagine, il ne m’est pas concevable de réussir autrement que selon ma propre nature, le déploiement de ma physis, laquelle n’a rien de volontaire, de délibérée, de choisie, mais s’exprime, se manifeste, se développe et à laquelle, en vérité, on ne peut que consentir ou s’enfoncer dans la laideur la plus grande. Consentir, c’est-à-dire : acquiescer à sa nature.

19725

Dix kilomètres à pied de plus sur la route des vacances. Épuisé, mais heureux. Du moins, je crois. Partout ailleurs, le monde suit son abominable cours, et j’ai beau supposer qu’il ne l’est pas absolument, abominable, ce cours du monde, il doit y avoir bien des gens, en effet, comme moi, ici ou là, qui suivent un autre cours que celui-là, dans la mesure où je ne les fréquente pas, ces gens, je ne fréquente pour ainsi dire personne, je ne puis être certain de rien et me vois contraint par la rigueur même d’émettre l’hypothèse selon laquelle ma supposition est peut-être louable mais probablement erronée et que le cours que suit le monde est absolument abominable. À cause de quoi ? Du monde, des gens, de tout cela, quoi. Si les gens passaient plus de temps à courir dans le vide et moins de temps à parler, de tout, de n’importe quoi, je ne sais, à se répandre en opinions dans le monde entier (les technologies modernes donnent en effet la possibilité à chacun de se rendre coupable de ce genre de méfaits en toute ou presque impunité), me dis-je, le monde serait assurément meilleur. Je ne connais meilleur remède à la bêtise que l’oubli par l’épuisement que procure la course à pied, ce sentiment de vide parfait qui se fait en soi, dans le corps et tout ce qui l’entoure, cette sorte de béatitude immanente, sans nul besoin d’au-delà, sans nul besoin de rien que ce qui se trouve là : soi et l’univers, peut-être pas unis, mais un peu moins en désaccord, oui. La vérité est à peu près celle-ci : trempé de sueur et de pluie, le mal, la violence, la haine, la bêtise, le bruit, l’ineptie de l’existence ordinaire, tout s’estompe, s’éloigne, se disloque, cesse d’avoir la moindre importance. Et peut-être que oui, en effet, cette vérité est fragile, friable, destructible, qui ne dure que quelques instants, peut-être se peut-elle réduire à des effets de la chimie organique du corps, peut-être, oui, n’est-elle qu’une vérité parmi des milliards d’autres qui peuvent prétendre au même statut de vérité, et qui prétendent au statut de vérité, mais je sais qu’elle est ainsi, je sais qu’elle va se briser, je sais que quelque chose va mettre un terme à la perfection, je sais que quelque chose va interrompre le cours de mes pensées ou le cours de mon absence de pensées, je sais que tout cela ne dure que le temps d’un épuisement passager, je sais que ce corps, ce corps qui est le mien, est trop lourd, trop vieux, trop gros, trop laid, je sais qu’il est faible, et qu’il est destiné à l’être de plus en plus, je sais que tout ira de plus en plus mal, je sais que le pire nous attend, je sais que la destruction fait partie de l’avenir, qu’elle est ce point rougeoyant et qui grossit à l’horizon noir, mais cela ne m’empêche pas de jouir de ce fragment infime de perfection, je sais que je ne suis qu’une vérité parmi des milliards de vérités, mais je suis une vérité sans mensonge, une vérité sans truc ni artifice ni péché, je suis une vérité sans fausseté. 

18725

Illumination sur le sentier des douaniers. Vide après onze kilomètres sur des chemins escarpés où il est parfois difficile de mettre un pied devant l’autre (le principe même de courir). Mon tshirt détrempé me colle à la peau. Je ne sais pas pourquoi — pour quelle raison fondamentale, disons-le ainsi — je fais ce que je fais, mais je crois que je suis heureux de faire ce que je fais. À main droite puis à main gauche, la mer semble d’un turquoise impassible. La mer me fascine : se faisant liquide, la géographie du pays qui l’entoure se coule en elle, et le doute plane toujours quant au lieu réel où l’on se trouve. Ce rivage, est-ce l’Asie, la Méditerranée, la Bretagne, quelque pays imaginé ? Un oiseau suspend son vol dans un souffle de vent. Pour prendre en photographie ce que je vois depuis l’endroit où je me trouve, je me suis arrêté de courir pendant quelques instants. Je regarde l’oiseau dans sa paradoxale immobilité, là-haut, dans le ciel : il ondule à peine, surplombe dans son plan d’univers et la terre et la mer. Ne suis-je pas à son image, moi aussi d’une paradoxale immobilité ? Je vais, je viens, je ne fais rien et pourtant j’agis. Vide, ai-je dit. Au bout de six kilomètres, je rebrousse chemin et me sens plus léger sur ces chemins de terre et de pierre. Plus tard, une fois enfin rentré à la maison, quand j’enlèverai mes chaussures, je découvrirai une couche de terre qui se sera sédimentée sur ma peau, les chevilles enveloppées dans un bracelet de poussière bronze. Je regarderai la ligne de démarcation que mes chaussettes auront dessinée à la jointure avec amusement et gratitude, aussi. Je suis en vie. N’est-ce pas une expérience d’une exceptionnelle profondeur ? Et si banale, toutefois. Banale, vraiment ? Non, ce n’est pas ainsi qu’il faut le dire : que des vies comme la mienne se soient répétées des milliards de fois depuis l’apparition de mon espèce, cela ne rend en rien banale l’expérience de la profondeur du sentiment que peut inspirer la vie. Car, cette expérience, qui la fait — pour de vrai ? Il faut un certain temps, un climat, une disposition, une tournure d’esprit, une présence, un lieu, une atmosphère, une ouverture, une chance, un abandon, une souplesse, un oubli, pour que l’expérience ait lieu et que nous y prenions part. Tout le reste, on se le demande parfois, autre qu’à cette fin, tout le reste en vaut-il vraiment la peine ?

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L’étrangeté du problème des autres ne tient pas à ce qu’ils existent, mais à ce qu’ils soient différents et que cette différence, il ne soit pas besoin d’aller la chercher ailleurs, dans un lointain exotisme, mais qu’on la découvre dans ceux-là même qu’on aurait le plus tendance à tenir pour ses semblables : ses concitoyens. Quand on voit vivre ces gens qui sont censés vivre comme nous, la distance qui nous sépare semble si grande qu’on en vient à douter de la réalité même de quelque chose comme une espèce unique à laquelle nous appartiendrions tous. Cette notion d’une espèce humaine, n’est-elle pas le fruit d’une généralisation abusive, utile, peut-être, d’un point de vue pratique, certes, aux fins de ce qu’on appelle la science, mais dans la chair des phénomènes tels qu’on les éprouve au quotidien, absolument grossière, excessive, et sans le moindre fondement ? Depuis les cannibales de Montaigne, l’idée que, au-delà des différences de coutumes, nous faisons tous partie de la même humanité s’est imposée avec une évidence toujours plus grande pour finir par aller purement et simplement de soi. Dès lors, quiconque bute là-dessus, peut-être pas comme sur un obstacle, mais une bizarrerie, semble suspect, coupable du pire des maux de la modernité, alors qu’il ne fait peut-être que se demander pourquoi les choses qui paraissent les plus simples ne le sont pas, tout à fait comme, jadis, l’évidence qu’il y avait d’un côté du monde — là-bas — des barbares et, de l’autre — ici — des gens civilisés, a cessé de l’être, évidente, pour se révéler une grossière méprise. Abandonnant toute forme d’exotisme, comment ne pas en venir, pourtant, à se demander non qui sont les barbares et qui sont les civilisés, ces catégories sont si chargées de polémique qu’elles n’ont plus le moindre sens, mais qui sont ces gens étranges, bizarres, qui me ressemblent et dont on ne cesse de me répéter que, malgré l’évidence de nos différences, ce sont mes semblables ? Mais, parmi ces différences, lesquelles sont pertinentes et lesquelles ne le sont pas ? Il y a peu encore, l’idée de partager un ancêtre commun avec des singes paraissait d’une absurdité telle qu’elle prêtait à rire. Aujourd’hui, c’est une vérité si triviale que seuls des fanatiques de la pire espèce (c’est-à-dire, donc : de la nôtre) peuvent bien s’imaginer être en position de la nier. Et, toutefois, elle n’épuise pas la totalité des phénomènes. Et, toutefois, elle ne répond pas à la question : qu’est-ce qu’un semblable avec qui, pour rien au monde, je ne voudrais me mettre à tabler pour dîner ? À quelques siècles d’écart, ne nous trouvons-nous pas dans la position des contemporains de Montaigne qui devaient se demander : Mais qui sont ces gens qui, si nous nous mettions à table avec eux, selon toute probabilité, finiraient par nous manger ? « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », écrit Montaigne, d’où l’on ne tarde pas à déduire que, in fine, tous les usages se valent. Ce relativisme est exotique, qui nous fait voyager dans des contrées lointaines pour admirer, non sans un certain frisson bourgeois, des peuplades aux mœurs bariolées, mais il s’est étendu à tel point que partout nous semble désormais un pays étranger : la mondialisation, loin d’uniformiser les mœurs, a fait apparaître des milliards de nuances, des milliards de modes de vie à la faveur desquels les vélotouristes croisent sans scrupule les campingcaristes sur la route des vacances. Étranges gens au bronzage aléatoire et aux tenues déconcertantes ; quand ils descendent de leur véhicule, l’idée de partager avec eux une ascendance commune ne prête plus à rire, non, elle effraie.