7725

Il pleut — encore —, ce matin, quand je sors courir. Avantage : le jardin est presque désert, ce qui, au-delà d’une période qui va de novembre à février, est chose rare. Il y a bien un ou deux groupes clairsemés de touristes qui patientent pour visiter le Séant (pourquoi ?), mais on sent bien que le cœur n’y est pas. L’automne a percé l’été avant la prochaine vague de chaleur que je ne subirai pas ; je serai loin d’ici. Dans les Côtes d’Armor. Par moments, avec le vent, mon tshirt mouillé collant à ma peau, j’ai l’impression d’avoir du mal à avancer. Pourtant, quand je comparerai la course du jour avec celles du mois dernier, par exemple, je m’apercevrai que, sur la même distance de dix kilomètres, j’ai amélioré mon temps de cinq minutes environ, soit une allure plus rapide d’une trentaine de secondes par kilomètre. Il faut dire que c’est la troisième semaine de suite que je passe sans boire d’alcool. Mais, si je perçois déjà certains effets positifs (je suis mieux dans ma peau), d’autres tardent toutefois à se faire sentir (je n’ai pas la moindre idée originale). J’ai l’impression d’avoir la tête lourde (rien à voir avec la migraine d’hier), mais je suis en accord avec moi-même. Est-ce si rare ? Un peu trop, oui, hélas. Après avoir fini la première version du premier petit chantier, n’était ce journal, je n’écrirais rien. Ce matin, après être allé courir, j’ai imprimé les textes qui occupent mon esprit en ce moment (en plus de Loin de Thèbes) : ce catalogue de tombes, qui ne s’appelle plus ainsi mais qui n’a pas de nouveau titre et que je continue donc d’appeler ainsi, faute de mieux, et le premier petit chantier. Ce sont ces textes sur lesquels j’ai l’intention de travailler dans les jours, mois qui viennent. J’ai tout rangé dans la chemise bleue où j’ai glissé aussi le carnet dans lequel j’ai écrit le début du deuxième petit chantier, sur lequel je travaillerai aussi dans les jours, mois qui viennent. Le travail sur le premier petit chantier doit être assez spécifique puisqu’il s’agit désormais de faire des dessins qui viendront prendre place au verso de deux pages. On pourrait penser que c’est du temps perdu ou de l’air brassé que tout cela, mais pas du tout : c’est ce qui permet au texte d’exister même quand je ne suis pas effectivement en train de l’écrire, qui lui donne une certaine matérialité, et les documents qui s’accumulent (brouillons, photographies, dessins, tirages, notes éparses) confèrent les trois dimensions qui manquent à ce qui risquerait de sembler trop abstrait, mais ne l’est pas, en réalité, — car, c’est la vie.

6725

Il pleut. J’ai mal à la tête. En quelques jours à peine, la température a chuté d’une vingtaine de degrés environ. À la vigilance canicule succède ainsi la vigilance orages. Mais y a-t-il une vigilance migraine ? Je crois bien que non. Pourtant, la vigilance est universelle, n’est-ce pas ? Avons-nous si peur de la vie ? Ou voudrions-nous nous assurer contre le moindre risque, ce qui est impossible, alors nous tremblons, comme des feuilles mortes, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse froid, qu’il fasse chaud, qu’importe ? Tout à l’heure, un poids irréel pesait si lourd sur mon crâne que je me suis endormi en regardant Wimbledon, ma guitare dans les bras. Je sentais les arêtes de l’instrument s’incruster dans ma chair (au réveil, je verrai les stigmates du sommeil sur ma peau striée de bois) et j’entendais vaguement les cris des joueurs ou des joueuses, les voix des commentateurs ou des commentatrices, je ne suis plus certain de rien, qui formaient un indistinct fond sonore sur lequel je flottais malagréablement. Hier au soir, comme la veille, déjà, je me suis endormi en écoutant la rediffusion d’une émission de France Culture consacrée au projet de train musical auquel John Cage participa en Italie vers la fin des années 1970. Il s’agissait d’un projet de train sonorisé où, dans chaque voiture, un dispositif de commutateurs permettait aux voyageurs de contrôler le mixage des sons captés par des microphones placés contre les parois extérieures du train. Sans possibilité de couper le son, les voyageurs pouvaient contrôler le volume de chacun des microphones au cours de son trajet à bord d’Il Treno. Des gens montent dans le train, d’autres descendent en gare, on parle, on joue, on rit, on vit ; — c’est la musique de John Cage. Avec Wimbledon en fond sonore, ai-je songé pendant mon sommeil, c’est un peu la même chose, à cette nuance près que je ne contrôle rien, mais m’abandonne complètement aux sons qui m’environnent, lesquels s’estompent, disparaissent, fusionnent et forment le tissu même de ma rêverie. Quand je me suis réveillé, le mal de tête n’avait pas disparu, il s’était simplement déplacé, se recentrant, de la gauche derrière l’œil où il était tout d’abord situé, vers le milieu du crâne, mais toujours penchant du même côté, preuve, s’il en fallait une, qu’un déplacement avait bien eu lieu cependant que je dormais. Quand je me suis réveillé, je ne sais plus si la pluie tombait encore ou non. Avant de me faire violence pour écrire cette page de mon journal, j’ai regardé par la fenêtre et la pluie tombait à verse. Je me suis dirigé vers la fenêtre de gauche du salon, j’ai ouvert la fenêtre, et j’ai photographié ce que je voyais, vers le haut (la tour) et vers le bas (le boulevard). Ce matin, Daphné était heureuse qu’il pleuve, m’a-t-elle dit, parce que c’était un temps parisien et qu’elle aime Paris. En fin de journée, juste avant que je n’entreprenne la rédaction de mon journal, elle est venue me voir et m’a dit que c’était la pire après-midi de sa vie. Là aussi, quelque chose s’était déplacé. Dehors, en tout cas, grâce au mauvais temps, le boulevard est calme, les terrasses sauvages des commerces de bouche n’envahissent pas l’espace public, on entend bien quelques sirènes d’urgence, mais elles ne sont que des distorsions ridicules de l’espace-temps qu’il fait. Nul ne peut les prendre au sérieux ; au contraire, on plaint les êtres humains contraints de vivre ainsi. Mon mal de tête est-il passé ? Plus ou moins. Je regarde par la fenêtre : le ciel est gris. Vivement que je me couche.

5725

Le mauvais est intolérable. Me suis-je dit en feuilletant ce livre qui, en d’ineptes vers prétendument libres, faisait l’apologie de l’une de ces nombreuses idées à la mode dont on nous rebat sans arrêt les oreilles. Le mauvais, ce n’était pas l’idée qui l’était — à vrai dire, celles dont on nous vante les mérites dans l’espace public se valent à peu près toutes ; du point de vue de la nullité, le relativisme est aussi une vérité triviale —, mais ces petits morceaux de phrases sans chair, sans vie, qui pendouillaient là, retenus maladroitement aux pages du livre par d’improbables entêtements, catastrophes miniatures d’une époque qui n’a rien à dire, d’une civilisation qui passe à côté de l’existence sans même l’apercevoir, et se complaît dans sa misère morale. Le mauvais est intolérable, dis-je, et, en effet, il humilie, il salit. Tout d’abord, les moyens mêmes que l’objet met en œuvre pour se faire (la langue, la mesure, la musique). Et puis qui, tombant dessus par choix ou par malheur, se voit rabaissé par là même au rang d’une vulgaire chose de peu prix, à laquelle on n’attache pas la moindre importance puisque c’est tout ce qu’on a jugé digne d’elle. Le mauvais dégrade, il insulte, il avilit. Il n’est pas simplement une erreur, un échec — pour paraphraser l’adage socratique, on ne fait pas le mauvais volontairement —, il forme une tache morale, il rabaisse, il ridicule, soi et le monde qui va avec. L’image que donne le mauvais est celle d’un monde où l’on peut tout se permettre, où rien ne mérite qu’on fasse des efforts, où tout ce qui est recherché (au sens noble du terme) est discrédité a priori parce que ce serait snob, élitiste, prétentieux, exigent, difficile, inaccessible. Peut-être que ce qui est beau et important est difficilement accessible, peut-être qu’il comporte toujours une part d’arrogance, d’orgueil, de prétention à la supériorité absolue. Et alors ? Faut-il se condamner à être comme tout le monde, penser comme tout le monde, faire comme tout le monde ? Au prétexte de quoi ?  Par commisération ? Contrairement à ce que tout le monde cherche à nous faire accroire (quel que soit le bord politique dont on se revendique), le consentement à la bassesse ne sauvera jamais personne, il ne fait que nous entraîner par le fond. Le mauvais est certes égalitaire, mais par nullité : il nous rend tous égaux au néant. C’est cela, d’autant plus dans une république, le vice ultime du mauvais : il singe l’égalité, la tourne en dérision, ment sur sa nature, promet que les lendemains qui chantent sont œuvre facile, incite à la veulerie au nom d’une douceur qu’il offense. Or, c’est tout le contraire qu’il faut prêcher : la douleur, la violence, la discipline, le flanc le plus escarpé de la vie. Car, seul le sommet est égalitaire. Et seul est juste le sublime.

4725

Matraquage. De la musique du voisin, je n’ai que des échos en forme de coups de fusil étouffés. Comment peut-on se soumettre volontairement à un traitement si inhumain ? Je n’ai pas la réponse à la question. Il y a toujours quelque chose qui nous est étranger, c’est vrai, et ce n’est pas forcément le plus lointain (en distance ou en intimité présumée), mais cette étrangeté, on peut lutter contre elle, l’accepter à bras ouverts, certes, ou bien tenter de comprendre ce qu’elle signifie, ce qu’elle indique de la façon dont nous concevons l’état du monde à un moment donné, et la façon dont nous nous relions à ce monde (ou ne parvenons pas à nous y relier, ne désirons pas entrer en relation avec lui, et caetera). On peut certes s’en tirer à bon compte à la faveur d’une espèce de subjectivisme relativiste (de gustibus, et caetera), mais je crois précisément le contraire, je croire que ce qu’il y a de plus intéressant, ce sont les discussions qui portent sur les goûts, les différences entre ces goûts, leurs ressemblances, leurs points communs, les rapprochements inattendus qu’on peut opérer entre eux. Ce n’est pas notre époque qui a inventé cette idée (est-ce vraiment une idée ?) mais, dans son acception commune, elle lui va comme un gant. Chacun se tenant dans le repli de l’horizon que limitent ses intérêts  égoïstes et ses origines personnelles, la conversation n’est pas seulement inutile, elles est devenue impossible. Et, très vite, ce ne sont plus les goûts qui s’opposent les uns aux autres dans une incommunicabilité radicale, ce sont les vies mêmes, et la violence vient araser toutes les différences, les réduire au silence. L’impossibilité de la conversation, c’est le terme logique du subjectivisme relativiste qui est la philosophie de non-vie de l’individu libéral : tout est centré sur un soi largement fictif dont on ne comprend même plus comment il peut se rattacher, se relier avec autre chose que lui-même. L’horizon du devenir, pour l’individu libéral, c’est le célibat ontologique de la monade inculte. On porte son histoire comme le plus lourd des fardeaux, chaque événement étant l’occasion d’exprimer en une longue et déchirante plainte l’étendue du désastre qu’est sa propre histoire. Or, si l’histoire des peuples ressemble effectivement à s’y méprendre à l’histoire des catastrophes auxquelles donnent lieu la vie des peuples sous l’emprise de leurs despotes, les vies individuelles sont riches de possibilités insoupçonnées : chaque déplacement, chaque rupture, chaque diaspora peut être l’occasion de créer quelque chose de neuf, d’approfondir une forme de vie, de l’étoffer, de la déployer. C’est sans doute une utopie, mais la Méditerranée, en tant qu’espace qui se déploie sur le pourtour d’un centre liquide et vide par excellence est un lieu propice à l’épanouissement de sensibilités de ce genre. Évidemment, je n’ignore ni la part de construction que la notion même de Méditerranée comme concept unitaire englobe ni les drames qui, aujourd’hui comme hier, traversent la Méditerranée, mais dans sa nature de fiction même (dont l’origine seraient les navigations d’Ulysse), elle ouvre à quelque chose dont notre époque a prestement besoin. Tout déplacement se fait au prix de pertes et de nostalgies qui l’accompagne. On peut les maudire et se lamenter de tout ce que nous avons perdu (la langue, la terre natale, le pays des ancêtres), ou bien l’on peut chérir ces mouvements du cœur comme les formes d’une sensibilité non pas close sur elle-même (ma langue, mon peuple, ma culture, ma race, et caetera, ou le nous ne s’exprime jamais que par revanche, exclusion, rejet d’eux, les autres, qui nous veulent du mal et, parce qu’ils nous haïssent, nous ont privé de notre langue, notre culture, et caetera), mais qui nous emporte un peu plus loin dans une dispersion qui est toujours en même temps perte et découverte : ce que nous avons perdu ne nous entraîne pas à la découverte de lui-même (du ce que nous avons perdu), mais de l’inconnu (de ce que nous n’avons jamais eu), où s’offrent alors d’innombrables possibilités d’invention. « Se pencher sur l’histoire de la Méditerranée, écrit David Abulafia dans La grande mer. Une histoire de la Méditerranée et des Méditerranéens, revient en définitive à contempler une symbiose entre l’homme et la nature qui est peut-être sur le point de s’achever. »

3725

Le mois dernier, je crois que j’ai commencé le deuxième, sans vraiment m’en apercevoir tout d’abord, simplement en écrivant dans un carnet une sorte de vision que j’avais eue la veille avant de m’endormir, et ce matin, j’ai fini le premier petit chantier. En ce qui concerne la partie texte, du moins. Car, dans l’idée que je me suis faite du projet, je ne sais pas très bien pourquoi, j’ai imaginé que chaque exemplaire de ce petit chantier devait contenir deux dessins originaux, non des reproductions, dessiné de ma main au verso de telle ou telle page, ce qui n’est pas sans poser de problèmes puisque je ne sais pas dessiner. Mais ce n’est peut-être pas un problème, en vérité, de ne pas savoir dessiner, ce qui compte, dans l’idée que donc je me suis faite du projet, c’est de tout faire moi-même et jouir ainsi d’une liberté maximale de faire ce que je veux faire sans que cela ne m’oblige à garder le secret, à me tenir à l’écart, en écrivant pour une hypothétique, lointaine, et peut-être absurde, postérité. Est-ce si important de tout faire soi-même ? Je le crois, oui. Il arrive toujours un moment, quand on ne fait pas tout tout seul, où il faut faire des compromis. Et ces compromis, qui sont absolument inévitables et probablement nécessaires dans la vie sociale ordinaire, font aussi peser des contraintes nuisibles quand on essaie de faire quelque chose, de creuser son propre sillon, d’aller au bout de sa pensée, de tout penser par soi-même (ce qui ne signifie pas « penser tout seul »). Il faut se libérer d’un maximum de contraintes pour tenter quelque chose qui se soldera peut-être par un échec, mais qui aura le mérite d’exister. Car, exister, quand on écrit, c’est d’une importance capitale. Cela peut paraître trivial ou étrange de dire les choses ainsi, parce qu’on a l’impression que cela va de soi, qu’il suffit de publier un livre pour exister, ou je ne sais quoi mais, à mon sens, ce n’est pas si simple que cela. Exister, c’est-à-dire : être intégralement l’écriture que l’on est. Dans l’article qu’Alain Nicolas a consacré à ma Vie sociale dans l’Humanité de la semaine dernière, il était question de sortir des sentiers battus — ce que j’appellerai volontiers : prendre le maquis de la littérature —, et c’est tout autant une question de forme que de programme. Bien souvent, même les romans qui semblent avoir une forme originale obéissent à un programme politique qui les précède, ce sont des arguments en faveur d’un projet politique : ils sont incapables de penser à fond le cosmos. Quant à la forme en ce qui me concerne, je consens au roman (à appeler un de mes textes « roman ») parce que c’est le seul moyen d’exister tout en m’efforçant de me tenir le plus loin possible de ce que l’on attend généralement de la forme roman. On voit donc qu’il y a toujours déjà une concession, qui est une forme de sacrifice auquel il ne faut pas toujours se rendre. Petit chantier aurait tout aussi bien s’appeler Maquis, mais c’est seulement maintenant que j’y pense : le maquis est un type de végétation méditerranéenne où l’on trouve refuge pour vivre dans la clandestinité et échapper ainsi à la loi, à l’ennemi, à la mort. C’est une métaphore, certes, mais qui a un sens bien plus littéral qu’on ne le suppose de prime abord. Et tout est d’une cohérence vertigineuse, ne crois-tu pas ?

2725

Il se passe beaucoup trop de choses. Et, si l’on se donnait les moyens statistiques d’analyser la réalité telle qu’on nous la présente, on s’apercevrait que, chaque jour, non seulement il se passe quelque chose de plus, mais qu’il se passe plus de choses encore que la veille. Et ainsi de suite. Cette inflation événementielle, il n’est peut-être pas absurde de dire qu’elle est un effet et non une cause. Autrement dit, plus la réalité de la réalité nous échappe et plus, pour donner le change, nous fabriquons des événements. Événements qui ne sont pas irréels, non, de la même manière que, d’une certaine manière, il suffit de croire en un dieu pour que ce dieu existe, mais qui sont en grande partie fabriqués de toutes pièces et ne reposent sur rien, que l’air que nous brassons dans l’espoir de prouver, de nous prouver, que nous ne sommes pas des effets, que nous sommes des causes. Perdues, sans aucun doute. Pour le reste, c’est à voir. Car, si l’on aborde le phénomène à l’envers, on voit bien comment il faudrait s’y prendre pour mettre en œuvre une réelle politique de déflation événementielle : il faudrait commencer par concéder que la plus grande partie de nos actions sont inutiles et que, certes, pour peu que l’on soit roué, elles font du bruit, mais que ce dernier ne diffère pas réellement de quelque flatulence ontologique. Flatus culi, comme dirait tout nominaliste quelque peu sérieux. Partout où il faudrait faire moins, on fait plus. Comment s’étonner, dès lors, que nos actions échouent, que, nous imaginant vouloir le meilleur, ce soit toujours le pire que nous fassions ? En écho à la question que je me posais il y a quelques jours de cela (le 27625, pour être précis), laquelle, sous de fausses apparences anodines, met le doigt sur le problème. Nous sommes la civilisation du trop, de l’excès, de l’abus, et il n’est pas possible qu’une telle civilisation ne s’achève pas par un désastre aussi grand qu’elle. Tout réclame un changement de civilisation dont, manifestement, malheureusement, nous sommes incapables. Car, qui cultive le silence ? Dans dix jours, nous partons pour la Bretagne (Saint-Quay-Portrieux). J’ai hâte de quitter Paris.

1725

À chaque degré Celsius en plus sur l’échelle de l’apocalypse, la promesse de la fin du monde bout davantage, et l’on s’étonne un peu de ne pas avoir déjà cuit à l’étouffée. Ou consumé par le feu. Mais ne le sommes-nous pas de toute éternité ? Ou consommé, on ne sait. Disons en tout cas qu’il ne s’agit pas ici de mettre en doute ni même de questionner quoi que ce soit, il faut tout accepter sans discuter, la vérité finit par triompher, exactement comme les chiffres parlent d’eux-mêmes. Mais de quoi s’agit-il alors ? Rien, je ne fais que parler. Ce matin, comme il faisait trop chaud, je ne suis pas allé courir. À la place, je me suis assis sur l’un de ces fauteuils en métal vert sénatorial que la Chambre met à la disposition du public. Et là, j’ai lu le premier livre des Métamorphoses. J’avais oublié que c’était dans ce texte qu’Ovide racontait les amours contrariées d’Apollon et Daphné. Une phrase a retenu mon attention : « À la vue de Daphné, traduit Danièle Robert, Phœbus est amoureux et veut s’unir à elle ; Leurré par sa propre parole prophétique, il croit avoir ce qu’il désire. » Quodque cupit sperat suaque illum oracula fallunt (I, 490-491). Apollon, nous dit Ovide, se saoule de paroles : enivré par la puissance de ses oracles, il prend ses rêves pour des réalités. Il se dupe lui-même : persuadé que c’est sa parole qui crée la réalité, il s’imagine que tout ce qu’il dit doit devenir réalité. Ce qui, évidemment, n’est pas le cas. Il ne dit pas le vrai au sens où ce qu’il dit deviendrait vrai par le simple fait qu’il le dise, il a le pouvoir de dire le vrai parce que ce qu’il dit est conforme à ce qui va advenir. Le triomphe de l’amour (c’est Éros qui dans le mythe que raconte Ovide décoche des flèches : une qui conduit à l’amour pour Apollon, une autre qui fait fuir l’amour pour Daphné) est de duper le dieu. « Qu’est-ce qu’un dieu qui peut se saouler lui-même de paroles ? », a-t-on envie de demander. Mais je ne crois pas toutefois que ce soit la bonne question : dans les vers d’Ovide se lit plutôt une critique de la toute-puissance qui, ne faisant plus voir le monde tel qu’il est, mais tel qu’on voudrait qu’il fût, leurre, déçoit, trompe, fait échouer les desseins, tourne en ridicule qui, croyant embrasser une nymphe, s’envoie dans les lauriers roses. La puissance divine n’est pas infaillible, nous dit Ovide, elle est comme tout le monde, elle imagine ce qui n’est pas, finit par le prendre pour la réalité et échoue lamentablement, la queue entre les jambes. La femme, elle, habituée à subir les assauts maladroits des hommes (« Beaucoup d’hommes la désirent ; elle, se dérobant aux prétendants, Rebelle au mâle qu’elle ne connaît pas, elle parcourt les bois Impénétrables sans se soucier d’Hymen, d’Amour, de mariage. ») a une tout autre conception de la réalité, sauvage, de laquelle il lui faut apprendre, sur laquelle il lui faut calquer ses faits et gestes pour survivre. Philosophie du camouflage : la sauvagerie de la nymphe rebelle fait échouer la toute-puissance du dieu et, à la fin, le vainc en mutant.

30625

Excès de zèle. — Après avoir méthodiquement abattu la raison occidentale, coupable (selon eux) de tous les maux de la planète, et l’avoir réduite à la plus crasse expression d’un cynique mécanisme de domination, d’oppression, d’humiliation, les zélateurs du bien se trouvent désormais fort dépourvus quand ils entreprennent, au nom de la science, de convaincre les peuples qu’il faut dans l’urgence engager des actions, consentir à des renoncements, opérer des changements, modifier nos comportements. Ces derniers, anesthésiés, ne répondent plus, en effet, à la voix à laquelle, naguère encore, ils étaient sensibles, mais réagissent uniquement aux promoteurs du pire, aux charlatans, aux escrocs, aux bonimenteurs, aux tricheurs, aux milliardaires et à leur idéal kitsch de possession et de dépenses somptuaires pour briller dans les yeux des manants qu’ils exploitent et (donc) méprisent. La raison rabaissée et foulée aux pieds, à quoi les peuples seraient-ils sensibles sinon à la bêtise, à la bravade, la violence, la haine, l’instinct du mal, la passion de l’égoïsme, l’indifférence, la vulgarité ? La conversation, qui devrait jouer un rôle central dans l’idéal démocratique conçu non comme régime mais comme processus, accomplissement sans fin, interminable perfection, a cédé la place à la lutte, au combat (ce qu’est, en vérité, toute forme de militantisme), où se bâtissent de nouvelles oppositions binaires insurmontables que la déconstruction de la raison s’était donnée pour objectif de dépasser. Or, la déconstruction — qui ne survit pas au-delà du sens premier que Derrida a donné à ce mot, c’est-à-dire : la Destruktion de Heidegger — n’aura jamais été qu’un projet de destruction aveugle aux effets de sa cause : il s’agissait de mettre à bas, tant il est vrai que le plaisir est immense de montrer qu’on est plus malin que les autres, qu’à nous, on ne nous la fait pas, qu’on a enfin percé à jour les vraies substances derrière les fausses apparences, que ce que nous tenons pour beau est en fait laid, que ce que nous tenons pour vrai est en fait faux, et que les lendemains vont désormais chanter. Comment ? On ne sait pas, on verra bien, ce ne peut pas être pire qu’hier. Vraiment ? On a fait porter le doute sur les objets, non sur les procès, y compris et surtout ceux qui permettaient de porter le doute. On a agi avec enthousiasme : « Ça y est, on a trouvé ! », et l’on s’est trouvé bien étonné quand on n’est tombé sur rien et qu’on s’est privé des moyens d’inventer quelque chose de neuf. On se retrouve alors avec une panoplie de croyances assertées sans la moindre critique et dont le catalogue, de l’athéisme à la soumission absolue en passant par l’animisme, procure une sorte de vertige nauséeux. Comme dans les temples de la consommation que sont les hypermarchés, là où l’on est sensé tout trouver, chacun selon son goût, on en ressort dégoûté de tout, et pressé de se mettre au régime. Mais qui mettra nos croyances à la diète la plus sévère qu’elles nécessitent ? L’inflation délirante des spiritualités (de la gymnastique enfermée dans une salle chauffée à 40°C au monothéisme le plus rétrograde) semble déprimante au regard des promesses d’émancipation qui nous ont été faites par le passé, mais elle constitue le fondement même du nouveau contrat social aux termes duquel chacun est en droit d’explorer sans être jugé les abysses de l’absurdité. Il n’apparaît pas ainsi ridicule d’être un communiste animiste pour qui la soumission à un dieu intolérant et cruel est une option philosophique acceptable qui relève du libre choix de chacun. Le paradoxe est ainsi qui veut que, quand rien ne semble plus insensé, c’est que tout l’est déjà devenu. Et, si désespérantes soient-elles, il faut s’habituer à ces nouvelles coordonnées : il est trop tard pour les lumières, c’est au tour de l’obscurantisme de briller. Ne nous reste plus qu’à chausser nos verres fumés contre le soleil noir de la réalité.

29625

Par un bel après-midi d’été, à peine descendu du RER B (arrêt les Baconnets), j’éternue deux fois, preuve indiscutable que je suis arrivé en banlieue. Si jamais la transurbance dominicale de la bourgeoisie parisienne venue assister au spectacle de fin d’année de sa jeunesse dorée devait s’éterniser, combien de temps faudrait-il pour que la sociologie de la ville (Massy) s’en trouve transformé ? Mais Paris sera toujours Paris, surtout le petit, et dans la question, c’est « jamais », le mot clef qui contient la réponse : mais voilà qui est impossible. Aussitôt le spectacle terminé, tout le monde repart comme il était venu. Entretemps, assis près de l’étang du Parc Georges Brassens (à croire que tous les parcs de banlieue s’appellent « Georges Brassens », et même si, en réalité, c’était celui de la Blanchette, vue de Paris, cette différence n’a aucun sens, elle n’existe même pas), nous avons parlé tout l’après-midi, Nelly et moi, et les Métamorphoses (traduction Danièle Robert, Actes Sud, édition originale) que j’avais prévu de lire m’auront servi d’appui-coude. Qui a dit que la littérature était inutile ? Le livre fait partie d’un ensemble que j’ai constitué de tête avant de le disposer physiquement, ce matin, cependant que je marchais du côté du Parc Montsouris, lequel ensemble contient les ouvrages suivants : les Métamorphoses (traduction Robert), l’Odyssée (traduction Jaccottet), What Evolution is d’Ernst Mayr, l’Ancien Testament (Bible de Jérusalem), composé dans un dessein précis. Ce dessein, je ne l’ai pas conçu ce matin, mais il m’est apparu de nouveau précisément à ce moment-là dans une sorte de clarté immédiate et que j’aurais du mal à expliquer à présent parce qu’il me faudrait expliquer le dessein et la façon dont cet ensemble de livres prend place dans ce dessein, ce qui me semble compliqué parce que cela ne pourra s’expliquer qu’après coup, quand le dessein sera accompli, c’est-à-dire quand j’aurai écrit ce que je veux écrire, qui n’est pas un commentaire de ces textes, tant s’en faut, chacun de ces textes prenant place dans le dessein comme une lumière qui éclaire ou une source à laquelle s’abreuver mais pas comme une fin en soi de quoi parler, non, comme un élément du dessein, un moment du destin. Ce qui expliquera le dessein, ce sera son destin : que j’écrive. Et donc, voici que j’avance sur le chemin.

28625

J’ignore si c’est la chaleur qui cause un certain sentiment d’impuissance ou si la concomitance de ces deux phénomènes est le fruit du hasard, mais c’est ce qu’il se passe, leur simultanéité. Au-delà de ce simple constat, je n’irai pas. En deçà, peut-être. Ainsi — c’est la question que je me pose sous le seuil de la phénoménalité—, me sentirais-je moins impuissant si j’épousais une cause en faveur de laquelle je m’engagerais, comme le font nombre de mes semblables, sur un marché de quelque 8 milliards d’êtres humains, ce n’est pas ce qui manque, il est vrai, ou bien plus impuissant encore ? Je serais occupé,  oui, mais à quoi ? À quoi bon ? Aussi. Surtout. Quelque chose m’échappe, c’est assuré, mais sais-je à vrai dire quoi ? Est-ce loin ou proche ou indéterminé, indéterminable, voire abstrait, inexistant, illusoire, tout simplement faux ? Je ne sais pas (bis) : il me semble que je sens trop le poids de l’être, mais ce poids, est-ce le mien ou pèse-t-il sur moi ? Bien qu’elle puisse paraître infime, la différence, si je parvenais à la faire, j’ai sans doute le tort de croire qu’elle serait de taille. Mais sur quoi — quel fait ? — crois-je pouvoir m’appuyer pour faire ce genre de supposition ? (Fais mentalement hmmm ? avec la bouche pour souligner l’importance du point d’interrogation.) Borborygmes, voilà le chemin de la vérité. Commencé de nouveau Pétrole, en début d’après-midi. Mais, encore une fois, ne fait-il pas bien trop chaud pour une expérience de ce genre ? Remettre, alors ? D’accord, mais à quand, jusques à quand ? Demain n’existe pas.