18625

Le nombre d’heures durant lesquelles on porte son existence comme un fardeau, qu’en faire ? Comme on ne peut pas disparaître à temps partiel (disparaître et puis réapparaître et puis recommencer), on est bien obligé de tenir le coup. Oui, mais qu’est-ce que tenir le coup, et pour combien de temps et puis pour quoi, ensuite, pour recommencer ? Tenir pour recommencer après l’avoir tenu, cela en vaut-il le coup ? Coup à coup, peut-être,  on peut se contenter d’aller, pas trop mal, pas trop bien, non plus, non, mais cela ne fait pas une perspective, plutôt un valse hésitation (1 2 3, 1 2 3, 1 2 3, et caetera), ne crois-tu pas ? J’aimerais avoir des certitudes bien tranchées, le genre de sentiments mêlés d’opinions dont on fait les convictions qu’on va crier ensuite dans la rue en agitant un drapeau ou bien un autre (« Oui ! Oui ! Oui ! », « Non ! Non ! Non ! », ou inversement), mais je n’en ai pas la faculté, la vie est si profonde, si vaste, si complexe, impossible à cerner, comment s’en tenir à une position unique et y camper (ce que personne ne fait jamais, en vérité, mais le prétend toujours, s’illusionne, se raconte des histoires, c’est  si agréable de se mentir pour se donner le beau rôle) ? Alors on se retrouve à porter son fardeau à temps partiel, on est bien content de le déposer de temps à autre, histoire de penser, d’avoir des idées, de faire des choses, de belles choses, mais c’est si difficile aussi, de penser, d’avoir des idées, de faire des choses, de belles choses, on ne peut pas s’en dispenser de cela, aussi, dis ? Non, tout le monde le fait déjà, tu sais. Fais un effort. Aujourd’hui, je n’en ai pas la force. Mais, comme je ne peux pas disparaître à temps partiel, mon fardeau m’accable, la lassitude me gagne, je préfère ne rien faire, je préfère ne rien vouloir du tout, m’abandonner à rien, plutôt que de vouloir le néant, plutôt que de détruire. Les autres ne s’en chargent-ils pas à la perfection. De quoi ? Eh bien, de la destruction, pardi.

17625

J’aime vivre pieds nus. Et donc quand il fait chaud. Relativement chaud. Mais Paris n’est pas faite pour la chaleur. Tout de suite, l’air y devient irrespirable. Dans la rue, on ne sent plus que la puanteur, on ne voit plus que la crasse par terre. De toute façon, c’est partout pareil, non ? Je ne sais pas, peut-être. Mais ici, il y a un mythe qui perdure, a la peau dure. Fondé sur un mensonge. (« Paris is so beautiful, you know », peut-être, mais moi, j’ai besoin de vert, et de bleu, et de blanc calcaire écume, et de jaune illuminant, et de vie qui respire.) En plus, j’ai dû contracter un virus. Nelly me dit : « C’est peut-être le Covid. Je connais des gens qui l’ont en ce moment. » C’est drôle comme on emploie désormais des expressions toutes faites qui, il y a quelques années à peine, n’auraient eu absolument aucun sens pour nous. C’est cela, exactement, la vie sociale : cette circulation du non-sens, qui contamine toutes nos vies à notre corps défendant. Moi, je ne connais personne, mais trop, quand même, puisque je contracte le virus des gens. J’ai envie de fermer les yeux et de ne les ouvrir que dans très longtemps. De me fondre dans un décor lointain, entretemps, imaginaire, sans doute, et encore, est-ce si sûr que cela ? Ce n’est pas que je ne sache pas ce que je veux, c’est que, le sachant, il me vient toujours l’envie de le détruire : c’est le syndrome de la raison, sa malédiction, pour être authentiquement heureux, il faudrait ne plus jamais penser, s’abrutir ou se dissoudre, sinon il y a toujours un hiatus, une faille, une distance, un regard, une critique, un mot, une idée qui survient, surgit, et emporte tout dans son émergence. C’est ainsi, je n’y puis rien. Peut-être alors faut-il que j’apprenne encore à diriger, à orienter cette force destructrice. C’est une hypothèse que Musil n’a pas envisagée, ce me semble, dans l’Homme sans qualités, où Ulrich ne parvient à rien, et le roman se révèle impossible à achever. L’inachèvement est immense, certes, mais il demeure inachevé. Il faut accomplir les choses. L’esthétique du fragment a fait son temps (trop long). L’ordre n’est pas fasciste. Qui n’a pas d’ordre dans les idées, notamment, ne peut pas maîtriser la force négative de la raison : rien n’étant achevé (-able), on détruit ou se détruit, abrutit ou s’abrutit. Je suis fatigué.

16625

Fatigué. Et il va faire de plus en plus chaud. Je n’ai pas envie qu’il fasse de plus en plus chaud, mais ce n’est pas moi qui décide ni de la température de l’air, ni de l’eau, ni de la terre, ni de rien, tout cela, je le subis, bêtement, je crois, oui. J’ai tout de même avancé dans mon petit chantier, écrit un premier brouillon qui me paraît assez convaincant ou qui, du moins, correspond à l’idée que je m’en faisais au moment où j’y ai songé. Ce sont donc des choses qui arrivent. Il reste des aspects à améliorer, d’autres à mettre en œuvre, mais c’est en bonne voie. Pourquoi est-ce que je fais cela ? Sincèrement, je ne sais pas vraiment. Ne devrais-je pas me contenter d’écrire tout cela pour moi seul ? Mais, si je me contentais de l’écrire pour moi seul, je n’écrirais peut-être pas, tout simplement. Quelle différence cela ferait-il ? me demanderas-tu, sarcastique. Pour toi, aucune, sans doute, mais pour moi, toute. C’est exactement la différence qu’il y a entre le non-sens et le sens. La signification s’invente, elle n’est pas donnée. Et inventer, c’est se déployer, comme la vie, croître. Du moins, j’espère. Du moins, j’essaie.

15625

Quand est-ce qu’on est libre ? Ou, à défaut, quand est-ce qu’on nous fiche enfin la paix ? Au futur. Jusqu’au refuge du sommeil est envahi par le bruit des moteurs à explosion. Au loin, de l’autre côté de la mer, ce ne sont pas les moteurs qui explosent, mais les missiles. Encore que, fondamentalement, ce soit la même chose, le même état d’esprit. Sur des pancartes, de ce côté-ci de la terre, je lis des slogans comme « NEUTRALITÉ = COMPLICITÉ », et il est vrai que tout est simple, réduit à l’expression d’une équation paresseuse. Main gauche dans la poche, main droite qui tient la pancarte, lunettes de soleil épinglées sur le col du tshirt, sa voisine à l’oreille vissée à son téléphone portable et une tierce agite un drapeau multicolore, comme si l’un d’entre eux valait mieux que les autres. Illustration. De quoi ? De tout. De rien. Quand on les voit, on comprend les massacres, les exactions, les violences fanatiques. À quoi reconnaît-on un être humain ? On peut lui faire faire n’importe quoi. Que se passe-t-il dans la tête de ces gens ? Parfois, je me pose la question. Mais surtout, ne me réponds pas : je n’ai aucune envie de le savoir. C’est le confort moral à bas prix, l’équivalent politique de la fast-fashion. Tout se règle facilement quand le mal est tenu à distance par la guerre sans fin que se livrent d’autres êtres humains, au loin. En direct à la télévision, comètes sanglantes dans le ciel noir des idées, la mort semble irréelle. Et, le pire, c’est qu’elle l’est toujours, d’une certaine manière. Les mains sales, les mains propres, quoi qu’il en soit d’elles, ce ne sont pas les nôtres. Bonne conscience toute occidentale. Mais nulle part personne qui ne soit en mesure de répondre à cette question : Et la paix alors ? Silence à l’horizon. Et partout c’est la guerre, disait le poète, mais qui l’a écouté ? J’ai sommeil. Quand je veille, je rêve moins d’autre chose que d’ailleurs, mais où est-ce ? Si nous ne changeons pas — du sol au plafond — nos manières de penser, ce sera toujours pareil : nulle part, jamais. Alors, tant pis pour nous. Adieu.

14625

Cette nuit, j’ai rêvé qu’une grande mèche de cheveux blancs avait poussé en haut de l’hémisphère droit de mon front. Je me dévisageais dans le miroir et m’étonnais de cette grande mèche de cheveux blancs d’autant qu’elle était parfois visible et parfois non, comme si mes autres cheveux bruns parfois la cachaient et parfois ne la cachaient pas. Je me regardais dans le miroir et observais cet effet d’apparition et de disparition de la mèche blanche jusqu’à me rendre compte que cette mèche n’était pas blanche, mais blonde, d’un couleur proche d’un blond décoloré d’assez mauvais goût, qui tirait donc sur le blanc, et que cette grande mèche de cheveux n’avait pas la même texture que mes autres cheveux, mais semblait de cheveux d’une autre personne que moi. Et toujours, ce  même phénomène d’apparition et de disparition jusqu’à ce que je ne voie plus cette mèche et que je me dise dans le rêve, c’est ce qu’il me semble à présent que non, en réalité, cette mèche n’existe pas, un peu comme si je l’avais rêvée dans le rêve, mais sans que ce rêve dans le rêve ne soit manifeste dans le rêve comme un rêve dans le rêve. Ensuite, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je me souviens simplement d’un autre rêve dans lequel les pièces qu’on me demandait pour la constitution d’un dossier de bourse étaient toujours plus nombreuses et intimes. Je venais de me connecter au site sur lequel j’avais déjà constitué mon dossier de demande de bourse et je remarquais qu’on me demandait des pièces qu’on ne m’avait pas demandées les fois précédentes, des pièces relatives à mes revenus, à ma situation familiale, mon état de santé, mes préférences sexuelles, etc., et que j’étais révolté par cela, mais moins par la nature des pièces demandées elles-mêmes (ce qui constituait pourtant une intrusion dans ma vie privée), que parce qu’elles représentaient un obstacle à la constitution de mon dossier. Dans le rêve, je me voyais et m’entendais pester contre cet excès de bureaucratie, trouvant que tout cela n’avait rien à voir avec la littérature et j’étais ennuyé à l’idée de devoir produire tous ces documents. Et puis, plus rien. C’est bien après le réveil, ce matin, que je me suis souvenu que j’avais rêvé durant la nuit. Et ces images, issues de mes rêves, moi face au miroir en train de regarder cette mèche de cheveux qui n’étaient pas à moi et moi face à l’écran de mon ordinateur en train de constater la multiplication et l’absurdité des pièces demandées pour la constitution de mon dossier de bourse, quoique banales, m’ont paru suffisamment fortes et révélatrices pour mériter d’être consignées par écrit. Elles traduisent évidemment mes angoisses, mais elles me rassurent aussi : ce sont des images de rêve, c’est-à-dire des images de vie. Ensuite, je suis allé me promener au cimetière. Dans l’allée tout de suite à main droite côté boulevard Quinet, il y avait de l’ombre et un air frais des plus agréables. Je me suis senti bien. Beaucoup moins quand je me suis retrouvé au milieu d’un groupe de chasseurs de Pokémons britanniques. Ma présence parmi ces individus m’a fait une impression étrange : on peut être à la fois juste à côté d’êtres humains et infiniment loin d’eux, la proximité n’est pas celle de la simple présence, il faut autre chose pour se sentir proche de quelqu’un. Ce sont des remarques assez triviales, mais j’avais un peu peur qu’on me confonde avec des chasseurs de Pokémons. Ensuite, après avoir fait le tour du cimetière, je me suis assis sur un banc et j’ai écrit quelques phrases destinées à mon premier petit chantier. Ce qui me fait penser que je dois remonter à la source de cette citation de Gilles Clément que j’évoque.

13625

Sur le boulevard, chaque mètre carré cédé par le consumérisme est immédiatement occupé par des êtres humains sans abri qui en font précisément leur abri. Généralement, c’est le pas de porte d’un commerce de bouche destiné aux touristes que la gare déverse sur Paris qui a fermé ses portes, ou une échoppe plus ou moins quelconque, et dans le vide de quoi viennent se glisser un ou plusieurs corps qui y installent leur domicile de fortune (cartons, matelas, couvertures, sacs, chaises, etc., tout le mobilier de la survie en milieu urbain). Dans le jardin, depuis hier, ce sont des masses d’hommes et de femmes (mais principalement des hommes, et principalement en surpoids, voire en état d’obésité avancée) qui, les yeux littéralement rivés sur l’écran de leur téléphone, se déplacent en groupes plus ou moins denses plus ou moins grands à la recherche de quelque chose. Tout d’abord, on ne sait pas quoi, et puis on finit par comprendre : ces adultes plus ou moins jeunes cherchent des Pokémons. Une recherche rapide finira par m’apprendre (je cite la communication officielle de la mairie de Paris) que la ville est mise à la disposition de ces êtres étranges : « Des lieux iconiques pour partir à la recherche de Pokémon. Dans Paris, les explorateurs pourront suivre des Routes officielles dans le jeu. Ces parcours guideront les Dresseurs vers des monuments parisiens emblématiques et des joyaux cachés qui mettent en valeur la beauté et les mystères de la ville. » La beauté et les mystères de la ville, en vérité, ces chasseurs nomades post-modernes ne les verront pas, mais seulement le petit écran qui les aveugle. Alors, dans le silence de son for intérieur, on en vient à vanter les mérites de la nulliparité occidentale : heureusement, la majorité de ces gens ne se reproduiront pas et disparaîtront sans reste, que leur empreinte carbone qui, bientôt, s’effacera à tout jamais. La nature est bien faite, en fait. Tâchant de courir dans la chaleur de Paris et au milieu de ces troupeaux de zombies, je pense à mon arrière-grand-père, qui quitta son emploi de berger en Corse pour se faire ouvrier sur le continent, et songe que, malgré le temps qui passe, les choses n’ont peut-être pas tant changé que les apparences pourraient le laisser penser. Ces masses, n’importe qui pourrait les mener à faire n’importe quoi. Et le conditionnel est un euphémisme anachronique, un peu trop poli : ces masses n’importe qui les mène déjà à faire n’importe quoi, ainsi que chaque jour, nous en avons la preuve sous nos yeux. En vérité, tout se tient : on livre l’espace public aux intérêts mesquins d’une prospérité illusoire dans les ratés toujours plus nombreux de laquelle viennent s’implanter les restes d’une humanité archaïque qui préfigure ce que l’avenir nous réserve. Pour le prédire, cet avenir, nul besoin de dons spéciaux ni de modèles mathématiques sophistiqués, il suffit d’ouvrir les yeux. Ensuite, il faut tâcher de ne pas pleurer. Et de garder les idées claires.

12625

Je me sens tellement loin de mon époque qu’il m’arrive souvent de me dire que c’est moi qui ai un problème, que (un peu comme je l’évoquais hier) je devrais me faire soigner. Et puis, un être humain en tue un autre à coups de couteau, et alors je me dis que, peut-être, si je ne suis pas tout à fait normal, il vaut mieux ne pas l’être, et surtout ne pas me faire soigner, mais continuer à avancer dans cette jungle insensée qu’est le monde réel comme je le fais depuis que j’écris. Quand je lis le journal des autres — c’est un genre littéraire assez répandu en ligne, j’allais dire : un peu trop, mais n’en écris-je pas un, moi aussi ? donc, donc quoi ? donc rien —, des gens que je ne connais pas, ou alors seulement au énième degré (ce sont des gens que connaît une personne que je connais, peut-être, j’en ai peut-être vu un, un jour ou l’autre, je crois, au lancement de Bakélite, par exemple), j’ai ce sentiment d’étrangeté radicale : ces gens parlent de ce dont tout le monde parle, de ce dont on parle à la télévision, de ce dont on parle sur les réseaux sociaux, et je ne me sens pas concerné. À la lecture, je suis pris d’un sentiment qui tient à la fois de l’ennui, de la lassitude, du découragement, et d’une certaine forme de désespoir. Pourquoi du désespoir ? Parce que je sens bien que je n’ai pas ma place ici, et que, si c’est un handicap du point de vue d’éventuelles perspectives de réussite sociale,  voire simplement : d’existence sociale, c’est aussi parfaitement logique : je ne peux pas être à ma place dans le monde tel qu’il est puisque le monde tel qu’il est — la structure sociale du monde, pour employer une formulation quelque peu grandiloquente et dont je ne suis pas certain qu’elle veuille dire quelque chose de précis —, j’estime qu’il est invivable. Mais il n’y en a pas d’autre, n’est-ce pas ? Non, en effet, il n’y a pas d’autre monde que celui-ci. Je me dis quelque chose comme : une chose est sûre, ce n’est pas ainsi (et par « ainsi », j’entends ce que je lis en ligne comme je viens de l’indiquer, hors ligne, en ce moment, je lis les Essais de Montaigne où, dans le dernier chapitre que j’ai lu, le chapitre XXI du livre I, « De la force de l’imagination », il était notamment question de problèmes d’érection et de flatulences) que l’on va changer les choses, mais il me faut faire deux remarques à ce sujet. Premièrement, peut-être que je me trompe, peut-être que tout est de ma faute, en réalité, c’est-à-dire non pas de ma faute à moi tout seul, mais  de la faute aux gens comme moi, mais qu’est-ce que c’est que le gens comme moi ? s’il y avait des gens comme moi, n’aurais-je pas des amis ? alors je ne sais pas. Deuxièmement, peut-être qu’il ne faut pas changer les choses, changer le monde, le monde change quoi que l’on fasse, et il semble que plus on essaie de le changer — de le rendre meilleur, c’est le sens même du progrès, semble-t-il —, et plus les résultats de nos actions sont catastrophiques. Mais peut-être que, encore une fois, je raconte n’importe quoi. Je ne sais pas. Est-ce que, en un sens, je ne cultive pas cette distance avec mon époque ? On pourrait le penser, mais ce n’est pas une posture, non, c’est naturel. Allais-je dire, « naturel », mais oui, c’est sans doute le mot qu’il convient d’employer : c’est ma nature, je suis comme je suis, je suis comme la nature m’a fait. Après tout, ce que l’on appelle « culture », n’est-ce pas qu’un épiphénomène de ce que l’on appelle « nature » ? On lui accorde une importance démesurée par ce que nous pensons de notre point de vue anthropomorphique (probablement que tout ce qui est vivant pense de son propre point de vue xomorphique — prononcez « ixomorphique » —, mais ce n’est sans doute pas si démesurément important. Tout cela (ce que je viens d’écrire), c’est un peu comme se demander pourquoi l’on est en vie : d’un certain point de vue, c’est une question absurde, et d’un autre point de vue, c’est la question la plus profonde qui soit. Est-ce que les questions les plus intéressantes n’ont pas cette qualité de basculer du tout au tout selon la manière dont on les considère ? Autrement, on ne fait que bavarder, se regarder le nombril, conforter l’époque dans ce qu’elle a de plus détestable. Il fait chaud à Paris. Mais Paris n’est pas faite pour la chaleur. Qu’est-ce que je peux y faire ? J’ai de plus en plus envie d’aller voir ailleurs, mais c’est ici, pour l’instant, que je suis.

11625

Il y a deux ou trois jours de cela, quand je me suis dit que, à défaut d’avoir des amis, je pourrais aller voir un psy, histoire d’avoir quelqu’un à qui parler, je crois que je n’étais pas tout à fait sérieux, mais pas tout à fait non sérieux, non plus, non. Après tout, si le but est d’avoir quelqu’un à qui parler, payer ou non la personne en question importe peu, mais combien est-ce que cela coûte de payer un psy rien que pour lui parler ? À mon avis, en effet, me suis-je dit en tâchant de poursuivre mon étonnant raisonnement un peu plus loin, ne pas avoir d’ami ne saurait être considéré comme un trouble psychique nécessitant un suivi thérapeutique remboursé par la Sécurité sociale, encore que, c’est ce que je me suis dit aussi, ne pas avoir d’ami est peut-être la conséquence d’un trouble psychique qui n’a pas encore été diagnostiqué et qu’un psy, précisément, pourrait être en mesure de déceler, ou du moins, c’est ce que je me suis imaginé qu’un psy me dirait, si j’allais le voir, confessant que la seule raison pour laquelle je vais le voir, c’est pour avoir quelqu’un à qui parler, il me répondrait : « Oui, mais vous êtes-vous demandé pourquoi vous n’avez pas d’amis ? N’y a-t-il pas un trauma là-derrière ? » La derrière ou le derrière ? Je ne sais pas. Je ne sais pas s’il y a un trauma ou s’il n’y en a pas, ce que je sais, c’est ce que j’ai dit à Nelly, que j’avais toujours eu des amis et que c’était étrange, à présent, de me retrouver sans, sans que je comprenne très bien pourquoi, je suis quand même beaucoup plus facile à vivre qu’avant, non ? ai-je demandé à Nelly, ce à quoi elle a répondu que oui, ce qui signifie donc que ce n’est pas parce que je suis devenu plus invivable qu’avant que je n’ai plus d’amis, mais simplement parce que je ne vois plus personne et que, parmi les gens qui savent que j’existe, et il y en a quand même quelques-uns, personne n’a envie de me voir pour me parler. Est-ce le genre de choses qu’on dit à son psy ? Je ne sais pas, je ne suis jamais allé voir de psy, et l’idée d’aller en voir un rien que pour avoir quelqu’un à qui parler, à mesure que j’y pensais, me semblait de moins en moins bonne, parce que, si j’allais voir un psy pour avoir quelqu’un à qui parler, rien ne me garantissait d’avance que j’aurais envie de parler à cette personne que serait aussi le psy, que ce serait une personne que je jugerais digne de m’écouter, et non un de ces abrutis comme il y en a tant qui font sembler d’écouter, semblant d’entendre, mais qui n’écoutent pas et n’entendent pas, et parlent pour ne rien dire. Si je vais voir un psy, me suis-je dit, ce n’est pas pour parler pour ne rien dire, non, cela n’aurait aucun sens. Autant rester chez moi. Oui, mais si je reste chez moi, je ne risque pas de rencontrer quelqu’un à qui parler, mais si je sors de chez moi, je ne vais pas arrêter des gens dans la rue en leur disant : « Bonjour, je m’appelle Jérôme Orsini, je suis écrivain, et je cherche quelqu’un à qui parler, êtes-vous cette personne ? », non, ce serait le meilleur moyen d’avoir des problèmes avec la justice et de finir par être obligé de parler à un psy à qui je serais obligé de parler, de parler de mes traumas, ce qui ne fait pas mon affaire, non, pas du tout. Est-ce que ce que je suis en train d’écrire à présent justifierait que je consulte un psy, non pour avoir quelqu’un à qui parler, mais parce qu’il est manifeste que j’ai des problèmes ? Je ne sais pas. Je sais que j’ai des problèmes : la perturbation du climat, la pollution de l’air, de la terre, de l’eau que je bois, de l’eau dans laquelle je me baigne, la violence qui règne dans tous les domaines de la vie sociale (la vie intime, la vie publique, le travail, l’école, l’espace public, l’espace privé, partout), la haine qui prospère sur la haine, tout cela, ce sont des problèmes dont je souffre, mais j’en souffre au même titre que tout le monde, à l’exception notable et assez remarquable, tout de même, de tous ces horribles êtres qui profitent de tous ces problèmes (les riches, les bigots, les salauds), quoique tout le monde n’en ait peut-être pas conscience au même degré. Que tout le monde n’en ait pas conscience au même degré, qu’est-ce que cela change à la souffrance que me causent ces problèmes ? Plus j’avance dans ce journal, et plus je me rends compte qu’une personne qui ne serait pas concernée par ce que j’écris comme moi je suis concerné par ce que j’écris pourrait me prendre pour un fou furieux tout droit échappé de l’asile ou dont l’état psychique nécessite un internement dans les plus brefs délais ou, du moins, une consultation psychiatrique en urgence, mais moi, non, je ne le crois pas. Même si je n’ai personne à qui parler, et je suis conscient que ce défaut réduit considérablement mon horizon mental, ce qui me pose problème, comme je viens d’essayer de le raconter ici-même, je me sens plutôt bien. À un moment de cette journée presque entièrement écoulée à présent, quand est apparu de façon manifeste qu’il ne me restait plus guère de temps pour écrire mon journal, je me suis dit que je me sentais tout de même très bien et que ce n’était pas le meilleur état dans lequel être pour écrire des choses intéressantes que de se sentir bien, qu’il valait peut-être même mieux se sentir mal pour aller au cœur des choses, mais je n’en suis pas certain, en tout cas, me suis-je dit, se sentir bien, ce n’est pas un sujet porteur, tu vois, ce n’est pas avec cela qu’on fait les contenus qui choquent, clivent et font vendre, tu vois, mais choquer, cliver, vendre, ce n’est pas tout à fait ce que je cherche, si ? Non, je ne crois pas. Et après, j’ai écrit mon journal. Que voilà.

10625

« Toutes les cultures se valent du moment qu’elles sont supérieures à la culture occidentale. » Telle pourrait être, en résumé, la moelle de la nouvelle vision dominante du monde. Contre laquelle, à vrai dire, je n’ai pas grand-chose, si par « culture occidentale » on entend une forme un peu générale dans laquelle les conceptions qui se sont développées en Europe du Nord depuis le début de ce qu’on a appelé « la modernité » sont supposées s’inscrire, soit un ensemble passablement hétéroclite, où l’on peut faire rentrer de tout, et n’importe quoi aussi. Mais enfin, c’est ainsi que nous pensons, n’est-ce pas ? N’échappe pas à cette approche caricaturale des choses, l’anthropologue qui, inlassablement, se rend chez les sauvages pour y apprendre la vie. « À l’évidence, je n’avais rien compris » est son slogan, qui lui tient lieu de règle immuable : comme dans les yeux de la chèvre de Monsieur Seguin, en effet, l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Fort heureusement, les sauvages ne le sont plus vraiment, qui ne mangent pas les visiteurs, contrairement au loup de la nouvelle, mais les laissent rentrer chez eux où ils auront tout loisir d’écrire leurs énormes romans d’apprentissage. Qui sait si, une fois les savants partis, les sauvages ne se racontent pas des histoires à se tordre de rire où ils décrivent sans omettre les détails les plus crus ces mœurs bizarres de leurs visiteurs bavards ? À moins que, après s’être encanaillés dans la forêt vierge tout un week-end, ils n’enfilent leur costume de businessman pour aller faire fructifier leurs affaires au marché. L’Occident, selon la façon dont on le regarde, ce n’est pas si mal : ça rapporte. Nous voulons croire qu’il y a quelque chose derrière les choses, et le fait que ce soit toujours un peu plus loin — à force d’avancer depuis des millénaires, on n’a toujours pas mis le doigt dessus — ne nous aura pas encore fatigué de chercher. Ce quelque chose derrière les choses, si le savant ne le tenait pas toujours pour la vérité définitive à l’aune de laquelle on peut juger les faits et les méfaits, serait bien inoffensif, mais il sert toujours le même dessein : élaborer un grand système dans lequel on fera tout rentrer, et surtout n’importe quoi. Ainsi, rien ne ressemble tant à l’occidentalisme que l’anti-occidentalisme, sans doute parce que, comme l’autre, c’est un ethnocentrisme, qui confond simplement ses souvenirs de vacances avec des révélations en bonne et due forme. Tout ce qui tient dans les pages d’un livre à thèse bien ficelé — un objet facilement identifiable qu’on sait d’instinct sur quelle étagère ranger —, devrait paraître suspect, mais c’est toujours l’inverse qui se produit : la lecture rassure et, une fois atteint le quota de pages règlementaires, on peut retourner se coucher et dormir du sommeil du juste, nos doutes, encore une fois, ont été dissipés, un nouveau système est en cours de fabrication, ce n’est qu’une question de temps. Car ainsi vont les choses, en Occident.

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Qui ce monde n’épuise-t-il pas ? Je veux des noms. Car il y a bien des êtres que ce monde n’épuise pas, si tous les êtres qui peuplent ce monde étaient épuisés par ce monde, n’ayant plus la force de le faire tel qu’il est qui les épuise, ce monde, par l’absence de force des choses, des êtres, donc, ce monde changerait de forme, nécessairement. S’il ne change pas de forme à cause de cet épuisement, c’est que tout le monde n’est pas épuisé par ce monde. Oui, mais qui ? Qui ce monde n’épuise-t-il pas ? Je ne sais pas, tout ce que je sais, c’est que moi, ce monde m’épuise. Quand il m’arrive de le voir, de mes yeux autrement pleins de vie, je les sens qui se fatiguent, mes yeux, je les sens fatigués mes yeux, j’ai envie de les fermer, mes yeux, de regarder autre chose, autre chose à voir de mes yeux vus, mais cela ne sert à rien, n’est-ce pas ? le monde est partout, partout où il y a des êtres humains, il y a le monde, et comme nous sommes des êtres humains, partout où nous sommes, il y a des êtres humains, et donc, partout où nous sommes, il y a le monde, et donc il n’est pas possible d’y échapper, nous le portons avec nous. Est-ce que nous le portons réellement avec nous ? Peut-être que ce n’est pas si simple que cela, mais qui peut vraiment se tenir sur place sans vouloir faire quelque chose du monde, non pas quelque chose au monde (faire quelque chose en étant au monde), mais quelque chose du monde, s’en servir pour autre chose ? Il faut toujours faire quelque chose du monde, ce qui n’est pas simplement faire quelque chose au monde — et oui, il me semble que, tout en étant au monde, il est possible de ne rien faire au monde, il est possible d’être en vie sans avoir d’action causale sur le monde, le laisser tel qu’il est, intact, oui —, ce qui est plutôt se servir du monde, exploiter le monde, non pas le transformer, mais l’utiliser pour soi, à des fins personnelles. Telle traverse la planète et s’empresse de prendre en photographie ce qu’elle voit pour le communiquer à d’autres qui n’y sont pas, mais loin de là. Tel ne peut se taire et donne son avis, lance appels, réclame, exige, accuse, car maltraiter la langue, comme le monde, cela ne lui fait pas peur. Toujours se montrer en train de faire ce que l’on est en train de faire, c’est déjà cela, faire quelque chose du monde, exploiter le monde. Je peux baisser les bras, je peux laisser tomber, je peux prendre congé de tout, et c’est ce qu’il faut que je fasse, mais les autres, le font-ils ? Si les autres ne le font pas, cela est vain, n’est-ce pas ? alors autant faire comme eux. Mais si je n’ai pas envie de faire comme eux ? Eh bien, ne le fais pas. Mais que ferais-je alors ? Mais rien, ne fais plus rien. Vis. Je voudrais que nous soyons tous si épuisés, au bout du rouleau, tellement fatigués que nous resterions au lieu pour un tiers d’éternité, au moins, à ne rien faire, à ne rien concevoir, à ne surtout pas être, à vivre, et puis, c’est tout. L’oubli de la vie, c’est cela, je crois, qui m’épuise le plus. Et la saturation de l’existence par cet oubli de la vie. Le paradoxe le plus imbécile de l’espèce humaine, c’est que, alors même que le moi n’existe pas, le moi se trouve toujours en travers du chemin. L’espèce humaine est mue essentiellement par l’illusion, les fausses croyances dont elle se fait des grands récits. Et ils ont beau s’effondrer sur eux-mêmes, ces grands récits, on en fabrique d’autres qui sont fondamentalement identiques, mais qui diffèrent juste assez pour sauver notre illusion, notre chère illusion, le mensonge qui berce notre vie, nous épargne l’épuisement. Cruelle illusion, quand elle se déchire, que de croire en sa prééminence, pourtant, sans certitudes, que ferions-nous de nous-mêmes ? Il faudrait avoir appris à ne rien faire, à ne rien croire, à regarder les êtres vivre, à aimer la vie en tant qu’elle est vie innocente, et non pas en tant qu’elle est vie coupable de tous les maux de la terre. À quoi pensais-tu quand tu n’étais encore qu’une bactérie, il y a quelques milliards d’années ? Savais-tu que tu finirais ainsi, épuisé mais debout, bêtement debout ?