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Fatigué. J’ai du mal à m’endormir. Avoir du mal à m’endormir m’inquiète. Notamment parce que j’ai toujours pensé que je dormais bien. C’est l’image que j’ai de moi : quelqu’un qui dort bien. Alors que, quand j’y pense, je me rends compte que j’ai toujours dormi n’importe comment. Combien de fois m’est-il arrivé en effet de ne pas me réveiller le matin et d’être en retard au travail ? Comme avoir du mal à m’endormir m’inquiète, j’ai encore plus de mal à m’endormir : je pense que, encore une fois, cette nuit, non plus, je ne vais pas réussir à m’endormir, ce qui augmente le potentiel de mes difficultés d’endormissement. Et caetera. Or, c’est sans doute depuis que j’essaie de mettre en place des stratégies pour bien dormir, des routines, j’ai entendu dire, — parce qu’on lit un peu partout qu’il faut dormir comme ceci, dormir tant d’heures, faire comme cela, que si on manque de sommeil, on va mourir, comme si les gens qui ne manquaient pas de sommeil n’allaient pas mourir, mais si, ils meurent et parfois, même, dans leur sommeil — que j’ai le sentiment, précisément, de mal dormir. Certaines nuits, il m’arrive de penser que c’est le père de Nelly qui m’a transmis son insomnie, comme une sorte de mauvais œil. C’est dire le degré d’irrationalité auquel je parviens, que rien ne justifie. Écrire ces lignes me permet toutefois de comprendre qu’il faut sans doute que je recommence à faire n’importe quoi, j’entends : au regard des règles qu’on édicte, que je recommence à m’écouter moi plutôt que toutes ces nuisibles gens qui font profession de parler pour venir en aide, mais qui, moi, en réalité, ne m’aident pas, du tout, me nuisent, au contraire. Est-ce que, sinon, j’ai eu une idée, aujourd’hui ? Je ne crois pas, ou alors c’était une idée d’il y a quelques jours, quand je me suis dit : « Tu peux être l’homme que tu veux être », expression qui sous-entendait celle-ci : « En vérité, cela ne te couterait presque pas d’efforts », et que cela fut comme une illumination. N’illumine pas nécessairement ce qui est neuf, mais ce que l’on n’avais jamais vu, jamais conçu de cette manière-là et qui jette un jour nouveau sur la vie que l’on mène. Illumine, éclaircit, brille.

Tout est de l’art : Géographie de Colette du Laurier

La géographie d’un pays vide est absconse. Manière de monstre théorique par lequel on s’efforce à l’impossible dans un geste superbe, un peu comme on lancerait un ultime défi : Vous avez tout répertorié, semblerait dire alors la géographe, vous avez tout inventorié, tout cartographié, tout représenté, tout délimité, vous avez écrit toutes les légendes de tous les espaces, mais rien, cela, vous ne pourriez même pas en concevoir la plus grossière et approximative des formes abstraites. Tels n’étaient pas cependant les propos de Colette du Laurier. La géographie d’un pays vide est parfaite, aurait-elle préféré dire, peut-être. Mais elle ne le fit jamais. Littéralement. Colette du Laurier ne parlait pas d’un point de vue théorique, comme si par son geste elle entendait transgresser une quelconque doxa, une bravade, dirait-on, non, elle décrivait avec la plus grande modestie ce qu’elle avait devant les yeux, le coin de terre qui était là, et qu’elle avait baptisé — comment aurait-elle pu faire autrement ? — Lelà. Lelà, elle en avait ensuite tracé la carte : un arrondi tendant vers l’angle droit. La première fois qu’elle montra sa carte à l’un de ses collègues géographes, celui-ci lui fit remarquer, un peu surpris : Mais il n’y a rien. Et Colette du Laurier acquiesça à la négation : Non, il n’y a rien.
— Mais alors, pourquoi ces formes géométriques-là ?
— J’aurais pu en choisir d’autres. D’ailleurs, le pays que je décris peut toutes les recevoir.
— Vous faites donc de la géographie subjective, chère collègue, avait ricané son collègue.
— Le pays n’est pas un objet. Il est le là. Et comme, moi aussi, je suis là, nous échangeons des formes. Cette fois, un demi-cercle qui s’achève en un carré.
C’est ce que Colette du Laurier avait répondu, insensible aux sarcasmes de son collègue. Plus tard après cet entretien, elle était rentrée chez elle. Elle était sortie de la maison et avait fait le tour du grand parc qui l’entourait. Elle avait marché une dizaine de minutes. C’était le temps qu’il lui fallait pour parvenir à Lelà. Là, à la frontière de Lelà, elle s’asseyait et contemplait ce pays vide, ce monde sans monde. Ce n’était pas le dernier espace inviolé, ce n’était pas le dernier morceau de terre inconnue. C’était plutôt un lieu sans intérêt, une petite étendue de campagne qu’on n’avait même pas oubliée parce que personne n’y avait jamais prêté la moindre attention. Avant Colette du Laurier. Un jour qu’elle faisait sa promenade quotidienne dans le parc, elle était passée encore une fois devant cet espace. Elle n’avait d’abord rien remarqué, comme d’habitude, et puis elle avait fait demi-tour au bout de quelques pas. Moins qu’une épiphanie, tout sauf un appel : un lieu comme Lelà n’a rien à dire, il ne s’adresse à personne. Il est là, et c’est tout. Que ce soit tout, pour Colette du Laurier, c’était déjà beaucoup. Après qu’elle eut fait demi-tour, elle considéra cette étendue nulle et crut y reconnaître l’avenir, ce moment très éloigné dans le temps quand il n’y aura plus de raison de distinguer le passé du futur parce que les êtres qui peupleront alors l’univers avanceront dans un espace indéterminé, et ils n’auront pas besoin de le comprendre pour continuer plus avant leur traversée. C’est peut-être cela qu’on appelle une intuition. Colette du Laurier ne le pensa pas ; ce ne fut pas une impression fugace et elle n’en fut pas métamorphosée. Tout continua comme toujours. La pause marquée devant Lelà, elle continua sa promenade, rentra chez elle, dîna, se coucha, et caetera. Elle ajouta simplement une étape à sa ronde quotidienne dans le parc. Elle s’asseyait à même le sol pour dévisager le paysage de Lelà. Elle restait quelques minutes. Au bout d’un mois, elle prit avec elle un bloc de dessin et commença à tracer les contours de Lelà ; un dessin chaque jour, qu’elle ne regardait pas après l’avoir fait. Le temps passa et elle finit le bloc. Elle regarda alors les dessins qu’elle avait faits et s’aperçut qu’ils n’avaient jamais la même forme, la même géométrie d’ensemble. C’était une suite de variations sans solution de continuité autour d’une seule et même étendue. Comme Colette du Laurier le fit remarquer plus tard à son collègue (nous l’avons lu), ce n’était pas l’effet de sa subjectivité — Lelà n’étant pas un objet, mais un pays — ; en regardant les dessins qu’elle avait faits pendant des mois, elle sut que c’était ainsi que les peuples du futur concevraient l’espace : comme un échange de formes, de possibilités, d’énergie entre le pays traversé et eux-mêmes. Un jour, l’idée même d’une différence entre le pays et les peuples cesserait d’avoir du sens. Un jour, il n’y aurait plus que Lelà. Colette du Laurier continua de dessiner le pays qu’elle avait découvert. Bientôt, d’ailleurs, elle ne fit plus rien d’autre. Elle cessa son activité de géographe administrative pour vivre en recluse, limitant ses activités à une petite ronde dans le parc et au dessin de Lelà. « Réclusion », toutefois, n’est sans doute pas le mot qui convient. Elle n’était pas enfermée, au contraire, elle s’était ouverte à un espace. La dernière fois que je l’ai vue, quelque temps avant qu’elle ne disparaisse, je lui dis avec enthousiasme qu’elle avait découvert quelque extraordinaire dans l’ordinaire, quelque merveille au cœur de l’inaperçu, une immense richesse dans le banal, la part plus vraie, la part la plus authentique de l’univers. Colette du Laurier, qui était alors passablement âgée, haussa légèrement le sourcil gauche et sa voix claire ne me répondit rien. Elle laissa passer quelques minutes durant lesquelles je n’osai rien dire de peur de la déranger dans ses méditations. Après un long moment, mais qui ne me sembla pas une éternité, non, simplement un moment vraiment long, elle me dit d’approcher et de l’aider à se lever. Elle ajouta simplement : Suivez-moi. De son pas lent qui lui demandait d’immenses efforts, elle me guida hors de la maison dans le parc, jusque à la frontière de Lelà. Je fus étonné parce qu’il me semblait que nous avions parcouru moins de chemin que la fois précédente pour nous y rendre. Je le lui fis remarquer. Elle me répondit que Lelà était en expansion. Je lui répondis, un peu ironique : Ah oui, comme l’univers. Elle ne marqua aucun agacement, au contraire, elle se contenta d’ajouter avec la plus désarmante simplicité, dans un souffle léger : Comme l’univers, oui, ou le désert. Elle laissa passer un long silence avant de conclure : Mais rentrons. Et ce fut tout. Quand je pense à la géographie du vide de Colette du Laurier, je ne parviens plus à savoir si elle est absconse ou parfaite. Je sais désormais qu’elle ne représente aucune réalité plus vraie. Parce que ce genre de réalité n’existe tout simplement pas. Colette du Laurier ne dessinait pas la carte d’un pays meilleur qui, au terme de son expansion, deviendrait notre univers futur. Elle n’avait pas compris quelque chose de plus profond. En passant devant Lelà, elle l’avait reconnu. Et en y prêtant attention, elle s’aperçut que Lelà était partout.

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On pourrait dire quelque chose comme : « La barbarie est au cœur de l’humanité », mais on voit difficilement quel serait le pouvoir explicatif d’une proposition de ce genre. La barbarie, ici, a le sens du mal, et l’on pourrait tout aussi bien parler de la bêtise ou de l’avidité, on pourrait tout aussi bien parler de n’importe quoi de négatif. La vérité (une vérité d’ordre inférieur, en quelque sorte), c’est qu’il n’y a pas de vérité à ce sujet, même si un esprit moyen comme l’est le mien peine à comprendre en quoi vider un territoire de 50% de sa population ou vendre des armes par dizaines de milliards de dollars à des dictatures sont des initiatives susceptibles de s’opposer à la marche vers le pire dans laquelle, avec une détermination qui semble sans faille, l’humanité se trouve engagée. Quoique l’humanité, ce soit là peut-être un bien grand mot, une partie de l’humanité, tout au plus, serait plus juste, celle qui domine malheureusement le monde. Les phrases sur l’humanité (en tant que genre, généralité) posent problème parce qu’elles paraissent toujours manquer leur objet : Qu’est-ce que l’humanité ? ne permettant pas de faire l’économie de Qui fait partie à l’humanité ? D’un certain point de vue, tout le monde, mais, d’un autre, pas grand monde, ou en tout cas, pas les hommes qui président aux destinées de l’humanité (ce sont toujours des hommes, ou presque, les exceptions n’ayant rien d’enviable, comme si c’était la fonction qui prenait le pas sur tout le reste). On tourne en rond et l’on a beau chercher comment briser ce cercle de malheur, on ne trouve pas. Les époques se suivent et se ressemblent : au moins par expérience, on devrait savoir que la violence ne résout jamais aucun problème (ou alors par l’éradication non du problème mais des êtres qui vivent ce problème, ce qui peut difficilement passer pour une solution acceptable, à moins d’aimer la mort, évidemment), on finit toujours pas se massacrer les uns les autres. On aimerait oser demander Pourquoi ? mais on sent qu’on se heurte là à des questions qui n’ont pas de réponse, ou alors du genre de celles qui provoquent précisément les crimes avec lesquels on voudrait en finir, et pour de bon. Le monde n’est pas un spectacle, mais le spectacle du monde est une expérience déprimante : partout, les mêmes gestes conduisent aux mêmes conséquences, et on en vient à admirer par contrecoup les gesticulations inefficaces de nos petits maîtres à nous : elles sont insignifiantes, mais au moins ne font-elles de mal à personne. À personne, vraiment ? Cela ne reste-t-il pas encore à prouver ? Après avoir écrit ces phrases que je peinerai à relire par la suite, cependant que j’aidais Daphné à faire ses devoirs, j’ai été pris d’une nostalgie par anticipation à la pensée que, bientôt, elle n’aurait plus besoin de moi. Et j’ai beau savoir (toute l’histoire de l’humanité jusqu’à nos jours nous l’apprend en effet) que ce n’est pas ainsi que l’on passe à la postérité — en prenant soin de ses enfants, en les aimant, la preuve, l’Occident en fait de moins en moins, des enfants — et que, donc, au regard de l’histoire de l’humanité, c’est une activité négligeable et indigne d’un homme, je veux dire : d’un mâle, je ne vois pas, pourtant, écrire mis à part, ce que je pourrais faire de mieux de ma vie. Et, regardant les gens errer sur le boulevard pendant que Daphné écrivait les mots que je venais de lui dicter, ce sentiment ne m’a pas étouffé, il ne m’a pas pris par surprise non plus, je l’ai déjà connu, plusieurs fois, je crois l’avoir déjà décrit, ici, mais il m’a envahi complètement, comme me submergent souvent, ces derniers temps, l’amour, la grâce, le sentiment de la beauté de la vie à quoi rien n’est supérieur. D’où viennent-ils, ces sentiments ? D’un dérèglement hormonal, d’une tumeur cérébrale, d’une incapacité cognitive à voir le monde tel qu’il est ? Je l’ignore, peut-être tout cela à la fois, mais cela ne doit pas m’empêcher d’être heureux, comme j’ai eu l’idée, effectivement, il y a quelques jours, d’en faire le sujet d’un poème (long comme un carnet) qui raconterait l’histoire d’une conscience heureuse dans un monde de malheur. Mais n’est-ce pas déjà le sujet de tous les poèmes que j’ai écrits, de tout ce que j’écris ? 

Tout est de l’art : Des voix singulières

Je rêve toujours de voix singulières. J’ignore d’où elles viennent. Lorsque je me m’interroge à leur sujet, il me semble que je n’ai pas envie de le savoir. Je pourrais certes faire l’effort de poursuivre durant le temps nécessaire la réflexion qui me permettrait de le découvrir, mais je suis systématiquement distrait : chaque fois, j’abandonne la piste qui pourrait me conduire à leur origine pour m’attacher à ce qu’elles paraissent vouloir me dire. Elles me racontent des histoires que je connais déjà, que j’ai vécues il y a longtemps, des histoires dont j’ignore tout ou alors que j’ai oubliées. Le fait que je ne sache rien d’elles — je ne pourrais pas, par exemple, décrire leur visage, pas même vaguement —, rien que ce qu’elles veulent bien me raconter et sans même savoir si cela est vrai ou non, ce fait me procure un certain plaisir. Inconfortable, certes, et donc passablement contradictoire, sans doute, mais un authentique plaisir tout de même, comparable à celui que l’on doit ressentir en débarquant pour la première fois sur une terre étrangère, un pays étranger, pour ne pas dire un étrange pays. Mon étrange pays n’est peuplé que de ces voix qui me parlent, mais que je ne comprends pas toujours. Je ne sais pas alors si elles parlent des langues étrangères ou quelque langage de leur invention, et qu’il s’agirait pour moi d’apprendre ou de décrypter afin de me familiariser vraiment avec elles. Car ces voix — après tout, comment le dire autrement ? —, n’ayant point de visages, point de silhouettes auxquels je puisse les rattacher, ces voix ne sont pour moi que des langages, des corps de langue qui s’adressent à moi et que j’écoute, si j’en ai la force. J’aurais dû dire la patience au lieu de la force parce que je n’ai pas le moindre effort à faire : je ne suis plus qu’une oreille qui flotte dans un espace indéterminé, un espace qui d’ailleurs n’existe sans doute pas — un espace peut-il être sans dimensions ? —, ou bien c’est une sorte de masse claire et sombre à la fois, une lumière qui vient de partout se reflétant sur des surfaces opaques dont la couleur m’est inconnue. Les voix ne cessant de me parler, je n’ai pas le loisir de donner un nom à ce que j’ignore ; je le vois dans cet espace, mais cela n’a pas de sens pour moi, seulement les histoires contées, certainement parce que seules les histoires comptent. Parfois, il me faut y revenir, je n’ai pas la patience d’écouter jusqu’au bout l’histoire que l’une des voix me raconte. On pourrait dire qu’un bruit me dérange (c’est une porte qui claque, un robinet qui fuit, une sirène dont le cri de plus en plus proche heurte toujours plus violemment mes oreilles), un peu comme s’il y avait quelque chose d’extérieur à cet espace dans lequel les voix me parlent, comme s’il y avait un ailleurs, un autre ailleurs que cet étrange pays dont le peuple vocalise. Comme si ce n’était pas mon imagination qui rejetait une histoire qu’elle ne pourrait pas admettre avoir créée de toutes pièces elle-même. L’imagination est ainsi, qui veut toujours tout s’approprier quand même il lui faudrait bien reconnaître que ce n’est pas elle, mais une autre, qui invente ce qu’elle vit. À ce moment-là, je pourrais dire que je me réveille, comme j’ai dit plus tôt que je rêvais de voix singulières. Ce vocabulaire, pourtant, me paraît trop simpliste, un peu comme quand on oppose la réalité et la fiction. Je préfère douter qu’il en va ainsi, simplement d’une opposition, simplement du passage d’un état à un autre, chacun excluant l’autre. Ne suis-je pas éveillé quand les voix me parlent ? Ne suis-je pas attentif à chacune des inflexions de leur voix ? Ne suis-je pas concentré au point de pouvoir à l’occasion leur reprocher quelque contradiction dans le déroulement des événements qu’elles relatent ? Elles ne s’interrompent pas alors pour me répondre — pour répondre à mon objection d’incohérence —, mais je sens bien que le cours de leur récit se trouve infléchi par ma remarque et que si elles ne le montrent pas, elles m’écoutent. J’en déduis donc que les voix ont des oreilles, elles aussi. Mais je ne peux pas l’observer directement. Je ne peux qu’en faire l’hypothèse, je ne puis que l’imaginer. De cet état qui ne s’oppose pas à la veille et qui n’est donc pas purement le rêve, qui est une sorte de rêve complexe, de rêve enrichi, de rêve actif, pas une rêverie, quelque chose de plus vaste et de plus dense, de cet étrange pays où les voix résident, de ce pays où je ne peux pas vivre, je rapporte parfois un souvenir, une manière de fétiche que je peux contempler longtemps après que j’en suis revenu. Hors de son contexte, comme tous les fétiches de la mémoire, il n’a plus vraiment le même sens, ce n’est plus un point de départ pour nulle part. Mais il n’est pas tout à fait mort, et si je lui accorde suffisamment d’importance, il racontera de nouveau l’histoire qui l’a conduit ici. C’était peut-être cela, son destin. Je n’aime pas le destin, je préfère dire que c’est le hasard. Mais c’est peut-être la même chose.

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Mes désirs contraires. Ou, plutôt : complémentaires, quoiqu’impossibles à réaliser tous ensemble, même dans le temps qu’il me reste à vivre, je crois, tout comme il m’est impossible d’en choisir un plutôt qu’un autre, avoir une préférence. Que faire alors ? Parfois, je me dis : Rien, surtout, ne fais plus rien, Jérôme, mais je ne peux pas ne rien faire, c’est ce que je me réponds, il faut que je continue de vivre. Encore que le corps social abîmé qui forme le pays où je vis semble encourager ses membres à ne plus ni vivre ni faire vivre. Ce qui n’est pas étrange : l’Occident est épuisé, mais peut-être fera-t-il du bon compost pour le monde à venir. Quant à ce qu’il en sera de ce monde à venir, l’extinction des Lumières ne laisse rien présager de bon. Mais ils n’ont qu’à tous crever ! me suis-je entendu m’exclamer en prenant connaissance de l’ampleur des débats qui semblent faire rage à propos de l’euthanasie. Heureusement, c’était en mon for intérieur, et personne ne m’a entendu crier, mais c’était exactement ce que je pense. Pas charitable, en effet. Mais qu’est-ce que la charité ? Le monde entier mérite-t-il réellement notre inconditionnel amour ? On le voit bien, c’est absurde. Mais tout ne l’est-il pas ? Je ne sais pas. Ça fait un peu vieillot, ce mot, « absurde », non, ne trouves-tu pas ? « Vieillot » aussi, ça fait vieillot. Ach. L’autre jour, j’ai survolé en baillant un mauvais article dans lequel l’auteur se plaignait du bruit que font les roulettes des valises que les touristes traînent sur les pavés parisiens. Un peu plus tôt, j’avais lu que les Marseillais, eux aussi, se plaignaient du même et désagréable phénomène. Enfin, la France est unie. Et pourtant, tout à l’heure, quand je suis allé me promener au Parc André Citroën, je n’ai pas rêvé : il était bien situé à l’endroit où jadis on fabriquait de l’eau de Javel et où, quelques siècles plus tard, on fabriqua des automobiles. L’usine a fermé en 1975 et, au début des années 1990, on a inauguré un grand parc où, notamment, Gilles Clément a mis en œuvre son concept de jardin en mouvement. Que je suis allé voir, cet après-midi. L’ai-je vu ? Je n’en suis pas certain. J’y retournerai, c’est à quelques stations de métro à peine de là où j’habite. Que je l’aie vu ou non, le jardin, je m’y suis senti étonnamment bien tant me semblait immense le calme qui régnait en ce début d’après-midi. Et c’était bon de sentir, mieux : de ressentir ce calme immense, grand comme le monde, me sembla-t-il alors. L’Occident, me suis-je dit ensuite, une fois rentré chez moi, l’Occident a cessé de produire, mais n’a pas cessé de consommer, au contraire, l’Occident consomme encore plus qu’il y a un demi-siècle. Ne restent plus à créer de la valeur, de ce côté-ci du monde, que les ultra-riches, les touristes, et la dépense publique qui enfle pour colmater les brèches de la prospérité, lesquelles brèches s’élargissent chaque jour un peu plus. D’où le recours à l’euthanasie, j’imagine, comme solution au problème : pas de gens, pas d’argent. Dans cette sorte de contexte, le jardin en mouvement, voire le jardin planétaire, de Gilles Clément ressemblait peut-être un peu trop à un truc de riches. Mais, c’est la question que l’on peut aussi se poser : quand l’Occident ne se posera plus ces problèmes de riches, c’est-à-dire : quand il n’y aura plus assez de richesses en Occident pour pouvoir se poser ce genre de questions, voire : quand il n’y aura plus d’Occident du tout, y aura-t-il encore quelqu’un pour (se) les poser ? Car, si, d’un certain point de vue, les questions que Gilles Clément pose peuvent sembler des questions de riches, d’un autre, ce sont des questions d’avant-garde, mais une avant-garde spécifique : une avant-garde qui tarde car elle ne gagne jamais, et semble condamnée ainsi à perdre toujours, écrasée par des intérêts qui sont son ennemi et contre lesquels elle est trop faible pour se défendre. Le paradoxe : l’avant-garde se revendique d’une certaine forme de faiblesse par opposition à la violence, mais cette faiblesse l’empêche de s’imposer, elle est condamnée à avoir raison sans pouvoir jamais le faire accepter, — elle a raison, mais elle n’est pas.

Tout est de l’art : Le sommeil de Daphné

Oui, moi aussi, j’aimerais savoir ce qu’Ivan Deulofeu a bien pu dire en regardant l’entrée souterraine. Mais je ne le sais pas plus que vous. J’ai cherché ses paroles sans en trouver la trace nulle part. Elles ont dû s’engouffrer pour toujours dans le souterrain. Et puis, en fait, quand j’y pense, je crois que je n’ai pas besoin de savoir ce qu’il a dit. Je crois que je le devine trop facilement. Je crois qu’il a dû s’avouer vaincu, s’accuser lui-même, de nos fautes, et réclamer notre défaite, réclamer que nous payions enfin pour tous les crimes que nous avons commis. C’est tout ce que nous sommes capables de faire désormais : exiger notre défaite. Moi, je n’ai jamais aimé perdre. Je ne suis pas non plus un gagnant, non plus, je n’ai pas la rage de vaincre, comme on dit, pas de rancune, non plus, non, mais j’ai le désir de vivre ma vie. Sans gagner ni perdre, simplement vivre. Ivan Deulofeu n’est pas comme moi. Il me ressemble, c’est ce que je suppose, mais il est très différent de moi. Ivan Deulofeu désire la défaite. C’est quand j’ai compris cela que je me suis détourné d’Ivan Deulofeu. Je pensais qu’en racontant son histoire, je découvrirais une vérité profonde, une vérité enfouie dans les souterrains de la ville ou de notre conscience, mais c’est toujours la même chose, c’est toujours la même histoire. Les gens restent sur le seuil et s’accusent, s’ils pouvaient se flageller, jusqu’au sang, ils le feraient, oui, ils n’hésiteraient pas une seule seconde, non, sur la place publique, un coup suivi d’un autre et puis d’un autre, jusqu’à ce que vienne le sang, qu’il se répande et coule en croissants ruisseaux, dévalent ces escaliers interminables qui conduisent de l’entrée aux profondeurs du souterrain. Ce qui les retient ? Peut-être que c’est mal vu, ou alors c’est la peur de la police, la peur de l’enfermement. La peur d’être différent ? Non, ils sont comme tout le monde. Nous sommes tous comme tout le monde. Je ne sais pas si c’est une vérité aussi profonde que le souterrain, mais c’est peut-être un point de départ. Il faut bien commencer quelque part. Il y a des différences, c’est vrai, mais elles sont ailleurs, pas dans notre identité, qui n’est jamais qu’un fragment de quelque chose de beaucoup plus grand dont nous supposons l’existence et que nous ne trouvons jamais. Je me suis trompé en racontant l’histoire d’Ivan Deulofeu : je me sui trompé parce que je pensais qu’il n’était pas comme tout le monde. Il avait l’air si différent. Mais en fait, non, comme les autres, toujours, toujours pareil, toujours la même chose, toujours la même histoire. Oui, je me répète, — c’est fait exprès.
À ce moment, je me suis aperçu que Nelly dormait. Je ne savais pas si elle s’était endormie pendant le commentaire du récit de la journée d’Ivan Deulofeu ou avant, pendant le récit proprement dit. Tout ce que je savais, c’est que j’avais raconté cette histoire à voix basse pour ne pas réveiller Daphné qui avait fini par s’endormir dans les bras de Nelly. Je n’ai pas voulu les réveiller et j’ai refermé l’écran de l’ordinateur sur lequel j’avais lu l’histoire. J’ai éteint la lumière et je me suis dit qu’il serait bon que je dorme moi aussi. J’ai fermé les yeux et, au lieu de m’endormir, j’ai revu cette vieille dame qui était venue me demander une cigarette plus tôt dans la matinée. J’étais sorti sur le boulevard pour fumer et elle s’était approchée de moi. Je n’avais d’abord vu qu’une masse sombre, plus ou moins humaine, à la lisière de mon champ de vision, là, sur la gauche. Puis elle s’était adressée à moi. Est-ce que vous pourriez me donner une cigarette, s’il vous plaît ? J’avais d’abord hésité à le faire et puis j’avais mis la main à la poche, sorti le paquet, pris une cigarette dans le paquet, et la lui avais tendue. Pendant ce temps, elle m’avait dit : Ah merci, c’est gentil, j’en ai besoin. Après lui avoir tendu la cigarette qu’elle a prise, je lui avais souri, attendant qu’elle s’en aille. Mais elle était restée. J’avais continué de sourire pour qu’elle parte, mais elle ne voulait pas ; non, elle voulait parler. Comme je n’avais pas fini ma cigarette, et que moi non plus je ne voulais pas partir, j’ai fini par la laisser faire. Elle m’a dit : Il va y avoir une manifestation aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi, je dois être trop humain, mais je lui ai répondu : Ah bon ? Je croyais que c’était demain. Elle m’a affirmé que ce serait bien aujourd’hui et j’ai dit : Mais il y en a tous les jours, ma parole. À ce moment-là, je me suis aperçu qu’elle avait des poils sur le menton. Quatre ou cinq poils gris et longs qui vivaient leurs vies là, pendaient dans le vide sous son crâne à moitié mort. J’ai trouvé cela très laid. Ensuite, j’ai regardé sa bouche et j’ai vu qu’elle bavait. J’ai fait un petit mouvement en arrière parce que j’ai eu peur qu’elle me crache dessus en me parlant. J’ai voulu lui dire de se taire et de me laisser tranquille : Je vous ai donné une cigarette, c’est déjà beaucoup, il faut partir, à présent, me laisser, allez-vous-en, Madame, mais je n’ai pas osé. Elle a commencé à me raconter une histoire que je n’ai pas comprise. Elle disait qu’elle était allée voir son médecin qui avait voulu lui donner un arrêt de travail, mais qu’elle n’avait pas voulu. Elle m’a parlé des 35 heures et puis des 37 heures et de 41 ans de travail. Sur le moment, je n’avais pas fait le rapprochement avec la manifestation dont elle venait de me parler, mais je supposais à présent que ses propos devaient avoir un rapport avec les motifs de la manifestation. Sauf qu’elle, manifestement, elle ne travaillait pas, mais faisait la manche. J’ai trouvé tout cela idiot, en plus d’être laid et sale, mais je me suis efforcé de ne rien dire d’autre, j’en avais déjà trop dit, et voilà où cela m’avait mené. Elle bavait de plus en plus et moi, je m’efforçais de ne pas cesser de sourire. J’étais sincèrement effrayé et j’avais froid. J’ai éteint ma cigarette et je l’ai jetée dans une poubelle sur le bord du trottoir. J’ai fait deux pas en direction de mon immeuble, mais elle a continué de parler. Je n’écoutais plus, je souriais, c’était tout. Je lui ai dit bonne journée et sa voix s’est éteinte progressivement à mesure que je me dirigeais vers la porte de mon immeuble en lui tournant complètement le dos. Après avoir passé le seuil de l’immeuble, j’ai jeté un petit coup d’œil en arrière, mais elle ne m’avait pas suivi. Elle avait dû reprendre son chemin. Et moi, je suis rentré chez moi.
Pourquoi est-ce que j’ai pensé à cette histoire au lieu de dormir ? Je ne sais pas. Au lieu de dormir, vraiment ? En fait, je ne sais pas non plus, peut-être que je dormais déjà, mais en tout cas, ce n’était pas un rêve, non, c’était le souvenir de quelque chose qui avait vraiment eu lieu un peu plus tôt dans la journée. Ou alors est-ce que j’imaginais un souvenir ? Non, mais non, je ne rêvais pas, je n’imaginais pas. Si je rêvais, si j’imaginais, je crois que j’inventerais une meilleure histoire, quelque chose de plus intéressant que cette scène avec cette vieille clocharde horrible qui pue et parle en bavant alors que moi, je veux simplement fumer une cigarette tranquillement sur le boulevard, comme je ne peux plus fumer chez moi, je suis obligé de sortir, enfin, obligé, non, j’ai choisi de sortir parce que je préfère fumer dehors plutôt que d’intoxiquer Daphné, ma belle Daphné. Si je rêvais, si j’imaginais, j’inventerais autre chose. Mais quoi ? Quelque chose pour Daphné, sans doute. Quelque chose d’autre en attendant.

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Au lieu de me demander quelle trace de moi laisser, peut-être, me demander de quoi je suis la trace. Alors, c’est toute la relation au moi et au quoi du monde qui change, ne trouves-tu pas ? Je suis la trace d’une histoire, d’une époque, d’un désir, c’est possible, mais par histoire, je peux entendre une autre perspective que celle-là, à savoir moins l’écriture (la trace des événements qui ont eu lieu et de ceux que l’on aura inventés), que l’histoire naturelle, la suite des transformations successives qui ont conduit à peu près ici. C’est cela, toujours, même si nous n’en avons pas pleinement conscience, qui me semble poser problème : que nous ne percevions pas clairement que nous ne sommes pas les premiers sur terre. Et, encore une fois, cela, je ne l’entends pas au sens de cette histoire relativement brève, en vérité, au regard de l’histoire de la planète, de l’histoire de l’Occident, par exemple, ou plus largement l’histoire de la société, mais au sens de l’histoire naturelle du cosmos, dont nous sommes un instant infime, contingent, fruit du hasard, et pourtant, pleinement réel. Notre contingence, notre infimité, j’allais écrire, à la faveur d’un lapsus, notre infirmité, ce que précisément, ce n’est pas : notre contingence, notre infimité, notre hasard, ce ne sont pas des infirmités, des manques comparées à une essence plus pleine, plus pure, plus réelle ; — c’est tout ce qu’il y a. Et, si nous sommes, c’est au même titre que tout ce qui est dans l’univers est. Et, au lieu de s’acharner à laisser des traces plus ou moins signifiantes, plus ou moins nécessaires, parvenir à la conscience que nous sommes la trace de cela (et pas l’écume dispensable), mais que nous sommes comme le sédiment de l’histoire naturelle du cosmos, cela n’est-il pas à même de nous aider à comprendre ce que nous faisons ici, en ce moment, et, par suite, quelles traces il faut et quelles traces il ne faut pas laisser de nous ? C’est sans doute moins de soi — en tant qu’être complet, fini, clos, achevé — qu’il faut laisser la trace que de cette compréhension de la réalité d’un cosmos en constante métamorphose et dont nous sommes un moment local, comme tout ce qui existe en est un moment local. Et le cosmos, ce serait cela : la totalité non finie de tous ses moments locaux. Dans cette histoire-là, ce n’est pas l’existence d’un moi qui pose problème — la réalité des mois —, mais la croyance en une entité dont la nature pourrait se définir indépendamment de l’histoire du cosmos. Une telle croyance est une illusion (au sens où il n’y a pas de « vrai moi » qui logerait à l’intérieur du corps comme un locataire dans son HLM), qu’il faut détruire. Mais (contrairement à ce que Wittgenstein pensait, probablement, quand il écrivait : « The idea of the ego inhabiting a body to be abolished. »), ce n’est pas en détruisant l’objet de cette croyance illusoire qu’on peut détruire l’illusion de la croyance ; c’est en montrant tout l’écart qui la sépare du cosmos, en faisant voir comme elle est loin de l’univers, comme elle cherche, en réalité, à s’en absenter, pour trouver une stabilité, une forme d’éternité, qui n’existe tout simplement pas. Ou, dit autrement, l’ontologie est illusoire parce qu’elle porte sur des êtres qu’elle invente, fabrique de toutes pièces, en supposant leur immutabilité. Or, de telles êtres n’ont aucune réalité, ce sont de pures chimères. En permanence, tout se métamorphose. 

Tout est de l’art : Ivan Deulofeu devant le souterrain

Tous les matins, quand il est l’heure, souvent avant mais jamais après, il se demande pourquoi il devrait se lever. Généralement, il se lève sans même prendre le temps de répondre à la question. Il se dit : À quoi bon te lever, Ivan Deulofeu ? Et il se lève quand même. Il se dirige vers la salle de bains, allume la lumière et évite soigneusement de se croiser dans le miroir. Avec le temps, c’est devenu machinal, il ne prend même plus le soin de s’éviter, il le fait spontanément. C’est son corps qui a appris cette disposition, c’est un réflexe acquis, en quelque sorte, une habitude qu’il a incorporée. Désormais, éviter de se croiser dans le reflet des miroirs est devenu la seconde nature d’Ivan Deulofeu. Quand il sort de la salle de bains, quelques minutes plus tard, il se dirige vers la cuisine où il prépare son petit-déjeuner. Ce trajet, si court, lui devient pourtant chaque jour un peu plus insupportable, comme s’il résumait à lui seul l’ensemble des raisons qui font que, tous les matins, quand il est l’heure, Ivan Deulofeu se demande : Est-il besoin de se lever encore ? Et s’il le fait, ce n’est pas une réponse à cette question. Ivan Deulofeu ne répond pas à la question en se levant ; il se lève, c’est tout. Ensuite, Ivan Deulofeu sort de chez lui. Il marche jusqu’à son travail. C’est un des rares luxes qui ponctuent l’existence d’Ivan Deulofeu, pouvoir marcher jusqu’à son travail au lieu de s’engouffrer dans les transports en commun, comme le font la majorité de ses contemporains. Quand il passe près de l’entrée souterraine, il regarde ses contemporains qui s’y engouffrent ou s’en extirpent. Ivan Deulofeu ne ressent aucun mépris pour eux. Au contraire, il souffre plutôt, il compatit parce que, lui, il ne pourrait pas, il ne parviendrait pas à entrer dans le souterrain, il aurait l’impression d’être mort déjà et d’accepter cette mort déjà, ne serait-ce que quelques instants, ne serait-ce que le temps d’un simple trajet du domicile au bureau, l’impression d’accepter cette mort en s’engouffrant dans le souterrain. Ta vie ressemble déjà bien assez à la mort, Ivan Deulofeu, se dit Ivan Deulofeu, en pensant à tous ces corps qui s’engouffrent dans le souterrain, tous ces corps qui s’en extirpent. Alors, non sans éprouver une réelle douleur, il passe son chemin. Au bout de quelques minutes, environ un quart d’heure, parfois moins jamais plus, Ivan Deulofeu arrive au bureau où il travaille. Il dit bonjour à quelques visages vides, des visages qui n’ont ni œil ni nez ni bouche ni oreille, ne sont rien qu’une infime étendue de chair vide entre le menton et les cheveux, c’est ainsi qu’Ivan Deulofeu se représente ses collègues de travail, comme une abstention. Après avoir dit bonjour à ces visages qui se se sont abstenus d’être, Ivan Deulofeu s’enferme dans son bureau devant l’écran de son ordinateur. Personne ne vient jamais déranger Ivan Deulofeu parce qu’il travaille efficacement. Il suffit de le laisser travailler et il abat une quantité impressionnante de travail, l’équivalent de la quantité de travail de trois ou quatre salariés. Il traite toutes les demandes qu’on lui adresse, des questions juridiques pour la plupart, sans intérêt. C’est à cause de cette absence d’intérêt qu’Ivan Deulofeu est si efficace. Il travaille avec une rigueur unique. Il se plonge dans la masse de questions techniques comme si c’était une eau douce et tiède dans laquelle se baigner. Il n’a pas besoin de penser, il n’a pas besoin de réfléchir, il n’a pas besoin de prendre du recul, comme on dit. Il peut s’oublier, disparaître dans la masse de questions technico-juridiques. Il ne parle à personne, tout passe par l’écran de l’ordinateur, il tend les mains vers son clavier, il commence à taper, à cliquer, ouverture et fermeture sans discontinuer de myriades de fenêtres, et l’ordinateur devient une extension d’Ivan Deulofeu, l’organe véritable de sa vie. Tous les matins en commençant à travailler, il a le même sentiment d’abandon de son corps dans autre chose que lui-même. Il disparaît dans cette masse plus grande que lui-même qui se trouve en face de lui, il s’enfonce dans le travail. Le travail l’avale et le digère. À la fin de la journée, le travail a fini de digérer Ivan Deulofeu et il doit rentrer chez lui. Il fait généralement une ou deux heures supplémentaires, mais comme elles lui sont effectivement payées, le directeur des ressources humaines de l’entreprise finit toujours par passer la tête dans le bureau d’Ivan Deulofeu pour lui dire qu’il est temps de rentrer chez lui. Ivan Deulofeu répond que ah oui, c’est vrai, il est bien tard, déjà. Et au moment de se lever pour partir, une fois par semaine, parfois plus jamais moins, le directeur des ressources humaines de l’entreprise demande à Ivan Deulofeu s’il a songé à cette idée de télétravail. Ivan Deulofeu regarde d’un air sombre le directeur des ressources humaines et lui dit que oui, il y a pensé, mais que non, il ne pourrait pas, qu’il a besoin de sortir de chez lui, qu’il a besoin de venir au bureau. Le directeur des ressources humaines lui dit qu’il comprend, mais que ce serait tout à son avantage puisqu’il profiterait évidemment de la réduction des coûts que le télétravail permettrait de réaliser. Une augmentation de salaire bien supérieure à ce qu’il touche en heures supplémentaires, comme le directeur des ressources humaines ne manque jamais de le préciser. Ivan Deulofeu dit qu’il sait bien, mais qu’il a besoin de venir ici, qu’il n’y a qu’ici, au bureau, qu’il peut travailler efficacement comme il le fait. Ivan Deulofeu ment quand il dit que chez lui, il ne pourrait pas travailler à cause de toutes les distractions qui le dérangeraient sans cesse, il ment, il n’y a jamais de distractions chez Ivan Deulofeu : il est toujours seul chez lui, mais il le dit quand même parce qu’il ne veut pas rester seul chez lui, il ne veut pas vivre enfermé chez lui. Le directeur des ressources humaines dit qu’il comprend, mais qu’il devrait quand même envisager sérieusement l’opportunité qui s’offre à lui. Ivan Deulofeu en a assez. Il dit au directeur des ressources humaines qu’il a envisagé avec suffisamment de sérieux toutes les opportunités pour qu’on ne le dérange plus avec cette question. Et il ajoute que s’il doit être obligé de ne plus venir travailler au bureau pour travailler depuis chez lui, il démissionnera. Il n’aura pas de mal à trouver un autre travail où on ne le harcèlera pas avec ces histoires stupides de télétravail. Le directeur des ressources humaines dit que ce n’est pas la peine de prendre les choses comme ça, nous n’avons pas besoin d’en arriver à ces extrémités, précise-t-il, nous sommes très satisfaits de votre travail, monsieur Deulofeu, c’est une proposition honnête que nous faisons à tous les salariés pour leur confort, dit-il encore, c’est uniquement dans l’intérêt du salarié, votre intérêt. Ivan Deulofeu répond que son confort et son intérêt, il s’en occupe très bien lui-même. Le directeur des ressources humaines referme la porte du bureau d’Ivan Deulofeu en lui disant bonsoir. Ivan Deulofeu est très irrité par cette scène, il sait qu’il lui faudra plusieurs heures pour parvenir à retrouver son calme. Il quitte son lieu de travail, marche quelques minutes et entre dans un bar qui se trouve sur son chemin. Il ne dit rien d’autre que un whisky et on lui apporte le whisky qu’il boit d’un trait et dit un autre et ainsi de suite un nombre suffisamment important de fois pour qu’Ivan Deulofeu soit ivre, pas mort, mais presque. Un peu à peine avant la morte ivresse, il sort du bar. Il va rentrer chez lui en titubant mais il s’arrête. Il fait demi-tour, marche quelques minutes, prend une rue adjacente. Il croise une fille, il la suit, arrivé dans sa chambre, il lui donne la somme qu’elle vient de lui annoncer et toujours sans rien dire, il remonte sa robe — elle ne porte rien en dessous — et la prend par derrière. Quelques instants plus tard, une ou deux minutes tout au plus, Ivan Deulofeu redescend l’escalier et sort de l’immeuble. En passant, il vomit dans le caniveau et puis presse le pas pour rentrer chez lui. La durée de ce trajet est à peu près la même que celle du matin pour aller au bureau. Ivan Deulofeu y pense quand il passe devant l’entrée souterraine. Il ne pense pas à la mort. Il pense à tous les morts. Il pense à toutes les morts. Il ne pense pas aux corps des morts comme à des cadavres, mais comme à des vivants différents, des vivants négatifs. Il se corrige et pense que ce ne sont pas des vivants négatifs, mais des vivants inversés, des vivants souterrains. Ivan Deulofeu s’arrête devant l’entrée souterraine et la regarde fixement. Ses lèvres bougent imperceptiblement cependant qu’il fixe l’entrée souterraine. On ne comprend pas ce qu’il dit. Et Ivan Deulofeu lui-même ne comprend peut-être pas ce qu’il dit. Au bout d’un certain temps, Ivan Deulofeu entend une voix qui l’interpelle. Il détourne son regard de cet endroit vers celui d’où vient la voix. Il entend ce que la voix lui dit, qui lui demande ses papiers. Il les lui donne. Elle lui répond très bien, très bien. Elle lui dit encore qu’il a l’air dans un sale état quand même. Ivan Deulofeu répond que oui, les temps sont durs. La voix acquiesce ah oui, c’est bien vrai et ajoute qu’il ferait quand même mieux de rentrer chez lui. Ivan Deulofeu ne dit rien. Il jette un dernier regard à l’entrée souterraine et reprend son chemin. Une fois chez lui, Ivan Deulofeu se dirige vers la salle de bains, ne fait même pas attention au miroir qu’il évite selon sa seconde nature, et se nettoie sommairement avant de se déshabiller. Il entasse ses vêtements dans la salle de bains et se dirige nu vers la chambre à coucher. Il se laisse tomber sur le lit, ramène la couverture sur son visage et s’endort sans penser au lendemain, sans penser à rien.

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Je ne sais pas si je n’ai pas grand-chose à dire ou si je préfère garder le silence. Trop de monde parle, de toute façon. Mais alors pourquoi ne me tais-je pas ? Déjà répondu à la question : il me semble que ce serait une abdication. Dès la fin de la matinée, des cars de CRS viennent prendre position sur le boulevard en attendant les manifestations de l’après-midi : les x contre les anti-x. X = quoi ? En vérité, quo, peu importe, tout est n’importe quoi. Un peu plus tard, on entend sur le boulevard des cris qui ressemblent à des chants de supporters d’une équipe de football mais qui sont pourtant censés être des slogans politiques. Un message. La farce. Je ne parviens à adhérer ni à l’x ni à l’anti-x, qui me semblent tous deux se ressembler tant qu’on n’a affaire qu’à une bouillie assez nauséabonde de pseudo-pensée. On n’a pas envie de se parler, on a envie de s’entretuer, c’est ce qu’il se passe, en effet, quand l’État ne remplit pas sa part du contrat social et s’invente des droits qui ne sont pas les siens sur les individus, qu’ils laissent impuissants, tout juste bons à être violents. Revient alors le temps auquel Il devait avoir mis fin : c’est la guerre de chacun contre chacun. À mort tout le monde. Les comportements se singent, les manifestations politiques, les tribunes de supporters : quand des gens accèdent au toit du centre commercial pour y tirer des feux d’artifice, le ridicule est achevé. Tout est consommé. On aurait tort de parler encore de spectacle, comme on s’en contente trop facilement pour faire semblant de penser, le ridicule égale un néant niais qui ne mérite même pas le nom de nihilisme. Mais ce n’est pas cela qui me dérange, non : c’est l’inlassable privatisation de l’espace public, qu’il faut toujours remplir de soi, remplir de sa présence, remplir de sa haine ou de son argent. LVMH, les x ou les anti-x, les supporters du PSG, en vérité, tout le monde fait la même chose, se comporte de la même manière, a la même frénésie de conquête : c’est l’histoire de la ville, qui ne supporte pas le vide, qui a toujours besoin de le remplir et qui déborde, sort de ses murs pour conquérir l’espace alentour (la « campagne » est le nom que la ville donne à ce sur quoi elle lorgne, son négatif, son anti, dont elle veut prendre possession,  tout comme la « nature » est le nom que la civilisation lui donne, et c’est le même vocabulaire, la même hargne de détestation, la même volonté d’accaparement). Ce n’est pas de moi qu’il eût fallu qu’il vînt, ce silence (le silence, je sais le faire pour moi), mais du dehors, que le dehors mît le doigt sur la bouche du monde et chut. Mais, c’est impossible : demain, il y aura encore un appel à manifester, à prendre possession de l’espace public, à fermer l’ouvert (« Et la rue, elle est à qui ? Elle est à nous ! À qui à qui à qui ? À nous à nous à nous ! »), et puis un autre, et puis un autre, et ainsi de suite. De toute façon, les terrasses sont déjà pleines. C’est l’heure de l’apéritif. LVMH, le PSG ou l’ONG, quelle différence cela fait ? 

Tout est de l’art : Conte des clones

Honnêtement, je ne crois pas que cela ait un quelconque rapport avec les événements dont je viens de faire le récit, mais quand j’ai reçu ce courrier de l’Administration nationale, je me suis quand même posé la question. Après tout, c’est vrai qu’il y a de quoi se poser des questions si les gens commencent à se faire exploser pour des motifs aussi futiles que la difficulté de se regarder dans la glace. D’autant que, depuis Freud, les problèmes de scission du moi, on connaît, et que ce n’est pas si terrible que ça, tout le monde y a droit, si vraiment tu ne peux pas t’en sortir tout seul, tu peux aller voir quelqu’un, ça peut aider, et puis si ça n’aide pas, il y a toujours les cachets que tu peux avaler ou les joints que tu peux fumer et les bouteilles vider. Je me suis dit qu’il y avait peut-être autre chose dans les événements en question. Et puis, j’en suis venu à penser que c’était peut-être lié à la façon dont je les avais racontés. C’est vrai qu’on pourrait penser que je ne prends pas les choses au sérieux, que je ne prends rien au sérieux, d’ailleurs, pas même moi-même, mais ce n’est pas tout à fait exact. C’est-à-dire que oui, il y a bien une part de vérité dans la mesure où non, je ne me prends pas vraiment au sérieux. Une conséquence notable de cette impossibilité de se prendre vraiment au sérieux, c’est que je n’ai pas une opinion sur tout, tout le temps, que je n’ai pas quelque chose à dire en permanence, que parfois même, je n’ai rien à dire du tout, de rien, que je ne dis rien, donc, que j’attends d’avoir une idée, ou plutôt que j’attends qu’une idée vienne, mais que souvent, il arrive qu’elle ne vienne pas, enfin souvent, non, mais de temps en temps quand même, alors j’ai l’impression de tourner en rond en attendant d’avoir une idée d’autant que je sais que quand j’aurai enfin eu mon idée, ou plus exactement quand elle sera enfin venue, à moi l’idée, ce ne sera pas fini pour autant, il faudra encore que j’en fasse quelque chose de cette idée, et c’est loin d’être évident, je peux très bien avoir une idée, une bonne idée même, mais ne pas savoir quoi en faire et parfois aussi ne rien arriver à en faire du tout. Ce qui revient en fait à dire que ne pas se prendre au sérieux, en vérité, c’est faire preuve de beaucoup plus de sérieux que ceux qui se prennent au sérieux parce que ceux qui se prennent au sérieux n’ont pas le moindre scrupule à parler, à dire ce qu’ils pensent, tout le temps, parce qu’ils pensent comme tout le monde, tout le temps, certes, mais eux, se prenant au sérieux, tout ce qu’ils pensent vaut quelque chose, c’est du moins ce qu’ils croient, se prenant au sérieux, et alors ils le disent alors que parfois ils feraient bien mieux de ne pas tandis que ceux qui ne se prennent pas au sérieux parce qu’ils ont des scrupules, et des doutes, oui des doutes aussi, qu’ils sont dubitatifs et scrupuleux, avant de dire quelque chose, ils s’assurent que ce n’est pas n’importe quoi et même après qu’ils ont eu une bonne idée, après qu’ils ont cru qu’ils avaient eu une bonne idée, ils y réfléchissent à deux fois, au moins, souvent plus en fait, histoire d’être sûr que ce n’est pas n’importe quoi. Moi, en tout cas, c’est ce que je fais. Et comme la façon dont j’ai relaté les événements que j’ai relatés peut laisser penser que je fais preuve d’un esprit pas national du tout parce que j’y parle d’événements qui ne sont pas drôles du tout en ne prenant pas tout à fait au sérieux celui qui les raconte et comme aussi je tente de lier des événements — comment dire ? —, des événements réels, enfin, réels, qui ont fait l’actualité, c’est comme ça qu’on dit, des événements qui font l’actualité, feront l’actualité, encore et encore jusqu’à la disparition de toutes choses sur terre, à des événements qui ne le sont pas, qui sont fictifs, c’est-à-dire différents de tout ce qu’il se passe, et parfois plus intéressants, mais surtout qui se posent des questions en racontant ce qui se passe, je me suis dit en recevant ce courrier de l’Administration nationale, cette fois, je suis allé trop loin. Cette fois, Jérôme, tu vas prendre cher (ce n’est pas élégant, mais c’est ce que je me suis dit, tant pis). J’étais ainsi fébrile au moment d’ouvrir le courrier. Aussi, l’ai-je reposé. Je l’ai mis de côté quelques instants, juste le temps de me dire que non, vraiment, c’était idiot d’avoir peur, si vraiment j’avais fait quelque chose de mal, on ne m’enverrait pas un courrier, on enverrait directement quelqu’un me chercher, manu militari, par exemple, pour me faire entendre raison. Je me suis rassuré comme j’ai pu, mais je ne l’étais pas vraiment au moment d’ouvrir le courrier, rassuré.
J’avais tort parce que celui-ci n’avait absolument rien de menaçant. Au contraire. On m’invitait par le présent à visiter une nouvelle structure qui serait susceptible de m’intéresser. Ce n’était pas menaçant, mais c’était quand même étrange, notamment cette histoire de clones, qui était loin d’être claire. J’ai relu le courrier et, comme c’était vraiment étrange, je me suis dit que c’était un canular. Mais tout avait l’air étonnamment vrai, le papier, l’en-tête, les signatures, les formules administratives employées, et caetera, du début à la fin, tout. J’ai donc décidé d’appeler le numéro du secrétariat qui était indiqué sur le courrier pour m’assurer qu’en dépit de l’étrangeté de son contenu, ce n’était pas une blague, mais quelque chose de bien sérieux. Au bout du fil, la voix m’a confirmé que oui, c’était bien sérieux. Qu’en effet, on n’en avait pas encore beaucoup entendu parler jusqu’à présent, mais qu’on commençait à informer la population concernée. Et les gens comme vous, a ajouté la voix, sont concernés au premier chef. Sur le moment, je n’ai pas fait attention à la formule, ce n’est qu’après avoir raccroché que je me suis interrogé. Les gens comme moi ? Les gens comme quoi ? Les gens comme moi, ce n’est pas possible, ça a été ma première remarque, les gens comme moi n’existent pas, il n’y a que moi comme moi, je suis unique. Le raisonnement n’allait pas très loin et surtout, je me suis dit que ce n’était certainement pas ce que la voix au téléphone avait voulu dire. Ce n’était pas une question de personnalité, mais sans doute plutôt une question de catégorie sociale ou professionnelle. Mais enfin, quand même, les gens comme moi, qu’ont-ils de particulier ou, plutôt, qu’ont-ils de non-particulier, qui fait qu’on puisse les regrouper dans une catégorie, pour ne pas dire une classe ? Ma classe, et ce fut ma seconde remarque, si je devais en composer une, ce serait plutôt une sous-classe, mais ce n’était sans doute pas ce que la voix du téléphone avait voulu dire, non plus. Les gens comme moi ? J’ai laissé tomber le courrier après avoir noté le rendez-vous et je me suis dit qu’après tout, je verrais bien assez tôt ce que les gens comme moi avaient de comme moi et ce qu’on voulait nous faire voir à nous, les gens comme nous. Quand j’ai reposé le courrier, je me suis dit que j’étais quand même bizarre parce que l’étrangeté du mot « clones » avait été complètement éclipsée en quelques secondes, juste le temps qu’il m’avait fallu, en fait, pour comprendre l’expression que la voix de la secrétaire avait employée au téléphone : « les gens comme moi ». Ce n’est qu’au bout d’un temps relativement long par rapport au temps qu’avaient duré le coup de téléphone et mes réflexions sur l’expression « les gens comme moi » que je me suis rendu compte qu’on voulait peut-être cloner les gens comme moi et me montrer comment on s’y prenait. J’ai ressenti une grande fierté. J’ai immédiatement pensé que c’était à cause du prix que j’avais reçu quelques jours auparavant pour mon livre, et qu’enfin on me reconnaissait à ma juste valeur, pour ce que j’étais essentiellement au plus profond de mon être, mon talent, que dis-je, mon génie, et que l’Administration nationale, devenue enfin consciente de mon génie, grâce à ce prix qui venait de m’être décerné, voulait me cloner comme les autres génies de la classe dont on reconnaissait, mieux vaut tard que jamais, que je faisais partie, « les gens comme moi », ou plus précisément exprimé : les génies qui ont fait, qui font, qui feront la grandeur de la France. Aux grands hommes, et caetera.
Je me suis donc présenté au rendez-vous qu’on m’avait fixé. Les choses étaient moins fastueuses que ce que j’avais imaginé pour elles. Rien là ne respirait le génie. Non, c’était un bâtiment plutôt froid, post-industriel, dirais-je, une architecture transparente sans ors ni marbres ni stucs ni riens, que du verre au teint anti-uv qui ne reflète rien. Je me suis présenté à l’accueil et on m’a signifié qu’il fallait que je prenne l’ascenseur pour me rendre au niveau -2. Je me suis rendu au niveau -2 et l’ambiance était encore plus sinistre qu’à l’extérieur du bâtiment. Je me suis présenté et on m’a demandé ma carte d’identité. L’agent l’a prise, il a effectué une manière de vérification de routine, c’est ce que je me suis dit, et m’a indiqué un banc en métal recouvert d’une peinture verte passablement hideuse sur lequel il m’a dit de m’asseoir. J’ai demandé s’il voulait bien me rendre mes papiers d’identité et il m’a répondu qu’on verrait ça après. J’ai voulu insister pour les reprendre, mais je n’ai rien dit, je crois que j’ai eu peur, et je me suis assis comme on me l’avait signifié. En m’asseyant, l’idée qu’on voulait me cloner pour mon génie commençait à me sembler de moins en moins crédible. Au bout de quelques minutes, j’ai voulu demander si j’avais bien compris la raison pour laquelle on m’avait fait venir, mais au moment où je m’apprêtais à le faire, quelqu’un m’a appelé par mon nom. J’ai levé la tête et j’ai regardé dans la direction d’où venait la voix. Je me suis levé et j’ai suivi la personne qui ne m’a même pas répondu quand je lui ai dit bonjour. Nous avons traversé un long couloir. J’ai voulu lui demander pourquoi j’étais ici, mais je n’y suis pas parvenu. Je trouvais tout cela très angoissant, mais je n’arrivais pas à savoir ce qui l’était le plus : les clones ou les gens comme moi. J’essayais de me représenter des clones de gens comme moi, mais je ne parvenais qu’à me représenter des gens exactement comme moi, nombreux, et qui auraient l’air plus (je ne sais pas pourquoi je me disais cela mais c’est ce que je me disais) dégénérés que moi. J’ai été pris d’une sueur froide parce que je me suis demandé si je n’étais pas moi-même dégénéré comme ces clones dégénérés de moi-même que j’apercevais tout autour de moi. Et puis, évidemment, je me suis demandé si je n’étais pas moi-même un clone et si ce n’était pas ce qu’on allait me révéler. C’est à ce moment-là que je me suis trouvé franchement dégénéré, mais nous étions parvenus au bout du couloir.
L’entrepôt dans lequel nous sommes entrés était immense, éclairé par des centaines de lampes de bureaux posées sur chaque table à laquelle quelqu’un était assis en train de travailler devant un écran. J’ai regardé autour de moi, et j’ai vu des gens tout à fait normaux, qui ne me ressemblaient en rien, qui travaillaient avec une grande concentration à une tâche qui se trouvait sur leur écran. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai été déçu, vraiment déçu. Je m’attendais sans doute à pénétrer dans un film de science-fiction américain, enfin, un film de l’époque où j’allais encore au cinéma voir des films américains, de science-fiction ou pas, d’ailleurs, et le spectacle banal de gens normaux en train de travailler devant l’ordinateur m’a paru profondément stupide. Je me suis dit sur le ton de la déception : Eh bien, c’est pour ça qu’on m’a fait venir. Et, en riant, j’ai dit à la personne qui m’avait accompagné : Eh bien, c’est ça, vos clones. Elle, elle n’a pas ri du tout, elle, elle m’a répondu d’un ton très sérieux : Oui. Et puis, elle a ajouté : Attendez ici, on va venir vous présenter. Je n’ai pas bougé de l’endroit où je me trouvais et j’ai continué d’assister au spectacle navrant de gens en train de travailler devant l’écran de leur ordinateur. J’ai pensé que c’était une bien triste image de notre Recherche nationale. J’ai pensé : Voilà bien l’Administration nationale ! On vous annonce des clones et vous vous trouvez dans le sous-sol d’un bâtiment sans âme à contempler des gens en train de travailler devant l’écran de leur ordinateur. Quel ennui, mon dieu, quel ennui. Ensuite, on est venu me chercher. Un corps que je ne saurais pas décrire dans un costume gris sans rien d’original m’a dit : Bonjour, monsieur Orsini. Et pour la première fois depuis mon arrivée dans le bâtiment, j’ai ressenti un peu de chaleur humaine. J’ai eu envie de le lui dire, mais il m’a fait signe de le suivre. Comme je trouvais que vraiment, je perdais mon temps, je lui ai dit que je ne comprenais pas très bien ce que je faisais ici, qu’on m’avait parlé au téléphone de clones de gens comme moi, mais que tout ce que je voyais, moi, c’était des gens tout à fait normaux en train de travailler, certainement pas des clones, surtout pas des clones de gens comme moi. Ne vous méprenez pas, ai-je ajouté, je n’ai aucun mépris pour le travail de bureau, genre de métier que j’ai moi-même pratiqué par le passé, mais quand on m’a parlé de clones, je m’attendais à autre chose, je veux dire : à un peu plus de grandeur, si je puis m’exprimer ainsi. Vous pouvez vous exprimer exactement comme vous le voulez, Monsieur Orsini, m’a répondu le costume gris. Et à ce moment-là, j’ai pensé au costume explosif de Walter Spältinger, et j’ai failli me sentir mal. Vous avez raison, c’est ce qu’il a dit pour effacer de mon esprit l’image de feu mon voisin Walter, il n’y a rien d’extraordinaire ici, et pourtant, tous les gens que vous voyez sont bel et bien des clones. D’ailleurs, nous approchons du vôtre : A-7873221972. Vous voici, ou presque. J’ai regardé l’individu qui était assis à son bureau en train de travailler et que la lampe qui se serait trouvée au niveau de ses yeux s’il s’était tenu droit éclairait d’une lumière sans vie, mais je ne me suis pas reconnu. Je l’ai dit. Oui, c’est la remarque qu’on nous fait généralement, m’a répondu le costume gris. En fait, les gens s’attendent à se reconnaître alors qu’ils se voient en chair et en os, comme s’ils se regardaient de l’extérieur. Vous ne vous êtes jamais vu de l’extérieur, seulement dans le miroir, et vous vous en apercevez à présent, vous ne vous reconnaîtriez pas si vous vous croisiez dans la rue. Mais tout cela, c’est de la métaphysique. Le plus important, c’est qu’ici travaillent tous les clones des gens comme vous. Les gens comme moi ? l’ai-je interrogé. Mais je ne comprends ce qu’ils ont de comme moi. Eh bien, voyez-vous, en fait, a dit le costume gris, l’Administration nationale a mis en place un plan de dédoublement d’une certaine partie de la population. Comme vous faites partie de la population improductive, nous vous multiplions par deux : vous et votre clone. Je m’explique : vos livres ne rapportent strictement rien à la communauté nationale et nous ne pouvons tout simplement pas vous éliminer. Se pose dès lors la question du coût de votre existence. Dans votre cas, les Lettres n’ayant aucune valeur réelle, aucune surtout qui permettrait d’assumer la charge de votre existence, nous vous avons intégré à notre programme de dédoublement. Vous, qui écrivez des livres que personne ne lit, êtes doublé par votre clone qui produit ce que vous produiriez si vous n’écriviez pas vos livres, mais qu’au lieu d’écrire vos livres, vous travailliez vraiment. Votre clone accomplit ainsi la mission productive qui aurait dû être la vôtre si vous n’aviez pas décidé, en opposition à toute forme même la plus primitive de rationalité, d’être totalement improductif. Comme l’Administration nationale est essentiellement humaniste, universaliste et naturellement démocratique, nous avons mis en place un programme qui permet de vous maintenir dans une existence improductive tout en assurant la quantité de production que vous devriez assumer grâce à votre clone. Vous vous demandez sans doute ce que vous faites ici. Oui, ai-je fait de la tête. Eh bien, nous convoquons tous les gens comme vous pour leur demander s’ils préfèrent continuer de mener leur vie improductive et exploiter leur clone pour qu’il assume leur part productive ou s’ils préfèrent libérer leur clone, pour ainsi dire, et assumer la part productive qui est la leur. C’était pire qu’un film de science-fiction. Tout ceci était d’une absurdité totale. Je devais avoir l’air tout à fait abruti parce que le costume gris sans rien d’original m’a dit de me ressaisir. Et il a ajouté : Nous ne sommes pas ici pour faire de la métaphysique — j’avais du mal à comprendre pourquoi il s’entêtait à employer ce mot —, mais pour obtenir une réponse claire. Le clone ou vous ? Dans un éclair de lucidité, j’ai demandé : Mais qu’adviendra-t-il de mon clone si je choisis d’assumer, comme vous dites, ma part productive ? Le costume gris sans rien d’original a eu l’air désolé. Il m’a dit, sur un ton beaucoup plus vulgaire et beaucoup moins agréable que jusqu’à présent : Ouais, c’est tout le problème avec les gens comme toi. Vous êtes des dizaines tous les jours, des peintres, des musiciens, des clowns, des artistes, c’est fou le nombre de saltimbanques qu’il y a dans ce pays, on manque de main-d’œuvre, mais les mecs font de l’art. Vous pensez beaucoup, les gens comme toi, mais devant le fait accompli, impossible de répondre à une question. J’vais t’dire, mec : moi j’étais pas partisan du dédoublement, mais de la substitution. Exit les bons à rien, on clone tout ça et au boulot, les bobos. Mais faut être humaniste. Donc, on double. Ça coûte une fortune, on en a pas les moyens, mais on double, on double, c’est ça, la démocratie. Bref, maintenant, on te pose une question, t’y réponds, un point c’est tout. Ton clone ou toi ? J’avais compris, mais je voulais être sûr, c’est ce que je lui ai dit. Il s’est calmé. J’ai réfléchi un instant. Et j’ai considéré le dilemme du clone : l’exploitation ou la mort. Et puis, je me suis dit qu’après tout, ce n’était pas vraiment mon problème, mais plutôt le sien. Moi, qui n’avais jamais été particulièrement démocrate, pour une fois que je pouvais profiter des avantages de la démocratie, je n’allais tout de même pas m’en priver. Je me suis dit aussi que, dans tous les cas, il valait mieux vivre que mourir. J’ai dit au costume gris : Ils ont l’air plutôt bien ici, en fait, non ? Et moi, vous savez, j’ai mon œuvre à écrire. Du coup… Il a hoché la tête et m’a fait signe que je pouvais sortir. J’ai regardé un instant A-7873221972 ; j’avais beau essayer, je ne voyais aucune ressemblance. Avant de partir, j’ai voulu lui dire quelque chose, mais comme il m’était totalement inconnu, cela m’a semblé dépourvu de sens. J’ai cru devoir esquisser un signe de la main et puis, non, je n’ai pas pu. Vraiment, il ne me ressemblait pas. J’ai repensé à Walter Spältinger, et je me suis dit que, lui, il avait eu de bonnes raisons de devenir fou. Pas moi.