Que d’autres subissent le même sort que moi ne me rassure ni me réjouit. (Je ne sais pas pourquoi me vient cette expression, soudain : « Malheureux aux jeux, heureux en amour », ou est-ce l’inverse qu’on dit ? je ne sais pas, c’est ridicule, mais c’est ce que je pense, quelle horreur.) Mais alors qu’est-ce que cela me fait ? Eh bien, je crois que cela me terrifie. Il y a toujours quelque chose de déplaisant à penser : « Mon Dieu, que tout est bête », on s’imagine les gens ricaner à notre sujet : « C’est un raté, il est aigri, s’il était si intelligent qu’il le prétend, il aurait du succès, regarde X, lui, ça marche pour lui », et c’est peut-être vrai, peut-être que l’imbécile, c’est moi, prétentieux et ridicule, c’est possible, il m’est arrivé si souvent de le penser. Ce matin (j’y songeais depuis deux ou trois jours), quand j’ai décidé de mettre en ligne le premier des textes qui composent Tout est de l’art, je ne me suis pas dit que c’était une forme de renoncement. Je me suis dit : « Peut-être qu’un éditeur passera par là et aura envie de publier ce livre ». Ce qui est évidemment absurde, ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Mais c’était une façon de dire : Je vais continuer, quoi qu’il arrive, je vais continuer. Un peu plus tard dans la matinée, je me suis dit, presque à haute voix : « Bien sûr qu’il y a toutes les raisons du monde d’abandonner ». Mais alors pourquoi est-ce que je n’abandonne pas ? Et je n’ai pas trouvé de réponse à cette dernière question. Mais ne pas trouver de réponse n’était pas une raison suffisante pour abandonner. J’étais en train de traverser le cimetière du Montparnasse. Je revenais de la Biocoop d’Alésia avec mon sac de courses au bras. Et non, ce n’est pas l’idée que l’on se fait d’un écrivain. Mais quelle idée se fait-on d’un écrivain ? Au cimetière du Montparnasse, la tombe de Simone de Beauvoir est couverte de traces de rouge à lèvre, mais celle de Samuel Beckett est ignorée. Je n’aime pas particulièrement Samuel Beckett. Je n’aime pas du tout Simone de Beauvoir (l’espèce de triomphe de la bourgeoisie littéraire qu’elle représente avec Jean-Fa Tarte, et toute la bonne conscience dégoûtante qui va avec le rôle de conscience morale, de phare intellectuel, quelle horreur, encore une fois, quelle horreur). Mais j’ai bien conscience que ce sont ces gens qui incarnent « dans l’esprit du public », comme on dit, l’image de l’écrivain. Et je n’ai rien de plus à dire à ce sujet. La vérité étant que je n’étais pas malheureux avec mon sac de courses à l’effigie de Marcel Proust (nous l’avons acheté l’été dernier, à l’Intermarché d’Illiers-Combray, avenue Marcel Proust, et c’est le seul souvenir de mon séjour que j’ai ramené), mais je n’ignorais pas que mon entreprise, c’est l’apparence, est vouée à l’échec. Et même à présent que j’écris ces phrases, je ne me sens pas triste, ni accablé, ni malheureux, ni je ne sais quoi. Non, j’ai conscience de tout cela, et conscience que — de mon point de vue — cet aspect-là de la réalité est décevant. Mais je n’ignore pas non plus que, du point de vue de Sylvain Tesson, héritier à succès, ce même aspect de la réalité n’est pas décevant, il doit même être réjouissant. Est-ce que Jean Dujardin pourrait jouer mon rôle au cinéma, traversant le cimetière avec un sac de courses à l’effigie de Marcel Proust au bras ? La voilà, l’aventure, la vraie, s’enthousiasmerait-on. C’est drôle, mais cela ne fait sans doute rire que moi. Tant pis pour les autres. J’y pense en lisant le journal de Guillaume (du 070425) : on doute de soi alors que c’est du monde qu’il faut douter. Nous faisons partie du monde, c’est vrai, mais ce n’est pas ce que nous y faisons qui est discutable. C’est ce que le monde fait de nous, ce que le monde nous fait. Le fait que le monde nous conduise à douter de nous parce que les critères qu’il adopte pour évaluer les œuvres nous en exclut. Et je ne sais pas pour Guillaume, mais moi, je n’ai pas de communauté à laquelle me rattacher afin de me rassurer, comme cet écrivain qui écrivait il y a quelques jours de cela : « Nous les x, on est vraiment les meilleurs ». Moi je n’appartiens à aucun x ; mon x à moi, c’est l’inconnu, c’est l’exil, le départ, l’échec, la persévérance, la discipline, c’est la foi en ma pratique, j’allais dire : mon art.
Aux heures les plus sombres de l’histoire de sa lutte contre lui-même, Walter Spältinger avait pour habitude de détruire des miroirs. Oh non, non non, non non non, il ne s’y prenait pas comme tout le monde. Enfin, c’est-à-dire que oui, il avait bien commencé par s’y prendre comme tout le monde en ce sens qu’il explosait la glace d’un miroir d’un coup de pied ou d’un coup de poing et d’autant de coups d’un pied ou de l’autre, d’autant de coups d’un poing et de l’autre, que cela s’avérait nécessaire pour réduire la glace du miroir en mille petits morceaux mêlés de gouttes de sang, de morceaux de chair, de lambeaux de vêtements, de particules élémentaires de semelles en caoutchouc, et caetera, il s’y prenait comme toute le monde, en somme, mais cela n’avait rien de satisfaisant. Il devait le confesser lui-même à sa façon : 7, 77, 7777777 ans de malheur, peu m’importe, c’est la prétendue sagesse populaire elle-même qu’il faudrait maudire, et en fin de compte détruire, il faut la réduire au néant de tous petits morceaux de glace éparpillés aux quatre coins du monde, exploser la sagesse populaire, autant de 7 fois que tu veux, exploser tous ces on dit, tous ces il faut que, toutes ces conceptions du monde, toutes ces visions du monde, toutes ces affirmations qui ne sont jamais rien d’autre que des opinions enflées, rien d’autre que des moi personnellement je crois que, des moi si on me demandait mon avis je leur dirais, qui en sont venus à s’exprimer d’une manière ou d’une autre, et quelqu’un a fait semblant d’écouter ou a vraiment écouté, à force de répéter les choses, c’est ce qui arrive, les gens finissent par les écouter, et y croire, le pire, c’est ça, y croire à ce médiocre petit moi je pense que devenu extatique jusqu’au point de former un système de pensée qui emporte l’adhésion universelle, alors que ce n’est jamais que vulgairement populaire, affreusement populaire, 7 ans de malheur, qu’est-ce que c’est bête, et dire que ces gens pensent, mais qui leur a demandé de penser, certainement pas moi, c’est cette part de populaire, d’ancestral, d’éternellement vrai en soi du moment que ça m’arrange, moi moi moi, qu’il faudrait détruire. Évidemment, aurait pu ajouter Walter Spältinger, c’était beaucoup pour un seul homme. Mais je ne crois pas qu’il l’ait jamais dit. Pensé, peut-être, cela, je ne peux le dire avec certitude. En revanche, je crois qu’il restait longtemps devant le miroir qui avait remplacé le précédent miroir qu’il avait brisé la veille avant de le briser à son tour. Mais un jour, non, Spältinger n’a plus voulu. Il voulait bien détruire le miroir, mais pas comme il avait pris l’habitude de le faire. Il voulait faire quelque chose de mieux, quelque chose qui passerait à la postérité, dans les annales de la grande histoire de la destruction, un acte qui aurait enfin la faculté de l’engager tout entier dans cette destruction et de les consacrer lui et elle. Jusqu’à présent, c’est ce que Spältinger a certainement pensé à ce moment-là, avec les poings ou avec les pieds, au mieux, j’ai beaucoup saigné. C’est vrai que je suis parvenu à exploser la glace, mais il faut bien l’admettre, tout cela ne va pas très loin. Rien de tout cela ne va assez loin. Quand je donne un coup de poing dans le miroir, et puis un autre, et puis un autre, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien en mesure de me refléter, oui, en effet, il ne reste plus rien en mesure de me refléter, et j’ai la main en sang, mais ça ne change rien. Rien du tout. Il faut toujours que je me regarde. Je ne peux pas m’en empêcher. Tu me diras, Walter, a dû se dire Walter Spältinger, tu pourrais te crever les yeux. Oui, je pourrais le faire, Walter, mais n’aurais-je pas encore présent devant l’œil de mon esprit tous les souvenirs de tous les reflets de moi-même que j’ai vus dans les miroirs ? Mon esprit ne serait-il pas peuplé encore de toutes ces images mentales, pires que des images reflétées, des images mentales d’images reflétées, bien pires que des images simplement reflétées, parce que les images mentales, ça ne se détruit pas, mon petit Walter, ni à coup de pied ni à coup de poing ? Mais alors, Walter, c’est ta tête qu’il faut détruire, dut dire un Walter à l’autre. Et pendant un moment que je crois assez long, les deux Walter restèrent prostrés. La mort. Je crois que Spältinger n’y avait jamais pensé. Pourtant, c’est ce que je me serais dit, moi, à sa place, si un matin, au réveil, alors que tu aperçois ton reflet dans la glace du miroir de la salle de bains, tu ne peux plus te voir, tu ne parviens plus à te regarder en face, inversé certes, mais en face quand même, si le matin d’après non plus, tu ne peux plus, et si les jours passent ainsi les uns après les autres sans que tu ne puisses plus te regarder inversement en face dans la glace, et que le sentiment grandit en toi qu’il t’est insupportable de te voir, intolérable de voir cet être que tu peux dire peut-être insignifiant, laid, cet être si banalement humain qu’il n’a pas le moindre intérêt à tes yeux, pas plus d’intérêt que le voisin que tu croises tous les matins après t’être regardé dans la glace du miroir de la salle de bains et ne pas être parvenu à t’y voir, le voisin que tu entends tous les soirs quand il parle pendant des heures à dieu sait qui à propos de dieu sait quoi et qu’il t’empêche de dormir parce que le mur est si fin entre son appartement et le tien que tu ne peux pas ne pas l’entendre, et il parle et il parle, jusqu’à quand va-t-il encore parler, tu t’endors peut-être bercé par la litanie ineffable de ses paroles en l’air, mais lui qui sait ? peut-être qu’il continue de parler jusques au petit matin, et qu’il te devient chaque jour encore un peu plus insupportable de devoir entendre ce bavardage inepte tout autant qu’incessant, du soir au petit matin quand tu te réveilles pour aller te regarder en face inverse, quand donc tu deviens l’égal de ton voisin, dont tu as toujours pensé qu’il était un moins que rien, quand donc tu deviens toi-même un moins que rien, ta propre image dans le reflet de la glace du miroir de la salle de bains en plus, je ne sais pas, je dis ça comme ça, mais pour moi, ça va de soi, il vaut mieux mettre fin à ses jours. Mais pas Walter Spältinger, non. Je crois qu’il n’y avait même jamais pensé. Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’il y pense enfin ? Je ne sais pas. Enfin, j’ai bien une vague idée de ce qui a pu se passer. Il est probable, je ne dis pas hautement probable, mais il est probable, oui, tout de même, qu’il ait entendu ce que je disais. Et il est probable qu’il ait compris ce que je racontais, qu’il m’ait entendu hurler parfois parce que je n’en pouvais plus du vacarme qu’il faisait, parce que je ne supportais plus le bruit des bris de verres tous les jours que dieu fait, peut-être, c’est probable, peut-être qu’il m’a entendu hurler, mais qu’est-ce que c’est que ce débile, il y a des gens qui essaient d’écrire, et de vivre, enfin de faire quelque chose de leur vie, c’est insupportable ce bruit, tu me diras, quand on vit dans un trou à rats comme ici, c’est normal de se retrouver entouré par la lie de la société, cafards, cloportes, nuées de nuisibles, pas étonnant, j’aurais dû m’en douter, tout ça, c’est de ma faute, après tout, mais quand même quand même, qu’est-ce qu’il fout ce con, bordel, qu’est-ce qu’il fout, ce n’est pas possible de faire un tel vacarme, mais qu’est-ce qu’il branle, qu’est-ce qu’il branle putain, mais putain qu’est-ce qu’il branle, mais finis-en une bonne fois pour toutes, mais fous-toi en l’air pauvre con, balance-toi par la fenêtre, qu’on en finisse, mais crève espèce de débile mental, crève à la fin. C’est probable, en effet. Peut-être que si j’avais su qu’il m’écouterait vraiment, je n’aurais pas dit tout ce que j’ai dit, je ne pensais pas vraiment ce que je disais, enfin, je le pensais peut-être, mais pas comme cela, pas avec des mots comme ceux-là, même si, c’est vrai, c’est plus calme dans l’immeuble depuis que Walter Spältinger a compris qu’il pouvait envisager la mort comme une solution efficace à ces problèmes de réflexions, peut-être que si j’avais su qu’il m’entendrait vraiment, je l’aurais peut-être dit plus tôt, si j’avais su, je sais, ça ne se dit pas des choses comme ça, mais quand même, car il faut bien dire ce qui est quand c’est, c’est mieux maintenant. Bref, je ne sais pas si c’est à cause de moi ou non, mais un jour, une nuit plus exactement, on a entendu une grande explosion dans la cour de l’immeuble. On a ouvert la fenêtre et on a vu des débris de chair et de verre mélangés un peu partout, sur le sol, sur les façades des immeubles autour de la cour, partout vraiment partout. Je ne sais pas si on a compris tout de suite ce qu’il venait de se passer. Moi oui, j’ai compris, mais je n’ai rien dit. J’ai attendu de voir ce qu’on en disait. Ce qu’on en a dit bientôt, c’est que Walter Spältinger souffrait de graves troubles psychologiques (ce n’était pas faux de le dire ainsi, mais ils étaient plus précisément réflexifs, ses troubles). Il n’en pouvait plus de la vie. Un jour, il est allé acheter un grand miroir, beaucoup trop grand pour son appartement, et il se l’est fait livrer durant la nuit dans la cour de l’immeuble. Vous vous rendez compte, ça a dû lui coûter horriblement cher. Et nous, qu’on s’est douté de rien. Non de rien. Oh, bonjour bonsoir, c’est tout, si on avait su, on aurait fait quelque chose. Ah, oui, moi qui ai fait un peu de psycho, j’aurais pu lui parler. On n’est pas assez proches les uns des autres. Avec le travail, les enfants, c’est-à-dire, vous savez. Mais qu’est-ce vous voulez faire dans ces cas-là, qu’est-ce que vous voulez faire ? quand les gens ils ont décidé d’en finir, ils ont décidé d’en finir. C’est vrai, mais tout de même. Tout de même. Tout de même, personne ne s’était douté de rien, et moi j’ai continué de ne rien dire, parce que ça ne servait plus à rien désormais. En plus de se faire livrer le miroir trop grand pour son appartement, mais pas pour la cour de l’immeuble, Walter Spältinger s’est documenté et a fabriqué une bombe artisanale. Une ceinture d’explosifs, c’est ce qu’on a dit. Mais moi, à en juger par l’état dans lequel on a retrouvé son corps, je crois qu’il s’agissait plutôt d’un costume explosif. Mais passons, ce ne sont que des détails. Il s’est documenté, il a fabriqué ses explosifs artisanaux, s’est fait livrer le miroir durant la nuit et quand tout a été prêt, il s’est mis à courir d’un bout à l’autre de la cour et s’est fait exploser au moment où son corps rencontrait la glace du miroir. Le moins qu’on puisse dire (je ne me pardonne pas l’expression, mais je ne peux pas m’en empêcher), c’est que Spältinger a réussi son coup. En actionnant son costume explosif, il a réussi à faire sauter d’un coup et le miroir et sa personne. Avec une telle violence de surcroît que les deux, le miroir et la personne, se sont d’abord volatilisés avant de se mélanger, les particules de son corps et les particules du miroir unies pour l’éternité par l’explosion. J’analyse, car en réalité, ça n’a duré qu’une infime fraction de seconde. Mais le résultat est là : l’union parfaite de Walter Spältinger et de son reflet. Pour finir, je vais être honnête. Je sais que ce n’est pas le genre de choses qui se disent, aussi quand on m’a demandé mon avis, j’ai fait comme j’avais fait jusqu’à présent, je n’ai rien dit du tout, mais je pense que Walter Spältinger a été heureux à ce moment-là. Au moment de l’explosion, au moment où son corps et son reflet s’unissaient pour l’éternité sous le coup de l’explosion, Walter Spältinger a ressenti une profonde béatitude, comme si tous ses efforts pour se lever le matin, toutes ses souffrances en se voyant en face inversée dans la glace du miroir de la salle de bains, tous les jours passés à chercher un miroir à briser pour remplacer le miroir qu’il venait de briser, toutes ces nuits où il ne pouvait pas dormir parce que le voisin d’à côté l’en empêchait en parlant sans cesse de choses ineptes alors que lui ne pensait qu’à lui et qu’il ne pouvait pas se concentrer sur lui-même à cause de la voix du locataire d’à côté, toutes les fois qu’il a dû recommencer, surtout, sans que cela ne semble jamais avoir de fin, tout cela précisément a eu une fin. Parvenir à la fin et sentir que c’est exactement là que tu devais te trouver, Walter, c’est cela qui t’a rendu heureux au moment d’exploser. Parvenir non pas au bout de la route, mais au moment où tout s’achève enfin. Il n’y a pas eu de révélation pour toi, Walter, simplement une fin. Et c’était là ce que tu désirais avec ton ardeur explosive. D’autres avant toi ont cherché le moyen d’en finir, mais c’était par manque de sens, dans l’espoir de découvrir enfin le sens qui leur avait échappé depuis le jour de leur naissance. Rien n’avait jamais eu de sens pour eux et, au moment d’en finir, s’apercevant sans doute que rien n’avait de sens, que c’était donc littéralement toujours la même histoire, c’est le désespoir qui a dû les gagner, mais c’était déjà trop tard, ils venaient d’en finir. D’autres viendront sans doute après toi, eux aussi ils chercheront un sens, qu’ils prennent exemple sur toi, Walter. Ta fin n’aura été qu’elle-même, le moment quand ta scission s’est achevée, l’instant de l’union de ton corps avec une matière qui s’opposait à toi en te renvoyant toujours à toi-même. En t’unissant avec ton inverse, Walter, en t’unissant avec cet inverse de toi qui était devenu ton contraire, ton ennemi, ta douleur et ta vie, tu as mis un terme au sens de toutes choses. Et à présent, la nuit (la journée étant malheureusement occupée pendant un certain temps encore par les travaux de ravalement des façades donnant sur la cour intérieure de l’immeuble), à présent, dis-je, la nuit, le silence règne dans l’immeuble qui t’oublie peu à peu, Walter Spältinger. Et ton absence éclaire le monde d’un jour nouveau.
Toujours ce même contraste qui ne laisse pas de m’étonner quand je traverse Paris entre des zones vides, quasi désertes, et d’autres pleines, qui semblent déborder de monde. Pourtant, si l’on y regarde d’un peu près, en se déprenant de notre regard déformé du fait de nos habitudes acquises et de nos croyances reçues, ici, ce n’est pas franchement moins beau que là, et le Lion de Belfort n’a pas grand-chose à envier au Pont Alexandre III, presque son contemporain, tous deux se disputant avec lourdeur les palmes du kitsch, mais force est de constater que, si l’on aime se prendre en photographie sur le pont, peu nombreux sont les touristes qui s’aventurent dans les griffes du fauve. Le jugement individuel, ou disons (pour employer cette belle expression désuète) : le jugement de goût, n’y étant pour rien, ce sont simplement les normes en vigueur qui font agir les gens, lesquels se contentent de traîner sur les sentiers battus. Pourtant, le XIVe arrondissement, ce n’est pas exactement le bout du monde, n’est-ce pas ? Je ne sais pas, peut-être. On voit bien des êtres y errer à la recherche de la tombe de Simone de Beauvoir pour déposer sur la pierre ravalée de gras baisers de rouge, et des clampins qui lambinent devant l’entrée des catacombes pour descendre fouiller les entrailles de la capitale, mais ce n’est pas avec la même détermination, la même rage de beauté toute faite que celle qui pousse les masses dans les allées balisées du plaisir obligatoire. Pont d’Austerlitz, sur le mur du trottoir en face de celui que j’empruntais pour traverser la Seine en direction du Port de l’Arsenal, j’ai déchiffré cette inscription : « Nike la France, son drapeau, ses élections, son armée », toutes choses qui n’épuisent pas la France, en vérité, tant s’en faut, qui ne sont de fait pas la France, mais l’État français, la République française, ce qui n’est tout de même pas pareil, et dont la formulation même avait quelque chose d’étrange, le k ayant remplacé le qu dans le verbe à l’impératif, sous l’influence du nom de l’un des géants du capitalisme mondial et héraut de l’impérialisme américain, ai-je supposé, la phrase, prise au pied de la lettre, signifiait alors le contraire de ce qu’elle voulait dire, NIKH ne désignant pas en grec ancien une forme d’humiliation par le coït imposé de force, une subversion par la violence sexuelle, mais la victoire, le triomphe et ses ailes légères qui planent sur le monde. Ainsi, du fait de l’inculture générale dans laquelle nous baignons tous que nous le voulions ou non (que cela me plaise ou non, c’est ainsi que les gens parlent, pensent, vivent, écrivent), les phrases que nous pensons, que nous disons, que nous écrivons en viennent-elles à dire en réalité le contraire de ce que nous voudrions leur faire dire, et nous baignons tous (que cela nous plaise ou non, encore une fois, je le répète, ceci est notre monde, nous n’en avons pas d’autre, nous ne pouvons pas fuir pour aller vivre ailleurs, l’unité du monde ayant été réalisée, le monde est partout identique à celui-là que nous avons sous les yeux quand nous traversons le Pont d’Austerlitz, la Place Denfert-Rochereau, ou le Pont Alexandre III) dans ce non-sens qui est devenu la forme même de notre pensée, de notre présence au monde, de notre vie. Du fait de l’absence d’un cadre de référence commun (quelque chose comme ce que, jadis, l’on appelait « la tradition », peut-être, et dont la signification, me semble-t-il, s’est définitivement perdue, il n’y a plus guère que des traditions, partielles, fragmentaires, incommensurables, irréconciliables, conflictuelles), le sens glisse sans cesse et nous échappe toujours, et ce, parce qu’il n’existe pas, n’est fondé en rien. Ce qui a pu sembler une chance (pour le créateur de valeurs nietzschéen ou le sculpteur de soi foucaldien, qui sont un seul et même artiste puissant) s’avère une chute potentiellement infinie dans la confusion, l’approximation, la maladresse, la grossièreté, la laideur, la consommation, la brutalité, la vacuité, un échec dans lequel nous ne cessons de nous avilir. Dans ce non-sens généralisé, l’individu n’a plus que des normes rigides, pénibles, contraignantes auxquelles se fier : ce sont les dogmes massifs de l’économie et de la religion, où toute singularité se dissout dans ces gestes répétés des milliards de fois à l’identique, le selfie ou la prière, la cérémonie ou l’apéritif en terrasse. Tout est désormais forcé dans nos vies et le sens vient se fracasser contre cette force dure, froide, impersonnelle : les fragments que nous en ramassons ne sont pas les inventions avant-gardistes des artistes géniaux, des créateurs supérieurs, mais des débris sans destin, et dont le goût est bien amer, à qui n’a pas totalement sombré, amer comme le sont ses larmes versées.
Voici la forme que pourrait prendre l’encadré que j’ai pensé placer, hier au soir, cependant que j’avais du mal à trouver le sommeil, au début de loin de Thèbes, et puis toutes les vingt-cinq ou trente pages, ensuite, afin de signifier que, si le chemin est tortueux (le chemin du livre et le chemin du roman, du récit), qui consent à l’emprunter et le suivre jusqu’au bout ira bel et bien quelque part — on est perdu mais on n’est pas perdu — et ce, afin de me libérer du fil directeur tout en le maintenant sans cesse, me libérer de l’intrigue tout en l’ayant sans cesse présente à l’esprit et idem pour qui lirait le livre :
exactement comme cela, comme on en voit (ou voyait, je ne sais plus, on doit toujours en voir, tellement de gens fument encore, mais moi j’ai arrêté) sur les paquets de cigarettes pour avertir des dangers de fumer, ce qui est absurde, mais ce n’est pas le sujet, tant me semblait grande ma perplexité à la fois devant l’étendue restant à parcourir (dans le récit et dans le livre) et la nécessité, toutefois, d’envoyer promener le roman, dans le temps, disons, tout à fait comme il est déjà en train de se promener dans l’espace. J’y pense maintenant, mais ce n’est pas ce que j’avais à l’esprit quand j’y ai pensé cette nuit, cela peut faire penser aussi aux avertissements de contenu (trigger warning) que, paraît-il, on trouve désormais en tête de certains livres, je ne sais pas, je ne lis pas ce genre de livres, et qu’on trouve aussi au début des mauvais films et des mauvaises séries qu’on produit de nos jours, et cela, malheureusement, j’entends : les séries, je le sais, il m’arrive d’en regarder, c’est absurde, tout aussi absurde que les avertissements sur les paquets de cigarettes, mais ce n’est pas ce que j’ai à l’esprit, c’est-à-dire que je n’y ai pas pensé en tant que parodie, quand même cela pourrait effectivement se prendre (être pris) pour une parodie. Ce que je veux, c’est à la fois être toujours conscient de la direction tout en étant libre de bifurquer et, en réalité, cet avertissement que j’imaginais, s’adressait peut-être moins à qui potentiellement lirait le livre (peut-être personne jamais) qu’à moi-même pour que je ne perde pas de vue le sens de l’ouvrage et que je sois toutefois capable de m’en libérer, que je ne demeure pas ainsi prisonnier d’une structure que je me serais imposée de façon plus ou moins arbitraire. Comment dormir après cela ? Effectivement, la question se pose. Mais mal. Ce n’est pas : Comment dormir après cela ? C’est : Comment trouver le sommeil après cela ? quand on cherche une réponse à autre chose et que, ensuite, des fils de pensée les plus divers viennent s’emmêler les uns aux autres, car, une fois trouvé le sommeil, je ne le perds plus. Il faut que j’ai constamment cela à l’esprit pour n’y penser plus, y penser tout le temps pour ne m’en soucier pas, m’en souvenir pour l’oublier, en dépendre tout à fait pour m’en émanciper, que cela passe dans une autre strate de la pensée pour en sortir, que ce soit tout le temps, partout, et jamais, nulle part.
Je n’ai pas quitté Marseille pour Paris ; — j’ai quitté Marseille pour Nelly. Deux fois. Et, si c’était à refaire, comme il arrive parfois qu’on s’imagine pouvoir revivre ce que l’on a vécu, dans une sorte d’expérience de pensée qui n’est pas étrangère à la philosophie de l’éternel retour — fascinante, mais un peu vaine, aussi —, je le referais. Je partirais de nouveau. Encore une fois, non pour Paris, pour Nelly. C’est-à-dire : n’importe où. Il me semble que partir fut quelque chose d’important, que cela a demandé un certain courage (pour quitter, pour changer, pour devenir autre), et que ce que nous avons élaboré avec Nelly, dans cette vie à Paris, nous aurions pu le faire ailleurs, certes, et n’importe où, je le répète, mais non sans partir. De toute façon, l’exil, j’allais dire : c’est dans mes gênes, mais non, ce n’est pas une question de génétique, évidemment, c’est absurde, l’exil est dans les gênes de tout être humain, façon de parler, l’être humain est un animal mobile, mais non pas « migrateur », il ne se déplace pas comme les oiseaux, c’est absurde, comme l’est de façon générale le terme de « migrations » appliqué aux mouvements de l’humanité (migration, migrant, émigré, immigré, émigrant, immigrant, tout cela est absurde, les gens ne migrent pas, les gens ne se déplacent pas pour se déplacer, ils se déplacent pour s’installer, ils ne partent pas pour partir, ils partent pour rester), parce qu’il sait aussi se faire sédentaire (ce que, de facto, nous sommes devenus, peut-être par erreur, peut-être que non), non, je dois dire : c’est dans mon histoire (O barbara furtuna sorte ingrata, etc.). Pourtant, Marseille me manque, — physiquement. Je sais tout le mal que j’ai pensé de cette ville, tout le mal que j’ai pu écrire à son sujet (on peut chercher les passages ici, je ne dissimule rien), au sujet de ses habitants, de certains de leurs modes de vie, et tant de choses dans cet esprit-là, et tout ce que j’ai fui la deuxième fois que je suis parti (non la ville, des gens que je puis nommer un à un, mais je ne le ferai pas, cela ne servirait à rien). Rien de tout cela, je ne le renie, tant s’en faut, c’est à la mesure de ce que m’évoque Marseille, quand j’y suis, et quand je n’y suis pas. Ce matin, avec Sxxxxxxx xxxx, nous échangeons quelques propos au sujet de ces articles, livres, et autres, peut-être, je ne sais pas, qui paraissent ces derniers jours à propos de Marseille, les uns se plaignant que Marseille ne soit pas assez accueillante, les autres proclamant qu’elle n’a pas à l’être, et au sujet desquels je ne sais que penser tant il me semble que tout cela est frappé d’un profond manque de réflexion, j’allais dire : de profondeur, mais le pléonasme, je préfère l’éviter. Ce que j’écris à Sxxxxxxx, je le pense : la beauté de Marseille, comme son climat, comme son site, n’est pas douce, la beauté de Marseille est violente, et ne peut que déclencher des réactions à la mesure de cette violence. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas de paix possible à Marseille, je ne crois pas que ce soit vrai, au contraire, je crois qu’une véritable paix peut (et devrait) s’inventer à partir de ce lieu, à la fois infime et grand comme l’histoire, j’entends : à partir de la Méditerranée, mais je préfère éviter de faire des généralités (ce à quoi, malheureusement, les échanges par livres et articles interposés que je mentionnais à l’instant n’échappent pas, d’où l’impression d’inanité qu’ils dégagent ; de fait, je n’arrive pas à les lire, je me dis : Mais c’est illisible), alors je dirai ceci : j’aime Marseille comme je la hais, — passionnément. En tout cas, c’est ce que la ville provoque en moi. Sentiments que Paris n’a jamais produits et ne produira peut-être jamais. Je peux trouver beaux certains endroits de Paris (la semaine dernière, courant là, je pensais avec tendresse aux quatre saisons du Jardin du Luxembourg), mais en profondeur, la ville ne me fait pas grand-chose. Je sais que c’est ici, en France, que l’histoire se fait, mais quand j’y réfléchis, j’ai le sentiment que cette histoire ne me concerne pas vraiment (c’est une erreur sans doute, je suis aussi français), en tout cas moins que l’histoire qui se tourne vers le sud, vers la mer, la Méditerranée, et tout ce qu’elle ouvre dans le monde aussi bien que dans l’imaginaire, — l’ouverture à tous courants, qui me semble si nécessaire, si vitale. Là, me dis-je, on peut voyager. Et mieux que migrateurs, ne sommes-nous pas des animaux voyageurs ?
La vie est belle, ai-je pensé, deux fois, sous la douche, tout à l’heure, cependant que je la prenais. Et, à l’instant, qu’il fallait l’écrire, cette pensée, ce qui est donc fait. Le pire, ne me suis-je pas dit en pensant cette pensée, mais à présent, oui, c’est que c’est vrai, c’est-à-dire : je le pense. Que je le pense ne rend pas la vie belle (penser que la vie est belle ne rend pas la phrase « La vie est belle » vraie, ce n’est pas parce que je pense que « La vie est belle » est vraie que la vie est belle, mais qu’est-ce qui rend vraie la pensée que la vie est belle ? si personne ne pensait que la vie était belle, la vie serait-elle belle, la vie pourrait-elle être belle ?), mais la pensée que la vie est belle est une pensée sincère, bien qu’éphémère, sans doute — qu’est-ce qui ne l’est pas ? — et « sincère » est un des sens du mot « vrai », peut-être le plus intéressant, même, des sens du mot « vrai ». Une vérité dépourvue de toute sincérité, en quoi peut-elle bien nous intéresser ? N’y a-t-il pas des vérités qui sont des mensonges ? Après avoir pensé que la vie était belle, je me suis dit : Si je meurs, au moins, je mourrais heureux, ayant trouvé que la vie était belle. Et c’est vrai que je pense souvent que je vais mourir, ces derniers temps, depuis que j’ai appris que xxxx xxxxx xxxxxxxx, qui était mon ami quand nous étions étudiants en philosophie, était décédé d’un arrêt cardiaque, l’été dernier (et je m’étonne, l’écrivant à présent, que je ne l’ai pas déjà noté dans mon journal ; ai-je eu si peur ?). Mourir, je le sais que je vais mourir, mais je veux dire : mourir bientôt, d’un arrêt cardiaque, moi aussi, dans la minute ou les instants ou les jours qui viennent. C’est assez imbécile de penser ce genre de pensées, mais je ne puis m’en empêcher. Et penser que la vie est belle n’est pas une façon pour moi d’exorciser la pensée de la mort, ce sont deux pensées tout à fait indépendantes l’une de l’autre, d’autant que si, d’un certain point de vue, penser que, si je mourais, je mourrais heureux, me rassure, d’un autre point de vue, cette même pensée ne me rassure pas du tout, parce que je n’ai absolument aucune envie de mourir. Est-ce que la pensée que la vie est belle contient ma mort ou est-ce qu’elle ne la contient pas ? C’est une question sérieuse, même si je sais qu’on ne dirait pas. Même si je pense effectivement que la vie est belle, cette pensée n’est pas sans trous dedans, qui la traversent, et qui font voir tout le faux, derrière, tout le mensonge, toute la laideur. Ainsi, du rêve que j’ai fait cette nuit, le seul détail que j’eusse mieux aimé oublier (la présence du xxxx xx xxxxx qui se réjouissait à l’idée que nous allions partir en voyage tous ensemble, ce qui, moi, ne me réjouissait pas du tout), c’est celui dont je me souviens. « La vie est belle » ne signifie donc pas que la vie est tout le temps belle, il y a des trous dedans. Mais si la vie n’est pas tout le temps belle, puis-je dire qu’elle est belle, ne devrais-je pas me contenter de penser qu’elle l’est, certes, mais de temps en temps seulement ? Pourtant, ce n’est pas ce que je pense quand je pense que la vie est belle, je ne pense pas qu’elle est belle, mais seulement de temps en temps. Quand je pense que la vie est belle, je n’exprime pas une opinion sur la vie en général, une sorte d’objet extérieur à moi, que je regarderais du dehors, un peu comme on regarde un tableau ou une fresque qu’on trouve belle, ce n’est pas une opinion que j’exprime, je n’exprime rien, c’est le sentiment que j’ai, et entre ce sentiment et la vie même, c’est ce que je veux dire quand je pense que la vie est belle, il n’y a pas d’écart, pas de distance, pas de séparation. Et c’est cette absence de séparation entre le sentiment et la vie qui rend la vie belle. La vie n’est pas belle parce que tous les événements, tous les éléments qui composent, constituent la vie sont beaux pris tous et individuellement, une telle proposition n’aurait absolument aucun sens, mais parce qu’entre le sentiment de l’existence et l’existence, il n’y a pas d’écart, mais une profonde unité (au sens d’absence de séparation, pas d’union des contraires ou que sais-je de cet ordre ?).
Comme on peut faire des livres avec n’importe quoi (des histoires de salade aussi bien que des histoires salaces, la liste des courses aussi bien que la liste des bourses), la question « À quoi bon écrire ? » n’est pas une question vaine, mais devrait être au contraire la question que quiconque prétend écrire se pose en premier. Mais il est à craindre que ce procédé interrogatif serait inutile, tant sont rares les êtres enclins à s’avouer la vérité — à rien —, et à se taire, au besoin. Moi-même, d’ailleurs, je n’échappe pas à la règle, c’est vrai, mais je reste discret : personne ne me lit. Songeant, tout à l’heure, après qu’un musicien de rue eut joué sa chansonnette au melodica sous nos fenêtres à l’attention non de nous mais des touristes attablés devant leur pinte de bière frelatée, et que, pensant par suite à cette note de bas de page qu’une éditrice pleine d’ingénue bienveillance m’avait imposée pour contextualiser le terme « tiers-monde » dans une traduction qui n’en avait pas besoin (tout le monde ne peut pas avoir le sens de l’à propos, et il est à craindre qu’il ne s’apprenne pas), parlant de mon train d’esprit à Nelly, j’avais dit : « C’est fou de ne pas comprendre à ce point le sens de l’histoire », à ce qu’il restera de nous pour les générations futures, pensant à ces milliards d’heures d’images enregistrées, témoignages de nos faits et gestes, j’ai fini par tenter de me rassurer en me faisant remarquer : Mais qui les regardera ? Matériellement, en effet, il est impossible qu’elles soient toutes vues dans l’avenir — on ne peut pas regarder tout ce que nous produisons —, les images sont donc vouées à disparaître du fait de cette réalité, mais est-ce vraiment rassurant ? Car, bien que nous ne mangions pas tout ce que nous produisons, il se trouve toutefois que des milliers de personnes, chaque jour, meurent de faim. Preuve, s’il en fallait encore une que la caractéristique première de notre époque, c’est le déchet. Nous sommes une civilisation du déchet. Nous produisons plus que ce que nous pouvons consommer et ce surplus pollue, pourrit, salit, détruit. Les générations futures (elles sont déjà nées), qui produiront encore plus que nous, n’auront pas de temps à consacrer à nos productions, qui viendront s’entasser dans la décharge mondiale de surproduction qu’est devenue la planète où nous vivons. Et il n’est pas tout à fait exagéré, toujours suivant ce train d’esprit, de conclure dès lors à la réalité d’une tiers-mondisation du monde dans son entier. J’ai continué d’écrire des phrases positives. Non de la pensée positive (je crois que j’en suis loin, en pensée comme dans la vie), mais des phrases qui n’ont pas la qualité d’être négatives, dans la forme et, par suite, dans l’intention même. Alors, il me semble que la pensée ne s’arrête pas (une négation a quelque chose de définitif, même quand elle s’inscrit dans une logique fragmentaire, comme chez Adorno, par exemple), qu’elle est toujours en voie de développement. Qui est l’exacte contraire de la tiers-mondisation. La réalité est en voie de développement. (Ce à quoi il faut œuvrer.)
Salut trop bref de l’orage dont les énormes grêlons s’abattent sur la ville et tapissent le boulevard d’un blanc de glace, éphémère. Ce matin, l’air était chaud, moite, étouffant, on n’avait pas envie de le respirer. Paris n’est pas une ville disposée à la chaleur, qui fait toujours l’impression d’une anomalie, d’une erreur de catégorie, comme si quelque chose avait été déplacé d’ailleurs jusques ici par mégarde, par inadvertance, par maladresse. Traversé deux fois la Seine à pied (de gauche à droite puis de droite à gauche), au milieu des touristes, avec, chaque fois, le même sentiment de n’être pas à ma place parmi ces gens, alors que c’est ici que je vis, alors que c’est ici chez moi. Toutes proportions gardées, cette expérience permet de comprendre — d’imaginer pareille compréhension — ce que les peuples dépossédés de leur terre par l’envahisseur étranger peuvent bien ressentir. Mais ne sommes-nous pas, nous, qui vivons à Paris, aussi, dépossédés de notre terre par l’envahisseur étranger ? Il s’en trouve certes un certain nombre (toujours le même, sans doute) pour tirer profit de la situation et, l’espace d’un orage, la pluie et la grêle qui tombent dans un grondement de tonnerre remettent tout le monde à sa juste place — nous ne pouvons rien au temps qu’il fait, nous ne sommes rien face au temps qu’il fait —, mais ce n’est jamais qu’un répit temporaire. Cependant que je traversais la Seine de gauche à droite, j’ai cherché une phrase et, constatant que celles qui étaient susceptibles de me venir, se présentaient toutes sous une forme négative, j’ai décidé de me faire violence — la seule violence tolérable : se faire violence — pour écrire une phrase positive. Que j’ai fini par trouver. Au café où nous avons déjeuné avec Daphné, je l’ai écrite dans mon carnet. Il faisait chaud. Trop chaud. À côté de nous, trois générations d’une même famille étaient attablées : la grand-mère, les parents, les deux fils. Je les ai regardées, avec une certaine tendresse, ce dont la maman a tiré prétexte pour dire à son fils qui était un peu turbulent (mais à peine) : « Jules, le Monsieur nous regarde ». J’ai eu envie de dire à Jules que je le regardais parce que je le trouvais sympathique, mais j’ai préféré ne rien dire. Ensuite, ils sont partis, et je me suis senti mal à l’aise dans cet endroit. Au moment de payer, un homme d’un certain âge a dit à Daphné qu’elle avait les yeux bleus. Mais Daphné n’a pas les yeux bleus. Je l’ai dit à l’homme. Je me suis imaginé des choses sur l’endroit où nous nous trouvions et je me suis senti encore plus mal à l’aise. J’ai attribué ce malaise à l’endroit, mais c’était peut-être le regard de l’homme et la société où il peut se porter sur l’objet femme qui causait ce malaise. Et la chaleur, je crois. D’où mon soulagement, sans doute, quand l’orage a éclaté. Je me suis dit : La pluie va nettoyer tout cela. Mais ce n’est pas vrai. Il ne pleuvra jamais assez pour nettoyer le monde. J’ai repensé à la phrase que j’avais écrite dans mon carnet, et j’ai songé : C’est bien, il faut que je m’efforce d’écrire des phrases qui, sans être d’une lourdeur affirmative, ne soient pas pour autant négatives. Dehors, en terrasse, des gens applaudissent, mais ceci n’a rien à avoir avec cela.
Sur l’écran de mon ordinateur, depuis bientôt un mois, ou environ, je crois, il y a une photographie de xxxx xxxxx xxxxxxx. Il est habillé comme presque toujours je l’ai vu habillé, d’un costume sombre et d’une chemise blanche, dont j’avais remarqué qu’en plus des boutons largement ouverts sur le torse il ne boutonnait pas les poignets, habitude que je m’étais empressé d’imiter. On le voit descendre une sente dans une forêt de pins, en Provence sans doute, pour rejoindre une petite cabane verte, qui semble en assez mauvais état. De temps à autre, peu ces derniers jours, mais il m’est arrivé de le faire plus souvent, il y a quelques semaines de cela, presque tous les matins, quand j’ouvrais l’écran de mon ordinateur, je caresse ou frôle de l’index (partie extérieure de la deuxième phalange) de la main droite, l’endroit de la photographie où l’on voit xxxx xxxxx xxxxxxx. C’est une sorte de rituel (l’image étant elle-même une manière d’ex voto) dont j’ai du mal à m’expliquer le sens ou, puisqu’il me semble qu’en cherchant quelque peu je pourrais en trouver un, voire plusieurs, mais je ne suis pas certain que cela serait très intéressant, je crois au contraire que ce serait forcé, il s’agirait là d’une explication ou d’un ensemble d’explications ad hoc, manquant de naturel alors que, justement le geste l’est, au sens que voici, que j’ai commencé à faire spontanément, sans y penser vraiment. Et m’apercevant que je le faisais, ce geste, spontanément, donc, naturellement, presque, je me suis dit : Tiens, ce n’est pas la première fois que je fais ce geste-là et, immédiatement, j’ai pensé au pied de Montaigne, sur la statue de lui qui se trouve en face de la Sorbonne, rue des Écoles, et dont j’avais remarqué il y a bien des années de cela, déjà, qu’il était usé à force d’être touché par des mains, et je l’avais pris en photographie (avec cette légende, que je cite de mémoire : « Rue des Écoles, le pied de Michel est usé ») pour me souvenir de ce geste qui me semblait étrange : pourquoi toucher le pied d’une statue, pourquoi ce besoin de laisser sa trace, la trace de son passage, et puis, à force d’être touché par toutes ces mains, ce pied doit être affreusement sale, a-t-on idée des maladies qu’on peut attraper en touchant quelque chose que des centaines de mains ont déjà touché ? Avec la photographie où l’on voit xxxx xxxxx xxxxxxx rejoindre une cabane en Provence, je ne cours pas ce genre de risque (il n’y a que moi qui frôle l’image). Cette image, comme pour cette histoire d’ex voto, il m’a semblé qu’elle avait quelque chose d’une image pieuse, mais c’est absurde : pour qu’il y ait piété, il faut qu’il y ait culte, et moi, me suis-je dit après que je me suis fait cette réflexion, je suis tout seul dans ma vénération. Pourtant, elle a une importance (une importance bizarre, faut-il que je m’empresse de préciser) parce que j’ai l’impression de faire quelque chose en faisant ce geste, quelque chose de plus que faire ce simple geste, et qui fait que c’est un geste et pas un simple mouvement réflexe du doigt pour enlever une poussière ou une miette qui se trouverait là, à me gêner, sur l’écran, quelque chose qui me rapporte à une signification que je désire donner à mon existence, que j’ai déjà commencé à donner à mon existence, mais qu’il faut que je continue de donner à mon existence. J’insiste sur cet aspect parce qu’il me semble que c’est en grande partie le sens du texte que je suis en train d’écrire en plus — façon de parler, « en même temps que » serait mieux — de loin de Thèbes, texte qui n’a pas de titre, mais qui compte déjà près de 110000 signes, fait qui, quand je m’en suis aperçu, il y a quelques jours de cela, m’a étonné parce que je pensais que c’était beaucoup plus bref, que ce n’était encore qu’une espèce d’embryon d’ébauche, alors que ce sont déjà deux chapitres dignes de ce nom que j’ai écrits, et cela m’a étonné, c’est ce que je viens de dire, mais cela m’a plu aussi, et un peu inquiété aussi. « Sens à donner à mon existence », ai-je écrit, ce texte coud entre eux des éléments qui semblent distincts les uns des autres, des fragments, dirait-on, mais pas moi, qui n’aime guère ce mot (je le trouve usé, depuis Pétrarque, il a beaucoup trop servi, et il a besoin de repos, désormais, d’un long repos, de siècles de repos), mais participe d’une même continuité qui n’a pas été pensée comme telle, mais qu’il m’appartient de mettre au jour, parce que c’est cela, le sens d’une vie. D’où la joie, on le comprend, mais aussi l’angoisse, on le comprend aussi. Tout cela se trouve dans un dossier intitulé « Cette nuit, j’ai rêvé », début de phrase qui ne se trouve même pas dans le texte tel qu’il est rédigé actuellement, mais qui n’est peut-être pas très éloignée de ce que c’est que ce texte, — une sorte de rêve.
Humanisme renoncé. — On s’alarme que des crimes violents sont commis en nombre croissant (semble-t-il), mais ne devrait-on pas surtout s’étonner qu’il n’y en ait pas plus ? Le fond de la chose, pour y aller sans délai, c’est qu’il y a un reste d’éducation dans la société, comme un peu de graisse dans la poêle après cuisson, qui empêche encore un temps le déferlement de violence qui vient. Car, à mesure que la société, renonçant à l’humanisme, au nom d’idées qui n’ont en soi rien d’indéfendable — idées comme celle qui veut que l’être humain ne soit pas le centre de l’univers, celle qui veut que l’espèce humaine ne soit pas fondamentalement différente des autres espèces vivant sur terre ou, potentiellement, au-delà, celle qui veut que l’être humain ne jouisse d’aucun privilège, qu’il n’ait rien qui le rende spécial —, délaisse sa mission civilisatrice, comme si elle était acquise une bonne fois pour toutes (ah, naïves gens !), elle destine l’être humain à devenir cette bête sans esprit qui se révèle incapable de sublimation, de métamorphose, d’abréaction, mais simplement de réaction, qui croit tout ce qui lui passe par la tête, alors que nous passons notre temps à mentir, à commencer par nous mentir à nous-mêmes, et explose in fine. On interprète à tort le principe humaniste formulé par Protagoras dans sa célèbre formule (« L’homme est la mesure de toutes choses ») comme une forme de relativisme primitif signifiant quelque chose comme « À chacun sa vérité », ce qui est une absurdité parce que Protagoras ne s’est jamais contenté de dire : « L’homme est la mesure de toutes choses », il a pris le soin d’ajouter : « de celles qui sont qu’elles sont, de celles qui ne sont pas qu’elles ne sont pas » (πάντων χϱημάτων μέτϱον ἐστὶν ἄνθϱωπος, τῶν μὲν ὄντων ὡς ἔστιν, τῶν δὲ οὐκ ὄντων ὡς οὐϰ ἔστιν), ce qui ne signifie pas que chacun voit le monde comme cela l’arrange et que nos sensations, conceptions, sentiments sont incommensurables, mais tout le contraire. La formule de Protagoras affirme la nécessité d’une ontologie humaine afin que nous puissions nous y retrouver parmi les choses. En tant que nous avons affaire aux choses, c’est nous qui en sommes la mesure. Dans son dictionnaire, Chantraine fait remarquer que τὰ χρήματα, pluriel de χρῆμα, apparaît dans l’Odyssée, et non dans l’Iliade,où il désigne les biens, les richesses, l’argent avant de signifier « en un sens très affaibli », prend-il la peine de préciser, « chose, affaire », ce qui fait penser que le choix même du terme par Protagoras dans sa formule n’a rien d’anodin, d’une part, et l’oriente, de l’autre, au point d’en faire quasi une tautologie : en tant que nous avons affaire aux choses, c’est nous qui avons affaire aux choses. Or, on peut aussi lire cette formule de façon plus charitable, et non comme une tautologie, mais comme une sorte d’impératif moral : il faut que nous nous occupions des choses, de celles qui sont comme de celles qui ne sont pas, il faut que nous mettions de l’ordre dans les choses en tant que les choses sont nos affaires, puisque nous sommes en rapport avec elles. En tant que nous avons affaire aux choses, les choses sont nos affaires, et celles de personne d’autre que nous, les êtres humains. Cela ne signifie en aucun cas que chacun pense ce qu’il veut de ce qu’il veut, mais que nous ne pouvons pas faire appel à autre chose que nous-mêmes pour organiser notre relation aux choses, il n’y a pas de fondement extérieur (de l’autre côté du ciel, notamment, comme chez Platon) à notre ontologie, ce qui revient à dire que notre ontologie n’a pas de fondement du tout. Notre ontologie flotte parmi les choses auxquelles nous avons affaire. Ce pourrait être une forme de relativisme s’il y avait une autre mesure possible que l’être humain, dit Protagoras, mais cela n’a aucun sens, dans notre relation aux choses, nous sommes tout seuls. Le renoncement à l’humanisme en ce sens-là (mais y en a-t-il un autre ?) conduit à renoncer à toute mise en ordre, et pour commencer de l’être humain lui-même. Or, ce renoncement repose sur une confusion entre le fait que nous soyons la mesure des choses en tant que nous sommes en rapport avec elles, et que nous avons pour mission de dire celles qui sont et celles qui ne sont pas, et le fait que cette mesure soit une sorte de privilège qui nous place au-dessus des choses. C’est donc un contresens : Protagoras ne nous place pas au-dessus des choses, mais parmi les choses, au même niveau qu’elles, ne serait-ce que pour cette raison difficilement réfutable qu’il n’y en a pas d’autre niveau. La culture monothéiste (monistothéiste, faudrait-il même dire) — qui l’a inventée par différence, par opposition avec la transcendance conçue comme fondement — nous a sans doute désappris à penser cette immanence-là, ou plutôt à penser en fonction de cette immanence-là (parce qu’elle est l’état des choses) et, dans la mesure où, par sa distinction même entre deux niveaux d’êtres, elle a établi une hiérarchie entre les êtres, c’est elle qui a établi le privilège qu’on reproche à l’humanisme et ce, alors même qu’elle est fondamentalement anti-humaniste (elle pose, soutient et affirme qu’il y a une autre mesure des choses, mesure supérieure à l’humaine mesure et qui en est le fondement). C’est la déshumanisation de l’humanisme — pour qui cherche un fondement indiscutable à son pouvoir, l’humanisme paraît toujours scandaleux — qui a fondé l’être humain à s’accorder le privilège d’une supériorité dans les choses, par sa connexion à l’autre niveau ontologique qui est le fondement de tout être. En renonçant à l’humanisme à la Protagoras, l’humanité (ou, soyons précis, la partie qui se trouve de ce côté-ci du monde, en Occident) ne s’apprête pas à retrouver une relation plus vraie avec les choses (les autres êtres au même niveau que nous), à dépenser (dé-penser) ces êtres comme choses, à disparaître dans la béatitude d’une unité enfin retrouvée, comme elle se l’imagine naïvement, mais à ne plus rien penser du tout, à ne plus avoir de relation du tout, ni avec soi ni avec les autres, avec plus rien du tout. En attendant, et non sans amusement, cette vieille humanité occidentale, regardons-la paniquer avant de s’éteindre définitivement, mais toute seule.
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