31.12.24

La naissance de la philosophie en Grèce ancienne tient à la conjonction de deux facteurs dont l’un est économique et l’autre climatique. Économique : si, à proprement parler, la philosophie n’est pas fondée sur l’esclavage, ce dernier permet toutefois de dégager le temps libre nécessaire à l’exercice de la pensée, faculté de l’âme, qu’est la philosophie. Cela, Platon, dans le Phédon, l’appelle : σχολή, qu’on peut traduire par « loisir », « temps libre », temps libéré des exigences productives. Dans le Phédon, Platon ne donne pas d’argument justifiant l’esclavage, et la philosophie n’apparaît pas comme la fille de l’esclavage, elle en tire profit, elle apparaît comme une sorte de conséquence imprévisible de l’esclavage (lequel est lié aux nécessités de la guerre), mais il lie loisir et philosophie et associe le corps à un esclavage dont les nécessités nous éloignent de la possibilité de philosopher (Phédon, 66 c-d). Dans l’argument de Platon, il y a une structure chiasmatique qui lie âme (pensée, philosophie) et loisir (σχολή) et l’oppose au corps et à l’esclavage (δουλεύοντες, écrit Platon), c’est-à-dire aussi à la paix : la philosophie est libre et pacifique. Climatique : la philosophie naît sur les rives de la Méditerranée, et elle n’a probablement que peu de chances de jamais signifier ce qu’elle a voulu signifier pour les Grecs qui en ont eu l’idée qu’en ces régions ensoleillées. Dans le Phèdre (258e-259b), Platon fait ainsi dire à Socrate : « Nous avons du temps libre (σχολὴ), semble-t-il. Et puis, il y a les cigales qui chantent au-dessus de nos têtes ; elles dialoguent entre elles et semblent nous regarder. Si elles nous voyaient, tous les deux, comme la plupart des gens, à midi, cesser de dialoguer, somnoler et les laisser bercer nos esprits paresseux, elles se moqueraient de nous et elles auraient raison. Elles penseraient que des esclaves  (ἀνδράποδον) sont venus dormir auprès d’elles en cet asile, comme des moutons qui font la sieste près d’une fontaine. Au contraire, si elles nous voient dialoguer et passer auprès d’elles comme le bateau qui passe devant les Sirènes sans succomber à leurs charmes, peut-être nous accorderont-elles, admiratives, la récompense que les dieux leur ont donné d’attribuer aux hommes. » Dans ce passage se lit sans ambiguïté la conjonction entre climat et temps libre, son opposition à l’esclavage et la guerre (ἀνδράποδον désignant l’homme capturé à la guerre et vendu ensuite comme esclave) : le chant des cigales résonnant avec celui des Sirènes, Socrate se compare à Ulysse, et le philosophe parcourt ainsi une sorte de monde des idées comme le navigateur la mer Méditerranée. Il n’y pas de différence fondamentale, semble dire Socrate, entre les navigations d’Ulysse et mes dichotomies : elles participent d’un même univers, d’une même façon de voir le monde, de s’y rapporter, de le traverser, de le parcourir. Pour philosopher, il faut se perdre dans ce temps abandonné qu’est l’errance, se promener, chercher son chemin, chercher ses mots, être malin, faire preuve de ruse, ouvrir grand ses sens au monde. Dehors, les gens s’exclament, les klaxons, les pétards et les infrabasses se confondent dans une satisfaite cacophonie . Je me demande : Comment de telles gens pourraient-ils bien avoir des idées ? Et connais la réponse. Mais ce n’est pas très charitable. Tant pis. « Bonne année », comme on dit.

30.12.24

Brouillard sur l’Autoroute du Soleil, mais à l’envers. « La route qui monte, dit-on qu’Héraclite d’Éphèse aurait écrit, est la même que celle qui descend. » Quelquefois, il m’arrive de me demander comment je fais pour être comme les autres, mais je ne sais pas si c’est une bonne idée. Et puis, le suis-je seulement ? Voilà qui ne fait aucun doute, et les aires d’autoroute sont là pour me le rappeler. Fast-food géant, temple du gasoil, sandwichs vite avalés, intimité minimale, masses agglutinées, c’est vrai que nous ne sommes que du bétail, oui, c’est vrai, mais nous payons pour cela. (J’ai écrit « détail » avant de me corriger, ce qui n’en est pas un.) Je n’ai pas envie d’être différent des autres, en tout cas, pas au sens où l’entendent les maîtres et possesseurs de véhicules de luxe, non, car il est bon de savoir que l’on ne vaut pas mieux qu’un autre, qu’à de multiples égards (les plus nombreux et les plus importants, en vérité), nous sommes tous identiques ou quasi. Tout ce que je puis faire, c’est rechercher cet écart, infime, où se joue le destin du monde (clinamen). Dans mon journal, la vie et l’art ne se confondent pas, ils ne font pas un non plus, non, je vois bien les différences, je fais bien les distinctions, il est bon de voir les différences, il est bon de faire des distinctions, je vois aussi tout ce qui passe de l’un à l’autre. Circulations. Des livres que j’avais emportés avec moi pour les lire, je n’en ai ouvert aucun. Il faut dire que le paysage était sublime et le confort pas optimal (froid dans l’appartement). Aussi, ai-je préféré marcher dans les collines. Et raconter n’importe quoi. Est-ce que je raconte n’importe quoi ? Je ne sais pas. Qu’est-ce que raconter quelque chose ? Je ne sais pas : écrire des romans pour les supermarchés ? Cela, quand même je m’y essaierais, je n’y parviendrais pas. Écrire, ce n’est pas un savoir-faire, contrairement à ce que tout le monde affirme pour sécuriser le marché, c’est un état d’esprit, une manière de voir le monde, une façon de tâcher d’y vivre. Si écrire était une technique, il y a bien longtemps qu’on n’écrirait plus. Et peut-être, ne plus écrire, oui, peut-être, cela vaudrait-il mieux. Pour les autres, en tout cas. J’aime la tournure continue de ce journal. Voici ce qu’il dit : si la mort ne devait pas m’arrêter, je n’arrêterais jamais d’écrire. Et je crois que je n’ai jamais fait que cela : écrire,  — toute ma vie est là. 1136417 signes contient ce fichier commencé le 27.3.24, me dit la machine, ces signes inclus (j’écris donc aussi à rebours).

29.12.24

Un monde structuré par la haine (ethnique, religieuse, politique) et l’intelligence artificielle, je ne suis pas certain qu’il soit le plus désirable mais, dans la mesure où c’est la forme que prend le nôtre, il faudra bien faire avec. Chaque fois que quelqu’un s’extasie devant la puissance de l’intelligence artificielle — « Je ne sais pas très bien si vous vous rendez compte, mais je n’ai plus besoin de lire, l’IA le fait à ma place ! » —, les mécanismes qui conduisent les humanités successives au désastre apparaissent un peu plus clairement. Le plus étonnant, n’est-ce pas que nous existions encore ? Chaque fois que quelqu’un s’extasie devant la puissance de l’intelligence artificielle — « Je ne sais pas très bien si vous vous rendez compte, mais je n’ai plus besoin de penser, l’IA le fait à ma place ! » —, je me demande si cette personne est payée pour ce faire ou si elle est complètement demeurée (l’un et l’autre, bien sûr, n’étant pas forcément mutuellement exclusifs). Des millénaires de civilisations pour parvenir à une énième forme de servitude volontaire : on voudrait s’enfuir, mais la vérité, c’est qu’il n’y a nulle part où aller, le réseau mobile couvre la quasi totalité du territoire et, dans les zones où cela n’est pas assez rentable parce que le progrès n’y détruirait rien, il y a des êtres humains asservis par ailleurs. Ainsi, au sommet de la colline de Séguret, là où la vue sur la vallée du Rhône semble s’étendre à l’infini, ou, en tout cas, tout au fond du regard, là où il se perd dans la confusion de l’horizon, rien ne distinguant plus le ciel de la terre, il se trouve encore quelqu’un pour se plaindre devant les ruines du château : « Eh bah, tout ça pour ça… ». Gavée comme elle est à la satisfaction immédiate, à l’exaucement du désir, et partant à la pauvreté du désir — le beau, le bon, le vrai, c’est ce qui apparaît à l’écran —, pour notre riche humanité, quel jeu pourrait-il bien en valoir la chandelle ? À l’avenir, la durée se réduisant sans cesse, plus rien ne prenant du temps, le temps qu’il faut pour faire les choses par soi-même, quelqu’un ou quelque chose les faisant à notre place, un migrant sous-payé ou une intelligence artificielle, au fond, c’est la même réalité, il y aura toujours des expériences, mais leur qualité sera de plus en plus médiocre et, à la fin, les machines produisant des simulations tout aussi excitantes (des condensés d’œuvres à perte de sens) que notre réalité par elles appauvrie, de telles expériences jetables, ne vaudra-t-il pas mieux, en effet, que ce soit un autre qui les fasse à ma place ? Il est fascinant de se dire que ce moment de l’histoire auquel nous nous trouvons s’est enclenché il y a un peu plus de deux siècles et demi en Angleterre et que cet élément du mécanisme qu’on a appelé « la révolution industrielle » trouve à son tour son origine un siècle plus tôt, environ, dans ce mouvement qu’on a appelé « les Lumières » et qu’ainsi, ce formidable élan émancipateur qui devait libérer les peuples du joug de la tyrannie, leur rendre le pouvoir, les réduit in fine à n’être que de grotesques consommateurs, des crétins s’amusant avec des jouets qui consomment des quantités toujours plus colossales de ressources, dont beaucoup trop d’eau. Enfin, « in fine », à vrai dire, ce n’est sans doute que le début d’un processus dont on est incapable de prévoir les suites. À cette nuance près que les réalités ne sont jamais éthérées : elles sont terre à terre. Et peut-être ne suis-je qu’un doux romantique qui chante son opposition à la technique. Et pourquoi pas ? Sommes-nous contraints comme on nous y somme d’acquiescer à la marche forcée de l’histoire ? La pensée rechigne — elle est lente, elle se perd dans des méandres de perplexité — là où la servitude est enthousiaste. J’aime les ruines : elles nous racontent la fin de l’histoire. D’ici, on le voit bien.

28.12.24

Au moment de prendre le chemin du retour et de la redescente vers Vaison, un panneau « Chasse en cours. Ensemble, soyons vigilants », lequel figure un sanglier courant pour échapper à une mort certaine, attire mon attention. N’ayant pas de fusil, me dis-je, ce n’est pas exactement à moi de prendre garde à mes faits et gestes, plutôt à qui se trouverait arpenter armé les collines de ma Provence gelée. À moins, bien sûr, que le sanglier, ce ne soit moi. Mais, quand même j’aurais bel et bien pris du poids pendant les fêtes de Noël, cette perspective me déplaît : quel manque de tact, de délicatesse, ce n’était pas cela que j’avais à l’esprit, hier, en prophétisant ma philosophie de la diététique, la prise de pouvoir de l’idiosyncrasie. Tout comme m’a déplu la perspective de parvenir au Crestet, en même temps qu’un couple à l’embonpoint certain, mais ayant rejoint, eux, ce sommet en voiture, et non à pied. Devant le panorama sublime en cette fraîche matinée de décembre — au loin, on voit les neiges du Mont Blanc —, la femelle aura cette sentence aux déprimants accents : « Nan, la vue, elle est pas bonne. » Une heure de marche pour en arriver là, — que la réalité est ingrate. Mais ce n’est pas vrai : la vue est sublime. Et les peuples qui vivaient ici au IXe siècle ne s’y trompèrent pas, qui bâtirent là leur château. Roger Anger, architecte de son état, fit l’acquisition des ruines dans les années 1980 et reconstruisit le château à partir des deniers pans de murs tenant encore debout. Le résultat évoque plus les façades de ses immeubles d’habitation que les paysages calcaires de la Méditerranée. Sur les photographies du bâti que j’ai pu consulter, une déconcertante statue monumentale d’évêque dialogue avec une piscine suspendue au-dessus de la plaine. Un peu plus tard, je me suis assis sur le trône épiscopal de Notre-Dame-de-Nazareth, mais mon auguste postérieur enté sur ce cathèdre de pierre, je n’ai rien ressenti de particulier, nulle révélation, nul appel, rien, alors j’ai préféré aller m’asseoir à l’air du cloître et là, dans la fraîcheur de l’après-midi, avec mon crayon mal taillé, j’ai dessiné cet étonnant petit personnage qui orne le chapiteau d’une colonne : étrange roi au regard vif, au grand sourire, dont les interminables moustaches frisent et dont la barbe se déploie comme les rayons d’un soleil, les branches d’une étoile de mer, les tentacules d’un monstre marin. Divinité totale, cosmique, terrestre, marine, elle semble bien peu chrétienne, mais chez elle, assurément, dans ce merveilleux pays. Tout à coup, le soir, cependant que je suis occupé à écrire mon journal, une détonation déchire le silence de la nuit voconce. Est-ce la fin du monde ? Non, seulement de l’année. Et le maire, qui offre le feu d’artifice à ses administrés.

27.12.24

Est-ce pour ressembler à l’idée que je me fais d’un dieu grec que je ne rase plus ma barbe de plus en plus blanche ? Pour me cacher derrière cette apparence nuageuse ? Parce qu’il fait froid ? Paresse ou bien plaisir de passer mes doigts dans cette masse ouatée ? Sur le bloc-notes numérique de mon ordinateur, je note ce que je retiens du rêve que j’ai fait cette nuit en attendant de le recopier ensuite, c’est-à-dire : une fois rentré à Paris, dans le carnet de mes activités oniriques. Sur le parvis de la collégiale Saint-Sauveur, à Grignan, la chaleur était si douce, tout à l’heure, en ce début d’après-midi de l’hiver naissant, qu’il était impossible de ne pas tenir le moment pour parfait. Et tous les moments qui sont, qui furent et qui seront, peut-être, pour parfaits. Le rêve que j’ai fait cette nuit se déroulait aussi devant une église, mais ces deux aspects de la réalité, à moins de supposer quelque faculté de prémonition, n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Ce ne sont que des successions aléatoires, et ainsi les choses sont-elles parfaites. Lorsque, dans deux ou trois jours, nous repartirons, je sais que je serai plein de regret parce que je n’aurai pas eu le temps de m’installer dans le paysage. Ce n’est pas que je n’aime pas cette période de l’année, tant s’en faut, le climat en ces régions méditerranéennes, froid, sec, et ensoleillé, atteint au sublime, c’est que, n’étant plus synonyme pour moi de réunion familiale (une demi-journée passée en compagnie de mon père, ce n’est tout de même pas le genre de folie qu’on puisse appeler de ce nom), les fêtes n’ont pas grand sens. Peut-être, plus tard, quand Daphné aura grandi, en retrouveront-elles un, mais en attendant, elles semblent privées de toute singularité, réduite à une sorte de gavage forcé et passablement imbécile. À ce sujet, ou plutôt au sujet de mon engraissement, je suis enclin à prendre des dispositions, mais j’hésite : je ne voudrais pas que tout s’effondrât sous le poids de moi-même le moment venu. Mais peut-on vivre autrement qu’en anticipant sa propre destinée, fût-elle futile et diététique ? Il faudrait une philosophie du régime qui soit à la fois une philosophie de la perte de poids et une philosophie de la discipline, un art de l’autorégulation globale et idiosyncratique ; — prise du pouvoir de soi-même par soi-même sur soi-même. (Idiosyncrasie = idiosyncratie.)

26.12.24

En bas, l’histoire ; ici, l’oubli. Me suis-je dit dans les forêts du Vaucluse. Pourtant, quelques kilomètres à peine séparaient les vestiges romains des altitudes provençales, mais ils me semblaient immenses, longs comme une infranchissable distance. Mais pourquoi opposé-je l’histoire à l’oubli ? André Breton, dit-on, prétendait ne pouvoir vivre qu’à Paris parce que c’était là que l’histoire se faisait. Et c’est à cela, peut-être, que j’ai besoin d’échapper : l’étouffante histoire. En quelques kilomètres à peine, ici, on peut tout oublier, et se retrouver seul en compagnie de ses idées, ses angoisses, ses étrangetés, ma peur panique de me trouver nez à nez avec un sanglier et de devoir me réfugier dans un arbre afin de lui échapper (souvenir, j’imagine, d’une déconvenue que tel de mes ancêtres bergers dans les montagnes corses aura connue). En fait d’animal, je n’aurais croisé qu’une chienne avec sa maîtresse, quelques paroles échangées par politesse, puis, j’ai continué d’avancer. Et moi, et mes pensées. Au fond du ciel, montagnes blanches de leurs neiges encore à peu près éternelles. Et mes pieds dans la pierre, et mes pieds dans la terre. Tout est sédiments, superpositions dont on peinerait à retrouver l’origine : cultes dessus histoires, histoires dessus oublis, oublis dessus espaces. Des épiphanies éphémères. Cette nuit, j’ai rêvé de C. Il portait une tenue grise. Et, pour autant que je m’en souvienne, le rêve était d’un ennui mortel. Je ne sais pas si c’est l’impression que j’ai eue en le rêvant, mais à présent que j’y pense, il me semble que j’avais hâte de me réveiller. Son crâne glabre et ses phrases aussi pompeuses que creuses le rendaient ridicule. Il parlait, nous marchions. À la fin du rêve, il me quittait pour aller au cinéma. Il y a tant d’histoires qui se font pour rien. Mieux vaut se perdre dans le bleu du ciel.

25.12.24

Des racines sans arbres, des arbres sans branches et des branches sans fruits, voilà, en quelques mots, l’Europe. Ou, si je veux être moins sévère, la France, du moins. Le suis-je ? Quoi ? Français ? Mais non, sévère. L’un comme l’autre, je ne le sais. Je parle. C’est tout. Et c’est déjà beaucoup. À quel sol que rien n’irrigue plus et qui n’alimente plus nulle ramification s’imagine-t-on puiser ? Et qu’est-ce que cette identité, cette prétendue essentialité, qui se manifeste une fois l’an ? Dans le meilleur des cas, encore. Corps sans tronc, tronc qui sonne creux, hors le vide, où notre organisation (pays, peuple, nation) irait-elle se loger ? C’est peut-être une vérité trop difficile à entendre, parce qu’elle vaut pour tout le monde, mais certes pas à dire, que celle-ci : il n’y a pas de fondations pour nos humaines croyances, pas de fondements pour nos dogmes imaginaires, tout cela, à la vérité, tout cela flotte dans l’air, c’est périlleux, comme la nuit, dirait John Cage, mais n’est-ce pas aussi notre chance ? Mes racines, ai-je écrit quelque part, et peut-être l’ai-je aussi écrit ici, je ne sais plus, mais cela ne fait rien, voici le plus important : mes racines ne poussent pas en arrière, elles ne me retiennent pas, ne m’étranglent pas, elles poussent devant moi, toujours plus loin, toujours plus loin de moi, et, loin de me ramener à ce que je suis, elles dessinent ce que je puis être, ce que je ne suis pas, ce que je pourrais être, tout et n’importe quoi, elles sont non pas la forme unique (il n’y a de racines qu’au pluriel), mais les formes multiples du devenir, dont il n’est même pas certain qu’elles se ramènent, puissent être reconduites à quelque origine unique, car, quand on regarde le dessin d’un peu plus loin, pas d’un point de vue unique et total,  non, celui-là n’existe pas, d’un peu plus loin, c’est tout, et c’est déjà beaucoup, on voit bien qu’on ne voit rien, j’entends : rien ne ressemble plus à l’arrière que l’avant, hier que demain, et n’est-ce pas merveilleux, n’est-ce pas la plus belle de nos chances ? Les ruins in reverse de Robert Smithson, plutôt que de se lamenter, n’est-ce pas ainsi que l’on peut les interpréter, pas comme des chutes, mais comme de potentielles croissances ? Ne sont-elles pas là, nos réelles fondations, n’ont-elles pas en vérité la forme de ruines, ne sont-ce pas toujours des ruines ? Et dès lors, rien ne nous retient, tout nous incite, pousse, pousse, petite fleur, regarde, le ciel est bleu, le soleil brille.

24.12.24

Depuis Puymin, la vue sur le Ventoux est sublime. Mais quelle est cette couleur, là-bas, au loin : est-ce la couleur de la neige ou la couleur de la pierre ? Quelle est la vraie couleur des choses ? Existe-t-il seulement une vraie couleur des choses ? Je me souvenais de l’Apollon lauré, mais n’avais pas compris la nature de son étrange féminité. À présent, il me semble que je sais : au moment où le dieu allait se rendre coupable d’un viol, Δάφνη, la nymphe, elle, pour n’en pas devenir la victime, s’était changée en δάφνη, la plante, afin de lui échapper, alors Apollon, en retour, quand il se voit ceint de la couronne de δάφνη, se transforme en Δάφνη, et l’on ne sait plus, dès lors, si c’est un mâle ou une femelle, un dieu ou un nymphe, un homme ou une plante. Et peut-être que, si l’on ne sait plus, c’est qu’il ne l’est plus, qu’il est plus, qu’il est tous. Tout ici, d’ailleurs, est placé sous le signe du laurier, et la Laure de Pétrarque n’en finit pas de lui échapper, même quand il surplomba le monde, du haut du Mont Ventoux. Quand le mistral souffle, comme hier, comme aujourd’hui, il me semble qu’on peut toucher le fond de l’univers. Et ce n’est pas une impression : c’est le lieu où nous habitons, ce lieu que la grande ville, dans son ambition hégémonique, toujours nous cache. Ligne verte du monde, transparence bleue de l’univers, profondeur blanche de la terre, aérien destin de mes mains froides. L’ombre des choses que le soleil projette sur les choses les approfondit. Et l’ombre de la statue du dieu sur le mur écrasée par le soleil révèle sa vraie nature de n’être jamais qu’un seul mais toujours au moins deux. Un peu plus tard, c’est moi qui, pas dieu mais père de la nymphe, prend mon ombre en photographie. Et cette lumière à nulle autre pareille, cette lumière qui découpe les êtres avec une netteté impeccable dans l’univers, percevant de nouveau sa trace, il me semble qu’elle n’a jamais quitté mon esprit, que c’est elle, en vérité, qui préside à toutes mes façons de voir. Clarté dans les idées, clarté dans l’air, clarté dans l’univers, lumière.

23.12.24

Il pleut sur l’Autoroute du Soleil. Est-ce la préfiguration de la fin du monde, ou une énième illustration du dérèglement climatique ? On ne plaisante pas avec ces choses-là, Monsieur Orsini. Mais alors, avec quoi ? Avec quoi est-ce qu’on plaisante ? Avec rien, Monsieur Orsini, avec rien. L’heure est grave. Depuis le col du Colombier, où l’on accède après avoir gravi moult lacets et autres épingles à cheveux, au loin le Ventoux, la vue sur la Provence est sublime. Ne mérite-t-elle pas toutes les longueurs de la route ? Arrivée à Vaison-la-Romaine (notre destination) : le vent souffle, fort. Il fait froid. Ressenti négatif. Ailleurs, un gouvernement est nommé au sujet duquel la seule question qui me vienne  à l’esprit est la suivante : Mais pourquoi ? Et je sais qu’il n’y a pas de réponse à cela, qu’il n’y en aura jamais. Alors pourquoi se la poser ? Mais comment faire autrement ? Ne plus penser ? Cela, je ne le puis pas. J’ai déjà essayé. La veille de la veille de Noël, voilà qui donne un sentiment de débâcle. Car, en effet, les gens n’ont pas besoin de gouvernement — s’ils le pensaient encore, il serait grand temps qu’ils se déprissent d’une telle absurdité —, ils ont besoin de sens. Mais pour cela, pour le sens, il faut du temps, il faut de la patience, il faut avoir le temps de se tromper, et il faut chercher, il faut n’avoir pas de réponse, n’avoir pas d’idée, mais rien que des questions, béantes comme des tombes, il faut douter, se perdre dans ses doutes, il faut entrer dans la labyrinthe en ayant peur de n’en jamais sortir (comment pourrait-on, autrement, en jamais sortir ?), mais tout cela, il n’y en a pas, il n’y a rien de tout cela, il n’y a que des mensonges dans un monde où, de toute façon, rien n’est vrai. Et dire qu’il pleuvait, sur l’Autoroute du Soleil. Oui, mais comment s’en étonner ?

22.12.24

Froid, mal de gorge, voix cassée, marché dedans avec, tout le matin, cimetière fermé, jardins municipaux aussi, mais pas le Luxembourg, pour cause de grand vert, ou je ne sais. Vers Denfert-Rochereau, me suis arrêté, ai tiré mon carnet de la poche et écrit quelques mots pour me souvenir de ce que je voulais dire, l’ai oublié ensuite, suis rentré  à la maison une dizaine de kilomètres plus loin, ai déjeuné, et puis ai écrit ce texte que j’avais eu envie d’écrire, un peu plus tard, tout en marchant, ou la veille, déjà, je ne sais plus. Ensuite, seulement à présent, c’est ce que je veux dire, me suis souvenu de ce que je voulais dire en écrivant les mots que j’ai écrits dans mon carnet de poche, même si je ne me souviens plus exactement des mots que j’ai écrits. Voici : dans une certaine mesure, on pourrait donner une interprétation tout à fait différente de celle qu’on en est venu à donner aux aventures d’Ulysse en Méditerranée. Aujourd’hui, l’odyssée d’Ulysse ne désigne pas sa geste (l’Ulyssade, comme on dirait en un barbare français), mais une traversée agitée, voire une migration, et l’on rapproche les aventures d’Ulysse des périples migratoires des migrants qui vont d’une rive à l’autre de la Méditerranée pour rejoindre tel ou tel pays européen qu’ils s’imaginent prospère et s’y installer. Mais, à la vérité, il faut sans doute voir les choses tout à fait autrement : loin d’être une apologie de la mobilité, les aventures d’Ulysse sont une épopée casanière, une ode au foyer, à la patrie, la terre natale. Les aventures d’Ulysse, loin d’être triomphales, sont un désastre, son périple cause des morts par centaines, l’extinction de populations entières, et ne sont en rien une invitation au voyage. Au contraire, Ulysse quitte sa patrie, non par conviction, mais parce que sa position sociale l’y oblige, il va perdre son temps pendant dix ans dans des batailles insignifiantes, pour une femme douteuse qu’il ne connaît pas, au terme de ses dix ans, la ville assiégée sera ravagée, le meilleur des Grecs perdra la vie et, parce qu’il est fanfaron, sur le chemin du retour, il se fâchera avec le dieu qui lui fera perdre dix ans  de plus de sa vie, lui coûtant tout son butin, étant décidément allé se battre pour rien, quand il rentre chez lui, à part son chien, personne ne le reconnaît, sa mère est morte, il achève son père, doit massacrer encore des parasites qui ont dilapidé sa fortune pendant son absence, et ne doit qu’à la bienveillance d’une capricieuse déesse de retrouver sa femme, qui n’a plus vingt ans depuis plus de vingt ans. Si l’on est honnête avec le récit, et il me semble que c’est cela que le récit signifie in fine, c’est un désastre, un naufrage à tous les sens du terme. Et Ulysse en a conscience : alors que Calypso lui offrait l’immortalité, Ulysse n’en eut que faire, préférant la douceur de sa patrie aux apothéoses divines. On a donné un sens au récit — comme s’il vantait les gloires de l’aventure — qu’il n’a tout simplement pas : alors qu’il vante les vertus du sol, on en a fait un hymne à la gloire du déracinement, idée qui est probablement parmi les plus étrangères aux Grecs. Seuls les peuples qui rêvent de sortir de l’histoire peuvent s’imaginer qu’on n’est bien que lorsqu’on est loin de chez soi. Qui a traversé le monde pour aller se battre sur des terres inconnues au nom de motifs obscurs ne désire rien que le retour dans sa patrie parce que c’est là, assurément, que réside la vérité. Car, c’est bien cela, le sens ultime du récit : non pas l’éloge du lointain, mais le plaisir qu’il y a à jouir enfin du ritorno in patria. La Méditerranée.