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Je crois qu’il n’y a pas vraiment de sommeil. Ou, quelque chose comme : écrire ne dort jamais. Ce n’est sans doute pas une forme très correcte du point de vue de la grammaire acceptable (et puis, qui se soucie encore des formes correctes du point de vue de la grammaire acceptable ?), mais la façon dont cette formulation tord la grammaire pour dire quelque chose qui se situe quelque part sur la frontière entre le dicible et l’indicible me semble juste. Ce n’est pas correct, c’est juste, et c’est bien, non ? Écrire ne dort pas, donc, et ce paragraphe (six lignes, trois phrases) que j’ai écrit le neuf avril après avoir terminé le 1.2.19 de loin de Thèbes, qui devait être la fin du grand 1 (1 de rang 1), je l’ai oublié sans l’oublier puisque, tout à l’heure, revenant à lui après vingt jours sans, je l’ai coupé en deux, après la fin de la première phrase, cette phrase qui constitue désormais la dernière phrase de 1 (de rang 1), soit 1.2.20, et j’ai écrit un chapitre nouveau (circa 11000 signes) dont cette phrase est la conclusion. Dans mon esprit, ces trois phrases devaient être le début de 2 (de rang 1), soit dans la numérotation que j’ai adoptée jusqu’à présent, 2.1.20 (à supposer que la structure de 2 soit la même que la structure de 1, ce que je ne sais pas encore, je pense que oui, mais je pense aussi que ce peut être trop rigide, ou alors il faudrait que, à un moment, ou de temps à autre, cela reste à déterminer, ou à indéterminer, quelque chose explose à l’intérieur de ce cadre, sorte du cadre, fuie, je ne sais pas, ce sont des possibilités que j’évoque, rien de définitif), mais cela n’allait pas. C’était en quelque sorte trop expéditif : c’était un expédient, or je ne veux pas d’un expédient, je veux écrire, il me fallait donc faire autre chose. Mais les deux autres phrases du paragraphe n’échappent pas au problème que posait l’ensemble, elles aussi, ainsi, elles ne vont pas, je veux dire : elles ne vont pas dans la bonne direction, ou si elles y vont effectivement, ce qui me semble être le cas, dans la bonne direction, elles n’y vont pas comme il faut, elles y vont trop vite ou pas au bon rythme, et écrire, c’est aussi une histoire de rythme. Écrire, c’est plusieurs histoires (je n’aime pas ces phrases qui font « Écrire, c’est ceci et cela », c’est une facilité d’expression qui me déplaît, mais enfin, de temps en temps, cela peut aller, disons qu’il ne faut pas en abuser, ou alors entendre le « c’est » de « Écrire, c’est… » différemment, non pas comme répondant à la question « Qu’est-ce que… ? » mais à la question « Quand est-ce que… ? », ce qui va assez bien avec le sujet, puisqu’écrire, ce n’est pas une chose, une entité, c’est une activité, une dynamique, il faut donc privilégier la formulation de Goodman, non pas « What is art ? », mais « When is art ? », non pas « Qu’est-ce que l’art ? », mais « Quand est-ce que l’art ?), c’est l’histoire racontée, l’histoire de l’écriture en train de se faire (le work in progress), la structure (ou la déstructure) de l’ensemble, l’organisation à la fois spatiale et temporelle (de même qu’écrire prend du temps, lire prend du temps aussi), l’allure à laquelle va l’histoire (à la fois la phrase individuelle et l’ensemble, la somme des phrases, parfois vite parfois lentement), la dynamique microtextuelle et macrotextuelle, le rythme du texte en tant qu’ensemble qui a un début et une fin (au sens où il commence et s’arrête à des moments donnés) et que phrases qui elles aussi ont un début et une fin (même la prétendue grande phrase unique dans un livre comme xxxx xx xxxxxx xxxxx n’échappe à cette dualité micro et macrotextuelle, d’ailleurs en ce qui concerne xxxx, soit dit en passant, c’est xxx xxxx xxxxxxx xx xx xxxxxxxx x xxxxx xxxxxxxx xxxxxxx xx xxxxxxxx xxxxxxxx x xxxx, c’est une escroquerie, ce qui explique probablement le succès de son auteur). Tous ces histoires sont, ou plutôt : font, ce sont toutes ces histoires qui font l’écriture, l’écriture porte en elle toutes ces histoires, et quand même le texte fini chercherait à les masquer, les gommer ou au moins à ne pas les faire voir, elles sont toujours là, présentes, en sont le cœur qui bat, sans lequel il n’y a pas de vie. Est-ce pour cela que je prends ces notes sur le livre que je suis en train d’écrire ? Je ne sais pas. Cela m’aide à réfléchir au livre même, cela m’aide à l’écrire, même quand je ne suis pas en train de l’écrire, il me semble qu’il est là, et même quand il ne me semble pas qu’il est là il est là, il est toujours là. Et cela aussi, c’est écrire. Écrire, c’est toujours écrire. Écrire, c’est écrire toujours. N’avais-je pas écrit des phrases dans Pedro Mayr, je crois, où je me moquais du grand écrivain qui écrit même quand il n’écrit pas ? Dans mon souvenir, Pierre regardait la télévision où un écrivain se répandait sur sa grandeur, racontait des choses comme celles-là : « Même quand je n’écris pas, j’écris ». Mais ce n’est pas du tout ce que je veux dire ici (au moins en ce sens que je ne suis pas un grand écrivain prétentieux, je suis un petit écrivain sans prétentions), ce que je veux dire, c’est que le texte vit sa vie à lui, il continue de vivre, de se développer, de respirer même quand, littéralement, on n’est pas en train de l’écrire. La nuit, souvent, avant de m’endormir, des phrases me viennent, et puis je les oublie. Mais est-ce que je les oublie complètement ou est-ce qu’elles passent autrement dans l’écriture ? C’est cela, et non ce que Pierre reprochait au grand écrivain télévisé (xxxxxxxx xxxxxxx), que je voulais dire.

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xx xxxxxxx xxxxx xxxx xx xxxx xxxxxxxx xxxxxxx xxxx xx xxxxx xxxx xxx xxxxxx xxx, c’était assez dégueulasse. L’écrire, je veux dire. Mais alors pourquoi l’ai-je fait ? Peut-être parce que je suis fatigué, que j’ai envie d’être normal. Un peu, au moins. Pourtant, quand je pense aux livres que j’ai réellement envie d’écrire, je me rends bien compte qu’ils n’ont rien de normal, que ce sont des monstres, dont ce journal est une des formes possibles, mais ce n’est pas un choix de différentiation, c’est simplement comme cela que je suis, c’est simplement cela que j’aime. Si écrire xx xxxxxx xxxx xxxxxxx xxx xxxxxx m’a paru dégueulasse, ce n’est pas tant ce que j’ai écrit que le contexte dans lequel s’inscrit cette écriture-là. Et pensant à cela, je me dis : « Le problème, c’est qu’il y a le monde réel ». C’est-à-dire : ce monde réel tel qu’il est, ici et maintenant. On n’y pense peut-être pas suffisamment souvent, mais le monde pourrait être tout à fait autre qu’il n’est, la terre ne s’arrêterait pas pour autant de tourner. Et ce n’est pas que ce soit décevant que le monde réel soit et qu’il soit comme il est (en tout cas, ce n’est pas ce que je pense en ce moment que j’y pense), c’est qu’il ne soit pas meilleur, que s’y produisent surtout des événements qui expriment quelque chose que je ne puis m’empêcher de tenir pour laid, repoussant, révoltant, voire, mais je n’ai pas vraiment envie de me révolter. Ce n’est pas ce que je cherche, plus de violence, plus de haine, mais plus de paix. Paix, non au sens de non-guerre, mais place, espace, temps, élargissement du champ perceptif, ampleur, latitude, possibilité d’attendre, bleu mer, vert pin, jaune et rouge venus d’ailleurs, couleurs primaires ou pas très éloignées de, pourvues d’une certaine précision chromatique, brume peut-être, aussi, au réveil, et quand elle se dissipera au cours de la matinée, l’émerveillement ira croissant. Et je sais que, bien souvent, je me fatigue moi-même parce qu’il me semble que ce que je veux, ce que j’aime, ce que je désire, je m’emploie aussi à la détruire parce que je ne parviens pas à ce stade où la paix n’est pas un état, pas une immobilité, mais une activité réelle, simplement conçue et perçue d’une manière absolument différente de la manière dont on conçoit et perçoit de nos jours l’activité (produire, détruire, produire encore). Alors que c’est absurde. Évidemment, c’est absurde. Comme il est absurde de désirer un événement, de le voir s’accomplir, et d’en haïr les conséquences. Nous sommes devenus les causes premières et ultimes de toutes les conséquences qui se produisent dans la partie de l’univers que nous occupons. C’est terrifiant. Jadis, le long de ce pourtour que j’aime tant, les êtres humains inventèrent plusieurs dieux à qui ils attribuèrent la causalité : ainsi, leurs actes ne faisaient-ils pas uniquement référence à eux-mêmes, mais s’inscrivaient dans une altérité étrangère, l’humain était inséré dans l’inhumain, le prochain participait toujours du lointain (dans l’espace et dans le temps), l’instant n’était pas séparé de la totalité du temps, l’action de la totalité de l’univers. Le champ perceptif, alors, c’est du moins l’image qui me vient à l’instant à l’esprit, les couleurs que j’évoquais à l’instant se distribuant dans l’espace et le temps, pouvait aller s’élargissant et non pas sans cesse se concentrant en un principe unique dont la puissance est nécessairement destructrice. Évidemment, on ne reviendra pas au temps d’avant la séparation cosmique (la séparation de l’humanité avec l’univers), les événements ne se répétant pas, l’histoire ne revient pas en arrière, mais n’est-il pas possible d’inventer une nouvelle forme de non-séparation cosmique, non pas d’unité (l’un, c’est le mal, l’expression vient de me venir à l’esprit), mais de multiplicité sans distinction, d’accord, de grande harmonie (toujours entendue au sens musical du terme) ? Après avoir écrit tout cela, xx xxxxxx que j’ai écrit xxxx xxxxxxx xxx xxxxxx xx xxx xxx xx xxxxxxx xxxxxxxxxxxx xxx me paraît moins dégueulasse, mais peut-être ne l’est-il pas. En tout cas, moi, je me sens moins sale. C’est déjà ça. 

27425

J’ai cru avoir une idée, mais en fait, non, alors je l’ai effacée. Enfin, en fait, non, si, j’ai bel et bien eu une idée, mais elle n’était pas bonne, et c’est pour cette raison que je l’ai effacée. Ces deux dernières phrases sont comme le tombeau de ma mauvaise idée. Qu’elle repose en paix dans l’oubli. Ceci, en revanche, je ne crois pas que ce soit une idée, mais je crois que c’est bel et bon, encore que ce soit étrange de le dire ainsi, que voici : l’argument du succès me dégoûte. On dit : « Il y avait 98000 spectateurs au concert de N. », et c’est un argument définitif qui signe la valeur absolue, indiscutable, irréfutable de ce N. dont il est question. Il n’est pas étonnant que l’intelligence artificielle se développe à une époque où la valeur est devenue purement numérique. (Au sommet de l’échelle des valeurs de l’humanité, l’entrepreneur capitaliste a remplacé le génie, avec les conséquences que nous apprenons désormais à connaître.) Le développement de l’intelligence artificielle n’est pas une simple question de possibilité technique (comme si l’on disait : « Si elles avaient atteint le niveau de développement technique qui est le nôtre, les époques précédentes elles aussi auraient inventé l’intelligence artificielle », ou : « Toute civilisation, terrestre ou extra-terrestre, parvenue au niveau de développement technique auquel nous sommes parvenus doit nécessairement inventer l’intelligence artificielle », l’intelligence artificielle n’est pas simplement une technique, c’est avant tout un concept, et les mots mêmes qui sont employés pour le nommer sont explicites dans leur absence totale de métaphorisation : l’intelligence artificielle est le concept d’une époque qui parle cash, qui a la haine de la pensée, de la nuance, de la subtilité, de la finesse, c’est le concept d’une époque pour qui compte avant tout ce qui se compte). L’intelligence artificielle est l’expression de notre époque dans la forme qu’elle prend de l’accomplissement de la révolution industrielle dont la fin dernière doit être l’artificialisation de la vie, la dénaturalisation — ou dénaturation — de la nature dans sa totalité. La numérisation de la valeur, qui touche toutes les dimensions de la vie sociale (économique, évidemment, mais aussi politique, intime, esthétique) conduit à la suppression de la signification, laquelle est désormais devenue dispensable. La signification est le souvenir lointain d’époques révolues, qui chaque jour un peu plus tombe dans l’oubli. La question de savoir si, à la fin de l’histoire (la vraie, l’histoire naturelle, et on en reparle tout de suite après), il restera encore des êtres humains pour vivre cette vie artificielle paraît à la fois complètement absurde et tout à fait sensée. Le processus d’artificialisation qui coïncide avec le développement de l’humanité, et dont l’artificialisation de l’intelligence n’est qu’une étape supplémentaire, semble tendre logiquement à une conséquence de ce genre. L’artificialisation est l’histoire naturelle de l’humanité. Et, contrairement à ce que son apparence peut laisser penser, cette dernière phrase n’est pas une sentence paradoxale. Dès la naissance d’homo sapiens, son histoire est celle d’une autonomie toujours plus importante par rapport à la nature. Or, problème auquel il ne semble pas y avoir de solution, la seule limite à ce développement d’homo sapiens est la mort (le fantasme de maîtrise de la mort dans les sociétés occidentales comme la nôtre s’exprime dans la légalisation et la socialisation du suicide — ce qu’on appelle, un peu naïvement, euthanasie — mais ce n’est qu’une réalisation symbolique, sans réalité : on a beau maîtriser la temporalité de sa mort, on n’en meurt pas moins pour autant). En dénaturant la vie, en l’émancipant de la vie même, pense-t-on, l’espèce humaine parviendrait à échapper à la mort. L’argument est en quelque sorte le suivant : la mort est naturelle, il faut donc artificialiser la vie pour qu’elle échappe à la mort. C’est que, là où les autres espèces ont une histoire naturelle, l’espèce humaine a une histoire dénaturelle, une histoire artificielle. Dans l’intelligence artificielle, l’espèce humaine ne se dispense pas tant de penser (c’est l’être humain qui entraîne la machine qui est appelée à devenir le prochain stade de l’évolution de l’espèce humaine) qu’elle ne dénaturalise ce qui la distingue du reste de la nature : la pensée, qui fait que, justement, son histoire naturelle est une histoire dénaturelle. La pensée permet à l’espèce humaine de s’émanciper de la nature, et l’accomplissement de cette émancipation, c’est l’artificialisation de la pensée, l’artificialisation de l’artifice, la sortie complète de la nature. Évidemment (car encore faut-il que tout cela réussisse — or, de la même manière l’on peut très bien voir l’histoire des sciences comme l’histoire des théories qui se sont révélées fausses, l’histoire dénaturelle de l’humanité est une histoire faite de sang versé où les répits ne sont que des gouttes dans l’océan —), personne n’a la moindre idée des conséquences que cette nouvelle étape dans l’histoire dénaturelle de l’humanité peut bien avoir (et sur elle-même, pour commencer), mais une telle ignorance n’a absolument aucune importance : tout ce qui s’est fait dans l’histoire de l’humanité s’est toujours fait dans l’ignorance la plus parfaite de ses conséquences.

26425

Ce n’est pas parce que j’ai envie de casser — et pas de déconstruire, comme on dit depuis que Derrida a mis un doigt dans le con de Heidegger, non de casser —, ce n’est pas parce que j’ai envie de casser quelque chose (n’importe quoi) qu’il faut que je casse quelque chose (n’importe quoi). Il faut que je bâtisse ma maison. Et ce n’est presque pas une métaphore. Je peux m’époumoner (en mon for intérieur car, dans la réalité, je ne parle à personne ou presque), crier que les gens ne comprennent pas, ne comprennent rien, ne me comprennent pas, ne comprennent jamais que ce qu’ils veulent bien comprendre, et non ce qu’il faudrait qu’ils comprissent, en vérité, qu’est-ce que cela me fait ? J’ai échoué en tout ou j’ai tout réussi, je ne sais pas. Je me sens énervé aujourd’hui, contrarié par tout et n’importe quoi, et cela me déplaît, à moins que ce ne soit l’indice qu’il faut que je fasse quelque chose, que je bâtisse ma maison. C’est étrange comme les fils de mes pensées se croisent sans pour autant former de ces nœuds nés de malencontreux emmêlements, se superposent plutôt les uns au-dessus des autres, et le dessus est une question de point de vue, si on en change, le dessus devient dessous, le dessous, dessus, tout est sens dessous dessus. Les deux textes principaux auxquels je pense en ce moment : loin de Thèbes et — comment s’appelle-t-il, l’autre, déjà ? je crois l’avoir appelé catalogue de tombes, mais ce n’est déjà plus  de cela qu’il s’agit, il s’en est allé dans une autre direction, où il s’éloigne et rejoint loin de Thèbes qui, au début, quand j’ai commencé de l’écrire s’appelait tombe. et puis tombé, ou l’inverse — l’autre texte, donc, venant de points éloignés l’un de l’autre me semblent se rencontrer, et ce n’est pas simplement parce que je raconte tout le temps la même chose — ce n’est pas vrai que je raconte la même chose —, c’est qu’il existe différentes manières de parvenir au même endroit d’où l’on s’en ira pour aller ailleurs. D’ailleurs (mais moi mis à part, personne n’a jamais fait cette expérience et peut-être que personne ne la fera jamais), ces textes, on pourrait presque dire qu’ils ne sont pas écrits par la même personne tant ils se ressemblent peu. Et pourtant, d’un autre point de vue, comme je viens de le dire, ils se ressemblent beaucoup. Si j’avais un éditeur pour les publier, je lui dirais : « Ces deux livres, il faudra les publier ensemble », et je me mettrais à les écrire ensemble, main dans la main, mais je n’ai pas ce genre de luxe. Ce que je reproche souvent aux écrivains, c’est qu’ils écrivent toujours de la même façon, toujours le même livre, que s’y entend toujours le même style, le même ton, la même façon de faire, la même voix, comme on dit. Peut-être que c’est quelque chose que les lecteurs aiment bien, que ce soit toujours la même voix qu’ils entendent, cela les rassure, quand ils ouvrent un livre de tel ou tel écrivain, c’est comme s’ils retrouvaient leurs petites pantoufles, ils mettent leurs petits petons dedans et ils s’y sentent bien, ils sont au chaud, c’est douillet, et puis on leur parle de choses qu’ils ont déjà entendues, qu’ils connaissent déjà, alors, c’est bon, ils peuvent dormir tranquilles, la voix les berce, ils n’ont pas à réfléchir, ils ne craignent plus rien, ils peuvent continuer de dormir. Par exemple, quand je lis les livres de Sebald, j’ai l’impression que c’est toujours la même chose. La même construction, les mêmes thèmes, ou les mêmes obsessions, plutôt, ce qui n’empêche pas qu’il s’y trouve des idées géniales, ou du moins de bonnes idées, mais on n’est jamais dépaysé. C’est un peu comme si, dans la vie, on n’avait qu’une seule humeur. Ce serait insupportable, non ? Les gens qui sont toujours d’humeur égale, comme on dit, sont insupportables : ce sont ou bien des légumes ou bien des excités, et personne n’a envie d’être ou bien un légume ou bien un excité. Comme dans la musique, il y a des mouvements dans la vie, et ce ne sont pas toujours les mêmes. Il faut que les livres soient comme ces mouvements, comme les mouvements de la vie, comme les mouvements de la musique, et que, à l’intérieur des livres, ces mouvements se retrouvent aussi, qu’un livre vive, change, chante, respire, délire, approfondisse, creuse, se terre, s’envole, s’enterre, s’énerve, s’agace, fâche et se fâche, se fasse tendre, se fasse entendre, se taise. Mais peut-être que le public n’aime pas cela. Peut-être que le public aime les choses simples. Les gentilles berceuses. Je n’en sais rien, je n’y connais rien au public, moi. Il paraît, de toute façon, que les gens sont de moins en moins intelligents. Est-ce étonnant ? Je ne le crois pas : ils se préparent à être remplacés par une vie artificielle, tout simplement. 

25425

Retour à Paris. Il est toujours quelque peu décevant de constater que, en notre absence, les choses n’ont pas changé. Mais en vertu de quoi devraient-elles changer ? Eh bien, du même principe qui fait que nous, nous avons changé : quelque chose a lieu dans notre vie que nous ressentons comme un événement, ce qu’on peut appeler une expérience, qui nous change. Est-ce alors qu’il ne se passe rien dans la vie des autres ? Mais quels autres ? Tous les autres. Cela fait beaucoup de monde, ne crois-tu pas ? C’est tout le problème, en effet, qui fait que, en notre absence, les choses n’ont pas changé. Ou alors, elles ont changé, mais cela ne se voit pas. À quoi sert-il qu’elles changent si cela ne se voit pas ? Est-ce que cela se voit, moi, que j’ai changé ? Je ne sais pas. Qui me regarde ? En tout cas, moi, je sais que j’ai changé. Je le sens. Exactement comme je sens que, en mon absence, de ce côté-ci du monde, rien n’a changé. Et c’est peut-être parce que moi j’ai changé qu’il me semble que rien n’a changé, en mon absence, de ce côté-ci du monde. Je suis allé de ce côté-là du monde, où j’ai fait ceci et cela, où j’ai vu ceci et cela, cependant que, par ici où je suis de retour, c’était toujours la même chose. Tout ce que je puis espérer, c’est que, en mon absence, quelqu’un soit venu ici, de mon côté à moi du monde, s’en soit trouvé changé, et trouve à son retour que, en son absence, rien n’a changé de son côté à lui du monde. Alors, en notre absence, quelque chose aurait en effet été changé, et peut-être qu’un jour, à force d’additionner tous ces changements qui ne se voient pas, mais que sentent qui les expérimente, quelque chose changera dans le monde, le rendant meilleur, ou un peu moins mauvais. Est-ce une ambition réaliste ? Je ne le pense pas, non. Mais que ce genre d’idées ne soient pas réalistes, est-ce une raison pour ne pas les avoir, pour ne pas les penser, pour ne pas les exprimer ? Qui sait, à force de les avoir, de les penser, de les exprimer, quelqu’un d’autre que moi finira peut-être par se dire, Tiens, mais c’est une bonne idée, oui, en effet, ne me suis-je pas trouvé changé, en mon absence ? On ne peut qu’espérer que les choses changent, oui, mais pas n’importe comment. Car, la vérité, c’est que les choses changent, oui, mais n’importe comment, et ce que nous voulons dire quand nous disons que les choses n’ont pas changé en notre absence, ce n’est pas que les choses n’ont pas changé littéralement, ce qui n’est pas possible, tout change tout le temps, mais qu’elles ont continué de changer comme elles changeaient avant notre absence, n’importe comment, et qu’ainsi, si les choses ont changé parce qu’elles changent tout le temps, le changement des choses, lui, n’a pas changé, il est resté le même : c’est toujours le même changement des choses, qui ne changent pas comme il faudrait qu’elles changent, qui devraient changer selon un autre changement plutôt que de toujours changer, mais n’importe comment. Avant de quitter Florence, à la terrasse du Gran Caffè San Marco, Piazza San Marco, en face de l’église et du couvent du même nom, j’ai envoyé à G. la première partie de Loin de Thèbes, qu’il a bien voulu accepter de lire, telle quelle, c’est-à-dire sans que moi-même je l’ai relue entièrement, avec toutes les incohérences qu’elle contient sûrement, tous les errements, tout ce qui ne va pas (et n’ira peut-être jamais, en plus), et c’est comme si j’avais besoin de le faire où j’étais, sans attendre de rentrer, comme si c’était un acte en soi, ou un geste, quelque chose de cet ordre-là. Cela peut sembler insignifiant, mais il me semble que ce ne l’est pas, bien au contraire, cela signifie quelque chose, que je porte, ou transporte, plutôt, que je transporte avec moi l’écriture que je porte, que je vis sans arrêt, sans oubli. Et que c’est cela, la vie.

24425

« Près de neuf Français sur dix estiment que François a été un bon pape », annonce le journal, et je me demande par quel miracle on parvient à un tel chiffre dans un pays où, selon le même journal, plus d’un Français sur deux affirment ne pas croire en Dieu. Peut-être le même miracle qui fait que le bidet, invention française déjà prisée de Madame de Pompadour, ne se trouve plus guère en usage qu’en Italie. Est-ce un blasphème ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, on le voit, on a beau s’acharner à uniformiser les mœurs des populations par de bureaucratiques décrets (ici comme là, désormais les bouchons en plastique ne se détachent plus des bouteilles de même matière, mais vous collent au nez quand vous buvez, — mais vous n’avez qu’à boire du vin, mon ami — c’est vrai, et nous ne nous en privons pas, figurez-vous, ma chère), d’irréductibles différences subsistent, comme ces églises pleines qu’on trouve de l’autre côté des Alpes alors que de celui-ci (je veux dire : celui où je vis et non celui où j’écris, le relativisme est un piège dont on ne sort jamais indemne, en France comme en Italie), elles sont désespérément vides. Et c’est tout le problème de la foi : comment l’avoir dans un pays où c’est chose morte, où rien ne vibre, rien ne souffle, où l’on ne voit pas la lumière ? Il faut dire que les Italiens ont pour eux les œuvres, ce qui n’est pas rien, mais tout : comment rester insensible, en effet, devant un crucifix de Giotto, une annonciation de Fra’ Angelico, une madonne de Boticelli, une cène de del Sarto, une déposition de Pontormo ? Il faudrait être anesthésié. Et, de mon point de vue, du moins, la foi est avant tout une question d’esthétique. Elle a trait non à des miracles, des angoisses liées à la vie après la mort, ou je ne sais quel point de théologie dont on peut discuter éternellement (si donc l’éternité existe), mais à la beauté des œuvres. La beauté des œuvres et non du monde, — c’est-à-dire : qui s’intéresse à la beauté du monde peut bien songer à Thoreau et au land art, mais qui s’intéresse à la beauté des œuvres (et ce qui-ci peut tout à fait être le même que ce qui-, je le crois, on peut s’intéresser à ceci et à cela, alternativement, voire en même temps), c’est à l’Italie qu’il devra s’intéresser. Du moins, est-ce mon idée. J’aime l’Italie, comme les troubadours, leur dame, Pétrarque (un autre François), sa Laure, — de loin. Ce n’est pas que je sache que je ne pourrais pas y vivre (nombre de mes ancêtres l’ont fait avant moi, pourquoi ne le pourrais-je pas ?), c’est qu’elle est comme une sorte de refuge mental (chimérique, peut-être), comme si je savais qu’il y avait un endroit au monde où je pouvais aller et être heureux (et trop boire et trop manger, mais à ce sujet, nous partons demain, heureusement). Visions du jour : une tête de maure sur le sol à l’entrée de Santissima Annunziata et une jeune femme laurée non loin de Sant’Ambrogio. 

23425

Grande émotion au Chiostro dello Scalzo où, devant la Fede d’Andrea del Sarto, ce qui retint mes larmes, ce fut moins le faible sentiment qu’elle m’inspirait que la peur du syndrome de Stendhal qui me gagnait. La vie et le martyre de saint Jean le Baptiste. Comme si rien ne pouvait pour moi ne pas s’accompagner en même temps de la conscience d’être ce que c’est (cette sensation, ce sentiment, cette émotion, et caetera), se saturant de culture, de savoir, de situation dans l’histoire de la civilisation. Et, ainsi, que sentir, c’est à la fois sentir et sentir le sentir, comprendre ce sentiment, en faire un sens, une signification qui s’inscrit dans un ensemble de références, une émotion ne pouvant plus être l’émotion seule, simple qu’elle est, mais devant être toujours en même temps la critique de cette émotion. Comme si l’émotion pure (disons-la ainsi, au risque de simplifier à l’excès) ne pouvait être que kitsch et que seule la critique (le dédoublement de l’émotion : l’émotion et la conscience de cette émotion) pouvait être acceptable, ce qui est une conception d’un scepticisme que je ne peux pas ne pas trouver quelque peu désespérant. Puis-je sentir quelque chose en tant que cette chose même, cette chose seule, cette chose simple, cette chose pure ? Et comment s’abandonner dès lors ? Comment ne pas toujours s’observer soi-même en train de vivre, en train d’être ? Eussé-je préféré pleurer, purement et simplement, devant cette foi ? Peut-être. Parce que m’abandonner à l’émotion, m’abandonner à l’instant, c’eût été, je crois, cela, avoir la foi. N’est-ce donc pas pour moi, la foi ? Un peu plus tard, à Ognissanti (j’ai décrit la scène dans mon carnet de voyage), il y avait cette jeune femme qui priait. Je l’ai observée un certain temps, et je crois que j’ai envié la forme de vie qui était la sienne, forme de vie qui n’était pas la mienne, moi qui étais là en profane, et ne pouvait être là qu’en profane. Assis sur un banc dans la cappella della Madonna dei d’Alba (à gauche en entrant), auparavant, j’avais regardé l’agenouilloir rembourré sur les bancs de l’église et je m’étais demandé si c’était à cela que Pascal pensait quand il confessait s’être mis à genoux ? Mais, moi-même, contrairement à la jeune femme que j’observerais un peu après, nulle part dans l’église, et dans nulle église, je ne me mis à genoux, ne remuai les lèvres, fis les signes ni les gestes qui doivent être faits quand on croit, qui doivent être faits pour qu’on croie. Et c’est vrai que, me trouvant là, là et là, il m’a semblé qu’il me manquait quelque chose, quelque chose dont, ce n’est pas le moindre des paradoxes de la culture qui est la mienne, si je l’avais, je voudrais me débarrasser, — détruire. Et, donc, rien ne s’arrête, je suis sans cesse renvoyé d’une chose à son contraire, d’une émotion à son conscience, de sa conscience à l’excès de cette conscience, au désir d’une forme de vie à la nécessité de sa destruction (qu’elle a eu lieu, qu’elle devait avoir lien, qu’il faudrait qu’elle eût lieu). Ballotté comme par une mer toujours démontée. 

22425

« Enfin, la vie tourne au ralenti », ai-je écrit dans mon carnet de voyage. Des hauteurs du théâtre romain de Fiesole, la vue sur les collines toscanes était sublime, éblouissante de vert, de pierre, de bleu, des nuages qui semblaient aussi baroques (affresco) que numériques (digital), comme découpés sur le fond du ciel, le fond des nuages plus loin derrière dans le paysage optique, couronnaient ce quadrangle d’espace, ce petit recoin du monde, comme à l’abri. Un panneau indiquait le risque d’une chute d’êtres humains, et je ne sus pas très bien, à le regarder, un lézard passant entre mes pieds pour aller s’engouffrer dans l’anfractuosité d’une ruine, d’où ils eussent pu tomber, ces gens, de quelle terre plus haute que la nôtre, de quelle vérité supérieure, et pourquoi ils se fussent laisser choir de la sorte, ici-bas ? Dans le petit monastère de San Francesco, la cellule du moine saint Bernardin de Sienne (la vera cella précise à l’intention du visiteur incrédule une inscription au-dessus de la grille qui en interdit l’entrée) témoigne d’une vie austère, tout entière tournée vers l’écriture, un petit scriptorium tournant résolument le dos à une couche sévère, et l’on se doute bien que l’endroit, il y a quelque six cents ans de cela, devait être propice à la méditation. De ces hauteurs, la coupole de Santa Maria dei Fiori (que Bernardin ne vit pas durant son séjour, la construction ayant débuté trois ans après) semble émerger d’une sorte de néant informe, c’est une ogive qui s’apprête à exploser, une fusée qui s’apprête à décoller, le campanile est sa rampe de lancement. Les êtres humains ne tombent pas du ciel, ils y montent. Mais, une fois parvenus à ces sommets, qu’y font-ils ? Est-ce un lieu où se reposer ? Est-ce la halte ultime ? Ne serait-il pas navrant que, là-bas aussi, il y eût toujours quelque chose à faire ? Que le mouvement ne conduisît pas in fine au repos ? Qu’il en fût simplement le terme, la simple fin comme à quelque chose qui s’arrête enfin, et non pas le destin ? À la fin, en effet, qu’espérer de mieux qu’une cellule haut perchée où penser ses pensées et les coucher par écrit ? 

21425

Dans la boutique de Santa Maria Novella, il y avait un livre intitulé Firenze com’è qui montrait Florence vide (je suppose que les photographies de la ville ont été prises au moment du confinement) et l’idée que la vraie ville (la ville « comme elle est ») est une ville vide m’a paru fausse. Évidemment, il y a peut-être une sorte de juste milieu à trouver entre le désert de la ville vide quand elle est confinée et la Via dei Calzaiuoli un lundi de Pâques, littéralement saturée de gens qui vont et viennent sans discontinuer (attendant quelques minutes Nelly et Daphné au milieu de ce flux et reflux interminable, j’ai eu peur de me faire piétiner, je me sentais crispé, la mâchoire serrée, la tête rentrée dans les épaules, attendant que le mal me soit fait) pour trouver la ville vraie, mais est-ce qu’elle existe seulement ? Je n’en suis pas certain. Qu’est-ce, d’ailleurs, que « le vrai x » ? Par cette expression, on entend moins, je crois, la chose vraie en tant que telle que l’idée que l’on se fait de la chose, « le vrai x » signifie ainsi « le x en tant qu’il est moral, en tant qu’il correspond au point de vue moral que je porte sur la chose dont il s’agit ». Pendant que j’étais là, en cette fin d’après-midi, Via dei Calzaiuoli, l’idée d’être ici, je veux dire : l’idée d’être à Florence, l’idée d’être à Florence m’a terrifié, et je crois que c’est ce que je cherche à dire depuis nous sommes arrivés, sans parvenir à trouver la formule juste,  je crois, l’idée d’être à Florence me terrifie, mais non pour moi-même, qui ne suis qu’un touriste de passage, l’un de ces horribles privilégiés qui pollue sans vergogne, mais pour les gens qui vivent à Florence, dans ce flux et ce reflux interminable de corps qui vont et viennent, sorte de mise à plat démocratique de la tour de Babel (la passeggiata di Babele, per così dire), je me suis senti comme Firenze même, sa personnification, et j’ai senti son martyre : le martyre de sainte Florence piétinée par les touristes du monde entier. Mais non un martyre comme celui de san Lorenzo, sur la fresque de Bronzino dans l’église du même nom, où tout n’est que jouissance, contorsions pornographiques, saint Laurent semblant installé sur son gril comme une diva de l’amour fou sur son sofa. Apothéose du kitsch, la mauvaise manière confine au sublime dans sa frénésie. C’est toujours un peu la même question du point de vue : du dedans ou du dehors, avec les sens (les oreilles, les yeux) sentir les choses ? Touriste au milieu de la rue où se déverse les vacances de l’humanité, je n’ai aucun plaisir et je me demande comment on peut se trouver là, au milieu de ce qu’il faut bien appeler la haine de l’univers, haine de la paix, haine de la beauté, haine de la pensée, haine de la sensation, — tout s’anesthésie ici où tout hurle sans arrêt. Non, un martyre austère, dur comme la pierre dure sur les pieds de laquelle l’humanité vient se fracasser.

20425

Il faut faire ce qu’on peut. Qui n’est presque rien. Le nier, ce serait mentir, et ajouter de la laideur à la laideur du monde. Ce que je m’interdis. Quelques instants, je m’assois sur une chaise devant la limonaia du jardin de Boboli où je contemple une certaine absence. Un peu plus loin, sous un arbre, je regarderai discrètement un homme assis comme moi, en train de lire un livre, indifférent à la pluie. Pas un Italien, un Anglais, dirais-je, sans que j’aie la moindre preuve de ce que j’avance, autre que mes observations. Apparition quasi mystique dans un univers de bruit et d’insignifiance. Une heure ou deux, heureusement, à la terrasse d’un restaurant qui propose pas moins de quatre menus touristiques (je m’étais promis de ne jamais entrer dans un établissement de ce genre, mais c’est le genre de promesses qui ne sont bonnes que pour n’être pas tenues, et nous avons bien déjeuné, de choses simples), Piazza Santa Felicita, le vacarme pascal s’estompe, non qu’il se soit tu, mais je ne m’en préoccupe plus. Daphné joue avec un enfant un peu plus jeune et vient nous demander des mots pour communiquer avec lui. Pensant à P. qui a écrit à ce sujet, je lui envoie la photographie que j’ai prise de la Deposizione de Pontormo quatre jours auparavant. En ce matin du jeudi saint, un homme étant occupé à fleurir la chapelle, les grilles étaient ouvertes, la lumière allumée, contrairement aux banals jours ouvrés où il faut payer pour voir, et nous avions pu admirer non seulement l’art, mais la vie qui l’entoure, les gestes de disposer les choses pour que les choses soient plus belles encore. J’allais dire : « L’art n’est pas fait pour, et caetera », mais il n’est plus que pour, il me faut donc dire : L’art ne devrait pas être fait pour être vu, mais pour être vécu, ne devrait pas être fait pour être admiré, mais pour célébrer la vie, en faire partie. Nous ne comprenons pas l’art si nous l’abordons de notre seul point de vue, comme un élément de la culture au sens que les politiques de gauche ont donné à ce mot et qui en font quelque chose qui décore, qui vient se surajouter à la vie, la rendre jolie, délasser les masses laborieuses de leur fatigue, et enrichir les riches, ce qui est absurde et aboutit aux formes dégradées (vendeuses) que nous connaissons aujourd’hui : l’art démocratique finit par obéir à la loi du nombre qui régit le fonctionnement de la démocratie (« C’est la majorité qui a raison »), loi qui, appliquée à l’art, le vulgarise, le rend odieux (« L’art, c’est ce qui se vend le plus »). On comprend le malheur qui est le nôtre quand on compare ce que les puissants de la Renaissance ont légué à l’humanité (Boboli) et ce que les puissants de notre temps lui lègueront (Starlink). L’étoile de nos illusions brille au firmament, vrai dieu de notre temps. Peut-être que je raconte n’importe quoi. Est-ce que je raconte n’importe quoi ? Je ne crois pas que je raconte n’importe quoi. Il pleuvait encore sur Boboli, mais aujourd’hui, c’était une bruine, pas le déluge du matin du jeudi saint, et nous avons pu déambuler dans ses allées, rehaussées de cette humidité printanière, gravir ses côtes qui semblent interminables comme si elles allaient nous conduire au sommet de la terre, là où on peut toucher le ciel. C’est si bas, c’est vrai, mais le ciel est déjà là. On le sent dans l’air, qu’embaument les fleurs d’oranger détrempées. C’est pour Élonore de Tolède, épouse de Cosme Ier, que les jardins de Boboli furent tout d’abord conçus. Alors, nageant dans le bleu océan du portrait d’elle que Bronzino a peint, je me perds sur la moue que dessinent ses lèvres rêveuses, son regard fatigué, presque endormi, et les bagues aux doigts de ce geste si caractéristique de la manière du peintre. Nulle force dans ses yeux las : je l’imagine allant avec sa cour, lentement, dans les allées du jardin, sans jamais parvenir vraiment à se désennuyer.