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Qui écrit ne peut pas faire l’économie de considérations relatives à l’époque à laquelle il écrit, époque où les personnes qui comptent s’appellent Taylor Swift, Kylian Mbappé, Rihanna, Elon Musk. C’est-à-dire : faire comme s’il n’écrivait pas à cette époque, comme s’il écrivait à n’importe quelle époque, comme si cette époque était, ceteris paribus, semblable à celle de Descartes ou de Platon. Considérations préalables, peut-être, du moins aussi, en ce sens qu’il ne s’agit pas tant alors d’écrire sur l’époque (de la commenter, d’en faire la satire, l’éloge, d’appeler à sa destruction ou que sais-je encore ?), mais de la prendre en considération, de prendre en considération le fait que c’est à cette époque qu’il m’est donné de vivre et que, par conséquent, je ne puis y échapper, ne puis faire autrement qu’écrire à cette époque. Qui écrit, voilà où je crois que je veux en venir, qui écrit écrit toujours pour un public, qu’il soit constitué ou que son écriture le constitue, s’attend à trouver un public pour ce qu’il écrit (pas forcément des admirateurs, mais des gens qui lisent et sont susceptibles de comprendre). Cela n’a rien de bien original, mais il y a quelque chose de spécifique à notre époque, que voici : ce public pour lequel qui écrit écrit n’existe peut-être tout simplement pas. L’époque étant structurée par des figures telles que celles que j’ai citées en commençant (j’aurais pu en citer d’autres, mais chacun complètera avec son idée à lui), elle ressemble à une sorte de ruche asymétrique dont les alvéoles sont plus ou moins grandes et plus ou moins profondes en fonction de la masse monétaire que produit telle ou telle figure et il se peut très bien que pour ce que tu as à dire, toi, il n’y ait pas d’alvéole, ou qu’il y en ait une, mais qu’elle soit minuscule ou tout simplement vide. Il se peut que, pour ce que tu écris, il n’y ait personne, c’est-à-dire : littéralement personne, pas presque personne, numériquement personne, que tes comptes égalent zéro (= 0). Et cela ne peut pas être sans incidence sur, j’allais dire « la manière d’écrire », pensant me corriger par la suite, mais oui, c’est la formulation qui convient, la manière d’écrire, qui touche certes au quoi — « De quoi vais-je bien pouvoir parler aujourd’hui ? —, mais aussi au comment,  — comment est-ce que je vais dire ce que j’ai à dire ? à la fois dans le ton, la forme, le style, tout ce que tu voudras, mais aussi du point de vue du medium, où vais-je le dire ? à qui vais-je le dire ? vais-je le dire en public ? faut-il seulement que je le dise à quelqu’un ? s’il est possible qu’il n’y ait personne pour ce que j’écris, c’est peut-être parce que ce que j’écris ne doit être dit à personne, non pas parce que ce serait indicible, ni même Unaussprechlich, mais parce qu’il n’y a personne pour l’entendre, il ne peut y avoir personne pour l’entendre, et si cela entend aller au bout de soi-même, c’est-à-dire : s’écrire pour de bon, cela doit demeurer non-dit, cela doit demeurer secret. Dès que ce serait rendu public, cela s’évanouirait comme une sorte de mirage parce qu’il n’y a personne pour l’entendre, cela prendrait place dans l’époque à côté de ce qui compte comme si cela pouvait obéir aux mêmes lois, aux mêmes règles, à la même logique pour ainsi dire, que ce qui compte, alors que, précisément, c’est étranger aux lois, aux règles et à la logique de l’époque, et ce serait éteint par l’époque. Tout ne doit pas être tenu secret dans ce que tu écris, ce n’est pas ce que je veux dire. Après tout, je vis dans le monde dans lequel j’ai conscience de vivre et je ne me suis pas suicidé pour autant. On peut publier (même si c’est pour presque personne, et cette fois, c’est à prendre mot à mot), mais on ne peut pas tout rendre public, on ne peut pas tout publier, et le plus important doit être tenu secret. Il viendra après. Peut-être, cet après ne viendra-t-il jamais pour lui, sans cesse repoussé à une date ultérieure, et alors il ne viendra jamais, mais il n’est pas dans sa nature pour ainsi dire qu’il ne vienne jamais, mais simplement qu’il vienne après, qu’il vienne plus tard, si jamais un jour c’est le moment qu’il vienne. Et si ce moment ne vient jamais, tant pis, tu seras allé jusqu’au bout, dans le secret, là où tu n’aurais jamais pu parvenir si tu étais sorti du secret.

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Stanley Cavell, The Claim of Reason, page 74 : « For example, if you are walking through Times Square with a child and she looks up to you, puzzled, and asks “Where is Manhattan?”, you may feel you ought to be able to point to something, and yet at the same time feel there is nothing to point to; and so fling out your arms and look around vaguely and say “All of this is Manhattan”, and sense that your answer hasn’t been a very satisfactory one. Is, then, Manhattan hard to point to? But if you were approaching La Guardia Airport on a night flight from Boston, then just as the plane banked for its approach, you could poke your finger against the window and, your interest focussed on the dense scattering of lights, say “There’s Manhattan”; so could you point to Manhattan on a map. Are such instances not really instances of pointing to Manhattan? Are they hard to accomplish? Perhaps we could say: It feels hard to do (it is, then and there, impossible to do) when the concept of the thing pointed to is in doubt, or unpossessed, or repressed. » Encore une fois, commençant un nouveau carnet, ce sentiment que c’est ce qu’il y a de plus vrai, la façon d’écrire la plus vraie. Mais plus vraie que quoi ? Plus vraie en soi, cela ne veut pas dire grand-chose, si ? Ce que je voudrais dire, c’est avec un adjectif comme « authentique » que je voudrais y atteindre, un adjectif dont je sais bien qu’il est suspect. Comme tout est suspect, sans exception. Donc, que dire ? Comment dire ? Dire quoi ? Dire pour quoi ? Si tout est suspect — et même le silence est suspect —, on voit bien dans quelle impasse on se trouve, une voie sans issue qui n’est pas même une voie parce que nous n’y sommes même pas entrés par quelque part, nous nous sommes simplement trouvés (retrouvés ?) là un jour et que, malgré cette absence d’issue (alors que nous pouvions penser que c’était l’excès d’issues, le désert en quelque sorte, qui nous conduirait à cela), nous sommes perdus. C’est à quelque chose de cet ordre, je crois, que je suis parvenu, aujourd’hui, dans mon carnet : il est impossible de dire quoi que ce soit et, pourtant, il est nécessaire de dire quelque chose. Et, peut-être, comprend-on que c’est moins une question de quoi que de comment : on cherche quelque chose qui, hors de notre langage, correspond à ce qui se trouve dans notre langage et le rend vrai, alors qu’il n’y a rien de tel, non parce qu’il n’y a rien hors de notre langage, mais parce que ce n’est pas ainsi que le langage fonctionne, il ne crible pas le réel des flèches de la référence. Et c’est difficile à l’extrême parce que notre langage est lourd de cette tentation, qui semble peser sur lui en toutes ses parties, et que nous voulons tout de même parler, mais comment parler un langage qui semble à ce point dysfonctionner et comment parler tout simplement en l’absence de tout langage de rechange ? Est-ce une écriture spécifique qu’écrire dans un carnet ? Eh bien, oui, et je ne sais pas très bien à quoi cela tient : au support même, à ce que l’on investit dans le support, aux traditions et aux mythes qui auréolent ce support, et en vérité, je sais très bien à quoi cela tient : cela tient à tout cela à la fois. Alors, c’est une illusion. Un sentiment peut-il être une illusion ? Un sentiment est un sentiment ; une illusion est une illusion. Et nous voilà bien avancés. Ce que je veux dire (peut-être) : dans les pages du carnet, s’ouvre une dimension quasi onirique, laquelle échappe à toutes les contraintes qui pèsent sur l’écriture publique (la publication, la diffusion, la réception, l’acceptation, etc.) et qui, cependant, n’est pas absolument privée, secrète, comme quelque chose qu’on tairait, qu’on ne se dirait qu’à soi-même, pour que surtout personne ne l’entende, dans le dialogue intérieur de l’âme avec elle-même. C’est écrit, mais ce n’est ni ouvert ni fermé, c’est autre chose, un autre état, une autre dimension de l’écriture et de la vie même. C’est comme si c’était codé sans être codé ; je ne sais pas si tu comprends. On pourrait corser la chose en écrivant les phrases dans un langage codé — et, en effet, il y a des choses qu’on a envie d’écrire sans que personne ne les comprenne jamais, et c’est pour cela, même, que l’on ne les écrit pas, parce que tous les codes finissent par être décryptés —, mais cela ne changerait pas fondamentalement la donne. C’est comme ceci et c’est comme cela, et c’est ce que j’appelle « être dans une autre dimension », je crois. Codé sans code, ni ouvert ni fermé, ni privé ni public, etc. : un tiers état des choses. 

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Je ne connaîtrai jamais la jouissance que le pouvoir procure à qui peut l’exercer, a l’autorité de le faire, l’autorité d’interdire, de punir. Dans la presse du jour, un article se fait l’écho de cette étrange mise à l’index à laquelle procède le dernier pape en date de la pensée française qui, par le simple fait de dénoncer un ouvrage, obtient l’exécution de la peine, sans autre forme de procès qu’une conférence de presse consentie aux frais du public. Acte de langage, certes, oui, mais surtout acte de violence. Pourtant, ce ne sont pas les mauvais livres qui manquent (les mauvais livres et les mauvais films et les mauvais spectacles et les mauvaises émissions et les mauvais touts), mais est-ce que cela me viendrait à l’idée de demander leur interdiction ? La question n’appelle même pas de réponse. L’article évoque une « censure », c’est l’un des auteurs de l’ouvrage déprogrammé qui emploie ce mot, et je ne crois pas que ce soit celui qui convienne, non que ce qui est à l’œuvre soit beaucoup plus intelligent, beaucoup plus profond, mais c’est autre chose, quelque chose de plus pernicieux encore, en vérité, parce que la censure, exercée par l’État qui détiendrait en une sorte de monopole le pouvoir d’interdire la publication des œuvres de l’esprit, est localisée, située, on sait d’où elle vient (de l’État, donc) tandis que, dans la situation qui est la nôtre, la multiplication des procureurs (autoproclamés quoique s’en défendant) et la structure complexe des réseaux qui mettent en acte le langage, diffusent le mal dans l’ensemble de la société : il ne vient pas d’en haut en une trajectoire unique (« jupitérienne », comme on plaisantait encore à le dire, naguère), il est partout. Un intellectuel influent prend la parole devant un parterre de journalistes qui, obéissant à l’injonction qui leur est faite, alertent l’opinion dont la pression finit par contraindre les accusés à renoncer ou à être sacrifiés par qui a le pouvoir de le faire (en l’occurence, l’éditeur). C’est tout l’espace public, de fait, qui est contaminé, personne n’étant à soi seul et directement responsable de la déprogrammation, c’est plutôt un climat général, dont (si on aimait ce genre de comparaisons, ce qui n’est guère mon cas) on pourrait dire qu’il ressemble à s’y méprendre à quelque forme prototypique de fascisme (le même intellectuel, dans le dessein envisageable d’exciter les passions révoltées de la foule, n’avait-il pas caractérisé le pouvoir politique actuel de « séditieux », ce qui signifie très littéralement : qui pousse de manière concertée et préparée au soulèvement contre l’autorité établie, inversant ainsi en un tour de passe-passe qui n’a rien d’innocent — pourtant, sur la photographie qui accompagne l’entretien, on le voyait sourire de toutes ses dents sous le front largement dégarni de ses cheveux absents — l’ordre de la légitimité, le pouvoir étant illégitime — sous des dehors de légalité, le pouvoir s’oppose en réalité à la légalité —, il est légitime de le renverser ?). Je ne connaîtrai jamais la jouissance que le pouvoir procure à qui peut l’exercer, et la vérité toute simple est que cette jouissance ne me manque pas, je ne l’envie ni ne la convoite, je pense au contraire que, loin d’être une puissance, elle est une impuissance, elle fait d’actes de langage des actes de violence là où le langage — dans sa communauté, et au-delà, tout aussi bien, dans les innombrables possibilités de traduction qui s’offrent à nous —, la parole partagée permet d’échapper à la violence, de la surmonter et, ainsi, de s’en passer, enfin. Et par les temps qui courent, ce n’est pas une vague et lointaine nécessité. La voix du gourou au son de laquelle ses adeptes passent à l’acte n’est pas moins violente que l’acte auquel elle fait passer ; ils sont de même nature, seuls les distinguent leurs modes d’expression, leurs modes d’action.

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Ce qu’il me semble que je peux écrire ici, je n’ai pas envie de l’écrire, tout simplement, et ce que j’ai envie d’écrire, tout simplement, je ne veux pas l’écrire ici. Ainsi, de fait, aujourd’hui, à part cette fastidieuse métaconsidération, n’ai-je rien à te confier, cher journal.

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Peut-être que je n’ai pas le courage ou l’inconscience d’avoir quelque chose à dire. « Est-ce que c’est mieux que rien ? » est une question glissante pour tenter de s’auto-évaluer. Pourquoi ? Eh bien, parce que si toi, tu ne parles pas (et par « toi », en l’occurence, c’est de moi que je parle, mais c’est une façon de parler), n’écris pas, quelqu’un d’autre que toi n’aura pas les mêmes scrupules que toi. Et par « quelqu’un d’autre », j’entends : des milliards de personne, ce qui n’est pas exactement rien, et fait ainsi glisser la question. En effet, si c’était ou bien toi, ta parole, ou bien le silence absolu, le néant, et pas de tertium quid, la question auto-évaluatrice : « Est-ce que c’est mieux que rien ? » aurait quelque pertinence à être posée. Or, ce n’est pas le cas : si toi, tu te tais (et toujours toi = moi), les autres (= des milliards de personnes) ne le font pas. Souvent, j’ai le sentiment qu’il faut que je parle parce que, si je ne le fais pas, je laisse la parole à d’autres dont les intentions sont moins louables que les miennes (regarde les puissants de ce monde, regarde comme ils sont laids, qui cachent leur difformité, leur perte, leur manque derrière des artifices trop visibles et inefficaces en réalité — ils trompent, mais ils ne sauvent pas). Et c’est vrai. Mais je ne sais pas si c’est toujours suffisant. J’ai commencé par écrire : « J’imagine qu’il doit y avoir quelque chose de jouissif à se passer de la parole, de l’écriture, à passer par d’autre connexion que les mots dans les phrases dans les paragraphes dans les pages dans et caetera, passer d’images en images sans les commenter » et puis, pensant à cette une de magazine où je ne sais plus qui prophétisait la fin de l’écriture, je me suis ravisé, me faisant remarquer que c’était exactement ce que notre époque faisait, passer d’image en image sans les commenter (commenter au sens d’une herméneutique qui les interprète, permette de les comprendre et de ne pas en être la chose), de plus en plus d’images par seconde pendant de plus en plus de secondes (cela ne s’arrête en vérité jamais) dans le flux desquelles on ne voit rien, ne comprend rien, ne sent rien. Comment le pourrait-on ? Ces images sont précisément faites pour cela : que nous ne voyions rien, que nous ne comprenions rien, que nous ne sentions rien, et qu’in fine nous ne voyions plus ce que nous voyons, ne comprenions plus ce que nous comprenons, ne sentions plus ce que nous sentons, que nous ne soyons plus des être sentants, mais des êtres sentis (dont le senti est senti d’un autre, le sentiment, le sentiment d’un autre, et caetera). Et moi, je veux sentir ce que je sens. Et moi, je veux vivre ce que je vis.

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À quel point me suis-je assommé moi-même (tant j’étais arrogant, pontifiant, redondant) ? Au point que j’ai effacé tout ce que j’avais écrit. Et voici le résultat :
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Si personne ne voit le problème, ce n’est pas qu’il n’y a pas de problème, mais peut-être que tout le monde a un problème. Mais quel problème ? Je ne sais pas. Je ne sais plus comment cette phrase m’est venue. Je crois que je pensais à quelque chose, quelque chose de précis, que je suis tombé sur une formule de ce genre, et que je me suis dit, en la généralisant, si cela se trouve, il est possible d’aboutir à quelque chose d’intéressant. Est-ce que cela se trouve ? La question demeurera pour l’instant sans réponse. J’ai mal couru ce matin. J’ai mal couru ce matin parce que j’ai mal dormi cette nuit. J’ai mal dormi cette nuit parce que, avant de m’endormir, j’ai regardé la version filmique de la Guerre des mondes, mise en scène par Steven Spielberg, et que c’était d’une nullité effrayante, le plus effrayant étant que ce n’était pas Tom Cruise qui était nul, au contraire, il est plutôt bon, mais le film en tant que tel, avec cette ellipse finale qui signifie clairement que le film n’est pas pensé en tant que film, mais en tant que produit, qui coupe ce qu’il y a de plus intéressant pour laisser voir seulement ce qu’il y a de moins intéressant, préférant à la résolution de l’intrigue et donc à son mystère, la description du nombril de l’Amérique (la famille à laquelle le héros, sorte d’anti-Ulysse, est étranger), Amérique dont on sait désormais, à supposer qu’on en ait jamais douté, ce qu’elle pense réellement du monde. Si l’Amérique est à ce point obsédée par son nombril, c’est qu’elle s’imagine elle-même le nombril du monde. Triste. Nul. Ergo. Mais, après tout, à qui puis-je m’en prendre sinon à moi-même ? Eh bien, non, ce n’est pas tout à fait exact : l’industrie culturelle a tellement fait pour muer en auteur le vulgaire faiseur qu’a toujours été Spielberg qu’on est tenté d’aller voir, histoire qu’on soit surpris. Eh bien, non, on n’est pas surpris. Ou plutôt, oui, on est surpris, surpris que ce soit cela, l’art. C’est-à-dire, en somme, pas grand-chose, mais beaucoup d’argent, dont les tonnes ont remplacé le talent, le génie, les idées, le goût, l’esthétique, tout, c’est bien connu : tu n’es pas intelligent, tes parents sont riches, un point, c’est tout, alors sois con, tu passeras peut-être pour quelqu’un de bien. Vraiment ? Non, mais au moins on ne te remarquera pas. Respire-t-on mieux de la sorte, noyé ? Sans air ? Qui sait ? Luftgebäude, le mot qui faisait tiquer Stanley Cavell, hier, et que la dernière traduction française en date ne voit même pas, qui traduit par le balnéaire « châteaux de sable » (et pourquoi pas « en Espagne » ?) semble tiré du Faust de Friedrich Maximilian Klinger (poète et dramaturge allemand, qui fut l’ami de jeunesse de Goethe, et dont le titre de la pièce, Sturm und Drang, connaîtra la postérité que l’on sait), roman où l’on trouve la phrase que voici : « Er versank in tiefe Betrachtungen; das Luftgebäude seines Stolzes fiel zusammen, und die schlummernden Empfindungen seiner Jugend schossen hervor, um seine Qual zu vermehren. » (Faust, V, 3). Ce que, en 1935, aux éditions Eugène Figuière (sises alors 166, boulevard du Montparnasse), Henri Roger traduisait par : « Il tombe dans de profondes réflexions ; l’édifice chimérique de son orgueil s’écroule en même temps, et les sentiments assoupis de sa jeunesse se réveillent pour augmenter ses tourments. » Dans une note consignée dans un carnet (Ms-157a), qui ne laisse peu de doute quant à l’origine de ce mot déroutant dans les Recherches philosophiques (cf. Vermischte Bermerkungen, 1937, 485), Wittgenstein, semblant citer de mémoire (il manque en effet la Luft du Luftgebäude), écrit : « Das Gebäude Deines Stolzes ist abzutragen. Und das gibt furchtbare Arbeit. », c’est-à-dire : « L’édifice de ton orgueil est à démolir. Et cela donne un travail épouvantable. » [Voir Granier, dans Remarques mêlées (83) : « Il faut démolir l’édifice de ton orgueil. Travail effrayant. »] Betrachtung, Luftgebäude, Stolz, tout y est, et le premier manuscrit des Philosophische Untersuchungen (Ms-142) date précisément de novembre 1936 – juin 1937, où l’on trouve, mot à mot et encadrée, la remarque qui deviendra la numéro 118 dans le texte publié à titre posthume. Comment ne pas supposer, dès lors, que Wittgenstein lisait le Faust de Klinger à cette période-là et que les mots du poète ont sauté dans le texte du philosophe ? Luftgebäude ne paraît pas moins déconcertant, mais moins zen, assurément, plus classique, voire romantique. C’est que la langue philosophique (et cela est particulièrement vrai, me semble-t-il, chez Wittgenstein) ne peut pas être un jargon : la philosophie n’est pas un formulaire technique (une sorte de science humaine), elle s’abreuve à toutes les sources qu’elle transfigure, — tout est toujours comme avant (comme cela a toujours été) et, pourtant, rien n’est plus pareil. C’est en cela seulement que la philosophie peut n’être pas datée, mais intempestive. Autrement, elle n’est qu’un commentaire vulgaire, et dispensable, surtout, de l’époque. Ce à quoi, naturellement, toutes les époques s’adonnent avec enthousiasme, qui jouissent de se regarder le nombril, de tout voir à partir de l’idée qu’elles se font d’elles-mêmes (d’où elles entreprennent de déduire la réalité), pour in fine ne rien voir du tout et bâtir ces fameux édifices d’air dont la destruction est une tâche, semble-t-il, interminable.

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C’est peut-être avec la plus grande des légèretés que, tout bien considéré, se joue le destin du monde. Monde dont on se demande bien pourquoi il a seulement un destin. Si demain l’espèce qui est la nôtre devait disparaître de la surface de la terre, comme d’innombrables espèces ont disparu avant elle, et pas que des dinosaures, des hominidés, aussi, qui marchaient à deux pattes, comme nous, cela ne serait pas tout à fait indifférent, quand même d’aucuns le souhaiteraient, mais la terre ne s’arrêterait pas pour autant de tourner. Ni l’univers, dont on ne sait à peu près rien, d’exister. Ce qui est heureux : ne serait-il pas dommage, en effet, que tout dépendît de nous, qui sommes, comment dire ? un peu vains. À supposer qu’il ait un sens, ce n’est pas entre les êtres que le relativisme est vrai, c’est au regard de cette sorte de destin qu’on semble s’acharner à massacrer, à ruiner à force de violence, de laideur, de guerres, de malheurs : quand on regarde au loin (devant et derrière, si j’ose dire), on ne tarde pas à apercevoir que tout ce que nous faisons est insignifiant, — les théories les plus prometteuses s’avèrent au mieux imprécises, si ce n’est inexactes, voire tout simplement fausses, les œuvres disparaissent de la mémoire des humains, sinon purement et simplement, les espèces s’éteignent, et toutes les grandeurs, vues de loin, paraissent quelque peu ridicules, excessives, exagérées, pour ne pas dire enflées, comme la grenouille de la fable. Peut-être que l’intérêt de quelques-uns explique tout de ce destin. Après tout, les épopées les plus célèbres n’ont-elles des motifs scabreux ? Un mari cocu, jouet de déesses qui s’amusent entre elles, étouffant de honte, décide d’aller saccager une ville lointaine et n’y parvient qu’avec peine (celle-là même avec laquelle, peut-être, il ne faisait pas jouir sa femme qui lui en préféra un autre, plus beau que lui) ; tout peut, ou à peu de choses près, se réduire à cela, ou l’histoire d’un insatiable appétit de destruction qui dissimule mal les causes médiocres qui sont à son origine. « Wittgenstein, écrit Stanley Cavell dans l’avant-propos de son Claim of Reason, confesses, or rather cloaks himself as subject to the accusation, that his work “seems only to destroy everything interesting, that is, all that is great and important” (Investigations, §118). His consolation is to reply that “What we are destroying is nothing but structures of air…”. (I translate litteraly in order to let out the Zen sound.) But after such consolation, what consolation? » L’image d’un Wittgenstein en costume de John Cage est plaisante et, en effet, la traduction d’Elizabeth Anscombe, qui rendait le fantastique Luftgebäude par house of cards, n’est pas satisfaisante, Cavell a raison de la corriger pour faire entendre toute la légèreté de l’allemand. L’image, en tout cas, est stupéfiante : « D’où cette réflexion (Betrachtung), écrit Wittgenstein, tire-t-elle son importance, puisqu’elle semble ne détruire que ce qu’il y a d’intéressant, c’est-à-dire de grand et d’important ? (Pour ainsi dire, tous les édifices, dont elle ne laisse que des gravats et des décombres.) Mais ce ne sont que des édifices d’air que nous détruisons, et nous libérons le sol du langage sur lequel ils se tenaient. » [Anscombe se trompe, qui traduit « on which they stand » alors que Wittgenstein écrit « auf dem sie standen », pas « auf dem sie stehen », et aurait dû traduire par « on which they stood » : « Woher nimmt die Betrachtung ihre Wichtigkeit, da sie doch nur alles Interessante, d.h. alles Große und Wichtige, zu zerstören scheint? (Gleichsam alle Bauwerke; indem sie nur Steinbrocken und Schutt übrig läßt.) Aber es sind nur Luftgebäude, die wir zerstören, und wir legen den Grund der Sprache frei, auf dem sie standen. »] Il faut être philosophe pour comprendre que c’est toujours de l’air que l’on détruit, c’est-à-dire : l’illusion, et avoir le courage d’entreprendre pareille destruction. C’est l’illusion qui nous empêche d’être libre, de parler librement. Les hommes puissants s’imaginent toujours que ce sont les vrais murs qu’il faut abattre, et les gens qui pourraient s’y tenir paisiblement à l’abri, ignorant qu’en cette démesure même, ils avouent leur impuissance. Quand il retrouve sa femme à la fin de la guerre, Ménélas voudrait tuer Hélène pour se venger de l’humiliation qu’elle lui a infligée, mais il n’en a pas la force, elle est trop belle. Ceux que ce désir de puissance n’a pas rendu impuissants savent bien que les vrais murs ne sont pas de pierre, mais d’air : c’est l’illusion qui nous trompe, et nous perd. Ce que nous tenions pour grand et important, une fois revenus de l’illusion, nous l’apprenons enfin : c’était de l’air. Et pour qui respire, n’est-ce pas la plus belle des consolations ?

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Rêve lointain d’une polyglossie européenne. Évanescent, qui pis est, ce rêve. Polyglossie de l’Europe et polyglottisme des Européens. Un peu comme le provençal des troubadours, qui ne chantaient qu’en une seule langue par-delà des entités politiques diverses, des expressions différentes, mais à l’envers, — des tas de langues pour le continent unique où elles nées, où elles versent. De neuves langues, des langues antiques, sans guère de différences, outre la mémoire, entre les mortes et les vivantes, quiconque parle, ou chante, en effet, se sachant vivant et mort, à la fois. Où est l’Europe ? Du regard, des doigts, de la langue, je la cherche, lèche, sans la trouver. C’est elle, évanescente, qui emporte mon rêve dans son lent partir. La politique, c’est la guerre. De toute façon. Que tout le monde veuille en faire, et que tout en soit devenu, de la conquête de l’espace aux poils de ta chatte, qu’est-ce, sinon le signe que tout le monde désire en secret la mise à mort de l’autre, de toutes les autres, sans exception ? Ce n’est pas vrai que l’on croie encore à la démocratie (et le mot, même) puisque l’on veut toujours réduire au silence qui ne parle pas comme soi. Pas de survivants : langages, langues, idiomes, dialectes, parler patois viendrait exaucer, au contraire, nos désirs multiples, notre désir de multiplicité. Je suis l’idiot sous le dôme de l’écriture. Et les sabres des sons en lesquels il s’effondre sont le tissu de mon dépit. Nul autre temple que mes phrases, lesquelles se heurtent sans cesse aux limites de la grammaire, aux frontières de l’ontologie. Brasses dans la mer ; bientôt, c’est l’océan. Iroquoises à l’abordage de l’iridescente iroise. Falaises plongées et phallus plongeurs. Il y a des lumières qui clignotent, des êtres qui parlent dedans l’écran, et moi, je nage.

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Tout est tellement affligeant, me dis-je. Et cherche dans le dictionnaire : « Qui cause de l’affliction, un grand chagrin. » Cherche encore : « Épreuve douloureuse envoyée par Dieu. » Mais quel Dieu ? Je me demande. Une autrice de bande dessinée raconte comment, pendant une année, elle ne s’est pas épilée, cependant que, humilié il y a quelques jours à peine par un plus puissant que lui, après avoir claqué la porte du bureau où il se trouvait assis, l’homme d’État héroïque se dit prêt à se soumettre. Sont-ce des réponses à la question ? Ailleurs que dans le dictionnaire, je cherche ce village provençal le moins peuplé du monde qui pourrait accueillir mon refuge. Et, quand je pense à Daphné, dans une sorte d’objection par anticipation que je m’adresse à moi-même, je me dis qu’elle est supérieurement intelligente, et que le monde est grand. Toutes ces objections que je m’adresse à moi-même, je m’en rends compte, viennent spontanément, comme si j’avais intégré parfaitement le mode de raisonnement analytique en philosophie qui veut que, pour argumenter, il faut toujours parer à d’éventuelles, et je peux supprimer le « comme si », c’est ainsi que je pense, comme je respire, comme je vis. Mais n’est-ce pas pénible ? J’imagine s’adressant à moi une petite voix qui ferait semblant de me plaindre, pareille à la dame qui, hier, disait à la dame qui lui racontait ses déboires lors de ses vacances au ski (et le poids le plus lourd de la charge mentale qui allait avec), « Comme je vous admire… », ce qui signifiait, bien évidemment : « Tu ne voudrais pas la fermer, à la fin. Je n’en ai rien à foutre de ta vie, moi. » L’humanisme ordinaire, quoi. On aurait pu se croire dans une parodie involontaire d’une pièce de Molière (« Comme je vous admire » étant la réplique contemporaine et infime de « Qu’allait-il faire dans cette galère ? »), mais non, c’était la vie, tout simplement. Banale, tout simplement. Ce n’est pas pénible, en vérité, et je réponds à présent à l’objection que la voix, ironique, dans ma tête, m’a adressée, ou alors, c’est que j’y suis habitué. Au bout du fil avec lequel je tisse mes phrases, je pense à mon ami P. dans son village des Basses-Alpes, qu’il appelle volontiers, je crois, « mon ermitage chinois ». J’ai envie de le prendre dans mes bras et de lui dire : « Tu as tout compris, mon ami. C’est toi qui as raison, évidemment. Fuyons nous aussi, fuyons. » Et Daphné ? Le monde est grand, t’ai-je déjà répondu. Et sinon, mon obsession passionnée du moment : comment, dans un espace géographique occupant la moitié sud de la France et s’étendant au-delà en Catalogne et dans le nord de l’Italie, indépendamment de toute doctrine, sans effort nationaliste, par-delà des oppositions politiques réelles et concrètes, entre des individus de conditions sociales très diverses, une langue a pu trouver usage.