Devant le portail de l’école, en attendant les enfants qui tardent toujours un peu à sortir, on s’entretient de la charge mentale des vacances au ski. Sur le moment, je comprends : « de l’agence Husky », et me dis : « Drôle de nom pour un agence de com’, quand même, non ? un nom de chien », associant dans cette élocution mal comprise l’agence de mon imagination avec celle où Nelly a travaillé, une semaine durant en arrivant à Marseille, il y a quelques années de cela, MCM PR, à Malmousque, devant laquelle je suis passé à plusieurs reprises la semaine dernière, et qui semblait toujours fermée, définitivement, peut-être, ai-je pensé et dit à Nelly, qui avait le même sentiment que moi, oui. Mais non, pour la petite-bourgeoisie, ce n’est pas le travail qui est pénible, ce sont les vacances. Entendre cette conversation me cause une sensation désagréable (devant le portail de l’école, je tâche de ne parler à personne, de peur d’avoir à participer à quelque chose de ce genre, mais comment se cacher quand il n’y a pas de cachette ?), et j’ai envie de partir le plus loin possible d’ici, mais je ne parviens pas à y échapper, j’ai beau reculer de quelques pas (toute la distance que je puis parcourir sur ce petit bout de trottoir), les phrases ineptes continuent de faire siffler mes oreilles. Où se cacher quand il n’y a pas de cachette ? Même si je ne me vois pas, je sens de l’intérieur que je grimace derrière mes lunettes de soleil. Jusqu’à ce que, enfin, Daphné apparaisse. Et alors, sans avoir besoin de me voir, ni du dedans ni du dehors, je sais qu’un sourire illumine mon visage. Rayonne comme le soleil dans le ciel de la fin de l’hiver. Ce matin, quand je suis allé courir par ce temps en avance sur le printemps, thème décisif chez les poètes qui me préoccupent, le printemps, souligne Jacques Roubaud dans l’essai qu’il leur a consacré, la Fleur inverse, je me suis fait à moi-même un certain nombre de remarques concernant les troubadours. Et puis, j’ai noté une phrase que j’ai assortie d’un point d’interrogation entre parenthèses « (?) » parce que, en sachant si peu à leur sujet, je ne sais si je puis me permettre d’avoir des idées les concernant. Mais enfin, je ne les contrôle pas, mes pensées, et ne pas les consigner, au cas où elles ne seraient pas fausses, ne m’avancerait guère. Hier au soir, en écho, et en contrepoint aussi à la rigueur axiomatique avec laquelle Roubaud aborde son sujet, j’ai écouté deux versions de « Lanquan li jorn son lonc en may », de Jaufre Rudel, la canso de l’amour de loin, et me suis émerveillé des variations (occitanes, arabisantes) auxquelles peut donner lieu une chanson si ancienne (Jaufre a vécu au cours de la première moitié du XIIe siècle). Et ce n’est pas la modernité de la chanson qui me fascine — moderne, elle ne l’est pas, elle est chant d’avant la modernité — comme il me semble que toujours on cherche dans les œuvres du passé matière à nous conforter, nous réconforter, alors que nous devrions plutôt être inquiets —, mais son ancienneté, sa beauté étrange, et la langueur qui m’envahit à son écoute, douce et enchanteresse. La vida (l’histoire, souvent légendaire, qu’on raconte à propos des poètes provençaux de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle) veut que Jaufre, qui est de Blaye, tombe amoureux d’une comtesse de Tripoli qu’il n’a jamais vue mais dont il a seulement entendu vanter les mérites. Il écrit des chansons pour dire l’amour qu’il a pour elle avant de se décider à partir en croisade pour la rencontrer enfin. En chemin, ou en bateau, plutôt, il tombe malade et, à son arrivée à Tripoli, est hospitalisé. La belle, apprenant la nouvelle, vient le voir. Alors, sous son charme, il recouvre vue et ouïe et meurt exaucé dans ses bras. La fameuse comtesse, quant à elle, accablée par la douleur que lui cause cette perte, après l’avoir fait enterré avec les honneurs qu’elle lui doit, entre dans les ordres. Et — ceci n’est pas sans rapport avec la phrase que j’ai notée ce matin après être allé courir —, n’est-elle pas merveilleuse, cette façon de tout asservir à l’amour : ce n’est pas le fanatisme religieux ou politique qui pousse Jaufre à partir en croisade, mais son amour, qu’il veut vivre, à tout prix, au péril de sa vie, même ? Tu me diras, c’est ça ou les vacances au ski.










Vous devez être connecté pour poster un commentaire.