3325

Devant le portail de l’école, en attendant les enfants qui tardent toujours un peu à sortir, on s’entretient de la charge mentale des vacances au ski. Sur le moment, je comprends : « de l’agence Husky », et me dis : « Drôle de nom pour un agence de com’, quand même, non ? un nom de chien », associant dans cette élocution mal comprise l’agence de mon imagination avec celle où Nelly a travaillé, une semaine durant en arrivant à Marseille, il y a quelques années de cela, MCM PR, à Malmousque, devant laquelle je suis passé à plusieurs reprises la semaine dernière, et qui semblait toujours fermée, définitivement, peut-être, ai-je pensé et dit à Nelly, qui avait le même sentiment que moi, oui. Mais non, pour la petite-bourgeoisie, ce n’est pas le travail qui est pénible, ce sont les vacances. Entendre cette conversation me cause une sensation désagréable (devant le portail de l’école, je tâche de ne parler à personne, de peur d’avoir à participer à quelque chose de ce genre, mais comment se cacher quand il n’y a pas de cachette ?), et j’ai envie de partir le plus loin possible d’ici, mais je ne parviens pas à y échapper, j’ai beau reculer de quelques pas (toute la distance que je puis parcourir sur ce petit bout de trottoir), les phrases ineptes continuent de faire siffler mes oreilles. Où se cacher quand il n’y a pas de cachette ? Même si je ne me vois pas, je sens de l’intérieur que je grimace derrière mes lunettes de soleil. Jusqu’à ce que, enfin, Daphné apparaisse. Et alors, sans avoir besoin de me voir, ni du dedans ni du dehors, je sais qu’un sourire illumine mon visage. Rayonne comme le soleil dans le ciel de la fin de l’hiver. Ce matin, quand je suis allé courir par ce temps en avance sur le printemps, thème décisif chez les poètes qui me préoccupent, le printemps, souligne Jacques Roubaud dans l’essai qu’il leur a consacré, la Fleur inverse, je me suis fait à moi-même un certain nombre de remarques concernant les troubadours. Et puis, j’ai noté une phrase que j’ai assortie d’un point d’interrogation entre parenthèses « (?) » parce que, en sachant si peu à leur sujet, je ne sais si je puis me permettre d’avoir des idées les concernant. Mais enfin, je ne les contrôle pas, mes pensées, et ne pas les consigner, au cas où elles ne seraient pas fausses, ne m’avancerait guère. Hier au soir, en écho, et en contrepoint aussi à la rigueur axiomatique avec laquelle Roubaud aborde son sujet, j’ai écouté deux versions de « Lanquan li jorn son lonc en may », de Jaufre Rudel, la canso de l’amour de loin, et me suis émerveillé des variations (occitanes, arabisantes) auxquelles peut donner lieu une chanson si ancienne (Jaufre a vécu au cours de la première moitié du XIIe siècle). Et ce n’est pas la modernité de la chanson qui me fascine — moderne, elle ne l’est pas, elle est chant d’avant la modernité — comme il me semble que toujours on cherche dans les œuvres du passé matière à nous conforter, nous réconforter, alors que nous devrions plutôt être inquiets —, mais son ancienneté, sa beauté étrange, et la langueur qui m’envahit à son écoute, douce et enchanteresse. La vida (l’histoire, souvent légendaire, qu’on raconte à propos des poètes provençaux de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle) veut que Jaufre, qui est de Blaye, tombe amoureux d’une comtesse de Tripoli qu’il n’a jamais vue mais dont il a seulement entendu vanter les mérites. Il écrit des chansons pour dire l’amour qu’il a pour elle avant de se décider à partir en croisade pour la rencontrer enfin. En chemin, ou en bateau, plutôt, il tombe malade et, à son arrivée à Tripoli, est hospitalisé. La belle, apprenant la nouvelle, vient le voir. Alors, sous son charme, il recouvre vue et ouïe et meurt exaucé dans ses bras. La fameuse comtesse, quant à elle, accablée par la douleur que lui cause cette perte, après l’avoir fait enterré avec les honneurs qu’elle lui doit, entre dans les ordres. Et — ceci n’est pas sans rapport avec la phrase que j’ai notée ce matin après être allé courir —, n’est-elle pas merveilleuse, cette façon de tout asservir à l’amour : ce n’est pas le fanatisme religieux ou politique qui pousse Jaufre à partir en croisade, mais son amour, qu’il veut vivre, à tout prix, au péril de sa vie, même ? Tu me diras, c’est ça ou les vacances au ski.

2325

Soudain, je pense à mon arrière-grand-père. Et n’est-ce pas ce qu’il y a de plus étrange que de penser à des gens qu’on n’a pas connus, comme s’ils étaient vivants, comme si l’on pouvait se les représenter, leur parler, et comprendre les motifs de leurs actions, non seulement comme êtres de raison, mais comme êtres de chair et de sang ? J’ai sur mon disque dur une toute petite photographie de lui, Dominique Antoine Orsoni, où l’on voit simplement son visage (220 x 214 pixels, je crois que j’avais fait une capture d’écran à partir de l’arbre généalogique que feu mon oncle avait constitué sur internet, elle se trouve dans un dossier intitulé sobrement « Corse », dossier dans lequel on trouve aussi un arbre généalogique que j’ai tracé moi-même et qui va de mon arrière-arrière-grand-père, Pierre Orsoni, et de mon arrière-arrière-grand-mère, Marie Nonciade Murati, jusques à moi, deux copies numériques d’extraits d’état civil de Murato daté de 1893, ainsi que quelques lignes de notes qui composent un fichier intitulé un peu excessivement, « Île », mais que je ne relis pas pour l’occasion) et quand je la regarde comme je viens de le faire à l’instant (pour vérifier, en quelque sorte, si mes souvenirs étaient bien exacts), sur cette photographie, je ne nous trouve aucun air de famille, peut-être quelque chose entre le nez et les yeux, là, mais que je peinerais à montrer du doigt avec précision si je le devais pour dire où à quelqu’un d’autre que moi qui ne le verrait peut-être pas, c’est un air, pas un endroit, et encore, même en scrutant, c’est avec mon père que je crois déceler une certaine ressemblance, et non avec moi, qui suis plus un Blanc (rien à voir avec la couleur d’une peau, ni avec la prétendue Raison de même épithète que j’ai évoquée hier en passant dans ma liste de folie, c’est tout simplement le nom de jeune fille de ma mère, feue Colette Blanc). Mais ce n’est pas de cette étrangeté que je voulais parler. Pas à cette étrangeté non plus que j’ai pensée, même si elle est réelle et saisissante ; est-ce l’étrange pensée que voilà (penser à des individus qui ne sont plus et que l’on n’a pas connus), que l’on appelle l’histoire, l’histoire naturelle de l’espèce, l’histoire du monde ? Ou, peut-être plus justement, le sentiment de l’histoire ? D’appartenir à une histoire ? Mais sans ce sentiment, nulle histoire, n’est-ce pas ? J’ai pensé à mon arrière-grand-père et je me suis dit : S’il avait su, eût-il quitté son île natale et son état de berger ? Mais s’il avait su quoi ? Eh bien, tout cela : toute cette culture, tout ce savoir, toutes ces pensées, toute cette civilisation, toute cette histoire, toute cette science, toute cette technologie, toutes ces informations, toutes ces doctrines, et tout ce que j’écris, et tout ce qu’il se passe, dans le monde et ailleurs, ces innombrables événements, ces monceaux de langues qui s’abattent sans arrêt sur moi — j’allais dire « sur nous », mais non, sur moi, et tout le monde peut faire la même expérience que moi, à chacun de la faire à son tour, à sa manière —, de l’eau sur Mars il y a trois virgule huit milliards d’années, et de la haine sur terre tous les jours que dieu fait, et tout cela, pour quoi ? Tout ce progrès pour quoi ? Hier, il m’est venu l’idée que nous ne savions pas vivre nos vies parce que nous ne savions pas vivre nos morts : de plus en plus, j’ai le sentiment que la mort est conçue comme étant un accident de la vie que l’on pourrait éviter (si l’on faisait attention à ce que l’on mange, si l’on faisait suffisamment d’exercice physique, si l’on prenait les bons médicaments, si l’on dormait le bon nombre d’heures par nuit entre telle heure et telle heure de la nuit, mais pas avant et pas après non plus, et ainsi de suite) alors que c’est faux, on ne peut pas ne pas mourir, et qu’on cherche à vivre très très vieux, le plus vieux possible, sans savoir exactement pour quoi, dans quel but, si ce n’est  celui de prolonger la vie en tant que vie matérielle, de jouir le plus longtemps possible des plaisirs que nous offre une existence de loisirs et de consommation sans limites autres que concrètes (théoriquement, la jouissance que promet la société industrielle est infinie, elle n’est finie que parce que les êtres humains, malgré toute leur bonne volonté, ne peuvent consommer qu’un nombre d’heures limité chaque jour un nombre limité de jour). Évidemment, mon arrière-grand-père, quittant son île de la Méditerranée et son état de berger pour se faire ouvrier sur le port de Toulon, ne pensait pas à moi, ce n’était pas possible qu’il pensât à moi, et pourtant, d’une façon incompréhensible, j’étais compris dans le concept du futur de ce passé-là qui devait servir de motif à ses actions. Je ne puis rien contre le futur de ce passé : je suis ici. Et je ne suis même pas certain de me demander si les choses eussent pu être autrement (tous les futurs sont contingents puisque tous les présents le sont), il me semble en effet que c’est une vérité qu’elles eussent pu l’être, je me demande ce que le présent eût été si le futur du passé avait été différent, et — je ne puis le dire qu’ainsi —, d’une certaine manière, je désire ce futur qui ne fût jamais, qui ne sera jamais, un présent qui n’existe pas, mais qui eût pu exister. Est-ce que les rêves passés d’une vie meilleure font les enfers du présent ? Ce n’est pas ainsi que je voulais formuler la question que je me pose quant au sens de l’histoire (et cette histoire locale, microscopique, pourrait-on dire, microcosmique, n’est pas extérieure à l’histoire universelle, comme on disait jadis, la Weltgeschichte, elle en est la version individuelle), mais oui, c’est une façon de poser la question : est-ce le rêve d’une vie meilleure qui est la cause de la destruction du monde ? On objecte : oui, mais les conditions de vie sont bien meilleures aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a cent ans (en Europe, on vit plus longtemps et en meilleure santé, on est mieux éduqué, on jouit d’un meilleur niveau de vie, et caetera et caetera), et c’est sans doute vrai, mais a-t-on idée de comment vivre sa vie, de ce qui constitue une vie bonne ? A-t-on appris à comprendre la mort ? Chaque vie — est-ce ainsi que je puis le dire ? je vais voir —, chaque vie est finie en tant qu’elle est cette vie-ci et, sans être autre qu’elle-même, sans échapper à cette finitude, chaque vie est un moment d’une histoire qui s’inscrit dans un temps qui, à mesure qu’on le considère, apparaît de plus en plus long, jusqu’à devenir quasi immobile (quelques minutes d’attente nous paraissent une éternité, mais que sont-elles au regard des milliards d’années qui nous précèdent sur cette planète ?). Au regard de cette immobilité, les mouvements agités qui peuplent le monde dans lequel nous vivons semblent insignifiants, et mieux : non seulement ils me le semblent, mais ils le sont. Une vie qui ne cherche pas à épouser l’histoire quasi immobile dans laquelle elle s’inscrit, peut-elle seulement avoir un sens ? Sans conscience de cette inscription dans le temps le plus long, la notion de la mort peut-elle être comprise ? Et comment le rêve d’une vie meilleure (d’un lendemain qui chante) pourrait-il se mesurer au temps le plus long ? Mais qu’est-ce qui peut se mesurer à lui ? Rien ne se mesure à ce temps le plus long et, pourtant, tout est mesuré par lui. Faut-il donc ne plus rien faire ? Non, mieux (sans doute) : il faut agir dans ce temps le plus long. Qu’est-ce qui est susceptible de l’épouser ? C’est-à-dire non pas de le vaincre (comme tous les rêves de tous les mondes meilleurs espèrent y parvenir), mais de s’accorder avec lui. Quelle forme de vie peut s’accorder — être en harmonie (au sens musical) — avec le temps le plus long — ce temps le plus long dans lequel nous sommes à la fois contingents et nécessaires, insignifiants et sources de sens ? Ah, que ne suis-je poète berger.

1325

Féroce drôle osé le poisson c’est de l’énergie de connexion Giotto humiliation dystopies tendresse Raison blanche tapis rouge tout en noir et en glamour punk et sucré ; — dresser la liste des bribes de langage qui passent chaque jour devant mes yeux esbaubis, ou ne serait-ce que commencer de m’y atteler, comme je viens de le faire à l’instant, et pour aujourd’hui seulement, c’est pressentir la folie : il est clair que, globalement, rien n’a de sens, ce ne sont que des expériences microscopiques et isolées qui peuvent prétendre jouir de quelque signification et, pourtant, le langage ne signifie rien de manière partielle, un à un, on ne peut confronter des énoncés à la réalité parce qu’ils n’ont aucun sens indépendamment de la totalité du langage dont ils font partie, et qui pense, ou tâche de le faire, pour être plus précis et plus modeste aussi, qui tente de faire quelque chose des expériences qui sont les siennes ou qu’il s’imagine qu’elles le sont, pour les comprendre, pour y apprendre quelque chose, pour aimer un peu mieux la vie qui est la sienne ou qu’il s’imagine qu’elle l’est, se trouve dès lors sans cesse renvoyé de contraire en contraire, s’efforce malgré tout d’avancer sans savoir où aller dans la forêt dense des contradictions qu’est son existence, ni même s’il y a quelque part où aller. Et le plus probable, quand on tente par hybris de dégager un éventuel lien entre les lambeaux de la chair qu’on croit signifiante du langage (mais, comme dit le philosophe, there is no such thing as a language), c’est qu’il n’y a nulle part où aller ou plutôt que tout cela ne va nulle part. Membres épars d’un cadavre d’où toute vie est absente depuis si longtemps qu’on se perdrait en conjecture dans le dessein de dater l’événement, retentissant pourtant, tout est sourd depuis, c’est là tout l’être de notre langage. Si tout autour de toi l’on semble se satisfaire de l’insignifiance, c’est que chacun est content de parler tout seul, se contente de s’adresser à la poignée de ses semblables, même quand elle compte  des milliards, la poignée, ne te méprends pas, elle n’est pas grande comme l’univers, elle a simplement réduit l’étendue de ses possibles à presque rien, une tape dans la main, une insulte, un slogan, la marchandise de l’industrie, la voisine du néant. Les personnages de cette chaotique geste, comme les mots des langues qui pleuvent comme les antiques atomes en l’absence du clinamen, rectilignes catastrophes, plombs pour les prisons de demain, sont indifférents, ils passent, et ne signifiant rien, c’est tout comme s’ils n’avaient jamais été, comme s’ils n’allaient jamais rien devenir.

28225

Je tarde à écrire parce que je n’ai pas grand-chose à dire ou parce que je n’ai pas envie d’avoir quelque chose à dire, je crois. Il m’est arrivé de penser que ce journal était une sorte de malédiction, mais ce n’est pas ce que je pense aujourd’hui. Qu’est-ce que je pense aujourd’hui ? Je ne sais pas, peut-être rien. Est-ce que c’est bien de ne rien penser ? Je ne sais pas, peut-être. C’est vrai que je suis resté bloqué sur une remarque désobligeante (et injuste) que l’on a faite à propos de mon journal, il y a quelques semaines de cela, et je ne sais pas pourquoi je suis resté bloqué sur cette remarque : que tout le monde n’aime pas ce que j’écris, ce n’est pas exactement quelque chose qui est de nature à me surprendre, et que tout le monde ne comprenne pas non plus, non plus, mais cela m’a semblé profondément injuste, parce que cela venait du mauvais camp, pour ainsi dire, et donc de la plus mauvaise des façons. Je sais que je devrais passer outre, me concentrer sur autre chose, mais je n’y parviens pas tout à fait. Comme si j’avais à tout prix besoin de quelque chose à haïr. C’est absurde, je le sais. Mais le propre de l’absurdité, c’est bien de résister à tous les arguments rationnels, de se loger dans un sombre recoin de la raison, et d’en sortir de manière imprévue, pour piquer au vif, blesser, faire mal, à n’importe quel moment. Mais cela n’a rien à voir avec mon état de ce jour, alors pourquoi est-ce que j’en parle ? Peut-être pour passer (enfin) à autre chose, pour ne plus rester bloqué sur cette remarque que je juge imbécile. Oui, mais justement, c’est de la mauvaise imbécilité, qui ne vient pas du bon endroit, et c’est cela qui la rend si agaçante, la bêtise (comme ce rire qui vient de déchirer le soir à plusieurs reprises en provenance d’un appartement de l’immeuble), j’y suis habitué, mais celle-là a surgi de là où elle n’aurait pas dû surgir, et elle me fait me sentir seul, trop seul, tu comprends ce que je veux dire ? je veux dire : quand la bêtise provient de là où l’on s’attend à ce qu’elle provienne, c’est-à-dire d’à peu près partout, à tout moment, elle n’étonne pas — que les gens soient bêtes, c’est banal, il n’y a pas de quoi faire toute une histoire —, elle est dans l’ordre des choses, mais quand elle provient de là où l’on ne s’attend pas à ce qu’elle provienne, alors elle inquiète : Suis-je donc réellement seul au monde ? Eh, à peu près, mon vieux, oui, à peu près, mais ça va, j’entends : ça ne va pas si mal, je ne suis pas désespéré, même si j’aurais toutes les raisons de l’être, quelquefois, en marchant, ou en ne marchant pas, je pratique le toucher-touchant de ma phénoménologique Leib, et je me dis : Calme-toi, tu peux sourire, tu sais, tu n’as pas besoin de faire la gueule (comme sur la photographie que j’ai prise de moi, l’autre jour de mistral sur la plage des Catalans, mon dieu, cette gueule que je faisais), tu peux aussi te contenter d’être heureux, tu peux te contenter d’exister, ce n’est pas si grave que cela, comme disait Morton Feldman, tu as le droits de trouver les notes avec les doigts, tout va bien, tu sais, la planète ne va pas s’arrêter de tourner parce que tu vas bien. 

27225

L’ultime membre de neanderthalensis avait-il conscience d’être le dernier de son espèce ? Avait-il seulement le concept d’« appartenir à une espèce », et pas seulement d’être l’enfant de, la mère de, et caetera ? Est-ce une idée qui nous est spécifique, à nous, sapiens ? J’ai conscience d’appartenir à une espèce, et pas seulement d’être le fils de, le mari de, le père de, le membre d’une famille, d’une tribu, d’un peuple, et cela me terrifie. Et mon écriture est marquée par cette terreur, non simplement par la terreur que m’inspire la modernité, mais la terreur que m’inspire mon espèce en tant qu’espèce. Le fait d’être né après la révolution industrielle n’est que la cause la plus sensible de cette terreur — dans une interprétation téléologique de l’histoire, on pourrait dire que la modernité révèle l’essence de l’espèce, mais ce serait excessif, même si la modernité et la révolution industrielle font apparaître certaines des caractéristiques de l’espèce humaine avec une netteté considérable —, mais la réalité est bien plus profonde : j’habite un monde qui est tout entier façonné par mon espèce, et qui ne l’a pas simplement colonisé — les deux sorties de l’Afrique sont les tentatives répétées et finalement couronnées de succès de coloniser la planète —, mais a fait de la colonisation son mode d’être, sa manière d’habiter le monde, tout monde. S’il existe bien quelque chose comme une « anthropocène », celle-ci ne date pas du siècle dernier, comme on veut bien le dire, pas même de la révolution industrielle, non, elle est vieille comme la deuxième sortie d’Afrique, il y a entre 90 et 60000 ans de cela, environ. Il ne peut pas y avoir de conscience qui ne soit en même temps conscience de la nature de notre espèce. Parfois, comme hier, et c’est pour cela que j’aime tant la mer, quand je me tiens en face d’elle, que je sors mon petit carnet de ma poche, et qu’entouré seulement d’oiseaux, j’ai l’impression que je ne suis pas avec, que je suis sans l’espèce, que je suis sans espèce. Et j’ai beau savoir que cela est une illusion, ne m’est-elle pas nécessaire, et comme vitale ? Dans l’Odyssée, la mer est hostile, inféconde, c’est un obstacle au désir humain, le marin Ulysse ne fait jamais que la traverser, la mer, ce n’est pas chez lui, la mer, ce n’est pas un chez soi, c’est l’antipode du chez soi, c’est le lieu inhabitable par excellence, on ne fait jamais que la traverser, le plus vite possible, pour regagner la terre ferme où les humains peuvent vivre. C’est beau, la mer, ai-je envie de dire, c’est si beau, la mer : il n’y a pas de maison. Ce qui se tient au bout de l’écriture, pourrait-ce être cela : être sans maison, être sans espèce, être sans être ?

26225

Saoul de lumière, de sable, d’air, de soleil, d’algues volantes : comme entendu hier, le vent s’est levé qui a chassé la grisaille. Je marche le long de la mer, m’en retourne m’assoir au poste antique de ma contemplation. Le trouvant occupé, je patiente quelques instants et puis m’installe à cette place, comme si je ne l’avais jamais quitté. Avant,  plage des Catalans, cependant que Daphné jouait dans les vagues et le sable avec un amie rencontrée sur place (n’est-ce pas merveilleux de voir que toujours les enfants se lient d’amitié si simplement ? pourquoi l’amitié devient-elle si difficile avec l’âge ? n’est-ce pas absurde ?), j’écris un poème que je continuerai ensuite au Prado, et qui fait :

Tempêtes de sable miniatures
le vent s’est levé
entre les lèvres d’écume de la déesse songe le récit d’un rêve qui revient
et dont la récurrence n’est pas ennui mais émerveillement renouvelé
de mes doigts lucides je caresse le fond de l’espace
la tignasse d’Aphrodite et un couple qui s’embrasse
combien de siècles passés à attendre pareil moment parfait ?
on nous enjoint de produire quand il n’en faut rien faire
quand il ne faut rien faire que contempler la chose autrement absente
et écrire.

Là où le soleil brûle la mer se trouve le lieu de mon antique contemplation
nuées d’algues sèches comme une pluie à l’envers
j’ai longtemps marché pour venir ici et je pense : 
toute une vie ne pourrait-elle être consacrée à marcher pour se rendre quelque part où écrire
comme une sorte de temple mobile ?

(Catalans – Prado. 26.2.25)

Sur le chemin du retour, j’écoute des vieilles Nuits magnétiques que François Bon avait consacrées à Rabelais. Parfois, le vent m’arrête tout net. Parfois, je crains qu’il ne me projette dans la mer. De temps à autre, j’étends les bras de part et d’autre de mon torse, comme des ailes, et je me prends pour un oiseau. 

25225

Radio : la délectation avec laquelle je parle et m’écoute parler finit par me mettre mal à l’aise. Sauf erreur de ma part, on ne dispose pas d’enregistrements de la voix de Ludwig Wittgenstein, ne dispose pas de films de lui non plus, quelques photographies, plus ou moins heureuses, dont une, passablement floue, prises sur le lac Eidsvatnet à Skjolden en Norvège, où on le voit ramer sur un canot, et dont l’existence même est problématique parce qu’elle nous fait entrer sans politesse ni autre forme de procès dans l’intimité de qui n’a jamais fait commerce — c’est le moins que l’on puisse dire — de son intimité, et c’est tout. Les écrits intimes dont on dispose de lui n’était pas destinés à la publication et son œuvre publique semble s’opposer en totalité à la forme de familiarité qui se montre sur une image de ce genre. Pourtant, combien n’eussent-ils pas été plus utiles que les miens les enregistrements de la voix de Ludwig Wittgenstein ? Et combien mon journal semble vain comparé aux siens. Quand je parle, parfois, j’ai l’impression d’un débraillé qui n’est pas de mon fait, mais de celui de l’époque — vocabulaire, diction, intonation, etc. —, et contre lequel, à moins de m’enfoncer encore un peu plus profondément dans l’anonymat, et de façon volontaire, il n’y a rien que je puisse faire. Ce n’est pas que je me compare à Wittgenstein, tel n’est en tout cas pas le sens de mon propos, non, je me suis simplement dit : mon époque gardera la trace de ma voix — et la trace d’innombrables autres que moi —, mais son époque n’aura pas gardé celle de LW. Et ce n’est pas tant une remarque sur lui ou sur moi qu’une remarque sur nos époques respectives, d’où dérive, je crois, la question que voici : mon époque peut-elle encore donner quelque chose de grand, à cause de son absence de secret, de distance, d’éloignement, d’étrangeté ? Que tout soit immédiatement public, n’est-ce pas absolument effrayant ? Comme si la pensée, l’écriture, rien n’avait besoin de temps de maturité ; n’est-ce pas profondément absurde ? Comme si l’on pouvait comprendre les choses dans le moment même où elles ont lieu. Et la distance abolie de l’intimité — et le mystère de l’étrangeté qui l’accompagne —, ne restent que des gestes toujours plus vulgaires : le spectacle du pouvoir s’offre comme abolition de l’intimité. Et le pouvoir, c’est cela : l’abolition de l’intimité. Le pouvoir s’affirme dans l’abolition de l’intimité, sa haine, abolition et haine auxquelles la politique se réduit et s’acharne. Il y a d’autant moins de révélation que tout est révélé. Pas plus qu’à l’anonymat, je n’aspire au silence, mais alors quoi ? Je ne sais pas : faut-il vraiment partager la parole avec ça ? Après une semaine de temps couvert — grisaille et humidité —, le mistral se lève enfin, je l’entends, mais trop tard : nous partons bientôt. Adieu.

24225

L’angoisse que suscite l’existence, ces derniers jours, j’y réponds avec un vrai pragmatisme : à la déplorable connexion wifi qui aggrave le cas de l’appartement où nous résidons, je préfère la performance du partage de connexion qu’offre le réseau cinq g de mon téléphone portable. Suis-je apaisé ? Je n’en sais trop rien, mais c’est une solution simple et efficace à un problème précis et localisé, et l’existence dont je parlais à l’instant est trop avare en la matière pour oser s’en priver. C’est beau, la Méditerranée, dis-je en substance à Nelly, dommage que les trottoirs de Marseille soient couverts de merdes de chien. Rue Sauveur Tobelem, je suis obligé de changer de trottoir tant l’odeur d’urine m’incommode. Comment peut-on tolérer une telle puanteur ? Je l’ignore. C’est dommage, quand on regarde vers la mer, c’est si beau. Oui, mais ce n’est pas ainsi que les gens vivent. Cette expérience, je l’avais déjà faite avant de quitter bis Marseille pour Paris. La faire de nouveau me déprime quelque peu. J’y songe, hier au soir, au moment de me coucher, et ne sais que faire du sentiment d’abattement qui me gagne à cette idée. Laquelle idée a moins trait à la ville où je séjourne pour un temps seulement qu’à une question d’ordre plus général, et qui semble se répliquer sans cesse, toujours se poser encore sous de nouvelles conditions : où vivre ? Condition d’inconditionnel exilé — je ne suis de nulle part et ne puis être nulle part chez moi —, en est-ce la cause originelle ? Ou bien que je ne vois jamais que le mauvais côté des choses ? Mais faut-il que les choses aient un mauvais côté ? Pourquoi les choses ne peuvent-elles être parfaites ? Parce que nous ne sommes pas seuls au monde ? Peut-être, peut-être pas, qui sait ? Le monde n’est pas un endroit où être tout seul, mais ce n’est pas non plus un endroit où être avec n’importe qui. À la télévision, les images de ces hommes importants qui se tapent dans la main et se caressent les cuisses sous l’œil complice des caméras du monde entier me glacent les sangs : voilà bien avec qui ne pas partager le monde et, pourtant, ce sont eux qui se partagent le monde. Le faible parle la langue du fort, qui ne comprend pas la sienne, mais il n’en deviendra jamais le maître, rien que son éternel laquais. Est-ce ainsi que les gens vivent ? Il faut craindre que oui. Et faire attention où l’on met les pieds. Note : ce n’est pas d’un endroit où être que nous avons besoin — la patrie de notre peuple, la nation de notre élection, la terre de nos ancêtres, ou dieu sait quoi —, c’est d’un endroit où vivre.

23225

M’éveillant en pleine nuit (circa cinq heures du matin), je note une phrase que j’oublie. À présent que j’y pense, je me dis que c’est pour elle que je me suis réveillé, pour l’accueillir, l’écrire, et recoucher ensuite Daphné qui se plaindra d’avoir fait un cauchemar, et suppose que ces événements qui semblent distincts les uns des autres — mon réveil, la phrase qui me vient et que j’écris, le cauchemar de Daphné qui la réveille et la conduit jusqu’à notre chambre pour que l’un de nous deux la recouche dans la sienne — ne sont qu’une seule et même séquence qui chevauche le sommeil et la veille, la pensée et la réalité, le rêve et l’éveil, des morceaux de langue sautant d’un monde à l’autre sans solution de continuité. Dans la chambre où nous dormons durant notre séjour à Marseille, au mur en face du lit, il y a accroché un tableau qui figure un paysage, une colline couverte d’arbres plus ou moins verts, plus ou moins sombres, plus ou moins bleus, un ligne diagonale descendant du haut à gauche vers le tiers supérieur droit découpe la vue, opposant ainsi un quart supérieur droit gris bleuté sombre aux trois quarts du reste plus vert. Ce n’est pas laid, mais ce n’est pas une œuvre d’art. Et j’ai passé un long moment, il y a deux nuits de cela, je crois, avant de me coucher, à regarder ce tableau, qui est là, en face de moi, accroché au mur, cependant que j’écris, et vers lequel je lève la tête à intervalles réguliers, à regarder ce tableau et à me demander, étant donné qu’il n’est pas laid, étant donné qu’il n’est pas mauvais (le regardant, je me disais : Voilà tout de même le genre de choses que j’aimerais être capable de faire et que je ne suis pas capable de faire), mais que ce n’est pourtant pas une œuvre d’art, moins ce qui distingue un tableau qui serait une œuvre d’art d’un tableau qui n’est pas une œuvre d’art, que ce qui, en dehors de tout contexte de validation sociale des œuvres par les institutions d’expertise et d’évaluation, permet de dire de ce x que ce n’est pas une œuvre d’art contrairement à cet autre x qui en serait. Je peux dire : « Ce tableau me plaît », c’est-à-dire que je lui trouve des qualités esthétiques que d’autres artefacts du même ordre n’ont pas forcément, mais je ne peux pas dire : « Ce tableau est une œuvre d’art. » À rebours, pourrais-je dire d’un x que c’est une œuvre d’art tout en disant qu’il ne me plaît pas ? Il y aurait deux sens alors de « x est une œuvre d’art » : un qui dit que « x est une œuvre d’art » signifie que les institutions d’évaluation et de validation reconnaissent x comme une œuvre d’art et l’autre qui dit que « x est une œuvre d’art » signifie que je place x dans une sorte de panthéon des artefacts que je préfère. Mais alors, si je dis que cet x-là que j’ai sous les yeux cependant que j’écris n’est pas une œuvre d’art, est-ce au sens institutionnel ou personnel ? Est-ce que je ne considère que mon expérience ou est-ce que je le situe dans la perspective publique des x déjà validées comme œuvres d’art par les institutions qui ont la charge de procéder à des évaluations et des validations de ce genre ? Est-ce que je peux réellement séparer le sens institutionnel du sens personnel ? C’est-à-dire : le sens personnel n’est-il pas imprégné du sens institutionnel, les raisons pour lesquelles je suis enclin à considérer des x comme des œuvres d’art étant informées par les œuvres déjà évaluées et validées par les institutions chargées de le faire ? Qui charge ces institutions et les raisons pour lesquelles on les charge de procéder à ces évaluations et ces validations est une autre question (que je poserai un peu plus loin, peut-être). En outre, ce tableau, que je ne suis pas enclin à considérer comme œuvre d’art, me conduit toutefois à me poser toutes ces questions, ce qui n’est pas un petit mérite pour un tableau. Or, cela ne plaide-t-il pas en faveur de son classement dans les œuvres d’art ou est-ce seulement ma disposition d’esprit à moi ? C’est peut-être ma disposition d’esprit à moi, mais les autres tableaux et dessins présents dans l’appartement que nous occupons ne me conduisent pas à ce genre de réflexions. Ce qui me conduirait à penser qu’il s’agit d’autre chose que de ma pure et simple idiosyncrasie, ici. Mais quoi ? La nature des x, la nature des choses ? Non, je ne crois pas à cela si par « nature » on entend quelque chose comme l’essence des choses. Quoi alors ? L’autre soir, quand je me suis demandé ce qui faisait que cet x n’était pas une œuvre d’art, je me suis demandé ce qui faisait que cet x n’était pas une œuvre d’art alors que tel x de Cézanne était une œuvre d’art, par exemple « La Montagne Sainte-Victoire vue des Lauves (1904-1906) », auquel les couleurs du x que j’ai sous les yeux peuvent vaguement faire penser, et une réponse parmi d’autres, c’est l’absence de point de vue, ou un point de vue absent, quand je regarde ce petit tableau, c’est comme s’il était peint depuis nulle part, et l’on ne voit pas sa nécessité en le regardant, la nécessité de cette vue-là, la nécessité de cette vision-là. Évidemment, on pourrait objecter que la nécessité que je crois déceler dans le tableau de Cézanne, ce n’est pas moi qui la décèle, mais l’histoire de l’art, le mythologie qui entoure Cézanne, mon goût pour les paysages méditerranéens, le prestige et le prix des tableaux, etc. Et tout cela est vrai : dans la recherche des explications, il arrive toujours un moment où l’on bute, comme disait Wittgenstein, où l’on ne peut plus avancer, en tout cas, pas dans cette direction où l’on s’était engagé et où il nous faut repartir dans un autre sens, aller voir ailleurs. Est-ce simplement parce que je l’ai là, sous le nez, que ce tableau me conduit à me poser tant de questions ? Peut-être, oui, tout simplement. Tout à l’heure quand, devant la télévision, je me suis trouvé devant des spots publicitaires vantant les mérites de ce que les institutions culturelles de mon pays considèrent comme de l’art, je me suis senti très mal à l’aise parce que rien de ce que l’on me présentait comme des œuvres d’art ne me paraissait pouvoir être un candidat sérieux au statut d’œuvre d’art, mais ce n’était pas la question, la question, c’était l’idéologie politique qui conduit à ne retenir comme œuvres d’art que des produits culturels stéréotypés et dont les propriétés esthétiques sont secondes par rapport aux propriétés politiques : si l’idéologie exprimée par x ne correspond pas à celle promue par les institutions culturelles, x ne peut pas prétendre à être considéré comme une œuvre d’art quelles que soient par ailleurs ses propriétés esthétiques. C’est qui m’a mis mal à l’aise : tout ce qui était mis en valeur me semblait dire exactement la même chose, comme les livres dans les librairies, comme les chansons à la radio, comme tous les produits culturels mis en valeur par les institutions culturelles. Quand, de nouveau, je me suis trouvé devant mon petit tableau accroché au mur en face du lit, j’ai pensé aux questions que je m’étais posées il y a deux nuits de cela, et que cette petite chose insignifiante ou quasi puisse susciter de telles interrogations, par opposition à la machine culturelle qui n’est qu’une vaste et insipide tautologie, me semble un hasard des plus heureux.

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Faut-il se sentir coupable d’aimer la vie ? Mais qui, aimant la mort, se sent coupable d’aimer la mort ? Diverses formes de ces amours ne changent rien à l’histoire : être avec les gens, ne pas être contre les gens et ne pas croire que « Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous ». Souvent, c’est vrai, je ne suis avec personne, et ce n’est peut-être pas plus mal, non ainsi ne suis-je contre personne. Alors je me dis : peut-être qui se sent quelqu’un, qui veut se sentir quelqu’un, voire pire, qui veut être quelqu’un, aimera mieux la mort que qui, se sentant personne, ne souffrant pas de l’angoisse de l’être, personne, aime mieux la vie car la sachant chose publique, ouverte à tout le monde, et non pas privée, personnelle. Ce matin, à la demande de Daphné — qui, après avoir vu le Journal d’Anne Frank qu’elle a déjà lu n’a pas tardé à vouloir ressortir —, je suis entré dans une librairie du quartier où nous résidons, et c’est un sentiment de déception qui m’a gagné, mais une déception qui n’avait rien de bien original, une bête déception banale, non parce qu’il n’y avait aucun de mes livres (il y a bien longtemps que j’ai renoncé à les chercher sur les étals des bouchers des lettres), parce qu’il n’y avait rien,  dans cet endroit froid et triste, que les cases banales qui structurent désormais le désir d’évasion, d’aventure, de pensée : ici, les polars, là, les coups de cœur queer, en vitrine l’annonce de la rencontre avec Tricia Coupez ou dieu sait qui, tout est tellement dans sa niche, comment pourrait-on apprendre quelque chose, comment pourrait-on découvrir quelque chose ? Dans ces lieux de perdition mentale, il n’y a pas de fond, comme on dit, on ne le touche jamais, on s’enfonce, dans une actualité sans cesse renouvelée : ici, on est certain d’être du bon côté d’une histoire dont la roue a déjà tourné, pourtant, et ne va nulle part, ce faisant, se replie toujours un peu plus sur elle-même, qui ne sait pas qu’il est possible de changer de direction, qu’on peut rêver d’autre chose, qu’on peut aimer autre chose, avoir envie d’ailleurs, et d’y aller. Mais ce n’est pas triste, non, je le répète : c’est tout simplement banal, comme deviennent banals ces livres qu’on expose parce qu’ils ont été bannis par je ne sais quel pouvoir fascisant, ils sont actuels, normaux, ils sont de leur temps, ils sont présents, ils sont au présent, et c’est terrifiant. Que les fascistes haïssent les livres au point d’en faire des instruments de pouvoir, c’est normal, c’est la seule façon de faire qu’ils connaissant, et c’est ce qu’on attend d’eux, on n’est pas pris par surprise quand ils le font, mais que celles qui se prétendent leurs ennemies agissent de même, par réaction, et l’on comprend qu’aucune de ces gens n’aiment lire, n’aiment l’idée de la lecture, d’une expérience qui déplace, décentre, trouble, étrange, il faut que tout soit lisible, au contraire, que tout conforte, rassure, réconforte, quand les livres devraient être des labyrinthes immenses comme le monde où il nous aura été donné de naître. Voici venu le temps de l’illettrisme universel. Mais peut-être que je ne comprends rien, peut-être que je vocifère dans le silence du dialogue intérieur de mon âme avec elle-même, peut-être que je raconte n’importe quoi, c’est vrai, qui m’aime, moi ? Alors, tu sais quoi ? Eh bien, je me contente d’aimer la vie. Ce n’est pas si mal, après tout.