19425

Heureusement pour le salut du voyageur malade de culture, la chapelle Niccolini de l’église Santa Croce n’est pas accessible au public. Pas de risque ainsi de succomber aux douleurs de la beauté. De la beauté, il y en a, c’est vrai, mais la vérité m’oblige à dire qu’elle est cachée et que le syndrome de Stendhal ne touche probablement plus personne, sauf qui, bien sûr, donnant d’avance son consentement, s’en rend victime volontairement. Chez Stendhal, soutiennent quelque spécialistes ne trouvant pas trace du phénomène dans son journal, il n’est que de papier. D’autres symptômes touchent désormais le voyageur, qui n’ont rien à voir avec la beauté même, mais tout avec ce derrière quoi elle se cache. Les joues rouges de Daphné, ses maux de tête que le vacarme ambiant cause, la sensation de vertige qui me gagne, moi aussi, l’impression que le sol tremble sous mes pieds (qui sait si ce n’est vrai, tant de pieds le battent), ce désir de massacre que seul l’excès de culture évoqué à l’instant permet de dominer, tels sont les symptômes d’un autre syndrome qui s’empare du voyageur. Comment se déprendre de cette impression que ce monde n’est plus pour nous, qu’il a été vendu à d’autres que nous, qui n’avons à offrir que notre bonne volonté, notre sens esthétique et notre amour. Qu’est-ce tout cela peut bien valoir ? Me consolent des bleus au fond des portraits de Bronzino, le collier de Lucrezia Panciatichi (« sans fine amour dure », dit-il dans son parfait fritalien), les doigts des personnages (le majeur l’annulaire collés, l’index et l’auriculaire, dé), la beauté noble, froide comme ses yeux diamants de Maria de’ Medici, le rire joufflu du petit Giovanni, qui porte autour de son cou un collier où pendent des coraux et tient dans sa main un chardonneret moins superstitieux qui annonce le bon chrétien. Tout est hautain, supérieur. Les gestes des mains ne font pas signe (comme l’ange qui d’un doigt montre le vide dans la tombe et de l’autre le dieu monté dans le ciel chez Fra’ Angelico), ce sont des allusions, des chiffres, des codes, ils ne s’adressent pas à l’univers, mais à qui peut les comprendre, c’est-à-dire : qui en est. C’est le doigt sur le livre d’heures de la pieuse Lucrezia, le doigt qui marque la page du livre (carnet ?) dans la main de son mari, l’humaniste Bartolomeo. La culture n’est déjà plus celle du livre seul, mais des livres. Quelques années plus tôt, la belle-fille d’Andrea del Sarto montrait déjà du doigt deux sonnets de Pétrarque. Et un plus tôt encore, Botticelli, peignant saint Augustin à son bureau, dans un geste rare (du moins dans le stock de mes modestes connaissances pittoresques), Boticelli a placé sous les yeux du spectateur les feuilles froissées, ainsi qu’une plume ou deux, des brouillons de l’écrivain. Le livre ne descend pas tant du ciel qu’il ne tombe par terre, s’humanise, tient entre nos mains où c’est à nous seuls de le lire, nous qui nous sentons si seuls, désormais.

18425

Ce matin (aucune idée pourquoi, peut-être parce que j’ai mal dormi cette nuit), je me suis souvenu que le père de J., après qu’elle m’eût quitté, me voyant très malheureux, m’avait dit qu’il ne fallait pas se rendre malade pour une fille, la sienne, donc, et que cela m’avait choqué, mais que, manque de confiance en moi, je n’avais pas su lui dire en quoi. Car, en vérité, pour quoi, sinon l’amour, souffre-t-on, c’est-à-dire : vit-on ? Peindre des machins, c’est important, c’est vrai, je ne dis pas le contraire, mais enfin, aimer, c’est autre chose : aimer, c’est la chose en soi. Tout le reste à côté, c’est un peu de vent qui souffle, clapotis, et caetera, mais ce n’est pas si profond qu’on s’y perd. Penser à J. après bien des années ne m’a pas ému outre mesure, parce que c’est passé depuis longtemps, mais je me souviens que son départ, et toutes ses absences auparavant, m’avaient rendu très malheureux : avec elle, je m’étais imaginé une vie que sa fuite rendait caduque, feuille qui tombe et puis pourrit. C’est la vie. Est-ce la vie ? Évidemment que c’est la vie. Qu’y a-t-il d’autre en vie ? Si je n’avais pas su quoi répondre à son père le jour où, c’est que son père m’impressionnait beaucoup, mais il avait tort, impressionnant ou pas, et cela, je le savais déjà, mais je n’osais pas le dire. Comment eussé-je pu oser d’ailleurs ? L’amant abandonné n’a aucun pouvoir, aucune force, pourtant, il a toute la puissance du monde (il contient en lui toute la puissance du monde), mais il ne le sait pas, il ne le sait plus : l’amour parti lui a ôté la possibilité d’accéder à cette connaissance, comme à toute connaissance, ne lui restent plus que les paroles de l’autre, des autres, les dites et les non dites, qui l’emportent, de çà, de là, pareil à la, et caetera, alors il écoute des gens qui parlent, mais ne disent rien, ne lui disent rien, comment le pourraient-ils ? ils parlent d’un objet qu’ils ne connaissent pas, qu’il est le seul à avoir connu et que nul ne connaîtra jamais, un objet unique, d’une singularité telle qu’un rien le brise, l’objet unique de l’amour, qui n’existe que pour autant que cet amour existe, ils parlent d’un objet que nul ne peut connaître que lui, et cette connaissance, le parti de l’objet l’en a privé, elle est là, encore un peu, peut-être, mais elle ne signifie plus rien, n’a plus aucun sens, plus aucun objet, tout ce qu’elle peut faire, c’est se faire science de l’absence, mais qu’est-ce que cela, et à quoi cela sert-il ? Par chance, si chaque amour est unique, les amours ne le sont pas, pas plus qu’elles ne sont une, toutes diffèrent. Ensuite, comme il n’était pas vraiment question d’amour à San Marco (en tout cas, pas d’un amour de ce genre-là), je n’ai plus pensé à cela. En fin de journée, je suis allé me promener lungarno, et puis, passant par le Giardino delle rose, je suis monté jusqu’à San Miniato. Sur les escaliers, un guitariste jouait une version instrumentale de la version de Jeff Buckley de Hallelujah de Leonard Cohen, et cette histoire de version de version m’a paru un peu trop, comme si le XXe siècle devait s’éterniser sans cesse, mais les gens assis sur les marches entre les corps desquels je dus me frayer un chemin ne semblaient pas partager mon avis, qui applaudirent. Et cela m’a paru assez triste, non que je n’aie pas l’habitude que les gens ne partagent pas mes opinions, tant s’en faut, mais faut-il vraiment que l’humanité ait si peu de goût ? La réponse pourra sembler déplaisante, elle n’en sera pas moins vraie : oui, il le faut (Es muß sein ! dirait Milan van Beethoven en son bizarre patois). À un moment, dans ce fleuve de touristes qu’est Florence, j’ai eu l’impression de faire mes devoirs. Je m’en suis ouvert à Nelly : C’est comme si je venais moins ici par plaisir que par devoir, parce que cela fait partie de l’idée que je me fais de la culture, culture que j’ai reçue de mes parents, et que je veux transmettre à mon tour à Daphné, et si c’est assez triste de penser cela, c’est ainsi. À San Marco, il est vrai, il n’y a pas grand monde (et pourtant, c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau, si ce n’est au monde, du moins dans la ville), mais lungarno, la seule langue que je n’ai pas entendue parler, c’est celle que j’avais envie d’entendre, la seule que j’avais besoin d’entendre, — la langue du coin. Comment parler si tout le monde emporte son patois avec soi et se retrouve à échanger le même pidgin dépourvu de toute foi ?

17425

Pluie sur Boboli. Une ville peut-elle être plus belle sous la pluie que non ? Ou est-ce encore une histoire de revenant ? La première fois que nous sommes venus à Florence, Nelly et moi, nous fuyions une horrible pension dans la campagne toscane (près de San Gimignano). Nous avions trouvé un hôtel, l’été, comme par miracle, à qui il restait une petite chambre au confort minimal, mais d’où, par une volée de marches, on pouvait accéder à une terrasse avec vue sur le Duomo. Il faisait très chaud. Je me souviens que les rues déversaient d’interminables processions de touristes sur les monuments de la ville. Et que c’était comme une forme de religiosité, qui s’exprimait là, mais qui n’exprimait rien, une consomption de soi : une fois la chose accomplie, il n’en resterait plus rien. Des années plus tard, cette consomption de soi n’aura fait que se marquer davantage : ce qu’il y a d’universel dans l’humanité, ce sont avant tout des actes dépourvus de signification en soi que l’on exécute par un mimétisme qui se mesure à l’échelle du monde entier. Qui peut réellement se dire : « Je sais ce que je fais » ? Voire : « Je fais ce que je fais ». En observant le parallélisme des colonnes à l’entrée de la chambre de Tabitha qu’a peinte Masolino dans la chapelle Brancacci à Santa Maria del Carmine (je l’ai noté de façon détaillée dans le carnet que j’ai commencé pour le voyage), je fais ce que je fais (j’en prends conscience un peu plus tard, je crois, notant, précisément, dans le carnet, ce que j’ai vu). Et peut-être que Masolino est un moins bon peintre que Masaccio, peut-être que tout ce que nous apprend l’histoire de l’art est vrai, mais ce n’est pas ce qu’il se produit quand on voit les choses, j’allais dire : en vrai, ou en acte, ou in situ, là, l’espace n’est pas simplement quelque notion abstraite dont on nous dit que la représentation se construit de telle et telle manière, c’est quelque chose qui apparaît, qui naît littéralement sous nos yeux (avant ce n’était pas là, maintenant c’est) et ce phénomène, si peu original qu’il soit, en 600 ans, en effet, il aura eu le temps de se produire quelques fois, n’en demeure pas moins génial en soi (« étonnant », dirais-je si ce mot n’avait pas acquis un sens affreusement banal, qui veut dire quelque chose comme le sens propre du miracle). Regardant depuis l’intérieur du Palazzo Pitti des trombes d’eau déferler sur les jardins de Boboli et puis, de l’autre côté, au-delà du Duomo, Fiesole dans les nuages, il devait rester des questions encore sans réponses (j’imagine), mais je pouvais toucher quelque chose du doigt (ne serait-ce qu’une métaphore).

16425

À Florence. Le plus intéressant (?), aujourd’hui, ce n’est pas dans ce journal-ci que je l’écrirai. Mais c’est un choix. Encore que, je me le demande, disant ce que je viens de dire et ne sachant pas encore ce que je vais écrire, est-ce que je ne préjuge pas de ce qui va suivre ? Il est vrai que, du point de vue de l’autochtone, il y a toujours trop de touristes (pour ma part, je ne tolérerais que Stendhal), mais pour le touriste, en vacances, le touriste, c’est toujours l’autre, en sorte que l’on ne sait jamais très bien dans quelle catégorie se placer. Peut-être — et c’est pour moi que je parle, évidemment —, voudrait-on n’être d’aucune, mais quand on cherche ses mots, met des langues à la place des autres, se confondant dès lors, on a beau avoir l’air du coin (origines ethniques obligent), on ne trompe personne. Ce qui m’a plu le plus, aujourd’hui, ce ne sont pas les monuments, c’est de retrouver des lieux, des quartiers, où nous avons vécu (même quelques jours, à peine). Ce qui m’a le plus plu, en somme, ce n’est pas de venir, c’est de revenir. Et, passant au marché Sant’Ambrogio, je me suis souvenu que c’est là qu’xxxxx xxx m’avait contacté pour traduire les prétentieuses, vaines et puantes conversations de l’imposteur xxxxxxx xxxxxxxxx avec ce foutriquet de xxxxx xxxxxx, traduction qui m’avait fait tant de mal et perdre tant de temps in fine (à Combray, ce n’était toujours pas fini, pire, en un sens, cela ne faisait que commencer). Je pense que ma “carrière” de traducteur s’est arrêtée à ce moment-là, ou plutôt : à cause de ces gens-là. Et peut-être que cela ne recouvre aucune réalité, mais quelle différence ? Ce qui compte, en l’occurrence, ce n’est pas un supposé réel indépendant de moi (en quoi un réel indépendant de mes sentiments pourrait-il avoir une quelconque importance quant à ce que je ressens ?), c’est la façon dont je perçois, conçois, reçois les choses. Ainsi, revenir ici, n’est-ce pas simplement revenir ici, c’est aussi conjurer. J’ai beau savoir que la ville en tant que telle n’y est pour rien, qu’elle ne fut qu’un théâtre de fortune (rien ne s’est joué ici, c’est simplement par hasard que l’information m’est parvenue ici, d’où ce que je viens d’évoquer finirait par découler, mais Florence est étrangère à cette sorte d’intrigue), il y a un mauvais sort. Est-ce de ce mauvais sort qu’est venu le malaise que j’ai ressenti en arrivant à Florence, tout à l’heure, en début d’après-midi, sans même parler des turbulences dans l’avion ? Bien qu’il n’y ait aucune preuve matérielle de ce que j’avance, puis-je le nier ?

15425

En partant du principe — lequel ne va pas de soi, mais est une sorte de pétition — que l’on peut encore résister (en un sens non physique, mais moral), résister consiste à ne pas désespérer tant la réalité se présente et s’affirme, précisément, comme désespérante. Réalité sociale, certes, au sens le plus large du mot, mais y en a-t-il une autre désormais que l’être humain s’est répandu partout à la surface de la terre (et s’étend déjà au-delà) ? Non que la réalité, comme le supposèrent jadis et gravement quelques post-kantiens, soit une sorte de non-moi en face du moi, les deux se posant en s’opposant et se déterminant réciproquement en de multiples synthèses, non, à vrai dire, dans un monde social de part en part, la distinction entre le moi et le non-moi est devenue presque impossible à faire, et ce n’est pas là le moindre des problèmes qui se posent à qui entend ne pas désespérer de tout, à commencer par soi-même. La réalité n’est plus ce roc dur contre lequel la bêche de Wittgenstein finissait par se recourber, choc qui signifiait au jardinier que son travail d’explication venait de parvenir à son terme ; la réalité est molle, nous colle à la peau, passe en dessous et, à chacun de nos gestes, c’est elle que nous transpirons, ou bien c’est le sac plastique que la mer rejette et qui, venant s’échouer sur le rivage, alors que nous émergeons de notre méditerranéenne plongée, nous dégouline sur la tête. Océan de plastique qui tourne tout en ridicule. C’est répugnant, c’est vrai, « mais que peut-on y faire ? », nous entendons-nous répondre sur le ton de l’impuissance complice. Rien, à l’évidence. Tout dans le monde social ne concourt-il pas, en effet, à ce désemparement ? Ne sommes-nous pas acculés à des choix toujours plus regrettables (que nous ne pourrons que regretter) ? Ou, pour le dire en des termes peut-être un peu grossiers : Qui peut bien avoir envie de choisir entre le fascisme et le gauchisme ? Des options simplistes dans un champ harmonique étriqué, voilà à quoi se voit réduite la courbe mélodique de notre existence. Adieu vastes steppes, forêts immenses où l’esprit se déploie comme sans limites, l’industrie n’a que faire de vos cosmogonies, elles veut des résultats, — que nous sommes. Et l’élite de la Nation roule à cent à l’heure sur les boulevards de son narco-État. Comment résister alors ? Je l’ignore ; le peut-on seulement ?

14425

« Ce n’est quand même pas très intéressant, tout ça », me suis-je entendu me dire à moi-même. Et circonscrire ce que recouvre exactement l’expression « tout ça » serait si long qu’il vaut mieux laisser le vague régner en maître. Vague à l’âme, pourrait-on dire, mais je préférerais qu’elle fût au féminin, plutôt que du vague à l’âme, la vague à l’âme, où l’on aurait tout loisir de s’imaginer une mer déchaînée, ou le flux et le reflux incessant des flots sur le rivage, les marées. Ce matin, sans raison apparente, je me suis senti très triste, au bord des larmes. J’avais envie de quelque chose qui m’excite, me stimule, quelque chose de plus, quelque chose de neuf, mais rien ne semblait me convenir, je cherchais un objet qui n’existe pas, parce qu’il ne peut pas exister, je cherchais dans le stock existant des choses qui peuplent l’univers quelque chose de tellement singulier qu’il n’y a que moi qui puisse l’inventer. Aussi, les objets vers lesquels je tournais tour à tour mon désir le décevaient-ils tous, n’étaient pas à sa hauteur, parce que seul quelque chose que je trouverai moi serait de nature à le combler. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre cela. En vérité, c’est à présent seulement (près de dix heures plus tard) qu’il me semble que je le comprends. J’allais dire : « On ne peut rien attendre du monde, du dehors, des autres », mais ce n’est pas exact, et il est inutile d’exagérer, il suffit de dire : « On ne peut pas tout attendre du monde, du dehors, des autres », c’est moins ambitieux,  certes, moins grand, dira-t-on, et c’est peut-être tant mieux que ce ne le soit pas, que ce soit même un peu décevant. Je crois que la morale de l’histoire, ce qu’on peut appeler aussi « la vérité », si nous nous trouvions en sa présence, nous paraîtrait sans doute bien décevante. Et peut-être, avons-nous déjà été, et plusieurs fois au cours de l’histoire, qui plus est, en présence de son fin mot, de sa morale, de la vérité, mais cela, nous l’avons trouvé si décevant que nous nous sommes dits : « Mais ce n’est pas possible, ce ne peut être simplement ça »(un peu comme le « tout ça » de tout à l’heure). Et alors nous avons entrepris de trouver en réponse à cette insatisfaction des choses plus grandes, de plus en plus en grandes, et dont la grandeur croissante n’aura jamais eu pour effet que de nous rendre plus insatisfaits encore. Peut-être même que, au soir de leur vie, les êtres humains qui, ayant été en présence de la morale de l’histoire, de la vérité, s’étaient refusés à croire que ce n’était que ça et avaient donc poursuivi plus avant leur quête de grandeur, se rendant compte qu’elle ne signifie rien, que la vérité, la morale de l’histoire était chose beaucoup simple, regrettent cette simplicité, déplorent leur ambition, leur grandiloquence, et se lamentent sur la perte du temps passé, mais c’est trop tard, bien évidemment, n’y ayant pas cru eux-mêmes, qui pourrait les croire, à présent, s’ils entreprenaient de révéler le secret, la vérité, le fin mot de l’histoire, ne les accuserait-on pas de mentir, de décourager les rêves de grandeur de la jeunesse ? Ah, les vieux. Mais je ne sais pas, quoi qu’il en soit, j’ai le sentiment que cela ne changerait rien pour moi : il faut que je fasse les choses par moi-même. Ce que je cherche — la forme, la signification —, il n’y a que moi qui puisse le trouver. 

13425

Il eût été étonnant que l’état du monde se fût amélioré du jour au lendemain. On se demande bien comment un tel événement eût pu avoir lieu, c’est-à-dire : par quel enchantement ? Mais que l’état du monde soit au mieux aussi déplorable que la veille a de quoi accabler même le plus vaillant des optimistes. Ce que je ne suis pas. Ni pessimiste. Jouer la valeur bonheur à la hausse ou la baisse, comme toutes les valeurs, d’ailleurs, me semble indigne. On aimerait ne pas parier sur le temps, le laisser faire son œuvre, mais peut-être est-ce parce qu’on en connaît l’inéluctable fin qu’on se complaît à miser ce que l’on n’a pas. Il n’y guère qu’une remise à zéro qui serait salutaire — recommencer l’histoire —, mais comme elle est impossible — l’histoire est ce qui ne recommence pas —, qui la caresse en esprit s’abandonne à de douces mais vaines rêveries. Je ne sais pas pourquoi, mais je songe au passage que j’ai effacé avant d’écrire ce que je suis en train d’écrire, passage où il était question d’une « poésie chiante » par opposition à une « poésie non chiante », l’auteur de ces remarques lumineuses semblait être en train de dénoncer une situation condamnable propre à la France, selon lui (il ne disait toutefois pas où les choses se passaient différemment, peut-être ne le savait-il pas), laquelle France, dans une sorte d’ archaïque réflexe de classe (bourgeoise, assurément, ce n’était pas dit, mais on pouvait le supposer sans trop se creuser la cervelle), se rendrait coupable d’encourager la « poésie chiante », « obscure », les trucs bien écrits, quoi (il m’arrive, en marge de ce journal, de noter le nom des personnes dont je parle sans les nommer, mais en ce qui la concerne, cette personne, je ne le ferai pas : je tiens à l’oublier), et cependant que j’étais en train d’écrire ce que j’étais en train d’écrire, une interrogation m’a paralysé : Qu’est-ce que j’en ai à faire, me suis-je dit, moi, de la poésie ? De la poésie, j’entends, ou de n’importe quoi en tant que catégorie préformée dans laquelle il faut faire entrer des choses ou d’autres. Caressant comme je viens de le faire à l’instant le rêve illusoire d’une remise à zéro, c’est peut-être moins après l’histoire en tant que telle que j’en ai qu’après cette façon qu’on a de la faire, de donner forme à la réalité, de forcer les choses à entrer dans des catégories préformées dont, en vérité, on se moque éperdument (et si non, on le devrait), mais par la force desquelles on en vient à penser non pas tant à l’expérience en tant qu’expérience (et à la vivre, surtout) qu’à la place que telle ou telle expérience peut bien occuper sur l’étagère où sont rangées nos conceptions du monde. On comprend aisément que, dans le but d’obtenir une subvention, d’attirer l’attention, d’exister socialement, il soit plus facile de se déclarer « poète performeuse », ou je ne sais quoi d’autre, que de prétendre s’interroger sur le sens de l’expérience, c’est-à-dire de l’existence, d’autant qu’une telle attitude, à n’en pas douter, classe qui s’en rend coupable dans la catégorie définitive du « chiant », mais peut-être n’est-ce pas très intéressant. Ce n’est pas en tant qu’elles sont des catégories que je me sens mal à l’aise avec les catégories (il faut mettre de l’ordre dans ses pensées), c’est dans la mesure où elles anticipent sur l’expérience et, ce faisant, nous interdisent d’en faire : nous ne faisons pas une expérience, nous rangeons ce qu’il nous arrive dans des catégories a priori (au sens kantien d’antérieur à l’expérience). Ainsi, l’expérience ne se produit-elle jamais (c’est tout le problème de l’empirisme : pour la pensée en tant que système, il n’y a pas d’expérience, il n’y a que des expériences possibles), la pensée se contentant de reproduire un schème qui lui est antérieur. Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle, in fine, l’état du monde semble se dégrader : s’il y a des expériences, mais personne pour les faire, comment peut-on espérer s’améliorer ?

12425

Que des imbéciles président aux destinées de la planète et que l’activité principale du reste de la population mondiale consiste à commenter sans une lueur de réflexion sensée leur geste catastrophique semble une hypothèse eschatologique grossière que, par sa désastreuse course, pourtant, la réalité confirme chaque jour. On devrait être dégoûté par avance à l’idée de réussir tant réussir se confond avec échouer, mais comme on ne sait pas quoi faire d’autre — n’ayant rien appris que cela, comment pourrait-on imaginer d’éventuels possibles ? —, que recommencer ce qui, déjà, n’a pas marché les fois d’avant, on continue non sans une affligeante allégresse. Le sourire fluorescent de l’homme le plus puissant du monde brille, en effet, par l’image du crétinisme qu’il offre, resplendissant de bonheur. Et on en trouvera encore pour se demander : « Mais, bon sang, comment se fait-il que nous soyons à ce point aveugles ? » Plus on accumule les milliards, — plus on possède, et moins on a d’esprit. Sans doute est-ce la loi ultime de la croissance humaine : nous sommes tous emportés dans un sens dont nous n’avons que faire. Ou, du moins, car je ne veux préjuger en rien des états d’âme de mes contemporains (les pauvres), dont moi, je n’ai que faire. Comme je n’ai que faire des outrances des unes et des autres, de leurs vocabulaires guerriers, de leurs gesticulations mortifères, ni de leurs crasses éructations, lesquels n’ont qu’un seul effet : m’empêcher de respirer en paix. De la paix, il y en avait, ce matin, quand je suis sorti me promener, me contentant du rien qu’il suffit pour exister : un peu de soleil, le calme du cimetière, l’esprit comme le pied, l’un ne va pas sans l’autre, alertes. P. venait de m’écrire pour me dire qu’il avait pris la route de l’Ombrie, sur les pas de saint François. Cette perspective, tranchant par son déconcertant naturel (venant de lui, ce choix ne me surprit pas le moins du monde), me réjouit par le congé qu’elle donnait à la bêtise de nos princes et directeurs de conscience, — définitif. J’ai continué de marcher, il y avait quelque chose de léger dans l’air. Peut-être étaient-ce les derniers rayons de soleil avant la pluie. Je ne sais pas. Je ne l’attendais pas, la pluie, mais il serait faux de dire que, tombant, elle me déplût. Je l’accueillis, et ce fut tout. Bientôt Florence.

11425

Comment savoir si nous fûmes, ici, là, nous-mêmes ? La mémoire pouvant nous faire défaut, voire nous tromper, les témoignages se falsifiant et leur sens s’altérant avec les ans, il n’y a guère que des traces, parfois des plus vulgaires, abandonnées par le hasard dans nos poches ou nos tiroirs, qui soient en mesure de nous assurer que, peut-être, nous avons été, ici, là. Et nous-mêmes ? À la recherche de ces photographies que, depuis ce matin que j’ai pensé à elles, des photographies de la Sainte-Victoire dans les nuages et de jeux d’ombre et de lumière entre les feuilles et un mur de l’atelier des Lauves, je cherche, j’ai entrepris de ranger cette commode où, depuis trois ans bientôt que nous sommes revenus vivre à Paris, s’entassent papiers, documents, souvenirs, choses cassées, et, si je n’ai pas trouvé là ce que je cherchais, parce que ces photographies instantanées n’y sont pas, mais où sont-elles ? j’entends : ailleurs que dans ma mémoire, je ne le sais pas, j’ai retrouvé ce sachet de sucre, emporté avec moi, je suppose, après avoir bu le café dans lequel je ne le verse pas, parce que je le bois noir, et de préférence serré, il y a plusieurs années de cela, et sur un côté duquel on peut lire « Bar Anna Paestum » et de l’autre voir le plongeur du coin plonger, comme il le fait depuis plus de deux mille ans, à présent, on ne sait où, suspendu dans sa chute. J’ai été ému par cette trouvaille insignifiante, pas autant, sans doute, que par les nombreux dessins de Daphné que j’ai conservés en bon archiviste de nos vies, mais tout de même assez pour que je prenne en photographie ce sachet de sucre, le recto et le verso, non pas tant afin de m’assurer d’en conserver une trace fiable que pour la beauté pure et simple de cette chose banale, certes, mais qu’une décision proleptique, le glissé de la chose dans la poche et son oubli au fond d’un tiroir anticipant sur sa découverte, la joie qu’elle procurera, et les souvenirs qu’elle éveillera, aura sauvé de la destruction à laquelle sa fonction véritable (sucrer quelque breuvage) la destinait. L’étrange, disons-le ainsi, faute de mieux, l’étrange dans tout cela, c’est que, dans ce texte qui n’a pas de nom et que j’écris par touches lentes, ignorant dans quel sens il s’oriente, et en vue du prolongement duquel j’ai songé aux photographies que je ne trouve pas depuis ce matin, mettant l’appartement sens dessus dessous pour ne pas mettre la main dessus, je cherche justement à articuler, à sauter de l’une à l’autre faudrait-il dire plutôt, Naples et la Provence, le Vésuve et la Montagne Sainte-Victoire, la plongée et l’ascension, et que c’est lors de ce voyage à Naples, voyage qui, à l’exception de notre visite à Paestum, précisément, m’avait paru parfaitement détestable, que j’ai glissé ce sachet de sucre dans ma poche au fond du tiroir de laquelle je l’ai retrouvé cet après-midi alors que je cherchais les photographies cézanniennes, Cézanne dont il n’est pas encore question dans le texte en question, mais l’angoissant voyage à Naples, oui. L’étrange, c’est que cela — ce que je suis en train de décrire —, passant pour insignifiant, serait un excellent moyen, le moyen que je n’ai pas trouvé jusqu’à présent, de passer du Vésuve à la Montagne Sainte-Victoire, d’un endroit à un autre du texte dont l’écriture est en cours, moyen que j’ai cherché sans le trouver et que, en ne trouvant pas ce que je cherchais, aujourd’hui, j’ai trouvé.

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Les malheurs auxquels l’écrivain est confronté semblent se multiplier à l’infini. Au milieu desquels, en vérité, l’acte d’écrire proprement dit émerge comme un plaisir des plus rares, quand même il relèverait de l’épreuve, comme ce fut le cas hier, ainsi que je l’ai raconté. Écrire, ai-je toujours pensé, je crois, est autotélique : il suffit d’écrire. Et c’est si vrai. Et c’est si faux. Ce matin, j’ai eu beau ne passer que quelques minutes dans la librairie où je m’étais résigné à me rendre pour faire enfin l’acquisition — tardive — des Matinées à Florence de John Ruskin, c’en fut presque trop, déjà. Pendant ce court laps de temps, deux personnes sont venues faire leurs achats : un héritier (« Vous m’avez confondu avec mon père ! », a-t-il dit en éclatant de rire au librairie auteur de la méprise) venu acheter le Demorand (« Mes patients n’arrêtent pas de m’en parler… ») et une dame d’un certain âge (l’âge de l’auteur, sans doute), en quête du Cohn-Bendit (« On n’en a plus », lui répondit laconiquement le libraire). Pauvre de moi. Mais ce n’est pas tout. Cette après-midi, j’ai entrepris d’imprimer le manuscrit des cent-trois premières pages de mon roman, Loin de Thèbes (ce sont les seules que j’ai écrites jusqu’à présent). Et ce fut un si long chemin de croix que, non sans avoir distribué une bonne demi-douzaine de coups de pied à l’imprimante anchropophage, j’ai fini par traverser la rue et aller chez Copytop Montparnasse (Paris XVe) où quelqu’un de fort aimable a fait diligence contre la modique somme de 52,16 euros. Que j’ai réglée sans sourciller (« Excusez-moi mais, par curiosité, en recto-verso, c’est le même tarif ? »). Est-ce le prix à payer pour écrire ? En vérité, il est à la fois plus faible et infiniment plus élevé. Le simple fait d’“y croire”, à l’âge avancé qui est désormais le mien, et malgré l’évidence de l’échec, relevant au mieux de la pathologie mentale. Mais, après tout, personne ne me demandant rien, je n’ai aucun titre de me plaindre : tout ce qui m’arrive, je l’ai voulu et, si je ne l’ai pas voulu effectivement, l’ayant eu, je suis toujours à temps d’arrêter. Pourquoi est-ce que je continue, alors ? À vrai dire, cette question, si l’imprimante ne m’avait pas fait défaut, refusant d’obéir, imprimant à moitié, avalant du papier et mon temps, je crois que je ne me la serais pas posée, pas aujourd’hui, en tout cas. C’est la machine qui la cause, cette peine. Et il n’est pas tout à fait faux de dire que la machine, censée nous faciliter la vie, semble entraver toujours plus nos desseins, se mettre en travers de notre chemin, nous empêcher de faire ce que nous avons le désir de faire, nous humiliant, ou nous renvoyant à la nullité absolue de notre condition. En lisant, dans la notice que Victor del Litto consacra à Rome, Naples et Florence de Stendhal, dans son édition du texte à la Pléiade, qu’en 1817, date de la première édition de l’ouvrage, la gloire littéraire consistait à faire imprimer à compte d’auteur 500 exemplaires d’un ouvrage, et de parvenir tout de même à dégager un petit bénéfice, je n’ai pu m’empêcher de pousser un soupir de dépit. Deux cents ans plus tard, l’écart qui nous sépare de cette époque semble plus grand encore que celui qui nous sépare de la Préhistoire, comme si l’inflation, même en matière littéraire, croissait exponentielle. Pourtant, nul magnat de la Bourse ne règne sur le commerce de la librairie, jouant tantôt à la baisse, tantôt à la hausse, comme ceux qui brassent les milliards de dollars. C’est simplement ainsi que va la marche du monde : à sa perte. À sa perte, vraiment ? J’exagère : il y en a toujours qui gagnent, et le seul reproche que j’ai à adresser à ce monde, n’est-ce pas que ce ne soit pas moi ? Je ne sais pas. Je suis sans doute trop sévère avec moi-même. J’ai perdu tellement de temps cette après-midi que je n’ai plus d’énergie pour rien, et certainement pas pour m’accabler, tout juste pour me faire plaindre. Mais il n’y a personne. Alors, je me tais.