D’une façon qui me semble inexplicable, je retrouve ce climat dont j’ai parlé il y a deux jours à propos de souvenirs de Fittko chez Giono. Ou alors est-ce moi qui projette cela sur le texte ? Moi qui lis ce que je veux voir : le bleu Méditerranée dans le ciel et partout ailleurs ? Je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire de savoir quelle est la cause et quel est l’effet, peut-être parce qu’il n’y a ni cause ni effet, mais un climat. Un climat, oui, voilà tout ce qu’il y a. Il y a une scène qui m’a semblé très belle dans Colline : la source du hameau où se déroule l’action tarie, à la nuit tombée, les hommes décident de suivre l’idiot parce qu’ils ont remarqué qu’il est couvert de boue quand il rentre d’on ne sait où au petit matin. Là où il va, pensent-ils, il doit y avoir de l’eau. Alors, on le laisse partir, on se tient à bonne distance pour ne pas perdre sa trace sans pour autant l’alerter et, soudain, on assiste dans la nuit provençale à sa métamorphose en faune qui danse au clair de lune. C’est la même atmosphère qu’on peut respirer de la Grèce antique aux côtes de la montagne de Lure. Un même air toujours en suspens dans l’atmosphère, ce que j’appelle tout simplement, un climat. Chez Giono, la nature n’a rien d’une idylle, elle est dure, hostile, elle effraie, menace, prend, donne, détruit : les humains lui obéissent aveuglément dans la haine, l’accouplement, le travail, la mort. Et le pauvre Gagou (on l’appelle « Gagou » parce que c’est tout ce qu’il sait dire « ga, gou ») périra dans l’incendie qui descend de la colline. L’opposition entre le sec et l’humide (on croirait une romance sur un thème héraclitéen) ne se résoudra pas pour autant, elle est continuelle, elle se tend et se détend, sans cesse : la source se tarit, Gagou a toujours la lippe baveuse, l’incendie le tue, la source coule de nouveau. J’ai mentionné entre parenthèses l’origine du nom du personnage, et il y aurait beaucoup à dire sur cette genèse des noms : comme si toute parole était un appel, comme si toute parole s’adressait à l’univers tout entier. On entend un son, on en fait un nom, c’est ainsi que l’on parle, qu’on invente la place dans l’univers que l’on croit pouvoir occuper, dans le bien comme dans le mal. Chez Giono, le mal est toujours là : il n’a pas de cause transcendante et on ne le vainc ni ne lui apporte une quelconque solution. À un moment, c’est fini. L’homme qui lutte contre le feu se convainc que c’est lui qui a sauvé les maisons, les vies, mais est-ce bien vrai ? Et le vieil homme, d’ailleurs, meurt sans qu’on ait besoin d’agir. C’est l’univers qui se régule lui-même et les êtres qui vont et qui viennent à la surface de la terre (humains et bêtes) ne sont pas hors de lui, ils obéissent aux mêmes lois, aux seules lois auxquelles tout obéit. La mort du vieil homme ne signifie-t-elle pas : la volonté n’existe pas ? S’il y a des lois, il n’y a pas de décrets ; — les choses sont, les êtres vont, tout passe, c’est ainsi.
11224
Soudain, je dors. Je suis passé de la veille au sommeil sans m’en apercevoir, sans coupure aucune. Je continue de lire mon livre. Mais, ces phrases qu’une voix me murmure, d’où viennent-elles à présent que mes yeux sont clos qui ne voient plus. Et que me disent-elles. De quoi me parlent-elles ? Chaque fois que j’essaie de tendre une oreille avec laquelle je les puisse entendre, afin de déchiffrer leur message, d’en comprendre le sens, je me réveille. Alors, les yeux de nouveau ouverts, je reprends le cours de mon ancienne lecture. Et, très vite, m’endors de nouveau. Mais les phrases, elles, les phrases ne s’arrêtent pas, elles continuent, passent de la veille au sommeil, du sommeil à la veille, de la veille au sommeil, certaines, je sais d’où elles viennent, mais d’autres, je l’ignore. Est-ce moi qui les imagine pour, continuant une lecture devenue impossible, passer doucement, passer discrètement, passer insensiblement de la veille au sommeil ? Mais pourquoi ? Et puis, ce n’est pas vrai, quand je m’endors, je sais que je dors, je sais que les phrases que je suis en train de lire, ce ne peut plus être du livre qu’elles proviennent, il est toujours ouvert, le livre, mais mes yeux, eux, mes yeux ne le sont plus. « Je sais que je dors », ai-je dit à l’instant, mais cela aussi, n’est-ce pas une ruse du sommeil ? Où suis-je quand je dors ? Que fais-je quand je dors ? Qui suis-je quand je dors ? « Je n’ai pas bougé, je dors, je suis demeuré moi-même. » Tristes réponses, certes, qui n’approchent en rien la merveille des phénomènes. Moi qui dors, je le sais, malgré ce que l’on veut bien m’en dire, éveillé. À présent que j’écris, la nuit est tombée. Ce matin, quand je suis sorti pour marcher dans Paris, la tour avait la tête qui se perdait dans les nuages. Un voile gris nous enveloppait, elle et moi. Des larmes ont coulé de mon œil gauche. Mais elles ne m’ont pas arrêté. J’ai continué de marcher. Au Jardin des Plantes, il y avait des animaux étranges, mais ils ne l’étaient pas autant que les humains qui allaient et venaient. C’était comme un rêve, mais inintéressant, et assez laid. À un moment de ce rêve désagréable, un homme en tenue de sports entouré de femmes et d’hommes en tenue de sport s’est mis à crier des consignes incompréhensibles aux femmes et aux hommes qui l’entouraient et, ensuite, les femmes et les hommes qui entouraient l’homme se sont mises à aller et venir en faisant des mouvements autour de l’homme qui continuait de crier. Je me suis dit qu’il valait mieux que je m’éloigne, que peut-être l’homme allait me prendre pour l’un de ses femmes et de ses hommes qui l’entouraient (après tout, ne portais-je pas des chaussures de sport ?) et se mettre à me crier dessus. Alors, j’ai bifurqué sur la droite, empruntant un autre sentier dans le jardin. C’est là que j’ai vu ces animaux étranges, bleus surtout, comme sortis de la lointaine mer, et suspendus là, un peu au-dessus de nos têtes, dans l’air gris sous le ciel de Paris. La nuit, disaient des voix autour de moi, ils s’illuminent, et c’est très beau. À présent qu’il fait nuit, j’y pense. Mais je n’ai pas envie de les revoir, ces animaux étranges, non. Je n’ai qu’une envie : sortir de ce rêve hurleur et criard, et rouvrir le livre de mes songes.
301124
Relu pour la mille et énième fois le texte de présentation de la Vie sociale que je publierai à l’occasion de la sortie du livre. Gommé les aspects qui me donnaient l’impression d’une sorte de règlement de comptes et qui me gênaient. Ils n’apparaîtront pas dans la version publiée, mais je les conserve dans une version privée, pour mémoire, quoi que cela veuille dire au juste. En l’état, le texte a une dimension comique qui me semble plus intéressante que la version critique (avec l’identité des personnes visées) parce que je ne cherche pas à me venger, cette attitude ne me concerne pas, je me contente — ce qui est beaucoup plus drôle, et bien plus profond, en vérité — de me moquer du monde. Le poème que j’ai écrit aujourd’hui (bleus cieux) témoigne du sentiment qu’éveille en moi la lecture des souvenirs de Lisa Fittko chez qui le lecteur sent, malgré l’expérience des camps d’internement, de la faim, de la misère, de l’égarement, de l’exil, une joie de vivre, une attention aux autres et aux paysages que rien ne semble pouvoir vaincre. Et c’est son rire et sa détermination sans faille que le lecteur retient. Et aussi, une fidélité aux principes qui inspire un grand respect : comme au camp de Gurs où elle refuse de dresser des listes de prisonnières : les antifascistes ne font pas de listes, dit-elle. Et toujours, en effet, ce sont les fascistes qui établissent des listes. J’ai essayé de dire cela en peu de mots, et malgré tout, j’éprouve le besoin de le dire différemment, plus explicitement, à présent. Je relis le poème et, pourtant, rien ne me semble lui manquer. À sa manière, il dit tout ce qu’il lui faut dire. Et je crois, en effet, que l’attention aux paysages, l’attention aux autres, la fidélité à d’élémentaires principes moraux sont une seule et même attitude, une seule et même manière de vivre. La Méditerranée, peut-être ai-je tort de le dire ainsi, le bleu de la mer Méditerranée, le bleu du ciel de la Méditerranée, mais je vais le dire ainsi : la Méditerranée est une expérience métaphysique. Des drames s’y sont toujours déroulés, mais cette expérience demeure intacte pour qui s’émerveille devant elle, les yeux grand ouverts. J’y ai pensé, ce matin, il faisait beau à Paris, le ciel était bleu, mais ce n’était pas le bleu du ciel de Paris que je voyais, c’était celui de la Méditerranée, celui qu’avait vu Lisa Fittko, en 1940, dans le train qui en parcourait le pourtour, et puis dans le montagnes des Pyrénées entre la France et l’Espagne, après avoir guidé Walter Benjamin jusqu’à la frontière. Pour moi, au fond, je le crois, il n’y a qu’un seul et unique bleu : le bleu Méditerranée.
Thot graphomane (carnet noir), II. : bleus cieux
Bleus cieux
toutes les promesses sont l’avenir
et les souvenirs de Lisa Fittko
où ils se confondent avec la mer
à quoi bon vivre
si ce n’est la beauté du monde ?

291124
Pendant de longues minutes, fasciné, je contemple le spectacle que m’offrent les fenêtres de l’immeuble en face du mien, de l’autre côté du boulevard. Gens qui rentrent chez eux, ou bien sortent, tirent les rideaux (est-ce pour se cacher du dehors ou se cacher le dehors ?), lumières qui s’allument, lumières qui s’éteignent, silhouettes qui passent devant la lumière orangée qui éclaire l’appartement depuis le fond, écrans qui clignotent, occupations ordinaires (étendre le linge, ranger des affaires, repasser), dégradés d’éclairage, vif, tamisé, filtré par le voile qui distancie sans séparer totalement, contrairement à celui qui occulte, cache, ou derrière lequel on se dissimule (pour faire l’amour, pour dormir, pour commettre quelque méfait ou simplement pour disparaître). Tout à l’heure, sur le boulevard, un homme manifestement sans domicile (il portait une grande couverture turquoise sur l’épaule gauche et semblait très sale) était en train de crier dans la rue. Il s’est arrêté devant la publicité pour les lunettes Moncler qui se trouve non loin de chez moi, et sur laquelle trône, insipide, un homme qui porte les vêtements et accessoires de la marque de luxe, censé donc en vanter les mérites, je suppose, par sa pose prétentieuse de nonchalance et d’assurance, comme s’il était prêt à tout pour écraser le monde, et peut-être est-ce pour cela que les gens qui achètent des vêtements et des accessoires de la marque Moncler achètent des vêtements et des accessoires de la marque Moncler, pour écraser le monde de leur supériorité fabriquée en série, et s’est adressé à lui en l’admonestant de l’index de la main droite, il avait l’air très en colère, et puis, il a poursuivi son chemin en criant : « Allez, dégagez ! » sans que je sache très bien à qui il destinait ces dernières paroles. À la terre entière, ai-je supposé (et bien que je n’aie pas de preuves de cela je pense que j’ai raison de faire une telle supposition). Les clochards, ainsi, me suis-je dit un peu plus tard (en fait, à présent que je rédige mon journal), sont les dernières prophètes universels : ils s’adressent à la terre entière. Et, pour ce faire, en effet, sans doute faut-il qu’ils ne s’adressent à personne, et ne disent rien du tout ou, du moins, rien de compréhensible. Plusieurs fois par jour (je le note à présent parce qu’il vient de passer à l’instant sous mes fenêtres), un cortège composé de motards à moto, parfois ils ont des sifflets à la bouche dans lesquels ils sifflent très fort comme si les sirènes d’urgence de leurs véhicules qu’ils faisaient par ailleurs hurler ne faisaient pas assez de bruit, d’hommes et peut-être de femmes dans des véhicules de police aux sirènes aussi hurlantes, ainsi que d’un autre véhicule de couleur sombre et aux vitres noires, passe sous mes fenêtres, transportant probablement quelque personnalité politique de premier plan qui nécessite une protection policière spéciale, et chaque fois qu’il passe, ce cortège, moi, je ne puis m’empêcher de penser : « Si tu as besoin d’une telle protection pour circuler dans la ville où tu vis, alors le problème, c’est toi ». Évidemment, je n’entends pas communiquer, ce disant, quelque contenu politique positif, digne d’un militant de je ne sais trop quel camp, mais simplement attester de ce phénomène étrange bien que manifestement banal, en ce sens au moins qu’il se produit deux fois par jour plusieurs fois par semaine, qui veut que le pouvoir doive se protéger. Mais de qui ? Et de quoi ? Si le pouvoir a besoin de protection, me dis-je, qui détient réellement le pouvoir ? À cette question, je veux toujours apporter la même réponse : personne ne devrait détenir le pouvoir, il ne devrait pas y avoir de pouvoir, il faut abolir la politique, mais je constate que mes efforts en ce sens sont en vain, alors je ne fais plus rien. Je regarde les gens passer. Étrangetés qui se trouvent en effet dans le champ de ma vision, dans le champ de mon audition, à un moment donné et à un endroit donné, et que je note à leur passage. Partout, des hommes sont assis, sur des bancs ou à même le sol, et qui fument et qui boivent, partout des gens existent sans que l’on comprenne très bien pourquoi (qui sont-ils ? et que font-ils ?). C’est déconcertant, l’humanité, ne trouves-tu pas ? Cette entité abstraite que nous formons ensemble sans le vouloir, sans lien apparent entre nous. Et pourtant, ne suffit-il pas de mettre les événements auxquels on assiste par écrit pour qu’un sens en émane évidemment ?
281124
Étrange de vérifier au matin dans un livre la citation qui se trouvait dans le rêve que la nuit on a fait. Étrange, vraiment ? Oui et non. Étrange, qu’on ne l’y trouve pas, sans doute, alors que le rêve le disait, ou plutôt qu’on se donne la peine de chercher dans le livre si elle y est, comme si l’on faisait moins confiance au rêve qu’à la réalité pour sonder le contenu de nos songes. Ou bien peut-être eût-on aimé que, le matin au réveil, la citation s’y trouvât, non parce qu’elle y aurait toujours été, mais parce qu’elle serait apparue durant la nuit, le rêve ayant modifié le livre, le rêve ayant modifié tous les livres. Ne sont-ce pas les rêves qui sont à l’origine des livres ? Une fois clos les comptes pour lesquels on a inventé les alphabets, après le coucher du soleil, vient le temps d’aimer, auquel succède le temps de rêver, et puis de consigner, le matin au réveil, avant de reprendre les affaires, les aventures que la nuit aura apportées. Le rêve est un état d’exception. Et le désir secret de l’écrivain, parce qu’il sait que l’exception est sans descendance ni pérennité, est qu’il se prolonge à tout jamais. L’exception est toujours l’hapax. Et pourquoi écrit-on, se demande l’écrivain, sinon pour que dure toujours ce qui ne peut durer, que l’impossible arrive, que les histoires inventées inventent le monde à leur tour, et que la fin ne finisse jamais ? Tout le reste est misère, se dit l’écrivain. Et c’est vrai qu’elle semble bien misérable cette vie à laquelle l’on se résout chaque jour, comme s’il n’y en avait pas d’autres possibles, comme si tout était là, comme les comptes, clos sur soi-même. On se repait du bruit que l’on fait, se contente du manque de sens, se satisfait de ce qui nous est donné. Qui explore sans carte autre que la langue dans laquelle il écrit ses contes les continents inconnus, les mers vierges du rêve, se dit l’écrivain, ne saurait manquer de se sentir à l’étroit dans le prosaïsme du monde. Et toute la vie, en effet, semble croître contre le rêve, contre le sommeil, contre la nuit. Telle serait, dit-on, l’essence du progrès : nulle parole pour le noir, l’obscurité non pas ténébreuse mais lumineuse du songe. Rien que des mots durs pour une vie qui l’est encore plus, dure, et froide, et triste. Dans la profonde nuit de l’hiver ou dans la brève de l’été, s’élabore pourtant le tout-autre : c’est là que les futurs impossibles se dessinent, que l’avenir advient, que la vérité s’inquiète d’exister. Et quiconque ignore le geste nautique de l’herméneute qui, comme le capitaine de vaisseau, son journal de bord, tient le journal de ses rêves, ignore toute l’étendue du mystère qui nous unit à l’univers.
271124
Comment les idées viennent-elles se coller entre elles pour former un ensemble ? Je l’ignore. Mais c’est ce qu’il se passe en ce moment avec ce texte que j’ai commencé d’écrire. Je dis que j’ai commencé d’écrire, comme si cela s’était produit il y a quelques jours de cela (ce que j’ai d’ailleurs laissé entendre), mais en réalité, si j’en crois les informations contenues dans le fichier informatique où est conservé le texte, j’ai commencé le chapitre que j’ai imprimé ce matin le neuf janvier de cette année. Et, si je remonte encore plus loin, je dois me rendre à l’évidence que j’ai commencé d’écrire ce texte durant le mois de juillet deux mille vingt. Et nombre des idées qui me sont venues entre cette date et aujourd’hui, où je reprends le texte de janvier pour y adjoindre les mots que j’ai écrits dans la nuit du vingt-deux novembre, trouvent à présent la place qui est la leur dans l’économie de l’ensemble que, j’en fais l’expérience, ces écrits forment les uns avec les autres. Est-ce que tout est achevé ? Non, loin de là. Mais cela prend forme. Et cela me rend heureux parce que, pendant des mois (peut-être, disons, depuis le début de cette année qui s’achève) je me suis trouvé avec des éléments dont il me semblait qu’ils étaient reliés les uns aux autres, mais d’une manière que je ne parvenais pas à objectiver, dirais-je en quelque sorte, et ces éléments ne voulaient pas se lier les uns avec les autres (pas comme les pièces d’un puzzle, comme des pièces de tissu, plutôt, qu’on coud les unes avec les autres), et peut-être, donc, qu’il ne fallait pas objectiver cette manière, qu’il fallait simplement attendre que les choses se mettent en place, spontanément, ce qui prend du temps, mais se tient plus proche de la vérité. La vérité, quelle vérité ? Je ne sais pas pourquoi je viens d’employer ce mot, mais c’est celui-là qui m’est venu, aussi me faut-il en préciser quelque peu le sens : par vérité, je n’entends pas quelque chose de définitif, un dernier mot quelconque, mais quelque chose qui se déroule, prend du temps, change de forme, se métamorphose et dont on sent qu’il dit quelque chose d’important, qu’il tend peut-être vers ce qu’il y a de plus important dans la vie. Nous avons trop tendance à croire que la vérité doit être définitive pour qu’elle soit vraie, que si nos phrases ne le sont pas, définitives, c’est qu’elles sont fausses, mais rien n’est moins juste, à mon sens. Tout a échoué, avons-nous envie de dire (Dieu, la Raison, la Science, la Technique), mais cela a échoué parce que nous voulions que ce soient des réponses définitives à des questions que nous nous posons et auxquelles il n’y a pas de réponse définitive. Je pensais à cela, tout à l’heure, voyant cette immense affiche qui annonçait la défense de la Seine, le fleuve, lors d’un procès fictif qui devait se tenir à Paris, je ne sais quand. L’affiche ne disait pas de qui c’était le procès (qui était l’accusé, le fleuve, c’était la victime, pouvait-on supposer aisément), mais on le devinait sans trop de peine. Cette manière d’animisme, ou d’anthropomorphisation, ou peut-être, plutôt, de personnalisation, qui fait de tout des personnes jouissant des mêmes droits que les êtres humains, cette manière d’animisme à la mode est une réaction compréhensible à la mort de Dieu en Occident, au suicide de la Raison dans les camps de concentration, à l’échec de la Technique et de la Science dans la combustion du monde, mais, comme ce à quoi elle est une réaction, elle échouera, parce qu’elle cherche quelque chose de définitif à dire, quelque chose qui, une fois dite, nous permettra de nous reposer, le mal nous laissant tranquille une bonne fois pour toutes. À la découverte des camps, il eût fallu se poser sur le ton le plus grave la question du poème après Auschwitz (voir Adorno), sur le ton le plus grave, je voudrais le faire entendre au sens anglais de grave, cette question, il eût fallu se la poser de manière tombale, et se poser tombale la question de l’art, de la pensée en général, non pour cesser de penser, mais pour trouver des manières plus adéquates de penser, qui prennent le mal en compte, qui ne le cachent pas ni ne s’imaginent le terrasser, au lieu de quoi nous avons fait comme si de rien n’était (ce que Sebald dit de la mentalité allemande d’après-guerre, du non-dit qui a pesé sur l’Allemagne d’après-guerre est tout à fait éloquent en ce sens), nous avons continué de faire comme nous avions fait auparavant, jusqu’à nous apercevoir que c’était voué à l’échec, et alors nous avons essayé de faire exactement le contraire, comme si faire le contraire de ce qui a conduit à l’échec devait conduire automatiquement au succès. Il fallait prendre l’interdit prononcé par Adorno au grave et le penser à fond. D’autant que, la démocratie étant la forme de l’inachevé, de l’inachèvement, de l’inachevable en politique, de l’interminable, du procès, non au sens du jugement qui doit être rendu, mais du déroulement des choses, du processus de l’existence, la démocratie nous donnait les moyens réels de mettre en œuvre, en acte, cette pensée. Je pensai à tout cela, et je me dis : Mais l’évolution, avec ses changements continus dans le temps le plus long de l’histoire naturelle, ne nous donne-t-elle la meilleure image de l’existence (de l’existence humaine, certes, mais bien plus : de l’existence de toute vie) dont nous ayons besoin ? Non pas quelque chose qui se fige et cherche dans le supra-terrestre, le supra-individuel, le supra-politique, une manière de répondre une fois pour toutes à toutes les questions, mais quelque chose qui ne cesse de changer, dont même la mort n’est pas une fin, qui s’intègre dans le processus de la vie (la chaîne des vivants). Évolution et démocratie marchent main dans la main, le processus de transformation de la vie ne connaissant pas plus d’arrêt que la conversation. Et ce besoin de s’arrimer au définitif, à quelque terre ferme qui ne tremblera pas, comme qui, pris de vertige, s’accroche à la table pour ne pas tomber, ce besoin est certes compréhensible, mais c’est une illusion, une illusion terrible car, chaque fois que l’on y succombe, on détruit un peu plus le monde. C’est l’illusion qu’il faut détruire, et le monde dans son inachèvement qu’il faut aimer.
261124
Est-ce que j’écris mieux quand je suis déprimé ? J’y pense parce que je ne sais pas trop quoi dire, aujourd’hui. Je pourrais raconter que j’ai reporté les corrections apportées hier au texte génial que je suis en train d’écrire, mais l’idée d’un tel récit me lasse avant même d’essayer de la mettre en œuvre. Et puis, Mehdi Pérocheau a cette phrase : « Je ne connaîtrai jamais la cause de mon existence alors pourquoi ne seraient-ce pas l’humour et l’excentricité que d’aucuns regroupent sous le terme d’individualisme ? » Et il me semble que quelque chose s’éclaire, même si je ne sais pas très bien quoi. Non, vraiment, peut-être que je me sens trop bien pour écrire. Pourtant, le monde ne manque pas de raisons de s’enfoncer dans la dépression la plus profonde : tout va mal, tout va très, très mal. Et, peut-être est-ce lui, en fait, le mal de l’Occident tardif : la maladie de la maladie. Nous sommes malades de nous vouloir malades, et le mal le plus grand, le voici : voir le mal partout et se sentir coupable ou en dénoncer les coupables (ce qui, à peu de choses près, revient au même). Mais quel bien est-ce que cela fait ? On n’en a pas la moindre idée. Qu’importe : continuons. Hier, j’ai lu la tribune d’un écrivain qui réclamait la libération d’un autre, emprisonné dans un pays qui n’est pas le nôtre, et j’ai eu l’impression que, si le premier écrivain réclamait la libération du second, c’était pour que, une fois ce dernier libéré, il ait le plaisir de l’abattre lui-même d’une balle dans le dos. La lecture de ce tract dogmatique était terriblement angoissante, d’autant que l’écrivain en question, s’il n’est pas vraiment célèbre, est loin d’être un inconnu, du genre à signer des tribunes de son nom, quoi, et, en tout cas, il est bien plus connu que moi, parce qu’on avait l’impression de lire la caricature d’un discours tenu par quelqu’un qui aurait été endoctriné par quelque secte apocalyptique : il n’y avait pas l’ombre d’une joie, même lointaine, même petite, dans son assommante prose, pas l’ombre d’une lumière dont le texte eût été la portée, tout était effroyablement sombre, mais sans éclat aucun, absolument terne, d’une noirceur froide comme une planète morte, toutes qualités négatives qui, c’était l’évidence à la lecture de ce texte, ne tenaient pas à l’état du monde en tant que tel, mais bel et bien à l’état mental de qui avait écrit ce texte, un état de délabrement avancé, qui transpirait la haine de tout ce qui se tient debout, le ressentiment, un désir de destruction que la destruction de toutes choses n’eût toutefois pas pu assouvir, parce que c’était, in fine, sa propre destruction à lui que l’auteur de la tribune fantasmait. La lecture de ce texte m’a mis très mal à l’aise. À tel point que, ce matin, j’en ai parlé à Nelly, qui connaît l’auteur en question. Mais je ne suis pas parvenu à formuler mes idées de façon suffisamment claire. Cela, je n’y suis parvenu que plus tard, dans l’après-midi, et je l’ai écrit d’une phrase dans mon carnet au bison rouge dont cette page de journal est le bavard prolongement. Je me souviens que le journal dans lequel la tribune était publiée, durant toute mon enfance, j’ai vu mes parents le lire, et j’ai été pris d’une sorte d’angoisse assez inexplicable — parce que, après tout, je ne suis pas responsable des opinions politiques qui furent celles de mes parents, d’autres enfants, peut-être, oui, mais moi, non —, comme si je portais moi-même la marque répugnante de cette mentalité de secte, dogmatique, sans lumière, violente, prête à tout pour faire rendre gorge à quiconque a le malheur de ne pas penser selon le dogme tenu pour loi universelle de la nature. Ce qui était effrayant dans la tribune, c’était la négation a priori d’un rire quelconque, et partant, d’une quelconque lucidité. Et aussi que, dans ce genre de pensée, pour autant que l’on puisse appeler cela une pensée, aucune place ne soit laissée à la possibilité de l’erreur alors que, nous le savons bien, nous passons notre temps à raconter n’importe quoi, et les vérités que nous tenons pour absolument irréfutables, l’avenir les balaiera d’un dédaigneux revers de la main. Et c’est peut-être cela, au fond, que les auteurs de ce genre de tracts ou d’autres détestent : une civilisation de laquelle, que cela nous plaise ou non, nous sommes issus, et dont l’histoire, dans ce qu’elle a de meilleur tout comme dans ce qu’elle a de pire, nous incite à faire preuve de la plus grande circonspection avant d’émettre le moindre jugement qui ait quelque prétention à être définitif, nous met en garde contre les avis trop tranchés, lesquels n’admettent pas une once d’humour, et grâce auxquels on grossit les rangs des armées. Excentriques, je ne sais pas si c’est ce que Mehdi Pérocheau voulait dire, ces gens-là eussent cherché d’autres façons de dire, moins de combats à mener, et plus de fictions à inventer, des histoires fantastiques, au lieu de quoi, fanatiques de la norme, ils s’emparent du passé pour mettre en joue le présent, et feu à volonté sur l’avenir. « Quelle mentalité ! », déplorerait César, pas l’empereur, non, l’autre, le Marseillais.
251124
Courir sous la pluie et écrire, je ne dirai pas que c’est la même chose, je dirai au contraire que l’un et l’autre n’ont strictement rien à voir. Et pourtant, il y avait une certaine continuité entre les deux, aujourd’hui, sans doute au sens de l’épreuve, patauger dans les flaques et se sentir de plus en plus mouillé par la pluie qui tombait, ne faiblissant que fort peu par moments, et la lecture à haute voix de ce texte que je suis en train d’écrire, les ajouts dans les marges, les ratures, les corrections, et les feuilles de papier découpées aux ciseaux collées dans les marges pour les additions trop longues pour tenir sur la page. D’habitude, c’est vrai que, tout se passant uniquement sur l’ordinateur, on ne voit pas la trace de ces changements, mais il y a quelque chose de plus vivant à écrire à la main dans les marges, entre les lignes, dans des bandes ajoutées pour prolonger la page au-delà d’elle-même, une matérialité qui rend sensible le texte, au moins pour moi, qui me permet d’avoir conscience de l’effort, du temps, de ce que cela demande, l’écriture, et de la patience dont il faut faire preuve pour répondre à ce que l’écriture exige de qui écrit. Épaisseur des feuilles qui n’est pas étrangère à l’épaisseur du texte, du temps qu’il faut pour l’écrire, certes, mais aussi de la durée dans le cours de laquelle il s’inscrit, certains éléments avec lesquels je tisse le texte datant de plus de dix ans (rêve consigné dans le carnet des rêves), cela pour la biographie, et ceci pour l’histoire, dans le temps bien plus long des millénaires que l’écriture traverse et au-delà de la vie encore, dans le passage à la mort. Quand je les ai lues à haute voix, ce matin, avant d’aller courir, ces pages que je devais relire par la suite après être allé courir, je n’ai pas de raisons de le cacher, je les ai trouvées géniales, je l’ai dit mot à mot à haute voix pour moi-même, et ce n’était pas seulement pour m’encourager, comme quand on se dit, cependant que l’on court et que l’on se sent faiblir, vas-y continue, c’est bien ce que tu fais, ce matin, j’étais tellement trempé que je n’en ai même pas eu le temps, tout juste de soulever les pieds pour ne pas m’embourber, c’était parce que je le pensais vraiment, parce qu’il y avait tout ce que je voulais y mettre, et autre chose aussi, un rythme, une allure, un phrasé, une cadence. Ensuite, bien sûr, les choses se sont compliquées, c’est toujours pareil, il ne faut pas se laisser prendre au piège de la première impression, il faut continuer, se saisir de la matière, d’où tous ces ajouts, toutes ces ratures, toutes ces additions, et je crois que l’ensemble, le texte imprimé, avec ses hésitations, ses transformations en cours d’écriture, plus les modifications manuscrites apportées, forme quelque chose de particulier, qui ne doit pas tout à fait disparaître, et c’est pourquoi j’ai écrit à la main et non pas à l’ordinateur, quand même il serait amené à s’effacer dans une version destinée à être éventuellement par d’autres que moi.
241124
Un monsieur noir se moque d’une petite femme asiatique et fait rire au mot de « miniature » qu’il emploie à son endroit la vieille dame blanche qui, canne à la main, l’accompagne. Après quoi, malgré le dédain réprobateur que je manifeste, il parle à son chien. C’était ce matin au Parc Montsouris, où je suis retourné me promener après des mois, je crois, sans y être allé, et cette petite saynète, à vrai dire, je ne sais pas si sa morale était rassurante ou bien terrifiante : quelles que soient leur origine ethnique, leur culture, leur « race », comme il paraît que d’aucuns le disent encore, peut-être pour les rabaisser au rang du chien, les êtres humains sont d’une bêtise insondable et, par tous les moyens, quelles que soient les circonstances, dès qu’ils en auront la possibilité, ils trouveront quelqu’un à humilier. Je ne sais pas si c’est rassurant ou bien terrifiant parce que, en un sens, cela signifie que nous sommes tous égaux, mais que, en un autre sens, si nous le sommes, c’est en ce qu’il y a de plus bas, de plus haineux, de plus méchant. Quand le bien, sans doute, n’est pas à notre portée, ou alors par hasard. Et, c’est peut-être ce que je veux dire en racontant cette histoire presque insignifiante (mais, justement, qu’elle se trouve au seuil de la signifiance me semble intéressant, c’est là que la couche de la civilisation est la plus fine et que ce qu’il y a de plus primaire chez les êtres humains est susceptible de trouver à s’exprimer), on aurait tort de s’imaginer que, parce qu’on a fait des études, parce qu’on vote comme il faut aux élections, parce qu’on écrit des livres, parce qu’on vit à Paris, l’on échappe soi-même à cette espèce de loi universelle de la nature humaine : nous sommes d’horribles monstres qui n’attendons que le moment opportun pour passer à l’acte et massacrer qui a le malheur de nous ressembler un peu moins que les autres (et ce, quel que soit le critère de ressemblance pour lequel on opte : la religion, la couleur de la peau, la taille, et caetera, qu’importe). Et peut-être ce moment n’arrivera-t-il jamais, on dira alors de nous que nous fûmes sans histoires. Mais cette condition (« être sans histoires ») n’a rien d’une quelconque propriété essentielle : tout le monde est sans histoires, raison pour laquelle les gens ont toujours l’air un peu benêt quand ils découvrent que leur voisin est en réalité un meurtrier. Voici ce qui les étonne : pourquoi lui et pas moi ? Quand on dit d’un assassin que c’était un homme sans histoires, on ne cherche pas à en dresser quelque gentil portrait, afin de lui trouver des circonstances atténuantes, au contraire, on se venge de lui : en vérité, affirme-t-on, il n’a rien de plus que moi, il a simplement eu l’occasion, lui. Après lui avoir jeté mon œil le plus mauvais — mais je portais des lunettes de soleil, c’est vrai — et hoché la tête de mon mépris le plus hautain, quand je l’ai entendu parler à son chien, par précaution, j’ai tout de même continué de regarder par-dessus mon épaule tout en tâchant de prendre au plus vite mes distances avec lui : des fois que, l’occasion faisant réellement l’assassin, il décide de lancer son molosse sur moi pour me faire payer au prix fort mon outrecuidance moraliste et mon petit air supérieur. La coureuse asiatique, poursuivant son chemin sans se soucier de personne, n’avait quant à elle sans doute rien entendu de l’horreur banale qui hante les dimanches matins parisiens : tant mieux, elle pourrait se laisser accroire quelque temps encore que l’espèce humaine ne penche pas le long d’une pente assassine irrésistiblement vers le mal.
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