4425

« Si tu réveilles un matin (c’est une façon de parler), et que tu t’aperçois que tu détestes ce que tu es devenu, à qui faut-il que tu t’en prennes ? À toi ou aux autres, fussent-ils la terre entière ? Les autres, que tu ne voulais pas être, mais que tu es devenue. » Le pire, ce n’est pas d’être à la périphérie du monde, c’est de n’en avoir pas conscience. Car, c’est beau, la province (souvenirs de Dordogne), mais ce n’est pas le centre du monde, loin de là, et, de là, on n’agit pas sur le monde. On y demeure étranger. Ce qui n’est pas haïssable, je crois même que c’est tout l’inverse, mais c’est faire vœu de faiblesse, s’exposer à la destruction. Mais je n’ai pas envie de me lancer dans des développements d’une ampleur comparable à ce que j’ai écrit hier. Ce journal, je l’écris pour moi, et personne d’autre. Il est là simplement pour dire ceci : J’existe, il n’y a pas que toi sur terre, et si tu penses mal, sache que je ne suis pas la dupe de ta mauvaise pensée. Pourtant, contrairement à ce que l’on doit s’imaginer — du moins, c’est ce que j’imagine  qu’on doit s’imaginer —, je ne suis pas en colère. Et les propos qui ouvrent aujourd’hui ce journal, ce n’est pas à moi que je les ai adressés, ni de moi, d’où les guillemets, mais plutôt à l’air du temps (le sentiment névrotique, la peine, la détresse que rien ne pourra jamais apaiser parce que c’est ce qu’on est devenu qui en est la cause, pas le dehors, les autres, le monde extérieur, que je sens dans le cœur de l’Europe). Pas de colère, non. Une grande paix, au contraire. J’ai écrit deux poèmes, ce matin, qu’une fois revenu à l’appartement, j’ai noté dans mon carnet. Avec celui que j’avais écrit il y a un peu plus de deux semaines (déjà ? déjà), il forme une sorte d’ensemble disparate. Quand j’ai écrit le premier poème (le 17325), j’avais déjà l’idée d’un ensemble de ce genre. J’hésite à les copier dans les cahiers fantômes — parfois, je me dis que le fait de rendre public détruit l’inspiration, mais c’est une forme de superstition —, et puis, je me dis : s’ils sont en ligne, ils sont archivés, d’une certaine manière, non ? 

Paris, 17325 – 4425

Si je ne dis qu’un phrase, la phrase de la journée,
une phrase comme : « Je t’aime. »,
cela me suffit,
— que pourrais-je dire d’autre, ou de mieux,
aujourd’hui ?

Il est rare d’entendre le bruit des pas
qu’il ne soit pas couvert
le grain particulier du petit gravier
quand une branche vient à craquer
sous le pied
le merle brille mieux que le son de la voix
et le mauve pâle de l’étoile du printemps
presque blanc
incandescent
transparent
éclipse toute lumière
dans un sillon de la mémoire l’enfant rit
« c’est la meilleure journée de ma vie »
avait-elle dit
hier
du monde et non du monde
d’où vient cette paix ?

Même le chien à trois pattes
rien ne l’empêche de marcher
et moi je me suis assis là
(sans le doigt
il montre un banc dans le cimetière)
pour croquer les premières fraises
de l’année.

3425

« Comment, alors que l’on professe depuis près d’un demi-siècle que tout est rapport de forces, de domination, de pouvoir, s’étonner que certains aient fini par passer à l’acte ? », me suis-je demandé, cette nuit, quand je me suis réveillé. Et, cette question, dans mon réveil angoissé (j’étais partagé entre une inquiétude portant le sens de la vie et une autre portant sur le sens de ma vie, trouvant les deux vies passablement ratées, la mienne et celle du monde, et peut-être que ces deux inquiétudes n’en font qu’une), ce n’était pas à moi que je l’attribuais, mais à Jacques Bouveresse, dans l’un des articles qu’il a consacrés à Oswald Spengler. Je me demandais, prenant appui sur cette question de Bouveresse, comment on pouvait ne pas voir le lien de causalité qui unit, d’une part, toutes les entreprises de déconstruction qui, depuis plus de cinquante ans maintenant, dans une perspective plus ou moins nietzschéenne, pour être de ceux à qui on ne la fait, entendent dévoiler la réalité nue, crue, violente, derrière les illusions de la vie démocratique, sa fausse douceur, ses mœurs mensongèrement polies et le spectacle terrifiant, d’autre part, auquel nous assistons, d’hommes (puisque c’est bien de mâles qu’il s’agit) qui, ne s’embarrassant plus des conventions d’une société policée, se comportent comme les plus brutaux des autocrates ? Et puis, je crois que je me suis rendormi. Ce matin, conséquence ou non de mes tribulations nocturnes, je l’ignore, quand ce fut l’heure du réveil, j’étais prisonnier d’une profonde torpeur de laquelle, pendant de longues minutes, il m’a semblé que je ne devais jamais parvenir à sortir, mes yeux clos par un sortilège non moins puissant que celui qui attachait mon corps à mon lit, un lien solide comme la pierre qui enferme les gisants dans leur tombeau. Quand j’ai enfin réussi à m’extirper de ces entraves, je ne me souvenais plus exactement de la phrase de Bouveresse sur laquelle je m’étais appuyée durant la nuit (je ne m’étais pas réveillé pour avoir cette pensée, c’est cette pensée qui m’avait réveillé) pour tâcher de penser ce que je pensais et, m’efforçant d’ouvrir les yeux pour y voir clair, j’ai entrepris de m’en souvenir, en vain. Un peu plus tard, la maison plus calme, j’ai cherché dans le texte où je pensais que cette phrase se trouvait où la phrase se trouvait, mais elle ne semblait pas y être. En parcourant le texte, je me suis rendu compte que j’avais recomposé quelque chose qui n’était ni tout à fait de moi ni tout à fait de Bouveresse, mais peut-être un peu de tout le monde, à tout le monde. Voici la question que Bouveresse pose dans son article, « La vengeance de Spengler » (paru en 1983, cet article peut être lu quarante-deux ans plus tard sans aucun sentiment de décalage temporel, bien au contraire, et c’est une inquiétude supplémentaire que suscite cette remarque) : « Au sens où il y a une “dialectique de l’Aufklärung”, écrit Bouveresse, on pourrait parler également d’une dialectique du discours démocratique, en vertu de laquelle il finit par dénoncer lui-même comme illusoires et mensongers ses propres idéaux. Lorsque des intellectuels qui passent pour des démocrates convaincus proclament ouvertement que la seule réalité est celle du pouvoir et de la domination, que peut-on encore objecter à ceux qui décident de jeter définitivement le masque ? » (Article repris dans Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, page 96.) Cette question — d’une actualité, pour ne pas dire d’une permanence sidérante —, Bouveresse se la pose au croisement de plusieurs considérations qui touchent à la démocratie moins en tant qu’institution qu’en tant que structure de la vie sociale, forme générale de la vie humaine dans l’histoire. Bouveresse cite un passage du Déclin de l’Occident de Spengler et le commentaire hallucinant qu’il inspira à Adorno : « Spengler a prophétisé Goebbels » (Prismes, page 42). Voici le passage de Spengler : « On n’a plus besoin, comme les princes de l’époque baroque, d’obliger les sujets au service des armes. On fouette les esprits par des articles, des dépêches, des images — Northcliffe ! — [ici, le lecteur perspicace mettra à jour ces personnages conceptuels avec leurs équivalents contemporains sans grand mal] jusqu’à ce qu’ils exigent des armes et contraignent leurs chefs à un combat auquel ceux-ci voulaient être contraints. » (Le déclin de l’Occident, II, page 428. Le deuxième tome du Déclin de l’Occident a paru en 1922, le premier en 1918.) Et Spengler ajoute : « C’est la fin de la démocratie. Si, dans le monde des vérités, c’est la preuve qui décide de tout, dans le monde des faits, c’est le succès. Le succès, cela signifie le triomphe d’un courant d’existence sur les autres. La vie a réussi sa percée ; les rêves de ceux qui voulaient réformer le monde sont devenus des instruments entre les mains de natures de maîtres. Dans la démocratie de l’époque tardive, la race éclate à nouveau et asservit les idéaux ou les projette, avec un éclat de rire, dans l’abîme. » Tout comme les Lumières, qui finissent par se retourner contre elles-mêmes au sens où elles se prennent elles-mêmes comme objet de leur propre critique dévastatrice (c’est à traits épais la thèse du livre d’Adorno et Horkheimer, Dialektik der Aufklärung), la démocratie en vient à s’autodétruire : ce n’est pas tant de l’extérieur que proviennent les forces qui l’anéantissent que de l’intérieur même. La démocratie a besoin de la publicité, mais cette dernière devient transparence obscène, verbiage permanent et intoxication. La démocratie a besoin d’autocritique, mais cette dernière devient culpabilité complaisante et cynique, haine de soi. À ce phénomène vient s’en ajouter un autre : s’il était encore possible de croire, il y a un siècle, voire un demi-siècle, à une expansion de la démocratie, il est clair désormais que la démocratie est minoritaire dans le monde (au mieux, un être humain sur dix vit dans une démocratie) et du fait, notamment, de la critique interne (la thèse centrale susceptible de diverses formulations : « La démocratie est un système de domination comme un autre »), elle a peu de chance de s’étendre, et bien plus de se recroqueviller sur un espace géométrique restreint (l’Europe), où elle est quand même remise en question. À la fin du progrès, peut-être peut-on formuler ainsi ce pressentiment, à la fin du progrès, il y a toujours l’autodestruction, l’autodestruction étant la fin du progrès. Ou, dit autrement, le progrès conduit toujours à la destruction de qui y croit. Les angoisses éprouvées par Wittgenstein (lecteur de Spengler) quant à la nature de son travail ne sont pas étrangères à cette idée. En 1931, après avoir noté un fragment de thème musical, 

Wittgenstein commente : « Ce serait la fin d’un thème que je ne connais pas. Il m’est venu aujourd’hui alors que je réfléchissais à mon travail en philosophie & me suis dit : “I destroy, I destroy, I destroy —”. » « I destroy », en anglais dans le texte. Il y a quelque chose de fascinant dans le fait de penser à la philosophie en musique et quelque chose de terrifiant aussi dans cette idée que, en définitive, Wittgenstein ait pu avoir le sentiment que ce qu’il faisait n’était pas si important que cela, pas aussi important, par exemple, que composer une grande œuvre musicale, et si c’est effrayant, ce n’est pas tout à fait faux. Mais il y a encore une autre idée dans ce fragment musical, et son commentaire, lui-même fragmentaire : quand elle est lucide — et, s’il y a bien quelque chose qu’est Wittgenstein, c’est lucide —, l’humanité occidentale tardive se rend bien compte qu’elle est fatiguée, que ce qu’elle a accompli de grand est derrière elle, et qu’il ne lui reste plus qu’à recycler des thèmes éculés (le thème de Wittgenstein est passablement romantique, ce n’est pas un thème à la Schönberg, par exemple, plutôt à la Brahms, ce n’est pas indifférent, tant s’en faut, car c’est la musique qu’il entendait “dans sa tête” et que la musique que l’on entend “dans sa tête” en dit long sur la manière dont cette tête est faite), ou à détruire ce qui a été fait précédemment (quand on veut être poli ou avoir l’ait intelligent — de moins en moins, Dieu merci —, on dit “déconstruire”, mais qui connaît l’histoire philosophique de ce mot sait que cela revient au même). À qui ne peut consentir à se laisser enfermé dans cette alternative — ou recycler ou détruire —, que reste-t-il ? Tenir son journal (que personne ne lit) ? Écrire des romans (que personne ne lit) ? De même que, pour reprendre la fourche de Spengler (« les preuves » et « le succès »), l’histoire des sciences peut être lue comme l’histoire de la succession des théories fausses, il faudrait parvenir à s’affranchir du succès comme mètre-étalon de la valeur. La croyance au succès est en effet la caractéristique des peuples sans esprit (sans “spiritualité”, pourrait-on dire), qui n’ont pas de foi, qui ignorent le renoncement, le différer, le remettre, la lenteur, le retard par lequel on s’émancipe de l’heure, et la discipline que tout cela présuppose et implique, qui n’ont de faveurs que pour la satisfaction immédiate, la consommation, qui ignorent la patience de l’épargne (s’épargner, épargner l’autre comme vertu supérieure, mansuétude, clémence, amour), qui n’ont de sens que pour la dépense, et gâchent, croyant réussir, ratent, disparaissent. Et ce, alors même qu’il faut savoir être immobile, presque, trouver cette vitesse où le mouvement devient indiscernable du repos, le temps qui s’étire tant qu’il semble aussi bien fini qu’infini.

2425

Apprenant par le journal qu’une bijouterie avait été l’objet d’un braquage, hier matin, vers onze heures, à peu près au moment où je rentrais de faire mon jogging, rue de Rennes, c’est-à-dire par le chemin que j’emprunte pour revenir du jardin, j’ai été pris d’un léger vertige à l’idée que, peut-être, ma vie, c’est de manière indirecte que j’en prends connaissance, que je la vis. Si je n’avais pas consulté les articles de presse sur Google News, un peu comme on consulte les annonces immobilières sur selogerpointcom, je n’aurais jamais eu connaissance de ce cambriolage, lequel, donc, pour moi, n’aurait tout simplement pas eu lieu. Phénomène paradoxal — quelque chose a lieu qui n’a pas lieu — d’où l’on peut tenter d’inférer que, si personne ne nous racontait notre vie, nous ne la vivrions pas. Dans la plupart des cas, certes, ce n’est pas notre vie à nous qu’on nous raconte, c’est une vie un peu plus générale, ou une vie vécue par un autre que nous, mais nous n’avons pas les moyens de faire les difficiles tant nous avons peu d’imagination, alors nous la faisons nôtre, et c’est bien assez, et c’est bien ainsi. C’est de cette toile que l’immense majorité des romans sont faits, qui racontent la vie de quelqu’un qu’on ne connaît pas, mais qu’on aurait bien aimé être, si l’on en avait eu les moyens, si l’on en avait eu le talent. Que l’on y regarde d’assez près et l’on verra, en effet, que c’est ainsi que la plupart des romans sont faits, les romans et la culture dans son ensemble. Ce n’est pas seulement nombriliste de la part des auteurs de ces documents de barbarie, c’est aussi humiliant pour les gens que l’on supplie de les lire tout en leur disant qu’ils ne sont pas assez bien, pas suffisamment intéressants, pour être dedans. Pour une part, une part d’autant plus angoissante que je ne peux pas la mesurer, et pour cause : elle se passe sans moi, ma vie se passe sans moi. Toutefois, ce n’est pas ce qui m’a le plus étonné en survolant l’article qui relatait le fait divers de la rue de Rennes, mais qu’il y était question du, je cite, « chic 6e arrondissement de Paris », affirmation qui, pour moi qui y vis, dans ledit « chic 6e arrondissement de Paris », semble tout à fait discutable, ou alors, le chic, ce n’est vraiment plus ce que c’était. Dans mon « chic 6e arrondissement de Paris », notamment cette assez laide rue de Rennes, il y a principalement des commerces de seconde, voire troisième catégorie, des échoppes à kebab, et autres brasseries bon marché, bouillons où l’on n’a guère envie de mettre les pieds et encore moins les papilles ; l’odeur nauséabonde qui en émane quand on passe devant suffit à nous couper l’appétit. En fait, ce n’est pas tant que le chic n’est plus ce qu’il était, c’est que l’idée que l’on se fait de Paris est sans commune mesure avec la réalité de Paris. L’autre jour, alors que je regardais CNEWS (c’est quand j’étais malade), l’ineffable xxxxxxxxxxxxxxx, sans doute pour sauver l’apparence d’un humanisme auquel il est en réalité totalement étranger, sinon il irait bavasser ailleurs, a entrepris de défendre l’idée de Paris ville-monde en mentionnant le quartier du Montparnassse où, disait-il imprudemment, les artistes du monde entier sont venus, et caetera (on connaît la chanson). Affirmation qui n’était pas tant fausse que datée, datant du siècle dernier. Et moi, j’y reviens parce que c’est mon sujet préféré (j’exagère à peine), moi, qui vis à Montparnasse (encore qu’il ne soit pas besoin d’y vivre pour ce faire), je puis en apporter la preuve. Par exemple, au 26, rue du Départ, où se trouvait jadis l’atelier de Piet Mondrian, détruit en 1936 dans le cadre des travaux d’agrandissement de la gare du même nom, se trouve désormais la tour Montparnasse. Pour ne rien dire des brasseries, telle la Coupole où les artistes nommés Picasso, Chagall, Cocteau ont été remplacés par les touristes, et la réservation rendue obligatoire par cet afflux d’une population certes mondialisée, mais qui n’a vraiment rien d’une élite. C’est cela que j’appelle « le daté », expression que j’ai déjà employée, et qui me semble caractériser la mentalité intellectuelle des humains occidentaux de notre temps : nous vivons avec une image fausse de la réalité dans laquelle nous vivons, fausse parce que datée, c’est-à-dire qu’elle était vraie il y a cent ans, mais que le monde a changé, entretemps, et qu’elle ne l’est plus aujourd’hui, nous ne nous en sommes tout simplement pas aperçus. Voilà qui est regrettable. Les vers que Baudelaire consacrait aux transformations de Paris (« Le vieux Paris n’est plus, etc. », « Paris change ! ») sont d’une beauté toujours aussi déchirante, mais les changements auxquels Baudelaire assistait ne sont plus les nôtres. Nos idées vraies sont devenues fausses parce que le temps a passé mais pas notre pensée, qui est demeurée la même, et se trouve ainsi arriérée. Ce phénomène est causé par une sorte de distorsion entre l’espace et le temps : dans ces quartiers désormais destinés au surtourisme et à la consommation effrénée (ce ne sont que bars, magasins bas de gamme, terrasses pour les boit-sans-soif, et hommes noirs qui patientent, assis sur leurs bancs Davioud, entre deux repas, attendant là que les hommes blancs aient enfin faim), la forme de Paris ne change plus guère (la tour Montparnasse a un peu plus de cinquante ans, en effet), ce qui a changé, en revanche, c’est tout ce qui occupe la forme, remplit l’espace ; et les touristes ont remplacé les artistes. Ça rime, mais c’est bien tout ce qu’ils ont en commun. Nous — humains occidentaux —, par un mécanisme de protection collective qui nous empêche de nous sentir écrasés par le poids de cette vérité : nous ne sommes plus le centre du monde, et Paris n’est plus la capitale du siècle, c’est un parc d’attractions, une sorte de Parisland, ou de Parisworld, pour donner un contenu réellement positif à l’idée erronée d’un « Paris, ville-monde », nous continuons de vivre comme jadis, comme si la démocratie était le système politique le plus répandu sur terre, et qu’elle s’apprêtait ailleurs à s’imposer par sa force de conviction inhérente, comme si nous autres, Européens, nous n’étions pas en réalité devenue une minorité, la minorité du monde. Même la pensée décoloniale — en vérité, elle est déjà datée — repose sur cette distorsion entre l’espace et le temps : nous voyons le monde avec les cartes d’il y a cent ans, et c’est vrai que, du point de vue de la surface, c’est toujours pareil, mais à l’intérieur, pour ainsi dire, tout est changé. L’Européen, jadis maître du monde, ne règne plus sur rien, il vivote à la périphérie de l’histoire, où il veille sur le peu de bien qu’il lui reste : le fameux “patrimoine”, cet héritage dont il exploite la rente jusqu’à la nausée qu’il se donne à lui-même. Nous sommes une minorité qui ne veut pas se connaître telle, que personne ne veut reconnaître comme telle, et qui se trouve par là même vouée à disparaître. Nous nous berçons d’illusion ; c’est la mélodie lénifiante que nous chante le cygne. Au sommet de l’échelle de nos valeurs, Louis Vuitton a remplacé Louis Capet, et l’on sent bien qu’après la tête, c’est le cœur qui n’y est plus.

1425

Quand on ne sait pas s’il faut en rire ou en pleurer, ce peut être l’annonce d’une dépression prochaine ou d’un climat de distorsion entre le monde et le moi, le moi — qui que ce soit au juste et quoi que ce soit au juste que « moi » et moi — se trouvant en déséquilibre, là où, jusqu’à présent, il se tenait à peu près droit, quelque chose se dérobe, peut-être que tout s’était toujours dérobé et qu’il vient tout juste de s’en apercevoir, peut-être qu’il n’y a jamais eu de fondement, jamais de roc réellement dur sur lequel la bêche de nos certitudes eut pu venir se tordre et se briser, et alors il faudrait en rire, peut-être aussi que tout s’effondre, que tout s’est effondré il y a bien longtemps, que les certitudes ni les illusions ne sont plus pour nous, et alors il faudrait en pleurer, on ne sait pas, ou bien l’on sait que les deux en même temps sont des attitudes vraies, rire et pleurer, et alors c’est la dépression. Quand on consulte la fiche Wikipédia xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxx xxxxxxxxx xx x xxxxxx xx x . xxxxxx x x x x xxxxxxx xxxx x xxxxxxxxxxxxx xxxxxxxx x x x xxxxxxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx x xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxx xxxxxxxxx xx x xxxxxx xx x . xxxxxx x x x x xxxxxxx xxxx x xxxxxxxxxxxxx xxxxxxxx x x x xxxxxxxxxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxx xxxxxxxxx xx x xxxxxx xx x . xxxxxx x x x x xxxxxxx xxxx x xxxxxxxxxxxxx xxxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxx xxxxxxxxx xx x xxxxxx xx x . xxxxxx x x x x xxxxxxx xxxx x xxxxxxxxxxxxx xxxxxxxx x x x xxxxxxxxxxxxxxx xxxxxxxxxx x xxxxxxxx xxxxxxxx xxxxxx xxxxxxxxx xx x xxxx (*) Il y a une médiocrité qui aurait quelque chose de comique si tout cela ne se paraît des apparences de la profondeur, de la conviction, du combat politique et de l’engagement. Ces individus peuplent notre petit monde social, et la situation politique mineure que nous vivons depuis hier, dans le psychodrame classique de la postmodernité occidentale, où le tragique s’obscurcit en néant jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de les distinguer l’un de l’autre, n’est que le prolongement des fantasmes auxquels une certain façon de voir le monde — partiale, unilatérale, convaincue de sa véracité et satisfaite d’elle-même — donne lieu : à force de fantasmer, quelqu’un finit toujours par passer à l’acte. Car, ce n’est pas tant notre inconscient qui serait collectif que notre fantasme, lequel n’a rien de dissimulé, de latent, de caché, mais se trouve là, à la vue de tous. Il n’y a rien qui ne soit politique, ne cesse-t-on de nous rabâcher depuis un peu plus d’un demi-siècle — pas plus la science que le fond des petites culottes, pas plus les orgies de Néron que l’interprétation de l’art pariétal préhistorique —, par quel miracle, dès lors, se pût-il qu’un domaine de la vie sociale y échappât ? C’est une fiction si mauvaise qu’on voit bien qu’elle ne tient que par des articulations rhétoriques qui bafouillent grossièrement. Le fantasme est le nez au milieu de la figure de Cyrano : tout le monde le voit, tout le monde tremble de le nommer et, la tirade est trop célèbre pour la rappeler, on apprend à ses dépens ce qu’il en coûte de violer l’interdit. Mais c’est un peu court car, si l’interdit se viole, c’est dans les deux sens, et la société, c’est cela : la sens autorisé de la violation. C’est trop bête — je veux dire aussi : trop évident —, mais tant pis : il n’y a pas société plus effrayée par ses propres tabous que celle qui prétend « en finir avec les tabous ». En rire ou en pleurer, mais de quoi ? De tout. Comment échapper au sentiment lucide que tout est plongé dans cette indétermination de bêtise, d’absurdité, de tricheries mesquines ? Si, vers la fin, on a l’impression de ne plus pouvoir se fier à rien, ce n’est pas que l’on soit revenu de tout, qui a déjà été fait, qui plus est, mais que les conditions d’une confiance ne sont tout simplement pas réunies et ne le seront peut-être jamais, voire ne l’ont jamais été. Tant que les dogmes sont puissants, l’illusion s’entretient, mais dès que les lumières se mettent à briller, l’illusion détruite, les dogmes n’ont plus force de loi, apparaissent au contraire pour ce qu’ils sont, comme tout le reste, à savoir : des constructions où l’arbitraire et la partialité ne sont pas plus absents qu’ailleurs. Le processus égalitaire, pourrait-on dire, ne connaît pas de terme, de fin, il s’applique à tout, indifféremment, ainsi le veut l’égalité, qui ne fait pas de différences, qui est l’annihilation des différences. L’immanence totale est une ontologie plane, où les entités se peuvent multiplier à l’infini (rien ne les retient qu’elles-mêmes), mais qui se trouve aussi sans reliefs. Or, dans cette absence de reliefs, se manifeste l’absence de raison de préférer une chose plutôt qu’une autre (est-il étonnant que l’immanentiste soit fasciné par la figure de Bartleby ?), de préférer toute chose à toute autre, de préférer quelque chose à rien, de préférer sa perpétuation à sa disparition pure et simple ? Il n’est pas contraire à la raison égalitaire de préférer la destruction du monde à n’importe quoi. À la fin du processus d’égalisation, il n’y a rien qui soit préférable à rien. Quand tout se vaut, toutes les valeurs se valent qui sont égales au même, égalent à zéro (= 0). L’égalitarisme n’est pas une forme de nihilisme en soi, c’en est le préliminaire le plus naïf qui soit. Il gonfle sa poitrine d’espoir et s’anéantit dans le désespoir de la course aux profits et de la raison du plus fort. Ou l’univers humain réduit à sa plus pure et plus parfaite imbécilité.

(*) Dans la version “en ligne” de ce journal, les passages surlignés de la sorte xxxxxxx xxxxxxx indiquent une censure a priori pour des raisons personnelles, politiques, paranoïaques, politico-personnelles, ou purement esthétiques. Ces passages ne sont pas destinés à être dévoilés dans un avenir proche ni sans mon consentement avant ma mort, après quoi, évidemment, chacun fera ce qu’il voudra, et probablement rien.

31325

Je m’interroge, interroge Nelly. Ai traduit quelques poèmes de ———- ———- depuis hier. Au fur et à mesure, je lis à haute voix, et puis, encore une fois, tous ensemble, après (j’allais dire « à la fin », mais ce n’est pas la fin, c’est le début). Je ne sais pas pourquoi je fais ce que je fais. Ni même si je vais continuer de. Ne devrais-je pas me contenter de ne rien faire ? Me contenter de vivoter ou je ne sais quoi ? Jusqu’à présent, tout ce que j’ai fait, que cela m’a-t-il valu ? Que cela m’a-t-il apporté, rapporté ? Rapporté, oh, je sais que l’on trouvera cela vulgaire, mais n’est-ce pas l’étalon universel, la valeur de la valeur ? Alors, quoi ? Eh bien, rien ou presque. Ni gloire ni argent, même pas le sentiment du devoir accompli, n’ayant jamais eu le sentiment de devoir faire ce que j’avais à faire, voulais faire, rien ou presque rien, donc. Quelle raison de continuer trouverais-je dans tout ce fatras d’absence, d’insignifiance ? Aucune raison, aucune. Et pourtant, ainsi que je l’ai dit, je fais ce que je fais, ce matin, et encore, après avoir marché longtemps dans Paris, où les terrasses estivales commençaient de fleurir devant les crêperies du Montparnasse breton, c’est le printemps, vraiment, on va vendre plus de choses encore, enfin, j’ai écrit ces phrases avec patience et minutie, une attention immense et secrète, si secrète qu’on aurait pu la dire subreptice, ou quasi, mais il n’y a plus de droit ici, le droit a cessé bien avant, nous sommes ailleurs, nous sommes loin, où l’on ne trouve que vie, et l’instinct qui nous porte à elle, la vie qui nous porte à vivre. Ce mot de « secret » revient souvent, ces derniers temps. Pourquoi ? C’est étrange. Il y a quelques jours encore, si l’on m’avait posé la question, j’eusse dit qu’il ne faisait pas partie de mon vocabulaire, que ce n’était pas mon genre, à présent, je dois bien me rendre à l’évidence : c’est un mot que j’emploie. Pourquoi ? Ou, mais cela revient au même, comment ? Comment est-il entré dans mon vocabulaire ? Par quel chemin, depuis quelle origine, et dans quel but ? Oui, à quelle fin ?

30325

Cette après-midi, je me suis endormi devant Cauchemar à l’hôtel. Et la voix de la star qui passe son temps à insulter les gens qui passent dans son émission, star dont le nom m’échappe au moment même où j’écris cette phrase, s’est confondue avec l’esquisse d’ébauche de projet que je venais de formuler grossièrement quelques minutes plus tôt. Jamie Oliver, je crois que c’est son nom, était en train d’engueuler la patronne de l’hôtel qui s’était gardée par commodité un placard à elle dans la chambre où Jamie Oliver devait passer la nuit (« Quoi ?! Tu fais payer 220 dollars pour cette bip ?! Mais t’es complètement bip, c’est pas possible ?! Et qui c’est qu’a fait la déco de la chambre ? — C’est moi… — Ah, mais bip, qu’est-ce que c’est moche, bip, cette bip me donne vraiment envie de bip tellement c’est moche, c’est vraiment nul à bip, bip, mais comment qu’on peut être aussi demeurée, bip de bip de bip ?! » Je ne sais pas vous, mais moi, quand j’en fais l’imitation à Daphné, elle rit beaucoup), et j’en suis assez vite venu à me demander comment un type aussi ignoble pouvait bien avoir des pensées aussi géniales sur l’ébauche d’un projet que je n’avais pas encore vraiment esquissée moi-même ? C’est à ce moment-là que je me suis réveillé et que je me suis aperçu que, non seulement Gordon Ramsay (c’est son nom, horrifié par le doute, j’ai fini par vérifier) ne parlait pas de mon projet, mais qu’il continuait de faire ce qui l’avait rendu riche et célèbre — à savoir : humilier de pauvres gens si désespérés qu’ils n’envisagent pas d’autre solution au problème de leur existence que de passer dans une émission de téléréalité, c’est dire s’ils sont désespérés, mais est-ce une raison pour les humilier ? dans le monde où nous vivons, eh bien, figurez-vous que oui, c’est même une excellente raison, tout le monde trouve que c’est parfaitement normal et sain —, mais qu’en plus, contrairement au sentiment que j’avais eu dans mon sommeil, ses pensées au sujet de mon ébauche de projet n’étaient pas géniales du tout, loin de là, ou alors qu’elles l’étaient effectivement, mais qu’elles étaient demeurées enfermées dans mon rêve et qu’il fallait donc que je me rendorme pour aller les y retrouver. J’ai changé de chaîne plusieurs fois et puis je suis revenu sur Cauchemar à l’hôtel, où cette fois il y avait dégustation de canapés (« Le pain est imbibé d’eau, espèce de bip, et le sanglier a le goût du rat crevé, bip, mais vous me bip envie de gerber, bande de bip de bip de pauvres, comment est-ce que vous voulez gagner autant de fric que moi si vous faites de la bip comme ça, hein ?! »), et je n’ai pas tardé à me rendormir. Le même phénomène s’est reproduit — la voix du tortionnaire cinq étoiles a cessé d’insulter les pauvres gens qu’il était en train d’humilier avec leur consentement pour parler de mon projet, et il avait des idées lumineuses à ce sujet, de véritables illuminations, je ne crains pas de le dire, mais à mon réveil, de nouveau, je ne suis pas parvenu à m’en souvenir. Et, je n’ai plus réussi à m’endormir. Mes idées, à supposer que je les aie jamais eues, étaient définitivement perdues dans cet univers onirique où elles devaient demeurer inaccessibles. Ensuite, j’ai passé un certain temps, quelque part entre la veille et le sommeil, pas très bien réveillé, quoi, à me demander si cette idée que j’avais eue en valait la peine, s’il y avait au bout d’elle, en partant du principe que je serai capable de la mener à bien, ce qui ne va pas de soi, vraiment pas de soi, quelque récompense qui viendrait racheter à la fin le mal que je me serais donné pour y parvenir et, très sincèrement, je n’ai pas pu apporter une réponse positive à la question : il se pourrait très bien que j’y parvienne, que je mène à bien mon projet, et que ce soit extrêmement décevant (comme cela s’est souvent produit), à la fin, au point que je pourrais me dire avec la voix de Gordon Ramsay : « Bah, dis donc, bip, le jour où t’as eu cette idée de bip, t’aurais mieux fait de te casser une jambe, pauvre bip ! » Et comme je n’avais la réponse à aucune de mes interrogations, j’ai décidé de remettre toutes ces choses au lendemain.

29325

Il y a un moment où quelque chose de très instinctif, de très primaire, de sauvage  presque, trouve à s’exprimer : c’est une manière de réflexe de survie, comme si le corps (mais il n’y a pas de différence entre le corps et l’esprit, d’où le « comme si » que j’emploie) s’exprimait malgré toutes mes bonnes manières, le dressage dont j’ai été et suis encore l’objet, et affirmait une réalité plus profonde, plus silencieuse, plus charnelle, laquelle n’a rien de mystérieux, passe inaperçue, la plupart du temps, c’est tout, mais à qui il arrive tout de même d’entrer en éruption, — tant la vie sociale est invivable. « Je n’ai pas envie de savoir », ai-je entendu une voix dire, une voix qui venait de prendre la parole alors que personne, même pas moi, ne l’avait interrogée, ne lui avait demandé sin avis, pour refuser de faire quelque chose. On aurait pu dire : mais c’est un refus de connaissance. Et, en effet, il n’y aurait rien eu à rétorquer à cette objection : je n’avais pas envie de savoir. Je n’ai pas eu envie de savoir quelque chose de plus, pas eu envie de savoir de qui parlait cette personne qui m’est indifférente, mais qui est là, qui existe, qui s’exprime, que je ne puis pas éviter, parce que je ne suis pas seul au monde, je suis pris dans le réseau de la vie sociale, et je n’ai pas particulièrement envie qu’elle se taise, non plus, non, ce n’est pas cela, c’est que je n’ai pas envie de l’entendre, je n’ai pas envie de l’écouter. Pourquoi faudrait-il écouter toutes les voix ? Non pas tant que tous les voix ne soient pas bonnes à entendre — je m’en moque, à vrai dire, qu’elles soient bonnes ou non, les voix —, mais au nom de quoi devrais-je renoncer à moi pour quelque autre ? Non, ce n’est pas encore assez bien formulé : je pourrais renoncer à moi pour quelqu’un d’autre — de facto, même, je renonce à moi pour Daphné, avec joie et foi, ce que les partisans de la nulliparité ne pourront jamais entendre (tant pis pour eux) —, mais je ne peux pas le faire pour n’importe quoi, pas pour tout le monde, pas pour quiconque, — cela n’a aucun sens. Je n’ai pas à renoncer à moi-même. Pour ce faire, il faut des raisons contraignantes (des raisons réelles), l’amour que je porte à ma fille, fruit de l’amour que je porte à mon épouse, est une raison contraignante des plus puissantes, et les dogmes de mon temps, malgré qu’ils en aient, ne sont pas contraignants, tant s’en faut. Ce sont les chimères de graphomanes illettrés, de bavards invertébrés. Ce matin, après deux jours enfermés chez moi, je suis sorti. Il faisait beau dans Paris, le vent soufflait qui dégageait le ciel, gardait l’atmosphère fraiche encore, et j’étais heureux de passer par les rues où j’aime passer, de traverser mon vieux cimetière, d’aller où j’avais envie d’aller. Pourtant, d’un autre œil, c’était assez laid, Paris, pas ce musée, non, ce parc d’attractions à ciel ouvert, mais ce n’était pas si grave que cela, ce n’était tout de même pas cela qui allait m’empêcher de marcher et d’aller où je voulais aller. Mais alors quoi ? Mais alors, rien. Que je n’aie pas de sentiments charitables pour mon époque, cela ne m’empêche pas de vivre, je ne serais pas plus heureux si j’adhérais benoîtement à l’air du temps, je serais plus bête, c’est tout. Les touristes qui parlaient très fort, en ricanant grassement, dans le cimetière, m’ont paru très laids. Ils n’étaient que grossièrement de leur temps. Blancs, pas très grands, un peu larges sur leurs petites pattes, parlant espagnol, dans ce lieu où les défunts sont assemblés, la mort non plus que l’idée de passer sans laisser de traces mémorables de leur passage ne semblaient les effleurer. Alors que moi, ces pensées me hantent et m’angoissent, et qu’elles sont parmi les raisons pour lesquelles j’ai fini par apprécier la fréquentation des cimetières (à peu près au moment où j’ai commencé à vivre à Montparnasse, à peu près au moment où je me suis rendu sur la tombe de Gramsci à Rome), qui ne sont pas tant pour moi un « memento mori », qu’un « souviens-toi d’œuvrer », parce que tu n’es rien, parce que tu ne vaux rien, en tant que tu es toi (ce moi que tu es), tu n’as aucune valeur, aucun intérêt, ta personne (l’être qu’il se trouve que, par hasard, tu es) est insignifiante, ta vie n’a de sens que par qui t’aime et ce que tu inventes, tout le reste, ce n’est rien. Dans le cimetière, à un moment, je me suis mis debout sur un banc et j’ai pris la photographie d’un nuage qui, en même temps que moi sur terre, passait dans le ciel. Je ne saurai dire exactement pourquoi, mais il m’a semblé que, malgré tout ce qu’il comportait d’incongruité, de débraillé, d’inadapté, sans parler des réserves que l’on peut émettre à l’endroit du mot que je vais souligner dans quelques instants à peine, il y avait une grande vérité dans ce geste, laquelle vérité n’avait rien à voir dans mon esprit au moment où j’ai pris la photographie que j’ai prise avec le fait d’immortaliser un instant éphémère, ou je ne sais laquelle de ces fadaises, mais beaucoup avec celui d’être là, de faire quelque chose de cette présence, quelque chose qui ne détruise rien, qui ne soit pas nocif (pas en tant que tel, quand même, parcourant la chaîne des raisons, on trouverait bien un maillon où, on trouve toujours un maillon, c’est le métier des directeurs de conscience), mais quelque chose d’un peu moins feint, d’un peu moins factice, d’un peu moins imbécile que ce que, consentant ou nous, nous finissons par faire au quotidien. J’ai dit, en passant, tout à l’heure, que Paris n’était pas un musée (c’est l’expression qu’un écrivain un peu connu s’est mis à employer récemment en titre de ses livres), mais un parc d’attraction, et cela m’a semblé une nuance importante, et je sais que ce n’est pas sans une grande futilité, mais, là, debout sur ce banc, j’ai eu l’impression de sortir du parc d’attraction où s’est enfermée l’humanité occidentale (c’est-à-dire : l’Europe), sans y être toutefois étranger, j’ai eu le sentiment qu’il y avait tout de même un chemin. Bien sûr que la voie est sans issue et que nous ne pouvons pas faire demi-tour (tout ce qui est vivant meurt, ce n’est pas un destin, c’est comme cela, banal, trivial), mais cela n’a rien de fondamentalement désespérant. Ce n’est peut-être pas le genre d’idées que nous aimons entendre — nous préférons les promesses de transcendance, les grandes idées, les envolées (« Ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise »), elles nous enivrent de hauteurs inexistantes —, mais cela ne signifie pas qu’elle ne soit pas vraie. Et libératrice. — Toi, d’ailleurs, ne te sens-tu pas déjà plus léger ? Non ? Alors, ne reviens pas. Ce grand livre n’est pas pour toi. 

28325

Nouvelle journée devant la télévision : très vite, on se surprend à avoir des opinions, qu’on pourrait facilement confondre avec des pensées, mais qui ne sont que des réflexes face à la perception d’un être humain en train de s’exprimer (quoi que cet être soit, au juste, en train de dire). On comprend aussi comment fonctionne la sociabilité dans son ensemble : par reproduction approximative d’une scène à laquelle on croit assister et dont on croit comprendre le mécanisme. C’est sans doute la raison pour laquelle il y a de plus en plus de livres : face à la masse cumulée des livres qui ont échappé à la destruction depuis l’invention de l’écriture, on en vient à s’imaginer comme étant en mesure d’en produire un nouveau soi-même, et ainsi de suite, de façon cumulative et exponentielle. Raison pour laquelle, chacun s’imagine désormais qu’il a quelque chose à dire et, n’entendant pas en rester à cette seule virtualité de l’expressivité, entreprend de passer à l’expression, et le dit effectivement. Quiconque passe une journée puis une autre devant la télévision se trouve très vite en face d’une image réaliste de l’infini, lequel infini, loin d’ouvrir sur des possibles, se recroqueville sur lui-même et tend vers le néant sans jamais y atteindre parfaitement, d’où ce sentiment qu’il y a toujours quelque chose à dire et cette tentation — qui se confond toujours avec le passage à l’acte — de dire ce quelque chose. Quelque chose qui semble quelque chose de plus, mais qui ne l’est pas, et qui, sans être quelque chose de moins, n’ajoute rien, n’est rien, essentiellement rien, tout en existant quand même. C’est la télévision, mais ce pourrait être n’importe quoi. On le pressent, n’importe quel réseau social (au sens propre d’entités sociales reliées entre elles par un quelconque moyen de communication). Mes capacités physiques et intellectuelles affaiblies, il me semble que je pourrais rester là pour toujours, tout à fait comme hypnotisé par cette production automatique de presque rien, de presqu’être, de détermination constante et d’imbécilité permanente. Car, aussi sûr que tous ces êtres qui semblent vivants, pour autant qu’ils sont présents à l’écran, ont quelque chose à dire qu’ils affirment, aussi sûr que tout ce qu’ils disent est insignifiant (le trois fois rien du dépourvu de sens) : non seulement, c’est vide de sens, mais c’est vide d’effet, non seulement cela ne veut rien dire, mais il ne se passe rien. Et très vite, la pensée nous projetant par cercles excentriques de l’infime à l’infini, il est clair que rien n’a jamais de sens, que rien ne se passe jamais. Il semble que l’on puisse se passer de tout cela, ou non mieux : Il semble que l’on puisse se passer de tout, alors pourquoi ne le fait-on pas ? — Distinction. Insatisfaction face à l’opposition que fait Spengler entre culture et civilisation, la seconde étant, chez lui, la dégénérescence de la première. D’où, cette idée, pour préciser ma pensée : la différence entre la culture et la civilisation peut se comprendre comme la différence qu’il y a entre une église et le rite. Le rite est toujours le même (il accompagne les âges de la vie : naissance, mariage, décès, etc., et loue le principe supérieur d’où il tire sa signification), mais l’édifice peut changer (on peut pratiquer les mêmes rites dans une petite chapelle en bois et dans une immense cathédrale en pierre). Le culte, c’est la culture (la vie, les formes de vie), l’église, c’est la civilisation (l’archistructure qui l’encadre). Chacune agit sur l’autre, mais elles ont une certaine autonomie, même si l’une ne peut exister sans l’autre. Toute culture a une civilisation, et toute civilisation, une culture. En outre, pour préciser ce que j’écrivais il y a quelques jours de cela [22325], loin d’être l’opposée de la civilisation (ou de la culture), la barbarie n’a de sens qu’à l’intérieur d’une civilisation donnée, d’une conception de la civilisation. (Ce n’est pas ce que Benjamin voulait dire quand il écrivit que tout document de culture est aussi un document de barbarie.)

27325

J’ai chaud & j’ai froid & je ressemble à un poisson hors de l’eau chaque fois que je respire, c’est-à-dire tout de même la plupart du temps. Je ne me vois pas la bouche ouverte, mais je me sens, de l’intérieur, si je puis expirer ainsi, et cette sensation me semble peut-être plus désagréable encore que la vision ne le serait. Mais je ne sais pas, bien sûr, je ne peux pas comparer. Alors je passe la journée à regarder la télévision, seule activité qui se trouve à peu près à mon niveau intellectuel, où l’on parle de gens connus à qui il arrive des choses affreuses ou de gens qui le sont devenus parce qu’il leur est arrivé des choses affreuses, pas les mêmes choses affreuses, d’autres choses affreuses, et coupable ou innocent, guerre nucléaire ou pas, immigration ou pas, je suis pour et je suis contre, tour à tour, et sans arrière-pensée, me conformant avec une rigueur épuisée à  l’opinion de quiconque s’est exprimé en dernier. Je ne sais plus à quel moment de la journée, je me suis souvenu de cette époque, pas si lointaine que cela, où l’on devait gagner la guerre dans laquelle on n’était pas entré tout en y étant entré avec un pull en laine. Tout ce que je sais, c’est que, devant ce spectacle offert sur mon écran, j’ai ressenti un profond sentiment d’affaissement, d’avachissement, d’immensurable bêtise générale, comme si des peuples entiers s’enfonçaient dans la bassesse jusqu’à la dernière profondeur, et que cela m’a encore plus fatigué que je ne l’étais déjà. Hier, déjà, je m’étais dit en pensant aux pages que Proust consacre à la guerre de 1914-1918, dans le Temps retrouvé, où, en le personnage de Madame Verdurin, il fait la satire de la bourgeoisie de son temps, qu’il était regrettable qu’on ne lise pas Proust, qu’on se contente de le feuilleter seulement pour en tirer les fadaises sentimentales de rigueur (mais il est vrai que 3000 pages ou à peu près, c’est assez long), parce que tous nos travers, notre médiocrité devant l’histoire, toute notre misère s’y trouve peints. Car Proust, comme tout grand écrivain, est un moraliste. Et cette satire culmine dans la scène où Madame Verdurin, en période de pénurie et de restriction, ayant fait jouer ses relations pour obtenir l’ordonnance qui lui permet de soigner sa migraine avec un croissant au beurre, pleure à chaudes larmes le torpillage du Lusitania, tel que le relate le journal du matin, et qui coûta la vie à près de 1200 personnes, en le trempant dans son café au lait. J’ai mal à la tête, moi aussi, mais j’attends le moment de m’endormir pour, éventuellement, prendre un cachet, et passer ce que j’appellerais volontiers, « une bonne nuit de sommeil ».