22525

Le rite que j’avais imaginé pour ce jour — tous les vingt-deux mai —, je ne l’ai jamais célébré. C’est étrange, non ? Ce n’est pas une question de mauvaise volonté, ni de troubles de la mémoire (tous les ans, à partir du dix-sept mai, je crois, ou aux alentours, en tout cas, une alerte électronique m’informe que ce sera bientôt le 22 mai), c’est une question de chance, de hasard, de moment. Et peut-être, après tout, est-ce très bien comme cela, qui sait ? L’important, en l’occurrence, en effet, ce n’est pas de faire quelque chose en particulier, mais de diriger son attention vers, vers quoi ? eh bien, rien, probablement, en tout cas, pas un objet, et aussi s’agit-il moins, sans doute, de diriger son attention, que de faire en sorte qu’elle prenne une certaine qualité par laquelle elle peut nous rendre sensibles différemment, spécifiquement, à des traits de l’univers auxquels, autrement, nous ne serions pas sensibles, pas aussi sensibles, ne ferions tout simplement pas attention, pas suffisamment attention. C’est ainsi qu’il me semble que je puis dire les choses. Toutefois, je me sens largement insatisfait — ni à cause du jour ni à cause du rite non célébré ni à cause de rien de précis, en réalité —, je dirais plutôt, tout simplement : à cause de moi. J’ai l’idée d’un x à accomplir, et je n’y parviens pas, comme si, j’ignore pourquoi, mon organisme se contentait, se satisfaisait de l’idée du x à faire — l’idée abstraite, en quelque sorte —, alors que c’est de faire ce x qui importe plus que le x en soi, plus qu’une déclaration sur la nature de ce x, c’est une action, une activité, une prise de position dans l’univers, une prise de position sur la position que nous devrions prendre en ce qui concerne notre rapport à l’univers, et qui demeure lettre morte par ce défaut, ce manque d’action de ma part. Je pourrais m’en tirer à bon compte en faisant preuve de la désinvolture la plus moralement confortable et banale qui soit : Le monde peut se passer de moi, mais ce n’est pas vrai, c’est-à-dire que c’est vrai, oui, le monde peut se passer de moi, le monde peut se passer de tout le monde, mais ce n’est pas vrai, sinon la vie — ma vie, mais entre la vie et ma vie, il n’y a pas de différence réelle, ce sont une seule et même vie, il n’y a pas de coupure, je le répète — ma vie n’aurait aucun sens, elle ne serait qu’un peu de temps qui passe pour rien, en vain. Il est possible que ce soit ce qui est en train de lui arriver, il est possible qu’elle soit en train de passer en vain, mais je dois continuer, je ne dois pas avoir peur du vide, du néant, lequel est la forme vers laquelle nos vies tendent, la dissolution, la perte, l’effritement, on peut le dire de diverses manières, elles reviennent toutes à peu près à la même idée. Ce n’est pas que cette perte, dissolution, désagrégation m’angoissent particulièrement, c’est qu’on n’a pas idée de la chance que l’on, en vérité : nous sommes en vie, et cette improbabilité qui tient du miracle (mais d’une forme un peu contradictoire de miracle, un qui n’enfreint pas les lois de la nature, un miracle tout naturel), il faut que nous la célébrions, non pas que nous la célébrions elle en tant que telle, mais que nos actions soient une célébration de ce fait extraordinaire et banal, miraculeux et naturel, que nous sommes en vie. Cela ne fera pas reculer la mort mais cela fera avancer notre cause.

21525

La fascination avec laquelle, hier au soir, suite à une remarque que Nelly m’avait faite, j’ai relu les premiers chapitres du Hussard sur le toit de Giono m’a étonné moi-même. Loin de Thèbes n’a pas grand-chose à voir avec le Hussard et pourtant, comme me l’a fait remarqué Nelly, il y a une sorte de proximité atmosphérique, qui ne tient pas à l’intrigue, mais à l’atmosphère, à la traversée d’un espace. Angelo erre dans un territoire hostile, mais auquel, pourtant, il n’est pas étranger, il n’est pas à part du reste du monde, même quand le reste du monde, c’est littéralement la mort. Et c’est peut-être parce qu’il n’est pas séparé du monde qu’il ne succombe pas au mal qui ronge les êtres humains qui le peuplent. La catastrophe ne l’inquiète pas, au double sens du terme. Je crois que cette idée d’absence de coupure entre le moi et le monde est essentielle à comprendre : tant qu’on se représentera la monde comme séparé de nous, êtres humains, et nous-mêmes, êtres humains, comme coupés en morceaux, avec d’un côté une âme, ou un esprit, ou un moi, ou un cerveau et, de l’autre, un corps, nous échouerons à nous réconcilier avec l’univers, à comprendre que le cosmos n’est pas un lointain étranger, mais qu’il est partout, autour de nous, à l’intérieur de nous. Pas plus qu’il n’y a d’esprit, d’âme, de moi, ou de cerveau, si par « moi » et « cerveau » on entend des entités distinctes du reste du corps, il n’y a de corps ; il n’y a que des organismes, et nous ne sommes rien de plus que cela, cet organisme, qui n’est pas séparé du reste de l’univers, mais fait exactement des mêmes composants que le reste de l’univers. Rien de plus, c’est-à-dire : nous sommes tout cela, nous sommes tout cet univers, qui est à l’intérieur même de nous parce que nous sommes faits de la même chose que lui, parce que ce qui nous nourrit, nous alimente, cela fait faire vivre tout ce qui existe depuis l’apparition de la vie sur terre il y a quelque 3,8 milliards d’années de cela. Notre histoire (celle qui, prétend-on, s’écrit) est microscopique au regard de ce temps qui semble immensément long, et elle n’est pas quelque chose d’à part, elle est pleinement à la suite : notre histoire s’inscrit dans cette histoire, elle n’en est ni coupée ni le terme, l’accomplissement, la fin. De même que nous traversons l’histoire, l’histoire et la terre, l’histoire et la terre nous traversent. Et cela n’a rien de mystique, de mystérieux, ni de métaphysique, en tant qu’organismes vivants nous sommes faits de la même matière, de la même énergie que tous les organismes vivants qui existent sur terre. Tel que je le vois, Angelo n’est pas en lutte avec l’univers. Il a des principes moraux exigeants, certes, sévères, même, aussi sévères que le jugement qu’il porte sur ses semblables, mais il ne juge pas le monde, il s’y déplace, il y est à sa place. Angelo ne peut manquer de rappeler Ulysse, qui lui aussi est un héros positif, c’est-à-dire sans rupture avec l’univers. Tous deux —faut-il le rappeler ? —, le Piémontais, le Grec, sont méditerranéens. La Méditerranée — c’est une théorie sauvage, quelque peu sauvage, que la mienne, mais tant pis, je l’avance malgré tout— est l’un des lieux de la terre où cette absence de séparation avec l’univers se fait sensible (s’est faite sensible dans l’histoire et se fera encore sensible à l’avenir). L’un des lieux d’où on peut la saisir, la comprendre, la faire sienne, l’embrasser, l’épouser, la proclamer, en vanter les infinis mérites, toutes choses à quoi notre mentalité morcelée nous interdit d’accéder.

20525

Authenticité profonde. — Sur internet, dans une version de lui-même remaniée par l’intelligence artificielle (un deep fake, comme je crois qu’on dit), Bernard Arnault me promet qu’avec un investissement de l’ordre de 250 euros, je vais gagner de l’argent, pas au point de devenir milliardaire, non, il ne faut pas exagérer, même le faux Bernard Arnault n’est pas assez imbécile pour donner aux autres la chance de devenir aussi riche que lui, mais quand même, je vais gagner suffisamment d’argent pour n’être plus le pauvre petit écrivain minable que je suis ; — quelle déception, me dis-je, même le faux ne sait plus me faire rêver. Pour dissiper l’illusion, j’ai beau intimer l’ordre à la machine d’arrêter de me harceler avec des contenus si manifestement faux, mal faits, mensongers, humiliants et dégradants, la machine n’en fait rien, elle continue de me proposer toujours plus de faux Bernards Arnaults avec leurs petites combines minables pour gagner trois sous espagnols. « Bonjour, je suis Bernard Arnault, et si vous lisez ce message ou regardez ce contenu vidéo, c’est que… » Je n’écoute pas. Je me tais. J’ai envie de disparaître dans un monde sans réseau, sans rien, ni personne. Mais ce n’est pas possible, non, ce monde, s’il a jamais existé, il y a longtemps qu’il n’est plus, je ne l’ai jamais connu, tout ce que j’ai connu, c’est ceci : toujours plus de nullité produite sans relâche à l’échelle industrielle de la planète. En fait, si j’y réfléchis un peu, je m’en aperçois, je crois que je puis dire que ces faux laids, grossiers, insultants et avilissants, sont les seules relations réelles que j’entretiens avec les prouesses que promettent les hérauts de la révolution par l’intelligence artificielle, laquelle intelligence artificielle — comme on peut s’y attendre — sert principalement à fabriquer des sous-produits de l’intelligence humaine destinés à profiter de la bêtise humaine, pratique dans laquelle l’humanité est passée maîtresse il y a des milliers d’années et qu’elle n’a jamais cessé de perfectionner depuis. Y a-t-il jamais eu une époque, depuis l’apparition sur terre de l’espèce humaine, où cette dernière ne s’est pas acharnée à détruire, avilir, saccager, bâcler ? Avant l’avènement de la civilisation sédentaire, peut-être ? Je ne sais pas. Peut-être que j’exagère un peu, mais je ne le crois pas. Y a-t-il quelque chose d’autre à faire que saccager ? À vrai dire, je n’en sais rien. Je crois que oui, mais je crois aussi que cela n’intéresse personne, ou pas grand monde, du moins. Si l’espèce humaine et toute la vie qui existe aujourd’hui sur terre disparaissait, c’est une hypothèse raisonnable que l’on peut faire, de nouvelles espèces ne tarderaient pas à apparaître et nos accomplissements disparaîtraient, sédiments enfouis dans des couches géologiques toujours plus profondes auxquels personne n’aurait jamais l’idée de s’intéresser. Aussi, dans nos entreprises les plus altruistes, ne s’agit-il jamais de « sauver la planète », ni même de la « protéger », comme on le répète à qui veut l’entendre, mais de nous sauver nous-mêmes, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Avant de procéder, on voudrait peut-être séparer le bon grain de l’ivraie (Benard Arnault, non, Aurélien Barrau, oui, — je schématise à peine), mais ce n’est pas ainsi que la vie marche. Marche-t-elle, d’ailleurs ? Pas la vie en soi — la vie en soi ne nous a pas attendus et, malgré des tentatives répétées pour nous convaincre du contraire, au regard des milliards d’années qui la sépare encore de sa fin, il est douteux que la vie sur terre culmine avec nous —, mais notre vie à nous, notre fragile vie humaine. Il y a quelques jours, dans les remarques que G. m’a adressées suite à sa lecture de loin de Thèbes, j’ai trouvé des mots que j’ai été heureux de lire : je me suis senti moins seul et, après tout, s’il se trouve deux ou trois êtres vivants sur terre pour être sensibles aux manifestations authentiques et réfléchies de mon existence, n’est-ce pas quelque chose de merveilleux ? Je veux dire : je pourrais faire ou essayer de faire tout à fait autre chose que ce que je fais pour accéder à une forme de popularité, mais cela ne m’intéresse pas, je ne serais plus authentique, je ne serais plus moi, je ferais semblant, je serais le propre deep fake de moi-même, et cela ne peut pas me satisfaire, non. Daphné, il y a deux ou trois semaines de cela, m’a raconté que, suite au départ d’une élève de sa classe, une élève « populaire », comme disent ces chers enfants, une de ses camarades qui appartient à cette catégorie (généralement, des élèves qui travaillent mal, se tiennent mal, sont grossiers et abrutis pas les réseaux sociaux) lui a proposé de la remplacer, ce à quoi Daphné a répondu que cela ne pouvait pas l’intéresser puisque, pour ce faire, il faudrait qu’elle ne soit plus elle-même, et qu’elle ne pouvait y consentir. Et cela, ce naturel qui est le sien, — ce bon naturel, il m’a profondément ému.

19525

Autant que la forme de l’histoire de la vie (dessin en rhizome ou mycélium plutôt qu’en arbre), c’est la texture du vivant qu’il faut concevoir différemment. Non pas à la manière monadologique de Leibniz (Cf. Monadologie, § 7 : « Les Monades n’ont point de fenêtres, par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir. »), mais dans une ouverture maximale au dehors, lequel dehors dès lors n’est plus le dehors en tant qu’extériorité, mais un aspect parmi d’autres des constantes mutations qui ont lieu au cours du temps dans un espace. La texture du vivant est poreuse, il n’y a pas d’environnement à proprement parler (au sens du dehors qui nous entourerait), pas de nature (au sens de l’altérité au sein de laquelle nous serions), pas de coupure, mais échanges permanents. Les deux — dessin et texture — sont intimement liés : si l’être n’est pas hermétique, mais poreux, pas clos, mais ouvert, alors son histoire n’est pas une articulation de lignes suivant une logique unidirectionnelle, mais déploiement omnidirectionnel à tendance anarchique (invasion, colonisation, propagation, etc.), et la différence ne vaut pas distinction, écartement, distance, hiérarchie, elle est l’expression de l’ampleur de l’histoire, de sa richesse, la vie tendant au maximum de possibilités. Il n’y a pas d’être (pas d’êtres), et l’individu (ce un que l’on croit pouvoir distinguer d’un autre : un arbre, un champignon, un oiseau) n’est pas la monade, mais une configuration temporaire du vivant. L’ontologie est vouée à disparaître (après tout, elle est peut-être moins ancienne que cet Armillaria solidipes, un champignon de la forêt nationale de Malheur dans l’Oregon, qui mesure près de dix kilomètres carrés, et serait vieux d’au moins 2500 ans, si ce n’est plus de 8000) et, avec elle, les formes plus ou moins systématiques et rationnelles (comme en sont, par exemple, les monothéismes) que la pensée monologique a pu prendre au cours de l’histoire humaine. Pour cela (pour parvenir à l’écrire, faut-il que je le dise), il aura fallu m’abstraire du vacarme permanent qui, du soir au matin, règne sur la ville (klaxons des taxis, sirènes des véhicules d’urgence, bruit que font les gens avec leur bouche, travaux partout, infrabasses dans le voisinage, et caetera jusqu’à l’abrutissement universel), et trouver des ressources insoupçonnées afin d’écouter les autres voix qui cherchent à s’exprimer malgré tout ce qui, obstinément, les étouffe, leur nuit. Avant de venir mettre la dernière main à ce petit ouvrage, sécher les larmes de Daphné, la prendre dans mes bras (« faire un petit tour » : comme quand elle était plus jeune, la portant dans mes bras, aller de pièce en pièce regarder au dehors par les fenêtres de l’appartement, y compris le judas de la porte, pour voir ce qu’il s’y passe), et lui dire que je l’aime. Qui, en cette présence, pourrait vouloir détruire la vie ?

18525

Ces cris de bête, ainsi que je les appelle, ces cris de bête que j’entends régulièrement sur le boulevard ne sont pas des cris de bête, ce sont des cris d’humain. Si je les appelle des cris de bête et non pas des cris d’humains contrairement donc à ce qu’ils se sont en réalité, c’est que ces cris d’humains ne correspondent en rien à l’idée que je me fais de l’humanité. Toutefois, ils ne correspondent pas non plus à l’idée que je me fais des bêtes, lesquelles ne sont pour rien dans les cris que les humains peuvent pousser quand ils sont sur les boulevards, les bêtes ne sont pas responsables des cris des humains, pas plus que les humains ne cherchent à imiter les bêtes quand ils poussent ces cris que j’appelle des cris de bête. Mais que cherchent-ils alors ? Eh bien, probablement : rien. Et c’est peut-être le problème. Quand j’entends ces cris de bête sur le boulevard, parfois, il me vient l’idée de regarder par la fenêtre, voire de l’ouvrir et de passer la tête dehors pour voir d’où viennent ces cris, mais c’est peine perdue : il n’y a rien à voir, en vérité, les cris ont déjà eu lieu et puis, surtout, ils n’ont pas à proprement parler de lieu, ils ne viennent pas de quelque part, ils viennent sans doute de quelqu’un, mais ce quelqu’un n’est que la cause occasionnelle (pour parodier Malebranche) du cri, c’est lui qui crie, mais il n’est pas totalement responsable du fait qu’il crie (je dis il parce que ces cris de bête, contrairement à ce que le féminin de bête pourrait peut-être laisser penser, ne sont pas des cris de femelle, mais des cris de mâle, ce qui ne signifie pas que les femelles humaines ne crient pas, après quelques pintes en terrasse, la femelle humaine devient aussi intelligente que le mâle humain, ce n’est pas une question de genre, la bêtise, c’est une question d’attitude dans l’existence, tout le monde est capable d’être bête, être intelligent, c’est plus compliqué, en revanche, il faut commencer par avoir conscience de sa bêtise), c’est lui qui crie, mais ce n’est pas lui qui crie, ce n’est pas la bête qui est en lui qui crie, c’est ce que je veux dire, c’est la bête qui est hors de lui qui crie, c’est la bête du monde. Parfois, peut-être pas les mêmes fois que celles où j’ai envie d’ouvrir la fenêtre pour voir au dehors mais où je ne le fais pas, mais ce n’est pas nécessaire, ce peut être, ce pourrait être les mêmes fois, parfois, je me demande pourquoi les gens se ruinent pour vivre ici, à Paris, pourquoi tout le monde se presse pour vivre ici, à Paris, pourquoi les gens se battent, luttent les uns contre les autres, pour venir s’enfiler des pintes éventées en terrasse et pousser des cris de bête, et surtout s’infliger ces cris de bête, à Paris, il y a tant d’endroits dans le monde où l’on peut être heureux, mais je ne suis pas certain qu’il y ait autant d’endroits que cela, dans le monde, où l’on peut être heureux, être heureux, c’est comme être bête, c’est une attitude dans la vie, mais ce n’est pas la même attitude dans la vie, c’est une autre attitude. Les cris de bête, pourtant, c’est mon idée, ont à voir avec la ville, c’est la ville qui pousse les humains à pousser des cris de bête, et moins la ville en tant que cette ville-ci en particulier, que la ville en tant que concept de ville, en tant qu’urbanité massive, en tant que masse urbaine débordante, envahissante, avilissante, humiliante, déshumanisante : car si les humains poussent des cris de bête, c’est parce qu’ils sont déshumanisés par la ville, par la vie que la ville post-moderne contraint ses habitants à vivre, par la dégradante existence que l’on y mène, la saleté qui s’accumule, la laideur qui s’amasse, la violence qui se répand, la bassesse morale qui gagne chaque jour un peu plus de terrain, l’avilissement auquel la ville post-moderne donne lieu, le broyage physique, morale, économique qu’est la vie dans la ville moderne. Les humains poussent des cris de bête non parce qu’ils redeviennent des bêtes — les humains n’ont jamais été des bêtes, ils ont toujours été des humains, c’est leur espèce qui veut cela —, mais parce qu’ils se déprennent de leur humanité, ils ne deviennent pas des animaux, ils dédeviennent des humains, deviennent des sortes de monstres, au sens où un monstre est un être hybride, un mélange d’au moins deux espèces, mais quelle est l’autre espèce avec laquelle le monstre homme se mélange pour se former ? Aucune, l’espèce humaine devient autre chose qu’elle-même et dans cette transition entre le connu des Lumières et l’inconnu des Ténèbres futures, quelque chose d’un monstre prend forme, qui hurle dans la ville, sa peine, sa misère, sa détresse, à l’aide ou à boire, on ne sait pas, on ne comprend pas, on ne veut pas comprendre. Ces cris de bête, comme je les appelle, me glacent quand je les entends, ils me figent, je me crispe quand je les entends, ils me font peur, c’est la vérité, me feraient moins peur, je le pressens, les cris d’un animal sauvage en liberté, me font en revanche grand peur les cris d’un animal civilisé en liberté, mais quelle civilisation est-ce que celle-là, quelle civilisation est-ce que celle-ci où l’on pousse des cris de bête, quelle civilisation est-ce que la mienne ? Ce n’est pas la barbarie qui me terrifie, c’est la civilisation. Ma civilisation me fait peur, oui. Mais je ne peux pas partir, je ne peux pas quitter la civilisation (c’est, à gros traits, l’un des messages de la Vie sociale, qui n’aura guère été vraiment compris (mais encore faut-il chercher à comprendre et non s’occire de préjugés), et ce que j’écris se situe à des années-lumières de Thoreau, qui pensait qu’on pouvait abandonner la civilisation et se débrouiller tout seul, je ne le crois pas, non que nous n’en soyons pas capables, mais il n’y a pas d’ailleurs, l’humanité se développe contre l’ailleurs, qu’elle hait, pourquoi l’humanité hait-elle tant l’ailleurs, l’altérité ? est-ce pour cela qu’elle finit par pousser des cris de bête, pour déplorer sa haine, s’en lamenter ?), il n’y a pas d’ailleurs. L’ailleurs est une illusion ; tout est civilisation. Tout est civilisation ; tout est effroi. Qui, conscient de cela, n’aurait pas envie de crier, de pousser des cris de bête

17525

Ce que je pressentais hier — qu’avoir une fille aura été une chance, lesquelles (la fille et la chance qu’elle est), en un sens, m’auront sauvé la vie — trouve une manière de confirmation aujourd’hui. Indirecte, peut-être, externe, si l’on veut, mais qui signifie quelque chose : que c’en était assez des fils qui ont des fils qui ont des fils et caetera, et qui reproduisent toujours et encore le même schéma dans une forme d’échec qui semble incapable de jamais permettre d’accéder à la compréhension de soi, des raisons pour lesquelles on échoue encore et toujours à faire autre chose qu’échouer, parce que, en vérité, si l’on échoue, on n’y est peut-être pour rien (on n’est pas responsable de l’échec, même si on l’est de son incapacité à briser la spirale de l’échec), qu’on hérite cet échec, la mort d’un père étant le malheur d’un fils qui, ayant été sans père, ne sait pas comment l’être avec son fils, ce qui devient le malheur du fils, et ainsi de suite, et ainsi de suite. Mais le hasard sauve. Et c’est la raison pour laquelle il y a du hasard, il y a de l’imprévisible, pour que surgisse dans l’espace et le temps de la causalité quelque événement qu’une compréhension insuffisante de la causalité (une compréhension qui ne fasse aucune place au hasard, à la distribution aléatoire des caractéristiques nées du mélange) ne permet pas d’anticiper, de déduire de la chaîne passée des causes et des effets, de l’histoire de l’histoire, quelque événement qui tourne en ridicule notre mentalité inductive : nous pensions que, puisque cela avait été par le passé, cela serait encore dans le futur — que l’histoire se répète, pour le dire en une phrase — eh bien non, l’histoire est imprévisible, et c’est ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. La fatalité, c’est la mort, le hasard, la vie. Ou du moins est-ce ainsi qu’il me semble que je puis analyser les choses. Les choses, c’est-à-dire : ma vie et le sens que je puis lui donner. Autrement, pourquoi les choses seraient-elles ? Non pas dire que les choses sont pour que je sois, mais qu’il faut être attentive à elles, les écouter, les sentir, tâcher de saisir ce qu’elles peuvent signifier, la direction qu’elles indiquent, le sens qu’elles donnent, sinon — c’est ce que je voulais dire — à quoi bon vivre ? On peut vivre, en effet, comme un étranger à sa propre existence (l’immense majorité de la population, parce qu’elle n’a pas les moyens de faire autrement, parce qu’on ne les lui donne pas, parce qu’elle ne se les donne pas, je crois, ne vit-elle pas ainsi), on peut tâcher d’habiter l’existence. Habitacles : théorie = pratique.

16525

Jouissif, ce matin, de relire à haute voix “Au CAS”. Et de récrire ce faisant ce texte que j’ai écrit il y a plus de deux ans. De récrire, vraiment ? Non, pas de le récrire vraiment, plutôt de continuer de l’écrire, moins pour les quelques milliers de signes ajoutés retranchés que pour l’intention, la présence au texte écrit. Je lisais ce texte que j’ai écrit il y a plus de deux ans, donc, et j’étais complètement dedans, c’était complètement moi. Pourtant, ce que j’écris en ce moment (Thèbes et tombes, disons, pour faire simple), ces deux textes sont très loin d’“Au CAS” : je ne vais pas me faire le propre exégète de moi-même, mais je ne suis pas certain que, si l’on s’amusait à faire une lecture à l’aveugle de ces différents textes de moi, on devinerait forcément que ce sont des textes du même auteur. Je le redis : c’est l’une des choses qui me fascinent dans l’écriture, de pouvoir ne jamais écrire de la même façon, de n’avoir pas un style. Je l’ai déjà écrit ici, je crois, mais je ne supporte rien moins que cette idée du style (un style unique étant associé à un auteur unique), de la petite musique de la phrase, pour moi, cela, c’est une insuffisance de l’auteur, une incapacité de l’auteur à inventer, comme ces gens qui ont besoin de se documenter pendant des mois entiers avant d’écrire la moindre ligne de fiction, laquelle fiction, dès lors, n’est plus du tout une fiction, mais un documentaire parasite ; — inventer, ce n’est pas tout faire à partir de rien (cela n’a aucun sens), mais c’est tout faire, tout refaire, sans cesse, et soi-même, se faire et se refaire un style, un son, une musicalité (pas une petite musique). Bien sûr, les gens, je n’ose les appeler des écrivains, une fois qu’ils ont trouvé une façon d’écrire, les gens, ils s’empressent de toujours faire la même chose, de toujours faire le même livre, sur les mêmes sujets, avec les mêmes intentions, les mêmes formules. Ce n’est pas intéressant. Parfois, ça marche, oui, c’est vrai. Mais quel intérêt ? J’étais tout à fait celui qui avait écrit “Au CAS”, ce matin, et pourtant, je n’étais plus du tout celui qui avait écrit “Au CAS”, et non parce que j’étais devenu un autre tout en restant le même, mais parce que ce n’est pas comme cela que j’écris en ce moment, peut-être que j’écrirai quelque chose comme cela dans un mois, dans un an, mais en ce moment, non, et pourtant, je le redis, c’était moi, j’étais parfaitement en accord avec ce que je lisais de moi, je reconnaissais le moi qui avait écrit ce texte comme le moi que je suis à présent, ce n’était pas une histoire de scission du moi, c’était une question de style, de faculté de variation, être capable de changer de style, être capable de n’avoir pas qu’un style, qu’une seule manière d’écrire. L’autre jour, je lisais un type qui disait à propos de la Vie sociale que ce n’était pas la voix qu’il avait envie d’entendre. Mais quelle voix ? Celle qu’il avait dans sa tête, peut-être, mais pas la mienne. Enfin, la mienne, les miennes, l’une des miennes. Et c’est ça, les gens (— et je ne parle pas des écrivains —, quand ce ne sont que les gens, ça va encore, pas beaucoup, mais un peu, au moins, mais quand ça se targue de faire de la critique, les gens, c’est plus embêtant, d’être coincé dans sa petite tête étriquée, à l’étroit avec ses idées préconçues, ses clichés, ses préjugés qui tiennent lieu de système de valeurs humanistes de gauche, d’être enfermé dans sa petite médiocrité, le confort de ses opinions tenues pour vraies) : les gens ne veulent pas entendre ce que vous avez à dire, ils n’ont aucune envie de vous écouter, ils s’en foutent de vous, ils ne s’intéressent qu’à leur vie et les certitudes qui les bercent, ils veulent que vous leur disiez ce qu’ils ont envie d’entendre, c’est tout. Moi, évidemment, cela ne m’intéresse pas. Faire dix fois le même livre, cela ne m’intéresse pas. Je ne comprends pas comment on peut écrire toujours la même chose, toujours sur le même ton, pour parvenir toujours à la même conclusion. Faut-il être gâteux pour écrire un livre ? Si ce que j’écris ne remet pas en question ce que je pensais avant de l’écrire, autant ne pas l’écrire. Évidemment, les gens ne sont pas comme ça (les gens : les écrivains et les autres), ils veulent avoir raison, ils veulent être rassurés, ils veulent qu’on les berce, qu’on leur dise Mais oui, mon petit lapin, c’est toi le plus beau, évidemment, mais pas moi. J’aime bien qu’on me dise que je suis le plus beau, que c’est moi qui ai la plus grosse, je suis comme tout le monde, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas ce que je veux dire quand j’écris : quand j’écris, je veux que tout ce que je pense soit remis en question. En lisant “Au CAS”, je me suis surpris à rire de ce que j’avais écrit, un peu comme si c’était un autre que moi qui l’avait écrit. Je voyais tout à fait un comédien de stand-up (du stand-up intello, je l’accorde, mais il doit bien y avoir un créneau pour ça, Noam Morgensztern avait fait quelque chose comme ça, avec des textes d’Etgar Keret) en train de dire mon texte sur scène devant un public. Et c’était intéressant parce que ce n’est pas quelque chose que je serais capable de faire, j’ai outrepassé largement mes limites en écrivant ce texte dans cet esprit-là, parce que c’est foncièrement ce qu’est ce texte, un monologue pour rire, et pour pleurer, aussi, pour avoir peur, et se lamenter, et se moquer du monde, c’est ce que je voyais, ce que j’entendais, que je ne suis pas capable de faire. Et écrire, c’est aussi cela : aller au-delà de soi, sortir de soi, s’étranger. Sinon, à quoi bon écrire ? À quoi bon écrire si c’est pour confirmer ce que je pense, ce que les autres pensent, si c’est pour confirmer ce que je pense, ce que les autres pensent, je me tais, et je regarde la télé, c’est moins fatigant. C’est moins beau aussi, c’est vrai, mais la beauté, de nos jours, vous savez, ma brave dame, ce n’est plus ce que c’était.

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Peut-être que mes difficultés à m’endormir sont liées à ces deux phrases que j’ai notées dans mon carnet il y a quelques jours de cela : « Célébrer la veille. / Célébrer l’éveil. » Ironie du soir ou ironie du sort, comment savoir ? Si je commence à écrire des phrases prémonitoires, sans doute va-t-il falloir que je sois plus prudent dans ce que je consigne ainsi et que je leur donne un tour plus heureux, plus optimiste. Mais peut-être que cette dimension prémonitoire, mes phrases la tiennent uniquement de leur absolue sincérité, de leur pure naïveté et que, si je faisais des calculs, l’efficace serait nulle. Il n’y a que le hasard, l’imprévisible, fût-il épuisant, qui soit réellement intéressant, le reste, le monde de pure fabrication computationnelle que nous promettent les partisans de l’intelligence artificielle — le monde qu’ils fantasment, en réalité — est à bailler d’ennui : qui a envie d’une expérience qu’il ne fait pas ? N’est-ce pas le plus comique des paradoxes, en effet, que de désirer la dépossession de soi, désirer la fin de sa faculté de désirer ? À quoi bon vivre, après cela ? Comme je l’ai écrit il y a quelques jours : à rien. Ce que l’on cherche précisément. (Cf. Nietzsche, à la fin de la Généalogie de la morale : « L’Homme préfère vouloir le néant plutôt que de ne rien vouloir du tout. ») Et, si l’on considère d’un regard d’ensemble le monde social dans lequel nous vivons (que, contrairement aux dehors démocratiques dont on pare toutes ces prétendues transformations pour le meilleur, nous n’avons pas voulu, mais que nous épousons par défaut), il paraît évident que l’apothéose de la technique — enfin, la machine devenue intelligente va-t-elle remplacer l’être humain qui ne l’est plus assez pour elle — et l’anéantissement volontaire forme un système nihiliste d’une absolue cohérence. Parvenu à ce moment d’essoufflement où l’air se fait rare pour lui, l’être humain cherche par tous les moyens à se débarrasser du poids de son existence : d’une main, il délègue à la machine la faculté de penser qui en faisait un être à part dans l’univers (le « roseau pensant » de Pascal, inventeur de l’ordinateur ; — décidément, le destin ne fait que se moquer de nous) et, de l’autre main, il accorde à l’État le droit de disposer de sa vie au nom de sa liberté individuelle. Qui, dès lors, dormirait sur ses deux oreilles, ne serait-il pas foncièrement coupable ? La nuit noire est devant nous ; elle nous attend.

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Fatigué. J’ai du mal à m’endormir. Avoir du mal à m’endormir m’inquiète. Notamment parce que j’ai toujours pensé que je dormais bien. C’est l’image que j’ai de moi : quelqu’un qui dort bien. Alors que, quand j’y pense, je me rends compte que j’ai toujours dormi n’importe comment. Combien de fois m’est-il arrivé en effet de ne pas me réveiller le matin et d’être en retard au travail ? Comme avoir du mal à m’endormir m’inquiète, j’ai encore plus de mal à m’endormir : je pense que, encore une fois, cette nuit, non plus, je ne vais pas réussir à m’endormir, ce qui augmente le potentiel de mes difficultés d’endormissement. Et caetera. Or, c’est sans doute depuis que j’essaie de mettre en place des stratégies pour bien dormir, des routines, j’ai entendu dire, — parce qu’on lit un peu partout qu’il faut dormir comme ceci, dormir tant d’heures, faire comme cela, que si on manque de sommeil, on va mourir, comme si les gens qui ne manquaient pas de sommeil n’allaient pas mourir, mais si, ils meurent et parfois, même, dans leur sommeil — que j’ai le sentiment, précisément, de mal dormir. Certaines nuits, il m’arrive de penser que c’est le père de Nelly qui m’a transmis son insomnie, comme une sorte de mauvais œil. C’est dire le degré d’irrationalité auquel je parviens, que rien ne justifie. Écrire ces lignes me permet toutefois de comprendre qu’il faut sans doute que je recommence à faire n’importe quoi, j’entends : au regard des règles qu’on édicte, que je recommence à m’écouter moi plutôt que toutes ces nuisibles gens qui font profession de parler pour venir en aide, mais qui, moi, en réalité, ne m’aident pas, du tout, me nuisent, au contraire. Est-ce que, sinon, j’ai eu une idée, aujourd’hui ? Je ne crois pas, ou alors c’était une idée d’il y a quelques jours, quand je me suis dit : « Tu peux être l’homme que tu veux être », expression qui sous-entendait celle-ci : « En vérité, cela ne te couterait presque pas d’efforts », et que cela fut comme une illumination. N’illumine pas nécessairement ce qui est neuf, mais ce que l’on n’avais jamais vu, jamais conçu de cette manière-là et qui jette un jour nouveau sur la vie que l’on mène. Illumine, éclaircit, brille.

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On pourrait dire quelque chose comme : « La barbarie est au cœur de l’humanité », mais on voit difficilement quel serait le pouvoir explicatif d’une proposition de ce genre. La barbarie, ici, a le sens du mal, et l’on pourrait tout aussi bien parler de la bêtise ou de l’avidité, on pourrait tout aussi bien parler de n’importe quoi de négatif. La vérité (une vérité d’ordre inférieur, en quelque sorte), c’est qu’il n’y a pas de vérité à ce sujet, même si un esprit moyen comme l’est le mien peine à comprendre en quoi vider un territoire de 50% de sa population ou vendre des armes par dizaines de milliards de dollars à des dictatures sont des initiatives susceptibles de s’opposer à la marche vers le pire dans laquelle, avec une détermination qui semble sans faille, l’humanité se trouve engagée. Quoique l’humanité, ce soit là peut-être un bien grand mot, une partie de l’humanité, tout au plus, serait plus juste, celle qui domine malheureusement le monde. Les phrases sur l’humanité (en tant que genre, généralité) posent problème parce qu’elles paraissent toujours manquer leur objet : Qu’est-ce que l’humanité ? ne permettant pas de faire l’économie de Qui fait partie à l’humanité ? D’un certain point de vue, tout le monde, mais, d’un autre, pas grand monde, ou en tout cas, pas les hommes qui président aux destinées de l’humanité (ce sont toujours des hommes, ou presque, les exceptions n’ayant rien d’enviable, comme si c’était la fonction qui prenait le pas sur tout le reste). On tourne en rond et l’on a beau chercher comment briser ce cercle de malheur, on ne trouve pas. Les époques se suivent et se ressemblent : au moins par expérience, on devrait savoir que la violence ne résout jamais aucun problème (ou alors par l’éradication non du problème mais des êtres qui vivent ce problème, ce qui peut difficilement passer pour une solution acceptable, à moins d’aimer la mort, évidemment), on finit toujours pas se massacrer les uns les autres. On aimerait oser demander Pourquoi ? mais on sent qu’on se heurte là à des questions qui n’ont pas de réponse, ou alors du genre de celles qui provoquent précisément les crimes avec lesquels on voudrait en finir, et pour de bon. Le monde n’est pas un spectacle, mais le spectacle du monde est une expérience déprimante : partout, les mêmes gestes conduisent aux mêmes conséquences, et on en vient à admirer par contrecoup les gesticulations inefficaces de nos petits maîtres à nous : elles sont insignifiantes, mais au moins ne font-elles de mal à personne. À personne, vraiment ? Cela ne reste-t-il pas encore à prouver ? Après avoir écrit ces phrases que je peinerai à relire par la suite, cependant que j’aidais Daphné à faire ses devoirs, j’ai été pris d’une nostalgie par anticipation à la pensée que, bientôt, elle n’aurait plus besoin de moi. Et j’ai beau savoir (toute l’histoire de l’humanité jusqu’à nos jours nous l’apprend en effet) que ce n’est pas ainsi que l’on passe à la postérité — en prenant soin de ses enfants, en les aimant, la preuve, l’Occident en fait de moins en moins, des enfants — et que, donc, au regard de l’histoire de l’humanité, c’est une activité négligeable et indigne d’un homme, je veux dire : d’un mâle, je ne vois pas, pourtant, écrire mis à part, ce que je pourrais faire de mieux de ma vie. Et, regardant les gens errer sur le boulevard pendant que Daphné écrivait les mots que je venais de lui dicter, ce sentiment ne m’a pas étouffé, il ne m’a pas pris par surprise non plus, je l’ai déjà connu, plusieurs fois, je crois l’avoir déjà décrit, ici, mais il m’a envahi complètement, comme me submergent souvent, ces derniers temps, l’amour, la grâce, le sentiment de la beauté de la vie à quoi rien n’est supérieur. D’où viennent-ils, ces sentiments ? D’un dérèglement hormonal, d’une tumeur cérébrale, d’une incapacité cognitive à voir le monde tel qu’il est ? Je l’ignore, peut-être tout cela à la fois, mais cela ne doit pas m’empêcher d’être heureux, comme j’ai eu l’idée, effectivement, il y a quelques jours, d’en faire le sujet d’un poème (long comme un carnet) qui raconterait l’histoire d’une conscience heureuse dans un monde de malheur. Mais n’est-ce pas déjà le sujet de tous les poèmes que j’ai écrits, de tout ce que j’écris ?