De quoi est-ce que je me souviens ? J’ai mal dormi cette nuit et quand j’ai enfin pénétré dans les profondeurs du sommeil, Daphné s’est réveillée qui ne reconnaissait pas la chambre où elle passait la nuit et qui n’était pas la sienne, en effet. Aussi, ai-je dormi sans dormir. Je crois que, si l’on parvenait à répondre à la question que je viens de poser pour tous les lieux où l’on s’est rendu dans sa vie, on tiendrait la matière à d’innombrables ouvrages à leur sujet, plus qu’on aurait de temps pour les écrire. Ce n’est pas hier, mais à l’instant que des souvenirs relatifs à Vérone me sont revenus. J’essayais de reconstituer le parcours de Sebald dans Vertiges, et je me suis souvenu que j’avais été pris d’une extrême douleur aux dents, il y a bien des années de cela, en gravissant en voiture avec Nelly les hauteurs qui, venant de Ferrare, nous séparaient de la ville et que, une fois arrivé à Vérone, un véritable déluge s’était abattu sur la ville qui nous avait conduits à repartir sans même la visiter. Nous avions trouvé un refuge temporaire dans un café qui, pour autant que je m’en souvienne, était à la fois sinistre et très clair : j’ai le souvenir que nous n’avions pas été très bien accueillis, sans avoir été pour autant mal accueillis, peut-être que l’orage influait sur l’humeur des patrons, et que tout était de verre, crème et rouge, sans doute était-ce la baie vitrée et la couleur des tables, des chaises, des murs, du comptoir, de la marque du café inscrite sur la tasse que j’avais bue, je ne m’en souviens plus suffisamment pour le dire avec certitude. Nelly me dit que c’est au retour que nous sommes passés par Soave, mais moi je me souviens que c’était à l’aller. Et encore que pouvant sembler tout à fait insignifiant, cela me semble très étrange : le passé pourrait ne pas exister en tant qu’événements, mais seulement en tant que souvenirs, dans lesquels, pour espérer savoir ce que nous avons réellement vécu, il faudrait mener une enquête dont rien ne garantit que nous puissions la mener à son terme ni même, à supposer que seulement il existe, que ce terme possède quelque sens pour nous. Pour répondre à la question Qu’est-ce que j’ai vécu ? il faudrait donc tâcher de répondre à la question De quoi est-ce que je me souviens ? et, tandis que la question Qu’est-ce que j’ai vécu ? semble porter sur quelque chose d’assuré — pour autant que j’aie vécu, il faut bien que j’aie vécu quelque chose — la question De quoi est-ce que je me souviens ? plonge dans des dédales de complexité, dans les profondeurs labyrinthiques des hypothèses, des contradictions, des fuites temporelles, des échappées spatiales, des collisions événementielles, des doutes, des possibilités, des rêveries, des nostalgies, et j’en oublie sans doute, un peu volontairement. La structure de Vertiges — où des récits portant sur des grands écrivains (Stendhal, Kafka) alternent avec des récits autobiographiques qui convoquent les souvenirs de Sebald — suggère que la mémoire ne s’écrit pas en disant « je » mais en cherchant ailleurs que dans un introuvable moi des raisons de croire que l’on a existé et d’autres de continuer. Aussi l’enquête qui cherche à répondre à la question De quoi est-ce que je me souviens ? ne succombe-t-elle pas à l’illusion d’un moi toujours le même dans le temps, garantissant l’unité dans la succession des événements disparates, elle ne convoque pas notre seule personne finie, mais s’étend dans un enchevêtrement qui échappe à la logique de la causalité. Plus j’avance, et moins la question Où suis-je ? a de sens, plus je me souviens et moins les souvenirs semblent appartenir à une entité stable dont on peut dire avec une confiance inébranlée : « C’est moi » ; — tout s’invente en chemin.
211024
Il y a quelques jours de cela, lisant un passage à ce sujet dans un livre sur lequel je travaille, j’en suis venu à penser ceci : « Si tu n’es pas ému à l’évocation du massacre d’Oradour, tu ne peux pas être français. » Phrase d’autant plus étrange que, d’une part, je ne sais pas très bien ce que « être français » veut dire et, d’autre part, l’évocation était faite pour ainsi dire de l’autre point de vue, j’entends : du point de vue allemand. Ce renversement de perspective m’avait déjà touché en lisant Guerre et paix de Tolstoï, ce sentiment d’assister à une histoire faite de l’autre point de vue, d’un récit à l’envers de l’histoire, ce qui m’avait semblé une expérience importante parce qu’on accède aux choses toujours dans le même sens, et ce sens unique a pour conséquence que, un jour ou l’autre, les membres de nos phrases, nous nous en apercevons malheureusement trop tard, à supposer que nous nous en apercevions seulement, sont devenus trop rigides, ils n’ont plus la souplesse qu’ils avaient avant et qui nous permettait de faire des phrases sensées, belles, intéressantes, lointaines, si lointaines. Est-ce que cela a quoi que ce soit à voir avec la question de savoir ce que c’est que « être français » ? Je ne sais pas, j’hésite. Parfois, c’est étrange, mais c’est ainsi, il m’arrive de me sentir français dans des circonstances qui ne sont pas celles qu’on imagine propices à des sentiments de ce genre. Par exemple, si quelqu’un me demandait quel est mon rapport à dieu, en quel dieu je crois, et si seulement j’y crois, ma réponse serait celle-ci : « Je suis français ». Mais, pour moi, il est vrai, « être français », ce n’est pas une sorte d’exclusive, et « être français » n’est pas l’indication d’un quelque part d’où je serais et qui serait mon origine. C’est à la fois trop grand et trop petit pour cela, la France. Mais c’est vrai que, lisant ces pages qui évoquaient le massacre d’Oradour depuis le point de vue allemand, j’ai été ému, et je me suis dit que c’était peut-être cela, « être français », être ému à l’évocation du massacre d’Oradour, mais que cela n’impliquait nul rejet d’un tiers quelconque, nulle exclusive, et alors, on se demandera sans doute, mais à quoi cela sert-il alors, d’être français ? eh bien, je crois que cela ne me sert à rien, et pour ajouter au trouble, j’ai eu envie de dire : « La France est partout où la langue française se parle », mais qu’est-ce que cela veut dire ? cela aussi, je l’ignore. Il m’arrive d’aimer ce pays, il m’arrive de le haïr, il m’arrive de m’en foutre royalement, et je ne sais si l’une de ces trois perspectives sur la chose est meilleure que les autres, ni même si au moins l’une d’entre elles vaut quelque chose ou rien du tout, je n’ai guère envie de me prononcer sur la question. Mais alors pourquoi est-ce que je la pose ? Et de quoi ai-je envie ? Je n’en sais rien. J’avais envie d’écrire, c’est tout. Et j’ai songé à cela qui m’a suffisamment troublé pour que le passage des pensées ne l’efface pas purement et simplement en passant mais que quelque chose en demeure, comme un point d’interrogation, plutôt qu’une certitude. Il faut se méfier comme la peste des gens qui ont des certitudes, ils dissimulent une laideur terrifiante, si on parvenait à arracher le masque savant derrière lequel ils se cachent, l’on verrait toute la hideur de leurs traits, la crispation qui s’y lit, la terreur qu’ils ressentent à l’idée que les choses sont comme elles sont.
201024
M’agace comment ces écrivains célèbres — du genre de ceux, j’entends, qu’on pressent pour le Nobel, comme on dit — s’emparent de la figure de Walser, pour en louer la misère, en célébrer la déchéance, l’échec, la nullité, le zéro. Quelque chose d’obscène. J’ai ressenti cela, je ne sais plus quand (hier ou avant-hier, je crois), en pensant au chapitre de Séjours à la campagne que Sebald a consacré à Walser, ce qui est peut-être excessif, c’est possible, oui, mais il me semble toutefois qu’il y a quelque chose de vrai dans ce sentiment. Accentué par ce nom propre retrouvé avant-hier (alors, c’était avant-hier, donc) que j’ai lu dans Vertiges, « Dott. Pesavento », qui ne peut pas ne pas avoir éveillé quelque chose chez Vila-Matas, lequel devait publier, une quinzaine d’années plus tard, un Docteur Pasavento dont la figure tutélaire est, justement, Robert Walser. Faire de la littérature avec ce qui n’est pas de la littérature — la mort, la folie, l’horreur, l’angoisse —, n’est-ce pas exactement cela, qui est obscène ? Mais avec quoi faire de la littérature ? N’est-ce pas à dire, dès lors, qu’il y a quelque chose de fondamentalement obscène au cœur même de la littérature ? Je ne sais pas. Je crois que la littérature m’intéresse moins que l’écriture. Deux termes très chargés qui sont les seuls disponibles, quand même ce que, par exemple, j’entends par « écriture » n’aurait rien à voir avec le sens qu’une certaine théorie française a bien pu donner à ce terme. Mais alors, qu’est-ce que j’entends par écriture ? Ma seule réponse : Qu’est-ce que tu crois que je suis en train de faire ? Au fond, quand les écrivains réussis tirent les écrivains ratés de l’échec où ils sont tombés, même si c’est une démarche pleine de bons sentiments, c’est toujours dégueulasse, justement parce que c’est une démarche pleine de bons sentiments. C’est toujours leur gloire qui en profite. Walser, mort depuis bien longtemps, n’en a plus que faire. C’est de son vivant, encore bien portant, j’imagine, qu’il eût aimé qu’on le tirât. Mais les riches attendent le trépas des pauvres pour tresser leurs lauriers. On fait de Walser griffonnant des textes illisibles sur des bouts de papier un héros alors qu’il était un humilié, un laissé-pour-compte, une épave à la dérive dans un monde qui n’était pas pour lui. Et, en réalité, c’est la seule chose qu’on devrait dire, parce que c’est cela qu’il nous apprend : un monde qui n’est pour personne. Le fétichisme morbide qui entoure son décès, un 25 décembre sous la neige (auquel toutefois ne succombe pas Sebald, me semble-t-il), est particulièrement répugnant, qui témoigne d’un manque absolu de dignité, les écrivains et critiques se jetant sur cette proie — d’autant plus facile que donc elle est morte — comme la misère sur le pauvre monde. Le pauvre monde, voilà ce qu’aura vécu Walser, et qui l’ignore devrait garder le silence à ce sujet. Grave. Je me tais. Depuis mon bocal de verre, j’observe l’altercation muette qui, devant le n° 62 du boulevard, oppose les noirs qui tiennent le banc aux blancs qui tiennent le distributeur de billets. Pendant tout le temps que tous ces gens crient, indifférent à la scène qui se déroule pourtant à deux ou trois mètres de lui tout au plus, un homme qui me semble originaire du Moyen-Orient s’apprête avec la plus patiente des lenteurs à enfourcher sa moto garée dans le couloir réservé au bus. J’observe, dis-je, et me sens comme un anthropologue du néant à qui, dans son précipité le plus pur, se donnerait à voir le spectacle incompréhensible du vivre-ensemble. Je réfléchis quelques instants à cette mauvaise pensée, et me demande : Ne sais-je donc qu’être négatif ? Le suis-je ? Je ne sais. Ne l’être pas — comme je l’ai déjà souligné à maintes reprises —, n’est-ce pas se faire victime consentante du kitsch ? Telle cette sirène d’ambulance qui de ses crocs rutilants, s’acharne à déchirer le silence du dimanche — le bruit : cette revanche universelle —, que d’obscénités.
191024
Enfants bien élevés : anniversaire réussi. C’est le VIe arrondissement de Paris, certes, mais c’est l’école de la République, aussi. Est-ce que tout s’équilibre ? Je ne sais pas. Mais, tout le temps que durera la fête d’anniversaire de Daphné, il ne pleuvra pas. « L’univers t’aime, mon enfant », lui dirai-je. Ce matin, pendant son cours de dessin, je vagabonde dans les salles du Louvre sans savoir où je vais. Regarde d’un œil indifférent l’exposition sur la représentation de la folie dans l’art occidental : décidément, les expositions thématiques sont insignifiantes. Seule la vidéo projetée au milieu des œuvres de l’ouverture de Rigoletto m’émeut, vers la fin, mais cela n’a rien à voir avec le thème, c’est la musique, rien que la musique dans son impureté scénique (on a beau chercher tous les artifices possibles et imaginables pour lui faire dire quelque chose, elle s’entête, dit toujours la même chose : elle-même) : cette musique est d’une puissance telle que je ne puis jamais y résister (cette musique est fatale). Mantoue. Toujours déambulant sans savoir où je vais de salle en salle, je m’arrête devant un Jérôme des plus étranges. Enveloppé dans sa traditionnelle pourpre (il porte tout de même une sorte de caleçon de toile grossière qui dissimule son bas-ventre, j’ai l’impression qu’à côté d’une jambe nue, une autre, de ce tissu épais sort de nulle part, mais c’est difforme, c’est absurde), il est assis, coude appuyé sur le livre ouvert, paume de la main droite où repose sa tête quand, de sa gauche, il tient un crâne derrière lequel semblent s’agiter trois angelots grognons, dont l’un paraît chercher à s’abriter de quelque chose avec son bras — peut-être de ce deuxième angelot dont porte à croire qu’il marche à quatre pattes dans le dos du premier — tandis qu’un troisième, surgissant du bord du tableau, tend la main vers le flambeau qui éclaire la retraite du penseur, comme pour vérifier que le feu, effectivement, ça brûle. Ce qui frappe dans cet assez petit tableau de Jan Cornelisz Vermeyen, intitulé Saint Jérôme en méditation, ce sont les disproportions : des têtes tout d’abord, celle du saint et celle du crâne, paraissant aussi énormes sur le corps du vieil homme que dans sa main. Et des muscles, comme s’il fallait pour porter ces surhumaines idées des corps littéralement bodybuildés. Cheveux et barbes grises contrastent alors jusqu’au non-sens avec le corps jeune, viril, et hypermusclé du saint dont le regard mélancolique, semblant s’ennuyer ferme, donne l’impression de s’adresser au spectateur, et de lui dire : Par quel détestable coup du sort, se fait-il que ce corps si parfait ne trouve d’autre usage que cette lénifiante méditation et pour seuls compagnons ces ridicules avortons ? À cette règle de disproportion, eux non plus, les angelots grognons n’échappent pas, et on se demande en suivant quel dédale de la pensée le peintre a-t-il bien pu en arriver à la conclusion que des tels attributs gonflés à outrance pouvaient convenir à des créatures dont on n’est sûr ni du sexe ni même qu’elles en aient. D’ailleurs, quoique petit, n’est-il pas trop tendu, le pénis du premier ange, celui-là, qui se cache ? Et vers quel ailleurs du cadre, à supposer qu’il pointe, pointe-t-il ? Dans mon catalogue de Jérômes, me suis-je demandé, quelle place celui-ci occuperait-il ? Après tout, je ne sais rien de son auteur, rien du chapitre de la Légende dorée qu’il est censé avoir illustré en peignant ce tableau, peut-être que c’est moi qui ne comprends pas, ne comprends rien, comme toujours, mais un ermite au désert sur le livre méditant, faut-il vraiment qu’il soit si baraqué ? Et Jérôme, moi aussi, n’ai-je pas mon mot à dire ? Non mais.
181024
Je prends des notes dans les marges des livres sans savoir si elles vont me conduire quelque part. Mais peut-être ne sert-il à rien de le savoir ni même d’y aller, d’autant que si l’on ne sait pas où l’on va, on ne saura jamais si l’on n’y est allé, mais ce n’est pas tout à fait cela que je voulais dire, mais quoi ? Je prends des notes dans les marges des livres, et c’est peut-être tout ce qu’il faut faire, tant de livres ont déjà été écrits, faut-il encore en écrire ? Mais cela non plus, ce n’est pas ce que je voulais, mais alors quoi ? Je prends des notes dans les marges des livres et, s’il ne me semble pas que, ce faisant, j’œuvre vraiment, peut-être est-ce une étape nécessaire, un moment, un passage obligé sur le trajet. As-tu enfin dit ce que tu voulais dire ? Non, ce n’était pas cela que je voulais dire. Mais quoi alors, Jérôme, quoi ? Je ne sais pas. Est-ce si important ? J’ai pris des notes dans les marges des livres, voilà plutôt ce que j’aurais dû dire, je les ai prises hier, avant-hier, aussi, et cela m’a paru quelque chose d’important, comme si, ce faisant, je me débarrassais de mes réticences. Et par ces réticences, j’entends : il arrive que le monde social se mette en travers de mon chemin, que là où je trouvais un chemin, apercevant des pas qui ne sont pas les miens, je sois pris d’une sorte de dégoût, sans comprendre que ce dégoût, s’il est salutaire, en un sens, en un autre, est une erreur, nul n’est le premier à se tenir là, et certes, cela est une donnée nouvelle de notre condition, mais il fait partie aussi de notre condition de l’assimiler et de tâcher de comprendre ce que cela signifie, ce que cela implique, ce que cela change. Alors ? Eh bien, voici. Jusqu’à une époque relativement récente, de la même façon que les humains pouvaient se dire qu’il y avait des zones inexplorées sur terre, et des découvertes à faire, donc, ils pouvaient se dire qu’il était possible d’assimiler toutes les connaissances disponibles ; ainsi, de la même façon qu’on n’avait pas encore fait le tour du monde, on pouvait faire le tour du savoir. Aujourd’hui, de la même façon que nous avons fait le tour du monde, et un nombre incalculable de fois, nous ne pouvons plus faire le tour du savoir : chaque jour, l’évidence que tout a été fait et que nous sommes allés partout nous frappe en même temps que l’impossibilité de tout faire et tout savoir. Nous savons que c’est possible, mais nous, raisonnablement, nous ne le pouvons pas. C’est une donnée nouvelle de notre histoire naturelle, et elle n’est peut-être pas tout à fait étrangère aux bouleversements qui nous agitent. Non qu’à d’autres époques, des bouleversements n’aient pas agité notre espèce, mais ces bouleversements-là n’étaient ces bouleversements-ci. La nouveauté de ces bouleversements-ci ne tient pas aux bouleversements en tant que tels, mais aux causes ou aux raisons de ces bouleversements. Tout a déjà été fait et je ne sais presque rien, — voilà une double violence faite, je crois, à la conscience humaine. Mais c’est peut-être aussi une illusion : nous sommes un peu comme une amante que l’amour dégoûterait d’avance parce que d’autres qu’elle ont aimé avant elle. C’est un choc moral, c’est vrai, de parvenir à la conscience que, quoique nous en pensions, nous ne sommes pas tout à fait unique en notre genre, mais c’est aussi une forme de salut. Après tout, cette expérience étant commune à l’ensemble de l’espèce, rien ne m’empêche exactement de faire quelque chose d’intéressant. J’ai réfléchi aux notes que j’avais prises dans les marges de ces livres, moins au contenu de ces notes qu’au geste de prendre ces notes, et, si j’ai ressenti un certain malaise, dont je ne sais pas si j’ai réussi depuis à le surmonter, comme l’indique l’image des pas qui me précèdent sur le chemin que j’ai employée tout à l’heure, la vue de ces traces ne m’a toutefois pas rebuté au point de rebrousser chemin. Que le monde social se mette en travers, au fond, est-ce réellement mon problème ? Le monde social ne se met-il pas en travers de tout ? N’est-il pas omniprésent ? Le digne représentant sur terre du sentiment d’oppression que devait causer à nos ancêtres croyants, et aux milliards de nos contemporains qui y croient encore, la pensée de l’omniprésence divine. Que Dieu soit partout est l’expérience la plus angoissante de l’univers. Que le monde social le soit aussi est l’expérience la plus banale de l’existence. On aurait envie de dire : il faut faire avec, si seulement on savait ce que cela peut bien vouloir dire. Tout à l’heure, je suis allé à la grande librairie du boulevard Saint-Michel où je vais quand j’ai envie d’acheter des livres parce qu’il n’y a pas de libraires dans cette librairie mais des petits personnages qui portent des gilets bleus que je trouve assez amusants (les personnages et leurs gilets), et j’ai feuilleté le livre que j’étais venu acheter avant de l’acheter et de ne pas l’acheter. Le feuilletant, j’ai été pris d’un sentiment de lassitude, et j’ai eu l’impression que quelque chose m’avait été volé. Ce livre sur les cimetières que j’étais en train de feuilleter — un livre fat, fourre-tout, vaniteux, décousu, superficiel, artificiel, lacunaire — était manifestement une publication de complaisance, et cela m’a choqué parce que c’est — bien différemment, certes — un sujet qui m’est cher, et il m’était en quelque sorte confisqué. C’est une réaction bien naïve, je n’en doute pas, mais j’ai réagi ainsi, je n’y peux rien ni ne veux le dissimuler, et j’ai donc reposé le livre, ai acheté le premier des trois volumes des Thibault pour Nelly, et je suis rentré chez moi.
171024
Il y a bien longtemps que, malgré maints démentis pudiques, nous n’avons plus aucun doute sur la nature morale de l’homme. Et par « homme », je n’entends pas désigner ici quelque entité abstraite issue des élucubrations d’une pensée universaliste proprette quoique creuse, mais le mâle de la femelle humaine. Si jamais, par impossible, l’omnipotence divine devait lui échoir, nous savons parfaitement ce que l’homme en ferait : le spectacle de ces stars milliardaires qui mettent à profit leur temps libre pour sillonner la planète en jet privé et s’offrir des soirées tarifées aux quatre coins du globe, qui exaucent dans une parodie sordide le fantasme amoureux de l’Occidental moyen (sortir en boîte et rentrer à l’hôtel avec une fille pour une nuit sans lendemain), nous en offre une image d’une précision telle qu’il ne vaut pas la peine d’en dire beaucoup plus. Et les critiques indignées que, prenant connaissance de cette vérité somme toute banale, on peut bien émettre là-contre ne sont pas la preuve d’une quelconque supériorité intellectuelle, mais le symptôme fatal de la profonde débilité morale d’individus incapables d’accomplir leur authentique nature, qui est de se servir tant que c’est possible, de s’en mettre plein les poches, et tant pis si elles débordent, quitte à piller les ressources, saccager la planète, profaner les temples, et violer les femmes. On peut toujours se dire qu’on vaut mieux que cela, mais la vérité est plus prosaïque : contrairement au singe le plus malin de la tribu qui, voyant arriver l’homme, trouve refuge au sommet de son arbre, on n’aura tout simplement pas monté assez haut à l’échelle. C’est la loi de la vie sociale et la métaphore exotique, qui la plaçait naguère encore dans quelque territoire lointain et inexploré où régnaient les grands singes (« la jungle »), dissimule fort mal l’inconfort du fondement sur lequel notre pudeur a toujours eu bien du mal à s’asseoir. Si l’évolution avait la forme d’une pyramide, on trouverait l’homme à son sommet et à l’extrême pointe de ce dernier un joueur de football du haut de laquelle il contemplerait le désastre de millénaires de la plus rationnelle des barbaries. Chacun, j’imagine, a dans son histoire personnelle un moment d’idylle auquel il songe, de temps à autre, quand ses affaires lui en laissent le temps, comme à une sorte de paradis perdu. C’est une illusion, certes, mais tant qu’elle demeure de l’ordre de la rêverie privée, elle est bien inoffensive. Le danger croît quand on extrapole et se figure que ce temps possède quelque réalité historique en dehors de soi et de l’excitation érotique que sa pensée suscite dans le secret de notre conscience. Comme le bébé ouvre la bouche pour téter le sein de lait, on s’imagine pouvoir rétablir l’éden anhistorique dans une terre bétonnée. Plus qu’une erreur, c’est une faute. Si jamais les frasques sexuelles des pousseurs de ballons ronds suscitent notre indignation, un tel mépris ne devrait pas nous inspirer le sentiment de notre supériorité, et encore moins nous inciter à caresser des rêves violents où les têtes roulent dans des fleuves d’un sang purificateur et juste : au fond, nous sommes tous les mêmes, c’est vrai, mais d’aucuns, encore qu’au sommet, ne le quittent jamais, ce fond. Le fond est comme nos origines ancestrales, comme l’époque contemporaine : on a beau pousser pour y échapper, on ne s’en affranchit jamais. L’avenir n’appartient à personne, mais peut-être que ceux qui n’ont pas de racines, ne croient en rien, et sont privés du luxe de l’espoir et des amours contractuelles, y voient un peu plus clair que les autres. Le drame est qu’on ne les entend jamais. Mais c’est vieux comme le monde : celle qui sait, refusant l’humiliation du coït, le dieu lui crache dans la bouche, et on ne croira plus jamais qui dit par avance la vérité. L’histoire n’est rien que le drame de son accomplissement qui est aussi celui de sa durée. C’est beaucoup trop long, l’histoire, a-t-on envie de se lamenter, et pourtant, elle ne s’arrête jamais. Elle roule, l’histoire, sinon dans l’éternité — il ne faudrait tout de même pas exagérer —, du moins dans le temps très long, ainsi que disent les universitaires, comme les ballons de football et les têtes coupées dans le fleuve de sang. Pour qui sait peindre, rien ne ressemble tant au crâne de la vanité qu’une pomme. Pour qui a les yeux rivés sur le maintenant de l’actualité, les yeux lui roulent jusqu’au vertige. On aimerait hurler : « Mais qu’est-ce que c’est con, putain, qu’est-ce que c’est con, allez crever, bande de demeurés ! », mais c’est en vain, personne n’écoute, et qui le pourrait a perdu l’ouïe ou sombré dans la folie. Ah, le beau monde que voici. Les milliards de milliards ne sont plus des jurons de bande dessinée, mais la sonnante et trébuchante réalité. « Aime ta vie », enjoint-on à qui se prend à douter, l’espace d’une fraction de seconde. « Si tu ne t’aimes pas, personne ne t’aimera », comme si on pouvait aimer des peuples entiers gâtés par le crétinisme ou une grossière religiosité. Il n’y a ni raison d’espérer ni raison de se plaindre : les droits de l’homme nous sont garantis et, quant à la femelle, eh bien, elle a de quoi se faire du souci, les idoles des jeunes, à ce qu’il paraît, l’ayant bien dure et tout inéduquée.
161024
Comment faire le tour du κόσμος ? me suis-je demandé en mordant dans mon sandwich au camembert, seulement pour m’entendre me répondre : On ne le peut pas. Je savais que ce n’était pas l’heure d’en manger un, dix-sept heures trente, mais j’en avais envie, alors j’ai succombé. Ces derniers jours, je dis à qui veut l’entendre — Nelly, R., C., B. — que lire Sebald me donne envie de voyager. Nelly, qui me connaît bien, me répond : Mais quand n’as-tu pas envie de voyager ? Bonne question, en effet, mais ce que je voulais dire peut-être par là, c’est que Sebald, ce n’est pas fait pour donner envie de voyager, ce n’est pas de la travel literature, et pourtant, moi, le lire me donne envie de faire mes bagages et de partir à la découverte d’histoires incroyables à propos du κόσμος. J’ai beau savoir qu’on ne peut pas en faire le tour, je m’imagine quand même le parcourant. Mais peut-être aussi que Sebald, c’est fait pour donner envie de voyager, l’écriture de la Shoah n’étant pour lui, je crois, ni l’α ni l’ω de la littérature. Enfin, c’est ce que je me dis. Dans le chapitre de Séjours à la campagne qu’il a consacré à ce « promeneur solitaire », il y a des pages très belles où Sebald rattache sa passion pour Walser à son histoire personnelle et laisse entendre que, s’il aime tant Walser, c’est parce qu’il lui rappelle son grand-père maternel, Josef Egelhofer, qui fut la véritable figure paternelle de Sebald, né en 1944, puisqu’il n’a vraiment connu son père, prisonnier en France après la Seconde Guerre mondiale, que vers l’âge de trois ans, et que celui-ci — qui devait incarner ce à quoi Sebald consacrerait une grande partie de son œuvre : le nazisme et la culpabilité des enfants du nazisme — ne fit jamais réellement partie de sa vie, ou alors de manière négative. Une grande tendresse s’exprime dans ces pages, et c’est un fait assez rare, autant que je puisse en juger, pour être souligné. Rapprochant les photographies de Walser promeneur (et écrivant ces phrases, je n’ai de cesse d’écrire « Sebald » à la place de « Walser » et inversement), telles qu’on peut les voir notamment dans le livre de Carl Seelig, de celles de son grand-père, Sebald écrit : « Ceux qui me sont les plus familiers, ce sont les clichés datant de l’époque d’Herisau, qui montrent Walser en promeneur, car l’auteur qui s’est depuis longtemps libéré de la servitude de l’écriture et pose au milieu du paysage me rappelle irrésistiblement mon grand-père Josef Egelhofer, avec lequel, enfant, je me suis souvent, dans les mêmes années, promené dans une région ressemblant en de nombreux points à l’Appenzell. Quand je vois ces photos de promeneur, l’étoffe dont est fait le costume trois-pièces de Walser, le col mou de la chemise, le nœud de cravate, les taches de vieillesse sur le dos des mains, la moustache poivre et sel bien taillée, la sérénité du regard, je pense chaque fois avoir mon grand-père sous les yeux. Mais ce n’est pas seulement par l’apparence, c’est aussi par le comportement que mon grand-père et Walser se ressemblaient, par exemple dans la manière qu’ils avaient de garder leur chapeau à la main, bras baissé contre le flanc, ou d’avoir toujours avec eux un parapluie de berger ou une pèlerine, y compris en plein été, par très beau temps. » Cet avant-dernier détail du parapluie n’est pas anodin pour moi, et sans doute pas non plus pour Sebald, qui dira un peu plus loin dans son texte sur le peintre Jan Peter Tripp, son ami : « Comme les choses (en principe) nous survivent, elles en savent davantage sur nous que nous n’en savons sur elles ; elles portent en elles les expériences qu’elles ont faites avec nous et sont — positivement — le livre de notre histoire ouvert sous nos yeux. » Qu’est-il advenu du parapluie de berger de Walser ? Je l’ignore. Mais je sais que, il y a une dizaine de jours de cela environ, au café les Deux Magots, où se remettait le prix du même nom dont elle assure la publicité, Nelly a égaré (ou s’est fait voler) mon parapluie de berger. Je signale ce minuscule événement non pour forcer le coupable à se dénoncer — le parapluie était en si piteux état que le coupable, dans cette sordide affaire, est la victime —, mais pour attester de l’importance de ces coïncidences, auxquelles Sebald était sensible, pour des raisons qui tiennent peut-être à la recherche d’une logique qui échappe à la logique ordinaire, puisque j’affectionne moi aussi ces grands parapluies dont j’ignorais, avant de lire hier au soir ce texte sur Walser, qu’on les appelait « de berger », ce qui n’est pas pour me décevoir, tant s’en faut, mes ancêtres ayant exercé jusqu’au siècle dernier cette virgilienne profession dans les montagnes du Nebbiu. Je disais tout à l’heure que les livres de Sebald ne sont probablement pas faits pour donner à son lecteur quelque Wanderlust, mais est-ce si certain que cela ? Pour certains écrivains, l’écriture est impossible — non seulement à comprendre, mais encore à écrire — si elle ne se pratique pas comme la marche. Mais, pour Rousseau, Nietzsche, Walser, Sebald, c’est moins une envie (Lust) qu’une nécessité : l’expérience et la logique de l’écriture sont intimement liées à l’expérience et la logique de la marche et ce, à tel point que l’écriture est inconcevable, irréalisable, sans la marche. Et peut-être peut-on dire in fine que le κόσμος existe moins pour en faire le tour que pour nous faire marcher.
151024
Huit heures moins cinq. C’est l’heure à laquelle se trouve enfin le moment d’écrire mon journal. Traduit toute la journée (pauses course à pied et déjeuner exclues) avant d’aller chercher Daphné à l’école, l’aider à faire ses devoirs, cuisiner le dîner, dîner et à présent, après tout cela, un peu de temps un peu plus vide pour écrire. Traduire m’empêche de penser. Je pourrais le déplorer mais, en fait, cela me convient. Quand je pense, en ce moment, je pense à des choses détestables, regrettables, haïssables (mais pas le moi), et tant que j’en viens à me dire : « Mais arrête, c’est dans ta tête, ce n’est pas dans la réalité », et cela me fait du bien, en effet, de faire la distinction entre ce qui est dans ma tête — ce que, je veux dire, j’invente, je scénarise — et ce qui se trouve dans la réalité. J’imagine que, si quelqu’un me voyait comme cela, en train de me dire : « Mais arrête, c’est dans ta tête, ce n’est pas dans la réalité », comme je l’ai fait tout à l’heure encore, après que j’étais allé courir, sous la douche, ou dans la rue, comme c’est plus probable, il penserait que je suis fou, mais la vérité est que je suis moins fou quand je me dis : « Mais arrête, c’est dans ta tête, ce n’est pas dans la réalité » que quand je ne me le dis pas et qu’alors, que je le veuille ou non, je crois, je ne fais pas la distinction entre ce qui est dans ma tête et ce qui est dans la réalité, et alors, je vis dans ma tête et pas dans la réalité, exactement comme, en réalité, l’immense majorité de la population mondiale vit dans sa tête et pas dans la réalité, convaincue qu’elle est, par exemple, qu’elle est le centre du monde, le nombril, ou l’omphale, ou comme on voudra, et que le meilleur endroit sur terre, ou le pire, ou le plus beau, ou le plus quelconque, c’est précisément là, dans sa tête, ce qui n’est absolument pas vrai, si c’était vrai, la réalité — au sens de ce qui se trouve hors de sa tête —, la réalité n’existerait pas, il n’y aurait qu’une immense tête, aussi grosse que l’univers, et c’est effectivement le genre de conceptions que des gens comme Paul (en Dieu, nous vivons, nous mouvons, et avons notre être) ou des gens comme Leibniz (l’entendement divin est le pays des possibles) ont pensées, et dans cette tête, où il serait indifférent qu’il y ait des pensées ou des êtres puisque les pensées de Dieu seraient des êtres, comme le laisse entendre sinon Paul du moins Leibniz, nous sommes les pensées que Dieu pense quand il pense, nous aurions notre être, comme dit Paul, mais je ne suis pas Dieu, aucun de nous n’est Dieu, nous ne sommes que des spectres fragiles qui errons à l’aveugle dans un monde que nous croyons connaître alors que nous n’en connaissons que ce qu’il s’en trouve dans notre tête, et moi, je ne veux pas vivre dans ma tête, je pense déjà dans ma tête, je passe déjà beaucoup trop de temps dans ma tête, et traduire, oui, en effet, c’est une bonne façon de sortir de sa tête, et j’étais toute la journée avec mes livres de bits ou de papier ouverts devant moi, des livres de bits ou de papier en anglais, en français, en allemand, et je n’étais pas un seul instant dans ma tête quand j’étais dans ces livres, chaque problème rencontré était à la fois catastrophique — je déteste quand les choses ne vont pas à cent à l’heure sur les boulevards sur les banquettes de moleskine en s’en remettant au hasard sans plus se soucier de Lénine — et magnifique parce que, le long de ces chemins où des langues se croisent, peut-être se trouve quelque chose qu’on ne comprenait pas, que personne n’avait compris parce qu’il fallait, pour le comprendre, se trouver là, parcourir ces chemins, ces chemins tout entiers faits de langue, et penser, c’est être à la croix des chemins et en fait le signe, un signe de plus, quelque chose. Ah, si seulement je pouvais ne plus jamais passer un seul instant dans ma tête enfermé.
141024
Ce matin, quand tout le monde eut quitté la maison, je me suis assis au bureau et je me suis mis à traduire un livre sans que personne ne m’ait rien demandé, sans que personne ne m’ait rien commandé, sans que personne n’en attende rien. C’est exactement ce que j’avais décidé que je ferai, samedi soir, quand je me suis couché trop tard et plein d’angoisse. L’angoisse est-elle passée ? Je ne sais pas, je ne lui ai pas posé la question. Je me suis mis à traduire et je n’ai pas arrêté de la journée, sinon pour aller courir et pour déjeuner. Je viens de plier le linge et je suis revenu m’assoir au bureau pour écrire mon journal. Je me suis mis à traduire comme j’avais décidé de le faire samedi soir avant de me coucher trop tard et plein d’angoisse sans espoir, simplement pour ne pas devenir fou. Peut-être que cette traduction aboutira à quelque chose, peut-être me rapportera-t-elle de l’argent, peut-être à rien, peut-être pas, ce n’est pas pour ces raisons que je l’ai entreprise, mais pour ne pas perdre totalement la raison. Je sais que cela peut sembler irrationnel — et, en ce sens, j’ai déjà perdu la raison — parce qu’on travaille généralement pour gagner de l’argent ou alors on demande de l’argent pour pouvoir travailler, mais moi, c’est comme cela que je fais. Je n’en tire nulle fierté (après avoir traduit toute la journée, je n’ai pas le sentiment du devoir accompli, j’ai simplement mal au dos) et je n’en attends rien (je sais que la probabilité pour que quelqu’un s’intéresse à cette traduction au point de la publier contre de l’argent est à peu près égale à zéro), mais c’est ce que je veux faire. Peut-être ai-je tort. Peut-être m’acharné-je en vain à plier le monde à ma volonté. Qu’est-ce que j’en sais ? Peut-être qu’il n’y a pas de remède à la folie. Peut-être que ce que j’appelle ici, folie, est simplement le surnom que je donne par erreur à la bêtise. Peut-être que ce mot de bêtise, à son tour, est un pseudonyme d’écrire, et que le drame, c’est que je ne peux pas arrêter d’écrire quand même je sais parfaitement que je serais bien plus heureux si je n’écrivais pas, mais cela n’est plus possible désormais parce qu’il eut fallu, pour commencer, que je n’écrivisse jamais. À présent, c’est trop tard. Au début de Séjours à la campagne, que j’ai commencé hier au soir, Sebald écrit : « Le recueil couvre à présent une période de presque deux cents ans, et l’on remarquera que sur cette longue période le trouble du comportement a fort peu changé, qui pousse à transformer en mots tout ce qu’on éprouve et, avec une sûreté surprenante, à passer à côté de la vie. Ce qui m’a le plus étonné, dans les considérations que j’ai pu faire à ce sujet, c’est la terrible opiniâtreté des hommes de lettres. Il semble qu’il n’y ait pas de remède au vice de l’écriture ; ceux qui y ont succombé continuent de s’y adonner même lorsque l’envie d’écrire les a quittés depuis longtemps, même lorsqu’ils sont arrivés à l’âge critique où l’on court le risque, ainsi que le note Keller à l’occasion, de sombrer du jour au lendemain dans le crétinisme, même lorsqu’on n’aspire plus à rien d’autre qu’à pouvoir enfin arrêter le mouvement des rouages dans sa tête. Rousseau, qui, réfugié sur l’île de Saint-Pierre — il a alors cinquante-trois ans —, voudrait déjà s’arrêter de sans cesse réfléchir, continuera d’écrire jusqu’à sa mort. » L’ironie avec laquelle Sebald aborde cet aspect de la chose littéraire révèle avec une assurance quasi absolue qu’il était lui-même atteint de ce mal et qu’il savait ainsi, si l’on me passe l’expression, de quoi il parlait. Une fois le linge plié, on pourrait aspirer au repos, mais c’est trop tard, il y a si longtemps que c’est trop tard ; — dès le premier mot, ce fut trop tard.
131024
Angoisse cette nuit. Au moment du coucher et plus tard encore quand il me semble que je m’éveille avec le même sentiment que celui sur lequel je m’étais endormi, puis m’endors de nouveau. Avant, décision et résolution — toujours la même — dont je ne doute pas sur l’instant, mais ensuite, comme en ce moment, cependant que j’écris. Dans la matinée, marché dans Paris avec la même angoisse que durant la nuit, le même sentiment qui ne me quitte pas. Évidemment irrationnelle mais c’est ce qui la rend d’autant plus tenace : aucune raison ne peut la vaincre, la raison n’est rien devant elle. Sens inverse que d’habitude, je descends le boulevard jusqu’aux Invalides. D’abord, assez seul et puis très vite, nuées de touristes américains à vélo. Sentiment d’imbécilité qui me semble presque étranger (l’angoisse avale tout). Sur les quais de scène, un vacarme insensé — batukada hors de rythme et fanfare qui sonne faux — accompagne une course à pied sponsorisée par une marque de pneus de voiture. Rues bouclées, des gens qui paraissent aller dans tous les sens sans aucun ordre ni la moindre logique alors que tout, pourtant, est organisé. Est-ce un sens supérieur ? Ensuite, traverse la Seine par le Pont des Arts, puis marche sur les bords jusqu’à la Gare d’Austerlitz, oublie de quitter les voies sur berges au bon embranchement pour rejoindre la bassin de l’Arsenal. Parfait temps d’automne. Par le Jardin des Plantes jusqu’à la rue de Vaugirard. De retour à la maison, simplement heureux de voir Nelly. Mon angoisse a-t-elle disparu ? Je l’ignore. Essayant de lire, le sentiment de l’insignifiance de toutes choses — je devrais dire plutôt que « sentiment », la certitude, mais je me méfie, doute même du doute — m’empêche de continuer comme si, sur toutes les pages, à la place des mots qui s’y trouvent écrits, je ne pouvais lire que cette question : À quoi bon ? Mais cela — je me le demande, je n’ai pas la réponse —, décision et résolution ne doivent-elles pas y remédier ? Qu’est-ce que j’en sais ? Je suis inapte à la vie sociale. Que vais-je devenir ? Si je sais que j’ai rêvé cette nuit, j’ai oublié exactement quels furent mes rêves, mais je me souviens de m’être couché en pensant que j’avais quarante-sept ans, que c’était trop vieux, que je devrais déjà être mort, et j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie, mais même lui, semble-t-il, n’en veut pas. Avant de dormir, regardé Sicario, image d’une société mondiale fascinée par la violence, qui l’obsède et dont elle est malade, les morts violentes se multipliant comme des rapports sexuels à l’écran. En marchant, j’ai pensé : en vérité, c’est le même film qu’Iris et les hommes, malgré des sujets qui paraissent en tout point différents, les films disent exactement la même chose, et toute la culture dans chacune de ses manifestations fait exactement la même chose : renforcer la conformité sociale, inciter à la normalité dont elle vante les mérites. Le meurtre et le coït sont les deux formes de la vie humaine. Hier, Daphné s’est plainte que, durant son séjour en classe de découverte, elle n’avait pas pu penser.
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