À la faveur d’une conversation avec R., à qui je demande une permission pour mon texte sur Chejfec, je redécouvre ce que je faisais il y a dix ans, entre Berlin et Paris, les enregistrements des atmosphères sonores, ma théorie de l’auditeur expérimental, la carte sonore de Paris créée avec A, et caetera. Et comme tout cela me semble beau et désespérant. Beau comme si je voyais mon cerveau d’alors en train de fonctionner. Et désespérant parce que la carte sonore, à cause de restrictions dans les conditions d’utilisation des outils développés par Google — qui, de fait, ne sont donc plus des outils, mais des produits — n’est plus accessible. C’est désormais une image fixe, morte. En reconsidérant ces idées et ces réalisations, je me souviens que le home studio et internet furent naguère porteurs d’une utopie en actes, qui mettaient à disposition de l’utilisateur ordinaire des outils lui permettant d’appréhender, de décrire, de percevoir, de comprendre son environnement et de faire quelque chose de toutes ces données pour un coût presque nul ou en tout cas modique. C’est désespérant parce que j’ai le sentiment qu’à cette utopie est venue répondre le modèle de l’intelligence artificielle, qui n’est pas un outil, mais un système de production mimétique. L’utopie dont je parle permettait un usage personnel de la technologie, laquelle n’était pas une finalité, et même plus qu’un outil, mais un instrument. Je posais mon téléphone ou mon enregistreur portable là où je me trouvais et, avec lui, j’écoutais deux fois, j’écoutais plus intensément les sons, j’écoutais et je percevais de façon globale le monde dans lequel je vis : un son, une photo, quelques phrases, c’est déjà l’ébauche en actes d’une conception, d’une manière de voir et de faire, une relation non aliénante au monde. En fait, rétrospectivement, je dirais que nous nous sommes trouvés face à une bifurcation : d’un côté, l’utopie en actes d’une technologie autonome et décentralisée, de l’autre la concentration de la connaissance et de la sensibilité au profit de groupes industriels à tendance monopolistique. Bifurcation qu’on peut comprendre aussi comme ceci : d’un côté, la possibilité de s’approprier des outils techniques pour inventer des formes nouvelles, de l’autre, l’intensification du processus historique qui est né en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, et qu’on a appelé « la révolution industrielle ». L’autre jour, écoutant ce discours où il était question de l’intelligence artificielle, j’ai été frappé par son manque de perspective historique, comme si le phénomène abordé ne s’inscrivait pas dans un temps extrêmement long dont l’origine coïncide avec les révolutions politiques dont, aujourd’hui encore, nous sommes les héritiers. Face aux bifurcations, c’est comme si nous prenions toujours le mauvais chemin. La révolution industrielle en tant que phénomène historique est, au même titre que les révolutions politiques qui ont eu lieu à la même époque (indépendance américaine, révolution française) le produit des Lumières. Quand on envisage ce genre de questions sous l’angle de la régulation — comment fait-on pour que l’avènement de l’intelligence artificielle ne soit pas trop désagréable pour les gens qui en seront les victimes ? c’est-à-dire : à quelle hauteur subventionne-t-on la disparition du métier de traducteur ? puisque c’est de cela qu’il était question —, on se trompe parce qu’on n’a pas de perspective historique, certes, mais aussi parce que, du même coup, on ne se pose pas la question de l’usage qu’on peut faire de la technique : on laisse aux grands groupes industriels le soin de façonner les usages possibles des outils disponibles et on subventionne la perte d’autonomie des individus qui sont victimes de la limitation industrielle des outils. Avec un ordinateur et un téléphone portables, un enregistreur, un ou deux logiciels piratés, j’ai pu fabriquer des pièces musicales, mettre au point des théories, cartographier mon existence. La technique n’était pas mon ennemie : elle me permettait d’inventer une manière de vivre nouvelle et riche. Je me suis un peu lamenté, ce matin, devant tout cela. Pas devant l’esquisse de réflexion un peu caricaturale que je viens de dessiner à grands traits, mais devant les idées que j’avais, avant. À Nelly, j’ai dit : « Qu’est-ce que j’étais intelligent, il y a dix ans. J’avais plein d’idées, c’est fou. » Ce à quoi elle m’a répondu : « Mais tu l’es toujours autant, parfois, même, je trouve que tu as trop d’idées. » Ce en quoi, je dois l’avouer, quand même cela ne me ferait pas exactement plaisir de l’admettre, elle a parfaitement raison.
21024
Lu, écrit. En peu de mots, voilà ce à quoi pourrait se résumer ma journée. Dans l’intervalle entre la lecture et l’écriture, j’aurai toutefois trouvé le temps d’aller courir, de faire des courses et de déjeuner vers trois heures et demi de l’après-midi, mais c’est assez anecdotique. Le sens de l’anecdote, ne me suis-je pas dit en cherchant un passage dans Impressions de Kassel de Vila-Matas pour le texte que j’ai écrit dans l’après-midi sur Mes deux mondes de Sergio Chejfec dont j’avais achevé la relecture dans la matinée, ne me fait-il pas cruellement défaut ? Je me le demande à présent. Mais encore faut-il avoir des choses anecdotales à raconter, non ? La file d’attente à la caisse de la Biocoop d’Alésia fait-elle partie des événements anecdotables ? J’ai quelques doutes sur le sujet. Quant au fait de lire lui-même, à moins de réfléchir a posteriori sur ce que l’on a lu, non plus, cela n’est guère anecdotable. Alors, à quoi bon ? Lu, écrit, ces deux participes passés que j’ai mentionnés (auxquels viendraient s’ajouter les courses en plusieurs sens), pourraient-ils résumer à eux seuls ma vie ? Je ne le crois pas. Mais il est vrai que l’absence de Daphné, si elle crée un vide dans ma vie, libère aussi du temps et, ainsi, ne me suis-je pas arrêté un seul instant (les courses — à pied ou à la Biocoop — et le déjeuner mis entre parenthèses) ni de lire ni d’écrire depuis ce matin aux alentours de neuf heures. Il est à présent vingt heures vingt, et j’attends Nelly en écrivant ces phrases qui, je me l’imagine peut-être à tort, n’intéresseront pas grand-monde (encore moins de monde que d’habitude, c’est ce que je me dis en écrivant), mais n’en sont pas moins vraies. La sonnerie m’interrompt, un peu comme les demoiselles du téléphone chez Proust, la voix de sa maîtresse m’annonce Daphné dont c’est aujourd’hui l’anniversaire, — et tout est parfait.
Un petit bonhomme
Pour Daphné
De l’autre côté de la rue, il y a un petit bonhomme. Ce qu’il fait là, je ne sais pas, s’il danse ou attend ou prend le soleil qu’il n’y a pas, je l’ignore. Depuis quelques jours, je le vois, là, de l’autre côté de la rue. Il est sur le trottoir, je le regarde, je me demande ce qu’il fait là, le regarde encore un peu et puis, comme on fait toujours, tout simplement, je l’oublie. Oui, mais depuis quelques jours, tous les jours, il est là, et je le vois. Je sais que cela ne me regarde pas, ce qu’il fait ou ce qu’il ne fait pas, chacun sa vie, chacun ses soucis, mais je ne peux m’empêcher de le regarder, je ne peux m’empêcher de me demander : Qu’est-ce qu’il fait là, est-ce qu’il danse, ou quoi ? S’il danse, ou quoi, je ne le sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a quelque chose d’étrange chez lui. Mais quoi ? Ce matin, encore, il était là, de l’autre côté de la rue, et ce matin, encore, je l’ai regardé. Et j’ai vu quelque chose que je n’avais pas vu les jours précédents : il n’y avait pas un petit bonhomme, mais deux petits bonshommes. Si l’on n’y prêtait pas attention, et personne ne prête jamais attention aux petits bonshommes dans la rue, aux petits bonshommes ni aux autres, personne ne prête jamais attention à personne, c’est la vie, c’est comme ça, si l’on n’y prêtait pas attention, eh bien, on ne remarquait rien, mais moi je fais attention, oui, moi je regarde, et j’ai vu que ce n’était pas un petit bonhomme qu’il y avait de l’autre côté de la rue, non, j’ai vu que c’était deux petits bonhommes. Étaient-ils déjà deux les jours précédents ou venait-il d’arriver, le deuxième petit bonhomme ? Honnêtement, et je veux être honnête dans ma relation, sinon, on pourrait ne pas me croire, honnêtement, je ne saurai le dire. Mieux vaut ne rien dire, donc, à ce sujet, et me contenter de dire, donc : de l’autre côté de la rue, il y a deux petits bonhommes et, si l’on n’y prête pas attention, on ne verra pas qu’ils sont deux, on croira qu’il n’y en a qu’un tellement sous nos yeux ils se confondent. Comme les jours précédents, ce jour-là, j’ai regardé ce petit bonhomme, enfin, non, pas ce petit bonhomme, ces petits bonhommes, et je n’y ai plus pensé. Et puis, le jour suivant, quand j’ai ouvert la fenêtre pour faire entrer un peu d’air frais dans la chambre, j’ai vu qu’il était encore là, le petit bonhomme, mais qu’il n’était plus tout seul, qu’il n’était plus deux, non plus, ils étaient trois. Personne ne remarquait rien, mais moi, je l’ai vu, j’ai vu le changement, tout de suite, j’ai vu instantanément que ce n’était plus un seul petit bonhomme ni même deux petits bonshommes qui étaient là à danser ou je ne sais quoi de l’autre côté de la rue, non, mais qu’ils étaient trois. J’ai regardé par la fenêtre pour voir ce que les trois petits bonshommes faisaient et, comme je n’arrivais pas à savoir s’ils dansaient ou quoi, j’ai cessé d’y penser. Jusqu’au lendemain, où cette fois, je les ai vus en ouvrant la fenêtre de ma chambre, j’ai vu qu’ils n’étaient plus ni un ni deux ni trois, mais bien quatre, oui, quatre. Je me suis dit : Cela ne peut plus durer, à ce rythme-là, bientôt, ils seront des centaines, il y aura des centaines de petits bonshommes de l’autre côté de la rue, mais que puis-je y faire ? À part regarder un peu et puis les oublier, que puis-je faire face à la multiplication des petits bonshommes ? Je me suis dit : Si demain ils devaient être cinq, j’essaierais de faire quelque chose. Et le lendemain, quand j’ai regardé par la fenêtre, j’ai vu qu’ils étaient cinq. Mais qu’y faire ? Comme cela faisait quelques jours que je ne dormais pas très bien, j’étais inquiet de la prolifération des petits bonshommes de l’autre côté de la rue, je me suis dit que, peut-être, j’inventais toute cette histoire de petits bonshommes qui dansent ou ne dansent pas de l’autre côté de la rue et qui sont de plus en plus nombreux à danser ou ne pas danser de l’autre côté de la rue, et alors j’ai pensé que le mieux, ce serait encore d’aller voir directement de l’autre côté de la rue, voir si je ne m’imaginais pas tout cela, je ne rêvais pas de tout cela, n’inventais pas tout cela, ou si tout cela, eh bien, tout cela, c’était vrai. J’ai fait ma toilette (on ne sort jamais sans avoir fait sa toilette) et j’ai traversé la rue pour me rendre de l’autre côté de la rue. J’ai fait le petit détour qu’il faut faire pour emprunter le passage piéton et je me suis dirigé vers l’endroit où se trouvaient les petits bonshommes. Je devais être à quoi ? dix mètres, peut-être ? oui, je dirais que j’étais à dix mètres des petits bonshommes quand, quelqu’un m’a interpelé : Que faites-vous là, Monsieur ? Pardon ? lui ai-je répondu. Vous n’avez rien à faire là, Monsieur. Comment, « Je n’ai rien à faire là » ? Non, vous n’avez rien à faire là, Monsieur. Mais je vais où je veux. Non, vous n’allez pas où vous voulez, Monsieur. Et puis d’abord, où allez-vous, Monsieur ? Eh bien, je viens voir les petits bonshommes, enfin, le petit bonhomme, enfin, je viens voir ce monsieur qui est là. Quel monsieur, Monsieur ? Eh bien, ce monsieur-là, qui danse ou je ne sais pas quoi tous les jours de l’autre côté de la rue. S’il est de l’autre côté de la rue, que faites-vous de ce côté-ci, Monsieur ? Ah non, il y a méprise, je me suis mal exprimé : je viens de l’autre côté de la rue, le petit bonhomme est de ce côté-ci, de l’autre côté, pour moi, quand je suis de l’autre côté. Et pourquoi n’y retournez-vous pas, Monsieur, de l’autre côté de la rue ? Mais parce que je veux voir le petit bonhomme ? Vous ne le voyez donc pas assez bien de votre côté de la rue ? Si, enfin non, je voulais le voir de plus près, pour savoir s’il n’y a qu’un petit bonhomme ou s’il y en a plusieurs. Mais quel petit bonhomme, Monsieur ? Comment ? De quel petit bonhomme parlez-vous, Monsieur ? Mais du petit bonhomme qui est là, fis-je en montrant l’endroit du doigt. Mais il n’y a pas de petit bonhomme, Monsieur. Comment ça, « Il n’y a pas de petit bonhomme » ? Non, Monsieur, il n’y a pas de petit bonhomme, Monsieur. Mais je ne rêve pas, là, le petit bonhomme, je le vois depuis l’autre côté de la rue. Pourquoi n’y retournez-vous pas, de l’autre côté de la rue, Monsieur, si vous le voyez si bien, de ce côté-là ? Mais qui êtes-vous ? Et vous, Monsieur, qui êtes-vous, Monsieur ? Et puis, il n’a plus rien dit, et moi non plus, je n’ai plus rien. Il m’a regardé fixement, d’un air dur et froid. J’ai eu un peu peur. D’autant que, de là où je me trouvais, vraiment collé à lui, ou presque, très près de lui, je ne voyais plus les petits bonshommes derrière lui — étaient-ils là ? n’y étaient-ils pas ? —, et je ne savais plus très bien si c’était lui qui me cachait la vue ou si c’était moi qui avais tout inventé. Pour en avoir le cœur net, j’ai commencé à reculer tout en observant et ainsi, à force de reculer, j’ai fini par retourner de mon côté de la rue. Me trouvant là, je suis rentré chez moi et je les ai vus, les petits bonshommes, là où, tous les jours, je les vois. Je les ai regardés, un peu plus longtemps que d’habitude, et j’aurais juré qu’ils étaient un de plus, mais je ne savais pas s’ils dansaient, ou quoi. Alors, comme je ne savais pas s’ils dansaient, ou quoi, j’ai arrêté de les regarder. Pendant quelques jours, suite à ma conversation avec ce drôle de bonhomme de l’autre côté de la rue, le matin quand j’ouvrais les fenêtres de ma chambre pour y faire entrer un peu d’air frais, c’est vrai que je ne regardais plus ce qu’il se passait de l’autre côté de la rue. Après tout, comme me l’avait dit le bonhomme de l’autre côté de la rue, ce n’était pas mon côté de la rue. Et puis, ce matin, quand j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre pour y faire entrer un peu d’air frais, je l’ai vu : de mon côté de la rue, il y avait un petit bonhomme.
11024
Quelque chose que j’étais en train d’élaborer s’est effondré d’un coup, sous le poids de son erreur. « Oh non, vous ne vous en tirerez pas comme cela, Monsieur Orsoni, certainement pas, me reprend Monsieur Orsini, avant d’ajouter, accompagnant son ton réprobateur de l’index sévère de la vérité : sous le poids de votre erreur, Monsieur Orsoni. » Ainsi soit-il, sous le poids de mon erreur. Tout à l’heure, en effet, l’on m’a encore appelé de ce nom qui m’est devenu familier, Jérôme Orsini. C’était à la Maison de la poésie, pour la remise du prix de traduction de la SGDL, Rachida Dati était présente pour le décerner, et je me suis senti quelque peu désespéré : quand Madame la Ministre consultera le bottin mondain, c’est le nom de mon double maléfique qu’elle cherchera, et c’est celui-là qu’elle trouvera, et moi alors, cependant que l’univers fera un triomphe unanime à ce Jérôme Orsini, gloire de la France, aux grands hommes et caetera, seul dans l’ombre de mon quasi homonyme, je demeurerai pour l’éternité prisonnier de l’Enfer des lettres modernes, là où personne ne vous lit jamais. À quoi cela tient, la gloire. Ensuite, à E., laquelle s’était donc rendue coupable de la syllabique faute, j’ai confié que désormais, j’avais intégré la personne de Jérôme Orsini dans mes romans, que c’était devenu un personnage, pour ne pas dire : le personnage principal des mes histoires. Ce qui est la stricte vérité. Il m’a fallu des années pour parvenir à cette évidence qu’il fallait retourner le monde contre lui-même et ne pas rejeter la grâce de cet autre que l’univers m’offrait, mais l’accepter comme un don, au contraire, et l’accueillir, et sublimer le monstre incompréhensible en compréhension supérieure. De mon élaboration secrète, il ne reste rien. Une ruine, peut-être, tout au plus, une distinction qu’il faudrait exprimer différemment pour la rendre plus vivante. L’appartement est calme, ce soir. Ce matin, nous avons accompagné Daphné à la gare où elle a pris le train en direction de sa classe découverte, comme on dit, à l’Éducation nationale. En rentrant, j’ai de nouveau imprimé le conte que je lui ai écrit, moins les deux fautes d’orthographe que Nelly a corrigées hier au soir, j’ai glissé le tout dans une enveloppe, Nelly a adjoint une carte, et tout cela est parti la rejoindre, là où elle réside, là-bas, loin de nous. J’ai failli oublier de me rendre à la remise du prix mais, ponctualité du surmoi, mon inconscient moral m’a rappelé à temps et à l’ordre pour que j’y sois à l’heure. Je pense à tout cela, et je ne sais, à vrai dire, si c’est totalement dépourvu du moindre intérêt, ou bien si c’est une fantastique matière à écrire. De ma langue à moi, quelques instants encore, je caresse la langue française, et remet tout au silence.
30924
M’interrogeant sur le sens de mon existence — j’y insiste : mon existence car, concernant l’existence en soi, ce serait peine perdue, elle n’en a pas —, je n’ai trouvé motifs à lamentations ni à tentations suicidaires, mais plutôt des possibilités dont il allait falloir que je fasse quelque chose. Quoi ? Surtout pas un choix, non. À un moment, je me suis vu et je me suis dit : « C’est presque là ». Presque là, quoi ? Moi. Un moi que je ne suis pas, que je ne fus jamais, mais que je puis devenir. C’est le mot : devenir. Mais pas au sens nietzschéen de devenir ce que l’on est, à mon sens à moi de devenir ce que l’on n’est pas. Je m’en souviens : quand, vers la fin de l’adolescence, j’ai découvert l’idée d’Ecce homo, « wie man wird, was man ist », j’ai connu un sentiment proche de l’explosion nucléaire, ou en tout cas son équivalent intellectuell : il y avait là quelque chose d’absolument vertigineux qui s’ouvrait devant moi, terrifiant comme tout ce qui semble d’une profondeur infinie. Et pourtant, aujourd’hui, je le sais, c’est imbécile : si l’on devient ce que l’on est, on ne devient pas, on se contente d’être, il n’y a pas de changement réel, pas de métamorphose. Et puis, demeure cette question à laquelle il n’y a pas de réponse satisfaisante : d’où vient ce soi que l’on est censé devenir ? où était-il en attendant ? existe-t-il dans quelque autre monde ? mais lequel ? car, si c’est une pure création de soi, on ne l’est pas déjà, avant de l’être, il n’était pas, en tout cas, pas le soi qu’on deviendra, un autre soi, mais celui-là, ce soi que l’on n’est et que l’on ne sera pas, d’où vient-il à son tour ? Et caetera, — tout le problème du moi, chose qui n’en est pas. C’est un problème que Musil — grand lecteur de Nietzsche — me semble avoir souligné : on s’imagine le possible comme un ensemble de choses (Leibniz donna même un nom à cet ensemble : l’entendement divin, qu’il tenait pour le pays des possibles), des sortes d’événements ready-made, qui n’attendent plus que cette propriété supplémentaire que serait l’existence, qui attendent de passer à l’être, mais il n’en est rien, les possibles ne passent pas à l’être, et l’existence ne supprime pas les possibles, comme si on effaçait ce qu’il y avait écrit, avant, sur l’ardoise du devenir, chaque fois que quelque chose avait lieu, le possible n’est pas un événement moins quelque chose, pas plus que l’événement n’est un possible plus quelque chose. Y a-t-il des raisons de faire une distinction de nature entre le possible et le réel ? C’est quand on commence à se poser des questions de ce genre que l’on rencontre les problèmes qu’Ulrich rencontre, et moi, je n’ai pas envie de récrire l’Homme sans qualités, j’ai suffisamment de problèmes comme cela avec moi-même et ce que, de mon point de vue, je suis censé devenir (et que je ne dirai pas ici). Ce que je veux dire, c’est que, confronté au problème du sens de ma vie, je n’étais pas mis face à un certain choix à faire entre deux branches équipossibles de l’arbre de ma vie. Pardon, je me suis interrompu pour préparer le gratin de courge, de riz complet et fromage que nous aurons au dîner, et je ne sais plus très bien où j’en suis, ni où j’en étais, ni de quoi je parlais et, à vrai dire, pas même pourquoi. Tout est-il si fragile, à ce point dépourvu de nécessité qu’un rien l’ébranle, le réduit en ruines, à rien ? Ce matin — avant ou après mon interrogation existentielle, je ne m’en souviens pas —, ce matin — je crois que c’était juste avant, je n’étais pas encore suffisamment réveillé pour m’interroger sur quoi que ce soit à ce moment-là — ce matin, j’ai imprimé le conte que j’ai écrit, au début du mois, pour Daphné, je l’ai glissé dans une enveloppe, et je le lui enverrai demain pour qu’elle le lise dans quelques jours, comme j’avais prévu de le faire. J’espère qu’elle l’aimera. Saint Jérôme.
29924
« Comment j’ai trop bien fait de prendre mon écharpe, quoi. » Ce matin à Paris, l’automne avait des nuances d’hiver : sous la fine couche grise de son ciel, par moments, on pouvait apercevoir un soleil pâle, dissimulé, comme tenu en retrait du monde par une compréhensible pudeur, tel un illusionniste du lointain, ne se montrant que par la force des révolutions célestes. Dans le patois de notre post-France, bien qu’exprimant son complexe de supériorité avec un peu trop d’enthousiasme, comme le font souvent les enfants gâtées que l’excès guette, la jeune femme que j’avais croisée par hasard au Jardin des Plantes n’avait pas dit autre chose : le temps était en avance sur la saison. Mais moi, j’étais heureux de ce décalage temporel. Il est vrai que, de temps à autre, surprenant mon profil dans le reflet de la vitrine d’une échoppe close, je me trouvais beaucoup trop gros, mais n’était-ce pas aussi la faute de cet atroce coupe-vent orange dont j’ai fait l’acquisition il y a quelques années de cela et que depuis, pour ne pas juger trop sévèrement cette faute de goût manifeste, je m’entête à porter dès que le temps devient un peu plus frais. Mais une écharpe ? Non, elle eût été déplacée, comme hors du temps. Il faisait un peu frais pour la saison, en effet, ce matin, mais l’atmosphère ne se trouvait-elle pas de cette différence embellie ? Je marchais dans les rues attentif aux variations du monde, aux formes toujours changeantes que la ville s’efforce d’épouser sans cesse pour démontrer qu’elle existe, apporter par son ὕβρις multipliée la preuve de sa cohérence tout en s’étendant toujours dans une forme d’ébriété impossible à interrompre. Contrairement à d’autres matins, contrairement à d’autres jours, quelquefois à des nuits, ce n’était pas de marcher qu’il m’importait, ce dimanche matin, mais de me déplacer, tout simplement ; au lieu des pas faits, j’eusse aimé glisser ou plutôt flotter, oh, à peine, juste un peu, au-dessus des choses, et comme je frôlais d’un regard discret l’étendue de la réalité, l’aborder non sans une certaine distance, comme le ciel derrière l’uniforme vernis des nuages, là-haut le faisait. Voir sans être vu, mais pas comme Gygès se passant la bague au doigt dans un mariage crapule, non, pour ne rien déranger par ma présence, tout laisser parfaitement en place, et regarder comme le ferait un œil sans arrière-pensée, une pure surface enregistreuse. Mais j’avais beau essayer de rentrer le ventre, rien n’y faisait, j’avais l’air boudiné. Aussi, me suis-je contenter d’être moi, et j’ai fini mon tour de Paris, et la paix était dans l’esprit.
28924
J’ai rêvé que mes bras étaient couverts d’épines et de glochides d’un figuier de barbarie comme nous en avions un sur notre balcon quand nous vivions à Marseille, et que je les enlevais une à une sans souffrir, je crois, cette nuit. C’est étrange parce que, tout d’abord, après avoir relu mon journal de l’an dernier, ce matin, je me suis dit que je n’avais pas rêvé, cette nuit, et puis, voyant le petit cactus qui a élu domicile sous l’une des fenêtres du salon de notre appartement parisien, je me suis souvenu du rêve, ou plutôt d’une image du rêve, celle où je me voyais enlever une à une épines et glochides, lesquelles glochides sont les plus difficiles à ôter en raison de leur taille très petite, parfois guère plus grosses qu’un poil, mais qui se tiennent solidement accrochées à la peau, à main nue. L’image était comme un gros plan dans un film américain. Et, en effet, hier au soir, avant de m’endormir, à une heure déjà avancée de la nuit, je suis allé me coucher vers deux heures du matin, j’ai revu ce film que j’avais déjà vu il y a plusieurs années, No Country for Old Men, que j’ai trouvé d’une nullité affreuse, parce que, au-delà de l’entêtement absurde dont faisaient preuve ses acteurs, qui s’exprimaient avec un fort accent texan, et outre les litres de sang qui, dans les films de ce genre, doivent nécessairement être répandus de par le monde dans une frénésie obsessionnelle d’hémoglobine, rien ne s’y passe réellement, l’absence de résolution singeant médiocrement la profondeur métaphysique dont le film, tout comme la partie la plus écrasante de la culture américaine, est résolument dépourvue. Dans le film, on voit l’assassin campé par Javier Bardem procéder à l’enlèvement des éclats d’un coup de fusil qu’il a reçu un peu plus tôt dans le film, et c’est peut-être dans cette séquence d’images assez laides qu’il faut chercher l’origine diurne de mon rêve, encore que, dans mon rêve, le gros plan, bien plus marqué que dans le film, les épines et les glochides occupant toute la surface de l’écran du rêve, donnait à la scène une dimension fantastique dont le film, dépourvu comme je l’ai dit de toute profondeur métaphysique, s’avère bien évidemment incapable. Ensuite, en tirant les rideaux des fenêtres du salon qui donnent sur le boulevard, j’ai remarqué que, comme cela est déjà arrivé à plusieurs reprises, le voisin de l’autre côté était en train de regarder un film pornographique sur son écran géant. Ce qui attira mon attention, ce ne fut pas la visibilité des organes génitaux des protagonistes, comme on peut s’attendre à les voir dans ce genre de productions destinées à secouer les pulsions sexuelles de ses spectateurs — dans le film, la femelle semblait en effet porter une combinaison en latex ou quelque chose du genre couvrant érotique —, mais les mouvements de la caméra, si on peut appeler les choses ainsi dans un film de ce genre, qui accompagnaient les mouvements de l’acte sexuel dans une forme de parallélisme littéral qui en accablait la nullité esthétique. Les films n’ont rien à voir entre eux, prima facie, et pourtant, à y regarder d’un peu plus près, ou d’un peu plus loin, on s’aperçoit qu’ils fonctionnent tous les deux exactement de la même façon, exactement comme fonctionne l’ensemble de la culture (j’allais dire « américanisée », et je ne le fais pas directement parce que je n’ai rien contre l’Amérique en tant que continent, c’est d’une approche de la réalité que je parle, contre laquelle je n’ai rien non plus, à proprement parler, que je me contente ici de désigner) selon une logique de genre qui enferme les œuvres (ou ce qu’il en reste) et les personnes (ou ce qu’il en reste) dans des catégories séparées avec une rigueur hermétique, chacun devant obéir impérativement à la loi de son genre : le genre policier noir doit baigner dans le sang, exactement comme, dans le genre pornographique, les mouvements de la caméra doivent épouser les mouvements de la copulation. À l’opposé de ce prosaïsme de genre, le rêve n’a que faire de ces contraintes de catégorie, il invente des mondes, des formes, des images, des vies. Hier matin, et je crois que, pour le coup, ceci n’a rien à voir avec cela dont je viens de parler, quand je suis sorti de chez moi, je suis tombé nez à nez avec un homme qui me réclamait quelque chose. Quoi, à vrai dire, cela, je ne le savais pas, et ne le sais toujours pas, j’ai supposé que c’était de l’argent, et lui ai dit que je n’en avais pas, que je n’avais rien, ce qui était vrai, comme je m’apprêtais à aller courir, je n’étais muni que des mes clefs et de mon téléphone, rien donc dont j’étais disposé à me séparer pour les offrir au premier venu. Ma réponse n’a pas eu l’air de le satisfaire, il a commencé à s’agiter, prononçant des phrases que je n’ai pas tout à fait comprises, mais dans lesquelles j’ai cru déceler qu’il disait qu’il n’avait plus de valium, et puis il m’a dit qu’il allait finir par agresser quelqu’un, en me regardant moi, ce à quoi j’ai répondu : « D’accord, mais va agresser quelqu’un d’autre » en faisant un geste indiquant une direction loin de l’entrée de mon immeuble où je me trouvais. Le temps qu’il comprenne, m’étais-je dit à une vitesse instantanée, je me serais mis à courir et je serais loin, mais non, il me bloquait le passage. Cette situation devenait de plus en plus inconfortable et, d’un regard, je m’assurai qu’il ne tenait pas dans ses mains quelque objet susceptible de me blesser. Manifestement, non. Quand il a compris que quelque chose n’allait pas dans ma phrase, il s’est retourné vers moi et m’a crié : « Mais on ne peut pas laisser crever les gens comme ça ! » Ce qui était vrai, mais comme je ne pouvais rien pour lui et que je commençais, à cause de son comportement, à m’inquiéter pour moi, je lui ai dit sur un ton suffisamment ferme pour ne pas tolérer de réplique qu’il était temps de me laisser (« Casse-toi », je crois, lui ai-je dit, ou quelque phrase du genre, peu importe laquelle). Ensuite de quoi, je suis parti en courant, non pour fuir les lieux, mais pour faire mon sport, sûr que, même s’il portait un jogging et des baskets (toute sa personne dégageait une repoussante impression de saleté), il ne me suivrait pas. Et, en effet, très vite, je me suis retrouvé tout seul, lui étant parti en direction opposée à la mienne. Ceci n’a rien à voir avec cela, mais je ne puis cacher que cet endroit où, en comptant une interruption de quelques années au cours desquelles des événements qu’on a pu appeler « la crise du covid » ont eu lieu, cela fait plus de dix ans que je vis ne connaît pas une ascension esthétique remarquable, tout conspirant au contraire sur cette partie du boulevard, et ailleurs en vérité, à donner au résident une impression de dégradation marquée : n’ouvrent que des commerces de bouche offrant à la vente une nourriture médiocre, du genre street-food, kebab ou nouilles asiatiques, ou des bars à happy hours durant lesquelles la bière coule à flot, le tout donnant le sentiment que le Français moyen et son alter ego le touriste moyen consacrent leur existence à ingurgiter une nourriture infâme qu’il fait passer en avalant des litres et des litres de bière, ce qui n’est peut-être pas tout à fait inexact. La présence de cet individu manifestement dérangé, qui erre dans une liberté absolue sur le boulevard, laquelle liberté en fait un danger pour les autres et pour lui-même, n’est qu’un signe de plus du sentiment de laisser-aller généralisé, d’immense débraillé, sale et négligé, que ne manque jamais d’évoquer à qui s’y risque la traversée de ces artères populeuses qui sont le cœur battant de la métropole. Et la métropole souffre de graves problèmes cardiaques. Quelles sont les épines que, dans mon rêve, je m’appliquais à ôter de ma peau ? Ce tissu décousu de phrases, j’en conviens, ne semble pas en mesure de répondre à la question, mais peut-être, aussi, n’y a-t-il pas de réponse à la question, peut-être n’y a-t-il jamais de réponse à aucune question, et c’est pour cela que nous écrivons.
27924
« I’ve put in so many enigmas and puzzles, prétendait donc James Joyce, that it will keep the professors busy for centuries arguing over what I meant, and that’s the only way of insuring one’s immortality. » C’est-à-dire : moi, l’apostat de la classe moyenne, l’émigré irlandais en exil sur le continent, je vais écrire un livre si compliqué, si difficile, si profond qu’il faudra des siècles à la bourgeoisie pour comprendre ce que j’ai voulu dire, et me place ainsi au-dessus de la bourgeoisie, à l’avant-garde de la culture. Si une déclaration de ce genre nous semble aujourd’hui n’être guère plus qu’une fanfaronnade, ce n’est pas parce que nous avons percé à jour la véritable intention de James Joyce, c’est que pour nous une telle posture avant-gardiste n’a plus aucun sens. Comme l’a bien compris la sociologie du XXe siècle, la société du XIXe (dont une grande partie du XXe fut l’héritière, disons pour caricaturer : les trois quarts) était fondée sur des différences de classes sociales qui ne reposaient pas uniquement sur l’argent, sur la valeur en soi, mais aussi sur des techniques de sublimation de la valeur qui conféraient une dimension symbolique à des inégalités de capital et étaient censées leur offrir une justification ultime. C’est ce que, en un mot, Bourdieu a appelé « la distinction ». Et l’écriture de Joyce s’inscrivait pleinement dans cette dimension de la culture occidentale en mettant en œuvre un système de distinction absolue fondée sur un jeu littéraire avec la frontière du lisible, la complexité, la saturation référentielle, la reprise de l’ensemble de la culture occidentale depuis Homère dans la forme totalisante du roman. Or, ce système de distinction sociale s’est effondré il y a environ un demi-siècle et il est devenu totalement inopérant : de nos jours, les distinctions sociales ont perdu toute profondeur symbolique — profondeur qui, en réalité, serait-on tenté de dire, était un moindre mal, parce que la valeur était sublimée, et nous assistons impuissants au désastre de la fin de la sublimation de la valeur —, mais elles ne sont pas pour autant purement réductibles à la valeur. Les différences entre les classes sociales ne sont plus de nature symbolique, ce sont des différences d’intensité : avec la fin de la sublimation de la valeur, l’expérience est devenue la même pour tous, ce qui change, c’est son degré. Ainsi, pour donner un exemple trivial mais compréhensible, ce qui fait la différence entre classe populaire et classe bourgeoise, ce n’est pas le quoi de la consommation, tout le monde consomme la même chose, c’est le comment de la consommation : tout le monde va voir Rihanna en concert, la différence passe entre qui se trouve dans le carré VIP et qui ne s’y trouve pas, qui est invité à son concert privé à la fondation Louis Vuitton et qui se contente de le regarder sur TikTok. La phrase de Joyce nous paraît une fanfaronnade parce que, de nos jours, plus personne ne lirait son livre (et, de fait, presque personne ne lit Ulysses). Or, cela ne tient pas à la nature de l’œuvre, comme Joyce le croyait encore, qui était fondamentalement un homme du XIXe siècle (soit dit en passant, Bourdieu et tous les penseurs marxisants sont fondamentalement des hommes du XIXe siècle, et parfois, aujourd’hui encore, des femmes), mais à la nature de la culture qui a intégralement changé. En renonçant, sous le coup des critiques marxisantes des sociologues du XXe siècle, à toute forme de sublimation de la valeur, la culture a épousé la cause du capitalisme de service qui est la forme du marché économique occidental. (Soit dit en passant, la nature industrielle du capitalisme de service est toujours aussi violente, l’industrie ayant simplement été déléguée à des pays tiers que, par une pudeur qui exprime à la perfection la tournure que la culture occidentale a prise, on n’appelle plus du « tiers monde », ce qu’ils sont pourtant, occupant une fonction semblable à celle du tiers état dans la France de l’Ancien Régime ; seuls les dehors changent, la structure demeure la même.) La critique de la sublimation de la valeur comme fondement ultime des inégalités sociales n’a en rien permis la réduction des inégalités sociales, elle a eu pour unique conséquence de supprimer toute dimension symbolique de la culture, laquelle n’est désormais plus qu’un désert esthétique et intellectuel où la valeur ne cherche même plus à se déguiser en beauté. Certes, on peut se féliciter de la portée déniaisante d’une telle critique, mais cette dernière a en réalité conduit à l’abolition pure et simple de l’art. La déclaration de Joyce prouve qu’il n’était pas victime de l’illusion de la sublimation, mais que, bien au contraire, il savait parfaitement que la valeur se cachait derrière le symbole. Or, pour lui qui, du fait de ses origines sociales, n’avait aucune valeur (au double sens de valeur propre et de possibilité d’accès à la valeur, de production de valeur), la compréhension du système de sublimation de la valeur était un moyen de dépasser cette valeur en mettant en évidence la supériorité du déguisement sur le déguisé, du symbole sur la valeur, de l’art sur l’argent, et de mettre le système de sublimation à son service pour se donner une valeur, devenir une valeur en soi. Avec la fin de la sublimation, c’est cette possibilité même qui fait désormais défaut. Les écrivains qui, de nos jours, se prennent pour les nouveaux Joyce, comme Joyce se prenait pour un nouvel Homère, un nouveau Dante, un nouveau Shakespeare, ne sont pas des avant-gardistes, ce sont des nostalgiques passablement naïfs dont les productions sont vouées à n’être jamais que des parodies illisibles — au sens où elles ne sont même pas lues — auxquelles nul professeur ne s’intéressera jamais. Seul désormais le producteur de culture, qui s’est rendu sans condition au marché, a des chances d’exister. Et que sa gloire soit purement éphémère, contrairement à celle pluriséculaire dont rêvait Joyce, quelle importance ? L’époque qui croyait en la gloire, sublimation du triomphe de la valeur, est révolue, et son monde, mort à jamais.
26924
De temps à autre, dans l’espoir de me rassurer, je me dis que je suis comme tout le monde, mais ce soir, je trouve cette pensée extrêmement angoissante. Ce matin, sans que je comprenne très bien par quel chemin, c’est toujours ce qu’il se passe, d’ailleurs, quand on s’aventure dans ce sombre labyrinthe qu’est internet — internet est le vrai labyrinthe, dont la seule issue possible est la déconnexion, ou la mort, ce n’est pas un labyrinthe ludique, c’est un vrai labyrinthe, inquiétant, fatal, d’autant plus terrifiant qu’il ne connaît pas de centre et que les monstres y sont nombreux, et partout, comme dans la vie, c’est effrayant quand on y pense, mieux vaut ne pas y penser, alors on n’y pense pas, sauf moi, mais j’ai mes raisons, que l’on va voir —, j’en suis venu à lire des commentaires sur Ulysses de Joyce, dont j’ai repris la lecture il y a quelques jours, et il m’a semblé qu’il y en avait beaucoup, de plus ou moins élogieux, et je me suis dit, tiens c’est étonnant, tout de même, qu’il y en ait autant, tout le monde connaît Ulysses de Joyce mais personne ne lit Ulysses de Joyce, en vérité, jusqu’à ce que je découvre que bon nombre de ces commentaires ne portaient pas sur Ulysses de Joyce, mais sur un bar-restaurant, dans Dieu sait quel pays anglophone, lequel bar-restaurant porte le nom de Ulysses, mais sans Joyce. L’auteur de l’un de ces commentaires — incendiaires — se plaignaient notamment d’une, je cite, « Horrible expérience !!!! Après avoir payé plus de 100 balles pour de la nourriture en terrasse, le personnel et les videurs ont empêché notre groupe d’entrer à l’intérieur. Honnêtement, je déteste voir ça. Le bar est censé être un endroit génial, mais après avoir vu cette catastrophe, je recommanderais d’aller dans n’importe quel bar de Stone Street à part Ulysses. » Une autrice, quant à elle, s’indignait en ces termes (je cite de nouveau les propos en tâchant d’être fidèle à leur contenu) : « J’ai personnellement rencontré le propriétaire qui est un pauvre type qui s’en prend aux filles qui paient pour boire dans son bar… Ne donnez pas votre argent à cet établissement !!!! » Décidément, cela faisait beaucoup de points d’exclamation. Et puis, je me suis souvenu de cette phrase qu’on prête à Joyce, et d’après laquelle il se vantait d’avoir mis tant d’énigmes et de casse-tête dans son livre que les professeurs seraient occupés pendant des siècles à essayer de comprendre ce qu’il avait voulu dire parce que c’était la seule façon de s’assurer de son immortalité. Phrase qui, sans être littéralement prémonitoire, n’était peut-être pas tout à fait inexacte, mais quelque peu prétentieuse : la gloire est chose fragile, très vite on ne sait plus très bien qui vous fûtes, ou alors trop, et on vous confond avec n’importe qui, n’importe quoi, comme un bar dont le patron est un gros dégueulasse (ce qui, concernant Joyce, n’est peut-être pas très loin de la vérité historique). Joyce fanfaronnant s’imaginait sans doute qu’il était quelqu’un de très distingué (sur les enregistrements dont on dispose de lui où il lit avec fierté ses écrits, il roule ses r avec une application stupéfiante pour un Irlandais de la classe moyenne en exil) et il envisageait sa postérité avec l’idée supérieure qu’il se faisait de lui-même. Mais, de la même façon que son roman, pour accéder à l’immortalité qu’il désirait pour lui, devait être totalement intégré à la culture dont il provenait afin d’intéresser les professeurs qui étaient le cœur de cible de Joyce, le roman lui-même a suivi la courbe de la culture dont il fait partie et se trouve désormais connu principalement pour les festivités qui, tous les 16 juin, ont lieu à Dublin, prétexte à rigoler et à boire pour des touristes venus du monde entier et à qui personne ne demande s’ils ont jamais lu une ligne de Joyce avant de leur vendre leur verre de Bourgogne et leur sandwich au gorgonzola hors de prix. Tout le monde est comme tout le monde, voilà la plus déprimante morale qu’offre notre époque. Même Joyce, même moi. À cette irréfutable vérité conduit sûrement la confusion la plus totale qui règne dans l’esprit de nos contemporains (et depuis combien de temps sont-ils nos contemporains, nos contemporains) quant à la nature des choses, ces choses dont on n’est plus capable de savoir depuis longtemps si ce sont des vessies ou des lanternes, des romans ou des bars-restaurants, des chefs-d’œuvre absolus ou de navrantes pochades. C’est dans ce cloaque d’indistinction crasse que doit aujourd’hui se frayer un chemin qui n’a pas encore renoncé à tout pour quelques shillings de plus. Pauvre de moi.
25924
« La pluie adoucit les contours du monde. » Devant la porte du 58, il y a deux jeunes hommes habillés presque à l’identique : ils portent baskets, pantalon noir, et surchemise à carreaux qui imitent mal un tartan chacun différent. Ils sont là, ils ne font rien d’exceptionnel, se parlent en regardant le téléphone de l’un, à main gauche, blond et plus petit que l’autre, brun, à main droite. Ils ont l’air d’avoir froid. Ne fument pas. Je ne parviens pas à deviner le sens de leur présence à cet endroit. Je les observe ainsi pendant un moment, puis me lasse de leur uniformité. Tout à l’heure, j’ai mis en ligne cet article que j’avais écrit l’an dernier pour le Temps et qui, sans que je comprenne très bien pourquoi, n’aura jamais été publié. Ce fut mon dernier article pour le journal et je n’ai jamais su si ma prose ne convenait pas ou s’il n’y avait pas assez d’argent pour moi, ou si peut-être les deux, peut-être. J’ai renoncé à comprendre. Mais je n’ai pas renoncé à écrire. C’est la raison pour laquelle, finalement, tombant dessus un peu par hasard aujourd’hui, je me suis décidé à mettre ce texte en ligne, parce que, même si destination originale s’est avérée un cul-de-sac et que, s’il n’avait pas été écrit à la fin pour laquelle je l’ai écrit (le publier dans le supplément littéraire d’un quotidien), je ne l’aurais sans doute pas écrit ainsi, et peut-être même pas écrit du tout, il existe, parce qu’il exprime une part de moi, parce que j’existe. « La pluie adoucit les contours du monde », pense un coin de moi. Mais pas le bruit que fait le monde quand il suit le cours qui est d’ordinaire le sien, ou alors pas suffisamment pour qu’un grand calme l’apaise enfin. « Comment est-ce que je me sens ? », me dis-je en réponse à une phrase que j’écris à peine avant de l’effacer. Quelle étrange question, je songe jusqu’au moment où je parviens à cette sorte de conclusion temporaire : comme le temps, comme la pluie qui tombe et adoucit les contours du monde. Non que, dans cette comparaison, qui serait dès lors passablement bancale, je m’associe à la pluie, mais la pluie adoucit les contours de mes sentiments, les rend sinon plus acceptables du moins plus vivables. Mais ce n’est vrai qu’en partie : la lumière est belle, il me semble. Et c’est vrai que cet appartement qui donne sur le boulevard pâtit du bruit qui y règne en maître tyrannique et imbécile, mais la lumière y entre presque sans obstacle. Hier, en lisant cette phrase qui se trouve vers la fin du premier chapitre de Ulysses : « Buck Mulligan turned suddenly for an instant towards Stephen but did not speak. In the bright silent instant Stephen saw his own image in cheap dusty mourning between their gay attires », je me suis demandé comment Stephen Dedalus parvenait à se voir soudain, j’ai supposé qu’il voyait son ombre projetée par la lumière du matin entre ses deux colocataires temporaires (il porte les vêtements du deuil de sa mère — mourning — et c’est le matin — morning), et je l’ai écrit dans la marge du livre, mais je ne sais pas si cela a un sens quelconque. C’est peut-être moi qui ai projeté un souvenir personnel sur le texte, cet automne-là, à Marseille, jeune encore, j’avais vu mon ombre projetée dans les pins du soir, vision impossible où je me vis moi-même et m’imaginai un avenir. « Comment se voit-on ? » signifiant : « Par quelle opération involontaire de la perception ordinaire parvient-on à prendre conscience de soi ? » Devenant soudain pareil à une chose pour soi-même, nul ne peut pas échapper à l’effroi que cause une telle image. La pluie, en atténuant les contours du monde, la rend-elle plus supportable ?
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