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« La pluie adoucit les contours du monde. » Devant la porte du 58, il y a deux jeunes hommes habillés presque à l’identique : ils portent baskets, pantalon noir, et surchemise à carreaux qui imitent mal un tartan chacun différent. Ils sont là, ils ne font rien d’exceptionnel, se parlent en regardant le téléphone de l’un, à main gauche, blond et plus petit que l’autre, brun, à main droite. Ils ont l’air d’avoir froid. Ne fument pas. Je ne parviens pas à deviner le sens de leur présence à cet endroit. Je les observe ainsi pendant un moment, puis me lasse de leur uniformité. Tout à l’heure, j’ai mis en ligne cet article que j’avais écrit l’an dernier pour le Temps et qui, sans que je comprenne très bien pourquoi, n’aura jamais été publié. Ce fut mon dernier article pour le journal et je n’ai jamais su si ma prose ne convenait pas ou s’il n’y avait pas assez d’argent pour moi, ou si peut-être les deux, peut-être. J’ai renoncé à comprendre. Mais je n’ai pas renoncé à écrire. C’est la raison pour laquelle, finalement, tombant dessus un peu par hasard aujourd’hui, je me suis décidé à mettre ce texte en ligne, parce que, même si destination originale s’est avérée un cul-de-sac et que, s’il n’avait pas été écrit à la fin pour laquelle je l’ai écrit (le publier dans le supplément littéraire d’un quotidien), je ne l’aurais sans doute pas écrit ainsi, et peut-être même pas écrit du tout, il existe, parce qu’il exprime une part de moi, parce que j’existe. « La pluie adoucit les contours du monde », pense un coin de moi. Mais pas le bruit que fait le monde quand il suit le cours qui est d’ordinaire le sien, ou alors pas suffisamment pour qu’un grand calme l’apaise enfin. « Comment est-ce que je me sens ? », me dis-je en réponse à une phrase que j’écris à peine avant de l’effacer. Quelle étrange question, je songe jusqu’au moment où je parviens à cette sorte de conclusion temporaire : comme le temps, comme la pluie qui tombe et adoucit les contours du monde. Non que, dans cette comparaison, qui serait dès lors passablement bancale, je m’associe à la pluie, mais la pluie adoucit les contours de mes sentiments, les rend sinon plus acceptables du moins plus vivables. Mais ce n’est vrai qu’en partie : la lumière est belle, il me semble. Et c’est vrai que cet appartement qui donne sur le boulevard pâtit du bruit qui y règne en maître tyrannique et imbécile, mais la lumière y entre presque sans obstacle. Hier, en lisant cette phrase qui se trouve vers la fin du premier chapitre de Ulysses : « Buck Mulligan turned suddenly for an instant towards Stephen but did not speak. In the bright silent instant Stephen saw his own image in cheap dusty mourning between their gay attires », je me suis demandé comment Stephen Dedalus parvenait à se voir soudain, j’ai supposé qu’il voyait son ombre projetée par la lumière du matin entre ses deux colocataires temporaires (il porte les vêtements du deuil de sa mère — mourning — et c’est le matin — morning), et je l’ai écrit dans la marge du livre, mais je ne sais pas si cela a un sens quelconque. C’est peut-être moi qui ai projeté un souvenir personnel sur le texte, cet automne-là, à Marseille, jeune encore, j’avais vu mon ombre projetée dans les pins du soir, vision impossible où je me vis moi-même et m’imaginai un avenir. « Comment se voit-on ? » signifiant : « Par quelle opération involontaire de la perception ordinaire parvient-on à prendre conscience de soi ? » Devenant soudain pareil à une chose pour soi-même, nul ne peut pas échapper à l’effroi que cause une telle image. La pluie, en atténuant les contours du monde, la rend-elle plus supportable ?

Nicolas Chemla, l’Abîme

Le doute plane sur l’Abîme, le nouveau roman de Nicolas Chemla. Doute quant à la nature des événements qui y sont relatés, lesquels parcourent avec une rare détermination la frontière qui sépare le réalisme du fantastique, doute quant à l’intention de l’ouvrage — est-ce un pastiche post-moderne ? la critique romancée de notre époque prétendument condamnée ? du pur divertissement ? tout cela, et un peu plus, à la fois ? — doute enfin quant à l’auteur de l’ouvrage proprement dit. Mais tout d’abord, résumons : l’abîme de l’Abîme, c’est là-bas qu’est tombé cet Américain à Paris qu’on a retrouvé mort dans des circonstances aussi suspectes qu’atroces et qui, avant de passer de vie à trépas, aura pris le soin de tenir son journal. Ce journal, le commissaire de police qui a découvert le cadavre l’a en sa possession et, une fois son enquête terminée, sans que l’on sache très bien pourquoi, il le remet au narrateur qui, à son tour, s’empresse de le copier pour le donner à lire au lecteur, c’est-à-dire : nous. Mise en abyme (pour un roman qui s’appelle l’Abîme, c’est la moindre des choses), mise en abyme somme toute classique pour des aventures qui le sont nettement moins, quelque part entre logorrhées atrabilaires, pornographie gay, exigence de réalisme, esthétique décadentiste, et mysticisme. S’y croisent des personnages tous plus incroyables ou improbables les uns que les autres : un commissaire de police féru d’histoire de l’art, une folle des Carpates famélique, un vieux beau diabolique, un cadre dynamique fatigué, de pauvres maghrébins forcément sans-papiers, un libraire qui tiendrait presque un peu de l’infernal Charon, et d’autres. On sent que l’auteur a pris un plaisir réel à élaborer une intrigue qui plonge dans les méandres labyrinthiques de l’âme humaine. Et c’est un plaisir communicatif. Il y a quelque chose de fascinant, en effet, dans cet Abîme, qui tient sans doute à la façon dont Chemla invente son langage, mêlant avec une certaine maestria les registres de langue, capable d’écrire à la fois des mots comme « truc malaisant » et « nouménal », de décrire aussi bien les extases mutiques des coïts anonymes dans les cabines des sex clubs homosexuels que de disséquer Melencolia I, la gravure d’Albrecht Dürer, de disserter sur Jacob Boehme que de décrire avec une précision clinique les sévices sexuels les plus abjects, de parler avec passion de son chat et le plus grand des mépris de ses contemporains, de s’adonner aux diatribes les plus réactionnaires (qu’elles soient justifiées ou non étant une tout autre question) que de s’abandonner à des visions inspirées par les voyages aux confins de la raison. Mais il y a aussi quelque chose qui tient du récit eschatologique de série B. Et l’on ne sait jamais très bien sur quel degré de l’échelle du sublime l’on se tient, tout en bas ou tout en haut, une page pouvant nous conduire à tutoyer les sommets (comme la vertigineuse description de l’immeuble qui ouvre l’ouvrage) et la suivante nous ramener brusquement sur terre (comme les critiques un peu téléphonées de la génération numérique). D’où ce doute dont il semble impossible de se déprendre : a-t-on affaire à un véritable écrivain (espèce rare) qui s’amuse, et se perd un peu, à surcharger son texte de tout un tas de références bigarrées, des plus obscènes aux plus savantes, ou à un simple faiseur, doué certes, mais à quoi bon ? Poser la question, pour une fois, c’est n’y pas répondre. D’autant que tout est possible. Ainsi Huysmans, d’abord naturaliste avant de devenir symboliste, après avoir écrit Là-bas, son roman plein de satanisme et d’occultisme sous l’égide duquel Nicolas Chemla a placé l’Abîme, ne finit-il pas par se convertir au catholicisme ?

Post-scriptum. — J’ai écrit ce texte il y a un an de cela pour le journal le Temps qui, sans que je ne sache très bien pourquoi, ne le publia jamais. Maintenant qu’il y a prescription, je peux l’offrir au public qui n’en demandait sans doute pas tant.

Nicolas Chemla, L’Abîme, Paris, Le Cherche-Midi, 2023.

24924

« Prenez l’escalator pour descendre au troisième, suivez la ligne verte jusqu’à l’intersection avec la ligne mauve : sur votre gauche au rayon peinture. » Pour le commun des mortels, les lignes au sol ne signifiaient rien du tout, pour l’aventurier de l’imaginaire, elles évoqueraient peut-être le fil qu’Ariane confie à Thésée pour qu’il ne se perde pas dans le labyrinthe de Minos, mais pour l’employé, dûment formé,  consciencieux, elles indiquaient des directions précises, aussi irréfutables que des vérités mathématiques premières. M’avait-il répondu sans hésiter après que je lui eus demandé : « Bonjour Monsieur, où est-ce que je peux trouver du scotch, genre gaffeur ? » Et à mon « merci », un impeccable « je vous en prie ». Je me demandai s’il avait la carte du magasin tout entière en tête, comme tatouée à l’intérieur de son crâne et disponible ainsi instantanément à la grâce d’une sorte d’ars memoriae post-industriel — « Avez-vous lu le livre de Frances A. Yates ? », aurais-je voulu m’enquérir ensuite, histoire d’engager la conversation —, mais je n’osai lui poser la question, tout est si prosaïque qu’on s’exécute avec docilité, me satisfaisant tranquillement de constater en les suivant que ses indications étaient rigoureusement exactes. Là, dans cette abondance de biens de consommation, articles de construction, de décoration, de finition, de destruction, de création, d’autoréalisation, il y avait un ordre qui dessinait la forme idoine d’un monde sans erreur, sans errance, sans doute, efficace, limpide, pratique et sûr : toutes les choses rangées parfaitement à leur place et reliées entre elles par des lignes aux couleurs vives et entraînantes, un personnel compétent et aimable pour pallier les éventuelles défaillances de la clientèle, la mort de Dédale, la fin de la peur, un règne millénaire. Il était à peine plus de neuf heures du matin. J’avais déjà constaté que les magasins de bricolage ouvraient leurs portes plus tôt que les autres. Aux Halles, par exemple, la boutique Nike restait fermée jusqu’à dix heures et demi. Mais je m’étonnai tout de même de trouver tant de gens dans les rayons. Au rayon cordage, notamment, où un homme qui n’avait pas l’air du genre à entreprendre des travaux de rénovation dans sa maison de campagne considérait avec un enthousiasme qui me sembla quelque peu excessif cordes, systèmes de poulie et autres crochets. Je ne m’attardai pas toutefois, et poursuivis ma recherche du scotch, genre gaffeur ; sur les terres de la raison, mieux valait se méfier de ses monstres. « Mais, que font tous ces gens ici ? », me demandai-je alors dans l’un de ces excès par lesquels se manifeste la conscience de soi. Et fus parcouru d’un frisson quand je songeai : la même chose que moi. Un peu plus tard, au Marché Saint-Germain, où j’achetai des fruits, le vendeur me parut un peu trop aimable, allant même jusqu’à m’adresser un « Ça va ? » si amical que j’eus envie de lui répondre : « Bah pas mal ouais. Et toi ? » comme si je l’avais toujours connu alors que c’était la première fois que je le voyais. Et probablement la dernière. Sous des dehors d’affabilité, le monde dans lequel nous vivons cache de froids assassins qui cultivent dans le secret de leur cœur de pierre la passion de la douleur, du sang, de la terreur, et n’attendent de nous qu’un moment de faiblesse pour nous capturer, nous ligoter, nous torturer et nous faire passer de vie à trépas dans d’atroces souffrances. Je pensai à ce film de série B où un homme chausse par erreur une paire de lunettes noires qui lui révèlent que le monde qu’il croit connaître est en réalité envahi par des extraterrestres qui ont réduit la population mondiale en un esclavage dont elle ignore tout. Des meurtriers sont parmi nous et nous n’en savons rien, me dis-je, mais peut-être que je me racontais une histoire dans l’espoir de supporter l’affreuse banalité de l’existence. Je me remémorai la phrase : « Il faut imaginer Sisyphe heureux » et m’indignai en mon for intérieur : « Décidément, tous les mêmes, ces Pieds-noirs. » Le gris de la journée ne me déplaisait pas. J’aime l’automne, ainsi que je m’en aperçois désormais chaque fois que commence la saison. Et puis, avant d’écrire ces lignes, observant par la fenêtre ce qu’il se passait de l’autre côté de la fenêtre, là, sur le boulevard, je remarquai qu’il y avait de moins en moins de monde dans les rues désormais que le temps était moins clément et me dis que c’était cela, peut-être, la clémence que nous accorde la belle saison en contrepartie de sa fin : il fait moins beau certes, mais il y a moins de monde dans les rues. On est toujours un peu triste quand on pense que le désert croît, mais n’est-ce pas à tort ? L’air n’est-il pas plus léger là où la terre est moins peuplée ?

23924

Quand je me suis vu là-haut, juché sur mon échelle bien avant neuf heures du matin, à la main une perceuse à percussion qui ne percutait rien du tout, à essayer de faire un trou dans un mur qui ne voulait pas se laisser faire, je me suis dit que j’avais dû manquer un épisode ou deux parmi les plus importants de Comment réussir sa vie ou au moins ne pas la rater tout à fait. Je n’avais pas envie de rire du tout et tout ce que je parvenais à dire, c’était : « Ça, je ne sais pas faire », phrase que j’ai dû répéter un grand nombre de fois au point qu’elle a fini par ne plus rien signifier du tout, être une sorte de mantra défaitiste sans plus nulle relation avec quelque réalité que ce soit. Là-haut, toujours juché sur mon échelle, j’ai dit à Nelly que, après tout, je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même, si j’avais du succès, je vivrais en Irlande et je serais marié avec une actrice porno. Ah non, sa femme n’est pas une actrice porno, c’est vrai, elle lui rabat des actrices pornos, oui, m’a répondu Nelly, c’est vrai, sa femme, elle fait la rabatteuse. Je n’en pensais pas un traitre mot, mais j’avais tellement peu envie d’être là où j’étais, à faire ce que j’étais en train de faire que, pendant quelques instants, je crois, n’importe quoi d’autre m’a paru préférable à cette misère d’existence qui est la mienne. Le pire, c’était le bruit et la conscience de sa vanité absolue, de la vanité absolue de toutes choses : quand j’ai passé la perceuse en mode percussion et que, malgré le vacarme assourdissant que cette machine de malheur s’est mise à faire, le foret ne forait rien du tout, il m’a semblé révoltant de me soumettre à pareil esclavage et qu’il était urgent de trouver quelqu’un d’autre pour le faire à ma place. Qu’étais-je allé faire là-haut, juché sur mon échelle ? Percer un trou pour mettre quelque chose à l’intérieur ? Étrange pratique dont la dimension comique, j’en ai conscience, m’échappa totalement. Il faut n’avoir jamais bricolé de sa vie pour s’imaginer Sisyphe heureux : l’absurdité ne révèle rien de rien à personne, elle est un trou qu’on fait dans un mur pour mettre quelque chose dedans, mais l’on ne parvient pas à faire le trou alors on ne met rien dedans parce qu’il n’y a pas de trou, alors il y a quelque chose dans le trou, ce qui était là avant et aurait dû y rester, le trou existe et le trou n’existe pas, qu’il existe ou qu’il n’existe pas, cela revient au même, il y a quelque chose dans le mur qui peut s’y trouver ou ne s’y trouver pas, le mur pouvant tout aussi bien ne pas exister. Il faudrait comprendre — enfin comprendre ! — qu’il n’y aura pas de révélation finale et que toutes les révélations partielles sont des illusions, mais qui aurait le courage de vivre une existence si vide, si contingente, si peu décisive ? Alors, on se raconte des histoires, on invente des théories qui flottent dans le néant des choses qui sont privées de tout sens ; — ça occupe, ça fait passer le temps. À la rigueur, si Sisyphe, se donnant à lui-même sa propre loi, avait consenti de son propre chef à la tâche qu’il s’imposait de lui-même pour l’éternité, on eût pu concevoir qu’il connût une forme de bonheur, mais la vérité, c’est qu’il ne fut jamais qu’un larbin : il a joué avec les dieux et, comme tous les humains, il a perdu. Et n’est-ce pas cela, en vérité, la morale de l’absurde : une morale pour larbin ? Quel plaisir les hommes qui bricolent peuvent-ils bien y trouver ? Et comment se fait-il que, du seul fait que je suis considéré comme un homme, on attende de moi que je bricole, que je fasse des choses avec des outils, des choses comme monter sur une échelle une perceuse à percussion à la main, au mépris du danger que cela représente, les risques de chute, de blessure par foret, d’électrocution, d’anéantissement définitif et total des dernières et maigres capacités cognitives qu’il me reste encore à mon âge, pour faire des trous dans des murs afin de mettre quelque chose dedans ? De là-haut, juché mon échelle, j’avais du mal à clairement percevoir les privilèges dont je jouissais du fait de mon sexe dans le système de domination masculine instauré par le patriarcat. Peut-être aurais-je dû mieux regarder, peut-être manquais-je de discernement, la position n’étant pas exactement, c’est le moins que je puisse dire, des plus confortables. Et peut-être in fine n’aurais-je pas dû, mais comme je ne savais vraiment pas faire, tout bêtement, je me suis avoué vaincu. Les hommes, je ne sais pas, me suis-je dit là-haut, juché sur mon échelle, mais moi, oui : je suis un lâche. Et puis, je suis descendu.

22924

Résultat de la marche : mal aux fesses. À Port-Royal des Champs, on ne captait que la 3G,  et encore, difficilement, et là, je me suis dit que, paradoxalement, c’était sans doute cela, le vrai critère de civilisation : on peut y échapper. Sinon, que nous vaut ce monde ô si moderne dans lequel nous vivons ? De retour de l’Abbaye, j’apprends que, content de lui, « un politologue français et intellectuel de gauche » (je cite sa biographie, consultable en ligne par tout le monde, pensum dont je me demande comment quelqu’un a bien pu avoir le courage de l’écrire jusqu’au bout, et qui pourrait avoir celui d’en lire autant) propose d’interdire tel parti qui n’a pas ses faveurs. Et me dis : la voilà, la chose politique dans le monde qui est le mien, — c’est la risée de l’intelligence, de la pensée. Tout est politique, oui, parce que tout est imbécile. Me revient écrivant, l’image de cette jeune femme que j’ai vue, ce matin, sous mes fenêtres, lunettes noires, perfecto assorti, qui après avoir regardé son petit chien faire ramassa ses déjections célestes. Que peut bien valoir la pensée d’une époque qui désire s’avilir ainsi et en jouit ? Est-ce donc d’elle qu’on nous enjoint de tirer les préceptes moraux qui gouvernent notre existence ? Vaste farce. Pourquoi ne suis-je pas resté à Port-Royal ? C’est ce que je me demande à présent. Parce que, fait exprès, il n’y a plus rien. Parce que, fait exprès, tout a été rasé. Et je crois que la haine de notre petit intellectuel est la version médiocre, comique, et passablement hystérique, de celle, terrible, quasi divine, que Louis XIV vouait aux Jansénistes de son temps. C’est vrai, quand on lit les Pensées comme un vestige de l’esprit français — ce que sont, assurément, les Pensées de Pascal —, on ne voit pas que ce sont surtout l’expression d’une déviance, d’une anomalie, on ne voit pas le danger qu’une telle pensée pouvait bien représenter pour le pouvoir de l’époque, si puissante, et le pouvoir si faible in fine qu’il finira par en détruire la forme extérieure, mais pas la forme réelle, que des siècles après on lit encore, sans songer que, etc., parce qu’on n’y comprend plus rien. Qui pense encore à sa misère ? Qui, que Pascal et quelques moralistes, pensa jamais à sa misère ? Et pourtant, que l’on y pense ou que l’on n’y pense pas, c’est cela, c’est aussi grand que cela, Port-Royal. Marchant dans les ruines absentes de l’Abbaye, hier, j’ai eu ce sentiment sublime, effroyable, de la grandeur défunte : les ruines sont ce qu’il y a de plus beau au monde. Des chèvres bêlaient là dans la plus grande des tranquillités. Je n’ai pas d’amitié pour le parti que notre piètre penseur veut interdire, mais j’en ai aussi peu pour la forme totalitaire du pouvoir dont il se revendique : la loi, c’est ce qui sert à empêcher les autres de penser, à empêcher les autres de vivre. La peine à jouir comme système. (Loin de se défendre contre, on se nourrit de, parce que c’est tout ce que l’on trouvera jamais pour justifier son existence insignifiante.) La République n’est plus alors plus que le prête-nom de l’intolérance (Popper ou pas, ce n’est pas parce que l’on cache une chose que cette chose cesse d’exister, cela il n’y a que solipsiste pour le croire). Nous refusons de voir que nos institutions n’ont pas de fondations (comment en auraient-elles puisque tout est déterminé socialement ?). Et que la démocratie n’est pas un état, mais un processus, imparfait, quelque chose inachevée, inachevable en soi. Pour accueillir l’automne — qui, par l’opération de je ne sais quoi, est devenue ma saison préférée —, je prépare un potage de légumes. Simple : huile d’olive, oignon, poireaux, carottes, pommes de terre, sel, poivre, eau. Et, cependant que je cuisine, me souviens que, quand nous décidâmes, il y a environ trois ans de cela, de revenir vivre à Paris, ce fut autour d’un même bouillon que la décision fut prise.

21924

Ulysse potentiel. — De chez moi à chez moi, aujourd’hui, j’aurai parcouru quelque 25 kilomètres. Vingt-cinq virgule un, exactement, me dit la machine dont c’est la fonction. De Montparnasse à Montparnasse en passant par Port-Royal des Champs. Pour ce faire, prendre le train N au départ de la Gare Montparnasse en direction de Rambouillet, descendre à La Verrière, marcher jusqu’à feue l’Abbaye, en coupant par le Parc du Château de La Verrière avant de rejoindre l’étang des Noés (lequel appartient à ces étangs qui furent créés pour alimenter en eau les bassins de Versailles) et traverser la forêt de Port-Royal jusqu’à l’Abbaye du même nom, prendre ensuite le chemin Jean Racine en direction de Chevreuse, non sans faire un détour par le chemin de la Salamandre pour traverser le bois de la Madeleine, se perdre un peu, avant ou après, comme chacun voudra ou comme chacun pourra, il n’est peut-être pas donné à tout le monde de savoir se perdre, rejoindre Saint-Rémy-lès-Chevreuse, qui — comme son nom l’indique, décidément — ne se trouve pas très loin de Chevreuse, là prendre le train B en direction de ne je ne sais plus où, descendre à la station Port-Royal (des Villes, évidemment) et rentrer chez soi avec le peu de force qui reste. Est-ce dans le dessein de prouver que l’odyssée commence dès le pas de sa porte, là, dans la rue juste en bas de chez soi, que j’ai improvisé ce périple aujourd’hui ? Probablement pas, non. Il y avait longtemps que je n’étais plus allé à Port-Royal des Champs, et la lecture des Pensées de Pascal m’a fait me ressouvenir de ce lieu que je tiens pour l’un des plus beaux au monde, un lieu où, même si plus rien ne tient — l’expression chère à l’Abbé Grégoire, « les ruines de Port-Royal des Champs », est en effet largement exagérée : tout a été littéralement rasé, remis à zéro, effacé de l’espace, mais pas de la mémoire des humains —, l’esprit est là. Sur ma carte de l’Europe, il faudra placer Port-Royal des Champs. (Comment ai-je pu n’y pas penser plus tôt ?) De ruines, en réalité, ne demeure sans doute plus que le passage des Cent marches, qui reliait jadis l’Abbaye à la ferme des Granges. Cent vingt et une marches, ai-je compté, mais c’est assurément moi qui me trompe, et pas l’escalier. Ou bien l’esprit de l’escalier ? Peut-être est-ce ici que ce dernier porte son vrai nom : tandis qu’ailleurs, c’est une lacune, un défaut, voire une défaillance, ici, il est parfait. Et, pas à pas, parfaitement à sa place. Mais ce n’est pas aujourd’hui que j’avais prévu d’aller à Port-Royal des Champs. Non, aujourd’hui, je n’avais rien prévu, mais me voyant seul, soudain, aux alentours de dix heures du matin, j’ai songé que je ne pouvais pas demeurer là, un peu vain, à attendre que quelque chose se passe ou que ne se passe rien. Alors, j’ai eu cette idée. Et vingt-cinq kilomètres plus loin, même si j’avais passablement mal aux pieds, j’étais heureux de l’avoir eue. Dans un passage des Anneaux de Saturne que je n’ai pas noté et que je ne peux donc pas retrouver mais ne s’avèrera pas, je crois, apocryphe, Sebald fait remarquer que les gens qui voyagent à pied ont toujours l’air suspect, et c’est vrai que, pour parler comme Walser, je devais avoir « une fameuse dégaine » (parfois, il me semble que Sebald et Walser sont les deux profils d’un seul et même écrivain, mais je ne sais pas très bien ce que cela veut dire, alors passons) avec mes cheveux ébouriffés, mon tshirt plein de sueur, mon short assorti, mes baskets crottées et mon odeur de fauve, raison pour laquelle à n’en pas douter, le monsieur de la sécurité aura contrôlé mon sac à dos — accessoire indispensable s’il en était à ma panoplie walsero-sebaldienne — au sortir du Monoprix. Mais, les endorphines sûrement aidant, je ne me suis pas laissé faire et je lui ai expliqué que la caisse automatique n’avait pas imprimé le ticket de caisse (comme par hasard) et, à son air sceptique, d’un ton détestable au possible qu’aurait apprécié en vraie connaisseuse la meilleure moitié de moi-même, je lui ai dit : « Voulez-vous que nous allions regarder les images de vidéosurveillance où l’on me voit en train de payer ? Avez-vous ce temps à perdre ? Alors, au revoir. » Où avais-je bien pu prendre cela ? Je ne le sais pas. Il a émis un bruit avec la bouche, mais de mon pas de bon marcheur, j’étais déjà loin, où je me faisais le récit de cette journée passée sur des chemins qui conduisent de la civilisation à ses ruines et retour. Pour couronner le tout, histoire c’est-à-dire que le tableau soit parfaitement parfait, cependant que je descendais la rue du Montparnasse, sur le trottoir d’en face, un homme la remontait en criant : « Fils de pute ! Fils de pute ! Fils de pute ! » Ad libitum.

20924

Frissons, tremblements. — Pris de troubles physiques, hier, à la lecture de Pascal. À quelles profondeurs de l’humanité sait-il descendre ; parce qu’il a la certitude que, au plus profond, répond le plus haut ? « Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. » (L. 131) — Passage qui déclencha frissons, tremblements. — Sans certitude qu’il y a quelque chose de plus grand (le plus grand, i. e. Dieu), on ne peut affronter les bassesses où nous descendons nous humilier. Pascal sans Dieu, cela donne Cioran, un fasciste désappointé qui tartine son interminable cafard dans sa mansarde de la rue de l’Odéon. Sans Dieu, et sans génie. Est-ce parce que nous ne croyons plus en Dieu que nous n’écrivons plus rien de majeur ? En Dieu, ou en le-plus-grand, Dieu pouvant prendre la forme de l’Art, comme chez Proust. Mais cela, sommes-nous seulement en mesure de le concevoir ? L’erreur de Benjamin, qui plaçait l’analyse du snobisme au-dessus de l’apothéose de l’art (cf. 30524), est l’erreur de notre époque, laquelle a remplacé la théologie par la sociologie. Et ce n’est pas qu’il soit nécessaire de croire (j’allais dire « de nouveau », mais la mort de Dieu n’est pas un point de vue que tout le monde partage, même en Occident ; — est-ce vraiment l’Occident, d’ailleurs, là où Dieu n’est pas mort ?) en Dieu pour faire quelque chose de grand, mais comment tolérer la bassesse si nous n’avons aucune notion de la grandeur ? Le monde grand, ou simplement meilleur, qu’on nous vante aujourd’hui, qu’est-ce qui le caractérise sinon précisément l’absence de l’homme ? On peut dire : « l’absence de l’homme est une conséquence de l’absence de Dieu », oui au sens où « Dieu » peut signifier « le x tel qu’il n’y en a pas de plus grand », un quelque chose qui existe, à quoi je puis parvenir, qui ne se situe pas dans un au-delà inaccessible. Chez Pascal, Dieu est un « Dieu d’amour et de consolation », il est présent. Il n’est pas un manque, pas un défaut, il est « sensible au cœur ». Pascal est le plus intransigeant des moralistes parce qu’il sait que Dieu existe qui répare. Proust est le plus féroce des satiristes parce qu’il sait que l’Art existe qui révèle. N’est-ce pas la clef des « contrariétés » ? « S’il se vante je l’abaisse. / S’il s’abaisse je le vante. / Et le contredis toujours. / Jusqu’à ce qu’il comprenne / Qu’il est un monstre incompréhensible. » (L. 130), contrariétés dont l’exposition, ou la mise en œuvre plutôt que l’exposition, dont la mise en œuvre conduit à la compréhension de l’incompréhension, le dépassement de toutes les oppositions. À la fin il y a quelque chose vers quoi nous sommes tendus. À qui ne croit pas en cela (quel que soit le nom qu’il donne à cette fin), ne reste comme bonne mort que l’euthanasie légale, remboursée par la sécurité sociale. Et les œuvres qui vont avec, médiocres, complaisantes. Et la vie qui va avec, passable, dispensable. Et ce n’est pas qu’il y ait une quelconque positivité de l’angoisse, laquelle se convertit en happiness au terme du processus de résilience, ou je ne sais quelle fadaise dont notre époque est friande, non : c’est qu’il faut tout voir pour voir quelque chose. 

19924

Sur le réseau social quelconque, un homme rit de voir un autre homme gifler un troisième, des femmes entre elles se trémoussent sur une musique indigente et déjà obsolète, un prêcheur prêche, le tout est filmé. Spectateur involontaire — au XXe siècle,  dogmatisme oblige, qui abhorre les nuances, la théorie spectaculaire ne crut pas devoir prendre en compte la volonté individuelle dans son approche marxiste de l’image vue, comme si elle était indifférente, comme si le phénomène universel du spectacle s’imposait à tous de même manière, alors que ce n’est pas le cas : passe une frontière difficile à franchir entre qui veut et qui ne veut pas assister au spectacle qui lui est imposé, qui en est le consommateur satisfait et qui s’y voit exposé contre son gré, à ce qu’il lui reste de son humanité défendante —, je me demande comment l’on peut aimer être de ce temps (comme, manifestement, aime à être de son temps l’immense majorité de la population qui vit sur le modèle occidental du réseau social quelconque), et ne trouve pas de consolation dans l’horizon qui s’offre à moi : d’époque, il n’y en a pas d’autre, — tout est ici. Et si, dans quelque futur si proche qu’il nous semblerait presque immédiat, comme sur ces frises chronologiques où un squelettique trait noir sépare une période d’une autre rendant le passage de l’une à l’autre si aisé en apparence, nous étions amenés à changer bientôt de temps, qui nous dit que l’époque qui s’offrirait à nous ne serait pas pire que celle que nous connaissons aujourd’hui ? Les hommes nés en Europe quelque temps avant 1914 s’attendaient-ils à la boucherie où, dans le silence de la stabilité, l’époque s’apprêtait à les précipiter ? « Snapchat veut vous rendre accro à l’IA », peut-on lire en quelque point indifférent du réseau social quelconque, dans une communication qui vante les mérites de lunettes connectées. Placé au cœur de notre regard pour le rendre captif, le nouveau n’a rien de neuf (comme en atteste son euphémisation qu’est « l’innovation »), et la nouveauté n’est qu’une manière de compter. Et il n’est même pas vrai qu’à ce processus artificiel de surproduction perpétuelle, on puisse opposer l’authenticité de nos besoins : la réalité est que nos besoins sont indifférents, quantité négligeable. En effet, nos besoins sont si primaires que, à l’âge avancé de la productivité économique qui est le nôtre, leur satisfaction ne demande presque plus aucun travail. C’est ainsi que le marché les a effacés ; parce qu’il ne peut pas se contenter de la satisfaction, il doit la renouveler sans cesse. Le nouveau n’est pas le désir, c’en est la destruction : la satisfaction précédant toujours le désir, le désir se confond avec sa réalisation. Mais si je t’aime, si je t’aime, je swipe à droite, chante aujourd’hui Carmen, à qui comprend à peine ce qu’elle dit. Et ne meurt pas à la fin parce que la tragédie fait obstacle à la jouissance. À la place du désir, zéro, comme le temps de latence, comme la durée de l’attente. Pour décrire cette expérience, je cherche une métaphore. Me vient celle du labyrinthe, mais un labyrinthe présuppose une issue ; qu’est-ce qu’un labyrinthe dont on ne peut pas sortir ? Si l’on ne peut en sortir, c’est qu’on ne peut y entrer. Et sans donc plus d’entrée, parce que nous n’avons pas choisi d’y pénétrer, nous y avons été jetés, nous nous sentons un peu comme Gregor Samsa dans sa nouvelle peau, un beau matin, nous nous sommes trouvés là : cette époque, voici désormais notre carapace. Sauf que personne ne nous regarde bizarrement, tout le monde trouve cela parfaitement normal, tout le monde s’étant trouvé, un beau matin, tout bêtement comme cela. C’est toi, peut-être, qui regardes les autres bizarrement, et les autres qui te regardent en réponse : Que nous veut-il celui-là ? Se croit-il mieux que nous ? Mais regarde-toi donc un peu. De métaphore, me vient encore celle du fil d’Ariane, qu’il faudrait enfin couper afin de n’être plus à rien relié, mais cela aussi, n’est-ce pas illusoire ? Personne ne nous retient, encore une fois : nous sommes simplement là. Et il n’y a pas d’errance, tout est entièrement cartographié. Il n’y a plus nulle part où se perdre. Point par point le réseau quelconque a recouvert le monde. Ayant écrit tout cela, je m’arrêtai et me demandai : « Tout cela, y crois-je vraiment ? » Et je me rendis compte que je n’avais pas la réponse à cette question. À la place — d’une réponse, de quelque chose de solide sur la hauteur de quoi j’eusse pu m’édifier —, je me sentis imbécile, un vide incroyable se forma au niveau de l’estomac qui m’oppressa soudain. Je parle tout seul et, singeant l’originalité, je ne sais pas très bien ce que je raconte. « Pourquoi est-ce que je pense cela, me demandai-je alors, et pourquoi est-ce que je pense ? » Ou bien est-ce le rêve que j’ai fait cette nuit ?  Je ne sais pas. Dans le rêve que j’ai fait cette nuit, ou en tout cas dans le fragment dont je me souviens, le père de Nelly m’appelait « Julien », et je lui répondais : « Depuis vingt ans, vous ne savez toujours pas comment je m’appelle », non sans dépit. Pour comprendre ce rêve en apparence tout à fait anodin, il faut savoir que « Julien » était le prénom de l’ex de Nelly, avec qui son père jouait au tennis, notamment, lequel était donc un peu comme le fils qu’il n’aura jamais eu. Et que moi, faisant partie de la déplorable secte des Intellectuels, je ne pourrai jamais être. En vérité, ce rêve n’est pas anodin, c’est l’histoire de mon surmoi maléfique : chaque fois que je ne me sens pas à la hauteur de quelque chose (c’est-à-dire : des choses pratiques, des choses triviales, qui ont trait à l’argent ou à la vie matérielle de tous les jours), je l’ai dit à Nelly tout à l’heure, ce qui n’a pas manqué de la faire rire, c’est l’image de son père que je vois. Un autre que moi consulterait sans doute un spécialiste, mais je ne suis pas suffisamment dérangé pour confier mes pensées les plus intimes à quelque charlatan de l’inconscient ou de la thérapie sociale. Mes pensées intimes, je préfère les confier à l’écriture, là au moins, je sais qu’elles sont à leur place. Et tant pis si personne ne les comprend. Comme l’écrit Pascal (L. 6), « qu’il y a un Réparateur, par l’Écriture. » (On pourrait dire que, pour comprendre ce que c’est qu’écrire, il suffit de remplacer dans cette phrase les majuscules par des minuscules.)

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Faut-il que j’écrive ? Il faut que j’écrive. Je me suis assis au Jardin du Luxembourg et j’ai lu les Pensées. Il me paraît impensable de m’être trouvé là, à lire Pascal, dans le vent qui soufflait, le défilé permanent des touristes, des coureurs, des gens tels qu’ils sont, tels qu’ils se satisfont d’être. Ai-je eu l’impression que le monde était fou et que j’étais une île de santé ? Oui, je le crois. Et c’est le sentiment qu’on a, en effet, à la lecture de Pascal : quelqu’un qui a découvert qu’il était seul à n’être pas perdu et entreprend de l’écrire. Et c’est l’effet que fait la lecture de Pascal : soudain, grande clarté, mais pourquoi tout est-il encore si sombre tout autour de moi ? Être l’île où tenir bon. Il le faut. L’état des papiers qui constituent ce qu’on a pris l’habitude d’appeler « les Pensées de Pascal », n’est-il pas le résultat de l’entreprise même : quand on se lance dans un combat contre le monde, voilà ce qu’on obtient ? C’est ce que je me dis, tout en songeant que ces lambeaux de papier, ces ruines ont plus de grandeur, plus de beauté, plus de profondeur que les édifices qui semblent ne jamais vaciller sur leurs fondations. Illusion du pouvoir. Nulle trace de vérité. À Daphné, sur le chemin du retour de la Schola, je dis de rester comme elle est, parce que son naturel est bon. Elle me répond qu’elle a surtout de bons parents (ce que je crois), mais je lui dis que cela ne suffit pas, que cela n’explique pas tout. Il y a quelque chose d’autre, qui est là ou qui ne l’est pas. Je venais de voir le visage méprisant d’une camarade avec qui elle prend des cours de danse (maman fut une députée macroniste absente, papa est parti avec la start-up nation), un visage où il n’y avait nulle trace de bonté, rien que de mépris, un visage qui était déjà vieilli malgré le jeune âge officiel, un visage déjà flétri, laid. Daphné lui avait dit bonjour sur le ton enjoué qui est le sien. Et c’est à ce moment-là que, après avoir dit quelques mots de la fausse importance que donne à certains la naissance, j’ai dit à Daphné de ne pas changer. Et bien sûr, elle changera, mais ce n’était pas ce que je lui disais, je lui disais de garder ce cœur bon qu’elle a et qui, j’en suis convaincu, ne s’acquiert pas, est étranger à toute considération sociale ; on l’a ou on ne l’a pas. Quant à moi, je commence une nécessaire cure d’austérité.

17924

Quarante-sept ans. Ce n’est pas très intéressant ce qu’il se passe dans ma tête en ce moment. Il va falloir qu’il se passe autre chose dans ma tête, quelque chose de plus intéressant, sinon je ne vais pas avoir envie de rester dans ma tête. Et le problème, c’est que je ne sais pas comment, si jamais je le devais, je pourrais sortir de ma tête. Et par « sortir de ma tête », je n’entends pas : « sortir métaphoriquement de ma tête », mais « sortir physiquement de ma tête ». C’est étrange, cette façon de parler : si je sortais de ma tête, où irais-je ? Et puis, qui est ce je qui se tiendrait dans ma tête en ce moment et qui pourrait en sortir, ou sinon en sortir, du moins espérer en sortir, aspirer à en sortir ? Est-ce que le je qui se trouverait dans ma tête pourrait survivre hors de ma tête ? Mais où ? Dans une autre tête ? Dans l’air, comme flottant ? Mais qui serait-il dès lors ce je hors de ma tête ? Serait-ce encore je ou quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre ? Et si je restait le même, ma tête serait-elle encore ma tête, et moi, moi ? Et si ma tête n’était plus ma tête, à qui serait-elle, ma tête ? À un autre ? Mais à qui alors ? Change-t-on de tête comme on change de chaussettes ? À personne ? Mais alors que serait-elle ma tête qui ne serait plus ma tête ? Serait-elle encore seulement une tête ? Faut-il une tête ? Une tête toute seule, cela n’existe pas. Il ne faut pas seulement une tête, mais tout le corps qui va avec. Qu’adviendrait-il de lui, ce corps qu’on dit le mien ? Qu’adviendrait-il de moi ? Et je, où serait-il ? Et qui ? Et pourquoi ? Non, vraiment, il faudrait qu’il se passe quelque chose d’intéressant dans ma tête. Pourquoi ne se passe-t-il rien d’intéressant dans ma tête ? Se passera-t-il un jour quelque chose d’intéressant dans ma tête ? S’est-il déjà passé quelque chose d’intéressant dans ma tête ? Et si j’étais tout simplement trop vieux, périmé, obsolète, dépassé, tout juste bon à mettre au rebut ? Ne suis-je pas déjà trop vieux ? Pour l’instant, par exemple, j’ai encore un an et neuf jours de moins que Walter Benjamin quand il est décédé en 1940 ? Mais l’an prochain ? Ne sera-t-il pas absurde de vivre plus vieux que Walter Benjamin et d’avoir pourtant accompli si peu de choses, si peu écrit, ou alors trop, des imbécilités, comme ce que j’écris en ce moment, sans même vraiment faire le malin, sans chercher réellement à faire le malin, simplement parce qu’il ne se passe rien dans ma tête, et que je le sens bien que ma tête est vide ou pleine d’insignifiantes pensées, des considérations humiliantes pour qui s’en trouve l’auteur ? Oh, je peux dire que c’est la faute de l’époque, et c’est vrai que c’est la faute de l’époque, qui se fait un devoir de massacrer nos pensées, mais est-ce suffisant ? Non, cela n’est pas suffisant. Je viens de taper du poing sur le bureau où j’écris à cause du bruit d’une sirène d’ambulance ou de diable sait quoi qui dérangeait le peu de pensées qui peuvent se tenir dans ma tête en ce moment, mais ce n’était pas le bureau que j’avais envie de casser, c’était le véhicule, c’étaient tous les véhicules qui sillonnent le monde en permanence, et le bruit qu’ils font, envie de casser le monde, envie de casser la civilisation, mais pas cette civilisation-ci, qui n’est qu’une civilisation parmi d’autres civilisations, il y en a déjà eu tellement, nous n’avons pas à nous préoccuper de celle-ci, non mais l’idée même de civilisation, c’est cela qu’il faut détruire. Dans le journal, un titre qui se croit intelligent, mais n’est que de la poudre aux yeux : « La question n’est pas de savoir si notre civilisation va s’effondrer, mais quand », et l’impossibilité pour moi de ne pas me dire que c’est inepte, cette histoire d’effondrement, et me demande : qu’est-ce qui nous excite tant dans ce fantasme d’effondrement ? Est-ce que nous sommes pétrifiés par la vue de notre propre fin, tellement conscients de nous-mêmes que nous ne sommes plus capables de rien ? Et alors, comme quelqu’un qui se serait administré à lui-même un poison qui le rendrait incapable de mouvoir son corps mais demeurerait parfaitement conscient de ce qu’il lui arrive, nous nous regarderions en train de nous faire dévorer sans être capables de réagir et nous penserions en vain : « La question n’est pas de savoir si je vais mourir dévoré, mais quand ». Quel sens cela peut-il bien avoir ? Ou alors, le spectacle de notre fin nous procure-t-il l’ultime jouissance ? Et à qui ne l’aime, on offre l’euthanasie. Ou alors, encore alors, l’effondrement et la civilisation ne sont qu’un seul et même concept, une seule et même conception du monde : nous sommes terrifiés à l’idée de l’effondrement parce que nous sommes obsédés par la civilisation, c’est-à-dire la sauvegarde, la conservation. C’est comme moi qui me lamente qu’il ne se passe rien d’intéressant dans ma tête, mais ce qu’il passe d’intéressant ne se passe dans ma tête, exactement comme les pensées ne sont pas dans la tête. Et dès que je me mets à écrire, il se passe quelque chose d’intéressant, mais ce n’est pas dans ma tête, c’est dans l’écriture. Et quand je dis : « J’aimerais bien écrire un livre sur ceci, un livre sur cela », ne sais-je pas que je me condamne à ne rien faire du tout, à assister au spectacle de mon impuissance, de ma nullité, de ma vacuité, de ma vanité ? Le spécialiste de la civilisation ne parle pas des êtres humains qui vivent, il parle de l’idée qu’il se fait de leurs vies : dans cette idée, des civilisations se suivent les unes les autres, à l’effondrement de l’une succède l’essor d’une autre, et ainsi de suite va le petit train des civilisations, tchou ! tchou ! font les civilisations en passant, et cela forme en effet une histoire parfaitement positive, mais toujours vue a posteriori (note en passant que c’est exactement ce que Panofsky fait dans son essai sur la perspective), qui est totalement vide, absente du monde, car, dans ce schème conceptuel, tout est déjà mort (d’où la niaiserie crasse de la phrase de Valéry) parce que la vie est inconcevable, parce que le présent est inconcevable. Présent non comme contemporain (notion qui nous ramène au regard de l’historien légiste, comme il y a des médecins légistes), mais comme vie, comme potentialité, comme indétermination. Quelle vie s’offre-t-elle à qui passe son temps à se demander quand la mort va venir ? Et que faire quand cette mort viendra pour qu’elle ne soit pas trop douloureuse, pour qu’elle soit douce, gentillette, proprette, sympa, quoi ? Tout est déjà mort pour qui vit ainsi. Tout est déjà mort pour les civilisations. Il faut en finir avec la civilisation. Il faut détruire la civilisation. Ne doivent plus avoir de cité que les êtres vivants, singuliers. Dans ma tête, le brouillard s’est dissipé. Un jour de plus, un jour de moins, quelle différence cela peut-il bien faire ? Je suis en vie.