16924

Depuis plusieurs années, j’ai envie d’écrire un livre sur Chardin, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Un livre, du moins, dans lequel il serait question de Chardin. Un esprit rieur me répondrait : « Eh bien, en regardant ces tableaux pour commencer, pardi », et c’est vrai, mais ce n’est peut-être pas si simple que cela. N’est-ce vraiment pas si simple que cela ? Qui sait ? « Depuis plusieurs années », ai-je écrit, et je n’ai pas compté exactement combien d’années, mais je crois que le compte est approximativement bon, « depuis que j’ai vu Paris dans Chardin » serait toutefois une expression plus exacte de cette tentative de datation, depuis que j’ai vu Paris à travers le regard de Chardin et que j’y ai trouvé quelque chose de beau, non pas de beau, je crois que ce n’était pas une question de beauté, quelque chose de désirable, — un lieu où vivre. Étrange façon de voir les choses ? Peut-être. Peut-être aussi faudrait-il commencer par elle, par cette vision traversante, comme chez Dürer, mais pas comme chez Dürer parce que la traversée de la surface plane du tableau ne s’arrête pas à la surface du tableau (on fait comme si le tableau n’existait pas), mais passe à travers le tableau en prenant conscience de la réalité du tableau, de la réalité de la réalité (on fait comme si tout existait, est-ce que tout n’existe pas ?). Voir Paris à travers les yeux de Chardin. N’est-ce pas passablement confus ce que j’écris ? Qui sait ? Dans ce dessein d’écrire un livre sur Chardin, ou en tout cas dans lequel il serait question de Chardin, j’ai repris la lecture du Chardin de Jean Louis Schefer, que j’ai déjà lu une première fois il y a plusieurs années, mais mes yeux se sont perdus dans les lignes de son texte (et de son sous-texte, cf. la critique de Baxandall, mais sans le citer jamais, ce qui est une preuve de mépris, mais s’avère dommage, on aimerait en savoir un peu plus). Schefer n’y est sans doute pas pour grand-chose si sa prose m’a assommé, n’est-ce pas moi, le problème ? Enfin, je crois que c’est moi. Mais qui sait ? Ou, plus exactement, le problème, c’est que, demain, j’aurai quarante-sept ans et que je n’ai pas envie d’avoir quarante-sept demain et que, pourtant, à moins de décéder dans les quelques heures qui me séparent de demain (à l’heure où j’écris cette phrase, ce seize septembre deux mille vingt-quatre, il est sept heures sept du soir), j’aurai quarante-sept ans demain. Qu’y faire ?

15924

Comment faire entendre une vérité à qui n’en a pas envie ? Cette question s’adresse-t-elle tout d’abord à moi-même ? Tout dépend en quel sens. En quel sens alors ? Dans le film sur Sebald, en fait, j’en ai une conscience de plus en plus nette (le reste consistant, au fond, en témoignages convenus sur ce qui faisait de son vivant la grandeur du grand écrivain décédé, les conventions se substituant toujours, dans ces cas-là, et comme malgré les individus à qui on donne la parole, à quelque propos pertinent que ce soit), ce qui m’a fait la plus forte impression, c’est l’image de sa maison à Norwich (Poringland, en réalité, qui se situe à une douzaine de kilomètres de Norwich) parce que je l’ai trouvée belle, parce que ce n’était pas le lieu de résidence que, dans mon imaginaire, avant de la voir pour de bon, j’aurais associé à Sebald, parce qu’il m’a semblé que c’était déjà un musée, que c’était une maison posthume, par anticipation en quelque sorte, comme si la maison était faite pour recevoir le label « Maison des Illustres » (label qui existe réellement en France, en Angleterre, je ne sais pas). Mais ces réflexions ont moins à voir, je crois, avec Sebald qu’avec moi-même, avec l’idée que je me fais d’une résidence désirable, à défaut d’être possible, l’écart que je constate entre mes désirs et la réalité, mon sens esthétique et les choses telles qu’elles sont, comme elles se trouvent, comme il se trouve que je les trouve. Avant d’écrire cette page, je regardais par la fenêtre et, cependant que je regardais par la fenêtre, un bus s’est arrêté qui a craché un groupe de jeunes touristes (probablement des lycéens ou de étudiants de première année) portant crop-tops et casquettes, les mêmes que ceux que j’avais croisés, un peu plus tôt, dans le cimetière, tirant leurs valises à roulettes derrière eux dans un vacarme digne des cercles les plus abrutissants de l’enfer post-moderne. Ces deux groupes n’étaient pas composés des mêmes individus, mais c’étaient les mêmes, les individus étant interchangeables, le comportement qu’ils adoptent leur tenant lieu de personnalité puisque le monde dans lequel ils vivent les condamne à une forme de mimétisme inconscient fondé sur des principes banals et moralement déplorables. La gloire de Sebald, ainsi — mais ces propos, je le répète porte moins sur Sebald lui-même que sur ma façon de voir le monde, si je puis employer une telle expression sans ridicule —, me semble reposer sur un immense malentendu, ou participer d’une vaste hypocrisie, aussi vaste que notre époque. Parce que, si les livres de Sebald sont connus dans le monde entier, force est de constater qu’ils sont sans effet aucun sur la façon dont les gens vivent réellement leur vie. Et, dès lors, de deux choses l’une : ou bien ce succès est largement surestimé, et l’importance de Sebald étant en vérité insignifiante, ce qui signifie que les écrivains sont insignifiants, ou bien ce succès est réel et la littérature ne sert à rien parce que, quoi que ce soit que les gens lisent, ils se comportent comme d’indécrottables et illettrés sagouins. Des deux branches de cette alternative, je ne sais laquelle choisir parce que, comme toutes les authentiques alternatives, elles sont aussi déprimantes l’une que l’autre. Mais tout cela me permet d’exprimer le malaise que je ressens face à la légende de la gloire littéraire parce que si la littérature est impuissante à rendre le monde meilleur, à quoi sert ce culte des grands écrivains, à quoi servent les monuments qu’on érige en leur honneur, et qu’est-ce qui rendra jamais le monde meilleur ? 

14924

À la fin du film que Thomas Honickel a consacré à la vie de W. G. Sebald, l’Émigré, une critique littéraire affirme que ce dernier a trouvé sa patrie dans les livres qu’il a écrits, et à moi, cette idée m’a semblé fausse. N’ayant pas connu personnellement Sebald, je ne dis pas que cette idée ne fut pas la sienne, peut-être est-ce le cas peut-être n’est-ce pas le cas, je ne puis rien dire de définitif à ce sujet, mais je pense qu’elle est fausse, que Sebald n’a pas conçu les livres qu’il a écrits comme sa vraie patrie. Pour ma part, en tout cas, si l’on m’interrogeait à ce sujet, je dirais que ma vraie patrie, c’est ma famille, et par « famille », j’entends : Nelly et Daphné. Fait remarquable, Sebald était marié et avait une fille, c’est-à-dire qu’il avait la même famille que moi et, à supposer qu’on puisse se mettre dans la peau d’un autre écrivain, je serais enclin à dire que, pour Sebald, sa vraie patrie, c’était sa famille, et par « famille », j’entends : son épouse et sa fille. Je ne pensais pas à cela quand cette idée m’est venue, mais il m’a semblé que j’avais réussi quelque chose dans ma vie qui était de donner un chez-soi à Daphné. Moi, je l’ai déjà dit, je n’ai pas de chez-moi, je n’ai pas de patrie, je n’ai pas grandi dans la ville où je suis né, j’ai grandi dans deux villes, l’une dont je ne garde que très peu de souvenirs, l’autre où je n’ai pas d’attaches suffisamment fortes pour m’y sentir à la maison, je vis dans une ville qui n’est pas la mienne, ce qui ne la distingue pas des autres, qui ne sont pas les miennes où qu’elles soient, comme je le dis, je suis de nulle part (ou, dit en français peut-être un peu plus correct, mais moins précis, je ne suis de nulle part). Quant à elle, Daphné est née à Paris, où elle grandit, où elle se sent bien, où elle se sent chez elle, elle se sent d’ailleurs Parisienne, et ce sentiment, que moi je n’ai pas connu et ne pourrai jamais connaître, je suis heureux qu’elle le connaisse, qu’il donne une manière d’origine (partielle, incomplète, mais réelle, au sens de présente, du là qui est quelque part, d’où l’on peut venir et vers où l’on peut revenir en se disant : ici, c’est chez moi) à son existence. Et ces deux morceaux d’existence, ou plutôt : ces deux morceaux de réflexion sur l’existence se complètent et s’éclairent l’un l’autre. L’idée que les livres sont une patrie, mieux : qu’ils sont la vraie patrie de qui les écrit, n’est pas une idée d’écrivain, c’est au mieux une idée de critique, ou alors une idée de mauvais écrivain. Nous n’habitons pas les livres que nous écrivons, et il est même fort possible, au contraire, que nous ne voulions surtout pas habiter dans les livres que nous écrivons, qu’ils soient le lieu de nos cauchemars, ou je ne sais, qu’ils soient des extensions de nous, en effet, pour peu que nous les écrivions avec notre chair, cela ne fait aucun doute, mais qu’ils soient des extensions de nous, des prolongements, nos membres, n’en fait pas des lieux à proprement parler, ni des lieux désirables où vivre. Qui aurait envie de vivre dans la Manchester d’Austerlitz ? Mais personne, bien évidemment. L’idée que les livres que les écrivains écrivent sont leur vraie patrie n’est pas l’idée de quelqu’un qui écrit ces livres, mais de qui se tient par rapport à eux dans une relation d’extériorité, quelqu’un qui — peut-être — se dit : « Ah, comme j’eusse aimé écrire ces livres », mais qui n’est pas capable de les écrire, simplement d’en donner un commentaire distant et tout à fait convenu. Dans le film de Honickel, on voit la maison où Sebald a vécu à Norwich. Et moi, voyant cette maison, j’ai été étonné, mais j’ai moins été étonné quand un des intervenants du film a expliqué que, dans son bureau, tout était toujours parfaitement rangé, comme si personne ne vivait dans cette pièce, comme si c’était déjà un musée. Il m’a semblé que cette demeure n’était pas la demeure du Sebald qui signe les livres qu’il a écrits et pour lesquels il est passé à la postérité, mais du Sebald qui vivait avec son épouse et sa fille et que l’ordre muséal de son bureau manifestait une maniaquerie dont l’objet devait être de maîtriser les horreurs qui passaient dans ses livres, un ordre impeccable pour supporter un désordre total. Preuve, mais vraiment, que Sebald ne vivait pas dans ses livres, mais dans un tout autre univers. De la même façon, faire de Sebald un « Holocaust writer » est un contresens complet : la manière dont, dans les Anneaux de Saturne et, plus profondément, dans de la Destruction comme élément de l’histoire naturelle, il aborde la destruction de l’Allemagne par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale, sans mettre un signe égal entre la destruction des Juifs par l’Allemagne nazie et la destruction de l’Allemagne par les Alliés de l’Ouest, est une manière de rester fidèle à l’exigence de ne rien occulter de l’histoire de la destruction, de n’oublier aucune victime. En quoi, Sebald exauce le vœu de Benjamin d’écrire l’histoire du point de vue des vaincus.

13924

Qu’on s’imagine m’intéresser avec ce que l’on me répute comme intéressant me semble extravagant. Et pourtant, c’est bien cela qui intéresse les gens, n’est-ce pas ? Sinon, les gens, n’étant pas intéressés par ce qu’on leur répute comme intéressant, réclameraient de l’intéressant ou, à défaut, inventeraient de l’intéressant, de l’intéressant et, ainsi de l’intérêt. N’est-ce pas le sens même de l’existence ? Parfois, il m’arrive de penser que si, malgré l’absence de succès qui est la mienne (et exactement comme l’usurier de l’autre jour au téléphone, je dis cela « sans jugement de valeur »), j’écris quand même, c’est parce que rien de ce qui est écrit par ailleurs, c’est-à-dire : par d’autres que moi, rien ne répond aux exigences qui sont pour moi celles de l’écriture, — la clarté, l’imagination, l’invention, la recherche, l’originalité, etc. À R. qui me parle de ma « ligne claire » (c’est Gérard Guégan qui avait employé cette expression à propos, ce me semble, de mes habitacles), je réponds que je n’ai que peu de goût pour la bande dessinée et que ma clarté à moi, si je puis m’exprimer ainsi parce qu’elle n’est pas à moi, cette clarté, on va le voir à l’instant, ma clarté à moi vient de la philosophie analytique (Frege, Russell, Carnap, Quine, etc.), d’une certaine disposition de l’esprit viennois (Kraus, Wittgenstein, Musil, etc., à laquelle Adorno n’est pas étranger, par ailleurs). Je fais cette généalogie parce qu’elle ne me semble pas bien comprise. À l’époque où j’ai publié ma trilogie chez Actes Sud, les critiques mettaient l’accent sur l’influence de Borges, et c’est vrai que c’est ce qui était apparent (il était mentionné plus que d’autres, avec Vila-Matas), mais elle était presque circonstancielle, conjoncturelle, pour employer cette métaphore grossière, alors que l’importance de la généalogie dont je viens de dire quelques mots est bien plus profonde. C’est cette incompréhension, notamment, qui m’a conduit à écrire la vie sociale (j’avais explicité cette motivation quand j’ai demandé la bourse au CNL, bourse que j’ai obtenue mais touchée seulement aux deux tiers pour cause de retard à la publication), et l’ironie du sort a voulu que l’incompréhension fût encore plus grande parce que personne, à commencer par l’éditrice de la trilogie dont je viens de parler, personne n’a voulu publier ce livre. En relisant tout est de l’art ces deux derniers jours, je me suis rendu  compte qu’il était souvent question de folie. Pas directement, même pas toujours nominalement, mais par glissement, une folie bien particulière, une folie dont je crois pouvoir dire qu’elle élucide : il y a une forme de délire qui n’est pas une forme de confusion, tout doit tendre vers la clarté, l’illumination, laquelle peut coïncider, c’est tout le paradoxe, avec l’annihilation de la conscience. N’y a-t-il pas un instant où la plus grande lucidité se confond avec l’abolition de la conscience ? L’abolition de la conscience n’est-elle pas l’élucidation dernière ? Abolition de la conscience, c’est-à-dire : non pas absence de discernement, confusion, mais grande clarté, manifestation précise des différences, des distinctions, et compréhension supérieure où la conscience cesse de se considérer comme séparée, à part, mais saisit qu’elle est avec l’univers.

12924

Tout à l’heure, il y a eu un orage de grêle. J’ai regardé, fasciné, la grêle tomber. J’avais envie que l’orage soit violent et que la grêle emporte tout dans sa chute, mais cela n’a pas duré bien longtemps, très vite, à la place de la grêle, c’est de la pluie qui est tombée, et puis plus rien, le soleil est revenu, et le ciel bleu avec lui. Pourquoi ai-je eu envie que la grêle emporte tout ? Je l’ignore. Je regardais la grêle tomber sur la toile qui protège la terrasse du bar d’en bas, et j’avais envie que la grêle l’arrache, que la grêle arrache tout, tout ce qui se tient debout dans la rue, dans la ville. Je regardais la grêle tomber et le tapis de grêlons qui se formait sur le trottoir du boulevard. Je me disais que, si l’orage durait suffisamment longtemps, la ville entière pourrait être ensevelie sous la glace et que ce serait beau, ce serait une autre vie, une autre forme de vie. Je me suis imaginé qu’une sorte de cloche de glace se formait au-dessus de la ville, sous laquelle nous vivrions par suite des intempéries. Pendant combien de temps vivrions-nous ainsi ? Cette question, je ne me la suis posée, mes réflexions ne portant pas vraiment à conséquence, elles se contentaient d’errer là, au-dessus du boulevard, des rêveries qui flottaient dans l’air changeant de cet été finissant. Ce matin, j’ai fini ma lecture de Tout est de l’art. Qui fut plus qu’une lecture : je n’ai pas récrit tout le texte, mais j’en ai modifié certains aspects, adjoint plusieurs contes à l’ensemble qui, désormais, compte quelque 350000 signes. J’en parle dans le texte : dans mon esprit, j’imaginais quelque chose comme les Mille et une nuits en composant ce texte, en étendue, au moins, et si je n’ai pas mené ce projet à bien, ce n’est pas que je manque d’endurance ou d’imagination, mais que, n’ayant pas réellement d’éditeur qui me suive et me soutienne (j’entends par là : un éditeur qui ait les moyens financiers de la faire), la chose s’est quelque peu délitée. Peut-être ai-je eu tort de ne pas faire preuve de plus de détermination, de ne pas persévérer malgré l’indifférence. Dans le texte, il est aussi question de ces aspects de la vie d’écrivain (l’expression « la vie d’écrivain » est imbécile, mais tant pis, c’est celle qui m’est venue, laissons-la là). En lisant ces histoires qui traite de cela, je me suis demandé s’il ne fallait pas les supprimer, et j’ai considéré que non, qu’elles faisaient partie de l’économie singulière du texte, de l’économie singulière de mon écriture. D’autant que, à dire le vrai, j’ai persévéré, ce texte existant désormais, mais pas comme je l’envisageais tout d’abord. Bien. Quoi qu’il en soit de ces considérations plus ou moins adroites, je suis le plan mental que j’ai tracé. Je ne sais où il va me conduire — c’est-à-dire : s’il va me conduire là où je voudrais qu’il me conduise —, mais (ce qui n’est pas toujours le cas) je sais où je vais. J’avance dans une grande clarté ; c’est heureux.

11924

Passé la journée à me relire. À peine à plus de la moitié, pourtant, de Tout est de l’art. Est-ce que je ralentis avec l’âge ? Si c’est le cas, tant mieux. Il faut ruminer, disait Nietzsche. Mais ainsi absorbé par moi-même, je ne sais que penser, que sentir, et encore moins que juger. Et je ne dis pas cela comme ces gens qui précisent « sans jugement de valeur » quand, précisément, ils émettent un jugement de valeur, de préférence négatif, comme cela m’est arrivé, à propos de ma pauvre personne, et de son absolue absence de rentabilité, hier encore. Mais ainsi va la vie, et je n’en suis pas mort. (Horribles expressions, et si communes toutefois.) Non, quand je dis que je ne sais que juger, je ne sais vraiment que juger. Et peut-être la relecture de soi (relire ce que l’on a écrit), coïncide-t-elle avec ce moment où tout jugement est suspendu, forme d’ἐποχή littérale durant laquelle tout flotte, tout est indéterminé. J’avance dans la jungle du texte sans en connaître l’issue, sans même savoir s’il y a une issue. Jungle, en effet, parce qu’ici le labyrinthe est revenu à l’état sauvage. Qui fut l’auteur que je suis en train de lire ? Moi, certes, mais qui était-ce ? Je n’en ai plus aucune idée. Le texte rendu étrange par la lecture que je lui donne. Quand j’écris, je suis tout entier avec ce que j’écris. Quand je relis, je viens d’ailleurs, je suis un étranger en étrange pays. Le chemin est tracé, mais qu’elle est dense, cette forêt, — qui pourrait s’y retrouver ? Pas moi. Ajouter, retrancher, ajouter encore, supprimer, se souvenir, revenir, déplacer, paradoxalement penser le moins possible, être là et n’y être pas, un silence se fait dans le texte qui n’en est pas la norme, mais la sorte d’infraction : n’être ni cruel ni complaisant, faire comme si l’on était pas là, comme si ce n’était pas soi, comme si tout était d’un blanc opaque sur lequel on glisserait sans objectif déterminé. Prendre conscience de la nécessité de la contingence et tout envisager depuis elle. Et puis quoi encore ?

10924

Fois je ne sais combien à donc remettre Tout est de l’art sur le métier. (Le lien de conséquence se découvrira sans peine à l’aune du journal d’hier.) J’ai écrit à R., ce matin, pour lui dire un peu plus dans le détail ce que j’avais évoqué ici la veille. Et ainsi, et ainsi quoi ? Je ne sais pas. Je n’aime pas les journées comme aujourd’hui : elles ne sont pas désagréables à vivre en elles-mêmes — en l’occurence, ce fut même plutôt le contraire —, mais elles ne me semblent avoir aucun ordre, ou bien un ordre extérieur, imposé par la contingence des choses, et dans lequel j’ai l’impression de ne pas trouver mes pensées, l’impression de ne même pas avoir de pensées, quelque chose a eu lieu, et si l’on m’interrogeait à ce sujet je pourrais très bien dire quoi (raconter les événements, si infimes soient-ils, tels qu’ils se sont déroulés), mais au-delà, certainement pas le quoi de l’à quoi bon, car à quoi bon ? cela, je l’ignore. Combien de vies sont-elles vécues ainsi ? Cela aussi, je l’ignore. Faudrait-il le savoir ? Meilleure question : Pourrait-on le savoir ? Sans doute pas, non. Parfois, quand j’entends les conversations des gens, je comprends pourquoi ils parlent tant, ce à quoi, moi, quoique ce ne soit pas toujours possible de le garder, je préfère le silence, et ce n’est pas une question de préférence, c’est une question qui implique tout un équilibre de l’univers, de la place que nous y occupons, de la façon dont nous centrons tout en fonction de nous, du point insignifiant que nous occupons dans l’univers, quand il faudrait toujours chercher à se décentrer, à aller voir ailleurs. Hier, en relisant les Anneaux de Saturne, j’ai été frappé par le contraste entre les petites distances parcourues par le narrateur (de Norwich, où Sebald a enseigné jusqu’à la fin de sa vie et où il est mort, à Lowestoft, il y a bien moins de cinquante kilomètres parcourus en train et de Lowestoft à Southwold, moins de vingt, parcourus à pied) et l’immensité du récit qui parcourt le monde et l’histoire en de multiples sens. J’avais oublié la façon dont, à l’occasion d’une conversation anodine avec un jardinier, Sebald évoque la question de la Luftkrieg dont il fera l’objet d’un livre aussi passionnant que terrifiant, traduit en français sous le titre de De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, élément qui est au cœur même des Anneaux de Saturne, lesquels ne semblent parler que de cela, de la destruction du monde, de la destruction des peuples, de la destruction de l’être humain par lui-même. J’ai du mal à appréhender l’étendue de ce récit, la façon dont il part de points du globe (la côte est de l’Angleterre qui fait face au pays) pour en rejoindre d’autres, sans cesse plus éloignés dans l’espace et dans le temps. Il y a une grande virtuosité dans la chose, mais ce n’est pas cela que je trouve le plus fascinant, mais le ton, cette monodie qui n’a rien de monotone, mais se déplace, se diffracte toujours. Par moments, je me rends compte que j’ai été emporté extrêmement loin de l’endroit où j’avais conscience de me trouver dans la lecture quelques instants à peine auparavant, je reviens en arrière, reprends, relis, refais le trajet une deuxième fois, mais est-ce que je comprends comme ce déplacement a bien pu avoir lieu ? Je n’en suis pas certain. Faut-il comprendre ? Je n’en suis pas certain. On se fait l’idée que, pour être écrivain, il faut décortiquer les mécanismes à l’œuvre chez les autres, mais est-ce bien utile ? Quand même on trouverait comment démonter le mécanisme de l’écriture (démonter, mettre les pièces à plat sur une table avant de le remonter), aurait-on mieux compris ? Je n’en suis pas certain. Il y a quelque chose de profondément organique dans l’écriture qui peut se disséquer certes, mais dont la dissection ne révèle pas la formule dernière. Que signifie, d’ailleurs, la séance de dissection (La leçon d’anatomie docteur Tulp de Rembrandt) que Sebald a placée en tête de son livre et où il identifie le peintre avec la victime ? On découpe en vain et, bien qu’on ne puisse pas s’empêcher de découper, on ne trouve pas ce que l’on cherche, qui ne se découpe pas.

9924

Caffè sospeso, c’est ainsi qu’on appela chez Gambrinus la coutume qui consiste à penser à qui n’aura pas les moyens de s’offrir un café et, en payant deux pour un consommé, en laisser un en suspens en l’attendant. Mais c’est à Gênes que j’avais vu des bars qui encourageaient cette pratique. J’y pense en voyant cet homme examiner le cul désespérément vide des bouteilles dans les poubelles du bar en bas de chez moi. Sans un regard autre que le mien, un mégot éteint à moitié consumé au bec, il soulève bouteille après bouteille à quelques pas à peine des clients affairés le nez dans leur bière à bavarder dans le néant. Parfois, je pense que je suis le seul au monde à voir le monde, mais en plus d’être passablement présomptueuse, cette idée est tristement optimiste : tout le monde voit le monde, et tout le monde s’en fout du monde. Ce monde est faux : sa tolérance est l’indifférence du repli sur soi, sa bienveillance, la permissivité paresseuse de qui n’a plus rien à dire, son inclusivité, la preuve d’une capitulation fatiguée, sa vérité, la manifestation d’un solipsisme étriqué (chacun fait ce qu’il veut : si je ne regarde pas, cela n’existe pas). Et je sais que je perds mon temps ainsi, à parler dans le vide. Mais qu’y puis-je ? Peut-être suis-je trop bête pour faire autre chose. C’est vrai : je n’ai pas le sens des affaires. Pendant quelques instants, je pense à autre chose, c’est-à-dire à pas grand-chose. Quand je reviens à moi, je me demande pourquoi je m’inflige tout cela, et par « tout cela », j’entends cette existence qui, paraît-il, est la mienne, ou qu’en tout cas, ne nous exprimons pas sur un ton si définitif, je vis. Hier, j’ai reçu une réponse à une demande d’envoi de mon livre, Tout est de l’art (des contes qui doivent leur titre à celui que j’ai publié il y a quelques années à la Femelle du requin, l’envoi par moi datant d’il y a neuf mois, déjà), réponse qui disait que c’était intéressant et que mon écriture était soignée, ce qui a déclenché chez moi une violente pulsion de meurtre à laquelle, politesse oblige, je n’ai pas succombé, et à raison parce que, tout à l’heure, me renvoyant le texte annoté du Matin du 29 juillet qu’il va publier, R. évoque Monk et le wabi-sabi chez Tanizaki. Et (même si je n’ai pas lu l’Éloge de l’ombre), cette rencontre improbable entre l’homme aux chapeaux et le Japon me semble parfaite, sans doute parce que, moi, je n’y aurai jamais pensé (quand même j’ai une grande passion pour Monk). Aussi, ne faut-il pas désespérer, me dis-je en mettant bout à bout tous ces morceaux de fil pour essayer de faire des nœuds entre eux, si je le peux, pas désespérer, mais rechercher la compagnie de qui nous comprend et tenir aussi éloignés que possible de soi, les autres, les innombrables autres. 

8924

Pour ne pas devenir fou, je marche. Et il semble que le remède soit efficace puisque je n’ai encore agressé personne dans la rue, que je ne violente ni mon épouse ni mon enfant, et que je me comporte comme à peu près personne ne se comporte, c’est-à-dire : avec un minimum de dignité. L’autre jour, cependant que je marchais, j’ai vu un vieil homme qui cueillait des champignons dans le cimetière. Il y en avait un, notamment, qui m’a paru très gros, d’une taille presque fantastique, quelque chose qui, avec un rien d’imagination, aurait pu tenir un rôle de premier plan dans une adaptation in vivo d’Alice in Wonderland, et c’est celui-là qui a attiré son attention, justement. J’ai vu le champignon, j’ai vu que le vieil homme avait vu le champignon, je l’ai regardé faire, et il m’a donné l’impression de fondre littéralement sur lui, tout à fait comme un prédateur sur sa proie (j’imagine qu’il craignait que quelqu’un ne lui souffle sous le nez ce butin qu’il convoitait). Tout fier de lui, après qu’il eut cueilli l’objet de sa quête, il se redressa et dit aux deux personnes qui croisèrent alors son chemin : « Ce sont des cèpes ! » Il y avait quelque chose d’un peu irréel dans cette scène, qui tenait moins à la fierté tout enfantine de ce vieil homme qui faisait sa cueillette, qu’au lieu même de la cueillette, là, non loin de la tombe de Marguerite Duras. Mais, après tout, quel terrain plus propice au mycélium que celui où nous enterrons nos morts ? Un esprit métaphysique aurait pu voir dans cette scène le sempiternel cycle de la nature, la mort qui nourrit la terre qui donne la vie, mais les personnes que le vieil homme croisa se contentèrent de lui sourire poliment et, encore que je n’en aie pas la preuve formelle, j’en jurerais, accélèrent le pas pour semer cet incongru qui les dérangeait dans leur visite. Moi, comme toujours, ou presque, je mis un point d’honneur à ne pas intervenir, à passer mon chemin, à continuer de marcher, histoire de ne pas devenir fou. Mais je l’ai déjà dit. Ce que je n’ai pas dit, toutefois, c’est que ne pas intervenir, c’est quasi une règle. Être là, mais sans y être tout à fait. Observer et agir le moins possible, laisser le moins de traces possibles de mon passage dans l’univers. Ainsi, l’autre jour, quand j’ai vu cette dame s’affaisser soudain après avoir glissé sur telle grille métallique de la bouche d’aération du métro, je n’ai rien fait, j’ai continué mon chemin et ai laissé à d’autres le soin de porter leur héroïque assistance aux trépassés du quotidien. Ce n’est pas de l’indifférence — je vois ce qu’il se passe, je n’ignore rien, tout est là, présent à moi —, c’est peut-être de la lâcheté, oui, peut-être, un peu, mais c’est surtout la nécessité que je ressens de me tenir dans un certain écart, de ne pas quitter mon poste d’observation mobile, afin de parvenir à sentir le plus possible.

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Quelquefois, gagné par un sentiment d’étrangeté radicale, je m’étonne de vivre à Paris. Non que je préférasse vivre ailleurs, quelque part qui serait chez moi, par exemple. Ce n’est pas ce que je ressens. Et ce n’est pas ce que je veux dire. Tout d’abord, parce que je n’ai pas de chez moi : si les gens dont je suis le descendant étaient demeurés chez eux, ce chez-eux eût été mon chez moi, mais comme ils se sont déplacés et que je suis né là où ils ne l’étaient pas, chez moi, c’est nulle part. Je l’ai déjà écrit (ici ou ailleurs) : Je suis de nulle part. Et, n’étant de nulle part, je puis élire domicile ici ou là sans concevoir nulle nostalgie pour un lieu originaire où il faudrait que je m’en retournasse pour (re)devenir qui je suis, épouser mon xité. Si cette nusquamité (peut-on dire ainsi le fait de n’être de nulle part, comme on dit « ubiquité » pour « être partout » ?) me semble parfois tenir de la malédiction — « où vivre ? » est une question à laquelle il semble que je ne sache pas répondre —, c’est aussi une chance en ce sens que la terre m’est ouverte : ma terre promise, c’est celle qui est à mon goût. Ensuite, je n’ai pas envie de partir, de quitter Paris, justement parce que je n’ai pas de réponse à la question : « où vivre ? » alors, me dis-je, ici ou là, quelle différence cela fait-il ? — j’y suis, j’y reste. Me retrouvant sans le vouloir, sur le boulevard Brune, tout à l’heure, levant les yeux pour regarder les grands immeubles qui le bordaient, c’est là que j’ai été gagné par ce sentiment d’étrangeté radicale. Pas au sens où je me demandais ce que je faisais là où j’étais, mais voir l’espace tel que je le voyais, c’est-à-dire : depuis mon propre point de vue, soudain, cela m’a paru déplacé, comme si tout l’espace m’apparaissait avec une nouveauté que je ne lui connaissais pas, comme si, à neuf, je voyais l’espace, la distance entre les murs, l’air qui circule, l’étendue de la ville dans cette portion d’elle-même. Je venais de remonter la rue des Plantes après avoir remonté la rue Gassendi depuis le cimetière du Montparnasse, je m’apprêtais sans le savoir à prendre sur la gauche l’avenue Jean Moulin pour revenir à Denfert-Rochereau et l’espace s’est dilaté. Immédiatement après, l’espace s’est contracté : j’ai entendu un homme qui chantait une chanson tzigane, je l’ai vu qui se tenait sur le trottoir, une grande canette de bière à la main, il avait l’air débraillé et passablement éméché, mais enivré par l’alcool, il semblait joyeux, et tout m’a semblé tellement étonnant, vraiment comme si rien n’avait jamais eu de sens auparavant et que ce sens jusques à présent absent m’apparaissait là, tout d’un coup, tout à coup. Je ne me suis pas demandé : Mais que fais-je à Paris ? Non, mon sentiment était littéralement celui-ci : Et dire que je vis à Paris, comme c’est étrange. L’est-ce ? À proprement parler, non, ni en soi, ni pour moi. Mais c’est ce que j’ai ressenti. Et cela m’a suffisamment perturbé pour que, pendant tout le temps que j’ai marché dans Paris (douze kilomètres pour un peu plus de deux heures), ce sentiment n’a cessé de m’accompagner et que, à présent que j’écris, j’essaie encore de l’appréhender, d’en faire le tour pour comprendre ce qu’il signifie, à supposer, bien sûr, qu’il signifie quelque chose. Signifie-t-il quelque chose ? Sans doute, au moins en ce sens qu’il dit quelque chose : de ma relation à l’espace, à mon histoire, la mienne propre et celle qui me précède, la conjonction des deux faisant que je suis là, de déplacement en déplacement, comme Nelly, de déplacement en déplacement, se trouve ici, avec moi, et de déplacement en déplacement au carré avec Daphné, nous vivons à Paris, où elle est née, où elle aime à vivre, dit-elle, et c’est peut-être cela que j’ai perçu dans l’espace banal et anesthétique qui se situe entre la Petite Ceinture et le Périphérique : dans un espace quasi vide (il y a des choses, mais elles ne signifient rien), des histoires se rejoignaient, se croisaient, des vies se tissaient entre elles. C’était d’une étrangeté radicale, peut-être parce que c’était étrangement radical, toutes ces racines qui poussent là où vont nos pas.