7.1.25

Perfection, sentiment de la. Quand un rayon de soleil est venu réchauffer la table où je prenais mon déjeuner. Là, dans cette chaleur éphémère, j’ai bu mon bol de soupe, les yeux fermés. Et l’épaisseur de la porcelaine était semblable à celle de mes paupières, pas transparente, mais pas tout à fait opaque non plus. Le bol vide, quand mes yeux se sont ouverts au fond, j’ai vu la lumière qui passait à travers, filtrée, blanche, et quasi aveuglé par le spectacle clos de la lumière, quand j’ai posé le bol, tout le paysage circonscrit de la pièce où je me trouvais m’a paru aveuglé d’une intensité rare. Ai-je fermé les yeux pour sentir sur mon visage la chaleur de l’hiver ? Je ne sais pas. Mais je me souviens que, buvant mon bol de soupe aux légumes, j’ai eu la certitude que la chaleur du soleil était égale à celle du liquide que j’étais en train d’avaler et que, si j’avais été en train de boire le soleil, la sensation n’en eût peut-être pas été fondamentalement différente, pas essentiellement plus intense. Et que, encore une fois, tout était parfait. Je ne sais pas si tout est toujours parfait et que nous n’en prenons conscience qu’à des moments isolés dans le temps (la pensée serait l’archipel des perfections) ou si tout n’est parfait que par moments, mais quand le moment est tel, quelle différence cela peut-il bien faire ? Au menu : un bol de cette soupe aux légumes, des filets de maquereaux à l’huile d’olive, du pain, un pamplemousse rose. Est-ce là toute ta diète philosophique ? Et pourquoi pas ? Pendant que je débarrassais la table,  ensuite, rangeais les ustensiles de cuisine et les couverts dans le lave-vaisselle, essuyais la table où je venais de déjeuner, je me suis aperçu qu’il y avait longtemps que je ne m’étais pas senti ainsi, je ne sais pas comment, j’allais dire : « aussi bien », mais cela ne veut pas dire grand-chose, c’était une sorte de sensation totale, qui ne me concernait pas que moi, mais tout, et le monde et moi. Avant, j’étais allé courir une heure. Et tout semblait couler, à la faveur d’une nécessité que je pouvais percevoir dans le temps même où elle se déroulait. J’étais avec le monde et le monde était partout. « Perfection », est-ce le nom que je donnerais à cette sensation ? Non, mais au sentiment, car la sensation était accompagnée de sa claire conscience en sorte que la conscience n’accompagnait pas la sensation, l’une et l’autre n’étaient en fait qu’une seule et même réalité. J’étais là. Et tout, et le monde et moi, et l’ensemble des phénomènes qui se déroulaient partout où je me trouvais à ce moment-là, tout était parfait. À présent, je regarde de l’autre côté du boulevard : dans la pièce noire de l’appartement vide, l’écran émet une lumière blanche tirant sur le gris, pendant un moment, j’ai cru que des images bougeaient, mais non, c’était la branche nue de l’arbre dans la rue qui s’agitait au vent, intercalée entre l’écran et moi. La vision de cette veille perpétuelle, de cet allumage éternel m’angoisse. Du sublime au ridicule en si peu de temps. Tout est-il parfait, vraiment ?

6.1.25

« La raison grecque, écrit Jean-Pierre Vernant à la fin des Origines de la pensée grecque, ne s’est pas tant formée dans le commerce avec les choses que dans les relations des hommes entre eux. Elle s’est moins développée à travers les techniques qui opèrent sur le monde que par celles qui donnent prise sur autrui et dont le langage est l’instrument commun : l’art du politique, du rhéteur, du professeur. La raison grecque, c’est celle qui de façon positive, réfléchie, méthodique, permet d’agir sur les hommes, non de transformer la nature. Dans ses limites comme dans ses innovations, elle est la fille de la cité. » Le sens positif que Vernant donne à l’expression « transformer la nature » — sens marxiste, inspiré de la dernière des thèses sur Feuerbach —, pour nous, évidemment, sonne différemment, car transformer la nature, ce fut surtout la détruire, nous le savons désormais, et cette façon de souligner la limite de la pensée grecque depuis un point de vue qui se situe après la révolution industrielle me paraît quelque peu incongrue (mais c’est peut-être un mauvais reproche que je fais à Vernant). Plus profondément, dirais-je, il y a quelque chose d’intéressant que cette manière de montrer les lacunes de la pensée grecque manifeste par la négative : la pensée grecque se situe avant la séparation entre l’être humain et la nature. Les « physiciens d’Ionie », comme les appelle Vernant (Thalès, Anaximandre, Anaximène) expliquent le monde de façon purement immanente parce que l’être humain n’est pas à part de la nature, il ne constitue pas un règne exceptionnel, et c’est sans doute cela qui explique la possibilité que, schématiquement, un même modèle conceptuel vienne régir et la cité et la nature : il n’y a pas de solution de continuité entre l’univers naturel et l’univers humain, c’est un seul et même cosmos qui obéit à un même ensemble de lois. C’est la séparation entre l’être humain et la nature, et la croyance en la supériorité de l’être humain et de la nature qui la motive ou dont elle découle, qui justifie la transformation de la nature, laquelle n’a aucun sens pour un Grec de l’Antiquité. La pensée grecque, ce en quoi elle est fondamentalement non-moderne, se situe avant cette séparation. Telle que je l’entends, la Méditerranée est la conception de cette non-séparation. Mais, évidemment, le terme de « non-séparation » pas plus que celui d’« union » ne sont pas à leur place ici : une chose qui ne se pense même pas (qui ne relève même pas de l’impensable ou de l’impensé), une chose dont la pensée ne se présente même pas, une telle chose ne se nomme pas (elle n’est pas). La Méditerranée me semble être le lieu conceptuel d’où la possibilité de cette non-séparation peut se penser. « Ah ! par Héra, le bel endroit pour y faire halte ! Ce platane vraiment couvre autant d’espace qu’il est élevé. Et ce gatillier, qu’il est grand et magnifiquement ombreux ! Dans le plein de sa floraison comme il est, l’endroit n’en peut être davantage embaumé ! Et encore, le charme sans pareil de cette source qui coule sous le platane, la fraîcheur de son eau : il suffit de mon pied pour me l’attester ! C’est à des Nymphes, c’est à Achéloüs, si j’en juge par ces figurines, par ces statues de dieux, qu’elle est sans doute consacrée. Et encore, s’il te plaît, le bon air qu’on a ici n’est-il pas enviable et prodigieusement plaisant ? Claire mélodie d’été, qui fait écho au chœur des cigales ! Mais le raffinement le plus exquis, c’est ce gazon, avec la douceur naturelle de sa pente qui permet, en s’y étendant, d’avoir la tête parfaitement à l’aise. Je le vois, un étranger ne peut avoir de meilleur guide que toi, mon cher Phèdre ! » Si on lit des passages bucoliques comme celui-là (Phèdre, 230 b-c, que j’ai déjà cités ici et dans mes Habitacles), si on les prend un peu au sérieux et qu’on n’en fait pas des en-passant pittoresques, on obtient en quelque sorte une preuve de l’absence de séparation entre ce que nous avons fini par appeler « l’environnement » (le concept même d’« environnement » atteste de la séparation humain / nature, au sens où la nature environne l’humain, le centre est l’humain et la périphérie, la nature) et l’être humain. D’une façon passablement circulaire, on pourrait dire que la philosophie est née dans ce cadre-là, sous ce climat-là, dans ce paysage-là, parce que ce cadre-là est propice à la philosophie : la philosophie est née en Méditerranée parce que la Méditerranée est propice à la philosophie. Parce que le climat méditerranéen (au sens le plus large possible de « climat », à la fois propre et figuré : conditions météorologiques, mais aussi atmosphère, ambiance) est propice au développement  philosophique de la pensée (encore une fois : le climat, les couleurs, la qualité de la lumière, la transparence de l’air, la vue qui donc porte loin, etc.). Et aux facteurs déjà évoquées (esclavage, climat méditerranéen), comme le passage du Phèdre que je viens de citer me semble le souligner (j’entends : la façon dont parle Socrate n’est pas simplement une façon de parler), il faut ajouter le polythéisme (présent dans le passage que je viens de citer) : dans une pensée polythéiste, tout est vivant. Il y a en outre une grande cohérence dans les passages bucoliques cités : ici, en 230 b-c, ce sont les nymphes et Achéloüs qui sont invoqués et, plus loin, en 258e-259b, ce sera l’épisode célèbre d’Ulysse et des Sirènes. Or, dans la généalogie mythologique des Grecs, les Sirènes sont les filles ou les sœurs d’Achéloüs. Ces passages bucoliques ne sont donc pas déconnectés l’un de l’autre, ils sont liés par des relations fortes (ils appartiennent à la même famille). « Tout est vivant », contrairement à ce que l’on a pu méprendre, cela ne signifie pas « enchanté », mais « en vie », ce qui n’a rien à voir. La physis n’est pas ensorcelée, elle est en vie, comme une plante, elle pousse. Et Socrate n’est pas mal à l’aise dans le cadre qu’il décrit, tant s’en faut : son corps et le paysage semblent s’emboîter l’un dans l’autre, s’épouser réciproquement, sans distance, sans écart, sans opposition. Eux aussi, ils sont de la même famille.

5.1.25

Sur le “croisement” d’hier : à votre succès, je préfère mon échec. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Que je me sens bien, sans aucun doute. Étonnamment, allais-je écrire, et je l’ai écrit, d’ailleurs, mais c’est à tort, ce n’est pas vrai, cela n’a rien d’étonnant. La vérité, c’est que je fais tout ce qu’il faut pour me sentir bien, pour aller bien. Aller bien ? Je ne sais pas. Aller, cela dépend d’où, et c’est vrai que je ne sais pas trop où je vais. Cela, non, je ne peux pas le nier. Faut-il dès lors que je tâche de le savoir ? C’est-à-dire que je sais et je ne sais pas où je vais, le savoir et le non-savoir ne se situant pas à la même échelle : à une grande échelle, dirais-je en exagérant quelque peu la taille de la mesure, je sais, mais dans les détails, pas tout à fait. Et là, dans les détails, faut-il que je détermine ? Cela, c’est ce que je ne sais pas. Je crois que non. Je remarque, en passant, que j’emploie souvent cette expression « La vérité, (c’)est que… », trop, je crois, même, et je ne sais pas très bien d’où ce tic vient, pourquoi je fais appel ainsi à la vérité alors que je pourrais tout aussi bien faire appel à mon goût singulier, à mon idiosyncrasie, puisque ce dont je parle, ce n’est pas quelque chose d’objectif — le monde — par opposition à quelque chose de subjectif — la conscience, le moi, que sais-je ? — et que la vérité, ce n’est pas ce qui fait le lien entre les deux, cette opposition n’a aucune valeur réelle, c’est une façon de parler que nous avons pris l’habitude d’employer (des siècles à philosopher dans un monde monothéiste sont passées par là alors même que la philosophie est née dans un monde polythéiste) et dont, ayant constaté qu’elle ne nous est d’aucune utilité, nous sommes incapables de nous défaire. Pourtant, il y a des moyens de nous en défaire, il y a d’autres manières d’envisager les choses. La vérité, c’est que. Tu vois, tu recommences. Cesse de formuler tes phrases de la sorte. Va au plus simple. Comme voici : Nous nous enfermons dans des systèmes de pensée dont nous voyons bien qu’ils échouent à remplir les tâches que nous leur avons confiées (la paix universelle dont sont supposés être porteurs les monothéismes, par exemple, et dont on voit bien qu’elle est illusoire, tous étant porteurs, à des moments ou d’autres de leur histoire, de la violence la plus effrayante qui soit) et nous semblons manquer des ressources conceptuelles et sensorielles pour en sortir et nous en débarrasser une bonne fois pour toutes. Ou, du moins, dirais-je, ces ressources, nous sommes incapables de les mobiliser, ce qui n’est pas exactement pareil, elles sont là, mais nous ne savons pas comment nous en servir, elles sont comme des objets bizarres dont l’usage nous est incompréhensible. Pourtant, il y a d’autres voies, et d’autres façons de faire les choses, il suffit de ne pas se crisper, ne pas se recroqueviller sur ses croyances, être ouvert aux événements, aux possibles (aux possibles passés et aux possibles futurs). Dans ses recherches, l’historienne Cecilia D’Ercole parle d’une « plasticité du polythéisme » au sein de la Méditerranée antique, laquelle plasticité facilitait les échanges entre les cultures issues de cet espace parce que les divinités pouvaient se traduire les unes dans les autres. Par exemple, Hercule est Héraclès pour les Grecs, Hercle pour les Étrusques, Hercules pour les Romains, Melkart pour les Phéniciens. La même figure circule ainsi de culte en culte, de culture en culture, rendant possible la communication, la compréhension réciproque, là où, bien trop souvent, les monothéismes se sont révélés hermétiques, obéissant à une logique strictement monadique. Et nous qui faisons comme s’ils étaient des horizons indépassables (j’entends : même l’athéisme demeure prisonnier des monothéismes, il n’est qu’une unité négative, pour ainsi dire). Alors, à quand la fin de cette illusoire et étroite unité ? Parce que ce n’est qu’une question de temps, tu sais.

4.1.25

Zéro degré. C’est la température que je choisis pour ma première course de l’année. Dehors, les moindres centimètres cubes d’eau qui stagne sur les trottoirs défoncés de la capitale ne laissent guère de doute quant au climat qui y règne en ce début d’année. Il fait froid, j’ai les doigts gelés, et les cuisses à l’air. Mais quand, traversant le Jardin des Grands Explorateurs, je croiserai ce notable des lettres françaises, mal à l’être dans son jogging en toile respirante, marchant péniblement à une allure accablée, sa bedaine guère moins avancée que son âge le précédant de fatigue sous son crâne dégarni, je n’envierai pas sa réussite sociale, ses huit femmes et ses vingt-quatre enfants, ses décorations et ses coups éditoriaux, son entregent et ses petits avantages fiscaux, non, sans lui accorder de regard (avoir consenti à le voir est déjà bien assez), je relèverai le menton, heureux de n’être pas aussi laid que lui, et me tournerai vers le lointain, là où il semble si petit. Dix kilomètres plus loin, quelques instants à peine après être sorti du Jardin du Luxembourg, havre de paix où seuls les piétons sont admis, et avoir arrêté de courir, je n’hésiterai pas à insulter un énième cycliste (une, en l’occurence), absolument incapable, comme tous ses congénères à roulettes, de s’arrêter quand le feu est rouge et qu’un piéton traverse. La vérité est que, contrairement à ce qu’affirment péremptoirement les théories “de gauche” selon lesquelles, c’est le moteur à explosion qui fait le malheur des humains (semblables en esprit à celles qui se satisfont, bedonnantes de simplicité, d’expliquer le vote d’“extrême-droite” par le fait que les gens regardent la télé), la bêtise crasse et le mal qui s’ensuit nécessairement sont là, présents en chacun de nous, qui ne demandent qu’un véhicule, petit ou grand, pour s’exprimer enfin. Et il en faut de la détermination pour lutter là-contre, et de la discipline pour s’en défaire. Dix kilomètres dans le froid glacé de l’hiver, c’est ainsi, aussi, que se déploie ma diète philosophique : non pas dans le repli sur soi, l’enfermement, la dissimulation, le travestissement, mais l’ouverture maximale au monde, la recherche de la lumière, peu voire pas de viande, des fruits, des légumes, des céréales, de l’eau, des infusions de thym, des idées antiques comme les grecques, un rivage dont l’écume afflue. J’ai envie de dire : il faut découvrir ce qu’il y a de grec en soi. Et cette phrase, je sais bien tous les reproches qu’on pourrait trouver à lui faire (il se trouve toujours une personne sans idées pour adresser des reproches à qui en a beaucoup), mais elle ne vise pas tant une réalité existante (une réalité qui exista jadis) que la possibilité d’une réalité toujours à venir. L’équilibre est dans la légèreté. Qui elle-même, comme πόδας ὠκὺς Ἀχιλλεύς, est fragile : si le pied est léger, il est aussi mortel. Talon. Comme Apollon qui purifie et envoie la peste, tout est double. Mais sa lumière brille partout où il le faut ; il suffit d’ouvrir les yeux. Et de voir.

3.1.25

L’universalisme n’est pas intéressant. Et aujourd’hui que, confronté à ses multiples négations, il doit les accepter sous peine de perdre sa propre universalité, il se révèle n’avoir jamais été qu’un ethnocentrisme exacerbé, un peu plus prétentieux que les autres, peut-être, mais qu’importe ? Pour nous qui avons été élevés dans la croyance que l’universalisme était le seul horizon humain moralement acceptable, la révélation de son caractère ethnocentrique pourrait sembler insupportable. La vérité est qu’il n’en est rien ; au contraire, même, c’est plutôt un soulagement. Car, quel esthète pourrait bien préférer ce qui vaut pour tout le monde — c’est-à-dire, en somme, le plus petit dénominateur commun — aux multitudes de singularités, de particularités ? Pour nous, esthètes, la négation de l’universalisme n’est ni le relativisme ni l’ethnocentrisme : qu’il y ait plusieurs cultures, cela ne signifie en rien que toutes se valent et nous n’avons que faire des hiérarchies qu’on croit pouvoir établir pour montrer la supériorité de tel ou tel fantasme sur telle ou telle obsession (n’est-ce pas cela, en réalité, l’ethnocentrisme ?). Non, cette négation est simplement le rappel qu’il n’y a de génie que dans un lieu et que la surface de la terre, loin d’être d’être une sorte de planisphère lisse et ennuyeuse à mourir, est couverte de reliefs, qu’elle chatoie de mille et une couleurs, exhale d’innombrables parfums, offre des myriades de goûts. Pour se sauver de son ethnocentrisme, à la faveur d’un tour de passe-passe aux ficelles grossières, l’universalisme s’est mué en multiculturalisme, lequel fabule la coexistence in situ de toutes les formes de vie. On ne sait si c’est là le songe baroque d’une idéologue en mal d’exotisme ou de quelque touriste qui, las de faire ses valises, s’imagine que les voyages viendront à lui, comme s’il n’y avait qu’un climat sur terre ; — déplorable géographie. La vérité (bis repetita), c’est que les esthètes que nous sommes n’aimons rien tant que les choses spéciales, que les sensations uniques et les sentiments exclusifs. Tout le reste sent l’industrie, la cuisine aux micro-ondes et le pidgin approximatif. Rien ne peut s’y exprimer avec exactitude, rien ne peut s’y sentir avec délectation, rien ne peut s’y connaître avec précision, rien ne peut s’y aimer avec justesse : tout sonne faux, tout est aveuglé de reflets kitsch, tout est en toc, tout est de la camelote. Qu’on puisse désirer vivre dans un tel monde n’est pas un signe d’ouverture d’esprit, tant s’en faut, mais au contraire de la médiocrité de ce dernier, esprit fatigué qui s’avère incapable de percevoir les différences, les nuances, les variations infimes, les effluves originaux, et réduit tout cela à une même pâtée facile à avaler et si indigeste, pourtant. On ne digère que ce que l’on a pris le temps d’assimiler. Il est vrai que cela s’oppose au culte de la rentabilité immédiate qu’a inspiré l’universalisme. N’est-ce pas une raison de plus de s’en défaire une bonne fois pour toutes ? À place de quoi, nous autres esthètes mettrons nos désirs lunaires, nos courants d’air et nos courants de mer, raconterons nos mythes comme autant d’histoires édifiantes auxquelles revenir toujours, parcourrons les méandres des étymologies, sans crainte, sans haine, sans arrogance, sans supériorité, et suivrons les racines interminables de nos croyances partout où elles s’étendent, dans le vaste labyrinthe qu’est la terre, où plonger, se perdre, et en émerger transformé. Sinon, à quoi bon vivre ?

2.1.25

Avant tout : point d’interrogation. Tremblement devant la possibilité de la chose. Ne pas savoir où le pied posera ensuite. Sol qui se dérobe dessous, éboulis, pierre sur laquelle roulera le prochain pas. De l’intérieur, la lumière qui vient du dehors ; celle que j’ai conservée du paysage. Marchant dans les collines, j’ai ressenti la peur — irrationnelle, comme toute peur —, là où le quelque chose ≠ x, mais rien, l’inconnu immédiat, air qui craque, bruits que l’oreille ne reconnaît pas, et qui pressent le pas, à raison. Nietzsche, je ne sais plus où, dit que l’oreille est l’organe de la peur. Oreille effrayée, d’où les frissons de la musique. Sans doute. L’oreille est toujours dans le noir et, comme elle ne se ferme jamais, elle guette sans repos. Elle cherche, toujours. Est-il étonnant que le point d’interrogation ait la forme d’une oreille ? L’ouïe cherche sans cesse le sens, quelque chose à quoi s’attendre : c’est la quête que l’entente. Étendues immenses couvertes de forêt, qu’il en a dû en falloir de l’attention pour distinguer quelque chose dans tout ce silence, dans tout ce bruit, faire la part du murmure et de la menace, du souffle et de la mort, de la branche et de la vie. Quelque chose à quoi se raccrocher, oui. Attacher les bonnes choses les unes avec les autres, comme on met un pas après l’autre, — ou devant l’autre ? Comment dit-on déjà ? Mais n’est-ce pas la même chose, le même mouvement ? Du paysage, pourtant, je n’ai pas retenu les sons — même si m’inquiètent encore d’étranges cris dans le lointain —, mais les couleurs. Et je les vois encore, dans ma tête, je sens leur chaleur, même refroidie à présent par le gris de la ville. J’y ai songé à l’instant : aucune peur quand je marche dans la ville où tout est déjà connu, même l’inconnue. Pourtant, est-ce bien notre habitat ? Après tout, il n’y a qu’environ 11000 ans, à peine, que nous sommes devenus sédentaires : l’histoire de notre nomadisme est beaucoup longue et beaucoup plus ancienne. D’où cet irrépressible besoin d’aller. Chez moi, en tout cas, oui.

1.1.25

Paisible journée. Dehors, la ville semble plus calme que d’habitude, mais je ne sors pas pour vérifier. L’impression que j’en ai cependant que je demeure à l’intérieur me suffit. Hier, quand j’ai été interrompu dans le cours de mes pensées par la liesse obligatoire (le mot « liesse », je l’ai tout d’abord écrit « liaisse », sorte de mot-valise fait de « liesse » et de « laisse », et si ce n’était pas volontaire, cette erreur n’en est pas tout à fait une) due au passage administratif d’une année à l’autre, je n’en ai pas voulu au monde entier — ou mieux, je n’ai pas voulu lui en vouloir : mes pensées, n’aurais-je pas dû les écrire plus tôt dans la journée ? —, c’était normal (d’où vient tout le mal). J’aurais pu les écrire plus tôt, mes pensées, en effet, mais plus tôt, mes pensées, je me suis contenté de les avoir, en marchant le long du fleuve, c’était étonnant d’avoir là des idées qui étaient en tout étrangères au climat où elles me sont venues, mais c’était comme cela, je n’ai pas cherché à le comprendre, je n’ai rien cherché du tout, j’ai laissé les pensées aller et venir et, plus tard, quand il m’a semblé que j’avais enfin le temps de les écrire, je les ai écrites, même si, à la vérité, il était un peu tard pour les avoir. Trop tard, vraiment ? Je ne le crois pas. Comment mieux passer le temps, enjamber les années, qu’écrire ? Ces célébrations forcées, sont-ce des manifestations désespérées de la croyance en l’éternel retour ? Mais, dans sa dimension morale, qui peut vraiment avoir envie de revivre la même chose tous les ans, encore et encore ? Et je sais bien que ce n’est pas cela, l’éternel retour, mais plutôt une physique du cosmos. Ce que je veux dire, le voici : n’est-ce pas désespérant de vivre encore et encore le même événement et, tout en feignant de l’aimer, le détester ou se détester ce faisant ? Et ces gens, si nombreux, qui s’acharnent à haïr l’homme qui passe à l’écran pour s’adresser à eux, ne voient-ils pas que c’est le monde qu’ils haïssent ? Et, au cœur même de ce monde, eux-mêmes ? Une forme d’auto-intoxication. Mais je ne veux pas moraliser. Alors qu’est-ce que je veux ? Je ne sais pas ; — rien ? Des deux facteurs que j’ai évoqués hier et dont la conjonction me semble la cause de la naissance de la philosophie en Grèce ancienne, c’est le climat qui me semble le plus important : l’atmosphère propre à la Méditerranée, la nature de la lumière (chaude et sans pudeur), les couleurs (le bleu, notamment). La philosophie, dans cette perspective, n’est pas une sorte de discipline universelle (universaliste ou universalisante), c’est une expérience localisée (au sens où j’entends « expérience » : penser et sentir). Mais pourquoi s’imaginer que seules les choses universelles auraient quelque valeur ? Plus j’y pense et plus je suis enclin à penser l’exact contraire : n’ont de valeur que les choses exclusives. Et exclusive, la philosophie l’est (il n’y a pas de « philosophie chinoise », par exemple) : c’est une expérience méditerranéenne. Tout le monde ne peut pas la faire.

31.12.24

La naissance de la philosophie en Grèce ancienne tient à la conjonction de deux facteurs dont l’un est économique et l’autre climatique. Économique : si, à proprement parler, la philosophie n’est pas fondée sur l’esclavage, ce dernier permet toutefois de dégager le temps libre nécessaire à l’exercice de la pensée, faculté de l’âme, qu’est la philosophie. Cela, Platon, dans le Phédon, l’appelle : σχολή, qu’on peut traduire par « loisir », « temps libre », temps libéré des exigences productives. Dans le Phédon, Platon ne donne pas d’argument justifiant l’esclavage, et la philosophie n’apparaît pas comme la fille de l’esclavage, elle en tire profit, elle apparaît comme une sorte de conséquence imprévisible de l’esclavage (lequel est lié aux nécessités de la guerre), mais il lie loisir et philosophie et associe le corps à un esclavage dont les nécessités nous éloignent de la possibilité de philosopher (Phédon, 66 c-d). Dans l’argument de Platon, il y a une structure chiasmatique qui lie âme (pensée, philosophie) et loisir (σχολή) et l’oppose au corps et à l’esclavage (δουλεύοντες, écrit Platon), c’est-à-dire aussi à la paix : la philosophie est libre et pacifique. Climatique : la philosophie naît sur les rives de la Méditerranée, et elle n’a probablement que peu de chances de jamais signifier ce qu’elle a voulu signifier pour les Grecs qui en ont eu l’idée qu’en ces régions ensoleillées. Dans le Phèdre (258e-259b), Platon fait ainsi dire à Socrate : « Nous avons du temps libre (σχολὴ), semble-t-il. Et puis, il y a les cigales qui chantent au-dessus de nos têtes ; elles dialoguent entre elles et semblent nous regarder. Si elles nous voyaient, tous les deux, comme la plupart des gens, à midi, cesser de dialoguer, somnoler et les laisser bercer nos esprits paresseux, elles se moqueraient de nous et elles auraient raison. Elles penseraient que des esclaves  (ἀνδράποδον) sont venus dormir auprès d’elles en cet asile, comme des moutons qui font la sieste près d’une fontaine. Au contraire, si elles nous voient dialoguer et passer auprès d’elles comme le bateau qui passe devant les Sirènes sans succomber à leurs charmes, peut-être nous accorderont-elles, admiratives, la récompense que les dieux leur ont donné d’attribuer aux hommes. » Dans ce passage se lit sans ambiguïté la conjonction entre climat et temps libre, son opposition à l’esclavage et la guerre (ἀνδράποδον désignant l’homme capturé à la guerre et vendu ensuite comme esclave) : le chant des cigales résonnant avec celui des Sirènes, Socrate se compare à Ulysse, et le philosophe parcourt ainsi une sorte de monde des idées comme le navigateur la mer Méditerranée. Il n’y pas de différence fondamentale, semble dire Socrate, entre les navigations d’Ulysse et mes dichotomies : elles participent d’un même univers, d’une même façon de voir le monde, de s’y rapporter, de le traverser, de le parcourir. Pour philosopher, il faut se perdre dans ce temps abandonné qu’est l’errance, se promener, chercher son chemin, chercher ses mots, être malin, faire preuve de ruse, ouvrir grand ses sens au monde. Dehors, les gens s’exclament, les klaxons, les pétards et les infrabasses se confondent dans une satisfaite cacophonie . Je me demande : Comment de telles gens pourraient-ils bien avoir des idées ? Et connais la réponse. Mais ce n’est pas très charitable. Tant pis. « Bonne année », comme on dit.

30.12.24

Brouillard sur l’Autoroute du Soleil, mais à l’envers. « La route qui monte, dit-on qu’Héraclite d’Éphèse aurait écrit, est la même que celle qui descend. » Quelquefois, il m’arrive de me demander comment je fais pour être comme les autres, mais je ne sais pas si c’est une bonne idée. Et puis, le suis-je seulement ? Voilà qui ne fait aucun doute, et les aires d’autoroute sont là pour me le rappeler. Fast-food géant, temple du gasoil, sandwichs vite avalés, intimité minimale, masses agglutinées, c’est vrai que nous ne sommes que du bétail, oui, c’est vrai, mais nous payons pour cela. (J’ai écrit « détail » avant de me corriger, ce qui n’en est pas un.) Je n’ai pas envie d’être différent des autres, en tout cas, pas au sens où l’entendent les maîtres et possesseurs de véhicules de luxe, non, car il est bon de savoir que l’on ne vaut pas mieux qu’un autre, qu’à de multiples égards (les plus nombreux et les plus importants, en vérité), nous sommes tous identiques ou quasi. Tout ce que je puis faire, c’est rechercher cet écart, infime, où se joue le destin du monde (clinamen). Dans mon journal, la vie et l’art ne se confondent pas, ils ne font pas un non plus, non, je vois bien les différences, je fais bien les distinctions, il est bon de voir les différences, il est bon de faire des distinctions, je vois aussi tout ce qui passe de l’un à l’autre. Circulations. Des livres que j’avais emportés avec moi pour les lire, je n’en ai ouvert aucun. Il faut dire que le paysage était sublime et le confort pas optimal (froid dans l’appartement). Aussi, ai-je préféré marcher dans les collines. Et raconter n’importe quoi. Est-ce que je raconte n’importe quoi ? Je ne sais pas. Qu’est-ce que raconter quelque chose ? Je ne sais pas : écrire des romans pour les supermarchés ? Cela, quand même je m’y essaierais, je n’y parviendrais pas. Écrire, ce n’est pas un savoir-faire, contrairement à ce que tout le monde affirme pour sécuriser le marché, c’est un état d’esprit, une manière de voir le monde, une façon de tâcher d’y vivre. Si écrire était une technique, il y a bien longtemps qu’on n’écrirait plus. Et peut-être, ne plus écrire, oui, peut-être, cela vaudrait-il mieux. Pour les autres, en tout cas. J’aime la tournure continue de ce journal. Voici ce qu’il dit : si la mort ne devait pas m’arrêter, je n’arrêterais jamais d’écrire. Et je crois que je n’ai jamais fait que cela : écrire,  — toute ma vie est là. 1136417 signes contient ce fichier commencé le 27.3.24, me dit la machine, ces signes inclus (j’écris donc aussi à rebours).

29.12.24

Un monde structuré par la haine (ethnique, religieuse, politique) et l’intelligence artificielle, je ne suis pas certain qu’il soit le plus désirable mais, dans la mesure où c’est la forme que prend le nôtre, il faudra bien faire avec. Chaque fois que quelqu’un s’extasie devant la puissance de l’intelligence artificielle — « Je ne sais pas très bien si vous vous rendez compte, mais je n’ai plus besoin de lire, l’IA le fait à ma place ! » —, les mécanismes qui conduisent les humanités successives au désastre apparaissent un peu plus clairement. Le plus étonnant, n’est-ce pas que nous existions encore ? Chaque fois que quelqu’un s’extasie devant la puissance de l’intelligence artificielle — « Je ne sais pas très bien si vous vous rendez compte, mais je n’ai plus besoin de penser, l’IA le fait à ma place ! » —, je me demande si cette personne est payée pour ce faire ou si elle est complètement demeurée (l’un et l’autre, bien sûr, n’étant pas forcément mutuellement exclusifs). Des millénaires de civilisations pour parvenir à une énième forme de servitude volontaire : on voudrait s’enfuir, mais la vérité, c’est qu’il n’y a nulle part où aller, le réseau mobile couvre la quasi totalité du territoire et, dans les zones où cela n’est pas assez rentable parce que le progrès n’y détruirait rien, il y a des êtres humains asservis par ailleurs. Ainsi, au sommet de la colline de Séguret, là où la vue sur la vallée du Rhône semble s’étendre à l’infini, ou, en tout cas, tout au fond du regard, là où il se perd dans la confusion de l’horizon, rien ne distinguant plus le ciel de la terre, il se trouve encore quelqu’un pour se plaindre devant les ruines du château : « Eh bah, tout ça pour ça… ». Gavée comme elle est à la satisfaction immédiate, à l’exaucement du désir, et partant à la pauvreté du désir — le beau, le bon, le vrai, c’est ce qui apparaît à l’écran —, pour notre riche humanité, quel jeu pourrait-il bien en valoir la chandelle ? À l’avenir, la durée se réduisant sans cesse, plus rien ne prenant du temps, le temps qu’il faut pour faire les choses par soi-même, quelqu’un ou quelque chose les faisant à notre place, un migrant sous-payé ou une intelligence artificielle, au fond, c’est la même réalité, il y aura toujours des expériences, mais leur qualité sera de plus en plus médiocre et, à la fin, les machines produisant des simulations tout aussi excitantes (des condensés d’œuvres à perte de sens) que notre réalité par elles appauvrie, de telles expériences jetables, ne vaudra-t-il pas mieux, en effet, que ce soit un autre qui les fasse à ma place ? Il est fascinant de se dire que ce moment de l’histoire auquel nous nous trouvons s’est enclenché il y a un peu plus de deux siècles et demi en Angleterre et que cet élément du mécanisme qu’on a appelé « la révolution industrielle » trouve à son tour son origine un siècle plus tôt, environ, dans ce mouvement qu’on a appelé « les Lumières » et qu’ainsi, ce formidable élan émancipateur qui devait libérer les peuples du joug de la tyrannie, leur rendre le pouvoir, les réduit in fine à n’être que de grotesques consommateurs, des crétins s’amusant avec des jouets qui consomment des quantités toujours plus colossales de ressources, dont beaucoup trop d’eau. Enfin, « in fine », à vrai dire, ce n’est sans doute que le début d’un processus dont on est incapable de prévoir les suites. À cette nuance près que les réalités ne sont jamais éthérées : elles sont terre à terre. Et peut-être ne suis-je qu’un doux romantique qui chante son opposition à la technique. Et pourquoi pas ? Sommes-nous contraints comme on nous y somme d’acquiescer à la marche forcée de l’histoire ? La pensée rechigne — elle est lente, elle se perd dans des méandres de perplexité — là où la servitude est enthousiaste. J’aime les ruines : elles nous racontent la fin de l’histoire. D’ici, on le voit bien.