19.12.24

Autant le vacarme que l’idée du vacarme. — Ce qui me pose problème dans le vacarme, c’est presque plus l’idée du vacarme que le vacarme proprement dit, l’idée que la civilisation à laquelle j’appartiens produise cet assourdissant déluge sonore et que rien ne semble fait ni ne semble possible contre ce vacarme, pour regagner un peu de ce territoire conquis qu’on appelle quelquefois « le silence ». Et vacarme, je l’entends tout autant au sens littéral — qui blesse l’ouïe, fait grimacer, déconcentre tant qu’on en perd fil de ses idées, lesquelles sont pour toujours interrompues — qu’au sens métaphorique — le bruit que fait l’économie de notre civilisation pour maintenir intacte l’illusion de sa prospérité, de sa croissance, de son progrès, d’où tous ces gens (en nombre infini, semblent-ils) qu’on invite à parler de ce qu’ils ont à vendre pour le vendre. Que tout le monde non seulement paraisse s’accommoder de ce vacarme, mais qu’encore on l’appelle de ses vœux, qu’il soit désiré, désirable, voire la forme du désir, l’essence même du désir, cela doit se résumer ainsi : exister, c’est vacarmer. Dans le dictionnaire, je consulte l’étymologie du mot et découvre — comme si rien n’était dû au hasard ou, plutôt, comme si tout ce qui est dû au hasard était parfait — que le mot de vacarme vient du flamand moyenâgeux wascarme ! qui est un cri, un appel à l’aide : au secours ! Ensuite, vers la fin du XIVe siècle, il en est venu à désigner un grand bruit. Et, au début du XVIIe siècle, il a pris le sens de l’action de se quereller, de récriminations. Enfin, qu’il est emprunté à l’interjection flamande wacharme ! qui signifie hélas ! pauvre de moi ! Et, en effet, c’est de cela qu’il s’agit dans le vacarme, de l’immense solitude morale que cause  chez qui y vit l’environnement urbain de qui y vit. Solitude morale, oui, car c’est bien cette question que se pose toujours le vacarmé : Mais suis-je donc le seul à souffrir de ces bruyantes immondices ? Et, s’il fallait trouver quelque utilité au vacarme, ce serait bien celle-ci : découvrir que je suis seul, absolument seul au monde, et que rien ne pourra jamais remédier à cette réalité. Toutes nos institutions, nos constructions collectives, ne sont rien que les illusions derrière lesquelles nous essayons désespérément de dissimuler cette réalité. Dans cette ville du Second Empire, ai-je pensé ce matin en franchissant la Seine, tout porte la marque de l’inégalité du régime qui l’a façonnée. Pour remédier à cela, il faudrait littéralement tout raser, mais c’est impossible. Comme l’expliquait récemment un économiste de gauche qui fait des BD (c’est probablement tout ce que les économistes français sont capables de faire, des BD), en France, c’est le patrimoine qui couvre la dette. Et donc — c’est la logique même —, les inégalités — la structure inégalitaire de la société — est ce qui maintient la société en vie. Sans ces inégalités fondamentales, la société s’effondrerait purement et simplement. Dans les  pages de ses cahiers de 1881, où il est question notamment de l’éternel retour, Nietzsche justifie l’esclavage par sa nécessité même. Et, à vrai dire, si l’on aborde la question sans la moindre considération morale, il est difficile de douter de la rigueur d’une telle affirmation (que notre économiste de gauche, moins lucide, répète à sa manière grossière). Mais je préfère d’autres considérations, comme celle-ci : « Es ist Alles wiedergekommen: der Sirius und die Spinne und deine Gedanken in dieser Stunde und dieser dein Gedanke, daß Alles wiederkommt. » « Tout est revenu : Sirius et l’araignée et tes pensées en cette heure et cette tienne pensée, que tout revient. »

18.12.24

Je me retrouve toujours un peu dans la même position : je trouve le monde analogique plus beau que le monde numérique, mais les derniers espaces de liberté qu’il nous reste sont numériques. Si je voulais exprimer le dix-millième de ce que j’exprime ici, dans les pages de ce journal que je publie en ligne après les avoir écrites, en passant par un éditeur classique, conventionnel, allais-je dire, je n’y parviendrais tout simplement pas, et pourtant, je ressens toujours une certaine frustration, parce que je trouve qu’il manque quelque chose au numérique, une dimension esthétique, laquelle me semble importante. Mais qu’est-ce qui compte le plus ? Eh bien, justement : tout. L’on se trouve constamment à devoir faire des choix là où il n’y a pas de choix à faire, et toute la métaphysique occidentale, depuis les συστοιχίαι, les colonnes de contraires pythagoriciennes, est fondée sur ce système d’oppositions binaires entre lesquelles il faut choisir, la pensée platonicienne, en vérité, n’étant que cela : suite de dichotomies organisée en arbre au terme de laquelle on est censé atteindre à l’être de la chose, à l’être de toute chose, même si l’on ne sait pas très bien ce qui distingue un poulet d’un être humain. Et peut-être n’y a-t-il pas de différence fondamentale entre un poulet et un être humain, ou bien le problème est-il que nous ne vivons plus à côté des poulets, nous nous contentons de les manger emballés dans des barquettes plastifiées. Or, les barquettes plastifiées, ne font-elles pas partie du monde analogique que j’aime tant ? Vraiment, c’est à n’y rien comprendre. Est-ce que je pense toujours et exclusivement de la sorte : par destructions successives ? Abattre les colonnes de contraires. Abattues, les colonnes de contraires, que nous reste-t-il comme fondement ? De l’air pollué. N’importe quoi. Quand j’ai commencé à écrire aujourd’hui, il m’a semblé que j’avais quelque chose à dire et puis, à présent, plus rien du tout. N’est-ce pas le risque qu’on court quand on écrit tous les jours ? Mais qu’est-ce que je pourrais faire d’autre, — qu’écrire tous les jours ? Qu’est-ce qui peut bien avoir suffisamment d’intérêt qu’on s’y consacre tous les jours ? Tout à l’heure, à la répétition publique du cours de théâtre de Daphné, la mère d’un élève (d’après ce que j’ai compris, elle travaille dans « l’aide aux réfugiés ») s’est installée au premier rang, juste devant la scène, a ouvert son ordinateur et a commencé à travailler. Elle s’est un peu arrêtée quand son fils a lu son poème sur scène, c’était son mari qui filmait, et puis, elle a recommencé, sortant même avec son ordinateur avant la fin de la répétition pour continuer ses activités. Et je ne doute pas que l’accueil des réfugiés soit une activité des plus importantes, si importante qu’elle interdise de se déconnecter plus de trente minutes de suite, mais j’ai trouvé cela profondément désespérant, terriblement triste. Pas pour cette famille, dont je me moque éperdument, non, mais pour le genre humain. Parce que c’était une bonne image du genre humain que cette femme puissante donnait, pleine de bons sentiments, les réfugiés étant les martyrs de notre temps, les victimes absolues du colonialisme, du capitalisme et de deux ou trois autres -ismes qui m’échappent cependant que j’écris. Un peu plus tard dans la journée, j’ai réfléchi à ce mot de « réfugié », et j’ai repensé à ces affiches que j’avais vues en allant à la Schola, ces affiches qui font la promotion d’une exposition au Musée de l’Homme, Migrations, une odyssée humaine, c’est ainsi qu’elle s’appelle, l’exposition, et tous ces mots que l’on brasse — des mots comme « réfugiés », « migrants », « migrations », « odyssée » —, je ne sais pas très bien si les confusions auxquelles ce brassage donne lieu sont volontaires ou non, comme quand on dit, je cite, « les migrations ont toujours existé », c’est important, parce que l’on dit que les êtres humains sont une espèce migratrice, un peu comme les oiseaux migrateurs, alors que l’humanité — pour le meilleur ou pour le pire, ce n’est pas une leçon de morale que je fais ici — s’est développée en tant que sédentaire lors du précédent réchauffement climatique et que cette question de la migration, des animaux migrateurs, ne se pose précisément que dans le cadre général de la sédentarité, dans le cadre général du nomadisme, la question ne se poserait même pas, c’est notre histoire naturelle de sédentaires qui fait que, après avoir vécu pendant des millénaires avec des poulets, nous ne vivons plus avec ces poulets, nous les fabriquons désormais dans des usines, et nous les mangeons ensuite en barquettes plastifiées ou en parallélépipèdes panés, nos semblables, nos prochains, ô mes frères ! bipèdes sans plume, je vous aime. Tous ces mots que l’on brasse, je ne sais pas si les confusions auxquelles ce brassage donne lieu sont volontaires ou pas, mais le résultat est le même : on n’y comprend plus grand-chose parce que la parole est confisquée dès lors qu’on la tient enfermée dans des colonnes de contraires, à droite les garçons, à gauche les filles, à droite les nazis, à gauche les migrants, si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous, alors marche au pas ou tais-toi. Quelle horreur, que penser. Mais comment en suis-je arrivé là ? Je l’ignore. Ne devrais-pas avoir honte d’écrire ainsi, tout haut, comme si je parlais tout seul ? Et pourquoi ? Pourquoi m’empêcherait-on de penser, et d’écrire ce que je pense ? N’est-ce pas cela — écrire et penser — qui fait la dignité de l’humanité ? J’écris contre le vacarme, et c’est peut-être pour cette raison que personne ne m’entend. Hé ho ! Il y a quelqu’un ? Arrête de faire l’idiot. Mais que faire d’autre, pourtant, que l’idiot ?

17.12.24

Je ferme les yeux. Je prends mon souffle. Tout va bien. Ce n’est pas grave. Il y a tant de choses que je pourrais haïr — que je suis sur le point de haïr — et tant de raisons de haïr ces choses — bonnes ou mauvaises ces choses et ces raisons — que je préfère m’abstenir. C’est pourquoi je ferme les yeux, pourquoi je prends mon souffle : tout ne va peut-être pas bien, non, et quelque chose est grave, peut-être, oui, mais qu’y puis-je ? J’écoute. Et j’entends : est-ce en haïssant cette chose que, la supposant mauvaise, je la rendrais meilleure ? Mauvaise pour qui ? Mauvaise pour moi. Ce matin, cependant que je préparais le deuxième café de la matinée dans la cuisine, et que je me parlais à voix haute, le même phénomène que l’autre jour s’est produit : je me suis interrompu, j’ai quitté la pièce pour me rendre dans la chambre où j’ai pris ce carnet noir pas bon marché mais grand public et ce stylo noir bon marché et grand public, et j’ai écrit la phrase que je venais de penser et sur laquelle je m’étais interrompu pour aller l’écrire. Souvent, les instruments d’écriture (carnet, stylo) grand public (fabrication et distribution industrielle “en masse”, pour dire les choses simplement) me font du bien, c’est-à-dire : j’écris plus librement avec et dedans, comme si je n’avais pas à respecter l’instrument en question, comme si, dans cette absence de respect pour l’instrument, ce dernier ne se tenait pas entre l’écriture et moi, mais s’effaçait, ne se mettait en travers du chemin qui me conduit à l’écrire, tandis que les instruments plus élégants (stylo plume, crayon, carnet, etc.), j’ai tendance à penser à eux, ils existent, possèdent une épaisseur ontologique, l’épaisseur ontologique de leur beauté, ils ont une signification, je sais qui me les a offerts (Nelly), pour quelle occasion, etc., et c’est à eux que je pense, eux que je considère, quand ce n’est pas à eux que je dois penser, eux que je dois considérer, mais l’écriture. Les instruments “de masse” ne jouissant d’aucune épaisseur ontologique (le stylo à bille avec lequel j’écris en ce moment est un stylo jetable et le carnet dans lequel j’écris, encore qu’il ne soit pas “pas cher”, est une marque “de masse”, laquelle profite de l’histoire glorieuse qu’elle usurpe et parodie pour se vendre à des prix excessifs, mais l’imbécile, ce n’est pas qui a eu l’idée de relancer cette marque, mais qui achète les produits de cette marque), je ne pense pas à eux en tant que tels quand je m’en munis pour écrire, paradoxalement, ils deviennent transparents, ainsi, comme s’ils n’étaient pas des choses, comme si leur production en série et en masse, leur ôtant toute “aura”, pour parodier Benjamin, les rendait facilement utilisable : ces objets n’ont pas de personnalité, ce ne sont que des outils dont on peut disposer avant de les jeter, sans remords ni considération. C’est dommage, pensé-je à présent, que je ne me sente pas aussi libre avec des objets dotés d’une personnalité, ce serait plus beau, mais peut-être est-ce l’époque qui parle en moi, ce faisant, ou mes origines sociales, ou peut-être ai-je besoin, aussi, de ne pas avoir de considération pour les objets qui, si on leur accorde trop d’importance, nous empêchent de penser parce que nous ne pensons plus qu’à eux, et non à nos pensées. La phrase que j’ai écrite après m’être interrompu portait sur Proust qui, étonnamment, venait de resurgir de nulle part. Et, l’après-midi, après être allé marcher le matin dans le vent le long de la Seine et puis à travers les deux jardins, j’ai lu à haute voix des pages du début d’Albertine disparue. Dans une phrase qui semble assez banale surgit tout à coup une expression incroyable, que je souligne dans la citation que je donne ci-après : « De sorte que cette richesse nouvelle de la vie de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous et peut-être préméditait son départ » (RTP, IV, 9). « La femme en allée », l’expression est incroyable, en effet, de simplicité, d’ordinaire, de familier (c’est la familiarité qui naît de la vie commune avec la femme aimée), presque, au lieu de la femme qu’on s’attendrait à trouver ici : la femme partie. Qu’est-ce qui distingue la femme en allée de la femme partie ? Eh bien, peut-être, la femme en allée est-elle encore là tandis que la femme partie ne le sera déjà plus, peut-être que reste encore son parfum qui flotte dans l’air, peut-être l’amoureux abandonné sent-il encore sa présence, peut-être a-t-il l’impression qu’elle va passer la porte pour venir l’embrasser, comme avant, comme toujours, tandis que la femme partie n’est plus là, et elle ne reviendra pas. C’est cette femme-là que Françoise annonce au début, à la toute première phrase du roman : « Mademoiselle Albertine est partie. » Et Marcel, en réponse  à ce départ (il faudrait dire ce part, ce parti), en l’appelant la femme en allée, espère la faire revenir, se persuade que, si elle s’en est allée, c’est pour mieux revenir, en l’appelant la femme en allée, il la garde près de lui, là, déjà prête à réapparaître, soudain, comme si elle n’était jamais partie, jamais partie que pour mieux revenir. Fantasmes de l’amour malheureux, quand on les lit dans la Recherche, on voit que c’est dans le détail, plus que dans la construction (laquelle, au fond, n’est que le développement d’un souvenir qui revient sans cesse), que se trouve le génie de Proust, dans le microcosme, les parfums qui flottent dans l’air, les fantômes qui errent, l’épaisseur ontologique de la réalité.

161224

Il faut vraiment que j’écrive un nouveau livre de fiction, ai-je écrit à Nelly, sur un ton qui, si je lui avais parlé à haute voix au lieu de lui envoyer un message texte sur son téléphone, eût semblé à la fois exalté, terrifié, et désespéré. Je venais de me faire tout un scénario dans lequel, suite au message que j’avais publié en ligne la veille, message où se croisaient le pape en visite en Corse, la question de la laïcité et le sort tragique de Samuel Paty, les forces de l’ordre débarquaient chez moi, un beau matin, pour m’arrêter sous les yeux de ma fille en larmes, avant de me soumettre à la question des heures durant au cours d’un épuisant interrogatoire et de me placer finalement en détention pour activités subversives en rapport avec une autorité morale. Ce scénario avait provoqué une réelle crise d’angoisse chez moi et, tout en me disant que c’était parfaitement imbécile, il ne m’arrive jamais rien, ne cessais-je de me répéter, c’est bien tout le problème, d’ailleurs, si seulement il m’arrivait quelque chose, si seulement la police venait m’arrêter pour activités subversives en rapport avec une autorité morale, j’aurais enfin quelque chose à raconter qui intéresserait vraiment les gens, j’avais effacé le message que j’avais publié la veille, tout en sachant que cela ne servait à rien, on pourrait en retrouver la trace et me demander pourquoi, si je n’ai rien à me reprocher, pourquoi j’avais effacé ce message, c’est vrai, pourquoi ? parce que personne ne comprend jamais rien, peut-être, et pour m’éviter la peine d’avoir des ennuis avec la justice, me voyais-je déjà en train d’essayer d’expliquer au juge qui devait décider de ma mise en détention provisoire pour activités subversives en rapport avec une autorité morale. Je m’étais vu, en imagination, menottes aux poignets, sous les yeux plein de larmes de ma fille, le regard effrayé de mon épouse, comme j’avais vu les portes entrebâillées des voisins qui s’apprêtaient déjà à dire que j’étais quelqu’un de sans histoire, comme j’avais entendu les je-te-l’avais-bien-dit que ses parents ne manqueraient pas d’adresser à leur fille mon épouse, mon éplorée épouse, leur lointaine fille, je m’étais vu, en imagination, descendre les marches qui conduisent du troisième au rez-de-chaussée, la tête basse et l’air ahuri, faut-il vraiment réveiller les braves gens à six heures du matin ? Mais tu n’es plus un brave gens, mon petit Jérôme, cela, c’est fini, tu es allé trop loin, tu as porté atteinte à la dignité de la Nation, et tu vas le payer, et cher, en plus ; ta vie est foutue, mec. Évidemment, aurais-je pu me dire cependant que je fantasmais cet improbable scénario, comme je me le dis à présent, ce genre de choses, ce n’est pas à moi qu’elles arriveraient, mais aux autres, toujours les mêmes, les écrivains connus, les d’extrême-droite, les d’extrême-gauche, si seulement c’était à moi que cela arrivait, une fois, au moins une fois, juste une fois dans ma vie, que j’aie enfin quelque chose de vendable à raconter, me lamentais-je tout en tremblant de peur à l’idée que l’on vienne me chercher pour m’emmener. Alors, j’ai écrit à Nelly qu’il fallait que j’écrive un nouveau livre de fiction parce que, c’est ce que je me suis dit, il était grand temps que je me change les idées, que je raconte quelque chose de différent, qui me tire du marasme contemporain dans lequel on patauge allègrement, et ça fait splitch et ça fait splatch, et on s’en met partout, de la gadoue, mais on s’en fout, c’est pour cela que je lui ai écrit, et cela — je veux dire : tout, le fantasme, l’angoisse, tout — cela en dit long sur moi, sur l’ennui qui est le mien, pas l’ennui du quotidien, non, pas l’ennui de la vie, non plus, non, l’ennui de l’art, ce qui est pire, bien pire que tous les autres ennuis. Vivement les vacances ! ai-je ajouté. Pas faux, en effet. La veille, quand j’avais écrit ce message au sujet du pape en Corse, de la laïcité et de Samuel Paty, j’avais vraiment voulu dire quelque chose de sensé : lorsque, comme tout le monde, il y a quelques années de cela, j’ai appris la mort de Samuel Paty, et les circonstances atroces dans lesquelles elle a lieu, j’ai été profondément choqué, à cause des circonstances, de la sauvagerie, de la violence, de la bêtise, aussi, il faut bien le dire, c’est une incommensurable bêtise (et une telle bêtise est toujours d’une violence extrême), une incommensurable bêtise qui a conduit à la mort de Samuel Paty, mais aussi parce que mon père, aujourd’hui retraité, enseignait l’histoire, comme Samuel Paty, et que, lorsque Samuel Paty est mort, j’ai pensé à mon père, j’ai pensé que mon père aurait pu être à sa place, et cela m’a touché de manière très personnelle, très intime, dans ma chair même, bien plus que je n’aurais pu l’imaginer, et je pense que, collectivement, nous n’avons pas été à la hauteur de cette tragédie, nous avons dit que c’était une tragédie, mais c’était un moyen de ne rien dire du tout, de faire du bruit avec la bouche et puis c’est tout, nous n’avons pas pris conscience de l’horreur de notre monde, de ce que cela signifie, dans un pays comme le nôtre, qu’au nom d’une religion on puisse assassiner un enseignant, et il me semble que toutes les personnes qui attaquent la laïcité, quelles que soient leurs raisons, mettent en danger toutes les personnes qui, aujourd’hui, en France, sont chargées de l’enseigner. C’est ce que j’avais voulu dire dans mon message de la veille et quand, je ne sais pas très bien pourquoi, j’y ai songé de nouveau, avant de l’effacer, je me suis dit que j’étais fou, que j’étais complètement inconscient d’écrire des choses pareilles, lesquelles choses, dans le meilleur des cas, ne seraient absolument pas comprises, parce que personne ne comprend jamais rien, et, dans le pire des cas, allaient m’attirer des ennuis. Tout cela, toutes ces histoires d’arrestation, de prison, je les ai imaginées, et il y a peu de chances que cela m’arrive, encore que tout soit possible, de nos jours, en France, où on décapite des enseignants parce qu’ils sont des enseignants, peu de chances qu’on vienne m’arrêter de bon matin pour me jeter en prison, mais j’ai vraiment eu peur. Je sais que ce scénario je l’ai entièrement fantasmé, qu’il n’existe pas dans le monde réel, qu’il n’existe que dans mon imagination, mais il m’a réellement terrifié, physiquement : j’étais en train de marcher (je me trouvais au Parc Montsouris), et j’ai commencé à imaginer toutes ces histoires, et j’ai senti mes mains devenir moites, et j’ai senti le sol se dérober sous mes pieds, et je me suis dit : « Il faut que tu effaces ce que tu as écrit. Tu es fou. On va venir t’arrêter. Des hommes cagoulés vont venir défoncer la porte de chez toi et, sans autre forme de procès, ils vont t’arrêter. On va t’arrêter, prendre ta photo d’identité judiciaire, t’interroger, te placer en détention, et tu vas passer de longs mois en prison, où tu seras victime de toutes sortes de mauvais traitements qu’il vaut mieux ne pas imaginer, les viols n’étant peut-être pas les pires, tu imagines, la promiscuité, partager quatre murs avec des illettrés, qui écoutent de la musique populaire à longueur de journée et regardent la télé, pitié, non, pitié. Ta vie, qui n’est déjà pas terrible terrible, on doit bien à la vérité de le dire, ce n’est pas brillant brillant, ta vie, Jérôme, ta vie va être entièrement ruinée. Efface ce message, — immédiatement. » Et, immédiatement après l’avoir effacé, je me suis dit : « Quel malheur que cela ne m’arrive pas. Quel malheur que rien ne m’arrive jamais. Si seulement il m’arrivait quelque chose que je puisse raconter, quelque chose du genre de celles qui font vendre des livres par centaines de milliers. Ah, l’argent, l’argent. Les gens aiment ça, les histoires d’injustice. Les gens sont d’ignobles voyeurs, ils aiment ça, les malheurs, quand il arrive aux autres. Ils sont prêts à payer cher pour jouir du malheur des autres. De l’argent, de l’argent. Beaucoup d’argent. » J’ai senti physiquement les effets de la peur et aucun soulagement après avoir supprimé ce message, c’était pire, même, puisque s’ajoutait la conviction qu’il ne m’arrivait jamais rien, qu’il ne m’arriverait jamais rien, et que donc j’étais condamné à passer à côté de ma vie, et j’allais de l’un à l’autre, de la peur de la prison à l’angoisse de l’anonymat, sans que jamais cette dialectique absurde ne débouche sur une quelconque synthèse, une quelconque résolution, une quelconque révolution. La fiction, c’est ce que j’ai écrit à Nelly, la fiction m’a semblé être le meilleur moyen de remédier à cet état de choses. Peut-être, c’est vrai, que si, au lieu de m’occuper des âneries que le pape peut bien avoir à raconter en voyage en Corse, j’écrivais des histoires, peut-être que je me sentirais mieux, plus léger, moins angoissé, moins effrayé. Mais est-ce bien vrai ? Je ne sais pas. Il y a quelque chose de dégueulasse dans l’air du temps — je n’ai pas trouvé une meilleure façon de le dire —, qui suinte partout, dans les mots des gens, leurs attitudes, et moi, qui essaie de comprendre quelque chose à tout cela, pas pour sauver le monde, cela ne m’intéresse guère, mais simplement pour ne pas devenir fou, je vois bien que, souvent, je ne m’y prends pas de la bonne façon. Mais que puis-je y faire ? Peut-être rien, je ne sais pas. Est-ce l’impuissance qui te rend comme ça ? Comme ça comme quoi ? Comme ça quoi ? Qui me parle ? Une voix ? Mon double ? Le pape ? Ouais, ouais, c’est ça, rigole, rigole, mec, tu te marreras moins quand les flics vont débarquer chez toi avant de t’embarquer pour t’envoyer en cabane. Quelle agressivité. Ce n’est pas la peine de faire des histoires pareilles pour quelques mots. Ouais, c’est ça, tu fais dans ton froc, le poète, tu pètes de trouille, le conteur. Fais gaffe à toi. Fais bien gaffe à toi. Et il n’est pas tout à fait inexact de dire que, tout à l’heure, quand, rentré chez moi, quelque chose ayant attiré mon attention, un bruit ou je ne sais quoi, j’ai jeté un regard par la fenêtre et que j’ai vu ces deux véhicules militaires garés sur le boulevard dans la voie des bus et des individus armés qui en descendaient, je n’en ai pas mené très large. Dans un mouvement réflexe assez imbécile, je m’en rends compte à présent, seulement à présent, j’ai tiré le rideau sur la fenêtre et, dissimulé derrière, j’ai continué d’observer ces hommes armés qui, à présent qu’ils étaient descendus de leurs véhicules, semblaient attendre quelque chose — l’ordre, sans aucun doute, d’enfoncer des portes et de me mettre aux arrêts. Dans le ciel, il n’y avait pas d’hélicoptère qui tournait, mais les sirènes d’urgence hurlantes qui se rapprochaient de moi en un vertige de plus en plus oppressant. Je me suis dit : Ça y est, je suis fait, mais en fait, non, les militaires du plan Vigipirate, étaient allés se chercher un kebab chez Baba Bey. Il n’y a pas de destin, me suis-je alors fait remarquer, il n’y a que des animaux qui errent à la recherche de la nourriture qui leur permettra de survivre un jour de plus. Et les millénaires de progrès qui séparent les chasseurs-cueilleurs que nous fûmes de la street-food à emporter sont à la fois considérables et ridicules. Peut-être est-ce le commentaire que j’aurais dû ajouter, la veille au soir, quand, au dîner, j’avais parlé d’Âge de pierre, âge d’abondance à Daphné, tout en omettant, comme toujours, la question centrale de l’histoire : Et nous, à quel âge vivons-nous ? Et nous, quel âge avons-nous ? Âge d’angoisse, tous les âges se ressemblent. Et ceci est la fin du premier chapitre de mon nouveau livre de fiction.

151224

Ce matin, une pensée m’est venue dans une autre langue que celle dans laquelle j’écris et pense en général. J’ai essayé de la traduire, mais cela n’allait pas : c’était exact, mais cela ne sonnait pas juste, et je me suis demandé si la raison en était que je ne suis pas un assez bon traducteur (mais qui peut bien être un meilleur de pensées que je me formule à moi-même que moi-même ?) ou que les pensées sont dans des langues, qu’on ne peut pas les en extraire sans perte, ce qui réduirait a priori à néant toute tentative de traduction et nierait en bloc la possibilité même d’une quelconque forme d’universalité. Mais de ce cela, je ne sais rien, tout ce que je sais, c’est que nous devrions être capable de penser et de parler dans plusieurs langues, de formuler des pensées dans plusieurs langues, et d’accéder aux pensées des autres dans plusieurs langues parce que, peut-être, alors, nous serions en mesure de comprendre que l’universalité, l’universalisme sont moins intéressants que la pluralité des langues, la pluralité des formes d’expression, des cultures, des environnements, des paysages, etc. En fait, il y a souvent une confusion qui est faite entre les frontières et les différences : on suppose souvent (Samuel Brussell, je l’ai déjà cité ici, fait cette supposition) qu’afin de préserver les différences culturelles, il est nécessaire qu’il y ait des frontières, comme si les cultures existaient à l’extérieur de frontières. Mais cela pose plusieurs problèmes : 1. une culture ne peut-elle pas exister sans frontières dans laquelle se tenir ? et la diaspora alors ? et 2. ne confond-on pas, ce faisant, les frontières administratives et les variations réelles ? Il y a des différences entre les pays et les êtres, mais celles-ci ne recoupent pas forcément les frontières administratives, bien malin, par exemple, qui voit la différence réelle entre le sud-est de la France et le nord-ouest de l’Italie. Il y a des différences culturelles, mais elles ne sont pas fondées sur des différences nationales et, contrairement, à ce qu’un réflexe peut-être un peu trop simpliste pourrait laisser penser, ce ne sont pas les frontières nationales qui vont les préserver, sans doute, au contraire, les nier : et ainsi, les nations aussi bien que ce que l’on a appelé la mondialisation sont les ennemies des différences culturelles, les ennemies des langues, des parlers, des patois, de la pensée, pour ne pas dire — mais c’est ce que je pense — : de la vie. Mais cette pensée que j’ai eue, quelle était-elle ? Celle-ci : middle class people with middle class culture making middle class art, laquelle, on le voit, n’a pas grand-chose à voir avec le développement auquel elle vient de donner lieu ici, mais qui m’a saisi comme une sorte d’éclair. Si tout est si triste, si ennuyeux, si uniforme, si médiocre, n’est-ce pas que tout est fait par et pour des gens de la classe moyenne ayant une culture de la classe moyenne et faisant un art de la classe moyenne, ce qui — c’est tout le sujet du développement auquel je viens de m’adonner — sonne beaucoup moins bien que la forme sous laquelle m’est venu cet éclair, et c’est un problème considérable pour qui lui prête quelque attention. C’est comme ce poème en corse que j’ai écrit dans mon carnet, il y a quelque temps de cela, alors que je ne parle pas corse, mais c’est dans cette langue qu’il m’est venu, et dans cette langue que j’ai voulu le formuler, où il était question d’exil. Pourtant, j’y pense beaucoup ces derniers temps, je ne serais pas la personne que je suis, et je n’existerais probablement même pas, si mes ancêtres n’avaient pas suivi les trajectoires qu’ils ont suivies, si mon arrière-grand-père n’avait pas décidé de quitter la Corse pour le continent, ma grand-père de quitter le Piémont pour la Provence, mon père n’avait pas été contraint de quitter l’Algérie où il était né et où, avant lui, sa mère était née pour la métropole, tous ces mouvements ont eu une importance décisive, pour moi, certes, mais pour des millions de personnes dans le bassin méditerranéen, et ce n’est pas aux historiens officiels qu’il appartient d’en livrer je ne sais quelle vérité définitive, mais aux langues de les penser, et à nous, de nous laisser traverser par elles, de nous laisser traverser par les paysages, de nous laisser traverser par la Méditerranée comme, depuis des millénaires et des millénaires, nous ne cessons de la traverser. Comme je le disais hier à propos du labyrinthe, la vérité, ce n’est pas un lieu, ce n’est pas dieu sait quel fait objectif, la vérité, c’est quelque chose que l’on dit, c’est un récit, que dis-je un récit ? — des récits en langues. 

141224

M’angoissent les gens qui, avec leur chien, se désignent par les noms de « papa » et « maman ». Comme ce n’est pas le chien qui, contrairement à un humain enfant, par exemple, pourra jamais s’adresser à eux de la sorte, on est contraint de supposer que c’est ce qu’ils ont trouvé de plus malin à inventer. Alors, ce matin, au Jardin du Luxembourg, croisant une énorme mais jeune bête de cette espèce, bien en dehors de la zone qui lui est règlementairement et généreusement attribuée, car l’individu post-libéral, pas plus que la femme de Barbe bleue, ne peut s’empêcher de s’étaler, d’envahir la planète pour la domestiquer, nul centimètre ne doit lui en demeurer inaccessible, et songeant aux étranges habitudes verbales que je viens d’évoquer, me sont venues à l’esprit des images de monstrueuses copulations au terme desquelles les hommes accouchent de chiens qui les appellent papamaman avec leur lippe baveuse, leurs grosses papattes et leurs vilaines dents pourries, Pasiphaé de classe moyenne, puisque telle est notre modernité. Quelle nuit ai-je écouté la rediffusion de cette émission de radio consacrée au labyrinthe, passionnante, avec ses archéologies fantastiques, ses grottes initiatiques, ses autochtones crétois et ses étymologies aventureuses ? Je ne sais plus. Mais je me souviens que, malgré l’intérêt que je porte à la chose, un sentiment de gêne n’a cessé de m’accompagner dans mon écoute, sentiment que j’ai fini par réussir à formuler : ce qui me dérangeait, c’était que l’on concevait la labyrinthe — et n’est-ce pas la manière dont on aborde généralement l’objet de nos investigations oniriques ? — comme un lieu, comme une architecture, alors que ce n’est pas cela, ce n’est pas seulement cela. Mais qu’est-ce ? Eh bien, avant tout, une histoire : un roi refuse de sacrifier au dieu le taureau qu’il lui a offert pour accéder à la royauté, le dieu se met en colère, pour punir l’homme, il fait en sorte que la reine s’éprenne de la bête jusqu’à la folie, jusqu’au désir de porter son enfant, pour ce faire, elle demande à un ingénieur de mettre au point un artifice sexuel, il s’exécute, elle conçoit un enfant monstre, mi-homme mi-taureau, le roi demande à l’ingénieur de bâtir un lieu où cacher l’enfant monstrueux, il s’exécute, pour complaire au dieu, on sacrifie des jeunes gens en les livrant au monstre, jusqu’au jour où un jeune homme vient mettre fin à l’horreur, avec l’aide de la fille du roi il tue le monstre, il s’échappe de l’île avec la fille à qui il a promis fidélité, il l’abandonne donc sur une île où elle rencontre un dieu qui s’éprend d’elle, le jeune homme rentre chez lui, mais oublie de changer les voiles de son bateau, son père le pense mort et désespéré se jette dans la mer qui depuis lors porte son nom, en quelques mots. Sans cette histoire, le labyrinthe n’a aucun sens, ce n’est qu’un ensemble de murs où l’on s’amuse à se faire peur. J’ai raconté ici l’expérience sans angoisse du labyrinthe ludique, telle qu’on peut la faire au labirinto della Masone, près de Parme, œuvre colossale de Franco Maria Ricci, grand amateur de labyrinthes, mais qui n’est qu’un jeu : à aucun moment, on ne craint de perdre sa vie. Or, précisément, un labyrinthe où l’on ne court pas le risque d’être violé, massacré, dévoré, et tout ce que l’on peut imaginer de terrible, par un monstre, n’est pas un labyrinthe. Le labyrinthe, c’est l’angoisse, la terreur, l’effroi, la peur suintante de la bête immonde qui surgit de la pénombre pour violer et tuer jeunes filles et jeunes garçons. Sans cela, ce n’est rien. On peut trouver des racines anthropologiques à cette histoire — rites initiatiques, lieux de culte, etc. —, mais réduire à l’archéologie anthropologique l’histoire — comme si l’on disait : « Ça y est, j’ai trouvé le labyrinthe de Minos », ce qui est absurde, nous savons parfaitement où se trouve le labyrinthe de Minos : il se trouve dans les livres —, c’est n’y rien comprendre. Et n’est-ce pas là que notre très moderne raison nous aura conduit, en ces lieux où vivent des monstres inoffensifs, des lieux où résonne le vide, et où des adultes, contents d’eux-mêmes et encouragés en cela par l’ensemble de la société, s’adressent à leur chien en leur demandant sur le ton d’une terrifiante simplicité : « Et elle où, maman ? Hein, elle est où ? Elle est cachée, maman, elle est cachée », et la grosse bête gavée de chercher en bougeant la tête en rythme, Pasiphaé de classe moyenne pour qui la vie n’a plus aucun sens ?

13.12.24

Dans la cuisine où, tout en préparant le café, je me parle tout haut tout seul, soudain, je m’interromps. Me dirige sans attendre vers la chambre où se trouve mon carnet, note la phrase au beau milieu de laquelle je viens de m’interrompre et, l’interrompant au même endroit, reviens dans la cuisine préparer le café, retourne ensuite dans la chambre, continue le développement de la phrase au milieu de l’écriture de laquelle je m’étais interrompu un peu plus tôt, m’arrête, repars, reviens, termine d’écrire la phrase enfin. D’un certain point de vue — je pense, par exemple, à celui des voisins qui, peut-être, m’entendent parler tout haut tout seul —, je dois sembler fou. D’un autre, cependant, ce que je fais est parfaitement logique, je pense tout haut jusqu’à trouver l’idée qui convient, que je ne cherchais peut-être pas, ou que je ne savais pas que je cherchais, du moins, même si, parfois, je me contente de parler tout haut tout seul sans trouver l’idée qui convient. D’un autre point de vue, encore un, traverser Paris à vive allure dans un cortège de voitures et de motards de la police, est considéré comme sain, normal, voire démocratique — preuve, s’il en fallait encore une, que nous avons pris la fâcheuse habitude de raconter et de faire absolument n’importe quoi. Et pourtant, malgré le vacarme qui entoure la nomination de telle ou telle personnalité politique, tout le monde peut voir que cela est vain, imbécile, voire néfaste. Ainsi, depuis plusieurs heures à présent, foncent tête baissée sur le boulevard des motards, sirènes hurlantes et sifflets à la bouche, pour ouvrir la voie à Dieu sait quel navrant personnage censé présider à la destinée de notre petit et de plus en plus grotesque pays. Ils sont bien à l’image de nous-mêmes, ce me semble, ridicule et fats, mais bruyants. Moi, dans ma cuisine, quand je parle tout haut tout seul, ou dans la chambre, quand j’écris dans mon carnet, c’est vrai, je fais peu, voire pas de bruit du tout, mais je ne cherche pas à en faire. Est-ce pour cela que personne ou quasi ne s’intéresse à moi ? Faut-il donc faire du bruit pour être intéressant ? Item quand je lis, comme ces jours-ci, quelques pages du Zibaldone par jour, je ne fais pas de bruit, et ce silence doit être paraître bien odieux pour qui ne vit que par et pour le bruit (en bon français, on appelle cela brasser de l’air) puisque tout semble être fait pour perturber mon calme, m’empêcher de lire, m’empêcher de penser, m’empêcher de vivre comme je l’entends. Le bruit que le monde social fait ne sert en effet qu’à cela : nous empêcher de vivre comme nous l’entendons. Nous rendre sourd à notre propre voix. Et nous en imposer, par la force de l’assourdissement, une autre que la nôtre. « Un paysan de la région de Recanati, note Leopardi, ayant amené à l’abattoir l’un de ses bœufs qu’il avait vendu à un boucher, demeura, au moment où celui-ci allait accomplir sa besogne, hésitant et incertain, ne sachant s’il devait partir ou rester, regarder ou détourner les yeux. Sa curiosité ayant finalement pris le dessus, quand il vit le boucher abattre le bœuf, il se mit à pleurer abondamment. Je tiens cela d’un témoin qui l’a vu. »

douze décembre deux mille vingt-quatre

Tout à l’heure, au Jardin des Plantes, il y avait une femme assise sur un banc qui peignait à l’aquarelle dans un carnet qu’elle avait posé sur ses genoux. Je n’ai jeté qu’un regard furtif à ce qu’elle faisait (j’ai supposé par ce que j’ai vu et l’endroit où elle se trouvait dans le jardin, du côté de la rue Cuvier, en face de l’amphithéâtre Verniquet, qu’elle peignait ce qu’elle avait sous les yeux), mais cela m’a suffi pour me sentir fasciné par son attitude, cette relation à l’espace autour d’elle, que le simple fait de dessiner et de peindre dans un carnet ce qu’on avait sous les yeux me semblait impliquer. J’ai trouvé très beau le fait d’être là, tout simplement là, par une journée grise et assez froide, assise sur un banc, à mettre des couleurs sur une feuille de papier. Et j’ai envié cette vie. J’ai eu envie d’apprendre à dessiner et à peindre à l’aquarelle dans des carnets pour faire l’expérience que je m’imaginais que cette femme faisait. Les couleurs peintes de l’automne finissant que j’ai entraperçues en passant brièvement devant elle m’ont paru relever l’existence, la sublimer, pourtant, j’insiste là-dessus, cette vision n’a duré qu’une ou deux secondes, tout au plus, mais j’ai trouvé quelque chose de parfait dans son attitude, si loin et si proche — c’est un peu niais d’employer un oxymore aussi convenu, mais on va voir, je l’espère qu’il ne l’est peut-être pas autant qu’il n’y paraît — de l’existence ordinaire : si loin, c’est-à-dire : sans commune mesure avec l’affairement, le vacarme, l’avidité, la violence qui caractérisent nos sociétés occidentales, et si proche, c’est-à-dire : en contact avec la réalité de la réalité, être en lieu où, sans faire le moindre bruit, dans l’observation attentive et concentrée de là où nous sommes, on décrit, on est. Parce que, c’est ce qu’il m’a semblé, ce n’était pas être passif qu’être là à peindre dans un carnet, mais agir sans consentir à la destruction. Peut-être que je m’exprime mal. Je n’ai aucun talent particulier pour dessiner — je crois que je suis incapable de tracer un trait à peu près correctement —, mais j’ai eu envie d’apprendre. Maintenant que j’écris, tâchant de décrire cette expérience furtive au mieux, des bruits viennent sans cesse du boulevard (des motards qui font hurler le moteur de leur petit engin, des sirènes d’ambulance ou de police qui beuglent leurs décibels, des bus qui klaxonnent) que je dois fuir pour écrire. À l’instant, par exemple, contrarié par le bruit que faisait je ne sais quel véhicule d’urgence — à Paris, on a souvent le sentiment de vivre dans un perpétuel état d’urgence, alors qu’en vérité il ne se passe pas grand-chose de réellement intéressant, d’où l’impression qui est la mienne de m’embourber dans une insondable bêtise, comme si tout était fait pour empêcher quiconque de penser, de se concentrer sur sa pensée, d’aller au bout de sa pensée, de la formuler avec la minutie, la précision, la passion qu’elle nécessite —, j’ai eu envie de taper très fort sur quelque chose pour le casser et me débarrasser ainsi de ce sentiment détestable d’être empêché de faire ce que je faisais par la vie sociale, mais je me suis retenu, j’ai fermé les yeux, j’ai fait un effort de concentration supplémentaire, et l’image claire de cette femme assise sur un banc, comme indifférente à ce qui l’entourait et, pourtant, pleinement dans ce qui l’entourait, sans séparation aucune avec ce qui l’entourait, pas à l’extérieur du monde, même pas dans le monde, mais avec le monde, au sens de la participation, de l’intégration, sans écart, sans distance, sans retenue, sans gêne, m’est apparue. Je me suis senti soulagé par cette image, et je n’ai tapé sur rien pour le casser, j’ai repris le fil de ma pensée, je l’ai suivi jusqu’à ce qu’il me conduise ici. L’écriture peut-elle parvenir à ce non-écart, cette non-distance ?

111224

Versez soixante-quinze centilitres d’eau dans une casserole et portez à ébullition. Coupez le feu. Mettez deux ou trois brins de thym, selon votre goût, mais guère plus, dans l’eau chaude, couvrez, et laissez infuser dix minutes. Pendant ce temps, pressez un demi-citron. Une fois les dix minutes écoulées, versez en la filtrant l’infusion dans un grand verre (conservez le supplément dans un récipient isotherme pour une éventuelle utilisation ultérieure), versez le jus de citron dans le verre. Ensuite, à l’aide d’une petite cuillère, prélevez du miel dans un pot et plongez la cuillère dans le verre où vous avez versé votre infusion de thym et votre jus de citron. Regardez le miel se diluer progressivement dans le liquide chaud. Ce spectacle, bien qu’infime, observez-le bien, n’est-il pas d’une beauté incroyable ? Remuez. Installez-vous dans un endroit calme où vous vous sentez bien. Buvez. Attention, c’est chaud. Le miel vient du pays de Lure. C’est mon ami Pierre Parlant qui m’en a offert un bocal, il y a quelques années de cela. Avec, le temps, il a pris une couleur caramel tirant sur le chocolat au lait aux reflets qui miroitent. Quand je compare cette recette à celle que j’ai notée ici même, il y a six ans jour pour jour, je constate une évolution majeure : l’infusion de thym a remplacé l’infusion de thé. Pour des raisons gustatives, principalement, mais aussi thérapeutiques, l’infusion de thym ayant des vertus anti-oxydantes et anti-inflammatoires. Et aussi pour des raisons sentimentales : le parfum qui émane de l’infusion de thym, son goût, ainsi que sa consommation chaude m’évoquent le souvenir de ma mère, qui cueillait du thym dans les calanques quand, j’étais enfant alors, nous allions nous y promener ensemble, le dimanche après-midi et que, au retour, quand il faisait un peu froid, l’hiver, elle en faisait infuser et que nous en buvions. « Souvenir proustien », l’expression m’est venue en effet à l’esprit, ce qui est imbécile : faut-il donc que tous les souvenirs de ce genre soient proustiens ? L’autre jour, j’ai croisé un homme et une femme qui discutaient, des touristes, manifestement, en marchant sur le boulevard, et j’ai entendu la femme dire que c’était bien d’avoir goûté tous ces plats traditionnels qu’on n’a plus l’habitude de manger (j’en inférai qu’ils étaient allés déjeuner dans une brasserie du quartier) et l’homme lui répondre que c’était sa madeleine. C’est tout ; il n’a même pas dit sa madeleine de Proust, non, simplement sa madeleine. J’ai tout d’abord pensé que c’était à cela qu’on reconnaissait les grands écrivains, au fait que les expressions qu’ils inventent passent dans le langage courant, et puis j’ai trouvé cette façon de parler, cette façon de dire simplement « ma madeleine » et pas « ma madeleine de Proust » assez désagréable, songeant (à tort peut-être) que le locuteur de l’expression n’avait sans doute jamais lu Proust, sinon, il aurait « ma madeleine de Proust » (mais peut-être était-ce tout le contraire, peut-être s’agissait-il de spécialistes de Proust en goguette, même si, toutefois, j’en doute), et à présent je me dis qu’il est dommage de ne pouvoir pas faire une expérience sans qu’elle passe systématiquement pas le filtre de la culture, laquelle, loin de nous rapprocher de notre expérience, nous en éloigne, voire nous en coupe. Dans son roman du même nom, Enrique Vila-Matas a décrit cette pathologique sous le nom de « mal de Montano », une maladie de littérature : qui s’en trouve atteint ne pense ni ne parle ni ne respire que par la littérature. Et, sans doute, ce mal, eussions-nous mieux fait de l’appeler le « mal de Vila-Matas », ou « vilamatassite », aiguë ou chronique, c’est selon, car c’est ainsi que les livres de Vila-Matas sont faits : des livres des autres auteurs qu’il admire. Ce mal, j’en fus moi-même atteint, en partie, du moins, comme tous les écrivains depuis des siècles, et je me souviens qu’un jour je décidai d’en guérir. Le récit de cette guérison occupe trois volumes, qu’il faudrait un jour réunir en un seul, récit à la fin duquel tout brûle. Après quoi, l’on respire mieux. Enfin, c’est ce que je crois.

101224

Pourquoi se sentir solidaire d’un x simplement parce que c’est un x et qu’on est soi-même un x ? Cela, je ne le comprends pas. La raison de cette incompréhension est sans doute que si je suis bel et bien, bel surtout, un certain nombre de x — si je possède un certain nombre de propriétés “objectives”, je n’aime pas ce mot, ou “objectivables”, je ne l’aime pas plus, celui-là, d’où les petits guillemets dont je les encadre —, je ne me sens pas un x quel qu’il soit parmi ces x-là. Même me dire “écrivain”, j’ai fini par me résoudre à le faire parce que tout le monde le disait — y compris des gens qui ne l’étaient pas ou de très mauvais — et que moi je ne voulais pas laisser les autres occuper une place que je pourrais occuper moi aussi, mais ce mot ne me plaît pas non plus, je me sens pas “écrivain” au sens d’une corporation ou de je ne sais quoi du genre, je suis “écrivain” parce que j’écris, parce qu’écrire donne ou plutôt me permet de trouver des sens à ma vie, mais je ne me sens pas solidaire d’un x parce que cet x est écrivain et que moi je le serais aussi, cela me semble incompréhensible. Or, je le vois bien, c’est ainsi que la vie sociale fonctionne — simplement parce que c’est ainsi que les gens s’associent entre eux, les peuples deviennent des peuples parce que des gens qui se trouvent au même endroit au même moment se disent : « Tiens, est-ce que ça ne ferait pas de nous des x ? Et est-ce que nous, en tant que x, nous ne serions pas radicalement différents des y, ces saloperies de sous-hommes qui vivent à un quart d’heure à pied de chez nous ? » —, et cela, je ne le comprends pas. C’est-à-dire : oui, je le comprends, je comprends que les gens font ce qu’ils font, mais je ne comprends pas pourquoi ils font ce qu’ils font, je n’y vois aucun sens ou alors un sens absurde. Récemment, il a été question d’un écrivain qui venait d’être emprisonné dans un pays dont il est ressortissant notamment parce que, disait-on,  ses propos avaient porté atteinte à la sûreté de l’État dont il est ressortissant (un État qu’heurtent de simples phrases prononcées par un homme âgé de 75 ans n’est pas un État très sûr de lui-même, cela, au moins, je crois qu’on peut le dire sans trop risquer de se tromper) et heurté le sentiment national du pays dont il est ressortissant et qui l’a emprisonné par conséquent pour le punir. Beaucoup de choses ont été dites à ce sujet par des gens qui semblaient plus ou moins bien le connaître, la plupart employant les mots que tout le monde emploie en général dans le débat public, des mots qui n’ont pas grand sens mais qui font sérieux, des mots qui font peur, des mots comme « extrême-droite » ou « islamiste », et j’en ai entendu certaines qui m’ont semblé effarantes, comme celles qui tendaient à justifier ou à rendre compréhensible, ce qui je crois est pire encore, le fait d’enfermer quelqu’un dans une prison simplement parce que cette personne a prononcé des phrases, mais à aucun moment je ne me suis senti solidaire de cet écrivain parce qu’il était écrivain. Il m’a semblé terrifiant qu’on puisse jeter des gens en prison simplement en raison de leurs opinions, mais si cette personne avait été boucher ou chauffeur de taxi, je n’aurais pas perçu les choses différemment. Mais les gens, si. D’ailleurs, si l’on parlait de cette personne-là, et pas de tous les bouchers et chauffeurs de taxis qui, dans le monde, se retrouvent en prison simplement parce qu’ils ne pensent pas comme l’État veut qu’ils pensent, c’est parce qu’il est un auteur de livres à gros tirage qu’on invite sur les plateaux de télévision pour raconter ce qu’il a à raconter, et rien que cela était choquant : qu’on parle de quelqu’un parce qu’il est connu et non parce qu’il existe, parce qu’il est en vie, parce qu’il pense, parce que c’est une personne, un être humain. Mais c’est la vie sociale, c’est comme ça. J’ai beau écrire que c’est stupide, c’est ainsi que les gens vivent, continuent de vivre, s’entêtent à vivre. Des prix Nobel de littérature se mobilisent, des comités de soutien se créent, non parce que cette personne est en vie, mais parce qu’elle est connue : les inconnus, dont pourtant les prisons sont pleines, tout le monde s’en fout. Des x défendent des x non parce que ces x sont, mais parce que ce sont des x. Il suffirait d’un peu d’amour, pourtant, d’un peu d’amour — et j’emploie ce mot sans ricaner, sans même rougir de honte, au sens propre du terme que tout le monde comprend spontanément —, d’un peu d’amour comme raison d’agir pour que la physionomie générale de la vie sociale soit métamorphosée, mais ce n’est pas pour cela que les gens agissent, non, jamais. C’est lamentable, n’est-ce pas ? Oui, et d’autant plus lamentable que je n’y puis rien, absolument rien, je suis impuissant, et tout ce que je puis faire, c’est continuer de penser, et continuer d’écrire. Mais j’ai déjà écrit bien plus que je ne le voulais. Je voulais écrire un aphorisme, tout au plus. Il est temps de me taire. Et de conclure pour aujourd’hui. Suite logique, après Daphné, c’est moi qui suis en train de tomber malade, et qui passerai donc les jours qui viennent à dormir. Sans doute ce qu’il y a de mieux à faire.