51224

Au fond, le problème, ce n’est pas que le monde soit un spectacle (dès qu’il y a quelqu’un pour regarder, un spectacle a lieu, et la cour, c’est-à-dire le monde entier, est spectacle, la galerie des Glaces à Versailles en est la preuve la plus éclatante, qui l’élève au carré de lui-même), mais que ce spectacle soit nul. On peut tout pardonner, je crois, sauf la nullité. On peut tout excuser, il me semble, sauf l’absence de sens esthétique. Qui n’a pas de sens esthétique (lequel n’a pas grand-chose à voir avec le goût, le taste humien, il n’est pas une norme, il est une expérience qui n’a pas besoin de norme pour se faire) perçoit certes le monde, mais le perçoit comme tout le monde, jamais réellement avec ses sens à soi, mais avec ceux que lui autorise le goût de sa classe, de son ethnie, de ses coreligionnaires, que sais-je encore ? D’où les pages navrantes de jargon indigeste qu’on a pu consacrer jadis au spectacle, lesquelles ne sentent rien, mais se dépensent à faire de grandes phrases dans lesquelles on finit par s’empêtrer avant de se casser le bout du nez. C’est que l’espace clos de la doctrine (que cette dernière ait trait à la loi, à la foi ou à l’action) se prive de sens par son imperméabilité même. Et ce phénomène, encore que je n’en aie pas la preuve, me semble se renforcer, de plus en plus, à mesure que le temps passe, je l’induis de l’impression qui est la mienne, bien souvent, de ne pas avoir besoin d’écouter les gens pour savoir ce qu’ils vont dire, de n’avoir besoin que de quelques indications relatives à leur biographie contemporaine pour être à même de le déduire sans y consacrer de trop grands efforts. Car, pour qui est dépourvu de sens esthétique, tout est écrit : le phénomène ne saurait avoir lieu que dans la mesure où il confirme la doctrine, le dogme, en s’y conformant, tout ce qui échappe à la doctrine ou au dogme est réputé absurde, voire ne pas même avoir eu lieu. Et, à force, il semble qu’il ne se passe plus rien, rien que des événements de plus en plus négligeables auxquels on accorde une importance sans commune mesure avec leur réalité pour maintenir l’illusion de la vérité de la doctrine, du dogme. Un dogme qui pense, en effet, un dogme qui sent, un dogme qui respire, un dogme qui transpire, un dogme qui hésite, un dogme qui doute, un dogme qui a des scrupules, un dogme qui pardonne, un dogme qui aime, un dogme qui admire autre chose que lui-même, un dogme qui se passionne, un dogme qui se tait, un dogme qui tremble, un dogme qui a peur, un dogme qui retient son souffle, un dogme qui fuit, un dogme qui espère, un dogme qui patiente, un dogme qui se lamente, un dogme qui désespère, un dogme qui ne croit plus en rien, un dogme dévasté, un dogme apaisé, un dogme soulagé, un dogme épris de tendresse, un dogme dont les yeux brillent, un dogme qui s’émerveille, un dogme qui s’étonne, un dogme qui chante, un dogme qui bulle, un dogme qui déchante, un dogme qui appelle à l’aide, un dogme qui se refuse, un dogme qui erre, un dogme qui reconnaît ses erreurs, un dogme faible, un dogme qui conte, un dogme qui admet pouvoir ne pas être ni n’avoir jamais été, un tel dogme est une contradiction dans les termes. Mais c’est toujours la même histoire : on veut être rassuré, au prix du mensonge, au prix de la tromperie, au prix de la vie même, du moment qu’on peut dormir tranquille dans le lit douillet de ses certitudes. À cause des circonstances politiques que l’on sait (je les précise dans cette parenthèse pour la postérité et le moi futur que je serai, qui les aura peut-être oubliées, en tout cas, je l’espère : la motion de censure qui, hier, a renversé le gouvernement), j’ai repensé au poème de Charles Bukowski que j’avais traduit il y a quelques années de cela : « j’ai voulu renverser le gouvernement et tout ce que j’ai tombé c’est la femme d’un autre » et, en le relisant, je me suis souvenu pourquoi je l’avais traduit, pourquoi, malgré les différences évidentes de style, de ton, d’expérience, il y a quelque chose que je trouvais me ressembler dans ce poème (je crois que j’avais écrit : « c’est moi », ou quelque chose comme ça) : il y a les anarchistes qui posent des bombes, il y a les anarchistes qui font sauter les cervelles littéralement et puis il y a les anarchistes qui font sauter les cervelles de la métaphore. Bukowski, pour notre plus grand bonheur, appartient à cette dernière catégorie, celle des poètes qui n’ont rien à perdre et écrivent comme ils jouent tout leur maigre bien aux courses, comme ils jouent leur vie. C’est de ces anarchistes que, plus que jamais, nous avons besoin pour tenir le coup. Mais où sont-ils, les poètes ? On cherche du regard. On ne voit rien. Normal, c’est morne plaine, pas même le désert, non, trois fois rien. Qu’y faire ? Continuer ; — quoi d’autre ?

41224

J’ai perdu beaucoup de temps, tout à l’heure, à chercher quelque chose que je pensais avoir fait, mais que je n’ai manifestement pas fait, ou alors je l’ai fait et je l’ai supprimé ensuite, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, mais a la même conséquence : j’ai cherché quelque chose que je ne pouvais pas trouver. Ensuite, j’ai essayé de refaire ce que je pensais avoir fait et que j’avais cherché sans le trouver, mais j’ai trouvé que c’était mauvais. Cependant, je ne l’ai pas effacé. Je me suis dit : Peut-être que ce n’est pas mauvais, peut-être que c’est simplement ton humeur, après avoir passé tout ce temps à chercher quelque chose que tu n’as pas trouvé, ton humeur qui te dispose à trouver mauvais ce que tu viens de faire, et qui ne l’est peut-être pas, mais comment savoir ? Si demain, par exemple, je trouve que c’est bon, est-ce que ce sera mieux qu’aujourd’hui ou est-ce que ce sera simplement l’effet de mon humeur d’alors, comme c’est l’effet de mon humeur d’aujourd’hui de trouver que c’est mauvais. Je pourrais demander à une tierce personne, mais qu’est-ce que cela changera ? Ce sera l’effet de son humeur à elle, de trouver que c’est bon ou que c’est mauvais, on n’en sort pas. Alors. Alors quoi ? Je ne sais pas. Alors rien. Je ne pourrai jamais savoir. Et pas parce que je suis sceptique, ou je ne sais pas, mais parce que c’est impossible de savoir. Tout est tellement contingent. Et, je crois que je l’ai dit un certain nombre de fois, mais les gens ne semblent pas le comprendre parce qu’ils comportent exactement comme si je ne l’avais pas dit, je vais donc le répéter, ce qui ne changera probablement rien, mais on ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir essayé, il faut aimer la contingence. Il faut aimer ce qui échappe à l’absolu, à la nécessité, parce que cela ne souffre d’aucun défaut, c’est exactement comme ce doit être. Je pourrais ne pas exister, nous pourrions ne pas exister, tout ce dont nous connaissons l’existence pourrait ne pas exister, et au lieu de déplorer le manque de nécessité dont souffre l’existence, il faut célébrer la contingence, il faut s’émerveiller devant les choses, parce qu’elles sont comme elles sont, non parce qu’elles devaient être ainsi, mais parce qu’elles auraient très bien pu ne pas être. Si le terme n’était pas aussi chargé de sens, il faudrait parler de miracle, un miracle sans volonté, un miracle qui tient à l’improbabilité de la chose — mon existence est statistiquement improbable et pourtant me voici —, à son exceptionnalité, mais c’est trop chargé, alors on ne le dira pas ainsi, on dira simplement que le fait que les choses soient comme elles sont, c’est merveilleux, c’est digne de θαυμάζειν, comme je l’ai déjà écrit, je me répète mais tant pis. Le fait est, je viens de le dire, que l’immense majorité de la population se comporte exactement comme si ce n’était pas le cas. Et c’est exactement ce qu’il se passe dans le roman de Giono que j’ai fini hier, Un de Baumugnes, où personne ne s’émerveille devant la vie, personne sauf le vieil Amédée, l’ouvrier agricole qui loue tout ce qu’il a, sa force de travail, et c’est tout, pour survivre, mais qui voit clair, aussi bien dans le paysage que dans les cœur des mortels. Il y a quelque chose de sublime — j’entends : Amédée sublime l’existence par le simple regard qu’il porte sur elle — chez Amédée, son attitude face à la vie, attitude qui n’est pas simple, tant s’en faut, mais que seul peut adopter qui a compris la vie, qui a compris le cycle immémorial de la vie, de la venue à l’existence des êtres mortels que nous sommes. Car, c’est tout à fait saisissant, il n’est jamais question de morale dans sa bouche, mais toujours bien d’une inscription dans la vie, oui. La fille déshonorée, jamais il ne la voit comme telle, il voit la vie qu’elle a donnée, et ne voit pas ainsi le seul passé, mais tout le cycle du temps, toute la dynamique du temps, la traversée du temps qui est l’œuvre de mortels. N’est-elle pas sublime, en effet, cette naturalisation des notions morales, qui dépasse le jugement, dépasse le châtiment, dépasse la vie sociale, voit les choses comme elles sont, s’émerveille devant le fait qu’elles soient, et dispense l’amour ? Je le sens quand je tape sur les touches de mon clavier, c’est sans doute parce que j’ai perdu trop de temps à chercher quelque chose que je ne pouvais pas trouver, que quelque chose me rend insatisfait, et je viens de pousser un cri en entendant une fois de plus un moteur faire un bruit insignifiant et affreusement pénible qui semble être la seule manière d’être à la vie des humains. Tant pis, je continue de taper sur les touches de mon clavier, quand même ce serait en l’air, quand même ce serait dans le vide, quand même ce serait peine perdue. Au moins, moi, je ne cesse de m’émerveiller. 

31224

En lisant le journal du trois novembre deux mille vingt-quatre que Guillaume Vissac a mis en ligne aujourd’hui, j’ai eu le sentiment que, modulo certains aspects plus ou moins intimes de nos biographies respectives, j’aurais pu l’écrire moi. Ce qui, évidemment, n’est pas possible parce que ces aspects plus ou moins intimes de nos biographies respectives modulo lesquels j’aurais pu écrire le journal de Guillaume Vissac font que, précisément, je ne peux pas écrire le journal Guillaume Vissac, ils modulent nos existences et nos relations, mais cela me semble toutefois suffisamment remarquable pour être souligné. Je n’entends pas, ce faisant, dénoncer un quelconque plagiat, tant s’en faut, ni même tracer je ne sais quel parallèle avec des œuvres de la période cubiste de Picasso et Braque, disons, dont on ne parvient pas toujours à distinguer qui est l’auteur de quoi, ce n’est pas cela, non plus, mais plutôt que je ressens très personnellement quelque chose dans le rythme, l’absence de technique narrative au sein de laquelle toutefois le récit peut se déployer en passant du coq à l’âne, manière de penser qui est souvent le signe d’une grande intelligence, la juxtaposition d’éléments qui peuvent sembler triviaux et d’éléments qui ne semblent pas l’être, une sorte de flux où rien ne distingue vraiment le très intime de l’universel, l’ordinaire des jours de la philosophie, et que rien ne les distingue, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de différences, mais qu’elles ne sont pas essentielles, qu’on peut passer de l’un à l’autre avec une certaine facilité dès que l’on écrit, facilité dont on aimerait pouvoir jouir lorsque l’on vit tout simplement, mais ce n’est pas toujours possible : on n’est pas seul au monde. Quand je lis le journal de Guillaume Vissac, je me réjouis de n’être pas seul au monde (ce n’est pas seulement quand je lis le journal de Guillaume Vissac que je me réjouis de n’être pas seul au monde, si tel était le cas, ma vie serait désespérément désespérante, déjà qu’elle n’est pas toujours folichonne folichonne, ne noircissons pas exagérément le tableau), et cela est d’une importance décisive parce que, si tel n’était pas le cas, on n’aurait pas de réponse à apporter à la question déjà suffisamment embarrassante (étant donné ce qu’il se publie chaque jour, ce n’est pas la peine d’en rajouter) : À quoi bon lire ? Dans le journal de Guillaume Vissac, justement, il est question de la question de la lecture, question qui déchire régulièrement la France, vieux pays qui, nonobstant un état de dégradation nettement avancé et passablement déplorable, pense être un phare qui brille dans la nuit du monde, sans doute parce que les autorités compétentes s’imaginent que la culture française s’exporte à l’international, bon moyen, se frotte-t-on les mains, de maintenir positif le solde de la balance commerciale, lequel, naturellement, est négatif depuis plus de vingt ans, car ainsi va la gloire du monde, et, en le lisant, je me suis fait remarquer que, sans doute, le goût ignoble — de plus en plus ignoble — des riches et la décroissance massive de la lecture — et plus largement de la culture — au sein de la population générale sont deux phénomènes concomitants, pour ne pas dire que le premier est la cause directe du second. Ce qui, je crois, n’est pas tout à fait inexact, même si cela réclamerait, afin de l’établir de manière pas trop incertaine, des développements supplémentaires auxquels je ne suis pas forcément disposé. Mais j’y ai déjà pensé, l’autre jour, avec cette histoire de banane scotchée et vendue à plusieurs millions de dollars que son propriétaire, il a raison, il ne faut pas gâcher, a fini par manger, et qui a déclenché les salves d’indignation de rigueur, Mais enfin, une banane, ce n’est pas de l’art ! Reviens, Boticelli, reviens ! Sono diventati tutti pazzi ! et je me suis dit qu’Arthur Danto, quand il avait annoncé, après avoir vu les Brillo Boxes d’Andy Warhol à la Stable Gallery de New York en 1964, la fin de l’art, c’est-à-dire l’accomplissement hégélien de l’art, la révélation de sa nature philosophique et son disenfranchisement de la philosophie, littéralement son désaffranchissement, son assujettissement, comme on a pu le traduire, par souci d’élégance, mais cette traduction semble inexacte : le désaffranchissement n’étant pas la même chose que l’assujettissement, le désaffranchissement philosophique de l’art a une dimension historique, c’est-à-dire que l’art, après s’être affranchi de la philosophie, revient à sa vraie nature qui est d’essence philosophique, peut-être, n’avait pas eu tout à fait tort, finalement. Pour Danto, en bon hégélien, la révélation de la vraie nature de l’art désaffranchi de la philosophie, cela ne signifiait pas qu’il n’y aurait plus d’œuvres d’art, voire des bonnes, mais qu’on avait tout dit, que l’histoire de l’art — dont le sens donc est de révéler l’essence philosophique de l’art — avait été achevée, réalisée, menée à son terme, comme on voudra. Il y aura encore des œuvres d’art, et même des bonnes, semblait ainsi nous dire Arthur Danto, mais elles ne seront plus intéressantes, ce sera un peu comme revoir un film dont tout l’intérêt réside dans le retournement de situation final, comme revoir Usual Suspects, par exemple, une fois la fin connue, ce n’est plus très intéressant, sinon pour analyser comment le scénario nous a mené en bateau. La banane de Maurizio Cattelan était de l’art, il n’y avait aucun doute à ce sujet (depuis Marcel Duchamp, on savait que tout pouvait devenir de l’art et ce que Danto avait appris en regardant les Brillo Boxes de Warhol, c’était que la différence entre une œuvre d’art et une chose ordinaire n’est pas visible, qu’elle est invisible, c’est-à-dire de nature conceptuelle, ce qui peut passer pour un sophisme, et l’est peut-être un petit peu, mais il ne faut pas oublier que, pour Danto, les œuvres d’art n’existent pas en dehors du monde de l’art où elle prennent corps et sens), mais elle ne nous apprenait rien de la nature de l’art, il n’y avait plus rien à apprendre de l’art, Warhol et Danto nous ayant tout dit à ce sujet, à moins de vouloir se re-raconter l’histoire de l’art, comme je viens de le faire rapidement. Et, en effet, sous ma douche, cela m’avait pris cinq minutes, environ (j’exagère à peine), pour passer en revue les événements conduisant du ready-made de Marcel Duchamp aux boîtes de lessive en contreplaqué d’Andy Warhol. Si je voulais vraiment raconter comment j’en suis venu à la phrase que le journal de Guillaume Vissac m’a inspirée, il faudrait ajouter que l’art n’ayant plus rien à dire, il n’a plus aucun sens, ce n’est qu’un ensemble d’œuvres vides dont le seul intérêt réel désormais, ne signifiant plus rien, ne nous apprenant plus rien, est la valeur ou, pour le dire le plus simplement du monde, les sommes que des riches sont prêts à payer pour les acquérir et augmenter leur capital financier d’une dimension culturelle, la culture n’étant plus, depuis la révélation warholienne, qu’un aspect du capital financier. Ce n’était pas un hasard si Justin Sun, magnat des cryptomonnaies (dans cette histoire, on le voit, tout se tient),  après l’avoir acheté, finissait par manger l’art. C’était tout ce que l’on pouvait faire avec l’art, désormais, le consommer : ayant été rendu à sa véritable nature, les œuvres n’avaient plus de valeur en tant qu’art, elles n’étaient que des choses parmi d’autres, consommables parmi d’autres. Et non seulement l’art contemporain, mais toutes les œuvres de l’histoire de l’art, rétrospectivement, subissaient le même sort, se voyaient réduites à des couches successives de vernis passées sur le capital financier (d’où les sommes astronomiques qu’atteignent les ventes des tableaux de Cézanne ou la soupe que l’on jette sur les tournesols de van Gogh, parce que c’est ce qu’est, désormais, dans notre culture, l’art : une couche de vernis derrière laquelle le capital ne cherche pas à se cacher, non, mais à briller). La culture n’ayant plus de valeur en soi, c’est ce que je voudrais dire aussi, faut-il s’étonner que les gens s’en détournent, s’en moquent, la traitent avec mépris, comme un vulgaire fruit produit par l’industrie agro-alimentaire, qu’on pèle, qu’on mange, et qu’on jette, quelle importance, on peut toujours en produire un autre ? Mais qu’on y pense un peu, et l’on verra que, avec la fin de l’art, c’est peut-être la fin d’une certaine humanité qui s’est annoncée à New York, au milieu des années 1960, humanité dont l’histoire aura duré quelques dizaines de milliers d’années, ce qui n’est pas si mal, après tout. Pensant à tout ce que les pages de Guillaume Vissac m’inspiraient, je me demandai comment il se faisait que, alors que tant de faquins trouvaient éditeur, lui n’en trouvait pas, ou plus, plutôt, et je fus pris d’un frisson : peut-être que si j’entends si bien ce qu’il écrit, et lui ce que j’écris, c’est parce que nous sommes tous les deux de splendides ratés. Autant faire un club, donc, en effet.

21224

D’une façon qui me semble inexplicable, je retrouve ce climat dont j’ai parlé il y a deux jours à propos de souvenirs de Fittko chez Giono. Ou alors est-ce moi qui projette cela sur le texte ? Moi qui lis ce que je veux voir : le bleu Méditerranée dans le ciel et partout ailleurs ? Je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire de savoir quelle est la cause et quel est l’effet, peut-être parce qu’il n’y a ni cause ni effet, mais un climat. Un climat, oui, voilà tout ce qu’il y a. Il y a une scène qui m’a semblé très belle dans Colline : la source du hameau où se déroule l’action tarie, à la nuit tombée, les hommes décident de suivre l’idiot parce qu’ils ont remarqué qu’il est couvert de boue quand il rentre d’on ne sait où au petit matin. Là où il va, pensent-ils, il doit y avoir de l’eau. Alors, on le laisse partir, on se tient à bonne distance pour ne pas perdre sa trace sans pour autant l’alerter et, soudain, on assiste dans la nuit provençale à sa métamorphose en faune qui danse au clair de lune. C’est la même atmosphère qu’on peut respirer de la Grèce antique aux côtes de la montagne de Lure. Un même air toujours en suspens dans l’atmosphère, ce que j’appelle tout simplement, un climat. Chez Giono, la nature n’a rien d’une idylle, elle est dure, hostile, elle effraie, menace, prend, donne, détruit : les humains lui obéissent aveuglément dans la haine, l’accouplement, le travail, la mort. Et le pauvre Gagou (on l’appelle « Gagou » parce que c’est tout ce qu’il sait dire « ga, gou ») périra dans l’incendie qui descend de la colline. L’opposition entre le sec et l’humide (on croirait une romance sur un thème héraclitéen) ne se résoudra pas pour autant, elle est continuelle, elle se tend et se détend, sans cesse : la source se tarit, Gagou a toujours la lippe baveuse, l’incendie le tue, la source coule de nouveau. J’ai mentionné entre parenthèses l’origine du nom du personnage, et il y aurait beaucoup à dire sur cette genèse des noms : comme si toute parole était un appel, comme si toute parole s’adressait à l’univers tout entier. On entend un son, on en fait un nom, c’est ainsi que l’on parle, qu’on invente la place dans l’univers que l’on croit pouvoir occuper, dans le bien comme dans le mal. Chez Giono, le mal est toujours là : il n’a pas de cause transcendante et on ne le vainc ni ne lui apporte une quelconque solution. À un moment, c’est fini. L’homme qui lutte contre le feu se convainc que c’est lui qui a sauvé les maisons, les vies, mais est-ce bien vrai ? Et le vieil homme, d’ailleurs, meurt sans qu’on ait besoin d’agir. C’est l’univers qui se régule lui-même et les êtres qui vont et qui viennent à la surface de la terre (humains et bêtes) ne sont pas hors de lui, ils obéissent aux mêmes lois, aux seules lois auxquelles tout obéit. La mort du vieil homme ne signifie-t-elle pas : la volonté n’existe pas ? S’il y a des lois, il n’y a pas de décrets ; — les choses sont, les êtres vont, tout passe, c’est ainsi.

11224

Soudain, je dors. Je suis passé de la veille au sommeil sans m’en apercevoir, sans coupure aucune. Je continue de lire mon livre. Mais, ces phrases qu’une voix me murmure, d’où viennent-elles à présent que mes yeux sont clos qui ne voient plus. Et que me disent-elles. De quoi me parlent-elles ? Chaque fois que j’essaie de tendre une oreille avec laquelle je les puisse entendre, afin de déchiffrer leur message, d’en comprendre le sens, je me réveille. Alors, les yeux de nouveau ouverts, je reprends le cours de mon ancienne lecture. Et, très vite, m’endors de nouveau. Mais les phrases, elles, les phrases ne s’arrêtent pas, elles continuent, passent de la veille au sommeil, du sommeil à la veille, de la veille au sommeil, certaines, je sais d’où elles viennent, mais d’autres, je l’ignore. Est-ce moi qui les imagine pour, continuant une lecture devenue impossible, passer doucement, passer discrètement, passer insensiblement de la veille au sommeil ? Mais pourquoi ? Et puis, ce n’est pas vrai, quand je m’endors, je sais que je dors, je sais que les phrases que je suis en train de lire, ce ne peut plus être du livre qu’elles proviennent, il est toujours ouvert, le livre, mais mes yeux, eux, mes yeux ne le sont plus. « Je sais que je dors », ai-je dit à l’instant, mais cela aussi, n’est-ce pas une ruse du sommeil ? Où suis-je quand je dors ? Que fais-je quand je dors ? Qui suis-je quand je dors ? « Je n’ai pas bougé, je dors,  je suis demeuré moi-même. » Tristes réponses, certes, qui n’approchent en rien la merveille des phénomènes. Moi qui dors, je le sais, malgré ce que l’on veut bien m’en dire, éveillé. À présent que j’écris, la nuit est tombée. Ce matin, quand je suis sorti pour marcher dans Paris, la tour avait la tête qui se perdait dans les nuages. Un voile gris nous enveloppait, elle et moi. Des larmes ont coulé de mon œil gauche. Mais elles ne m’ont pas arrêté. J’ai continué de marcher. Au Jardin des Plantes, il y avait des animaux étranges, mais ils ne l’étaient pas autant que les humains qui allaient et venaient. C’était comme un rêve, mais inintéressant, et assez laid. À un moment de ce rêve désagréable, un homme en tenue de sports entouré de femmes et d’hommes en tenue de sport s’est mis à crier des consignes incompréhensibles aux femmes et aux hommes qui l’entouraient et, ensuite, les femmes et les hommes qui entouraient l’homme se sont mises à aller et venir en faisant des mouvements autour de l’homme qui continuait de crier. Je me suis dit qu’il valait mieux que je m’éloigne, que peut-être l’homme allait me prendre pour l’un de ses femmes et de ses hommes qui l’entouraient (après tout, ne portais-je pas des chaussures de sport ?) et se mettre à me crier dessus. Alors, j’ai bifurqué sur la droite, empruntant un autre sentier dans le jardin. C’est là que j’ai vu ces animaux étranges, bleus surtout, comme sortis de la lointaine mer, et suspendus là, un peu au-dessus de nos têtes, dans l’air gris sous le ciel de Paris. La nuit, disaient des voix autour de moi, ils s’illuminent, et c’est très beau. À présent qu’il fait nuit, j’y pense. Mais je n’ai pas envie de les revoir, ces animaux étranges, non. Je n’ai qu’une envie : sortir de ce rêve hurleur et criard, et rouvrir le livre de mes songes.

301124

Relu pour la mille et énième fois le texte de présentation de la Vie sociale que je publierai à l’occasion de la sortie du livre. Gommé les aspects qui me donnaient l’impression d’une sorte de règlement de comptes et qui me gênaient. Ils n’apparaîtront pas dans la version publiée, mais je les conserve dans une version privée, pour mémoire, quoi que cela veuille dire au juste. En l’état, le texte a une dimension comique qui me semble plus intéressante que la version critique (avec l’identité des personnes visées) parce que je ne cherche pas à me venger, cette attitude ne me concerne pas, je me contente — ce qui est beaucoup plus drôle, et bien plus profond, en vérité — de me moquer du monde. Le poème que j’ai écrit aujourd’hui (bleus cieux) témoigne du sentiment qu’éveille en moi la lecture des souvenirs de Lisa Fittko chez qui le lecteur sent, malgré l’expérience des camps d’internement, de la faim, de la misère, de l’égarement, de l’exil, une joie de vivre, une attention aux autres et aux paysages que rien ne semble pouvoir vaincre. Et c’est son rire et sa détermination sans faille que le lecteur retient. Et aussi, une fidélité aux principes qui inspire un grand respect : comme au camp de Gurs où elle refuse de dresser des listes de prisonnières : les antifascistes ne font pas de listes, dit-elle. Et toujours, en effet, ce sont les fascistes qui établissent des listes. J’ai essayé de dire cela en peu de mots, et malgré tout, j’éprouve le besoin de le dire différemment, plus explicitement, à présent. Je relis le poème et, pourtant, rien ne me semble lui manquer. À sa manière, il dit tout ce qu’il lui faut dire. Et je crois, en effet, que l’attention aux paysages, l’attention aux autres, la fidélité à d’élémentaires principes moraux sont une seule et même attitude, une seule et même manière de vivre. La Méditerranée, peut-être ai-je tort de le dire ainsi, le bleu de la mer Méditerranée, le bleu du ciel de la Méditerranée, mais je vais le dire ainsi : la Méditerranée est une expérience métaphysique. Des drames s’y sont toujours déroulés, mais cette expérience demeure intacte pour qui s’émerveille devant elle, les yeux grand ouverts. J’y ai pensé, ce matin, il faisait beau à Paris, le ciel était bleu, mais ce n’était pas le bleu du ciel de Paris que je voyais, c’était celui de la Méditerranée, celui qu’avait vu Lisa Fittko, en 1940, dans le train qui en parcourait le pourtour, et puis dans le montagnes des Pyrénées entre la France et l’Espagne, après avoir guidé Walter Benjamin jusqu’à la frontière. Pour moi, au fond, je le crois, il n’y a qu’un seul et unique bleu : le bleu Méditerranée. 

291124

Pendant de longues minutes, fasciné, je contemple le spectacle que m’offrent les fenêtres de l’immeuble en face du mien, de l’autre côté du boulevard. Gens qui rentrent chez eux, ou bien sortent, tirent les rideaux (est-ce pour se cacher du dehors ou se cacher le dehors ?), lumières qui s’allument, lumières qui s’éteignent, silhouettes qui passent devant la lumière orangée qui éclaire l’appartement depuis le fond, écrans qui clignotent, occupations ordinaires (étendre le linge, ranger des affaires, repasser), dégradés d’éclairage, vif, tamisé, filtré par le voile qui distancie sans séparer totalement, contrairement à celui qui occulte, cache, ou derrière lequel on se dissimule (pour faire l’amour, pour dormir, pour commettre quelque méfait ou simplement pour disparaître). Tout à l’heure, sur le boulevard, un homme manifestement sans domicile (il portait une grande couverture turquoise sur l’épaule gauche et semblait très sale) était en train de crier dans la rue. Il s’est arrêté devant la publicité pour les lunettes Moncler qui se trouve non loin de chez moi, et sur laquelle trône, insipide, un homme qui porte les vêtements et accessoires de la marque de luxe, censé donc en vanter les mérites, je suppose, par sa pose prétentieuse de nonchalance et d’assurance, comme s’il était prêt à tout pour écraser le monde, et peut-être est-ce pour cela que les gens qui achètent des vêtements et des accessoires de la marque Moncler achètent des vêtements et des accessoires de la marque Moncler, pour écraser le monde de leur supériorité fabriquée en série, et s’est adressé à lui en l’admonestant de l’index de la main droite, il avait l’air très en colère, et puis, il a poursuivi son chemin en criant : « Allez, dégagez ! » sans que je sache très bien à qui il destinait ces dernières paroles. À la terre entière, ai-je supposé (et bien que je n’aie pas de preuves de cela je pense que j’ai raison de faire une telle supposition). Les clochards, ainsi, me suis-je dit un peu plus tard (en fait, à présent que je rédige mon journal), sont les dernières prophètes universels : ils s’adressent à la terre entière. Et, pour ce faire, en effet, sans doute faut-il qu’ils ne s’adressent à personne, et ne disent rien du tout ou, du moins, rien de compréhensible. Plusieurs fois par jour (je le note à présent parce qu’il vient de passer à l’instant sous mes fenêtres), un cortège composé de motards à moto, parfois ils ont des sifflets à la bouche dans lesquels ils sifflent très fort comme si les sirènes d’urgence de leurs véhicules qu’ils faisaient par ailleurs hurler ne faisaient pas assez de bruit, d’hommes et peut-être de femmes dans des véhicules de police aux sirènes aussi hurlantes, ainsi que d’un autre véhicule de couleur sombre et aux vitres noires, passe sous mes fenêtres, transportant probablement quelque personnalité politique de premier plan qui nécessite une protection policière spéciale, et chaque fois qu’il passe, ce cortège, moi, je ne puis m’empêcher de penser : « Si tu as besoin d’une telle protection pour circuler dans la ville où tu vis, alors le problème, c’est toi ». Évidemment, je n’entends pas communiquer, ce disant, quelque contenu politique positif, digne d’un militant de je ne sais trop quel camp, mais simplement attester de ce phénomène étrange bien que manifestement banal, en ce sens au moins qu’il se produit deux fois par jour plusieurs fois par semaine, qui veut que le pouvoir doive se protéger. Mais de qui ? Et de quoi ? Si le pouvoir a besoin de protection, me dis-je, qui détient réellement le pouvoir ? À cette question, je veux toujours apporter la même réponse : personne ne devrait détenir le pouvoir, il ne devrait pas y avoir de pouvoir, il faut abolir la politique, mais je constate que mes efforts en ce sens sont en vain, alors je ne fais plus rien. Je regarde les gens passer. Étrangetés qui se trouvent en effet dans le champ de ma vision, dans le champ de mon audition, à un moment donné et à un endroit donné, et que je note à leur passage. Partout, des hommes sont assis, sur des bancs ou à même le sol, et qui fument et qui boivent, partout des gens existent sans que l’on comprenne très bien pourquoi (qui sont-ils ? et que font-ils ?). C’est déconcertant, l’humanité, ne trouves-tu pas ? Cette entité abstraite que nous formons ensemble sans le vouloir, sans lien apparent entre nous. Et pourtant, ne suffit-il pas de mettre les événements auxquels on assiste par écrit pour qu’un sens en émane évidemment ? 

281124

Étrange de vérifier au matin dans un livre la citation qui se trouvait dans le rêve que la nuit on a fait. Étrange, vraiment ? Oui et non. Étrange, qu’on ne l’y trouve pas, sans doute, alors que le rêve le disait, ou plutôt qu’on se donne la peine de chercher dans le livre si elle y est, comme si l’on faisait moins confiance au rêve qu’à la réalité pour sonder le contenu de nos songes. Ou bien peut-être eût-on aimé que, le matin au réveil, la citation s’y trouvât, non parce qu’elle y aurait toujours été, mais parce qu’elle serait apparue durant la nuit, le rêve ayant modifié le livre, le rêve ayant modifié tous les livres. Ne sont-ce pas les rêves qui sont à l’origine des livres ? Une fois clos les comptes pour lesquels on a inventé les alphabets, après le coucher du soleil, vient le temps d’aimer, auquel succède le temps de rêver, et puis de consigner, le matin au réveil, avant de reprendre les affaires, les aventures que la nuit aura apportées. Le rêve est un état d’exception. Et le désir secret de l’écrivain, parce qu’il sait que l’exception est sans descendance ni pérennité, est qu’il se prolonge à tout jamais. L’exception est toujours l’hapax. Et pourquoi écrit-on, se demande l’écrivain, sinon pour que dure toujours ce qui ne peut durer, que l’impossible arrive, que les histoires inventées inventent le monde à leur tour, et que la fin ne finisse jamais ? Tout le reste est misère, se dit l’écrivain. Et c’est vrai qu’elle semble bien misérable cette vie à laquelle l’on se résout chaque jour, comme s’il n’y en avait pas d’autres possibles, comme si tout était là, comme les comptes, clos sur soi-même. On se repait du bruit que l’on fait, se contente du manque de sens, se satisfait de ce qui nous est donné. Qui explore sans carte autre que la langue dans laquelle il écrit ses contes les continents inconnus, les mers vierges du rêve, se dit l’écrivain, ne saurait manquer de se sentir à l’étroit dans le prosaïsme du monde. Et toute la vie, en effet, semble croître contre le rêve, contre le sommeil, contre la nuit. Telle serait, dit-on, l’essence du progrès : nulle parole pour le noir, l’obscurité non pas ténébreuse mais lumineuse du songe. Rien que des mots durs pour une vie qui l’est encore plus, dure, et froide, et triste. Dans la profonde nuit de l’hiver ou dans la brève de l’été, s’élabore pourtant le tout-autre : c’est là que les futurs impossibles se dessinent, que l’avenir advient, que la vérité s’inquiète d’exister. Et quiconque ignore le geste nautique de l’herméneute qui, comme le capitaine de vaisseau, son journal de bord, tient le journal de ses rêves, ignore toute l’étendue du mystère qui nous unit à l’univers.

271124

Comment les idées viennent-elles se coller entre elles pour former un ensemble ? Je l’ignore. Mais c’est ce qu’il se passe en ce moment avec ce texte que j’ai commencé d’écrire. Je dis que j’ai commencé d’écrire, comme si cela s’était produit il y a quelques jours de cela (ce que j’ai d’ailleurs laissé entendre), mais en réalité, si j’en crois les informations contenues dans le fichier informatique où est conservé le texte, j’ai commencé le chapitre que j’ai imprimé ce matin le neuf janvier de cette année. Et, si je remonte encore plus loin, je dois me rendre à l’évidence que j’ai commencé d’écrire ce texte durant le mois de juillet deux mille vingt. Et nombre des idées qui me sont venues entre cette date et aujourd’hui, où je reprends le texte de janvier pour y adjoindre les mots que j’ai écrits dans la nuit du vingt-deux novembre, trouvent à présent la place qui est la leur dans l’économie de l’ensemble que, j’en fais l’expérience, ces écrits forment les uns avec les autres. Est-ce que tout est achevé ? Non, loin de là. Mais cela prend forme. Et cela me rend heureux parce que, pendant des mois (peut-être, disons, depuis le début de cette année qui s’achève) je me suis trouvé avec des éléments dont il me semblait qu’ils étaient reliés les uns aux autres, mais d’une manière que je ne parvenais pas à objectiver, dirais-je en quelque sorte, et ces éléments ne voulaient pas se lier les uns avec les autres (pas comme les pièces d’un puzzle, comme des pièces de tissu, plutôt, qu’on coud les unes avec les autres), et peut-être, donc, qu’il ne fallait pas objectiver cette manière, qu’il fallait simplement attendre que les choses se mettent en place, spontanément, ce qui prend du temps, mais se tient plus proche de la vérité. La vérité, quelle vérité ? Je ne sais pas pourquoi je viens d’employer ce mot, mais c’est celui-là qui m’est venu, aussi me faut-il en préciser quelque peu le sens : par vérité, je n’entends pas quelque chose de définitif, un dernier mot quelconque, mais quelque chose qui se déroule, prend du temps, change de forme, se métamorphose et dont on sent qu’il dit quelque chose d’important, qu’il tend peut-être vers ce qu’il y a de plus important dans la vie. Nous avons trop tendance à croire que la vérité doit être définitive pour qu’elle soit vraie, que si nos phrases ne le sont pas, définitives, c’est qu’elles sont fausses, mais rien n’est moins juste, à mon sens. Tout a échoué, avons-nous envie de dire (Dieu, la Raison, la Science, la Technique), mais cela a échoué parce que nous voulions que ce soient des réponses définitives à des questions que nous nous posons et auxquelles il n’y a pas de réponse définitive. Je pensais à cela, tout à l’heure, voyant cette immense affiche qui annonçait la défense de la Seine, le fleuve, lors d’un procès fictif qui devait se tenir à Paris, je ne sais quand. L’affiche ne disait pas de qui c’était le procès (qui était l’accusé, le fleuve, c’était la victime, pouvait-on supposer aisément), mais on le devinait sans trop de peine. Cette manière d’animisme, ou d’anthropomorphisation, ou peut-être, plutôt, de personnalisation, qui fait de tout des personnes jouissant des mêmes droits que les êtres humains, cette manière d’animisme à la mode est une réaction compréhensible à la mort de Dieu en Occident, au suicide de la Raison dans les camps de concentration, à l’échec de la Technique et de la Science dans la combustion du monde, mais, comme ce à quoi elle est une réaction, elle échouera, parce qu’elle cherche quelque chose de définitif à dire, quelque chose qui, une fois dite, nous permettra de nous reposer, le mal nous laissant tranquille une bonne fois pour toutes. À la découverte des camps, il eût fallu se poser sur le ton le plus grave la question du poème après Auschwitz (voir Adorno), sur le ton le plus grave, je voudrais le faire entendre au sens anglais de grave, cette question, il eût fallu se la poser de manière tombale, et se poser tombale la question de l’art, de la pensée en général, non pour cesser de penser, mais pour trouver des manières plus adéquates de penser, qui prennent le mal en compte, qui ne le cachent pas ni ne s’imaginent le terrasser, au lieu de quoi nous avons fait comme si de rien n’était (ce que Sebald dit de la mentalité allemande d’après-guerre, du non-dit qui a pesé sur l’Allemagne d’après-guerre est tout à fait éloquent en ce sens), nous avons continué de faire comme nous avions fait auparavant, jusqu’à nous apercevoir que c’était voué à l’échec, et alors nous avons essayé de faire exactement le contraire, comme si faire le contraire de ce qui a conduit à l’échec devait conduire automatiquement au succès. Il fallait prendre l’interdit prononcé par Adorno au grave et le penser à fond. D’autant que, la démocratie étant la forme de l’inachevé, de l’inachèvement, de l’inachevable en politique, de l’interminable, du procès, non au sens du jugement qui doit être rendu, mais du déroulement des choses, du processus de l’existence, la démocratie nous donnait les moyens réels de mettre en œuvre, en acte, cette pensée. Je pensai à tout cela, et je me dis : Mais l’évolution, avec ses changements continus dans le temps le plus long de l’histoire naturelle, ne nous donne-t-elle la meilleure image de l’existence (de l’existence humaine, certes, mais bien plus : de l’existence de toute vie) dont nous ayons besoin ? Non pas quelque chose qui se fige et cherche dans le supra-terrestre, le supra-individuel, le supra-politique, une manière de répondre une fois pour toutes à toutes les questions, mais quelque chose qui ne cesse de changer, dont même la mort n’est pas une fin, qui s’intègre dans le processus de la vie (la chaîne des vivants). Évolution et démocratie marchent main dans la main, le processus de transformation de la vie ne connaissant pas plus d’arrêt que la conversation. Et ce besoin de s’arrimer au définitif, à quelque terre  ferme qui ne tremblera pas, comme qui, pris de vertige, s’accroche à la table pour ne pas tomber, ce besoin est certes compréhensible, mais c’est une illusion, une illusion terrible car, chaque fois que l’on y succombe, on détruit un peu plus le monde. C’est l’illusion qu’il faut détruire, et le monde dans son inachèvement qu’il faut aimer.