261124

Est-ce que j’écris mieux quand je suis déprimé ? J’y pense parce que je ne sais pas trop quoi dire, aujourd’hui. Je pourrais raconter que j’ai reporté les corrections apportées hier au texte génial que je suis en train d’écrire, mais l’idée d’un tel récit me lasse avant même d’essayer de la mettre en œuvre. Et puis, Mehdi Pérocheau a cette phrase : « Je ne connaîtrai jamais la cause de mon existence alors pourquoi ne seraient-ce pas l’humour et l’excentricité que d’aucuns regroupent sous le terme d’individualisme ? » Et il me semble que quelque chose s’éclaire, même si je ne sais pas très bien quoi. Non, vraiment, peut-être que je me sens trop bien pour écrire. Pourtant, le monde ne manque pas de raisons de s’enfoncer dans la dépression la plus profonde : tout va mal, tout va très, très mal. Et, peut-être est-ce lui, en fait, le mal de l’Occident tardif : la maladie de la maladie. Nous sommes malades de nous vouloir malades, et le mal le plus grand, le voici : voir le mal partout et se sentir coupable ou en dénoncer les coupables (ce qui, à peu de choses près, revient au même). Mais quel bien est-ce que cela fait ? On n’en a pas la moindre idée. Qu’importe : continuons. Hier, j’ai lu la tribune d’un écrivain qui réclamait la libération d’un autre, emprisonné dans un pays qui n’est pas le nôtre, et j’ai eu l’impression que, si le premier écrivain réclamait la libération du second, c’était pour que, une fois ce dernier libéré, il ait le plaisir de l’abattre lui-même d’une balle dans le dos. La lecture de ce tract dogmatique était terriblement angoissante, d’autant que l’écrivain en question, s’il n’est pas vraiment célèbre, est loin d’être un inconnu, du genre à signer des tribunes de son nom, quoi, et, en tout cas, il est bien plus connu que moi, parce qu’on avait l’impression de lire la caricature d’un discours tenu par quelqu’un qui aurait été endoctriné par quelque secte apocalyptique : il n’y avait pas l’ombre d’une joie, même lointaine, même petite, dans son assommante prose, pas l’ombre d’une lumière dont le texte eût été la portée, tout était effroyablement sombre, mais sans éclat aucun, absolument terne, d’une noirceur froide comme une planète morte, toutes qualités négatives qui, c’était l’évidence à la lecture de ce texte, ne tenaient pas à l’état du monde en tant que tel, mais bel et bien à l’état mental de qui avait écrit ce texte, un état de délabrement avancé, qui transpirait la haine de tout ce qui se tient debout, le ressentiment, un désir de destruction que la destruction de toutes choses n’eût toutefois pas pu assouvir, parce que c’était, in fine, sa propre destruction à lui que l’auteur de la tribune fantasmait. La lecture de ce texte m’a mis très mal à l’aise. À tel point que, ce matin, j’en ai parlé à Nelly, qui connaît l’auteur en question. Mais je ne suis pas parvenu à formuler mes idées de façon suffisamment claire. Cela, je n’y suis parvenu que plus tard, dans l’après-midi, et je l’ai écrit d’une phrase dans mon carnet au bison rouge dont cette page de journal est le bavard prolongement. Je me souviens que le journal dans lequel la tribune était publiée, durant toute mon enfance, j’ai vu mes parents le lire, et j’ai été pris d’une sorte d’angoisse assez inexplicable — parce que, après tout, je ne suis pas responsable des opinions politiques qui furent celles de mes parents, d’autres enfants, peut-être, oui, mais moi, non —, comme si je portais moi-même la marque répugnante de cette mentalité de secte, dogmatique, sans lumière, violente, prête à tout pour faire rendre gorge à quiconque a le malheur de ne pas penser selon le dogme tenu pour loi universelle de la nature. Ce qui était effrayant dans la tribune, c’était la négation a priori d’un rire quelconque, et partant, d’une quelconque lucidité. Et aussi que, dans ce genre de pensée, pour autant que l’on puisse appeler cela une pensée, aucune place ne soit laissée à la possibilité de l’erreur alors que, nous le savons bien, nous passons notre temps à raconter n’importe quoi, et les vérités que nous tenons pour absolument irréfutables, l’avenir les balaiera d’un dédaigneux revers de la main. Et c’est peut-être cela, au fond, que les auteurs de ce genre de tracts ou d’autres détestent : une civilisation de laquelle, que cela nous plaise ou non, nous sommes issus, et dont l’histoire, dans ce qu’elle a de meilleur tout comme dans ce qu’elle a de pire, nous incite à faire preuve de la plus grande circonspection avant d’émettre le moindre jugement qui ait quelque prétention à être définitif, nous met en garde contre les avis trop tranchés, lesquels n’admettent pas une once d’humour, et grâce auxquels on grossit les rangs des armées. Excentriques, je ne sais pas si c’est ce que Mehdi Pérocheau voulait dire, ces gens-là eussent cherché d’autres façons de dire, moins de combats à mener, et plus de fictions à inventer, des histoires fantastiques, au lieu de quoi, fanatiques de la norme, ils s’emparent du passé pour mettre en joue le présent, et feu à volonté sur l’avenir. « Quelle mentalité ! », déplorerait César, pas l’empereur, non, l’autre, le Marseillais.

251124

Courir sous la pluie et écrire, je ne dirai pas que c’est la même chose, je dirai au contraire que l’un et l’autre n’ont strictement rien à voir. Et pourtant, il y avait une certaine continuité entre les deux, aujourd’hui, sans doute au sens de l’épreuve, patauger dans les flaques et se sentir de plus en plus mouillé par la pluie qui tombait, ne faiblissant que fort peu par moments, et la lecture à haute voix de ce texte que je suis en train d’écrire, les ajouts dans les marges, les ratures, les corrections, et les feuilles de papier découpées aux ciseaux collées dans les marges pour les additions trop longues pour tenir sur la page. D’habitude, c’est vrai que, tout se passant uniquement sur l’ordinateur, on ne voit pas la trace de ces changements, mais il y a quelque chose de plus vivant à écrire à la main dans les marges, entre les lignes, dans des bandes ajoutées pour prolonger la page au-delà d’elle-même, une matérialité qui rend sensible le texte, au moins pour moi, qui me permet d’avoir conscience de l’effort, du temps, de ce que cela demande, l’écriture, et de la patience dont il faut faire preuve pour répondre à ce que l’écriture exige de qui écrit. Épaisseur des feuilles qui n’est pas étrangère à l’épaisseur du texte, du temps qu’il faut pour l’écrire, certes, mais aussi de la durée dans le cours de laquelle il s’inscrit, certains éléments avec lesquels je tisse le texte datant de plus de dix ans (rêve consigné dans le carnet des rêves), cela pour la biographie, et ceci pour l’histoire, dans le temps bien plus long des millénaires que l’écriture traverse et au-delà de la vie encore, dans le passage à la mort. Quand je les ai lues à haute voix, ce matin, avant d’aller courir, ces pages que je devais relire par la suite après être allé courir, je n’ai pas de raisons de le cacher, je les ai trouvées géniales, je l’ai dit mot à mot à haute voix pour moi-même, et ce n’était pas seulement pour m’encourager, comme quand on se dit, cependant que l’on court et que l’on se sent faiblir, vas-y continue, c’est bien ce que tu fais, ce matin, j’étais tellement trempé que je n’en ai même pas eu le temps, tout juste de soulever les pieds pour ne pas m’embourber, c’était parce que je le pensais vraiment, parce qu’il y avait tout ce que je voulais y mettre, et autre chose aussi, un rythme, une allure, un phrasé, une cadence. Ensuite, bien sûr, les choses se sont compliquées, c’est toujours pareil, il ne faut pas se laisser prendre au piège de la première impression, il faut continuer, se saisir de la matière, d’où tous ces ajouts, toutes ces ratures, toutes ces additions, et je crois que l’ensemble, le texte imprimé, avec ses hésitations, ses transformations en cours d’écriture, plus les modifications manuscrites apportées, forme quelque chose de particulier, qui ne doit pas tout à fait disparaître, et c’est pourquoi j’ai écrit à la main et non pas à l’ordinateur, quand même il serait amené à s’effacer dans une version destinée à être éventuellement par d’autres que moi.

241124

Un monsieur noir se moque d’une petite femme asiatique et fait rire au mot de « miniature » qu’il emploie à son endroit la vieille dame blanche qui, canne à la main, l’accompagne. Après quoi, malgré le dédain réprobateur que je manifeste, il parle à son chien. C’était ce matin au Parc Montsouris, où je suis retourné me promener après des mois, je crois, sans y être allé, et cette petite saynète, à vrai dire, je ne sais pas si sa morale était rassurante ou bien terrifiante : quelles que soient leur origine ethnique, leur culture, leur « race », comme il paraît que d’aucuns le disent encore, peut-être pour les rabaisser au rang du chien, les êtres humains sont d’une bêtise insondable et, par tous les moyens, quelles que soient les circonstances, dès qu’ils en auront la possibilité, ils trouveront quelqu’un à humilier. Je ne sais pas si c’est rassurant ou bien terrifiant parce que, en un sens, cela signifie que nous sommes tous égaux, mais que, en un autre sens, si nous le sommes, c’est en ce qu’il y a de plus bas, de plus haineux, de plus méchant. Quand le bien, sans doute, n’est pas à notre portée, ou alors par hasard. Et, c’est peut-être ce que je veux dire en racontant cette histoire presque insignifiante (mais, justement, qu’elle se trouve au seuil de la signifiance me semble intéressant, c’est là que la couche de la civilisation est la plus fine et que ce qu’il y a de plus primaire chez les êtres humains est susceptible de trouver à s’exprimer), on aurait tort de s’imaginer que, parce qu’on a fait des études, parce qu’on vote comme il faut aux élections, parce qu’on écrit des livres, parce qu’on vit à Paris, l’on échappe soi-même à cette espèce de loi universelle de la nature humaine : nous sommes d’horribles monstres qui n’attendons que le moment opportun pour passer à l’acte et massacrer qui a le malheur de nous ressembler un peu moins que les autres (et ce, quel que soit le critère de ressemblance pour lequel on opte : la religion, la couleur de la peau, la taille, et caetera, qu’importe). Et peut-être ce moment n’arrivera-t-il jamais, on dira alors de nous que nous fûmes sans histoires. Mais cette condition (« être sans histoires ») n’a rien d’une quelconque propriété essentielle : tout le monde est sans histoires, raison pour laquelle les gens ont toujours l’air un peu benêt quand ils découvrent que leur voisin est en réalité un meurtrier. Voici ce qui les étonne : pourquoi lui et pas moi ? Quand on dit d’un assassin que c’était un homme sans histoires, on ne cherche pas à en dresser quelque gentil portrait, afin de lui trouver des circonstances atténuantes, au contraire, on se venge de lui : en vérité, affirme-t-on, il n’a rien de plus que moi, il a simplement eu l’occasion, lui. Après lui avoir jeté mon œil le plus mauvais — mais je portais des lunettes de soleil, c’est vrai — et hoché la tête de mon mépris le plus hautain, quand je l’ai entendu parler à son chien, par précaution, j’ai tout de même continué de regarder par-dessus mon épaule tout en tâchant de prendre au plus vite mes distances avec lui : des fois que, l’occasion faisant réellement l’assassin, il décide de lancer son molosse sur moi pour me faire payer au prix fort mon outrecuidance moraliste et mon petit air supérieur. La coureuse asiatique, poursuivant son chemin sans se soucier de personne, n’avait quant à elle sans doute rien entendu de l’horreur banale qui hante les dimanches matins parisiens : tant mieux, elle pourrait se laisser accroire quelque temps encore que l’espèce humaine ne penche pas le long d’une pente assassine irrésistiblement vers le mal. 

231124

J’ai imprimé le texte, tout à l’heure. Pour immortaliser — ce verbe est un peu étrange, mais c’est celui qui m’est venu à l’esprit — cette version-ci du texte, où l’on voit les couches successives de l’écriture superposées les unes aux autres, entre le début et la fin du texte, le nom du personnage dont il est question dans mon rêve changeant trois ou quatre fois. Avant de l’imprimer, je me suis aperçu que le dernier nom que je lui avais donné ne convenait pas et j’ai donc dû lui en inventer un autre. Mais je n’y parvenais pas. Je suis allé marcher et je ne sais pas si c’est le fait de marcher qui m’a permis de trouver ce nom, mais j’ai fini par le trouver et, par conséquent, juste avant d’imprimer cette étape du texte à partir de laquelle je vais désormais travailler, je l’ai modifié. Il faisait froid mais un peu moins froid que ces deux derniers jours dans Paris. J’ai marché dans ce froid vivifiant pendant une heure et demi, et je me suis senti bien, de plus en plus léger à mesure que j’avançais. Quand je suis entré au supermarché de la culture, j’ai été pris d’une presque insensible sensation de malaise, comme si tout le monde était en train de craquer sous cette orgie de biens disponibles. La jeune femme qui rangeait les livres dans le rayon librairie m’a semblé sur le point de faire une dépression nerveuse. Partout, il y avait d’énormes panneaux où était écrit les mots BLACK FRIDAYen capitales d’imprimerie. Elle était presque obscène, cette petite table où étaient présentés quelques ouvrages consacrés à Walter Benjamin. Pourtant, c’était là que le livre que j’étais venu chercher se trouvait. Je m’apprêtais à demander à la jeune femme qui s’occupait du rayon si elle savait où se trouvait l’autre livre que j’étais venu chercher mais, quand je l’ai vu donner un coup de pied dans son bac à livres sur roulettes tout en maugréant contre un client qui venait de lui poser une question (je crois qu’il avait pris son poste de travail pour une caisse et que cette méprise lui avait particulièrement déplu), je ne sais si c’est par tact ou de peur d’être la prochaine victime de son mécontentement, je me suis abstenu de l’interroger et je suis parti avec mon seul livre sous le bras. Obscène, pourquoi ai-je employé ce mot, à l’instant ? Je ne sais pas : il y avait quelque chose d’affreusement putassier dans cet espace-là, Walter Benjamin étant devenu malgré lui, j’entends : pour des raisons qui n’ont sans doute pas grand-chose à voir avec ce qu’on trouve dans les écrits qu’il a laissés à sa mort, un phénomène de librairie, comme on dit. Et pourtant, quand on pense qu’au sens que son œuvre est susceptible d’avoir, on se dit qu’elle ne saurait être à sa place dans cette espèce de temple barbare de la culture. Mais ce temple barbare de la culture a-t-il sa place dans notre monde ? Hier, sur des affiches dans les rues de Paris, on vantait la fraternité, et je me suis demandé ce qu’il y avait de fraternel à laisser vivre tous ces gens dans des tentes, le long des boulevards, sous les ponts, voire à même le trottoir. Il fait froid, me suis-je dit, le vent soufflait fort, il avait neigé la veille, il fait froid, on ne peut pas vivre comme cela. J’y ai de nouveau pensé, en passant devant le bar la Marine dont la devanture, depuis un an qu’il a fermé, sert d’abri aux déshérités : il y avait un homme assis par terre, il était en train de fumer. À sa droite, il avait posé une pancarte sur laquelle ces mots étaient écrits : J’AI FAIM MERCI. Mais ces capitales d’imprimerie n’étaient pas obscènes comme celles du temple supermarché de la culture, elles étaient une sorte d’appel, d’imploration (est-ce que ce mot existe imploration ?) et, à présent que j’y pense encore, j’en viens à me demander : L’imploration est-elle la forme première du langage ? L’appel, la prière, la supplique, la demande, la quête : qui ne parle pour demander ? Même les grosses pancartes BLACK FRIDAY, à leur manière, quémandent. Et c’est cela, peut-être, qui m’a semblé obscène dans la petite table consacrée à Walter Benjamin, qu’on puisse faire des usages si divers, si opposés, si contradictoires de la langue, lesquels usages nous donnent l’illusion que c’est toujours la même langue. S’agit-il de plusieurs langues ? Je ne sais pas. Je ne sais même pas comment savoir. Écrire, c’est comme cela que j’essaie de savoir, sans savoir si j’y parviendrai, sans méthode prédéterminée, — j’invente tout en chemin (c’est ce que μέθοδος veut dire en grec ancien) : et la méthode et le savoir, et la fin et les moyens. Je suis passé de l’autre côté de la bouche de métro et, de là-bas, malgré les réticences que j’éprouve à le faire, j’ai pris l’homme assis par terre en photographie. Pourquoi ? Pour ne pas l’oublier. Pour ne rien oublier. Pour continuer. Il faut continuer, il ne faut jamais s’arrêter d’écrire. 

221124

Lunettes noires et carnet à croquis ouvert sur les genoux, cependant qu’en ce début de soirée je tape à la porte de sa chambre pour lui demander ce qu’elle fait, Daphné dessine. Un peu plus tôt dans la journée, trouvant l’un des innombrables petits dessins qu’elle  sème de-ci et de-là sur son passage, et le rajustant à la porte du réfrigérateur, je m’étais dit que, si jamais il devait m’être donné de (re)vivre une enfance, c’est la sienne que je voudrais, tant sa forme de vie me touche, m’émeut, me fait sourire, me donne envie de rire, m’emplit de joie. Tous ces dessins témoignent d’une existence intense, profonde, laquelle ne semble pas connaître d’interruption, toujours trouver les moyens de s’amplifier, de s’exprimer. C’est cela, vivre, me dis-je, la voyant être ainsi. Et ce n’est pas que je l’envie, c’est que je l’admire, mon enfance à moi, pour autant que je m’en souvienne, me semblant terne, banale, insignifiante, en comparaison. Chaque fois que tu entends dire que « Le niveau baisse », dis-toi ainsi que c’est faux, et remplace cet énoncé absurde par celui-ci : « Le monde dans lequel tu vis déteste les enfants ». C’est quelque chose comme cela que j’ai dit à P., tout à l’heure, au téléphone, rappelant que Daphné avait rapporté les propos que ses camarades de classe avaient tenus à son sujet, qui la trouvent bizarre, et qu’elle parlerait comme au Moyen Âge. Et c’est vrai que préférer Carmen de Bizet à Nakamura sur le Pont des Arts, c’est bizarre. Bienheureux soient les bizarres, alors. Et bienheureux, qui parle une langue bizarre. Bienheureux qui n’est pas le contemporain de ses contemporains. Bienheureux qui est une chose en soi. Bienheureux, dès lors, qui échappe à son temps, prend la fuite, non par l’effet de quelque volonté particulière de sa part, mais par le pur et simple déploiement de sa nature propre, de sa forme de vie. Tout le reste, à quoi bon sinon de la chair à canon, matière à consommer, sinon vivre en vain ? Si Daphné avait imité quelque modèle vu à la télé ou sur les réseaux sociaux, elle m’eût agacé sans doute, mais là, dans la naturalité, la spontanéité absolue de son être telle qu’elle est (son être tel que je suis, devrais-je dire, si je parlais pour elle), elle ne le pouvait, rien que me sembler parfaite, exactement comme elle était. Il a neigé dans les Basses-Alpes, m’a dit P au téléphone. À Paris aussi, lui ai-je répondu. Et c’est ainsi que nous avons formé une sorte de communauté météorologique. Ce matin, malgré le vacarme des sirènes des véhicules d’urgence (j’ai tapé du poing sur la table, littéralement, espérant qu’elles se taisent, ce qui eut pour seul effet de me faire mal à la main et ce soir, en effet, je sens encore le point d’impact), je suis parvenu à la fin, préliminaire du moins,  d’une première partie du texte que j’ai commencé la semaine dernière. 53635 signes d’un texte qui n’a rien d’inachevé, qui bouge même, au contraire, en cours de route, mais dont je veux garder, pour l’instant, cette mobilité, cette instabilité, cet inachevé. Il faut que j’aille acheter une cartouche d’encre demain, pour imprimer, telle quelle, tremblant, hésitant, cherchant et se cherchant, à la découverte du monde, son écriture.

211124

Tout à l’heure, je suis allé au cimetière, marcher sous la neige. En entendant le craquement léger que, en certains endroits où la neige avait tenu, là où il y a de l’herbe, notamment, mes pas faisaient cependant que je marchais, j’ai eu le sentiment que le monde ayant déserté cet endroit, l’ayant abandonné à cause du mauvais temps, il était en quelque sorte libéré de toute présence excessive, lourde, pénible, masse qui vient s’agglutiner dès que le temps est plus clément jusques à recouvrir ou quasi chaque centimètre carré d’existence, et il m’a semblé que je pourrais errer, là, déambuler indéfiniment sans que rien, jamais, ne vienne me faire obstacle. Au bout d’un petit moment, toutefois, trois quarts d’heure, peut-être, je me suis aperçu que j’avais les pieds trempés, et j’ai songé que, s’il avait simplement plu, je ne serais pas venu me promener ainsi, et que, donc, c’était le mauvais temps qu’il faisait, l’alerte orange qu’on avait sonnée, qui m’avait poussé dehors. Je me sentais léger, et j’ai trouvé cela très beau, en réalité, de pouvoir encore s’étonner, s’émerveiller (en grec ancien, c’est un seul et même verbe, qui signifie aussi bien « s’étonner », que « s’émerveiller », θαυμάζειν, qui est le propre du philosophe, dit Socrate quelque part dans un dialogue de Platon) du temps qu’il fait, que les choses soient et que, même si elles sont simplement comme elles sont, les choses sont comme elles sont, les choses sont, et cela est merveilleux. Qu’il faille quelque chose comme une exception à la règle (et ce, même si, de la neige en hiver, ce n’est pas exactement exceptionnel) pour percevoir le merveilleux des choses, pour percevoir qu’il est merveilleux que les choses soient comme elles sont, c’est peut-être nécessaire (j’entends : peut-être que l’on ne peut pas faire autrement, qu’il faut cela pour percevoir que les choses sont). En revanche, il est regrettable que, sitôt terminé l’épisode neigeux, comme on dit à la météo, le phénomène du θαυμάζειν s’achève lui aussi, que nous ne soyons pas capable de faire durer, de prolonger cette qualité de conscience qui est caractéristique du θαυμάζειν, du s’étonner, du s’émerveiller que le monde existe, qu’il soit comme il est et que moi, exactement comme je suis, je fasse partie du monde comme il est. D’autant que, cette qualité de conscience, on s’en aperçoit quand on perçoit le merveilleux des choses comme elles sont, cette qualité de conscience est identique à la qualité du monde, en sorte que la conscience et le monde — comment le dire autrement ? —, s’ils ne sont pas identiques, sont communs, comme uns, ne font pas numériquement un — le monisme n’est pas plus souhaitable que le dualisme —, mais sont de la même nature, sont faits de la même nature. Et l’eau dont mon corps est fait n’est pas différente de l’eau qui tombe du ciel sous la forme de ces millions et millions de flocons qui tombent quand il neige, dont chacun est unique, comme chacun de nous est unique, et pourtant tous faits de la même chose. Tout est de la même nature et tout est unique. N’est-ce pas absolument merveilleux ? J’écris allongé sur mon lit. Pour la première fois de l’année, j’ai allumé le chauffage. Par la fenêtre, je vois la neige qui tombe, le vent la souffle, et recouvre les toits à la Mansart de Paris. N’est-ce pas merveilleux, me dis-je, admirant ce spectacle avec joie, que quelque chose soit plutôt que rien ? 

201124

Six heures dix-huit, j’ai regardé, c’est l’heure à laquelle je me suis extirpé de mon rêve, ce matin. Ensuite, ce rêve, je me le suis raconté plusieurs fois pour être certain de bien le comprendre, qu’il soit en ordre, quand même ce serait peut-être le contraire exactement que je ferais en me le racontant, transformer l’ordre du rêve en ordre de la veille, mais on ne peut pas échapper au passage du rêve à la veille, pour y échapper, il faudrait vivre dans les rêves, et c’est impossible, et puis j’ai somnolé jusqu’au moment où le réveil a sonné. Alors, je me suis levé, j’ai pris le carnet de mes rêves qui est rangé sur le bureau, et je suis revenu au lit où, m’appuyant sur l’un des livres qui dorment à mes côtés, Walter Benjamin, Archives, moins pour son contenu que pour sa forme, mais la journée devait me prouver qu’elle ne serait pas étrangère au contenu, j’ai noté le rêve dans le carnet de mes rêves. Un peu plus tard dans la matinée, mais pas beaucoup plus tard, j’ai réalisé que l’endroit où je devrais me rendre dans quelques mois se situait non loin de Banyuls, d’où, comme j’en ai déjà parlé, en septembre 1940, Walter Benjamin a pris le chemin des Pyrénées vers l’Espagne dont il ne devait jamais revenir et que ce serait l’occasion rêvée d’entreprendre la traversée des Pyrénées que j’avais imaginée cet été à Combray et, surtout, d’écrire une sorte de reportage, de récit de voyage ou de marche, je ne sais pas, à ce sujet. Le rêve est-il passé dans le livre et, du livre, dans ma vie, apportant avec lui quelque chose du livre où il avait séjourné ? Voilà qui défierait les lois les plus élémentaires de la rationalité, mais ne me semble pas à exclure : il faut bien que quelque chose me porte d’un point à un autre, il faut bien réaliser, comme on dit, il faut bien que les idées prennent réalité, pour que nous arrivions à les penser. Où sont les pensées quand on ne les pense pas ? Mais nulle part, quelle drôle d’idée ! Ensuite, je me suis demandé à qui je pourrais vendre le projet d’un tel récit tout en sachant parfaitement que, vendu ou pas, j’ai l’intention de le mener à bien, de passer les Pyrénées comme Walter Benjamin l’a fait, à cette nuance près que j’entends rentrer. Cherchant brièvement à quoi je pourrais bien rattacher ce projet, je me suis aperçu que, l’année prochaine, en 2025, donc, soit quatre-vingt-cinq ans après la mort de Walter Benjamin, j’aurais l’âge qu’avait Walter Benjamin quand il passa les Pyrénées sans retour, c’est-à-dire : quarante-huit ans. C’est une coïncidence, certes, mais elle ne me semble pas tout à fait inintéressante, et prolonge en tout cas cette atmosphère de rêve dans laquelle nagent les plus belles de nos pensées, les plus beaux de nos projets, les plus belles de nos pages. les plus beaux de nos passages.

191124

Il aurait pu sembler que la ville revenait à l’état sauvage — on aurait pu l’imaginer —, mais en fait, non. Pourtant, du haut de mon trottoir, rejeté sur le boulevard Edgar Quinet par le cimetière fermé dont, pour cause de vent violent, on m’interdisait la traversée, j’avais l’impression de me tenir sur une rive d’où je contemplerais une hypothétique Venise par grandes eaux, et les voitures qui, à défaut de vaporetti, s’aventuraient là sur les voies inondées de l’asphalte noyé faisaient des vagues qui venaient ensuite lécher mon rivage de hasard. Mais c’était que tout avait l’air cassé, ou simplement mal fichu. Et, de fait, la ville semble livrée aux aléas du temps qu’il fait et du temps qui passe, comme abandonnée à un sort qui, du moment que les affaires sont faites et les marchandises vendues, n’intéresse personne. Il règne une atmosphère brinquebalante qui donne à songer que, si jamais, comme nos contemporains ne se lassent de la fantasmer, l’apocalypse, ou plus modestement la fin des haricots, devait avoir lieu, ce ne serait pas à la faveur d’une gigantesque explosion, d’une catastrophe naturelle aux délirantes causes humaines, mais sous l’effet du laisser-aller le plus généralisé. De là, peut-être, le sentiment qu’on s’efforce, quel qu’en soit le prix à payer, de maintenir quelque chose qui n’a plus le moindre sens et qui, pour cette raison même, craquelle, s’effrite, se délite, tombe en morceaux, on n’ose dire en ruine, ce serait trop chic. On est prêt à tout pour sauver une prospérité dont l’idée vivote sur les lambeaux du monde d’hier et rien, surtout pas le constat de la nullité dans laquelle notre civilisation s’enfonce chaque jour un peu plus avant, ne semble être en mesure de faire changer d’idée les fanatiques à qui des populations de moins en moins intéressées par leur destinée ont cédé le gouvernail. Quitte à aller à la dérive, semble-t-on s’être résigné, autant que ce soit un autre qui navigue. La ville est une aventure aux confins de la folie dans un douteux décor de Second Empire. Qui s’y embarque, se retrouve bien vite à patauger dans un océan de méprises, d’erreurs, de ratés que charrient les flots nauséeux de l’à peu près. Et qui voudrait montrer quelque chose pour qu’on le voie, se retrouverait bien seul, l’index tendu s’agitant en vain dans le vide. Le doigt de Michel-Ange est noyé sous les connotations les plus scabreuses. On voudrait croire à la blague, mais c’est à des professionnels que revient désormais la pesante charge de nous faire rigoler. Leurs dents blanches sont des phares dans la nuit noire du déni où, comme les bestioles sur la lampe en été, on vient s’écraser et brûler. J’ai mal dormi, cette nuit, et c’est peut-être pour cette raison que j’ai du mal à maîtriser mon ordinaire sensibilité : c’est qu’il en faut de la volonté pour renoncer à son meilleur jugement, se voiler la face, mentir, tout travestir, et faire semblant. La fatigue l’émoussant, comme au moussaillon malmené, tout remonte à la surface ; il faut bien s’exprimer. Bonne journée.

181124

Il pleuvait ce matin quand je suis allé courir. Mais cela n’empêchait pas les éternelles hordes de touristes d’aller et de venir au Jardin du Luxembourg, avec parapluies et chiens, de prendre ces poses ridicules dans des endroits où ils ne sont pas censés se tenir, pour s’y faire prendre en photographie — le sens d’une vie humaine se résume désormais à cela, se prendre en photographie —, ce qui, pour eux, qui ne passent que quelques instants ici, ne pose pas de problème, mais pour les autochtones, qui voient leur environnement se dégrader à cause de ces comportements imbéciles et sans cesse répétés, parce que les gens imitent ce qu’ils ont vu sur les réseaux sociaux, s’habillent comme les héroïnes de quatrième catégorie qu’ils voient dans leurs séries pourries, avant de venir se répandre de par le monde, sans le moindre respect pour leurs hôtes, qu’est-ce que cela rapporte le respect ? rien, et pourtant, cela ne coûte rien, non plus, le respect, quel monde étrange, est une expérience désastreuse. J’ai songé à la profonde contradiction qu’il y avait entre des sociétés qui dépendent de plus en plus pour leur survie de la visite d’étrangers venus du monde entier chez eux pour y faire du tourisme et la nécessaire sobriété que ces mêmes sociétés semblent appeler de leurs vœux, mais qui n’est qu’une façade hypocrite derrière laquelle on s’abrite pour prétendre qu’on fait le bien, qu’on est le bien, et j’ai continué de courir. Pourtant, ai-je pensé ensuite, me souvenant pour les besoins de ce texte que je suis en train d’écrire, des jours détestables que j’avais passés à Naples, il y a quelques années de cela, même avec un nombre de visiteurs limités à 20000 par jour, comme j’ai lu récemment qu’une telle jauge allait être mise en place à Pompéi, pour un site ouvert 365 jours par an, cela fait tout de même un total limite de 7300000 visiteurs annuels, ce qui, lorsqu’on pense que, au moment de sa destruction, d’après les recherches les plus récentes sur le sujet, le nombre d’habitants de la ville se situait entre 7500 et 13500, donne une idée du délire sacrificiel auquel on est prêt à s’adonner pour des raisons purement mercantiles. Pompéi, de fait, je m’en suis souvenu, toujours pour écrire le texte que je suis en train d’écrire, est l’un des endroits les plus détestables au monde. Non en raison de la laideur des lieux, pour ainsi dire « en soi », mais à cause de l’impression de ravage organisé que donne le nombre délirant de gens qui s’y trouvent au même moment. C’est l’une des expériences les plus anesthétiques que j’ai faites dans ma vie, me procurant un dégoût sans pareil dont, cela peut sembler exagéré de le dire ainsi, mais ce n’est pas tout à fait inexact, je ne me suis pas tout à fait remis, et qui n’est comparable, au regard de sa nullité, qu’à la traversée de la galerie des Glaces de Versailles. Tout, en réalité, est rendu inexpérimentable par le tourisme, et il faut faire d’immenses efforts de soustraction pour parvenir à ressentir quelque chose, et quant à comprendre quelque chose, de cela, n’en parlons même pas. Mais, si c’est une chose que de faire du tourisme — de se livrer pieds et poings liés à la destruction du monde —, c’en est une autre que d’en être la victime, de devoir subir ces masses inéduquées dont le but n’est pas de ressentir ni de comprendre quelque chose, mais, je le répète, de singer ce qu’ils ont vu ailleurs, de l’imiter bêtement, de faire comme tout le monde. Voyager n’a plus rien d’un dépaysement, c’est une activité bêtement mimétique, dont il ne reste que des images banales, vues des milliards et des millards de fois par des milliards et des milliards de personnes qui n’en retirent rien. Qui s’effraie de l’invasion du monde par les machines (l’intelligence artificielle est le dernier frisson du genre), la destruction de la planète par la technique, n’a jamais regardé les gens vivre, n’a jamais vu à quel point la qualité de l’expérience qu’ils font leur est indifférente ; ce qui leur importe, c’est de faire comme tout le monde. C’est l’humanité elle-même qui, dans son comportement mimétique, dans la haine croissante de l’originalité qu’elle a développée (que ce soit pour des raisons politiques, économiques ou pratiques), prépare et accomplit chaque jour son remplacement par la technique. Ce matin, un peu contre tout cela dont je viens de parler, même si ce n’était pas toujours forcément volontaire, j’ai préparé une soupe de légumes aromatisée au thym, j’ai écrit le texte que j’ai commencé d’écrire la semaine dernière, je suis allé courir, j’ai déjeuné de ma soupe de légumes aromatisée au thym, ainsi que d’une petite boîte de filets de maquereaux à l’huile d’olive, d’un peu de pain et d’une succulente orange cara cara, et j’ai continué d’écrire.

171124

Avec la Vie sociale, c’est la première fois que je fais l’expérience d’une possible infinité de l’écriture : de la possibilité qu’on ne finisse jamais d’écrire un livre. Cette expérience est évidemment liée au temps qui s’est écoulé entre le moment passé où j’ai pensé en avoir fini le livre — avoir mis le point final, comme on dit — et le moment présent où je corrige encore les épreuves du texte, ces sept années au cours desquelles j’ai connu des sentiments très divers et très contradictoires au sujet de ce livre — de la joie, de la déception, du désespoir, de la haine, du bonheur, et caetera — et qui font que, aujourd’hui, relisant ce texte, il faut que je me mette dans la peau de celui que j’étais quand je l’écrivais, que je retrouve les pensées que je pensais à cette époque-là pour comprendre pourquoi j’ai écrit ceci plutôt que cela. Tout à l’heure, quand j’ai reçu un message de G. me disant que les corrections étaient terminées, j’ai été pris d’un doute concernant un passage que j’avais corrigé et j’ai compris, avec des années de retard, en quelque sorte, pourquoi j’avais écrit ce que j’avais écrit. Dans le texte, le narrateur ment à propos de quelque chose, ce qui crée une contradiction que j’avais relevée et corrigée en relisant le texte avant de me souvenir, ce matin, donc, que j’avais voulu cette contradiction parce que le narrateur ne disait pas la vérité, et qu’il fallait donc que je corrige la correction. Mais pour ce faire, il aura fallu que je retrouve l’intention qui avait été la mienne en écrivant ce livre. Or, dans une certaine mesure, cela n’est tout simplement pas possible. Durant les sept années qui auront séparé l’écriture de la publication du livre, à cause notamment de la difficulté à publier ce livre, et des tensions que ces difficultés ont suscitées dans ma vie personnelle (la déception de constater que l’éditrice avec qui j’ai publié quatre livres chez Actes Sud ne comprenait rien de ce que j’écrivais, l’amertume que cette déception a suscitée chez moi, le fait de me trouver confronté à l’indifférence et au rejet du monde de l’édition, le sentiment d’être abandonné par l’amie qui devait m’aider à publier ce texte, comme une sorte d’agent le ferait, et les interrogations auxquelles ces événements m’ont conduit : est-ce que je suis nul ? si je ne suis pas nul, comment se fait-il qu’il y ait un tel écart entre ce que je considère comme bon et ce que le monde de l’édition est disposé à publier ? pourquoi l’amie en question préfère-t-elle telle autrice à moi ? tout se réduit-il à une question de succès médiatique ? n’y a-t-il d’autre valeur que celle-là, laquelle est assez méprisable ? et caetera), j’ai changé au point que, lisant le texte, je dois accepter que ce livre soit écrit d’une certaine manière et que, si je l’écrivais aujourd’hui, je ne l’écrirais plus de cette manière, mais que je dois respecter et apprécier cet écart pour ce qu’il est en soi. D’où cette impression double : il y a quelque chose de perdu et quelque chose de gagné. De perdu : je ne saurai jamais ce qu’eût été ma vie si mon éditrice avait accepté de publier ce livre parce que cette vie n’aura tout simplement pas eu lieu. De gagné : la défaite, si étrange que cela puisse sembler de le dire ainsi, m’aura appris quelque chose d’important sur moi, sur le monde, la relation de l’un à l’autre, et je crois que, même si dans une certaine mesure cette idée est déprimante, le moi que je suis devenu en survivant à la défaite, en continuant d’écrire malgré l’échec, est meilleur que celui qui écrivit ce livre. Je ne vante pas les vertus de la résilience, à laquelle je ne crois pas le moins du monde, je crois que c’est une machine intellectuelle à normaliser, je crois qu’on ne se remet pas des pertes, des deuils, des échecs, on vit avec, on change, on devient un autre, ou on meurt, je dis que je pense que je suis devenu un meilleur écrivain que je ne l’eusse été si tout avait dû se passer comme prévu. Par exemple, les histoires que j’ai écrites dans des Monstres littéraires, Pedro Mayr, le Feu est la flamme du feu avaient une dimension métalittéraire (je n’aime pas ce mot, qui est imbécile, mais il se comprend facilement, ce me semble), et cette dimension, je l’ai supprimée purement et simplement dans les histoires que j’ai écrites ensuite, m’émancipant de moi-même parce que, c’est ce que j’avais dit dans le dossier de bourse de création soumis au CNL, notamment, on n’avait tout simplement pas compris où je voulais en venir avec cette « dimension métalittéraire ». Bref, j’ai changé. L’échec a intensifié ce changement : quand on continue d’écrire alors que tout le monde semble dire qu’on ferait mieux d’arrêter, quand on continue d’écrire, non seulement en dépit, mais dans le rejet, et non seulement dans le rejet, mais contre ce que le rejet révèle du monde (le monde de l’édition, le monde social) qui en est à l’origine, on découvre quelque chose qui, s’il n’y est peut-être pas tout à fait identique, n’est pas loin du sens de la vie. Et relire la Vie sociale en vue de la publier enfin m’a permis d’apprécier avec précision l’étendue, pour ne pas dire l’ampleur, et la nature de ce changement. Et de mieux comprendre où j’en suis, ce que je fais, pourquoi je le fais. Écrire a une dimension profondément morale, transformationnelle, c’est une métamorphose. Bienheureux qui a échoué.