Je suis de nulle part. Comme je viens de l’écrire dans le cahier au bison rouge à l’instant, je cite : « Pour corriger la phrase écrite ce matin dans le carnet au bison noir, je ne suis pas de nulle part, — je suis de nulle part. Comme quand on me posait cette question qui m’a toujours horripilé quant à mes origines corses : “Tu es d’où ?”, pour y répondre enfin : Je suis de nulle part. » Et cette déclaration serait l’origine de quelque chose. Encore qu’il y ait quelque chose qui tient de la bravade en elle, je la conçois aussi comme une forme de nostalgie, d’un genre un peu particulier : une nostalgie de quelque chose que je n’ai jamais connu et que je ne connaîtrai jamais. Qui n’est pas inconnaissable (pas plus qu’à l’indicible, je ne crois pas à l’inconnaissable), qui est inconnu de moi. Et c’est dans cet inconnu que quelque chose peut être raconté, qu’un récit peut prendre forme et sens. Qu’elles se trouvent loin mes pensées (et par là, j’entends notamment : celles que nous avons partagées R. et moi, il y a quelques mois de cela, à propos de la guerre d’Algérie), loin de ce que l’on entend faire dire à la Méditerranée, et ce qu’on lui fait subir de fait, non en la clôturant — du point de vue de sa géographie, la Méditerranée est une mer presque fermée, seul un détroit en assure l’ouverture, elle s’involue, comme la spirale d’un coquillage (nautilus, comme le sous-marin du capitaine Nemo) s’enroule sur elle-même, à l’envers de la carte des arrondissements de Paris, qui se déroulent de I à XX, elle va de le sens inverse vers ∞, elle incarne le mouvement d’infini enroulement autour d’un centre introuvable, ou plutôt d’un centre qui se déplace sans cesse au cours de l’histoire, car tant d’histoires s’y déroulèrent et s’y dérouleront encore —, mais en la crucifiant de violence, et comme je voudrais au contraire qu’en émane une sensibilité toute singulière. Nostalgie de l’inconnu, n’est-elle pas étrange, et belle de cette étrangeté ? Parcourir les voies d’introuvables origines, tout autour du pourtour, comme les navigations de personne, les navigations de tout le monde, d’interminables pérégrinations. Comment ne pas inventer des mythes dans un tel univers ? Μύθος, bien avant de devenir « mythe », rappelle Chantraine, ce sont des « paroles dont le sens importe, avis, ordre, récit ». Moins prendre la parole, donc, que se parler les uns les autres, partager la parole. Quand nous cherchons, ne parlons-nous pas la même langue ? C’est un peu niais ce que je viens d’écrire, ne trouves-tu pas ? Mais cette question de l’origine inconnue, de l’origine = x, il me faut me dire toutefois qu’elle revient sans cesse et que je ne peux tout simplement pas l’ignorer, tout le mal ne vient-il pas que je ne cesse de l’ignorer ? Et le contraire de l’ignorer, ce n’est pas la trouver enfin, unique, comme révélée, donnée une bonne fois pour toute (« Ici, c’est chez moi. »), mais la cherchant sans cesse, l’inventer, en faire l’infinie relation. Ce n’est pas chercher en sachant que ce que l’on cherche, on ne le trouvera pas. C’est chercher en sachant que ce que l’on cherche n’est pas une chose, c’est une manière de vivre, c’est un état d’esprit.
11124
Depuis quelques jours, j’observe avec fascination les degrés de disparition de la tour dans le ciel de Paris. Dès le lever, de bon matin, j’y pense. Je sors de la chambre, j’ouvre les rideaux du salon (celui de la fenêtre de gauche en premier : c’est de là, me semble-t-il, qu’on peut le mieux observer le phénomène), je regarde par la fenêtre, et je m’émerveille plus ou moins en fonction du degré de disparition de la tour dans le ciel de Paris. Parfois, comme ce matin, ou comme lundi, je prends mon appareil, j’ouvre la fenêtre, je cadre, et je photographie ce que je vois. En tout, depuis lundi, j’ai pris quatre photographies de la tour plus ou moins disparue dans le ciel de Paris et, si on les dispose dans un certain ordre, lequel n’est toutefois pas l’ordre chronologique, ces quatre photographies racontent la disparition de la tour dans le ciel de Paris. « Lundi 28 octobre, 8:22, ai-je écrit lundi dans mon carnet au bison rouge, disparition de la tour dans le ciel de Paris. Dix apparitions. » Ce dernier fragment de phrase peut sembler énigmatique du fait de son apparence paradoxale, et il l’est, en effet : Comment passe-t-on, de la « disparition » à « dix apparitions » ? À la vitesse du son. La première photographie que j’ai prise, j’ai eu envie de l’encadrer avec la notation écrite au crayon à papier sous la photographie proprement dite : « Lundi 28 octobre, 8:22, disparition de la tour dans le ciel de Paris. », et d’en faire ainsi une œuvre d’art. Et puis, ce matin, prenant mes photographies de la tour dans le ciel brumeux de Paris, j’ai songé à une série, répartie sur un seul ou en plusieurs cadres, je ne sais pas encore, qui raconterait l’histoire de la disparition de la tour dans le ciel brumeux de Paris. Ce phénomène banal — le brouillard dissimule quelque chose derrière son épais rideau —, je ne puis m’empêcher de m’émerveiller devant lui. Je ne puis et, à vrai dire, je ne veux. Ce que je veux dire, c’est que ce phénomène banal ne laisse pas de m’émerveiller et que, moi, pour ma part, je ne me lasse de m’émerveiller devant lui. Il y a deux ans, à peu près au même moment de l’année, le quatorze novembre deux mille vingt deux, pour être exact, j’avais déjà constaté ce phénomène, que j’avais rapproché d’un autre conte que j’avais écrit, un conte où figure John Cage en clochard transportant les quelques affaires dont il a besoin dans un sac plastique, et d’une phrase tirée de Vertiges, le livre de Sebald où il est question de ce même sac plastique, avais-je supposé devant ce phénomène brumeux. En ce moment, même si je ne le lis pas (je ne lis pas en ce moment, je n’y arrive pas), j’ai posé sur mon bureau le livre de Sebald, Vertiges, dont il me reste à relire le dernier chapitre où il parle de son retour chez lui (« Il Ritorno in Patria »). Le rapprochement s’arrête là, viens-je toutefois de me dire, puisque moi, c’est ce que je pense, je n’ai pas de patrie. Voici donc l’image : dans le ciel de Paris, la tour Montparnasse est un point de repère, quand je la vois, où que je me trouve du moment qu’elle est visible (quand nous revenons à Paris en voiture, par exemple), je me dis toujours : « Là-bas, c’est chez moi » et la disparition de la tour dans le ciel de Paris est le rappel que je n’ai littéralement pas de chez-moi, au sens d’une patrie d’où je viendrais en ce sens que les patries d’où je pourrais venir (la Corse, l’Italie, l’Algérie), pour diverses raisons qui tiennent à l’histoire de la Méditerranée, mes ancêtres les ont quittées et, contrairement à ce que raconte Sebald dans le dernier chapitre de Vertiges, il n’y a pas de retour dans ma patrie, je n’ai pas de patrie. Écrivant ces dernières phrases, je m’aperçois que je fais le récit de l’image comme je fais le récit de mes rêves, et il me semble que c’est exactement ce qui me fascine dans ce phénomène : la disparition de la tour dans le ciel brumeux de Paris est (comme) un rêve. C’est un phénomène onirique, et tout l’est de même, le conte avec John Cage et son sac plastique raconte un rêve que j’ai fait, et le passage du sac de Sebald dans mon rêve où il devient le sac de John Cage (alors que je n’avais pas lu Sebald quand j’ai fait ce rêve et écrit ce conte) est aussi un rêve, un phénomène qui ne peut se produire qu’en rêve, en circulant d’un rêve à un autre. La réalité, c’est le rêve. La photographie, qu’on tient généralement pour une preuve que quelque chose a bien eu lieu, signifiant : « Tu vois, je n’ai pas rêvé », signifie alors : « Tu vois, j’ai rêvé ». (Non mais je rêve, quoi.)
311024
Je me suis endormi cette après-midi, et n’était le bruit qui traverse sans cesse le boulevard, où se mélangent sirènes, travaux, cris, explosions de moteurs, je dormirais peut-être encore à l’heure qu’il est. 18:38. J’avais prévu de regarder La grande bellezza, film que je n’ai pas vu depuis longtemps, mais l’image sur mon dvd était d’une si mauvaise qualité que je n’y suis pas parvenu. Il y avait une scène que je voulais revoir où, je ne sais pas si j’en ai déjà parlé ici, Jep Gambardella se retrouve seul avec une femme. Ils vont probablement coucher ensemble quand la femme, d’âge mûr, commence à lui parler des photographies qu’elle prend. Dans mon souvenir, ils sont allongés sur le lit, elle lui parle de ses photographies, dans une question rhétorique, il lui demande si elle prend aussi des nus, elle ne comprend pas l’ironie, lui dit qu’elle va les chercher pour les lui montrer, mais lui n’attend pas qu’elle revienne, il s’en va, et elle se retrouve seule. Le film date de 2013. Je ne sais pas pourquoi j’y ai pensé aujourd’hui. Probablement à cause de l’omniprésence des images de soi que les autres déversent sur nous pour nous asservir, autre chose ? — je ne sais pas. En 2013, les réseaux sociaux n’étaient pas aussi oppressants qu’aujourd’hui, et pourtant, Paolo Sorrentino avait déjà compris le mal que l’image allait faire aux gens. Raison pour laquelle, je crois, tout ce à quoi aspire son héros, c’est devenir écrivain : en finir avec l’image. Je me souviens que nous avions parlé de ce film avec Jean-Pierre Cometti : j’avais souligné la dimension proustienne (dans un passage génial que j’ai regardé aujourd’hui avant d’éteindre, un personnage répond à une autre qui lui dit qu’elle veut écrire un roman proustien que Proust est son auteur préféré, avec Ammaniti) et Jean-Pierre la question de l’Italie berlusconienne, points de vue qui ne sont pas opposés, mais se complètent, évidemment. J’avais envie de revoir cette scène, notamment, parce que le nonchalance du dandy fatigué qu’incarne Toni Servillo me semble une posture éthique : il faut fuir. Fuir, oui, pourrait-on nous rétorquer, mais pour aller où ? Je ne sais pas ; nulle part. Je regrette de ne pas avoir pu regarder ce film et je ne le regrette pas : n’avoir que le souvenir permet d’approfondir le sens éthique de la scène, telle que moi, en tout cas, je la comprends. Il y a beaucoup d’esbroufe de la part de Sorrentino au début du film — c’est son style, on n’est pas obligé d’aimer, on n’est pas obligé de regarder, et c’est vrai qu’il y a quelque chose d’un peu racoleur, le terme est peut-être exagéré, mais il n’est pas loin de la vérité —, et le contraste qu’il installe dès le départ est riche de sens. Quand il se souvient de lui, bien des années après sa mort, Cocteau dit que, dans sa chambre qui ressemblait au Nautilus, Proust avait un air de Capitaine Nemo. Et c’est vrai que tout écrivain a quelque chose d’un utopiste, d’un anarchiste, d’un fou, d’un isolé. Nemo, comme chacun sait, cela veut dire « personne » en latin et, comme chacun sait, c’est ainsi que, dans un probable jeu de mots autour de la prononciation de son nom que nous ne pouvons plus vraiment saisir, Ulysse se moque une dernière fois de Polyphème avant de fuir l’île où ce dernier le retenait prisonnier avec la ferme intention de le manger. Tout écrivain aspire à n’être personne : avoir un nom, mais pas d’image. Tout à l’heure, ce qui m’a profondément agacé, j’ai commencé d’écouter une émission que France Culture avait consacrée à la vie et à l’œuvre de W. G. Sebald, laquelle émission commençait par une évocation de sa moustache. Comme si, au fond, on pouvait réduire Sebald à sa moustache, où comme si c’était une bonne porte d’entrée, comme disent les journalistes, exactement comme on réduit Walser à la date de son décès, et caetera. Les photographies d’auteur de Sebald sont ridicules, en effet, contrairement à celles que Seelig a prises de Walser, qui sont magnifiques, mais ce n’est pas ce que l’on devrait demander à un écrivain, de poser devant l’objectif d’un photographe (les photographies que Seelig a prises de Sebald me semblent justement n’être pas posées). Un écrivain devrait interroger notre relation aux images, la fascination qu’elles exercent sur nous, la dépendance dans laquelle nous sommes par rapport à elles, la domination qu’elles imposent tant dans la vie sociale que dans la vie intime. Écrire participe d’un mouvement d’effacement des images que la gloire visible rend impossible. (Enfermements de l’écrivain : Proust, Walser.)
30.10.24
Ce matin, cependant que j’écoutais Lazar Berman jouer la troisième des Années de pèlerinage de Franz Liszt, les sirènes d’urgence des véhicules ne se sont pas arrêtées pour faire le silence autour de moi. Pourtant, j’essayais de lutter contre la trivialité, mais il faut croire qu’elle est invincible, et moi, que je me rende à l’évidence : le combat est perdu d’avance. Cela n’a toutefois pas empêché Daphné de venir me trouver pour me demander de baisser ma musique parce qu’elle l’empêchait, prétendait-elle, d’écouter la sienne. Il faut dire que, de son côté de l’appartement, elle jouait Carmen sur son lecteur de cd, dans la version de Victoria de los Ángeles, qui, elle aussi, demande un peu de silence autour. J’ai obtempéré au minimum, lui conseillant de fermer les portes qui séparaient nos espaces d’écoute l’un de l’autre. Quant à moi, entendre sa musique ne me dérangeait pas dans mon écoute, bien au contraire, c’était comme une sorte de toile de fond où les motifs romantiques de Liszt seraient venus se peindre spontanément. Je n’y ai pas pensé sur le moment, c’est seulement à présent que j’écris mon journal que j’y songe, comme cela, souvent, a lieu, ce qui n’est pas une faible raison d’écrire son journal, son journal, je ne sais pas, je crois qu’il vaut mieux renoncer à pénétrer les pensées des autres, on risque de s’exposer à de sérieuses déconvenues, de graves malentendus, quasi une surdité absolue, en tout cas, donc, mon journal, j’y songe à présent que j’écris mon journal, deux choses : d’une part, que Daphné, probablement, se heurtera aux mêmes écueils que moi — cet abrutissant vacarme qui interdit d’être jamais totalement là où l’on est (et peut-être, ce n’est pas plus mal, à vrai dire, j’hésite toujours un peu devant la totalité auditive de John Cage, ne finit-on pas, à force de prêter l’oreille à tout, par n’entendre plus rien, tout le monde n’étant pas, et de loin, compositeur ?), d’autre part, quand j’observe les goûts de Daphné, encore que je ne sois pas, tant s’en faut, en permanente admiration devant elle, je me dis que, pour ce fragment de l’univers-là du moins, j’ai réussi à vaincre la trivialité et qu’ainsi, contrairement à ce que j’ai affirmé tout à l’heure, la trivialité de l’existence n’est pas invincible, quand même le combat, il ne faut pas mentir, quand même le combat serait surhumain, ou quasi. Eussé-je dû m’en ouvrir à Roschdy Zem, tout à l’heure, quand je l’ai croisé, rue du Bac ? Je ne sais pas. J’ai cherché dans quel film j’avais bien pu le voir jouer, mais aucun titre ne m’est venu à l’esprit, et j’ai pensé que c’était cela, la célébrité, quand les gens ne savent pas pourquoi ils vous connaissent. Ensuite, dans la vitrine de la boutique Cassina, j’ai regardé le prix d’un tabouret de cabanon Le Corbusier, et j’ai trouvé que l’austérité à ce prix-là, c’était quelque peu exagéré. Mais cela non plus n’est pas étranger à la théorie de la célébrité que je viens d’esquisser, théorie qui est elle-même une branche de ma théorie plus générale de la trivialité de l’existence. Sur quoi ai-je prise ? Presque rien. Et pourtant, tout le monde m’enjoint de lâcher prise ; n’est-ce pas absurde ? À moins, bien sûr, que le “lâcher-prise” dans l’air du temps ne soit qu’un mode de la résignation globale : Acceptez votre condition de misérable et taisez-vous. Admirez sans savoir, aimer sans comprendre, écoutez sans entendre, vivez sans exister, c’est tout ce que l’on attend de vous. Paris était assez laide, cette après-midi, quand je m’y suis promené. Mais elle n’y était pour rien, c’était la faute des gens qu’on s’acharnait à y déverser en masse ininterrompue. En sortant de l’église Saint-Germain-des-Prés, de grossiers et vieux touristes m’ont invectivé parce que, prétendaient-ils, ils me tenaient la porte et moi, je ne les remerciai pas. Mais je ne vous ai rien demandé, ne leur ai-je pas répondu. Je ne leur ai rien répondu du tout : j’ai passé mon chemin.
291024
Quelle fatigue, toujours recommencer. Comme un chaos dans un système hyperdéterministe, la moindre perturbation locale induit la perturbation de l’ensemble, et l’on ne s’y retrouve plus, ne sait plus quoi faire, comment mettre les idées en place. En place pour quoi ? [Silence.] Lourdes paupières, depuis tout à l’heure, je les sens qui tendent à se clore sur mes yeux fatigués. Pourtant, à la vérité je dois le dire, je n’ai pas fait grand-chose aujourd’hui, un peu lu, mais c’est tout. Et le chemin que j’avais entrepris de suivre, même sans savoir où il pourrait bien me conduire, il y a quelques semaines, je l’ai perdu de vue. Pour ce perdre, il ne m’aura fallu que quelques jours, même pas : quelques heures, à peine. Perdu, je n’en suis pas convaincu, simplement retarder, à recommencer. Recommencer, toujours, quelle fatigue. C’est désespérant, je trouve. Mais ce n’est peut-être que moi, qui manque de détermination, de volonté, et doit toujours reprendre de là où j’étais parti, ou de rien, de zéro. Peut-être, — en fait, je le dis sans grande conviction, il est vrai que je suis fatigué. J’ai pris une note dans mon carnet tout à l’heure, et la relisant à l’instant, je ne l’ai pas comprise, ou en tout cas, elle m’a paru imbécile. J’ai envisagé de la gommer ou de la raturer, mais je ne l’ai pas fait, je l’ai laissée telle quelle, me disant que c’était peut-être à présent que je la relisais que quelque chose m’échappait et que je comprendrais plus tard. Il n’est pas tout à fait absurde de penser que les notes que nous consignons dans nos carnets ne sont pas là pour nous aider à nous ressouvenir plus tard de ce que nous avions pensé au moment où nous les avions écrites, mais pour nous plonger dans une grande perplexité, afin que nous ne nous sachions plus où nous sommes, plus où nous en sommes, et que, ne comprenant pas ce que nous avions voulu dire, nous soyons ainsi contraints de faire un effort particulier, effort que nous n’aurions pas fait sans la note. Les notes ne sont pas des souvenirs (des « pense-bêtes », comme on dit), mais d’inventifs oublis. Je passe mes index sur mes paupières closes dans l’espoir inapte de les ouvrir, me caresse le front de la main, et quoi ? Dormir.
281024
Rien ne ressemble tant à une classification scientifique qu’un cabinet des horreurs ; — la forme générale de l’arbre de la vie est la tératologie. Me suis-je fait remarquer, ce matin, à la Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée, imaginant avec effroi ces milliers de membres de ces milliers d’espèces que la science a sacrifiés — et par là, j’entends : tuer, éviscérer, découper, empailler, et que sais-je encore ? — sur l’autel de la connaissance. En sorte que c’est bien sur le massacre qu’est fondée la connaissance humaine. Des hordes d’enfants — à Paris, les vacances de la Toussaint sont les pires : toutes les zones de la province viennent s’ajouter au nombre délirant des touristes en provenance de l’étranger pour converger vers la capitale où l’immense majorité des Parisiens se trouvent encore présents, créant ainsi une sorte de cohue agglutinée absolument insupportable — couraient entre ces cadavres desséchées, ces organes immergés dans des bocaux, ces membres épars de taupes, de singes, d’australopithèques, de baleines, toute la création réunie entre quatre murs, ces monstres siamois unis à jamais dans le délire morphologique des hommes, et je ne m’étonnais plus que la cruauté soit devenue chose si ordinaire en Occident : qui, face à l’image si cynique de l’arbre de la vie (les êtres vivants, ne sont-ce pas ses racines ?), réduit à l’état sec de squelette, ou mouillée de chair plongée dans du formol, qu’on montre du doigt en formant un petit o d’étonnement carnivore avec la bouche, pourrait bien concevoir quelque sympathie pour le vivant ? Errant avec mes pensées peu amènes dans les allées du Muséum, j’en vins toutefois à m’émerveiller du hasard de notre existence, son improbabilité : qu’est-ce qui, il y a entre 635 et 541 millions d’années, dans le biota édiacarien, aurait pu laisser penser qu’un jour, quelqu’un, se promenant dans les allées d’un Muséum d’histoire naturelle, s’arrêtant devant le dessin un peu naïf de cet environnement sans commune mesure apparente avec le nôtre, et pourtant situé exactement au même endroit que là où nous vivons aujourd’hui, fait d’organismes mous, comme le dickinsonia, et dont la taille allait de quelques centimètres à plus d’un mètre, aurait ces pensées peu amènes qui étaient les miennes sur le sens que, sans même sembler nous en apercevoir, nous donnons à l’existence que nous menons ? Que nul dessein n’ait jamais présidé à ces changements lents et successifs, cela semble aller de soi, mais ce qui ne va pas de soi, c’est qu’après ces extinctions successives d’espèces (dont la première, donc, date d’il y a quelque 541 Ma), nous nous trouvions là, tous ensemble, comme nous le faisons avec une simplicité désarmante compte tenu de la complexité écrasante de l’histoire qui a conduit jusqu’à nous. Au fond, ce qui est fascinant, c’est que nous vivions exactement comme si ces milliards d’années qui nous précédaient n’avaient jamais eu lieu, c’est que nous n’ayons aucune conscience de notre place effective dans l’histoire naturelle de l’univers et que, mis en présence de l’état des connaissances disponibles à ce sujet, nous nous comportions comme si nous avions acheté des billets pour un parc d’attraction dans l’idée de rigoler un bon coup devant des personnages de quelque fiction bizarre, et non pas du tout comme si ce qui était évoqué devant nous, c’était la fragilité même de notre condition, la précarité de nos vies, leur contingence radicale. Et quand disparaîtrons-nous à notre tour ?
271024
Quand même j’aurais envie d’être ailleurs en ce moment, tout à l’heure, cependant que seul dans ma cuisine j’essuyais des verres, je me suis senti bien là où je me trouvais. J’ai considéré tout ce qui me séparait de la vie désirable dont on nous vante les mérites à longueur de journées, et cette distance n’a pas été de nature à me faire changer d’avis. J’allais ajouter : « bien au contraire », mais non, même pas, en vérité, que d’autres pensent que c’est comme ceci ou comme cela qu’il faut vivre la vie pour qu’on la puisse considérer comme réussie (où ceci et cela désignent sans les nommer des modes de vie qui ne sont pas les miens), à ce moment-là, à cet endroit-là, occupé à faire cette chose si ordinaire et, pourtant, si on s’y attarde quelques instants, si profonde, parce qu’elle permet à l’esprit, comme on dit, d’aller librement là où il l’entend, essuyer les verres, m’était entièrement indifférent, je vivais ma vie sans me soucier de ce que quiconque peut en penser ou ne pas en penser ou s’en moquer ou ne rien en avoir à faire ou je ne sais, et c’était parfait. Encore qu’hier en début de soirée, j’ai été pris de l’envie de faire disparaître tout ce que j’avais jamais fait dans ma vie, le sentiment que j’ai ressenti tout à l’heure dans la cuisine, et que je ressens encore en ce moment, quoique différemment, n’est pas rare : il m’arrive souvent d’avoir ce sentiment de la perfection, « de l’harmonie, j’allais dire, entre moi et le monde », mais la perfection montre la vacuité de l’idée d’une séparation entre le moi et le monde, en tout cas, de me trouver bien là où je suis à faire ce que je fais, ce que je suis et ce que je fais pussent-ils être objet de mépris pour mes contemporains. J’ai dit pourtant, en commençant, c’est vrai, que je voulais être ailleurs en ce moment, et il n’y a là nulle contradiction. Voici à quoi je songeais, essuyant mes verres : au bout d’un certain temps, je finis toujours pas en avoir assez d’être là où je suis, et il est vain de vouloir être ailleurs, parce que, ailleurs, je finirai aussi par en avoir assez d’y être, et, s’il m’arrive effectivement de nourrir des fantasmes au sujet d’un certain type de vie nomade (faire tenir tout ce dont j’ai besoin pour vivre dans une valise ou un sac à dos et aller à l’aventure de par le vaste monde), cette dernière me fatiguerait bien vite, je crois, j’ai besoin de temps — comme un animal, m’avait dit R., quand je lui avais fait part de mes difficultés à trouver le sommeil à Paris quand nous revînmes y vivre, je m’en souviens, cette image m’avait marqué — pour me sentir à l’aise quelque part, j’ai besoin d’être au même endroit pendant un certain temps pour comprendre, je crois, ce là où je suis. Et puis, cet ailleurs que j’ai évoqué, se nommant l’Italie, ce n’est pas un horizon qui annule les autres, mais le complète, accomplit, peut-être puis-je le dire ainsi, par l’ailleurs familier qu’il introduit, le là où je suis. Consultant les souvenirs que me proposait la machine, des souvenirs de Florence, des souvenirs de Naples, je n’ai pas revécu ces séjours comme des choses passées, mais j’ai plutôt envisagé les lieux où ils s’étaient déroulés comme des horizons futurs, ou plutôt : des avenirs permanents, qui prendraient la forme d’enquêtes mentales à mener, non, « mentales », ce n’est pas le mot qui convient, « spirituelles », non plus, non, il ne s’agit pas de l’esprit par détachement ou par opposition à autre chose — « son corps » — mais de tout l’individu. Je songeais ainsi à la tripa alla fiorentina que j’avais mangée au marché de Sant’Ambrogio à Florence (à la Trattoria Da Rocco), et cela était presque aussi important dans ma conception du lieu, dans ma pensée de l’atmosphère, que la fresque de Fra Angelico figurant l’Annonciation au couvent San Marco. Est-ce alors, quand on parvient, non pas à concevoir, mais à vivre l’absence de séparation entre le moi et le monde, l’esprit et le corps, l’individu et l’univers, qu’on se sent bien où l’on est et que tout est parfait ? Et par « absence de séparation », je n’entends pas « indistinction », mais absence de contradiction, comme entre la réalité et la fiction ; — il faut faire la part des choses et parvenir à la compréhension que ces choses ne s’opposent nullement, ne s’annulent pas les unes les autres, mais forment la fresque entière de la vie.
261024
Aujourd’hui, si je m’écoutais, j’effacerais tout ce que j’ai jamais fait tant je trouve tout ce que j’ai jamais fait insupportablement mauvais. Je ne sais pas si c’est un éclair de lucidité qui aura disparu bientôt ou si je suis fatigué, je ne sais pas si je vois clair ou si je suis aveuglé, et c’est peut-être pour cette raison, parce que je ne sais pas, parce que je ne sais rien, que je ne le fais pas, que je ne fais rien. Vaut-il mieux ne rien faire ? Mais comment savoir ? Peut-être que si j’effaçais tout ce que j’ai jamais fait, je me sentirais mieux, après, plus léger ou plus libre, ou bien peut-être que, tout de suite après avoir tout effacé, je me prendrais la tête entre les mains en me demandant mais qu’est-ce que j’ai fait, mon dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? parce que ce serait trop tard pour le défaire, ce que j’aurais fait. Tout à l’heure, je suis tombé sur la déclaration d’une écrivaine qui disait avoir compris assez jeune qu’elle ne serait jamais Kafka, ce qui avait l’air de signifier pour elle qu’elle n’atteindrait jamais au génie de cette figure tutélaire de la littérature moderne et contemporaine. Ce qui m’a étonné dans une telle déclaration, ce n’est pas la comparaison passablement outrecuidante (en vérité, tout le monde avait déjà remarqué qu’elle n’était pas Franz Kafka et ne le serait jamais, ni littéralement, à l’évidence, ni métaphoriquement, non plus), c’est que cette conscience n’ait pas constitué pour sa détentrice une raison suffisante d’arrêter d’écrire. C’est-à-dire que, pour elle, au fond, il était acceptable de se satisfaire de la médiocrité : elle pouvait tolérer de vivre avec la conscience qu’elle était une écrivaine ordinaire, comme tous ces écrivains ordinaires, ces écrivains banals qui ne passeront jamais à la postérité parce que leur œuvre ne le mérite pas, parce que leur œuvre n’a aucun mérite, qu’elle est essentiellement banale, parce que fondamentalement ils n’ont rien à dire, et le savent. Cela, je ne le comprends pas. Je comprends quelqu’un qui se méprend sur son compte, vit dans l’illusion de son génie alors qu’il n’est qu’un vulgaire faiseur et un imbécile, je le comprends d’autant mieux que je suis peut-être ce quelqu’un-là, mais quelqu’un qui peut tolérer la nullité — tout ce qui ne tend pas au génie est nul par nature —, que la conscience de la nullité n’effraie pas, n’empêche ni de dormir ni d’écrire ni de se répandre en d’insupportables considérations sur le sens de l’existence, de l’écriture, de l’histoire, du bien et du mal. Était-ce avant ou après que j’eus envie d’effacer tout ce que j’avais jamais fait jusqu’aujourd’hui ? Je ne m’en souviens pas, et cela n’a pas d’importance. Ce n’est pas un désir isolé, un hapax, c’est ce que je veux dire : ce n’est pas la première fois que j’ai envie de tout effacer, de tout détruire, de disparaître. Mais pourquoi ne le fais-je pas alors ? Parce que je suis trop lâche ? Parce que je me fie trop peu à mon propre jugement ? Parce que l’époque a ruiné toute possibilité d’émettre un jugement sensé sur quoi que ce soit ? Parce que Kafka lui-même, qui demanda à Max Brod de tout brûler, ne croyait pas à la valeur de son œuvre et ne plaçait aucun espoir en sa postérité ? Parce qu’un esprit sain ne peut croire en rien ? Parce que le culte de la valeur — qui s’exprime notamment dans le monde des lettres par la célébrité, laquelle consiste à passer à la télé, ce qui n’est tout de même pas grand-chose, vous en conviendrez, mais assez, il faut croire — a tout rendu impossible et que nous ne sommes plus à même de rien savoir, de rien comprendre, de rien sentir ; — il nous faudrait tout réinventer, mais pourquoi, et pour qui, et à quoi bon ? Alors donc je conserve tout, comme le sphinx archiviste de moi-même que je suis.
251024
Sentiment dont je ne sais que faire : que toute une partie de notre pensée est devenue impossible. Nous avons des facultés sans usages et des usages sans facultés. N’est-ce pas une situation comme celle-là que Musil décrit dans l’Homme sans qualités ? Sans parvenir à trouver comment faire se correspondre usages et facultés ; — on se heurte toujours au même écueil du livre inachevé. Je m’interroge : la logique des coïncidences (« Je me trouvais tel jour à tel endroit et c’est à cette date-là que tant d’années plus tôt se trouvait aussi telle personne et c’était d’ailleurs le jour de ma naissance et cette personne avait ceci de particulier qui me rappelle telle autre personne avec laquelle j’ai fait cela à l’endroit même où plus tard telle autre personne devait aussi se rendre, etc. ») à l’œuvre chez Sebald (à ma connaissance, il n’est pas question de Musil chez Sebald) est-elle de nature à permettre de franchir ce hiatus ? Or, ce que j’appelle logique des coïncidences ne trouve-t-elle pas précisément sa raison d’être dans un monde qui n’a pas de sens, ou plutôt : un monde qui, à cause de telle ou telle catastrophe a perdu le sens qu’il avait jadis avant ces catastrophes (la révolution industrielle, la Shoah), un monde dans la nature duquel il est désormais que le hiatus entre facultés et usages soit impossible à combler ni franchir ? La logique des coïncidences n’est dès lors pas une solution à un problème, mais l’aveu que ce problème est insoluble, l’acte par lequel la pensée signe sa reddition sans condition, capitule devant une réalité à laquelle elle ne comprend plus rien, d’où elle ne peut plus dégager le moindre sens et doit se satisfaire de relever que telle et telle personnes se sont trouvées en tel endroit à tel et tel moments, que telle personne évoque le souvenir de telle autre, c’est-à-dire, on ne peut tout de même pas manquer de le dire, des banalités. Ce n’est pas un petit tour de force que Sebald parvienne à tirer quelque chose de passionnant de ces banalités, mais il n’en demeure pas que c’est ce qu’elles sont, et qu’il n’y ait pas de récit autre que celui du passage de quelques personnes en quelque endroit ou de la ressemblance de certaines personnes avec d’autres personnes est une perspective qu’il n’est pas absurde de trouver profondément décevante, pour ne pas dire désespérante. Mais Sebald (l’écrivain, en ce qui concerne l’homme, je me garderai bien d’en dire quoi que ce soit) n’était-il pas profondément désespéré ? Son œuvre ne porte-t-elle pas la marque de ce désespoir que rien n’est en mesure de rédimer, ni l’oubli, puisque tout revient inexorablement à la mémoire, ni l’amour, puisque les êtres sont définitivement seuls ? C’est une chose étonnante (et je contredis la règle que je viens d’énoncer à l’instant) qu’on ne trouve nulle trace d’amour chez Sebald qui fut pourtant un époux et un père semble-t-il heureux. Sauf erreur de ma part, on ne rencontre l’amour chez Sebald que dans le premier récit de Vertiges où il évoque la figure d’Henri Beyle qui, avec son physique ingrat et sa syphilis, s’il connût effectivement l’amour et écrivit beaucoup sur la question, n’offre guère de perspective émancipatrice (mais c’est peut-être une façon bien rapide d’aborder la question). Le lecteur de Sebald semble ainsi invité à abandonner toute recherche de sens pour préférer des histoires labyrinthiques du dédale desquelles il n’y a aucun espoir de jamais sortir. Et ainsi, je me retrouve toujours avec la même question dont je ne sais si elle a une réponse : en l’absence de toute forme de transcendance (en s’en tenant au monde tel qu’il est, qu’un Dieu existe ou qu’il n’en existe pas, cela ne change rien, revient absolument au même), comment faire autrement ?
241024
Ombres chinoises abstraites. On espère pouvoir dire quelque chose de sensé, mais c’est en vain. Même ne rien dire du tout est parfaitement absurde : se taire est déjà une déclaration de principe. Tout à l’heure, sur un site culturel, je cite, où quiconque est invité à donner son avis au sujet de n’importe laquelle des œuvres de son choix, bien que je sache qu’il ne faut jamais s’intéresser à ce que l’on dit de soi, j’ai quand même regardé, et j’ai vu que, à propos de mon livre et partout c’est la guerre, quelqu’un avait écrit en guise de descriptif la phrase averbale que voici : « Long poème sur l’état catastrophique de notre modernité ». Et sans savoir si c’était sérieux ou pour se moquer de moi que la personne qui avait écrit cette chose l’avait écrite, l’espace de quelques instants, j’ai eu envie de mourir. Comme le museau d’un petit animal qui va d’une direction à une autre, revient, doute sans pour autant être en mesure d’arrêter d’aller et de venir d’une direction à l’autre, c’est au-dessus de ses forces, le ferait, j’ai pensé à la dernière sélection du Goncourt, j’ai pensé à moi, j’ai regardé mon ventre un peu trop volumineux à mon goût, j’ai songé à l’état global du monde, considéré le descriptif que la personne qui l’avait écrit avait écrit, et je me suis demandé pourquoi j’étais encore en vie, pourquoi je n’avais pas été emporté, l’an dernier, tiens, par exemple, c’est vrai, cependant que je me trouvais à Daoulas dans le Finistère et que, cependant que je me trouvais à Daoulas dans le Finistère, la tempête Ciaran s’y était trouvée aussi et avait emporté arbres, coupé câbles électriques, écrasé voitures, et tué au moins deux personnes, par la tempête Ciaran, pourquoi ces gens dont j’ignore tout, mais qui avaient peut-être plus de raisons, de bonnes raisons de vivre que moi, qui écris de longs poèmes sur l’état catastrophique de notre modernité, a-t-on écrit, avaient été emportés par la tempête Ciaran, et pas moi, donc. Si j’avais jamais eu l’idée d’écrire quelque long poème sur l’état catastrophique de notre modernité, je crois que j’eusse tout d’abord envisagé de me suicider, mais je crois que le pire, c’est le malentendu, un malentendu impossible à dissiper, qui plus est, parce que tout cela, toute cette bêtise, tout cette médiocrité, est commise dans le plus total anonymat, et partant, sans vergogne aucune. Moi, bien sûr, quand je signe un livre, a fortiori quand on me confond avec cette enflure de Jérôme Orsini — mais qu’il crève, qu’il crève ! —, je sais que c’est à moi que reviendront les lettres d’insulte, moi qui aurai à subir les erreurs les plus grossières, à commencer bien sûr par la pire : la faute de frappe primitive, qui en effet a le temps de se relire à perdre dans la vie ? il y a plus important, tu ne crois pas ? non, je ne crois pas, mais je ne compte pas, je ne suis que l’insignifiant pot de chambre dans lequel ce que le monde compte de plus bête déverse sa prose tiédasse (à température corporelle), mais l’autre, l’anonyme, s’en fout, point ne lui est besoin de penser, il suffit de se répandre à la surface infinie du monde numérique, c’est-à-dire : de moi-même. Quelle consolation ce doit être que de tomber dans l’oubli le plus absolu, mais encore faut-il commencer par s’oublier soi-même. J’ai regardé mon ventre passablement trop gros, la maigreur étique qui, tout en nous séparant du mal ou du bien, je ne sais pas, ils se confondent, nous en rapproche, et j’ai eu envie de n’être plus. Tout est tellement imbécile, me suis-je dit, point même n’est besoin de penser à la mort, on croise des Prix-Goncourt partout, il suffit de les ramasser, et il s’en trouve encore pour s’en flatter, de l’avoir, de les connaître, je ne sais. Tout est tellement imbécile : ne pourrait-on pas m’amputer d’une partie de mon cerveau, histoire d’oublier, d’oublier tout, d’oublier un peu, — d’être normal ? Écrivant cette dernière phrase, des images de moi me reviennent soudain. J’ai cinq ans. Je suis en pyjama. Je traverse l’appartement d’Amiens. La télévision est allumée. Mon père la regarde. Je la regarde. Il me semble qu’il s’y passe quelque chose d’important. Je ne sais quoi. Je ne comprends pas quoi. Tout me paraît à la fois faux et vrai. Mais je ne sais pas si c’est du fait du souvenir ou que je m’en souvienne. L’image s’efface. C’est fini. Comme les ombres, c’est du chinois.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.