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14.11.22

Retour au départ : détruire mon indiscipline. Comment faire pour ce faire ? Il me faut deux heures pour parvenir à formuler une phrase, pas n’importe quelle phrase, cette phrase, et ce trou improductif dans le temps, qui pourrait nier qu’il est nécessaire, pourtant, qu’on ne peut rien faire là-contre ? Ce qui me place en totale contradiction avec mon époque, laquelle ne supporte pas le temps, la haine du temps se confondant avec la haine de la pensée : « Il est urgent d’agir ! », ne cesse-t-elle de répéter, idée fixe qui, d’être toujours la même, n’en est pas moins inepte ; on parle, on parle, mais on ne dit rien. Du doigt et de la voix, ce matin, au réveil, Nelly m’a montré la disparition de la tour dans le ciel de Paris. Et puis, nous l’avons montrée à Daphné qui a été bien étonnée de ne pas reconnaître son paysage ordinaire. À Daphné, aussi, j’ai dit que j’avais écrit un conte (en vérité, j’ai dit : « une nouvelle » — et si, même moi, je ne parviens pas à parler ma propre langue mais toujours celle des autres, qui le fera ? d’où la correction que j’apporte ici, a posteriori : pas une nouvelle, un conte) où il était question de la disparition de la tour dans le ciel de Paris, nouvelle qui a semblé moins l’étonner que la disparition de la tour elle-même dans le ciel de Paris. Un peu plus tard, j’ai comparé l’image prise quand j’avais écrit le conte pour voir si la vue était la même. Le point de vue ne l’étant pas (à présent, ma fenêtre ne donne plus sur la cour intérieure, elle donne sur le boulevard), elle ne le pouvait pas, mais il m’a semblé que l’atmosphère, elle, était identique. J’ai ouvert la fenêtre, j’ai trouvé qu’il faisait froid, et j’ai tâché tant bien que mal de fixer cette répétition dans le temps du même phénomène par une photographie. Prenant cette photographie, je n’ai pas tant pensé à ce que je prenais en photographie qu’à cette phrase que j’ai lue hier, au début de « All’estero », le deuxième chapitre des Vertiges de Sebald où Sebald écrit : « Je me mis à trimbaler avec moi un sac plastique rapporté d’Angleterre où je fourrais toutes sortes de choses inutiles, des choses dont sans me l’avouer je finissais par ne plus pouvoir me séparer. » En lisant ce passage, hier au soir, avant de m’endormir, quelque chose m’a sauté aux yeux : ce sac en plastique est le même sac plastique que l’on trouve dans le conte que j’ai publié dans le volume où se trouve le conte sur la disparition de la tour, un conte dans lequel John Cage se promène en trimballant partout avec lui un sac plastique, « comme un clochard », dis-je de mémoire dans mon conte. Cette conviction que c’est le même sac, je l’ai acquise à partir d’un fait simple : quand j’ai écrit le conte où John Cage se trimballe partout avec un sac en plastique, je n’avais jamais lu Sebald, je ne pouvais donc pas connaître l’existence du sac dans son histoire à lui, ce qui est la preuve irréfutable que c’est bien un seul et même sac en plastique qui se trouve dans deux histoires différentes, à quelque vingt-cinq années d’écart, et non un auteur en manque d’imagination qui plagie son aîné plus doué que lui. Comment ce sac en plastique a-t-il bien pu persévérer dans son être en bon état pendant si longtemps ? Cela, je dois l’avouer, je l’ignore. Mais il est absolument indiscutable que c’est le même sac que l’on trouve dans l’histoire de Sebald et dans mon histoire à moi. Histoire qui est un rêve que j’ai fait. Et alors, les choses s’expliquent peut-être un peu, rien n’empêchant, en effet, que John Cage, qui était encore vivant en 1980 (il est mort en 1992), date à laquelle se déroule l’histoire de la déambulation de Sebald dans les rues de Vienne, ait mis la main sur le sac en plastique de Sebald ou que Sebald ait emprunté son sac en plastique à John Cage alors de passage à Vienne, ou qu’il l’ait emporté avec lui en venant d’Angleterre, où il l’avait volé à John Cage, etc. On peut multiplier les hypothèses, mais on ne doit en exclure aucune, pas même celle d’après laquelle j’ai rêvé, moi, vingt-cinq ans après le séjour de Sebald à Vienne, d’un fantôme de John Cage venu de 1980, puisqu’à l’époque où j’ai rêvé de John Cage, il était mort depuis plus de dix ans. Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cela veut seulement dire quelque chose ? Sans que je comprenne très bien pourquoi, j’en ai la certitude — tout intuitive, certes —, j’ai la certitude qu’il y a là un phénomène important dont il me faut garder la trace de peur qu’il ne disparaisse derrière un nuage d’oubli, d’où contrairement à la tour derrière son nuage de brume, il ne sortira plus jamais.

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