La bêtise, c’est le choix. Non en tant que résultat (auquel on parvient par suite de contrainte, faute de mieux, obligation, réduction), mais en tant que principe. Est-il bien étonnant, à ce titre, que l’un des plus grands “intellectuels” français (JPS) ait fait du choix son fonds de commerce ? Le choix, c’est le refus de la vie, sa réduction à plus simple expression qui soit : oui ou non, toi ou moi, eux ou nous. La racine de la métaphysique la plus rance, la voilà. Qui désire vivre ainsi ? Qui désire vivre ainsi mérite sans doute de vivre (qui, en effet, ne mérite pas de vivre ?), mais n’a sans doute pas compris grand-chose à la vie. Libérés de la contrainte du choix, nous pourrions explorer des dimensions plus vastes, plus riches, plus belles de l’existence, dimensions dont le choix nous prive parce qu’il rétrécit la vie : ou bien ou bien. Ou bien ou bien, ce ne peut être que l’axe d’un raisonnement pour obliger l’alternative (ou bien ou bien) à montrer sa vraie nature, laquelle est médiocre, mesquine, mauvaise. Je suis si fatigué. J’ai pris froid (ce qui ne se peut pas) ou chaud (je ne sais pas). Et puis, j’ai mal dormi, cette nuit. Dans le noir, j’entendais tourner les oiseaux de mer, ils hurlaient de leur cri indigne, avec leur manie de se plaindre de leurs ailes lourdes, goélands qui sont, je crois, les véritables oiseaux de l’enfer, les harpies de la Méditerranée. Bonne nuit.
23824
La vérité, n’est-ce pas que nous sommes bien trop déterminés ? Il faut choisir, s’établir, préférer ceci à cela, être ceci plutôt que cela, choisir un métier, adopter un mode de vie, élire un domicile, — mais pourquoi ? Il y a les gens qui ne sortent jamais de chez eux, et puis ceux qui, une fois mis quelque part, ne savent plus où aller, ceux qui professent de n’être jamais où ils sont, toujours en partance, sortes de bougeurs impénitents, ceux qui sont ancrés, entés, enracinés, les autres qui sont hantés, obsédés, visités par leurs visites faites aux visites passées, les voyageurs, les trotteurs, les resteurs, les parteurs, les ailleurs, les voleurs, les navigateurs, et puis tous ensemble qui cherchent une croix pour faire un chemin. Mais tous, donc, en cela, ne te semblent-il pas très étranges, ou trop peu (le dire ainsi vaut mieux) ? Être ou chose, on cherche un lieu qui donne forme à la vérité : un espace clos, délimité. Mais qui peut bien en avoir besoin ? Qui peut bien s’enfermer à ce point ? Se replier sur le point ? Même dans la rotondité du tour (détour et retour sont une seule et même forme de déplacement), on quête en vain la translation, — la vérité : c’est un mythe. Je dis une chose, tu dis son contraire, nous paraissons ne pas nous comprendre, mais est-ce le cas ? Tour, détour, retour, alentour : se hument ici (ie. à Marseille) des senteurs uniques. Tout est laid quand on l’aborde d’une certaine façon, mais pour la beauté, c’est une autre question. Est-ce pour cette raison que l’idée de Wittgenstein d’après qui « C’est beau » n’est qu’une interjection m’a toujours paru douteusement absurde ? Un peu trop de mépris, — non, pas de mépris, — mais alors quoi ? — peut-être un désir d’aller au plus profond des choses lequel se méprendrait toutefois et sur le désir et sur la nature des choses, — ah oui, tu crois ? — sinon, je ne le dirais pas, — soit. Fenêtre ouverte sur un espace qu’elle détermine par son cadre, c’est devant que je me trouve pour écrire. Je cherche le point borgne où s’enfuirait la perspective, — en vain : il y en aurait tant. Je ne pense pas assez, me dis-je soudain, je n’écris pas assez. Mais ce journal, n’est-il pas penser, n’est-il pas écrire ? Gardons-nous de répondre. Couru sur la Corniche ce matin. Combien d’années depuis la dernière fois ? Deux, je crois. J’étais là, j’étais bien, j’étais noyé dans le bleu où je respirais parfaitement, j’avais mon souffle, j’avais ma vie, je suivais une route déjà tracée avec des pas déplacés. 1 2 1234. Quelque chose comme ça. Rythme. Ensuite, la plage : les enfants qui courent en inondant de sable le monde autour, les vieux Marseillais qui commentent l’éternité, les femmes noyées sous leur burkini, et celles qui sensibilisent aux violences sexuelles et sexistes, en français et en anglais, tout un univers qui, dans son microcosme, hésite entre l’ineptie et la profondeur, le génie et la débilité, des trous entre les corps où l’on s’imagine pouvoir respirer, une fois sur deux au moins, les phrases qu’on ferait mieux avec les mains, les gestes qu’on n’arrive pas à taire, la montée et la descente, et le chemin qui, quel que soit le sens par où on le prenne, est un, et le même. Alea.
22824
Ô Marseille, que ta bouche de crasse est sublime, où se déverse toute la Méditerranée, quand tu recraches dans tes rues ses avides gorgées, vomi de toutes les éternités, villes de ta ville, mausolées de ton mausolée, mosaïques insensées, parfums d’Orient, hijabs pour les enfants, et personne en personne. Un Grec chez le Turc, s’il vous plaît. Nous sommes toutes des petites filles dans tes bras ensanglantées, maman. Et comme c’est loin, Marseille, la France. Sur tes rives onyx, c’est un songe qui se perd dans des effluves exotiques, fragments collants aux contours flous, dégradés de moralité et mille et un ports sans nulle attache. Eut-elle jamais existé, ton unité se perdrait, Marseille, ma mère, Marseille. Le moins n’est pas l’ambiguïté. C’est le sac que le vendeur à la sauvette referme sur ses babioles universelles quand il entend l’appel du chouf, les arcanes sales de ta vérité, et puis file, mec, aussi sec que la météoranais, et mille jours et un jour sans la moindre goutte de pluie coulée. Remballe ton âme, Marseille, fume ton shit à 80% coupé, à la mort coupé. Tout est capiteux ici. Et j’ai le corps qui colle comme les souvenirs à la peau collent. Années après années, des yeux aux sexes, balles tirées aux aveugles touchés, voilà qui nous sommes, rafales de la destinée, sourde à nos espoirs, et le silence gardé sur l’état de nos désirs. Quelquefois, se fait un calme si puissant qu’on croirait le néant. Mais qu’y a-t-il dedans ? Qu’y a-t-il au fond de tes siècles, Marseille ? Mais oualou, meuf. Brouillards de Gyptis. Marins perdus pour l’histoire, astronautes terre à terre, savants imbéciles, kyrielles de théories débiles, kyrie levi & sons, inch allah, et caetera. Un cierge peut-être encor, à la rigueur, pour saint Victor. Je n’ai jamais rêvé de toi, Marseille, mais j’ai rêvé en toi, si longtemps. Et où sont-elles passées, dis-moi, ces nuits, par milliers coulées dans la chaleur et le vent, des dramuscules aux disparitions majuscules, je n’ai jamais cherché ta tombe, maman. Tombés dans les profondeurs du temps, où passent les corps que personne ne veut voir ? Au fond du champ de vision, nulle part ? Écoute. Il règne un paix extrême sous le jaunâtre des réverbères. Totems de zoneurs, louseurs, comme d’autres de l’or en barre et des électriques moteurs. Oiseaux moqueurs. Qui ne voudrait plonger dans l’atmosphère et flotter à la surface sucrée de ta surface acidulée ? Clic. Laisse-moi prendre un autre cliché de ta bonne mère. (La pute.) Qui ne fantasme tes épopées de rien ? Asthmes de l’espoir d’où dégun, mais jamais, n’est sorti vivant. Ô Marseille, j’ai la main sur ton cœur et l’autre, ailleurs.
21824
Larmes d’effroi que verse l’enfant devant cette scène qui ne me parut guère horrifique de l’anime que nous sommes allés voir cette après-midi, au cinéma. Des larmes d’effroi, c’est moi, d’abord, qui eusse dû en verser, hier au soir, cependant que je m’entêtais à regarder jusqu’au bout God Is a Bullet (Le prix de la vengeance), navet d’une dignité quasi métaphysique de Nick Cassavetes, dans lequel un flic part à la recherche de sa fille kidnappée par une secte satanique qui a préalablement tué son ex-femme et son remari, accompagné dans son périple sanguinolent par une repentie de ladite secte aux vertus érotiques non négligeables malgré ses tatouages abondants, avec laquelle d’ailleurs, et ce, non parce que Nick Cassavetes est Nick Cassavetes mais parce que Nick Cassavetes est le fils de John Cassavetes et de Gena Rowland. Après avoir vu ce film, je me disais que, demain, c’est-à-dire aujourd’hui, j’en dirai le plus grand mal, ne serait-ce qu’au sens où non, décidément, la vertu n’est pas héréditaire, mais quand j’ai vu les moqueries dont Nick et son film avaient déjà fait l’objet dans la rare presse qui s’était intéressé à ce sujet, de façon assez inexplicable, je dois l’avouer, j’ai été peiné, et je me suis fait remarquer qu’il ne serait pas charitable de croasser à mon tour avec les charognards. Ergo je me suis abstenu. Ce qui vaut mieux. Et pourtant, c’était nul. Pourquoi me suis-je infligé une telle expérience esthétique — car, en effet, malgré la nullité, c’était bien une expérience esthétique, désastreuse, certes, mais tout de même ? Cela, absolument, je l’ignore. La flemme n’explique pas tout, quand même ce serait une phénoménale puissance d’inertie. Peut-être que, en de certaines circonstances, quand tous les clichés s’accumulent, quand rien n’est épargné au spectateur, de l’idée directrice à la bande-son, la nullité parvient à fasciner au plus haut point, j’entends : peut-être plus haut encore que le génie, peut-être plus haut encore que le sublime, peut-être plus haut encore que le plus haut. Ce qui m’a le plus fait de peine, outre les larmes de Daphné, c’est que, non, Anzu, chat-fantôme n’était pas un bon film, même un très mauvais, et qu’il était bien dommage, en vérité, de gâcher une journée d’été pour cela, si peu, se faire du mal pour cela, presque rien. À la surface du lait cru, quand on le fait bouillir, se forme pellicule semblable, par certains aspects, à de la peau, et comme cet épiderme de lait, se forme à la surface du néant, quand on s’acharne à vouloir en faire quelque chose, une membrane, la matière même dont on fait les mauvaises œuvres, qui sont des œuvres, ou quasi des œuvres, mais ratées, nulles, et — exprimé en termes de moralité — des sortes de honte de l’humanité. Que l’humanité, toutefois, n’en ait pas honte — parce qu’elle les fait ces œuvres, parce qu’elle contemple ces œuvres, parce qu’elle les juge ces œuvres au lieu de simplement les laisser à leur néant originel —, qu’est-ce que cela signifie ? Que nous compatissons ? Que nous sommes nous-mêmes de la matière dont on fait les navets ? Que nous sommes faillibles, fragiles, décevants, bêtes à bâiller d’ennui tant qu’à mourir ? Que nous n’avons jamais que ce que nous méritons ? Dans la salle, j’ai protégé de mon mieux l’enfant effrayée. Et puis, après que nous fûmes sortis, je la pris dans mes bras et lui achetai la glace que je lui avais promise avant d’y entrer. Demain, le TGV sera à destination de Marseille-St-Charles parce que, mais vraiment, personne n’est parfait.
20824
Quoique leur nombre soit fini, il y a toujours des gens. Cet argument seul, n’est-il pas le meilleur qui soit contre les platistes ? En effet, si la planète sur laquelle les humains sont entêtés n’était de forme sphérique, et si donc ils n’en faisaient point le tour, et constamment, par conséquent, comment se ferait-il qu’il s’en trouvât toujours, et en nombre qui ne semble point tarir ? Cela ne se pourrait, n’est-ce pas ? D’ailleurs, n’en déplaise aux négateurs, « planète » n’a pas la même étymologie que « plan », qui vient du latin planus, pour « plat, uni, égal » (sans doute est-elle là, l’origine de la confusion), mais dérive, en toute logique du grec ancien πλανάω, pour « s’égarer, errer, planer, flâner ». « Platiste », il y a longtemps que je n’avais plus entendu ce mot (même dans ma tête). La dernière fois, je préfère oublier les circonstances, il avait été question de Lacan. Comme quoi, la terre entière, et surtout Ulrich, passe du coq à l’âne. Je préfère planer, flâner, me perdre, tourner autour du pot où peut-être il y a quelque chose, où peut-être il n’y a rien, qui sait ? « Plan » et « planer », donc, cela n’a rien à voir, et pourtant, Alberti ne dit-il pas, dans son De Pictura, « Principio in superficie pingenda quam amplum libeat quadrangulum rectorum angulorum inscribo, quod quidem mihi pro aperta finestra est ex qua historia contueatur, illicque quam magnos velim esse in pictura homines determino. En premier, sur la surface où peindre, j’inscris un quadrilatère à angles droits de la grandeur qu’il me plaît, lequel en vérité est pour moi une fenêtre ouverte par laquelle regarder l’histoire, et puis je détermine la grandeur des humains de l’histoire comme je veux. » Tant de surfaces à la surface de la terre qui elles, pourtant, à la différence des humains qu’on voit au-dedans, n’errent pas, à moins que n’errent en premier les humains qui les possèdent. En lisant La perspective comme forme symbolique, livre auquel je ne comprends à peu près rien, j’ai toutefois compris ce regard-à-travers dont parle Alberti et, donc, dans une certaine mesure, l’origine même de la perspective : la fiction d’un plan absent, d’un plan qui n’est pas un plan, d’un plan transparent comme une fenêtre (propre, de préférence), profond comme le champ de vision, et à travers quoi on regarde des humains en train faire un certain nombre de choses, et, en fait d’humains, d’abord, des plus-qu’humains, des divinités, des saints, des êtres surnaturels, et puis seulement ensuite des femmes nues, tout simplement des femmes nues, des hommes, des gens, la vie quoi. Et, plus tard, plus personne. — Ni plus rien ? — Aucune idée. D’abord, donc, à travers la fenêtre, c’est comme une supravie qui se joue, est mise en scène, quelque chose qui tient de la terre, certes, mais de l’au-delà de la terre, avant tout, peut-être. La scène dans le tableau n’erre pas, elle raconte une histoire, sainte, tout d’abord. Enfin, je crois. J’ai compris aussi, enfin, je crois, — « lisant Dürer », ai-je écrit avant de me corriger, au lieu de « lisant Panofsky », mais c’est que Panofsky cite, sur le seuil de son ouvrage, sur lequel seuil, d’ailleurs, on pourrait tout à fait refermer le livre, Dürer qui écrit : « Item perspectiva est mot latin signifiant vision traversante », simple, non ? voire —, lisant Panofsky, donc, j’ai compris quelle espèce de tabou Greenberg avait bien pu briser par son concept de planéité : dans la peinture plane, il n’y a plus de traversée, tout est à-plat, partout (overall). Et c’est vrai que, quand on a vu les choses autrement, on ne peut plus les voir comme avant, fussent-elles évidentes les choses que l’on a vues enfin et que l’on n’avait pas vues auparavant. Et, dis-tu, l’impression de découvrir l’eau tiède ne me dérange-t-elle pas ? Je ne crois pas, non. Pour savoir, n’est-ce pas par là qu’il faut commencer ? Comme pour voir, il faut commencer par regarder. Yeux d’enfance, yeux d’innocence, yeux d’infans, ce par quoi l’on voit, on le découvre à tout âge de la vie, on apprend à voir ainsi, sinon on vieillit, on ne voit que par le petit bout de la lorgnette, lequel est, si j’ai bien compris, le trou aussi par lequel passe la vision perspective de qui, tel Gentil, n’a qu’un œil. Et de l’âne au coq. Tout tourne.
19824
Retour éphémère à Paris avant de prendre la direction de Marseille — où je n’ai pas envie d’aller — pour fêter l’anniversaire de mon père — que j’ai envie de voir. Si la vie n’était striée de pareilles contradictions, vaudrait-elle la peine d’être vécue ? Bien que la ville paraisse un peu vide, elle n’est pas déserte, et l’inadmissible vacarme que font les humains quand ils s’entêtent à vivre semblent ne jamais s’interrompre. De fait, la traversant, on reconnaît la ville sans la reconnaître. Le vide apparent devrait me convenir, mais en fait, non. Ne demeurent que des touristes, ou quasi. Pour compenser cette impression de néant, je sors acheter des livres (La perspective comme forme symbolique et Essais d’iconologie dont je me demande à présent comment il se fait que je ne les ai jamais lus), je vais faire des courses pour nourrir ma petite famille, et puis décide d’aller courir au Luxembourg. Dix kilomètres dans mon jardin. Je m’aperçois le parcourant ainsi qu’il y a des endroits sans lesquels je ne pourrais pas vivre, ou alors moins bien, un peu plus en vain, et qu’il en fait partie. Tout en courant, je saisis des fragments de scène : ce jeune homme maigre qui porte un tshirt DIO et qui, tout en tenant la main à sa compagne largement plus volumineuse, lui explique d’un ton docte et content de lui, je cite : « En fait, c’est ça, la masculinité toxique », ça quoi ? je ne le saurai jamais, mais elle n’a pas l’air convaincu, cette jeune femme qui, telle l’Albertine postmoderne des jours d’été, a bien du mal à faire rentrer les mots dans sa bouche après qu’ils en sont sortis : « J’ai vu ça sur Instagram… Enfin, je ne vais presque jamais sur Instagram, mais pendant les vacances… », ça quoi ? ce ça-là, non plus, je ne le connaîtrai jamais, cet autre jeune homme qui, tout en massant les pieds de la jeune femme qui se trouve assise en face de lui, lui explique qu’il est très exigeant avec les femmes, et tout cela est très étrange, comme une mosaïque de vies dépourvue de réelle signification, si j’y suis sensible, c’est probablement que, durant les cinq semaines qui viennent de s’écouler, malgré la relative désertification de Paris en été, la densité de Combray était sans commune mesure avec celle de la capitale. Je me demande : D’où viennent tous ces gens ? Qui sont-ils ? Et pourquoi s’acharnent-ils à partager le même espace que moi ? Que faites-vous chez moi ? Est-ce que je vais chez vous, moi ? Dieu sait de quel recoin perdu de la terre et d’où il ne convient pas de jamais sortir vous venez respirer le haut esprit qui souffle dans les rues de Paris. Mais que faites-vous ici ? Allez-vous-en. Mais rentrez chez vous, rentrez chez vous, à la fin. Quelle aventure — la vraie —, me dis-je en m’amusant à faire ces phrases absurdes destinées uniquement à m’amuser. Eh oui, que voulez-vous ? L’aventure, c’est Paris à la mi-août.
18824
Daphné, volets fermés qui, le matin, enfouie sous sa couette et son édredon, pour « accroître l’obscurité », dit-elle, lit son livre à la lampe torche, m’émeut. La mort d’Alain Delon, elle, ne m’émeut pas. Pourtant, j’ai beaucoup pleuré en regardant Rocco e i suoi fratelli, mais il n’y a, pas plus dans son existence que dans son décès, rien de ce qui m’émeut dans ma (vraie) vie : les images, les souvenirs que le jeu de la Dafne m’évoque, la dynamique de l’existence qui circule de génération en génération, et qui est le devenir à l’état le plus pur (tout ce que, soit dit en passant, la gauche française déteste, elle qui feint pourtant d’en épouser la cause). M’émeuvent encore moins les réactions que ce décès suscite ; qu’elles fassent dans l’éloge crasse (« Le cinéma est mort. ») ou la mise à mort post-mortem des défunts (« Il n’était pas si beau que ça », dit le laideron de service, « Et puis, il était d’extrême-droite », ajoute qui ne peut s’empêcher d’arroser l’univers de son jet d’urine), elles me semblent toutes méfaits imbéciles des charognards habituels. Tout cela, c’est l’ordinaire du petit peuple à qui, en échange de son âme, l’on donne des moyens d’expression tout en confisquant le mode d’emploi de l’expression. Tout le monde parle, mais rien n’a de sens, — la voilà, « notre » belle démocratie. Non, le problème du monde n’est pas un problème de système politique, le problème du monde est un problème de système de pensée : toujours se soucier de ce qui est loin de soi, quitte à appeler cette manie, pour lui donner un semblant de crédibilité, quelque peu d’épaisseur, une apparence de cette profondeur dont elle est fondamentalement dénuée, « l’universalisme » (Note en passant : les religions sont universalistes et mutuellement exclusives. Prière de ne réfléchir pas à la question.), et si peu de sa vie à soi, ou bien alors si mal. Car, s’occuper de sa vie à soi, ce n’est pas cet égoïsme narcissique dans lequel se vautrent mes contemporains, — qu’y a-t-il de moins égoïste, de moins narcissique, en effet, que l’amour que je porte à Daphné, que l’amour inconditionnel ? Toutes et tous aiment d’amours conditionnels, d’amours utilitaires, d’amours chronométrées, mesurables sur des échelles extérieures, montées par d’autres, pour qu’ils obéissent, se tiennent tranquilles, d’amours pratiques, d’amours assemblables avec ses semblables, amours communautaires, amours prêtes à se raconter sans une once de pudeur dans les émissions à la télévision, d’amours conditionnées, amours pour des articles de fond sur l’intimité, amours vouées au néant d’où elles n’eussent jamais dû sortir. Dans la Recherche, Marcel n’atteint jamais aux sources de la Vivonne, ce qui donne l’impression au lecteur qu’elles se situent dans un lointain infini. Tout est magnifié, dans l’écriture (comme la maison de Tante Léonie, qui semble immense, à la mesure de l’écart qui sépare la mère de l’enfant et qui n’est pourtant pas très grande), dans la réalité, elles se trouvent à moins de trois-quarts d’heure de marche par un chemin qui passe à travers champ. Nous l’avons de nouveau emprunté, ce matin, pour la dernière fois, cette année, pour la dernière, tout simplement, peut-être. (Catalogue des dernières fois.)
17824
Vient encore le temps des dernières fois. (Vient toujours le temps des dernières fois.) Et moi, qui n’aime rien tant que l’état d’exception. Te souviens-tu quand, enfants, nous ne voulions pas nous quitter, voulions que les journées ensemble durent encore, se prolongent, et ne finissent jamais ? La vie, — comme une sempiternelle fête. Je n’ignore pas, non, la nécessité de la routine, de l’habitude, même les fêtes sont pleines d’habitudes — ce sont des rites, avec ou sans religion —, et ce n’est même pas la banalité qui me poserait problème, non, mais alors quoi ? L’horizon de l’ennui, voilà quoi. C’est-à-dire : l’imminence de son inévitable venue. C’est à quelque chose comme cela que je pensais, tout à l’heure, en courant dans Combray, sous une forme plus dense, plus ramassée, qui attendait quelque développement à venir. Il pleuvait. Et il se mit à pleuvoir tant que, de ma casquette de supermarché que j’avais mise pour me protéger de la pluie, l’eau tombait en rigoles, et que, tout en courant, à plusieurs reprises j’essorai mon tshirt qui me collait à la peau. La pensée que c’était très certainement la dernière fois que je courais dans Combray m’est venue sans tristesse, comme une sorte de vérité première, du genre de celles qui s’imposent d’elles-mêmes sans qu’on ne puisse trop rien faire contre elles, il faut les accepter, c’est vrai qu’on ne les aime pas, ces vérités, mais il faut les accepter, elles sont vraies, tout bêtement vraies. Ce « tout bêtement vrai », serait-ce lui que j’aime si peu dans l’état de droit de la normalité ? Démocratiquement éduqués, n’avons-nous pas pris ce réflexe un peu facile, et fort peu savant, de considérer que c’est l’état d’exception qui vient nier l’état de droit, comme si l’inverse était impossible, impensable, insupportable ? Or, qu’est-ce que l’état de droit sinon la norme de l’arbitraire, de la reproduction du même, de la contrainte par la ressemblance ? Et même les penseurs de la révolution, la concevant comme fête, admettent ce dogme du droit : s’émanciper est une anomalie (une entorse au νόμος). Mais n’y eut-il jamais rien avant le droit, avant la loi ? Comme dit Rousseau : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Des gens assez simples, pourtant, et c’est peut-être le paradoxe de Rousseau, il semble qu’avant la société civile, dans l’état de nature, il n’y eut qu’eux. (Et même après, mais c’est une autre histoire, celle de la majorité.) C’est que l’état de nature n’est pas non plus un état d’exception, il est déjà l’expression conceptualisée d’une norme, d’une loi, d’un droit, d’innombrables interdictions pour l’acceptation desquelles on maintient quelques permissions. Mais ni les permissions, ni les libertés ni les droits ne sont des puissances, ce sont des limitations fondamentales. Qu’on s’imagine un horizon sans rien, sans même un chemin, et puis qu’on se représente une mégapole : voilà peut-être toute la différence entre l’exception et la norme. Dans le balisage où nous avons notre être, comment nous inventerons-nous un chemin ?
16824
Si divers chemins me ramènent au même point, est-ce que je tourne en rond ou qu’ils convergent ? Mais peut-être ne sont-ils divers qu’en apparence, peut-être conspirent-ils, qui sait ? (C’est ce qu’il faut savoir.) Emploie-t-on encore ce verbe — « conspirer » — au sens de : « œuvrer en secret » ? Moi, au moins, oui. Alors, les autres, tant pis. Ou alors, disons que c’est aller dans le labyrinthe que penser : tout semble confus, rien ne paraît avoir de sens, et pourtant tout conduit au centre, le lieu de l’événement, et ensuite, à supposer que l’on survive, vers la sortie. Mais cette hypothèse — « à supposer que l’on survive » —, encore que nous ne la formulions jamais de manière explicite, est inscrite en chacun de nos gestes : la vérité est qu’à chacun de nos gestes, nous jouons notre vie, que nous le savons, que nous ne nous le disons pas, car si nous nous le disions nous serions tout bonnement paralysés, et donc morts, mais que nous vivons avec. Banalité encore ? Peut-être. Peut-être pas. Faut-il que je me pose la question en ces termes ? Avec Nelly et mon journal — nous avons vérifié sur le calendrier des jours passés ensemble —, il y a un an moins deux ou trois jours, tout dépend de la façon dont l’on compte, exclu ou inclus, nous étions au Palazzo Te à Mantoue, et ce jour-là, je m’en souviens, c’est pour cela, pour retrouver cette fascination, que j’ai cherché le jour exact, je fus fasciné par le sexe turgescent au gland décalotté de Zeus sur le point de pénétrer Olympias aux cuisses écartées. J’ai fait le récit de cette vision dans mon journal à la date du dix-neuf août deux mille vingt-trois. Des images m’ont ramené à Mantoue il y a quelques jours de cela, comme je l’ai écrit, et aujourd’hui, après avoir lu hier quelques lignes d’un article écrit par Daniel Arasse d’un œil distrait, il m’est venu l’idée de commencer un récit par l’évocation de cette scène : moi, dans la chaleur étouffante d’un mois d’août à Mantoue, fasciné soudain par la bite, pas si grosse que ça mais bien dure, de Zeus sur le point d’enfanter avec la belle Olympias rien moins qu’Alexandre le Grand. Dérisoire fait, si ma mémoire ne me joue pas de tours, je crois que, à la boutique du palais, pour la nettement fixer, j’avais acheté la carte postale de cette scène presque invisible dans le dédale mythologique conçu par Giulio Romano pour les plaisirs et la gloire de Federico II Gonzaga, duc de Mantoue. Tellement l’érotisme de la fresque m’avait paru puissant, quasi jusqu’au délire, c’est-à-dire au-delà de ce que, il me semble, il est permis de représenter, dans certaines conditions de normalité, dans un palais. Imagine-t-on, comme Giulio le fit pour Federico avec Isabella Boschetti, sa maîtresse, Dieu sait quel artiste représenter l’un de nos contemporains liders, la bite à l’air s’apprêtant à enfiler madame ou monsieur ou les deux ou quelque autre ? Moi, en tout cas — mais il est vrai que je ne suis pas historien de l’art —, je n’ai jamais rien vu de semblable. Et, encore qu’on ne touche pas à l’art chaque fois qu’on n’a jamais rien vu de semblable, on touche au moins à quelque chose d’intéressant qui, quand, c’est de l’art, touche à son tour au génie. Car, au Palazzo Te, nous ne sommes pas dans quelque trouble lupanar, où l’érotisme, attendu, a quelque chose d’entendu, mais dans un palais, lieu de la manifestation du pouvoir par excellence. De la pompe. Un peu comme si, à l’Élysée, qui en a vu d’autres, on avait tout immortalisé. Mais la vérité est que si la réalité fait trépasser les présidents dans l’exercice de leurs fonctions, on n’imagine pas un dieu déconner à ce point. Mieux vaut donc s’y référer, non ? Mais je m’égare. M’égaré-je par mégarde ? Que nenni. Il faut bien que quelque chose sorte du cadre, pas forcément de l’ordinaire — quoi de plus ordinaire, en effet, de plus banal, c’est la vérité, qu’un coït ? —, mais dérange, bascule, s’échappe — que sais-je ? — sinon il n’y aurait pas d’événement, plus de joie, rien que de l’ennui. Souviens-toi de ces quelques mots que tu as écrits, aujourd’hui, à Blois, juste avant la date du journal de l’an dernier à Mantova.
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Toujours quelque chose est en train de se passer. Cette phrase est un peu banale, c’est vrai, mais je dois dire pour ma défense que je n’avais pas envie d’écrire ce soir. Pourquoi le fais-je alors ? Par devoir ? Non, c’est un sentiment qui m’est assez étranger. Par conviction, peut-être ? Mais conviction de quoi ? Je ne sais pas, ou bien si, toujours la même (sinon, ce ne serait pas une conviction, me diras-tu) : que l’espace où le langage peut se déployer, et qui se réduit à mesure que notre étrange civilisation progresse, ne doit pas être abandonné à qui sont les colons de cette nouvelle ère, et dont le vacarme est la forme d’expression spontanée. Car, c’est une civilisation : on a tort de penser que c’est un phénomène de dé- (-construction, -struction, -civilisation), au contraire, c’est un phénomène positif et c’est justement sa positivité qui fait toute son horreur, parce que les gens trouvent convenables de vivre comme ils vivent, d’aimer ce qu’ils aiment, d’être ce qu’ils sont, or, c’est justement cela, une civilisation : la conviction d’être l’apogée de l’histoire. Mais pourquoi est-ce que j’écris cela ? Je ne sais pas. Du dehors, me parvient un échantillon irritant de cette odieuse musique qu’on entend partout, et ce n’est pas tant la révélation de sa présence qui me dérange (j’entends : à mes oreilles) que l’omniprésence de ces formes-là. Et c’est vrai que, spontanément, du fait de la sensibilité qui est la mienne, ces formes, j’ai envie de les nommer « dégradées », mais c’est simplement qu’elles appartiennent à une civilisation nouvelle, une civilisation qui n’est pas la mienne, qui est celle de l’écrasante majorité des humains vivant sur terre en même temps que moi. Et ce midi, soudain, j’ai eu envie d’être à Florence. Pourquoi ? Le 15 août, Ferragosto, sans doute. Un an depuis que je ne suis pas allé en Italie et le manque se fait sentir. Pour me consoler, j’écoute les Histoires de peintures de Daniel Arasse, même s’il avait une préférence pour Sienne (où, je crois, je ne suis jamais allé, — qu’il faudra y remédier), et je suis fasciné par son intelligence, et aussi par le fait que le discours sur la peinture permet de raconter à peu près n’importe quoi, — ce qui n’est pas nécessairement un défaut, au contraire, la peinture libère la parole, dirais-je, pour paraphraser la façon de parler de mes contemporaines, et il arrive que ce soit magnifique. Dans mes bagages, parmi tous les livres que je n’ai pas ouverts, il en est un qui n’est pas sans rapport : l’Art de la mémoire de Yates, qu’Arasse a traduit, et que j’avais acheté il y a quelques années de cela (je le connaissais déjà, mais ne le possédais pas) parce que, dans Au-delà du style, Morton Feldman s’y référait. Et c’est vrai que je n’ai pas une bonne mémoire. Enfin, non, ce n’est pas vrai, c’est que je n’ai jamais aimé apprendre par cœur. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Suis retourné faire le tour de l’étang, trois, cette fois, un de plus que la dernière.
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