Est-ce que je ne m’épuise pas à alimenter comme je le fais chaque jour ce monstre de langage ? Ne me dévore-t-il pas (en un sens comme en un autre) ? En fin de journée, j’étais allongé sur mon lit, et je songeais que je n’avais rien à dire, et cela, déjà, n’était-ce pas les prémices qui annonçaient l’écriture à venir ? Là, allongé sur mon lit, j’ai eu une sorte de vision : en un éclair, des images de l’année dernière me sont revenues, et je me suis absorbé en elles quelques instants. Un peu plus tard, au moment du dîner, ces images ont commencé à prendre la forme de diverses phrases, non totalement formées, des bribes, et j’avais l’impression que toute une toile de langage se tissait toute seule, devant moi, à mesure que les phrases se formaient. « Toute seule », ce n’est sans doute pas l’expression qui convient le mieux, « toute seule », c’est-à-dire : sans que la volonté n’y ait réellement de part, d’elles-mêmes, pour ainsi dire, comme si j’étais absent, ou plutôt présent dans le langage. J’étais là, assis à table, j’étais en train de couper ce morceau de fromage de chèvre et ce morceau de pain, et j’étais aussi ailleurs, là où mes phrases me portaient, dans une autre ville, à près de mille kilomètres de l’endroit où je me trouvais, et ce transport instantané n’avait rien de mystérieux, une écriture en train de prendre forme lui donnait tout lieu d’être. Très vite, c’est comme si le plan de la ville à laquelle je songeais était devenu le plan de l’écriture ; ce plan, je ne l’avais pas sous les yeux, il était dans mon souvenir, un plan imparfait sans doute, limité aux déplacements que j’avais effectués dans la ville pendant le séjour que j’y ai fait, et limité, qui plus est, aux souvenirs que j’en garde, mais un plan qui me permettait de circuler à distance de la ville dans la ville même : à partir de la place, en prenant la direction de la main droite, le lac, et au bout du lac le lieu de naissance du poète, en prenant la direction de la main gauche, le palais, avec ses fresques monumentales dont l’image m’était revenue allongé sur mon lit, bien que, dans la réalité, je viens de vérifier en regardant la carte, le palais et le lac se trouvent orientés de même par rapport à la place, et déjà, donc, sans même le vouloir ainsi, les courbes de la mémoire et de la réalité dessinent un cercle, automatique, en quelque sorte. C’est à dessein que je reste vague ici : je ne veux pas que le monstre de langage dévore mes imaginations, je veux les laisser encore un peu en retrait, non pas les cacher, ne pas les rendre trop explicites, comme si le souvenir, les images, la réalité de la carte et l’imagination des déplacements pouvaient travailler en secret ou en silence, je ne sais, sans mon moi complet, total, absolu, que devient ce journal, quand j’y pense, ce géant de langage. Ne tombent-ils pas, sur la fresque du palais, les géants ?
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Mal dormi cette nuit. Après m’être disputé avec Nelly, je suis allé dormir sur un fauteuil du salon et m’y suis réveillé à deux heures quarante-quatre du matin avec un affreux mal de tête. Alors, non sans mal, je me suis levé, et j’ai rejoint Nelly dans notre lit. Il ne faisait pas excessivement chaud, mais l’air était lourd, et quand je me suis réveillé pour la deuxième fois de la nuit, je sentais affreusement mauvais. C’est dans cet état que j’ai achevé le matin du 29 juillet. Ensuite, au lieu de me doucher, je me suis aspergé d’un peu d’eau d’orange verte, j’ai mis un short et un tshirt, enfoncé ma casquette kaki supermarché sur la tête, enfilé mes baskets et suis allé jusqu’à la source du Loir, à Saint-Éman. Pendant l’heure cinquante que j’ai marché, je n’ai croisé personne ou presque. Et ainsi, traversant les champs, longeant les routes, tournant autour des églises et des étangs, j’ai pu ruminer tout mon mauvais caractère. En chemin, au retour, j’ai pensé à maman, mais je n’ai pas pensé tout de suite à ce qu’elle me disait, enfant : « Jérôme, avoir du caractère, cela ne veut pas dire avoir mauvais caractère ». Intellectuellement, j’ai toujours fait la distinction avec la plus grande des clartés, mais émotionnellement, si j’ose employé cet adverbe assez laid, et bien que j’en emploie un peu trop aujourd’hui, des adverbes, je crois que je n’y suis jamais parvenu. Et, de fait, je crois que je n’ai pas du caractère, mais simplement mauvais caractère, ce qui, comme le savait bien maman, n’est pas du tout la même chose. En chemin, toujours, j’ai pensé aussi que j’étais lâche et que j’étais faible, mais je crois que je n’ai pas su quoi faire de cette remarque. Il est vrai que j’ai mauvais caractère, vrai que je suis lâche, vrai que je suis faible, mais énoncer de la sorte litanique mes défauts, et Dieu sait que j’en oublie, à quoi cela m’avance-t-il ? Je suis incorrigible, qui plus est, ce qui n’est pas le moindre des défauts. Mais, malgré mon mauvais caractère, je me suis senti bien. J’étais heureux de me trouver là où je me trouvais, heureux de marcher sur ces chemins, et j’ai songé que je n’avais pas envie de rentrer à Paris, pas envie d’aller à Marseille, et que, de toute façon, je ne resterais pas ici, ce qui ne rend pas la situation moins compliquée qu’elle ne l’est déjà, ou me semble l’être, tandis que, peut-être, elle ne l’est pas. En plus d’être toujours en retard, comme je l’écris dans le matin du 29 juillet, j’ai encore ce défaut d’être toujours en avance, de me projeter dans un un temps qui n’est pas là et qui, parce qu’il n’est pas là, donc, n’existe pas, n’existera peut-être jamais. Cela ne signifie pas que je ne suis jamais à l’heure : j’étais bien, là où je me trouvais, ce matin, tout comme je me sens bien en ce moment que j’écris, parce que je suis à l’heure, je suis synchronisé avec le temps qui passe, qu’importe le temps qu’il fait, je suis là où je dois être, non, mieux : je suis là où je suis. Les gens qui ne me trouvent pas assez bien à leur goût ignorent généralement les progrès que j’ai faits depuis l’époque, et à vrai dire un peu après, surtout, les progrès que j’ai fais depuis l’époque où ma mère faisait pour mon éducation la distinction entre le caractère et le mauvais caractère, à quel point je me suis amélioré, à quel point, quand même il serait encore tout à fait exécrable, mon caractère est bien meilleur aujourd’hui qu’il ne l’était avant, ce qui prouve que je suis un bon sujet rousseauiste, contrairement à mes détracteurs, qui ne sont que des imbéciles. Penser cette pensée au sujet de maman m’émeut, non parce qu’elle me manque, mais parce que je me revois avec elle, enfant, et que ce souvenir est beau. Ou plutôt, non : le souvenir n’est pas beau, mais ce dont il est le souvenir, oui. C’est au moins cela de bon que je puis tirer de mon mauvais caractère.
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Ce matin, quand je me suis réveillé, j’étais plein de souvenirs. J’ai tâché de les vivre un peu, de les explorer un peu plus, ensuite je me suis demandé si Proust avait eu recours à l’hypnose (ou à quelque autre forme de technique mentale) pour pénétrer ses souvenirs (quelle drôle d’idée, mais pourquoi pas ?), et puis je me suis demandé qu’en faire. Un roman ? Mais, justement, outre ceux de Proust, il y a tant de romans-souvenirs (même les livres sur Proust me paraissent inconcevables, mais c’est un bon fonds de commerce, j’imagine) qu’il me semble impossible d’innover en quoi que ce soit. Les consigner par écrit, ici, dans mon journal ? Mais alors, ne les détruirais-je pas, purement et simplement, n’assècherais-je tout ce qu’ils m’évoquent, les scènes, les émotions (les bonnes comme les mauvaises, pour employer ces notions un peu trop tranchées), n’épuiserais-je pas tout ce dont ils sont porteurs en puissance, ne découvrirais-je pas qu’ils sont creux, qu’ils n’ont rien à dire, qu’ils sont là, certes, comme des souvenirs, mais tout le monde n’en a-t-il pas, des souvenirs ? — Ne pas être l’écrivain qui singe sa mémoire. — Mais quel écrivain être ? — Faut-il être un écrivain ? — Mais n’est-ce pas déjà ce que tu es ? — « Ce que je suis », mon Dieu, quelle drôle d’idée. — Je voudrais être une princesse. — En attendant, nous flânons dans les églises, lesquelles, bien que fraîches par ces temps caniculaires, comme on dit à la télévision et partout ailleurs, non mais quel monde, tout de même, sont désespérément désertes. À Notre-Dame de Cléry, mot à mot, je me suis dit : « Qu’elle était belle, cette civilisation ». Et c’est vrai que j’ai du mal à penser que c’est la mienne. De fait, la civilisation chrétienne n’est pas ma civilisation, mais ce n’est pas ce que je veux dire. Tout ce que je vois, dans tous ces endroits où je passe, tout cela est mort. Quelques édifices (on pense, bien évidemment, à Notre-Dame de Paris, et l’émotion que, paraît-il, son incendie suscita il y a quelques années de cela, et qui fut en vérité une émotion patrimoniale, comme un propriétaire terrien qui voit la grange de son fermier partir en fumée, et calcule de tête les sommes que les dégâts représentent) sont comme les arbres qui cachent le désert, mais dès qu’on sort de cet environnement trop cartographié, trop visité, pour aller voir du pays, pour aller voir la France, telle qu’elle est et non telle qu’on voudrait qu’elle fût, on ne peut que constater que la civilisation dont nous nous réclamons est défunte. Comment se réclamer de défunts ? Et pourtant, de qui, sinon de défunts, ne cesse-t-on de se réclamer ? Alors, j’étais là, par cette chaude journée d’été, je regardais cette statue de la Vierge à l’enfant, qui, le 26 mai 1670, en fin d’après-midi, c’est du mois ce dont furent témoins les chanoines de la collégiale, se mit à pleurer, et je ne vis rien. Parce qu’il n’y avait plus rien à voir. Et tout ce vide, partout, qu’est-ce qui le comblera ? Rien, probablement. Le voilà, en tant que peuple, notre destin. Admirez, bonnes gens, admirez qui vous êtes désormais.
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Il y aura bientôt plus de trous que de short dans mon pyjashort, mais quand même il y en aurait plus encore, je continuerais de le porter pour dormir. Il en va de même concernant les chaussures avec lesquelles je cours : elles puent, mais je me dis qu’elles peuvent durer plus longtemps, au moins jusqu’à la fin de l’été. Ce n’est pas que je n’aie pas envie de neuf — hier au soir, un peu avant de m’endormir, j’ai trouvé le cadeau dont je rêvais sans le savoir pour mon anniversaire : un crayon à papier de chez Graf von Faber-Castell, avec capuchon taille-crayon et cache-gomme à vis du même métal, une sorte de perfection scripturaire —, c’est peut-être que je n’ai pas envie de ce neuf-là. Mais de quel neuf, alors ? (J’entends : à part ce crayon nécessaire ?) Je ne sais pas, ou bien justement, je sais : un neuf que je ne sais pas. Est-ce si compliqué à trouver ? Je ne sais pas. — Décidément, je suis incorrigible. — Passé la journée chez M. dans le Perche sarthois. En partant, nous nous arrêtons à l’immense librairie d’occasion perdue au milieu de nulle part qu’elle nous a vantée. Là, en plus du numéro 2 des Cahiers Marcel Proust : « Au bal avec Marcel Proust par la Princesse Bibesco », lequel numéro commence par cette incroyable phrase : « Au milieu du bal où j’ai rencontré Marcel Proust, où il a essayé de me parler, où j’ai tâché de ne pas l’entendre, où je l’ai fui, la pendule que chevauchait le parrain Drosselmayer, le parrain borgne d’un conte d’Hoffmann, a dû sonner minuit imperceptiblement au fond de ma mémoire d’enfant, dans mon royaume qui n’est plus de ce monde : Perpendicule / Va faire ronron, / Avance et recule / Brillant escadron ! / L’horloge plaintive / Va sonner minuit, / La Chouette arrive / Et le Roi s’enfuit… », j’ai fait l’acquisition d’un livre que je n’ai pas vraiment envie de lire, écrit par quelqu’un que je ne connais pas vraiment mais, comme il ne coûtait que quatre euros, je me suis dit : « Après tout, pourquoi pas ? », mais pourquoi pas quoi ? cela non plus, je ne le sais pas, j’ai survolé vaguement les premières pages et je ne me suis senti happé par rien, contrairement à cette incroyable première phrase que, sans doute, seule une princesse peut écrire, mais je me suis dit : « À ce prix-là… », quelle étrange façon de penser, une princesse ne penserait pas comme cela, me dis-je à présent, et donc je regarde des photographies de la Princesse Bibesco glanées sur internet, dont une, qui illustre un article de l’essentiel Point de vue intitulé, je cite : « Marthe Bibesco, princesse roumaine, écrivaine renommée et amie des puissants », dont la légende dit : « Portrait réalisé dans les années 1910 de la princesse Bibesco, alanguie dans ses fourrures, au château de Posada, dans les Carpates. », mais il est vrai que je ne suis pas une princesse, — à mon grand regret. J’en étais là de mes rêveries quand le voisin d’en face, celui qui habite dans la belle maison, a dit à la voisine d’en face, celle qui habite dans la belle maison, la même que lui : « Je t’annonce que la poubelle à verre est pleine ». Ô prosaïque monde, c’est ce que nous nous disons, en effet, avec Nelly : Comment se fait-il que des gens si quelconques habitent une maison si belle ? Ne faut-il pas voir, dans ce fait regrettable, la preuve, l’irréfutable, que c’est l’injustice qui, sans partage, ou du moins pas avec nous, règne en maîtresse impitoyable ? Une théorie grise de vieilles personnes sortent à présent de la maison et, à grand peine, descendent les marches du perron. Il a fait chaud aujourd’hui, mais manifestement pas assez. Amen, dis-je à la fin de ma prière silencieuse, et peu amène.
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La laideur est-elle un voile ? Puis-je voir à travers elle ? Est-ce que je raconte n’importe quoi ? Je me suis assis devant l’étang, j’ai ouvert mon carnet, et j’ai écrit. Au loin, il y avait des bruits, et je ne sais pas trop si j’ai trouvé l’atmosphère qu’ils créaient bassement normale ou s’ils gâchaient le paysage. Et le paysage, existe-t-il ? Toujours est-il que j’ai écrit dans mon carnet quelques phrases qui avaient trait à ce que je voyais, ce que j’entendais, l’ensemble que je percevais, j’ai même noté le lieu et la date, me disant, tout en écrivant, tout à l’heure, je reviendrai faire le tour de l’étang en courant. Et, un peu plus tard, en effet, je suis revenu faire le tour de l’étang en courant. La vie est simple, parfois. Est-ce tout ce que j’ai à dire ? Je ne sais pas, oui, peut-être, que dire d’autre que n’importe quoi ? Dans la voiture, entre Combray, Chartres et Saint Georges sur Eure, là où donc l’étang se baignait, j’ai écouté les mélodies de Gabriel Fauté interprétées par Cyrille Dubois et Tristan Raës, et je crois qu’elles ont eu sur moi un effet irréel. J’ai écouté la moitié de l’enregistrement, environ, et j’ai eu l’impression d’une seule et immense chanson, laquelle durerait des heures, et pourrait s’étirer indéfiniment dans le temps, n’épousant pas la route, toutefois, mais faisant planer l’auditeur au-dessus, dans une sorte d’autre plan perceptif. Écoutant cette musique, je trouvais qu’elle se mariait (se marierait ?) à la perfection avec un paysage de campagne douce, vertes collines, choses comme cela, comme étangs, rivières, maisons. Les belles maisons me fascinent. L’ai-je déjà dit ? Qu’importe ? Elles me fascinent sans doute parce que je n’ai jamais vécu que dans des immeubles qui, s’ils ne sont pas objectivement laids, ne se signalent toutefois pas par des caractéristiques esthétiques particulièrement sublimes. À la demi-exception, dirais-je toutefois, de l’immeuble où nous vivons en ce moment, lequel, avec son style dix-neuvième haussmanisant (il a été bâti en 1870) signifie quelque chose quand les immeubles où j’ai grandi et ceux où j’ai vécu (rue des Boulets ou à Marseille) ne signifient absolument rien, ne sont que de purs et simples non-sens, pas architecturaux, non en tant que formes de vie, formes d’abri de la vie, ils sont des contradictions dans les termes : on y vit, mais on ne peut pas y vivre, ce sont des toits sur la tête, ce sont des domiciles, mais ce ne sont pas des maisons, pas des demeures, en tant qu’ils sont la forme de vie qu’ils sont, ils ne sont pas appelées à demeurer et, s’ils ne disparaissent pas, s’ils ne sont pas tout simplement rasés pour bâtir autre chose à la place au bout de vingt-cinq ans, c’est simplement que le sens esthétique de la civilisation qui les bâtit est dégénéré. Une maison, oui, tellement est cruciale l’idée d’un lieu idoine où vivre. Mais continuons la numérotation du matin du 29 juillet.
75. Le but n’est pas le but.
76. J’avais roulé deux heures, peut-être, pour me rendre à ce jardin. Une fois arrivé, voyant le petit peuple des voitures assemblées à l’entrée, je ne pus que renoncer. Je ne m’étais pas trompé, c’était bien là que je voulais aller. Mais ce n’était pas cela que je voulais, ou mieux : ce n’était pas ce là-là que je voulais, je voulais un autre là, peut-être pas exactement un au-delà (y en a-t-il ? n’y en a-t-il pas ? je ne le sais pas, et puis, c’est une question trop vaste ou trop restreinte, je crois, pour qu’on y réponse comme ça, forse che sì forse che no), mais pas cette chose-là, où les gens se pressent en masse. Faire comme tout le monde, non, on ne peut pas y échapper. Chacun partage avec le reste de l’humanité l’immense majorité de ses propriétés — raison pour laquelle on fait bien de parler de nos semblables —, mais ce n’est peut-être pas une raison suffisante pour pratiquer cette cohabitation agglutinée. Le paradoxe de ce pays, aurais-je pu penser à ce moment-là, quand je décidai, sinon de rebrousser chemin, du moins d’aller voir ailleurs, c’est qu’il est un désert, mais qu’on y retrouve toujours tout le monde au même endroit. Or, un lieu à habiter, un lieu à visiter, de même, bien que cela puisse se trouver n’importe où, ce n’est pas n’importe où. Parfois, il vaut mieux laisser place libre. Aussi, je partis.
77. Je l’observais quelque temps. À quelque distance silencieuse. Quand je lui demandai enfin pourquoi, tous les jours, il hissait le drapeau tricolore dans ce mince jardin potager, il me répondit que c’était son droit, On est encore en France, bordel, ajouta-t-il dans son patois, je crois. Vous avez raison, lui dis-je sur mon ton à la politesse contenue, mais vous n’êtes peut-être pas obligé d’en souligner l’évidence. Ce à quoi il répliqua en pointant sur moi le canon de son fusil. Je le saluai. Nous étions un 15 août. Pas une journée pour mourir. Surtout pas pour une chose aussi voyante et futile qu’une banderole bariolée.
78. Pourquoi y a-t-il tant de bêtise ? n’avais-je de cesse de me demander. Et qu’il n’y ait pas de réponse, ce fait en était-il une réponse en soi ? Ou bien ceci allait-il être ma façon de répondre à la question ?
79. Est-ce bien vrai que les réponses importent moins que les questions ?
80. Mais on ne peut pas vivre sans réponses. — Crois-tu que tu puisses vivre sans questions ?
81. Esprit es-tu là ?
82. Le matin du 30 juillet, je ne cherchai pas de formules. Pas la formule. Rien de définitif. Je ne cherchai pas la vérité. J’essayai de me lever, le plus simplement du monde. Gardai mon calme une seconde de plus. Fus le calme même là où, la veille encore, je ne l’avais pas été, n’avais pas su l’être. Je regardai par la fenêtre, assis à ma table d’écriture, les collines derrière les bâtis de béton, plus ou moins jaunes, plus ou moins roses, plus ou moins blancs, et au-dessus le ciel. Imperméable.
83. Je repensai aux paroles de l’enfant qui m’avait demandé la veille à peine pourquoi on ne pouvait pas escalader le ciel. Et ce rêve ancestral, ce rêve enfantin, ce rêve de l’humanité, Icare, Jacob, et compagnie, je n’avais pas envie de le laisser se détruire. J’avais envie de le maintenir en vie.
84. Cela serait-t-il mentir alors ? Je ne voulais pas détruire le rêve de l’enfance. Je ne voulais pas lui dire qu’on aurait beau escalader le ciel, mon amour, on n’y trouverait rien de ce que l’on y cherche. Cela serait-il qu’il n’y a rien à trouver alors ? Sans doute pas, non. Plutôt qu’on cherche dans le ciel quelque chose qui ne s’y trouve pas, quelque chose qui ne se trouve nulle part, et dont on a tant besoin pourtant, un lieu, unique — pourquoi en faudrait-il plusieurs ? —, on cherche dans le ciel ce qui ne s’y trouve pas, et ne se trouve nulle part.
85. Je me demandai : Qu’est-ce qui n’est pas mort ? Et cela voulait moins dire : Qu’est-ce qui subsiste ? que : Qu’est-ce qui flotte encore ?
86. Je me dis : Imaginons un cadavre — quoi d’autre imaginer à la surface ? —, verrions-nous, au-dessus de sa chair pas encore putride en tout, quelque chose survoler ? Exister là-dessus ?
87. Exister là-dessus, qui peut le souhaiter ?
88. Est-ce là ce qu’on appelle exister ?
89. Qu’appelle-t-on exister ?
90. N’attends pas de moi quelque réponse définitive. (Ni même quelque définition.) Nous en avons fini de poser des choses dans l’être. Nous préférerions les ôter plutôt, mais à quoi bon ? Et puis, qui sommes-nous pour vouloir, pour poser ou ôter, pour parler d’exister ?
91. Qui sommes-nous pour être ?
92. Il faisait chaud, comme éternellement chaud. Dans les yeux de l’enfant, je vis une vie que je n’aurais pu prévoir sans elle, sans sa présence étrange, évidente et inouïe, banale et inédite, comme tout ce que font les humains, sans le savoir souvent. Et c’était pour cela, pour cette vie, pour cet imprévisible-là, pour cette vie imprévisible que je l’aimai, et que, si haïssable fût-elle, j’aimais la vie.
93. Qui sommes-nous, nous qui ne sommes personne ?
94. Pas un geste. (La chaleur, peut-être.) Personne ne bouge. Tout le monde garde le silence. Est-ce le fantasme du temps mort, une image bizarre que tu projettes sur un espace décharné, le charnier du monde, le charnier qu’est le monde ?
95. Je n’ai pas de vision, tu sais, dis-je à l’enfant en réponse à l’une de ses innombrables questions. Toute mon énergie se concentre sur une seule activité, ou non activité, ou moins activité, je ne sais comment dire, bref, je le dis : ne pas trop manger. Garder l’estomac léger pour ne pas sombrer trop vite, ne pas gonfler, enfler, éclater comme un ballon plein de graisse.
96. — Pourquoi est-ce que tu racontes cela ? Qui crois-tu intéresser ? — Ceux qu’intéresse le destin de l’humanité. (Assertion modeste.)
97. En un clin d’œil, un battement d’aile, un tour sur le grand cadran, l’être humain est passé de la sous-alimentation à la sur-alimentation, de la question : Où vais-je trouver de quoi subsister ? à la question : Comment vais-je faire pour ne pas trop manger ?
98. Et moi qui suis là, écris, quel rôle est-ce que je joue dans cette étrange économie ?
99. Économie de l’étrange.
100. Deux façons de mourir de faim : trop ou pas assez.
101. Qu’est-ce qui subsiste ? Qu’est-ce qui subsiste sinon ce qui flotte ? Le reste est destiné à s’enfoncer, couler, toucher le fond, sans chance d’un coup de pied qui relance vers la surface.
102. Qu’est-ce qui subsiste sinon flotter ?
103. Les choses qui flottent ne se définissent pas, ne se saisissent pas, ne se contemplent pas, ne s’admirent pas, — on s’y baigne, c’est l’atmosphère, la mer, le monde élevé à la condition légère.
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Je sais que toute mesure disciplinaire me concernant est menacée de dissolution. Je ne sais si c’est une maladie, une sorte de faiblesse de la volonté, de la bêtise pure et simple, mais c’est ainsi. Est-ce lassant ? C’est ce que je serais tenté de croire, si le fait que je recommence avec une forme de systématique à prendre des mesures disciplinaires me concernant et à ne pas m’y tenir ne pouvait pas laisser penser que, en réalité, c’est cela que j’aime : prendre des mesures disciplinaires me concernant et ne pas m’y tenir. Mais alors pourquoi suis-je déçu quand je ne me tiens pas à mes mesures disciplinaires si, en réalité, c’est ce que je recherche, ce que je désire, est-ce que le fait de me décevoir parce que je ne m’en suis pas tenu aux mesures disciplinaires prises me concernant fait partie d’un système de jouissance plus vaste ? J’aimerais le croire. Ou non, j’aimerais ne pas le croire. Ou bien, je n’y crois pas. Ou alors, je n’en sais rien. Peut-être devrais-je renoncer une bonne fois pour toutes à prendre des mesures disciplinaires me concernant, mais je crois qu’elles expriment un désir de changement profond et réel, et sans doute nécessaire, auquel il ne me faut pas renoncer. Pourquoi ne me faut-il pas y renoncer ? Eh bien, parce qu’y renoncer, ce serait renoncer à toute idée de progrès, — pas social, je ne crois pas au progrès en ce sens, il y a bien des améliorations, des bouleversements, même, c’est certain, mais si on observe l’anatomie d’ensemble du corps social, on voit que, fondamentalement, les équilibres sont, ont été et seront toujours les mêmes —, non , j’entends : un progrès personnel, lequel n’est pas étranger à cette vieille idée rousseauiste de la perfectibilité. Rousseau conçoit cette perfectibilité comme propre à l’espèce (ce pourquoi, dit-il, l’être humain est le seul être vivant à pouvoir devenir imbécile, en se dé-perfectionnant, avec l’âge, par exemple), mais n’est-ce pas là une conception trop généreuse de l’espèce humaine ? L’être humain est capable d’apprendre, et il apprend effectivement, mais de se perfectionner, c’est-à-dire : de devenir meilleur, combien sont-ils les êtres à en être capables ? Mais, c’est peut-être bien, au fond, d’être généreux. Cela nous évite de devenir rassis, de vieillir trop vite, et donc de devenir imbécile trop vite. Même si cette idée, pour les cyniques opportunistes que nous sommes devenus, semble d’une caricaturale naïveté, n’est-il pas indispensable de croire en notre bonté. « L’homme est un être naturellement bon, écrit Rousseau à Christophe de Beaumont, aimant la justice et l’ordre ; il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. »
56. Dans une ville de taille moyenne, sans bien m’en rendre compte tout d’abord, j’avais redécouvert le bruit. Bruit qui, sous la forme de l’excès, était absent de la petite ville de province où nous résidions, Daphné, Nelly, et moi. Ce fut l’oreille tendue, soudain, un plissement des yeux qui contracte les sourcils quand Nelly m’adressa la parole, qui me rappela ce qu’était le bruit, l’excès sonore. Des voitures passaient non loin de l’endroit où nous nous étions attablés pour déjeuner, fenêtres ouvertes, c’était encore l’été, laissant se propager les infrabasses qui semblent être l’alpha et l’oméga de toute musique populaire. Je me posai alors une de ces questions qu’on n’a pas tout à fait le droit de se poser, parce qu’elles n’ont pas l’apparence de la démocratie, quand même elles le seraient à défaut de le sembler : Est-ce que l’omniprésence des infrabasses dans la musique populaire contemporaine n’est pas en grande partie responsable de l’effondrement de l’intelligence ? Et, en réponse à cette question, j’eusse peut-être aimé me voir opposer un grand silence, mais il n’en fut rien. Rien, — que plus de bruit encore.
57. Comme il n’est pas possible de se libérer des idées des autres, et comme il ne vaut pas la peine d’avoir des idées si ce sont les idées des autres, avais-je écrit le matin, assis à ma table d’écriture face à la fenêtre qui donne sur le jardin, il faut sans cesse les métaboliser, assimiler en transformant pour assurer le fonctionnement de l’organisme qui pense, qui vit, qui écrit.
58. Un peu après, j’avais vu la photographie d’une petite fille lisant la constitution d’un pays devant des militaires ennemis qui la regardaient faire, et je m’étais dit, le problème de l’instantanéité, de l’immédiateté informatique, c’est que les légendes n’ont plus le temps de naître. Si quelque acte héroïque avait lieu (à supposer qu’il existe quelque chose comme « un acte héroïque »), il serait immédiatement connu du monde entier, et aussitôt chassé par un autre, et aussitôt chassé par un autre, et aussitôt chassé par un autre, et caetera ad infinitum. Il n’y a plus de légende, il n’y a plus que du passé immédiat, de l’oubli automatique, obligatoire, forcé, forcené — qui pourrait bien se souvenir d’une masse infinie d’informations ?
59. Il pleuvait désormais.
60. J’étais assis à ma table d’écriture, au même endroit que deux semaines auparavant, pas très bien réveillé. Je levai les yeux et cherchai dans le ciel au-dessus du grand marronnier au fond du jardin une raison de continuer ou une raison de m’arrêter. Est-ce que je la trouvai ? Sur le moment, je n’en eus pas la moindre idée.
61. Les petits animaux, sur le bord de la route, morts, finiront-il par se dissoudre, et faire corps avec elle, la mort avec la non-vie, les écrasés avec le bitume, en découvrira-t-on les fossiles dans n milliards d’années, ou bien n’y aura-t-il plus personne plus jamais pour les observer ?
62. Suis-je le dernier ?
63. Qu’est-ce qu’une question, sinon une façon d’envisager le passé depuis un avenir non advenu ?
64. Un peu comme quand on dit à un enfant rebelle à tout, Mais qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire de toi ? Rien, justement. Du moins, est-ce notre espoir : que, surtout, on ne fasse rien de nous.
65. Découvris-je la discipline pendant cette période de vacance ? Sa pratique, peut-être, ce qui est la même chose.
66. — Vacance de quoi ? — Vacance de moi.
67. Émouvantes statues de pierre dans le parc du château, nymphe au drapé lapidaire, ménade délicate, sphynge comme un pastel de La Tour, souriant monstre énigmatique, petit ruban noué autour du cou, et ses seins qui pigeonnent, délicieuse bien qu’elle soit rongée par les lichens, vieille de tant de siècles de désirs, le regard rejeté en arrière, qui dit oui, qui dit oui, oui ou qui nie.
68. Dans le parc du château, il y avait un banc, le banc du philosophe, où je voulus m’assoir mais ne le pus — il pleuvait à verse. Je m’abritai sous l’arbre qui abritait le banc. L’enfant Daphné, juchée sur mes épaules, chantait. Ni l’orage ni le tonnerre ni les éclairs ne semblaient l’impressionner : elle dominait l’univers, aurait-on pu dire, ce qui n’était ni tout à fait exact ni tout à fait absurde.
69. L’époque rase qu’il nous est donné de vivre, où les étoiles étiolées, les élites délitées, le peuple dépeuplé, ne laissent subsister qu’une horde sans tête qui mord, geint, se plaint, réclame, attaque, meurt, détruit, adule indifféremment, l’époque, — l’époque, qu’espérer d’elle ?
70. Un espace, quelques dizaines de mètres carrés, une pièce quelque part, pleine de livres, une table d’écriture, un lit où se reposer, d’où ne sortir que pour jouer avec l’enfant, l’aider à grandir, faire l’amour, exercer le corps, s’enivrer, et non plus ultra.
71. Est-ce un espoir minimaliste ? — Comment pourrait-il en être autrement ?
72. Il n’y a pas de phare dans le noir. Qu’un banal fanal.
73. Après la perte, se nourrit un désespoir qui n’est ni triste ni larmes, mais doux et calme quelquefois. Il ne faut pas renoncer à la colère, c’est-à-dire, mais comme instrument, pas comme arme de poing ni arme de fin.
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La théorie de l’époque, dans sa partie descriptive la plus clinique, ne saurait omettre de documenter l’existence des serrariens. Qu’est-ce qu’un serrarien ? Eh bien, on en trouve un bon exemple dans le personnage de Sophia, l’héroïne du film Simple comme Sylvain. Sophia, professeure de philosophie (comme son nom l’indique, la philo, elle aime ça, Sophia), est mariée avec Xavier, lequel appartient au même milieu social qu’elle, et avec qui elle partage goûts et réflexions, mais qui ne la fait pas jouir. Un jour, alors que le couple cherche à vendre le chalet qu’il possède à la campagne (j’ignore comment on dit « campagne » au Québec, mais c’est à peu près la même chose qu’en France, c’est un endroit avec plein de cul-terreux), Sophia rencontre Sylvain, un cul-terreux donc, auquel elle a fait appel pour réparer son toit (subtilité toute lacanienne du script). Sylvain lui plaît, elle couche avec Sylvain, et ô miracle, c’est l’orgasme. Sophia rentre chez elle, elle se branle sous la douche, mais elle est dérangée par ses beaux-parents, les fameux peine-à-jouir. La belle-mère de Sophia parle beaucoup, mais ce qu’elle dit n’intéresse pas du tout Sophia, d’autant qu’elle parle du beau-père gâteux et qu’elle aimerait bien un petit-enfant, elle a déjà réfléchi au prénom. Ça donne la migraine à Sophia qui va se coucher. Finalement, Sophia décide de quitter Xavier pour Sylvain, mais Sylvain a un problème : comme tous les cul-terreux de la planète, Sylvain est con. Sophia, qui est prof de philo, comme on l’a vu, essaie bien de lui apprendre à parler correctement (comme si les Québécois parlaient correctement) mais, comme tous les cons de cul-terreux, Sylvain est inéducable. Alors Sophia est très malheureuse : elle s’entend à merveille avec Xavier, mais Xavier a une petite bite, quant à Sylvain, la sienne est énorme, mais il est con comme une bite, c’est à n’y rien comprendre. Sophia essaie d’en parler à sa mère, mais la vieille s’en fout, elle n’écoute pas, elle passe l’aspirateur et parle de livres décoloniaux, comme Rage ébène, un livre fictif sur l’apartheid (c’est drôle, l’humour). Alors Sophia est encore plus malheureuse : elle aimerait un mec intelligent avec une grosse bite, mais il n’y a que des cons bien montés ou des génies déconstruits et donc nuls au lit, c’est terriblement triste, la vie. Sophia va mourrir et personne n’aura su la comprendre. Eh bien, Sophia est un exemple typique de serrarien : elle se prend pour le centre du monde, cherche des solutions à des problèmes qui n’existent pas, découvre que ces pseudo-problèmes qu’elle s’invente pour donner du sens à sa vie la rendent encore malheureuse et, alors qu’il y a tant de choses à faire sur terre que la philosophie aurait dû lui apprendre à concevoir, elle se voue au désastre d’une solitude imbécile, où une vieillesse déprimante est le seul horizon de l’existence. Si l’on voulait, on pourrait dire que Sophia est une serrarien de type déconstructionniste. Mais il y en a d’autres, qui s’expriment dans les activités les plus diverses et les plus détestables : faire hurler le moteur de sa moto, se répandre en commentaires injurieux sur les réseaux sociaux, chercher à s’imposer contre toutes les volontés dans la vie politique de son pays, tartiner année après année des livres illisibles et détestables, taper dans un ballon en échange de centaines de millions d’euros, monter des sociétés dont le seul but est de racheter des sociétés pour racheter des sociétés pour racheter des sociétés, se plaindre que la salle du musée qu’on est venu visiter est fermée et exiger sur le ton le plus humiliant qui soit des excuses de la part de la dame à l’accueil qui naturellement n’y est pour rien s’il y a eu un dégât des eaux, doubler par la droite sur l’autoroute, frauder le fisc, tromper son conjoint, et caetera, toutes ces activités, non mutuellement exclusives, cela s’entend, sont propres aux serrariens. Les serrariens sont des sortes de parasites, convaincus de la nécessité absolue de leur présence sur terre, dont l’existence s’avère nulle à l’examen, mais qui s’imposent quand même, partout, par tous les moyens possibles et imaginables, sans autre halte que la mort, qui vient tard, généralement. Les serrariens ont la peau dure : ils ne partent jamais les premiers et encore moins trop tôt. Le serrarien dure. Notons ceci : les serrariens ne servent pas tant à rien qu’ils ne serrent à rien. L’à quoi bon de l’existence ne les frappera jamais, jamais ils ne connaissent de repos, il faut sans cesse qu’ils fassent quelque chose, de gré ou de force, quelque chose qui attestera de leur présence sur terre, dont tout le monde devrait pourtant se moquer, et éperdument, parce qu’elle est insignifiante. Certes, d’une certain point de vue, toute existence est insignifiante, mais ce qui distingue l’existence d’un serrarien des autres humains, c’est que jamais l’existence d’un serrarien ne le frappera comme insignifiante. Pour le serrarien, c’est comme si sa propre existence était une donnée élémentaire de l’histoire naturelle de la planète. Le serrarien est étranger au doute. Ainsi, à aucun moment, Sophia ne doute-t-elle. Elle souffre et dit qu’elle souffre, et vit sa souffrance jusqu’au bout de la souffrance parce que, pour elle, il est inconcevable que sa souffrance n’ait pas de sens, il est inconcevable que le monde ne tourne pas autour d’elle, inconcevable que le problème, ce soit elle. Une des caractéristiques du serrarien est sa satisfaction (de soi), et l’insatisfaction de Sophia est sa satisfaction, c’est ce qui remplit sa vie dont une seconde de doute suffirait à faire voir tout le vide, la nullité. Le serrarien ne dépasse pas le vide, il y est aveugle, pour lui, le vide est impensable, est impensé, il est le non-sens dans lequel, s’il accédait à sa conscience, se perdraient toutes ses manigances, toutes ses manipulations pour persévérer dans son existence. Dans la vie d’un serrarien, il n’y a pas de place pour l’hésitation, ni halte ni répit, c’est une longue liste de cases à cocher. Au terme de laquelle, comme ces milliards de vie sans examen et dont l’oubli est le seul destin, échappant à son appréhension, la mort ricane en attendant de rafler le butin.
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Je devrais peut-être refermer mon ordinateur comme le couvercle d’une boîte, et ne plus penser à rien, me satisfaire de ne pas écrire. Aujourd’hui, au moins. Mais si je n’écris pas, à quoi bon vivre ? Quand même le résultat serait mauvais (et Dieu m’est témoin qu’il l’est. — Oui, mais Dieu n’existe pas. — Ah ?), toute mon existence est aimantée par l’écriture. Pourtant, des deux phrases (longues) que j’ai composées tout à l’heure, cependant que j’étais en train de courir dans Combray, deux phrases longues comme deux débuts possibles pour mon journal, je ne me souviens d’aucune. Tout est si fragile, contingent, insignifiant. — Insignifiant ? Je ne sais pas. Je viens d’écrire plusieurs phrases à la suite de celles que l’on peut encore lire ci-avant, phrases que j’ai effacées ensuite, en sorte que, entre les phrases que j’oublie et les phrases que j’efface, il ne reste pas grand-chose, pas beaucoup de chair autour des os de mon squelette de lettres. Mais c’est ainsi. J’essaie de me souvenir de ce que j’ai pensé, mais n’y parviens pas ; peut-être n’ai-je rien pensé ? peut-être n’ai-je rien vécu ? Nous avons le sentiment que tout est réel, que tout est vrai, tout ce qui nous entoure, tout ce dont s’acharne à nous persuader, tout cela jouit d’une sorte de supérieure tangibilité — supérieure à quoi ? à nos rêveries, nos envies, nos imaginations —, mais il ne faut peut-être y voir que l’effet de notre paresse, la force de nos habitudes, le poids de nos conventions, des nos convenances, de tous ces dogmes qui nous font accroire que tout se tient, alors que tout n’est que fard sale, illusion blafarde, que tout trébuche, dégringole. Sous l’amas de gravats de la réalité, que pourrait-on bien découvrir ? Roquets qui aboient, allures stéréotypées, universalité du dépit, forts bruits pour ne rien dire. Je sais que Nelly me trouve trop critique — et je puis me défendre contre cette attaque, en effet : faut-il faire semblant que tout ce que je vois n’est pas vrai ? mais, me défendre, ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Je sais que je ne travaille pas assez. Et par là, j’entends que je devrais travailler plus. À cette nuance près que rien ne dit que ce supplément de labeur apporterait quelque changement d’ampleur dans mon existence. Qui sait si je ne suis pas tout simplement comme je suis : paresseux, un peu trop porté sur la bouteille, et ergo tout juste bon à faire du gras ? Ou simplement, c’est l’heure de me coucher ?
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Elles m’émeuvent toujours, ces bésicles pincées sur le nez de Chardin. Et m’étonne l’étrange coiffe, sorte de pièce de tissu blanc retenue par un ruban bleu noué sur le côté droit du chef. Chardin, le peintre des choses mineures (« dans le talent des animaux et des fruits », dit — non sans une certaine bizarrerie, n’est-ce pas ? — l’Académie royale qui le reçut en 1726) et dont la profondeur est quasi insondable. Au nœud de la coiffe, répond celui du foulard, rouge pâle, légèrement rosé, où l’on devine des carreaux d’un gris bleu estompé, délicat, une sorte de veste marron, rien au fond que deux tons, beige et une bande presque noir, et puis ce regard tourné vers le regardeur, derrière les bésicles chaussées de l’âge. J’essaie de deviner l’expression d’une émotion que donnerait la bouche, mais n’en trouve pas. Alors, je me déplace, la peau est rasée de frais, les joues mollissantes, le front vaste, mais rien d’épuisé. Le regard n’est pas fatigué, concentré, au contraire, très, qui scrute, mais sans perversité, sans désir non plus de chercher un au-delà des apparences. Tout est là, tout est à plat, tout est plat, mais pas à la manière d’une platitude, non, à la manière de la vie même. C’est la technique, peut-être (« Pastel sur papier marouflé sur une toile tendu sur un châssis », dit le cartel, non sans une certaine lourdeur), qui implique cette douceur. Mais n’est-ce pas une herméneutique un peu facile, un peu rapide que celle-là ? Douceur ne veut dire ni fade ni trop sucré, mais sur le plat des choses, avec l’à-plat des êtres, la profondeur s’étendant entre le regard et le regardeur, dans un espace fictif — que se passe-t-il quand personne ne regarde le tableau ? — dans l’espace vide de la distance, de l’écart, là où précisément il n’y a rien. La profondeur est ouverte sur le rien. La profondeur ouvre l’espace du rien. La profondeur est tout au fond du rien. C’est ce que je vois — je regarde le regard se regarder —, mais le miroir fait défaut, il ne manque pas, il s’efface dans cet espace de profondeur plate : la peinture des choses et des êtres, que sont aussi les animaux et les fruits. Parfois, me vient un mot comme « humilité », mais je n’y crois pas, non, ce n’est pas cela. À cause de mon caractère, peut-être. Peut-être pas. Je suis à Orléans pour la journée. Les cathédrales m’indiffèrent. Dans les rues de la ville — de n’importe quelle ville passée un certain seuil — se jouent des scènes que l’on n’a pas le droit de décrire. Pourtant, c’est là, il suffit de regarder. Et je comprends, pensant à ce que je vois dans la rue, l’importance du regard, la place des bésicles dans mon histoire naturelle de l’humanité. Est-ce parce que le monde semble s’efforcer à se rendre insupportablement laid que j’aime tant Chardin ? Tout est là pour qui veut bien voir. Et sinon ? Eh bien sinon, Jean-Siméon, tant pis.
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Faille entre les Frances, — comment ne pas la voir ? D’une part, à main d’avant, la France sublime, d’autant plus que, passée, elle se prête à tous nos exercices d’illusion et, d’autre part, à main d’aujourd’hui, la « nouvelle France », made in anywhere but France, et qui n’est pas née d’hier, pourtant, non : un siècle de défaites (1870 – 1962) lui aura préparé le terrain. Aussi, tel bavard de la révolution et ses inspirateurs jamais à court d’idées auront beau jeu, à leur tour, de réclamer l’avènement d’une « nouvelle France » : la vérité est qu’ils n’auront rien inventé, se seront simplement contentés de ramasser les morceaux — j’ai envie de dire : les copeaux —, les débris, les membres disjoints, et en état de décomposition avancée, de ce qui se tenait, jadis, quelque part par là. Mais où ? Partout. Mais plus ici, non, anywhere but here. Exercices d’illusion que, non sans une grande violence symbolique, d’ailleurs, piègent d’immenses trouées de kitsch, comme cette énorme chapelle royale de Dreux, mausolée bâtard érigé avec les ruines de la Ferté-Vidame, où dans une sorte de féerie bouffonne, involontairement comique, face à Saint Louis, Saint Philippe surgit des cartons d’Ingres sous les traits de l’usurpateur, de tête de poire, Louis-Philipe. En bas, dans l’église Saint-Pierre de Dreux, brodée en capitales lettres d’or sur un vert qu’on dirait impérial, peut-être, cette proposition passablement anti-leibnizienne : « POUR DIEU, TOUT EST POSSIBLE ». Et surtout, n’importe quoi. La preuve ? Mais, — elle est partout autour de toi. Il te suffit d’ouvrir les yeux, de ne pas te boucher les oreilles, de sentir sans préjugés, et tout est là. Que l’on ne t’autorise pas à voir ce que tu vois, à sentir ce que tu sens, qu’on t’interdise d’interpréter comme il faut qu’elles soient interprétées les expériences que tu fais, c’est une autre affaire, à laquelle (bouclons la boucle) l’histoire de la nouvelle France, bien sûr, est tout sauf étrangère. C’est ainsi, l’histoire. Et qui tente de lui échapper, l’histoire l’enterre. Mais non, c’est absurde. L’histoire n’a que faire de toi. Elle n’a nul besoin de t’enterrer : quoiqu’il arrive, le temps s’en charge. De notre introuvable nous ne demeurent que des fresques plus ou moins pathétiques, plus ou moins risibles, plus ou moins imbéciles, des futurs passés et dépassés plus ou moins enviables. Et je ne sais pas, à vrai dire, où nous en sommes, à quel niveau sur l’échelle qui va du comique au tragique nous nous trouvons. Tout ce que je sais, c’est qu’il faut voir du pays, et c’est ainsi que je l’entends : il faut voir son pays, tel qu’il est. Tel qu’il fut, cela nous échappe. Tel qu’il sera, nous n’en savons rien. Il faut le regarder, quand même, et de plus en plus, il se voilerait la face. Signe des temps ? De guerre lasse.
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