21924

Ulysse potentiel. — De chez moi à chez moi, aujourd’hui, j’aurai parcouru quelque 25 kilomètres. Vingt-cinq virgule un, exactement, me dit la machine dont c’est la fonction. De Montparnasse à Montparnasse en passant par Port-Royal des Champs. Pour ce faire, prendre le train N au départ de la Gare Montparnasse en direction de Rambouillet, descendre à La Verrière, marcher jusqu’à feue l’Abbaye, en coupant par le Parc du Château de La Verrière avant de rejoindre l’étang des Noés (lequel appartient à ces étangs qui furent créés pour alimenter en eau les bassins de Versailles) et traverser la forêt de Port-Royal jusqu’à l’Abbaye du même nom, prendre ensuite le chemin Jean Racine en direction de Chevreuse, non sans faire un détour par le chemin de la Salamandre pour traverser le bois de la Madeleine, se perdre un peu, avant ou après, comme chacun voudra ou comme chacun pourra, il n’est peut-être pas donné à tout le monde de savoir se perdre, rejoindre Saint-Rémy-lès-Chevreuse, qui — comme son nom l’indique, décidément — ne se trouve pas très loin de Chevreuse, là prendre le train B en direction de ne je ne sais plus où, descendre à la station Port-Royal (des Villes, évidemment) et rentrer chez soi avec le peu de force qui reste. Est-ce dans le dessein de prouver que l’odyssée commence dès le pas de sa porte, là, dans la rue juste en bas de chez soi, que j’ai improvisé ce périple aujourd’hui ? Probablement pas, non. Il y avait longtemps que je n’étais plus allé à Port-Royal des Champs, et la lecture des Pensées de Pascal m’a fait me ressouvenir de ce lieu que je tiens pour l’un des plus beaux au monde, un lieu où, même si plus rien ne tient — l’expression chère à l’Abbé Grégoire, « les ruines de Port-Royal des Champs », est en effet largement exagérée : tout a été littéralement rasé, remis à zéro, effacé de l’espace, mais pas de la mémoire des humains —, l’esprit est là. Sur ma carte de l’Europe, il faudra placer Port-Royal des Champs. (Comment ai-je pu n’y pas penser plus tôt ?) De ruines, en réalité, ne demeure sans doute plus que le passage des Cent marches, qui reliait jadis l’Abbaye à la ferme des Granges. Cent vingt et une marches, ai-je compté, mais c’est assurément moi qui me trompe, et pas l’escalier. Ou bien l’esprit de l’escalier ? Peut-être est-ce ici que ce dernier porte son vrai nom : tandis qu’ailleurs, c’est une lacune, un défaut, voire une défaillance, ici, il est parfait. Et, pas à pas, parfaitement à sa place. Mais ce n’est pas aujourd’hui que j’avais prévu d’aller à Port-Royal des Champs. Non, aujourd’hui, je n’avais rien prévu, mais me voyant seul, soudain, aux alentours de dix heures du matin, j’ai songé que je ne pouvais pas demeurer là, un peu vain, à attendre que quelque chose se passe ou que ne se passe rien. Alors, j’ai eu cette idée. Et vingt-cinq kilomètres plus loin, même si j’avais passablement mal aux pieds, j’étais heureux de l’avoir eue. Dans un passage des Anneaux de Saturne que je n’ai pas noté et que je ne peux donc pas retrouver mais ne s’avèrera pas, je crois, apocryphe, Sebald fait remarquer que les gens qui voyagent à pied ont toujours l’air suspect, et c’est vrai que, pour parler comme Walser, je devais avoir « une fameuse dégaine » (parfois, il me semble que Sebald et Walser sont les deux profils d’un seul et même écrivain, mais je ne sais pas très bien ce que cela veut dire, alors passons) avec mes cheveux ébouriffés, mon tshirt plein de sueur, mon short assorti, mes baskets crottées et mon odeur de fauve, raison pour laquelle à n’en pas douter, le monsieur de la sécurité aura contrôlé mon sac à dos — accessoire indispensable s’il en était à ma panoplie walsero-sebaldienne — au sortir du Monoprix. Mais, les endorphines sûrement aidant, je ne me suis pas laissé faire et je lui ai expliqué que la caisse automatique n’avait pas imprimé le ticket de caisse (comme par hasard) et, à son air sceptique, d’un ton détestable au possible qu’aurait apprécié en vraie connaisseuse la meilleure moitié de moi-même, je lui ai dit : « Voulez-vous que nous allions regarder les images de vidéosurveillance où l’on me voit en train de payer ? Avez-vous ce temps à perdre ? Alors, au revoir. » Où avais-je bien pu prendre cela ? Je ne le sais pas. Il a émis un bruit avec la bouche, mais de mon pas de bon marcheur, j’étais déjà loin, où je me faisais le récit de cette journée passée sur des chemins qui conduisent de la civilisation à ses ruines et retour. Pour couronner le tout, histoire c’est-à-dire que le tableau soit parfaitement parfait, cependant que je descendais la rue du Montparnasse, sur le trottoir d’en face, un homme la remontait en criant : « Fils de pute ! Fils de pute ! Fils de pute ! » Ad libitum.

20924

Frissons, tremblements. — Pris de troubles physiques, hier, à la lecture de Pascal. À quelles profondeurs de l’humanité sait-il descendre ; parce qu’il a la certitude que, au plus profond, répond le plus haut ? « Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. » (L. 131) — Passage qui déclencha frissons, tremblements. — Sans certitude qu’il y a quelque chose de plus grand (le plus grand, i. e. Dieu), on ne peut affronter les bassesses où nous descendons nous humilier. Pascal sans Dieu, cela donne Cioran, un fasciste désappointé qui tartine son interminable cafard dans sa mansarde de la rue de l’Odéon. Sans Dieu, et sans génie. Est-ce parce que nous ne croyons plus en Dieu que nous n’écrivons plus rien de majeur ? En Dieu, ou en le-plus-grand, Dieu pouvant prendre la forme de l’Art, comme chez Proust. Mais cela, sommes-nous seulement en mesure de le concevoir ? L’erreur de Benjamin, qui plaçait l’analyse du snobisme au-dessus de l’apothéose de l’art (cf. 30524), est l’erreur de notre époque, laquelle a remplacé la théologie par la sociologie. Et ce n’est pas qu’il soit nécessaire de croire (j’allais dire « de nouveau », mais la mort de Dieu n’est pas un point de vue que tout le monde partage, même en Occident ; — est-ce vraiment l’Occident, d’ailleurs, là où Dieu n’est pas mort ?) en Dieu pour faire quelque chose de grand, mais comment tolérer la bassesse si nous n’avons aucune notion de la grandeur ? Le monde grand, ou simplement meilleur, qu’on nous vante aujourd’hui, qu’est-ce qui le caractérise sinon précisément l’absence de l’homme ? On peut dire : « l’absence de l’homme est une conséquence de l’absence de Dieu », oui au sens où « Dieu » peut signifier « le x tel qu’il n’y en a pas de plus grand », un quelque chose qui existe, à quoi je puis parvenir, qui ne se situe pas dans un au-delà inaccessible. Chez Pascal, Dieu est un « Dieu d’amour et de consolation », il est présent. Il n’est pas un manque, pas un défaut, il est « sensible au cœur ». Pascal est le plus intransigeant des moralistes parce qu’il sait que Dieu existe qui répare. Proust est le plus féroce des satiristes parce qu’il sait que l’Art existe qui révèle. N’est-ce pas la clef des « contrariétés » ? « S’il se vante je l’abaisse. / S’il s’abaisse je le vante. / Et le contredis toujours. / Jusqu’à ce qu’il comprenne / Qu’il est un monstre incompréhensible. » (L. 130), contrariétés dont l’exposition, ou la mise en œuvre plutôt que l’exposition, dont la mise en œuvre conduit à la compréhension de l’incompréhension, le dépassement de toutes les oppositions. À la fin il y a quelque chose vers quoi nous sommes tendus. À qui ne croit pas en cela (quel que soit le nom qu’il donne à cette fin), ne reste comme bonne mort que l’euthanasie légale, remboursée par la sécurité sociale. Et les œuvres qui vont avec, médiocres, complaisantes. Et la vie qui va avec, passable, dispensable. Et ce n’est pas qu’il y ait une quelconque positivité de l’angoisse, laquelle se convertit en happiness au terme du processus de résilience, ou je ne sais quelle fadaise dont notre époque est friande, non : c’est qu’il faut tout voir pour voir quelque chose. 

19924

Sur le réseau social quelconque, un homme rit de voir un autre homme gifler un troisième, des femmes entre elles se trémoussent sur une musique indigente et déjà obsolète, un prêcheur prêche, le tout est filmé. Spectateur involontaire — au XXe siècle,  dogmatisme oblige, qui abhorre les nuances, la théorie spectaculaire ne crut pas devoir prendre en compte la volonté individuelle dans son approche marxiste de l’image vue, comme si elle était indifférente, comme si le phénomène universel du spectacle s’imposait à tous de même manière, alors que ce n’est pas le cas : passe une frontière difficile à franchir entre qui veut et qui ne veut pas assister au spectacle qui lui est imposé, qui en est le consommateur satisfait et qui s’y voit exposé contre son gré, à ce qu’il lui reste de son humanité défendante —, je me demande comment l’on peut aimer être de ce temps (comme, manifestement, aime à être de son temps l’immense majorité de la population qui vit sur le modèle occidental du réseau social quelconque), et ne trouve pas de consolation dans l’horizon qui s’offre à moi : d’époque, il n’y en a pas d’autre, — tout est ici. Et si, dans quelque futur si proche qu’il nous semblerait presque immédiat, comme sur ces frises chronologiques où un squelettique trait noir sépare une période d’une autre rendant le passage de l’une à l’autre si aisé en apparence, nous étions amenés à changer bientôt de temps, qui nous dit que l’époque qui s’offrirait à nous ne serait pas pire que celle que nous connaissons aujourd’hui ? Les hommes nés en Europe quelque temps avant 1914 s’attendaient-ils à la boucherie où, dans le silence de la stabilité, l’époque s’apprêtait à les précipiter ? « Snapchat veut vous rendre accro à l’IA », peut-on lire en quelque point indifférent du réseau social quelconque, dans une communication qui vante les mérites de lunettes connectées. Placé au cœur de notre regard pour le rendre captif, le nouveau n’a rien de neuf (comme en atteste son euphémisation qu’est « l’innovation »), et la nouveauté n’est qu’une manière de compter. Et il n’est même pas vrai qu’à ce processus artificiel de surproduction perpétuelle, on puisse opposer l’authenticité de nos besoins : la réalité est que nos besoins sont indifférents, quantité négligeable. En effet, nos besoins sont si primaires que, à l’âge avancé de la productivité économique qui est le nôtre, leur satisfaction ne demande presque plus aucun travail. C’est ainsi que le marché les a effacés ; parce qu’il ne peut pas se contenter de la satisfaction, il doit la renouveler sans cesse. Le nouveau n’est pas le désir, c’en est la destruction : la satisfaction précédant toujours le désir, le désir se confond avec sa réalisation. Mais si je t’aime, si je t’aime, je swipe à droite, chante aujourd’hui Carmen, à qui comprend à peine ce qu’elle dit. Et ne meurt pas à la fin parce que la tragédie fait obstacle à la jouissance. À la place du désir, zéro, comme le temps de latence, comme la durée de l’attente. Pour décrire cette expérience, je cherche une métaphore. Me vient celle du labyrinthe, mais un labyrinthe présuppose une issue ; qu’est-ce qu’un labyrinthe dont on ne peut pas sortir ? Si l’on ne peut en sortir, c’est qu’on ne peut y entrer. Et sans donc plus d’entrée, parce que nous n’avons pas choisi d’y pénétrer, nous y avons été jetés, nous nous sentons un peu comme Gregor Samsa dans sa nouvelle peau, un beau matin, nous nous sommes trouvés là : cette époque, voici désormais notre carapace. Sauf que personne ne nous regarde bizarrement, tout le monde trouve cela parfaitement normal, tout le monde s’étant trouvé, un beau matin, tout bêtement comme cela. C’est toi, peut-être, qui regardes les autres bizarrement, et les autres qui te regardent en réponse : Que nous veut-il celui-là ? Se croit-il mieux que nous ? Mais regarde-toi donc un peu. De métaphore, me vient encore celle du fil d’Ariane, qu’il faudrait enfin couper afin de n’être plus à rien relié, mais cela aussi, n’est-ce pas illusoire ? Personne ne nous retient, encore une fois : nous sommes simplement là. Et il n’y a pas d’errance, tout est entièrement cartographié. Il n’y a plus nulle part où se perdre. Point par point le réseau quelconque a recouvert le monde. Ayant écrit tout cela, je m’arrêtai et me demandai : « Tout cela, y crois-je vraiment ? » Et je me rendis compte que je n’avais pas la réponse à cette question. À la place — d’une réponse, de quelque chose de solide sur la hauteur de quoi j’eusse pu m’édifier —, je me sentis imbécile, un vide incroyable se forma au niveau de l’estomac qui m’oppressa soudain. Je parle tout seul et, singeant l’originalité, je ne sais pas très bien ce que je raconte. « Pourquoi est-ce que je pense cela, me demandai-je alors, et pourquoi est-ce que je pense ? » Ou bien est-ce le rêve que j’ai fait cette nuit ?  Je ne sais pas. Dans le rêve que j’ai fait cette nuit, ou en tout cas dans le fragment dont je me souviens, le père de Nelly m’appelait « Julien », et je lui répondais : « Depuis vingt ans, vous ne savez toujours pas comment je m’appelle », non sans dépit. Pour comprendre ce rêve en apparence tout à fait anodin, il faut savoir que « Julien » était le prénom de l’ex de Nelly, avec qui son père jouait au tennis, notamment, lequel était donc un peu comme le fils qu’il n’aura jamais eu. Et que moi, faisant partie de la déplorable secte des Intellectuels, je ne pourrai jamais être. En vérité, ce rêve n’est pas anodin, c’est l’histoire de mon surmoi maléfique : chaque fois que je ne me sens pas à la hauteur de quelque chose (c’est-à-dire : des choses pratiques, des choses triviales, qui ont trait à l’argent ou à la vie matérielle de tous les jours), je l’ai dit à Nelly tout à l’heure, ce qui n’a pas manqué de la faire rire, c’est l’image de son père que je vois. Un autre que moi consulterait sans doute un spécialiste, mais je ne suis pas suffisamment dérangé pour confier mes pensées les plus intimes à quelque charlatan de l’inconscient ou de la thérapie sociale. Mes pensées intimes, je préfère les confier à l’écriture, là au moins, je sais qu’elles sont à leur place. Et tant pis si personne ne les comprend. Comme l’écrit Pascal (L. 6), « qu’il y a un Réparateur, par l’Écriture. » (On pourrait dire que, pour comprendre ce que c’est qu’écrire, il suffit de remplacer dans cette phrase les majuscules par des minuscules.)

18924

Faut-il que j’écrive ? Il faut que j’écrive. Je me suis assis au Jardin du Luxembourg et j’ai lu les Pensées. Il me paraît impensable de m’être trouvé là, à lire Pascal, dans le vent qui soufflait, le défilé permanent des touristes, des coureurs, des gens tels qu’ils sont, tels qu’ils se satisfont d’être. Ai-je eu l’impression que le monde était fou et que j’étais une île de santé ? Oui, je le crois. Et c’est le sentiment qu’on a, en effet, à la lecture de Pascal : quelqu’un qui a découvert qu’il était seul à n’être pas perdu et entreprend de l’écrire. Et c’est l’effet que fait la lecture de Pascal : soudain, grande clarté, mais pourquoi tout est-il encore si sombre tout autour de moi ? Être l’île où tenir bon. Il le faut. L’état des papiers qui constituent ce qu’on a pris l’habitude d’appeler « les Pensées de Pascal », n’est-il pas le résultat de l’entreprise même : quand on se lance dans un combat contre le monde, voilà ce qu’on obtient ? C’est ce que je me dis, tout en songeant que ces lambeaux de papier, ces ruines ont plus de grandeur, plus de beauté, plus de profondeur que les édifices qui semblent ne jamais vaciller sur leurs fondations. Illusion du pouvoir. Nulle trace de vérité. À Daphné, sur le chemin du retour de la Schola, je dis de rester comme elle est, parce que son naturel est bon. Elle me répond qu’elle a surtout de bons parents (ce que je crois), mais je lui dis que cela ne suffit pas, que cela n’explique pas tout. Il y a quelque chose d’autre, qui est là ou qui ne l’est pas. Je venais de voir le visage méprisant d’une camarade avec qui elle prend des cours de danse (maman fut une députée macroniste absente, papa est parti avec la start-up nation), un visage où il n’y avait nulle trace de bonté, rien que de mépris, un visage qui était déjà vieilli malgré le jeune âge officiel, un visage déjà flétri, laid. Daphné lui avait dit bonjour sur le ton enjoué qui est le sien. Et c’est à ce moment-là que, après avoir dit quelques mots de la fausse importance que donne à certains la naissance, j’ai dit à Daphné de ne pas changer. Et bien sûr, elle changera, mais ce n’était pas ce que je lui disais, je lui disais de garder ce cœur bon qu’elle a et qui, j’en suis convaincu, ne s’acquiert pas, est étranger à toute considération sociale ; on l’a ou on ne l’a pas. Quant à moi, je commence une nécessaire cure d’austérité.

17924

Quarante-sept ans. Ce n’est pas très intéressant ce qu’il se passe dans ma tête en ce moment. Il va falloir qu’il se passe autre chose dans ma tête, quelque chose de plus intéressant, sinon je ne vais pas avoir envie de rester dans ma tête. Et le problème, c’est que je ne sais pas comment, si jamais je le devais, je pourrais sortir de ma tête. Et par « sortir de ma tête », je n’entends pas : « sortir métaphoriquement de ma tête », mais « sortir physiquement de ma tête ». C’est étrange, cette façon de parler : si je sortais de ma tête, où irais-je ? Et puis, qui est ce je qui se tiendrait dans ma tête en ce moment et qui pourrait en sortir, ou sinon en sortir, du moins espérer en sortir, aspirer à en sortir ? Est-ce que le je qui se trouverait dans ma tête pourrait survivre hors de ma tête ? Mais où ? Dans une autre tête ? Dans l’air, comme flottant ? Mais qui serait-il dès lors ce je hors de ma tête ? Serait-ce encore je ou quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre ? Et si je restait le même, ma tête serait-elle encore ma tête, et moi, moi ? Et si ma tête n’était plus ma tête, à qui serait-elle, ma tête ? À un autre ? Mais à qui alors ? Change-t-on de tête comme on change de chaussettes ? À personne ? Mais alors que serait-elle ma tête qui ne serait plus ma tête ? Serait-elle encore seulement une tête ? Faut-il une tête ? Une tête toute seule, cela n’existe pas. Il ne faut pas seulement une tête, mais tout le corps qui va avec. Qu’adviendrait-il de lui, ce corps qu’on dit le mien ? Qu’adviendrait-il de moi ? Et je, où serait-il ? Et qui ? Et pourquoi ? Non, vraiment, il faudrait qu’il se passe quelque chose d’intéressant dans ma tête. Pourquoi ne se passe-t-il rien d’intéressant dans ma tête ? Se passera-t-il un jour quelque chose d’intéressant dans ma tête ? S’est-il déjà passé quelque chose d’intéressant dans ma tête ? Et si j’étais tout simplement trop vieux, périmé, obsolète, dépassé, tout juste bon à mettre au rebut ? Ne suis-je pas déjà trop vieux ? Pour l’instant, par exemple, j’ai encore un an et neuf jours de moins que Walter Benjamin quand il est décédé en 1940 ? Mais l’an prochain ? Ne sera-t-il pas absurde de vivre plus vieux que Walter Benjamin et d’avoir pourtant accompli si peu de choses, si peu écrit, ou alors trop, des imbécilités, comme ce que j’écris en ce moment, sans même vraiment faire le malin, sans chercher réellement à faire le malin, simplement parce qu’il ne se passe rien dans ma tête, et que je le sens bien que ma tête est vide ou pleine d’insignifiantes pensées, des considérations humiliantes pour qui s’en trouve l’auteur ? Oh, je peux dire que c’est la faute de l’époque, et c’est vrai que c’est la faute de l’époque, qui se fait un devoir de massacrer nos pensées, mais est-ce suffisant ? Non, cela n’est pas suffisant. Je viens de taper du poing sur le bureau où j’écris à cause du bruit d’une sirène d’ambulance ou de diable sait quoi qui dérangeait le peu de pensées qui peuvent se tenir dans ma tête en ce moment, mais ce n’était pas le bureau que j’avais envie de casser, c’était le véhicule, c’étaient tous les véhicules qui sillonnent le monde en permanence, et le bruit qu’ils font, envie de casser le monde, envie de casser la civilisation, mais pas cette civilisation-ci, qui n’est qu’une civilisation parmi d’autres civilisations, il y en a déjà eu tellement, nous n’avons pas à nous préoccuper de celle-ci, non mais l’idée même de civilisation, c’est cela qu’il faut détruire. Dans le journal, un titre qui se croit intelligent, mais n’est que de la poudre aux yeux : « La question n’est pas de savoir si notre civilisation va s’effondrer, mais quand », et l’impossibilité pour moi de ne pas me dire que c’est inepte, cette histoire d’effondrement, et me demande : qu’est-ce qui nous excite tant dans ce fantasme d’effondrement ? Est-ce que nous sommes pétrifiés par la vue de notre propre fin, tellement conscients de nous-mêmes que nous ne sommes plus capables de rien ? Et alors, comme quelqu’un qui se serait administré à lui-même un poison qui le rendrait incapable de mouvoir son corps mais demeurerait parfaitement conscient de ce qu’il lui arrive, nous nous regarderions en train de nous faire dévorer sans être capables de réagir et nous penserions en vain : « La question n’est pas de savoir si je vais mourir dévoré, mais quand ». Quel sens cela peut-il bien avoir ? Ou alors, le spectacle de notre fin nous procure-t-il l’ultime jouissance ? Et à qui ne l’aime, on offre l’euthanasie. Ou alors, encore alors, l’effondrement et la civilisation ne sont qu’un seul et même concept, une seule et même conception du monde : nous sommes terrifiés à l’idée de l’effondrement parce que nous sommes obsédés par la civilisation, c’est-à-dire la sauvegarde, la conservation. C’est comme moi qui me lamente qu’il ne se passe rien d’intéressant dans ma tête, mais ce qu’il passe d’intéressant ne se passe dans ma tête, exactement comme les pensées ne sont pas dans la tête. Et dès que je me mets à écrire, il se passe quelque chose d’intéressant, mais ce n’est pas dans ma tête, c’est dans l’écriture. Et quand je dis : « J’aimerais bien écrire un livre sur ceci, un livre sur cela », ne sais-je pas que je me condamne à ne rien faire du tout, à assister au spectacle de mon impuissance, de ma nullité, de ma vacuité, de ma vanité ? Le spécialiste de la civilisation ne parle pas des êtres humains qui vivent, il parle de l’idée qu’il se fait de leurs vies : dans cette idée, des civilisations se suivent les unes les autres, à l’effondrement de l’une succède l’essor d’une autre, et ainsi de suite va le petit train des civilisations, tchou ! tchou ! font les civilisations en passant, et cela forme en effet une histoire parfaitement positive, mais toujours vue a posteriori (note en passant que c’est exactement ce que Panofsky fait dans son essai sur la perspective), qui est totalement vide, absente du monde, car, dans ce schème conceptuel, tout est déjà mort (d’où la niaiserie crasse de la phrase de Valéry) parce que la vie est inconcevable, parce que le présent est inconcevable. Présent non comme contemporain (notion qui nous ramène au regard de l’historien légiste, comme il y a des médecins légistes), mais comme vie, comme potentialité, comme indétermination. Quelle vie s’offre-t-elle à qui passe son temps à se demander quand la mort va venir ? Et que faire quand cette mort viendra pour qu’elle ne soit pas trop douloureuse, pour qu’elle soit douce, gentillette, proprette, sympa, quoi ? Tout est déjà mort pour qui vit ainsi. Tout est déjà mort pour les civilisations. Il faut en finir avec la civilisation. Il faut détruire la civilisation. Ne doivent plus avoir de cité que les êtres vivants, singuliers. Dans ma tête, le brouillard s’est dissipé. Un jour de plus, un jour de moins, quelle différence cela peut-il bien faire ? Je suis en vie.

16924

Depuis plusieurs années, j’ai envie d’écrire un livre sur Chardin, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Un livre, du moins, dans lequel il serait question de Chardin. Un esprit rieur me répondrait : « Eh bien, en regardant ces tableaux pour commencer, pardi », et c’est vrai, mais ce n’est peut-être pas si simple que cela. N’est-ce vraiment pas si simple que cela ? Qui sait ? « Depuis plusieurs années », ai-je écrit, et je n’ai pas compté exactement combien d’années, mais je crois que le compte est approximativement bon, « depuis que j’ai vu Paris dans Chardin » serait toutefois une expression plus exacte de cette tentative de datation, depuis que j’ai vu Paris à travers le regard de Chardin et que j’y ai trouvé quelque chose de beau, non pas de beau, je crois que ce n’était pas une question de beauté, quelque chose de désirable, — un lieu où vivre. Étrange façon de voir les choses ? Peut-être. Peut-être aussi faudrait-il commencer par elle, par cette vision traversante, comme chez Dürer, mais pas comme chez Dürer parce que la traversée de la surface plane du tableau ne s’arrête pas à la surface du tableau (on fait comme si le tableau n’existait pas), mais passe à travers le tableau en prenant conscience de la réalité du tableau, de la réalité de la réalité (on fait comme si tout existait, est-ce que tout n’existe pas ?). Voir Paris à travers les yeux de Chardin. N’est-ce pas passablement confus ce que j’écris ? Qui sait ? Dans ce dessein d’écrire un livre sur Chardin, ou en tout cas dans lequel il serait question de Chardin, j’ai repris la lecture du Chardin de Jean Louis Schefer, que j’ai déjà lu une première fois il y a plusieurs années, mais mes yeux se sont perdus dans les lignes de son texte (et de son sous-texte, cf. la critique de Baxandall, mais sans le citer jamais, ce qui est une preuve de mépris, mais s’avère dommage, on aimerait en savoir un peu plus). Schefer n’y est sans doute pas pour grand-chose si sa prose m’a assommé, n’est-ce pas moi, le problème ? Enfin, je crois que c’est moi. Mais qui sait ? Ou, plus exactement, le problème, c’est que, demain, j’aurai quarante-sept ans et que je n’ai pas envie d’avoir quarante-sept demain et que, pourtant, à moins de décéder dans les quelques heures qui me séparent de demain (à l’heure où j’écris cette phrase, ce seize septembre deux mille vingt-quatre, il est sept heures sept du soir), j’aurai quarante-sept ans demain. Qu’y faire ?

15924

Comment faire entendre une vérité à qui n’en a pas envie ? Cette question s’adresse-t-elle tout d’abord à moi-même ? Tout dépend en quel sens. En quel sens alors ? Dans le film sur Sebald, en fait, j’en ai une conscience de plus en plus nette (le reste consistant, au fond, en témoignages convenus sur ce qui faisait de son vivant la grandeur du grand écrivain décédé, les conventions se substituant toujours, dans ces cas-là, et comme malgré les individus à qui on donne la parole, à quelque propos pertinent que ce soit), ce qui m’a fait la plus forte impression, c’est l’image de sa maison à Norwich (Poringland, en réalité, qui se situe à une douzaine de kilomètres de Norwich) parce que je l’ai trouvée belle, parce que ce n’était pas le lieu de résidence que, dans mon imaginaire, avant de la voir pour de bon, j’aurais associé à Sebald, parce qu’il m’a semblé que c’était déjà un musée, que c’était une maison posthume, par anticipation en quelque sorte, comme si la maison était faite pour recevoir le label « Maison des Illustres » (label qui existe réellement en France, en Angleterre, je ne sais pas). Mais ces réflexions ont moins à voir, je crois, avec Sebald qu’avec moi-même, avec l’idée que je me fais d’une résidence désirable, à défaut d’être possible, l’écart que je constate entre mes désirs et la réalité, mon sens esthétique et les choses telles qu’elles sont, comme elles se trouvent, comme il se trouve que je les trouve. Avant d’écrire cette page, je regardais par la fenêtre et, cependant que je regardais par la fenêtre, un bus s’est arrêté qui a craché un groupe de jeunes touristes (probablement des lycéens ou de étudiants de première année) portant crop-tops et casquettes, les mêmes que ceux que j’avais croisés, un peu plus tôt, dans le cimetière, tirant leurs valises à roulettes derrière eux dans un vacarme digne des cercles les plus abrutissants de l’enfer post-moderne. Ces deux groupes n’étaient pas composés des mêmes individus, mais c’étaient les mêmes, les individus étant interchangeables, le comportement qu’ils adoptent leur tenant lieu de personnalité puisque le monde dans lequel ils vivent les condamne à une forme de mimétisme inconscient fondé sur des principes banals et moralement déplorables. La gloire de Sebald, ainsi — mais ces propos, je le répète porte moins sur Sebald lui-même que sur ma façon de voir le monde, si je puis employer une telle expression sans ridicule —, me semble reposer sur un immense malentendu, ou participer d’une vaste hypocrisie, aussi vaste que notre époque. Parce que, si les livres de Sebald sont connus dans le monde entier, force est de constater qu’ils sont sans effet aucun sur la façon dont les gens vivent réellement leur vie. Et, dès lors, de deux choses l’une : ou bien ce succès est largement surestimé, et l’importance de Sebald étant en vérité insignifiante, ce qui signifie que les écrivains sont insignifiants, ou bien ce succès est réel et la littérature ne sert à rien parce que, quoi que ce soit que les gens lisent, ils se comportent comme d’indécrottables et illettrés sagouins. Des deux branches de cette alternative, je ne sais laquelle choisir parce que, comme toutes les authentiques alternatives, elles sont aussi déprimantes l’une que l’autre. Mais tout cela me permet d’exprimer le malaise que je ressens face à la légende de la gloire littéraire parce que si la littérature est impuissante à rendre le monde meilleur, à quoi sert ce culte des grands écrivains, à quoi servent les monuments qu’on érige en leur honneur, et qu’est-ce qui rendra jamais le monde meilleur ? 

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À la fin du film que Thomas Honickel a consacré à la vie de W. G. Sebald, l’Émigré, une critique littéraire affirme que ce dernier a trouvé sa patrie dans les livres qu’il a écrits, et à moi, cette idée m’a semblé fausse. N’ayant pas connu personnellement Sebald, je ne dis pas que cette idée ne fut pas la sienne, peut-être est-ce le cas peut-être n’est-ce pas le cas, je ne puis rien dire de définitif à ce sujet, mais je pense qu’elle est fausse, que Sebald n’a pas conçu les livres qu’il a écrits comme sa vraie patrie. Pour ma part, en tout cas, si l’on m’interrogeait à ce sujet, je dirais que ma vraie patrie, c’est ma famille, et par « famille », j’entends : Nelly et Daphné. Fait remarquable, Sebald était marié et avait une fille, c’est-à-dire qu’il avait la même famille que moi et, à supposer qu’on puisse se mettre dans la peau d’un autre écrivain, je serais enclin à dire que, pour Sebald, sa vraie patrie, c’était sa famille, et par « famille », j’entends : son épouse et sa fille. Je ne pensais pas à cela quand cette idée m’est venue, mais il m’a semblé que j’avais réussi quelque chose dans ma vie qui était de donner un chez-soi à Daphné. Moi, je l’ai déjà dit, je n’ai pas de chez-moi, je n’ai pas de patrie, je n’ai pas grandi dans la ville où je suis né, j’ai grandi dans deux villes, l’une dont je ne garde que très peu de souvenirs, l’autre où je n’ai pas d’attaches suffisamment fortes pour m’y sentir à la maison, je vis dans une ville qui n’est pas la mienne, ce qui ne la distingue pas des autres, qui ne sont pas les miennes où qu’elles soient, comme je le dis, je suis de nulle part (ou, dit en français peut-être un peu plus correct, mais moins précis, je ne suis de nulle part). Quant à elle, Daphné est née à Paris, où elle grandit, où elle se sent bien, où elle se sent chez elle, elle se sent d’ailleurs Parisienne, et ce sentiment, que moi je n’ai pas connu et ne pourrai jamais connaître, je suis heureux qu’elle le connaisse, qu’il donne une manière d’origine (partielle, incomplète, mais réelle, au sens de présente, du là qui est quelque part, d’où l’on peut venir et vers où l’on peut revenir en se disant : ici, c’est chez moi) à son existence. Et ces deux morceaux d’existence, ou plutôt : ces deux morceaux de réflexion sur l’existence se complètent et s’éclairent l’un l’autre. L’idée que les livres sont une patrie, mieux : qu’ils sont la vraie patrie de qui les écrit, n’est pas une idée d’écrivain, c’est au mieux une idée de critique, ou alors une idée de mauvais écrivain. Nous n’habitons pas les livres que nous écrivons, et il est même fort possible, au contraire, que nous ne voulions surtout pas habiter dans les livres que nous écrivons, qu’ils soient le lieu de nos cauchemars, ou je ne sais, qu’ils soient des extensions de nous, en effet, pour peu que nous les écrivions avec notre chair, cela ne fait aucun doute, mais qu’ils soient des extensions de nous, des prolongements, nos membres, n’en fait pas des lieux à proprement parler, ni des lieux désirables où vivre. Qui aurait envie de vivre dans la Manchester d’Austerlitz ? Mais personne, bien évidemment. L’idée que les livres que les écrivains écrivent sont leur vraie patrie n’est pas l’idée de quelqu’un qui écrit ces livres, mais de qui se tient par rapport à eux dans une relation d’extériorité, quelqu’un qui — peut-être — se dit : « Ah, comme j’eusse aimé écrire ces livres », mais qui n’est pas capable de les écrire, simplement d’en donner un commentaire distant et tout à fait convenu. Dans le film de Honickel, on voit la maison où Sebald a vécu à Norwich. Et moi, voyant cette maison, j’ai été étonné, mais j’ai moins été étonné quand un des intervenants du film a expliqué que, dans son bureau, tout était toujours parfaitement rangé, comme si personne ne vivait dans cette pièce, comme si c’était déjà un musée. Il m’a semblé que cette demeure n’était pas la demeure du Sebald qui signe les livres qu’il a écrits et pour lesquels il est passé à la postérité, mais du Sebald qui vivait avec son épouse et sa fille et que l’ordre muséal de son bureau manifestait une maniaquerie dont l’objet devait être de maîtriser les horreurs qui passaient dans ses livres, un ordre impeccable pour supporter un désordre total. Preuve, mais vraiment, que Sebald ne vivait pas dans ses livres, mais dans un tout autre univers. De la même façon, faire de Sebald un « Holocaust writer » est un contresens complet : la manière dont, dans les Anneaux de Saturne et, plus profondément, dans de la Destruction comme élément de l’histoire naturelle, il aborde la destruction de l’Allemagne par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale, sans mettre un signe égal entre la destruction des Juifs par l’Allemagne nazie et la destruction de l’Allemagne par les Alliés de l’Ouest, est une manière de rester fidèle à l’exigence de ne rien occulter de l’histoire de la destruction, de n’oublier aucune victime. En quoi, Sebald exauce le vœu de Benjamin d’écrire l’histoire du point de vue des vaincus.

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Qu’on s’imagine m’intéresser avec ce que l’on me répute comme intéressant me semble extravagant. Et pourtant, c’est bien cela qui intéresse les gens, n’est-ce pas ? Sinon, les gens, n’étant pas intéressés par ce qu’on leur répute comme intéressant, réclameraient de l’intéressant ou, à défaut, inventeraient de l’intéressant, de l’intéressant et, ainsi de l’intérêt. N’est-ce pas le sens même de l’existence ? Parfois, il m’arrive de penser que si, malgré l’absence de succès qui est la mienne (et exactement comme l’usurier de l’autre jour au téléphone, je dis cela « sans jugement de valeur »), j’écris quand même, c’est parce que rien de ce qui est écrit par ailleurs, c’est-à-dire : par d’autres que moi, rien ne répond aux exigences qui sont pour moi celles de l’écriture, — la clarté, l’imagination, l’invention, la recherche, l’originalité, etc. À R. qui me parle de ma « ligne claire » (c’est Gérard Guégan qui avait employé cette expression à propos, ce me semble, de mes habitacles), je réponds que je n’ai que peu de goût pour la bande dessinée et que ma clarté à moi, si je puis m’exprimer ainsi parce qu’elle n’est pas à moi, cette clarté, on va le voir à l’instant, ma clarté à moi vient de la philosophie analytique (Frege, Russell, Carnap, Quine, etc.), d’une certaine disposition de l’esprit viennois (Kraus, Wittgenstein, Musil, etc., à laquelle Adorno n’est pas étranger, par ailleurs). Je fais cette généalogie parce qu’elle ne me semble pas bien comprise. À l’époque où j’ai publié ma trilogie chez Actes Sud, les critiques mettaient l’accent sur l’influence de Borges, et c’est vrai que c’est ce qui était apparent (il était mentionné plus que d’autres, avec Vila-Matas), mais elle était presque circonstancielle, conjoncturelle, pour employer cette métaphore grossière, alors que l’importance de la généalogie dont je viens de dire quelques mots est bien plus profonde. C’est cette incompréhension, notamment, qui m’a conduit à écrire la vie sociale (j’avais explicité cette motivation quand j’ai demandé la bourse au CNL, bourse que j’ai obtenue mais touchée seulement aux deux tiers pour cause de retard à la publication), et l’ironie du sort a voulu que l’incompréhension fût encore plus grande parce que personne, à commencer par l’éditrice de la trilogie dont je viens de parler, personne n’a voulu publier ce livre. En relisant tout est de l’art ces deux derniers jours, je me suis rendu  compte qu’il était souvent question de folie. Pas directement, même pas toujours nominalement, mais par glissement, une folie bien particulière, une folie dont je crois pouvoir dire qu’elle élucide : il y a une forme de délire qui n’est pas une forme de confusion, tout doit tendre vers la clarté, l’illumination, laquelle peut coïncider, c’est tout le paradoxe, avec l’annihilation de la conscience. N’y a-t-il pas un instant où la plus grande lucidité se confond avec l’abolition de la conscience ? L’abolition de la conscience n’est-elle pas l’élucidation dernière ? Abolition de la conscience, c’est-à-dire : non pas absence de discernement, confusion, mais grande clarté, manifestation précise des différences, des distinctions, et compréhension supérieure où la conscience cesse de se considérer comme séparée, à part, mais saisit qu’elle est avec l’univers.

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Tout à l’heure, il y a eu un orage de grêle. J’ai regardé, fasciné, la grêle tomber. J’avais envie que l’orage soit violent et que la grêle emporte tout dans sa chute, mais cela n’a pas duré bien longtemps, très vite, à la place de la grêle, c’est de la pluie qui est tombée, et puis plus rien, le soleil est revenu, et le ciel bleu avec lui. Pourquoi ai-je eu envie que la grêle emporte tout ? Je l’ignore. Je regardais la grêle tomber sur la toile qui protège la terrasse du bar d’en bas, et j’avais envie que la grêle l’arrache, que la grêle arrache tout, tout ce qui se tient debout dans la rue, dans la ville. Je regardais la grêle tomber et le tapis de grêlons qui se formait sur le trottoir du boulevard. Je me disais que, si l’orage durait suffisamment longtemps, la ville entière pourrait être ensevelie sous la glace et que ce serait beau, ce serait une autre vie, une autre forme de vie. Je me suis imaginé qu’une sorte de cloche de glace se formait au-dessus de la ville, sous laquelle nous vivrions par suite des intempéries. Pendant combien de temps vivrions-nous ainsi ? Cette question, je ne me la suis posée, mes réflexions ne portant pas vraiment à conséquence, elles se contentaient d’errer là, au-dessus du boulevard, des rêveries qui flottaient dans l’air changeant de cet été finissant. Ce matin, j’ai fini ma lecture de Tout est de l’art. Qui fut plus qu’une lecture : je n’ai pas récrit tout le texte, mais j’en ai modifié certains aspects, adjoint plusieurs contes à l’ensemble qui, désormais, compte quelque 350000 signes. J’en parle dans le texte : dans mon esprit, j’imaginais quelque chose comme les Mille et une nuits en composant ce texte, en étendue, au moins, et si je n’ai pas mené ce projet à bien, ce n’est pas que je manque d’endurance ou d’imagination, mais que, n’ayant pas réellement d’éditeur qui me suive et me soutienne (j’entends par là : un éditeur qui ait les moyens financiers de la faire), la chose s’est quelque peu délitée. Peut-être ai-je eu tort de ne pas faire preuve de plus de détermination, de ne pas persévérer malgré l’indifférence. Dans le texte, il est aussi question de ces aspects de la vie d’écrivain (l’expression « la vie d’écrivain » est imbécile, mais tant pis, c’est celle qui m’est venue, laissons-la là). En lisant ces histoires qui traite de cela, je me suis demandé s’il ne fallait pas les supprimer, et j’ai considéré que non, qu’elles faisaient partie de l’économie singulière du texte, de l’économie singulière de mon écriture. D’autant que, à dire le vrai, j’ai persévéré, ce texte existant désormais, mais pas comme je l’envisageais tout d’abord. Bien. Quoi qu’il en soit de ces considérations plus ou moins adroites, je suis le plan mental que j’ai tracé. Je ne sais où il va me conduire — c’est-à-dire : s’il va me conduire là où je voudrais qu’il me conduise —, mais (ce qui n’est pas toujours le cas) je sais où je vais. J’avance dans une grande clarté ; c’est heureux.