J’ai rêvé de L. cette nuit. C. me la présentait à l’occasion d’un dîner auquel il m’avait invité. (C. était mon ami quand j’étais étudiant en philosophie et il lui est arrivé de sortir avec une L., mais il ne sortait pas avec la L. du rêve. — Ainsi, plusieurs plans se superposaient dans le rêve : le passé de mes études et le présent du vécu onirique, une espèce de réalité — j’ai connu C. — et une autre dimension, un peu plus étrange : comme nombre de personnes que nous « connaissons » désormais, je n’ai jamais rencontré L. in persona.) C. habitait dans un bungalow en briques de la couleur rouge de celles du Château de Lonné. Chaque bungalow formait la moitié d’une structure plus grande, horizontales alcôves symétriques donnant sur des jardins aux allures tropicales. Le dîner n’avait pas lieu chez C., mais ailleurs, je ne sais où. Nous étions en train de dîner quand, et j’ignore pourquoi, L. sembla fâchée et quitta subitement le repas. Je partis à sa recherche, mais ne parvins pas à la trouver. J’errais de bungalow en bungalow, demandant aux voisins de C. si, par hasard, ils ne l’avaient pas vue, mais tous me répondirent que non, et ne semblaient même pas la connaître. Au cours de mes recherches, je visitai en compagnie d’Elon Musk son usine à fabriquer je ne sais pas quoi, tout ce que je sais, c’est que j’avais l’impression agaçante de perdre mon temps avec un imbécile. Finalement, je retrouvai L. et, à ce moment-là précisément, m’éveillai. J’ai noté ce rêve ce matin, dès le réveil. Toute la journée, je l’ai laissé dans un document ouvert non enregistré, me demandant si j’allais le copier dans mon journal, le laisser tel quel dans ce fichier, ou simplement l’effacer. Je ne sais pas pourquoi j’ai finalement décidé de le copier ici. La relation que j’entretiens avec mes rêves est complexe : souvent, il m’arrive de trouver que je ne rêve pas suffisamment (ce qui est certainement un abus de langage, je devrais dire que je ne me souviens pas assez de mes rêves à mon goût), quand je m’en souviens, j’accorde une grande importance à mes rêves mais, même si j’ai lu la Traumdeutung de Freud, je ne me fie pas à ses méthodes d’interprétation, les rêves sont des histoires qui, au réveil, nous apparaissent condensées, comme si nous avions vécu leur temporalité de manière instantanée, comme s’ils étaient à la fois dans la durée et sans durée, leur signification émane de la relation même, il n’y a pas un sens second, tardif, qui viendrait après coup expliquer le rêve, toute la compréhension du rêve est dans le rêve, quand même on peut faire appel à des données extra-oniriques pour expliquer des éléments du rêves, ces données ne sont pas la clef du rêve, elles n’en donnent pas le sens, et le rêve, il ne suffit pas dire à la fin : « Voilà ce dont vous avez rêvé », c’est tout une vie. Il y a aussi le fantasme, je crois, d’une littérature qui puiserait entièrement dans le rêve, qui ne serait que rêve, qui ne ferait rien d’autre que relater des rêves. Le fantastique a trait au rêve, mais il n’est pas intégralement rêve. Il y entre une tension entre la réalité et la fiction, le rêve et la veille. Cette tension, quand nous nous souvenons de nos rêves au réveil, nous en faisons l’expérience. Parce que, je reviens sur ce que je viens de dire, nous avons alors la notion très claire que, quand même par une méthode herméneutique, on exposerait sa prétendue signification devant nous avec la plus grande limpidité, le rêve proprement dit, le rêver serait laissé de côté ; or, c’est ce qui est le plus important : cette impression au réveil d’avoir voyagé dans un monde tout autre et familier pourtant parce que les protagonistes (au moins, soi-même) sont connus : nous sommes partis très loin dans un monde très proche, très longuement pour un voyage qui n’aura duré qu’une fraction infime de temps. Allé courir, un peu plus tard dans la journée. D’abord, bien. Et puis, de moins en moins. Dommage. Et puis, tout en courant, cette phrase (peut-être pas sous la forme question que je lui donne en écrivant à présent) : Comment se fait-il que nous n’ayons pas le droit de voir ce que nous voyons ? Pourquoi cela, nous l’interdit-on ? Quelle société malade peut-elle bien préférer le non-voir de son idéologie au voir de la vie ? Sur cela, en outre, nous sommes réduits au silence. Si grande est-elle, la force de la loi.
3824
Lieux qui élèvent, autres qui rabaissent. Est-ce que, à son tour, un jour, la Normandie sera la victime avide du surtourisme ? J’en doute, mais l’ignorant, dans l’éventuel intervalle, en profite. Comme dans le parc du Château du Tertre, où je sens une puissante énergie, quelque chose de tellurique, si j’ose dire (je ne devrais pas, tant pis), mais aussi une esthétique du paysage ; même les clichés de l’endroit me fascinent, les statues d’Artemis, le temple de la philosophie (qui ne vaut pas, toutefois, celui de Jean-Jacques à Ermenonville ; Ermenonville, ai-je eu raison de l’omettre, hier, sur ma carte de l’esprit de l’Europe ? — c’était un oubli, je le confesse, mais faut-il le réparer ?), quelque chose circule dans le vent, le pays qui s’étend au loin, les manoirs, les vaches, l’espace qui semble à la fois intime et infini. Dans la page wikipédia consacrée au château, il y a une phrase assassine. On nous raconte que RMDG découvrit la propriété en 1906, laquelle appartenait à ses futurs beaux-parents. Avant d’ajouter : « Séduit par leur fille et par la demeure, il y fit de nombreux séjours et y habita de 1925 à 1940. » Méthodique, je cherche une photographie d’Hélène Foucault, la future Madame Roger Martin du Gard, mais n’en trouve qu’une, elle a alors 43 ans, elle pose aux côtés de son mari, et tous les deux font ce que l’on peut appeler sans trop craindre de se tromper « une drôle de tête ». Aussi, rien qui me permette de juger : est-ce le château ou la châtelaine qui attira le plus notre bon bourgeois ? Les romantiques diront la châtelaine, les pragmatiques, le château, mais nous n’en saurons sans doute jamais rien. Est-ce bien important ? Je pousse les portes, je gravis les murets, je pisse au vent, j’admire les vaches, laisse mon regard se perdre dans le lointain. Tout est léger. Toute une vie se trouve ici, — j’allais dire inviolée, mais ce n’est probablement pas le sujet, et puis, d’autre part, qu’est-ce qui peut être dit inviolé ? Partout où l’être humain a passé, quelque chose a été violé, n’est-ce pas ? Croire cela, ce serait adopter un posture à la mode, mais je ne le veux pas. Parce qu’elle est à la mode, en effet, et que, à défaut de mon pays, je tiens à l’indépendance de mon esprit, et qu’il n’est jamais bon de céder aux facilités de la pensée automatique. Tout ce que je puis dire, n’ayant pas visité le château (des dames y faisaient du théâtre, m’a dit la petite-fille bien âgée du grand écrivain), c’est que ce parc est celui d’un esthète, cela ne fait aucun doute. Et le fait que certains endroits soient délabrés (le fameux temple de la philosophie est dans un état tout aussi avancé que celui de la discipline qui en fut la déesse) ne manque pas d’ajouter au charme de cette incroyable après-midi d’été : il fait doux, la lumière est grise, le vent souffle dans les branches comme il souffle dans nos cheveux, — nous sommes beaux, nous sommes en vie, nous sommes heureux.
2824
Pour réaliser quelque chose d’impossible, je prends du côté de Méréglise pour rejoindre Saint-Éman et me demande en chemin si quelqu’un aura déjà eu l’idée de suivre le dernier sentier qu’emprunta Walter Benjamin, en septembre 1940, entre Banyuls et Portbou. Que la réponse soit oui, une fois rentré à la maison pour vérifier, cela ne m’étonnera guère, mais ne me fera pas changer d’idée : je conçois le dessein d’emprunter à mon tour ce sentier pour faire dans l’autre la route que nous avions faite, avec Nelly, l’hiver avant la naissance de Daphné quand, revenant de quelques jours passés à Barcelone, nous avions rejoint Portbou depuis Blanès. Ce récit fantôme, comme je l’avais appelé, je l’ai consigné dans le Feu est la flamme du feu, c’est le dernier conte de l’ouvrage. À l’époque, le côté de Bolaño m’intéressait plus que celui de Benjamin, et aujourd’hui, si les choses ont quelque peu changé, je garde toutefois un souvenir impérissable, comme on dit, de ce trajet en voiture, de ces haltes sur les rives de la Méditerranée, je me souviens du jaune étincelle, du bleu de l’écume, et du vent qui soufflait fort. Ce qui m’avait frappé, c’était le caractère absolument insignifiant de ces endroits : Blanès était une petite station balnéaire comme il y en a tant, et si ce n’était pas le décor de livres comme le Troisième Reich, il ne vaudrait certainement pas la peine de s’en souvenir, quant à Portbou, le sentiment est peut-être un peu différent (je me souviens de la beauté de la route pour rentrer en France, qui sillonnait entre les vignes), si Benjamin ne s’y était pas donné la mort et si Dani Karavan n’y avait pas rendu ses hommages au défunt, la bourgade ne figurerait pas sur la carte mentale de l’Europe. Carte mentale de l’Europe, peut-être cela, au fond, que je cherche à tracer, dessiner. Encore que l’adjectif « mentale » ne me semble pas convenir — ce n’est pas de cela qu’il s’agit —, mais qui oserait parler d’une « carte spirituelle » ? C’est un mot qui semble impossible, interdit pour nous. Alors quel mot, quel adjectif, quelle idée ? Carte de l’esprit de l’Europe ? Trop de génitifs. Carte de l’esprit européen ? Mais non, ce n’est pas l’esprit européen, c’est l’esprit de l’Europe, c’est tout à fait autre chose. À l’intérieur de la grande carte de l’Europe, il y aurait ainsi une carte des périphéries : Illiers-Combray, La Ferté-Vidame, Blanès, Portbou, et que sais-je encore ? Tous ces lieux improbables qui viennent à marquer l’espace de leur empreinte par la grâce des livres et, cette fois, oui, par la grâce de l’esprit européen. Pour beaucoup, ce sont des géographies miniatures, — on en fait le tour en quelques heures tout au plus —, mais elles sont pourtant d’une ampleur qui dépasse de loin l’espace où l’on pense pouvoir les faire tenir. Pourquoi alors vouloir emprunter le sentier qui passe la frontière si l’espace est incommensurable avec l’esprit ? Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai dit : l’esprit ne se réduit pas à l’espace, mais il s’y inscrit. Fontaine de Vaucluse, Seuilly, Sils-Maria, Skjolden. Tant de lieux où l’on peut mettre les pieds et sentir le temps à l’envers. Ce n’est pas à cela que j’ai pensé — en tout cas, je ne l’ai pas formulé —, cette après-midi, marchant entre ici et là. Il faisait chaud. J’avais vissé sur ma tête la casquette achetée au supermarché du coin, 8,99 euros, made in China, et je suis remonté à la source.
1824
Aéroplane dans le chœur,
d’où sur des lignes chimériques
s’envolent les églises
vers d’autres métamorphoses.
Un moro-sphinx dans le jardin de Montmirail, —
les filles de France sont toutes des salopes,
s’exclame-t-il.
(Un blanc d’au moins trois quarts d’heure s’ensuit.)
Ne te mettent-elles pas au moins un peu de baume,
leurs épopées sentimentales ?
Ou bien les nymphes hélicoptères ?
Je l’interroge ainsi, mais lui : silence.
Alors, je maintiens l’allure sublime ;
un héros plane dans mon cœur.
43. Est-ce qu’un corps qui tombe est plus lourd que ce même corps qui ne tombe pas ? Ou bien s’affranchira-t-il, à la faveur d’un paradoxe grave — le paradoxe des graves — des lois de la pesanteur ? Qu’est-ce que l’échec ? La chute ou le renoncement, l’exercice de l’effondrement ou notre manque d’imagination ?
44. La nuit durant, je m’étais réveillé, saisi par la certitude de mon échec, l’obsession d’être non seulement un écrivain raté, ce qui passe encore (a-t-on vraiment besoin d’écrivains, réussis ou pas, a-t-on réellement besoin d’un écrivain de plus ?), mais — qui plus est — d’être un raté tout court, une sorte de parasite dont les victimes, consentantes ou non, dormaient ici, dans mon lit même ou non loin de moi : mon enfant et sa mère, mon épouse. J’en voulus soudain à la terre entière, et à moi-même plus en particulier. Et puis, me rendormis. Dieu merci, me dis-je au réveil, je ne souffre pas d’insomnie.
45. Dans le jardin public, l’enfant jouait. Je la regardais de loin. Pour ne pas la déranger.
46. L’enfant, notai-je aussi dans mon cahier — et cette fois, par enfant, j’entendais une manière d’enfant en général, un concept, et non pas pas une personne donnée, nommée Daphné —, l’enfant commence par prendre ses désirs pour des réalités. C’est ensuite, vieillissant, que nous oublions. Et recommençons avec notre mortifère sérieux d’êtres rassis.
47. Existe-t-il être autre que rassis ?
48. Par terre, restes de jeux d’argent, du genre de ceux que l’on gratte pour découvrir une certaine somme ou, plus probablement, rien, déchirés et jetés par terre. Là aussi, mégots de cigarettes écrasés, au même endroit, à côté du jardin d’enfants qui ne voient pas encore le monde que nous sommes en train de leur préparer. Petites fleurs jaunes et tilleuls sur la droite. Comment supposer qu’un tel ensemble — bigarré s’il en est — puisse posséder le moindre sens ? Aucun sens n’est donné. Ne crois pas ainsi que quoi que ce soit te précède — c’est une illusion — ; il n’y a que des bouts éparpillés à la surface de ce que tu inventes. N’est-ce pas bien assez ?
49. Est-ce bien assez ? Qu’est-ce que cela, le bien-assez ?
50. C’était le matin. Le calme était dans la maison. Je fis couler un de ces cafés en capsule qui peuplent désormais les cuisines de tout l’Occident et que je ne bois que, par hasard, par malheur, par défaut, hors de chez moi, ou pendant les vacances. (*) J’allais penser à quelque chose, mais au moment de, ne trouvai plus quoi. Pourquoi employer un tel mot ? Un mot double qui, d’un certain point de vue, peut sembler énorme, obèse, surpeuplé et, d’un autre, parfaitement vide. Lourd, mais donc creux. C’est la capsule qui fait l’Occident, me dis-je. C’est une communauté d’objets possédés, pas d’idées partagées. Plus personne ne partage d’idées, on ne fait plus que prier, crier, pleurer, ou se taire. Et mourir.
51. Vaines déplorations. Comment en serait-il autrement ?
52. Odeur d’un feu sur lequel on aurait jeté de l’eau croupie pour l’éteindre. Depuis quelques jours, quand j’ouvrais les fenêtres, c’est ce que je sentais, et partout autour de moi, dans le nez qui me poursuivait, le parfum d’une terre fraîchement humide après qu’elle aura été sèche trop longtemps, d’une aridité prolongée, et inhabituelle, laquelle monte jusques au ciel, et tout pénètre. Odeur défunte, manière de souterrain omniprésent. Il faut qu’il y ait de la mort pour qu’il y ait de la vie, ce que dit une vieille croyance, là où il n’y a pas de mort sans vie.
53. Faudrait-il alors ne pas vivre, et prôner le non-être, ne pas écrire ?
54. Je courais à travers champs, sur les routes, vent de face, ou bien rabattant les cheveux par derrière sur le visage, légèrement sur le côté, de moins en moins châtain, mais pas tout à fait blanches encore, épaisses mes mèches, brunes encore, que je repoussais du bout des doigts, je courais, et quand je n’en pouvais plus de courir, quand j’étais non pas fatigué de courir, mais fatigué tout court, je m’arrêtais, buvais l’eau fraîche, et m’asseyais à ma table d’écriture.
55. J’écrivais.
(*) Cette année, cinq ans plus tard, confronté de nouveau à cette sensation de l’infect, et au sentiment qui va avec, j’ai renoncé à boire du café sous cette forme. (Est-ce à dire que le goût s’affine, la personnalité s’affirme ?) Mieux vaut se priver de la chose plutôt que de se contenter de son erzatz. De toute façon, je le note en passant, peut-être un peu à la légère, elle nous échappe, elle n’est pas pour nous, la chose même.
31724
Ce matin après l’orage, il n’y avait pas internet à Combray, — et c’était une sensation extraordinaire. J’ai allumé la radio, mais très vite, je l’ai éteinte parce que je ne supportais pas ce que j’entendais. Je préférais penser mes pensées. Lesquelles pensées, enfin libérées par l’absence d’internet (même si on l’avait voulu, on n’aurait pas pu faire autrement), étaient disponibles, toutes là. Étaient-elles passionnantes, ces pensées ? Je ne le crois pas. En fait, elles étaient étranges parce qu’elles étaient un peu vides. D’habitude, on se lève, on consulte ce qu’il s’est passé dans le vaste monde durant son absence nocturne, on prend connaissance des diverses opinions que les événements qui ont eu lieu dans ce vaste monde ont suscitées, et puis, mais seulement après tout cela, on en vient à considérer ses propres pensées, lesquelles pensées ne sont dès lors même plus vraiment des pensées à soi, mais des pensées qui sont les effets d’une longue chaîne causale dont nos pensées sont un bout, mais parmi d’autres, tant d’autres, mais comme il y a des milliards de bouts sur terre, en tout cas, les pensées n’ont plus rien d’originaire, elles sont causées, lointainement, par des causes qui ont eu lieu ailleurs. Et ainsi, c’est ce que l’on peut se dire, cela, moi, je ne me le suis pas dit sur le moment, j’étais trop occupé à chercher mes pensées autrement absentes, autrement manquantes, autrement perdues dans les pensées des autres, c’est seulement maintenant que j’y pense, à présent que je pense à mes pensées pensées, l’individu en tant que source de la loi, de la raison, en tant que principe originel, cause sans cause, autonomie, et tout ce que tu veux, l’individu n’est plus qu’un ersatz de ce que la modernité avait cru voir en lui, une sorte d’effet trop causé, une sorte de terminus ad quem, ou cul-de-sac, de fin des fins, mais pas bonnes, les fins, pas fines, les fins, non, rien que tombées là, on se demande bien pour quoi. Comme chaque fois que je cherche ses pensées sans être certain de les trouver, ce matin, après l’orage, j’ai ouvert mon carnet, et j’ai écrit dedans. Cela faisait un peu trop longtemps que je ne l’avais pas fait, et je me suis senti heureux de pouvoir y noter ce qui me venait à l’esprit, — sans distraction aucune. Je ne l’ai pas noté dans mon carnet, mais je crois que ce qui m’a le plus distrait, c’était précisément cela : l’absence de distraction. Comme si, d’un coup, tout le monde auquel nous avions été habitués depuis bientôt un quart de siècle était mis entre parenthèses, et cette ἐποχή était un phénomène aussi étrange que beau, dérangeant, perturbant parce qu’elle nous amène à prendre en compte plusieurs éléments que voici : premièrement, ce à quoi nous sommes le plus habitués, et qui constitue assurément notre civilisation, cela, à n’importe quel moment, peut cesser d’un coup, et il ne faut presque rien pour ce faire ; deuxièmement, de fait, cette expérience est unique dans l’histoire de l’humanité, tant par son caractère soudain que par son caractère éphémère, notre expérience est marquée par la suspension, l’interruption, l’impermanence, notre expérience disparaît sans cesse, nous est sans cesse ôtée et revient sans que nous n’y puissions rien faire, — en vérité, ce n’est plus notre expérience ; ainsi, troisièmement, notre civilisation porte-t-elle en son cœur même la fragilité, la précarité, l’instabilité, la stabilité n’étant qu’une illusion de surface ; et là où il fallait des siècles naguère pour défaire un monde, désormais, quatrièmement, il ne faut guère plus qu’un orage pour l’interrompre, et une catastrophe de peu d’envergure, en vérité, pour tout arrêter, d’un coup, d’un seul, in fine. Aussi, je ne sais pas ce qui m’a le plus réjoui : la pensée de mes pensées ou la pensée que toute cette civilisation, contrairement à toutes celles qui nous ont précédés et qui ont pris des siècles à se bâtir, des siècles à se détruire, celle-là, il suffira d’un rien pour la remettre à zéro, mais un zéro absolu, auquel on ne pourra jamais plus rien ajouter, et face à l’absence de laquelle addition il faudra inventer en revanche quelque chose de résolument neuf. Et qui, alors, ayant vu exposées de telles conditions, n’aurait pas le désir que cela arrive, et vite, et pour de bon ?
30724
L’orage gronde ; il fait si chaud dans la maison que je n’ai presque pas la force d’écrire. C’est vrai que les maisons sont comme des personnes (qui a dit cela ?), ou plutôt des mégapersonnes, ou plutôt des métapersonnes, elles ont une forme d’âme, de présence, je le ressens, ici, dans cette maison. Cette maison est une vieille dame, accueillante, elle m’aime bien et moi aussi, je l’aime bien, mais elle est un peu petite, il ne lui manque pas grand-chose, c’est vrai, mais comme toujours, il lui manque le plus précieux, une pièce en plus : où écrire. Presque pas envie d’écrire, — pourtant, les premières phrases que j’ai écrites hier, les relisant ensuite, m’ont fait penser au commencement d’un livre. J’y ai songé, en fin d’après-midi, le thermomètre de la voiture indiquait 34,5°C, 35°C, 35,5°C, 36,5°C, je roulais du Vendômois à la Beauce en passant par le Perche, et je pensais aux phrases que j’avais écrites la veille, au début du livre qu’elles m’évoquaient, peut-être moins aux phrases exactes qu’à la tonalité de ces phrases, et je me disais : Cela ferait un bon début de livre. Qui sait ? Cet après-midi, dans l’Abbatiale de la Trinité de Vendôme, j’ai été fasciné par la profondeur et la luminosité du bleu de la robe de la Vierge à l’enfant. Là-haut, dans son vitrail, vieille de presque neuf cents, ses cheveux blonds, presque blancs, sous sa couronne d’or, son visage grave, serein, elle me sembla si jeune. Jeune, comme l’est toujours la vie. Dans l’église encore, les stalles du chœur avaient des miséricordes sculptées pour permettre au moines de reposer leurs fesses pendant les trop longues prières : des animaux fantastiques, des zodiaques, un homme vert, un sarrasin pas très malin, des petits personnages cachés dans les feuillages, un escargot affamé, toute une civilisation. Pendant la Révolution, les stalles furent vendues comme bois de chauffe. Toutes n’ont pas servi, manifestement. Parfois, quand je pense à cette période (la Révolution), et me dis que, l’eussé-je vécu, il m’eût semblé que c’était la période la plus bête du monde. Et pourtant, autour de la clôture, tournait une chien tenu en laisse par la sainte famille de ses maîtres, lesquels, un peu plus tard, un peu plus loin, joueront (la mère, le fils) à s’asperger d’eau bénite, et c’est vrai qu’il faisait chaud, aujourd’hui. Pas dans l’église, il faisait frais dans l’église. Mais ce n’est pas à cela que je veux penser. Continuant notre périple miniature, nous nous arrêtâmes à Montoire sur le Loir là où, il n’y a pas si longtemps sur l’échelle de l’histoire, le Sauveur de la France serra la main du Führer venu d’outre-Rhin. Dans le petit musée organisé autour d’une collection particulière, Daphné s’arrêta devant un agent civil de la Gestapo, dont les lunettes noires, le manteau en cuir de cheval noir, la croix gammée à la boutonnière, le brassard du parti nazi et les menottes type cabriolet, malgré l’inertie du mannequin qui était affublé de toutes ces souvenirs d’époque, faisait encore froid dans le dos. À quelques minutes de là, en l’église romane Saint Genest de Lavardin, qui n’aurait pas été ému par la vue de ses peintures à fresque que le temps (et la chaux dont elles ont été recouvertes pendant des siècles) a presque effacées ? Christ en majesté, enfer, paradis, baptême, saint François parlant aux oiseaux, et tout ce que j’oublie. Mais pas cette « émotion collective » à laquelle, et à elle seule, semble-t-il, l’époque, gavée de son esthétique kitsch qu’on appelle « populaire » mais qui est en réalité étrangère à tout peuple, ne parle pas au cœur, ne remonte pas aux profondeurs inconnues de la nuit des temps, à l’origine des origines, n’offre ni sens ni destin, et encore moins de salut, non, — une émotion simple, personnelle, fragile, effrayée et sublimée par cette fragilité même, la conscience de la précarité de toute existence. Est-ce la chaleur qui m’aveugle ? Peut-être, mais je ne puis m’empêcher de voir une profonde solidarité entre la sacoche noire de Benjamin et ces fresques passées de mode à la chaux, ces tombes violées par des fanatiques, et toutes les églises qu’aujourd’hui encore des hordes de béotiens en vacances profanent sans vergogne. Tout finit dans la perte, et il nous faut garder le peu que nous en pouvons sauver.
29724
Pertes, disparitions, manques, absences. Lisa Fittko, qui aida Walter Benjamin à franchir les Pyrénées le 26 septembre 1940, raconte qu’il transportait avec lui une lourde sacoche noire. Fittko appelle cette sacoche « le monstre » (ce qui donne une idée de son volume et de son poids), et affirme qu’elle contenait un manuscrit, « unos papeles mas de contenido desconocido », d’après ce que pour sa part le registre des décès enregistrera, sinistre document, et qui, selon Benjamin, à en croire les propos de lui qu’elle rapporte dans son récit, devait absolument être sauvé parce que, pour lui, ce manuscrit était « plus important que [s]a propre personne. » En lisant le récit de Fittko (le Chemin des Pyrénées, Souvenirs 1940-1941), on a ainsi la nette impression que ce n’est pas tant sa peau que Benjamin cherchait à sauver — il souffrait de problèmes cardiaques sévères et ne parvint qu’à grand peine à gravir le chemin qui devait le conduire à la frontière espagnole, ce qui donne à penser que ces jours étaient comptés — que le contenu de sa sacoche noire, ces papiers divers dont le contenu nous est inconnu. On connaît les raisons de son suicide (le refus des autorités espagnoles de le laisser pénétrer sur le territoire d’où il devait ensuite gagner Lisbonne). Mais quelque chose s’est joué après sa mort dans sa double disparition : disparition du corps et disparition du texte. Moi, je ne peux m’empêcher de voir une profonde identité entre la disparition de son cadavre et la disparition de cet ultime manuscrit : le cadavre de Benjamin, pourrait-on dire, ce n’était pas sa dépouille mortelle, mais le texte écrit, contenu dans cette lourde sacoche noire, dont nous ne savons rien parce qu’il ne dévoila pas son secret. Multiples morts dont décède qui aura tenté de faire quelque chose de sa vie : mort mortelle, mort post-mortelle, mort plus mort que la mort même. Benjamin ne sera-t-il pas ainsi mort trois fois : une première fois lors de son suicide, une deuxième de la disparition de son corps, une troisième de la disparition de son ultime texte ? Désavantage considérable quand, comme je l’ai fait hier, on le compare à Saint-Simon qui, lui, ne mourut que deux fois : lors de sa mort et lors de la profanation de sa tombe. Combien de fois sommes-nous prêts à mourir pour la vie ? pourrait-on ainsi se demander. Mais je ne suis pas certain que ce soit la meilleure des questions à se poser ou, plutôt, que ce soit la meilleure façon de formuler la question. Les tombes, même vides, mêmes manquantes, sont pleines de secrets.
28724
Comment survivre à la révolution. (Et le peut-on seulement ?) Nul besoin d’en faire un secret, j’eusse préféré être un aristocrate de grande lignée plutôt que ce vil roturier. Peut-être par réaction à mes origines, pour chercher le plus loin possible une image de moi, moi qui descends d’un berger corse, d’une immigrée italienne, d’un membre du Parti, toutes choses qui ne sont pas comptables avec l’aristocratie que donc je désire. Lapsus sublime, ce mot l’aristocratie, je l’ai d’abord écrit l’artistocratie,et ne me suis corrigé que par respect pour quelque chose, la langue française, qui pourtant, au moment même où j’écris, n’existe plus. Mais enfin, c’est ainsi. De retour à la Ferté-Vidame, suis allé voir la tombe de Saint-Simon en l’église Saint-Nicolas, tombe qui n’est pas sa tombe puisque, contrairement à ses vœux (cf. cinq octobre deux mille-vingt trois), ni lui ni sa chère épouse ne s’y trouvent plus enterrés. En 1794, en effet, pendant la Terreur, des révolutionnaires locaux ont jugé bon de la profaner et de jeter les petits cadavres des époux (presque cinquante après sa mort, le petit Duc, qui n’était déjà pas très grand de son vivant, ne devait plus peser grand-chose, on l’imagine non sans effroi) dans la fosse commune. Cruel destin, qui n’est jamais autre. À place de la tombe du Duc et de son épouse, on peut lire gravé dans la pierre : « Ici reposèrent jusqu’en 1793 les corps de Louis Duc de Saint Simon auteur des mémoires 1677 – 1755 — de Madame la Duchesse de Saint Simon née Dufort de Lorge 1673 – 1743 — de plusieurs membres de la famille dont Marquis Jean Joseph de Laborde rénovateur de la Ferté-Vidame et de sa fille Rosalie inhumée en 1771 — Requiescant in pace ». Jamais passé simple ne fut si pénible à lire. Et peut-être vaut-il mieux que tous ces temps désuets disparaissent de notre grammaire, qu’on réduise notre vocabulaire à sa plus basse expression, que l’on nous prive de tout pouvoir de nous exprimer dans une langue quelque peu intelligible, quelque peu intelligente, regarde, oui, de toute façon, de ce parler, ce que l’on en fait. On peut tout faire aux morts ; — ils ne sont plus là pour se plaindre, plus là pour protester, plus là pour résister, plus là pour se défendre. D’où l’acharnement avec lequel on récupère tous les morts que l’on est en mesure de récupérer : pour leur faire tenir une parole qui n’est pas la leur et qui, en étant la nôtre, les humilie. Et ce n’est pas vrai que les morts nous hantent, c’est nous qui ne voulons pas les laisser reposer en paix, c’est nous qui leur en voulons à mort, qui leur en voulons après la mort, de nous laisser seuls avec nos paroles vides, nos phrases décharnées, nos charniers de langage, — bavardages. Pourtant, tout est là, toute la mémoire du monde gît là, mais qui sait quoi en faire ? Je ne me suis pas recueilli devant la tombe du petit Duc. Je me suis contenté de prendre la photographie de l’inscription que j’avais sous les yeux. J’aurais pu m’en dispenser, sans doute — l’image que j’ai prise ne diffère guère de celle qu’on peut trouver sans efforts sur internet —, mais ma présence me semblait requise, requise par la tombe vide, la dépouille manquante, le blanc dans le texte (ou plutôt, les larmes et les croix), le trou dans le monde, le vide, la disparition, et la disparition de la disparition. Dans le carnet que je viens d’ouvrir, et où j’avais commencé de prendre des notes pour De larmes et de croix, j’avais dressé la liste suivante : « De quelques sépultures absentes (manquantes, vacantes — quand le corps fait défaut) : ma mère — Walter Benjamin (dont on n’a jamais retrouvé la dépouille) — Saint-Simon (tombe vide, profanée à la révolution, fosse commune) », qui contient une erreur. En effet, Walter Benjamin fut inhumé le 28 septembre 1940, dans la niche 563 du cimetière de Port-Bou. En 1945, la concession prenant fin, on jeta son cadavre dans la fosse commune. Et cette erreur corrigée (ici fait), la ressemblance qu’elle montre me glace les sangs. C’est l’histoire du monde.
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Je n’aurais pas dû m’assoupir, cette après-midi : au réveil, le monde était pareil. Et je ne sais pas, à présent, si c’est le sommeil qui pèse sur ma tête, me la fait sentir lourde, ou si c’est simplement le monde : quand on s’éveille, le regard étant neuf mais le monde pas, ne se crée-t-il pas une sorte de distorsion entre l’un et l’autre, qui nous blesse chaque fois en quelque manière ? Comme si nous étions toujours conduits à revenir sur nos pas, j’entends : malgré nous, et conduits, c’est-à-dire : contraints. Est-ce bien vrai ? Aucune idée. La capacité de mes semblables — c’est le nom, en effet, qu’ils se sentent autorisés à se donner —, la capacité de mes semblables à commenter des événements auxquels ils n’ont pris nulle part et sont résolument étrangers ne laisse pas de m’étonner : d’où vient cet étrange besoin d’appartenir ? De la conscience de sa propre vanité, de sa propre nullité ? Du désir de ne plus être soi-même, de ne plus être personne, de ne plus être rien ? Tout à coup, des gens se sentent « fiers d’être français », pour quelque chose qu’ils n’ont pas fait, qui n’est rien qu’un peu d’écume à la surface de l’univers indifférent à notre misère, à quoi ils n’ont aucun intérêt, sur quoi ils n’ont aucun pouvoir, et c’est cela, en effet, c’est cela que l’appartenance : le consentement à l’impuissance, la servilité. Ce sentiment — la fierté d’être français —, ce n’est en rien une posture : je ne l’ai jamais ressenti. Ce matin, alors que je m’apprêtais à sortir, j’y ai songé, je me suis dit : De toute façon, que t’importe ? rien ne te représente, pas de parti, pas de clan, pas de race, pas de religion. Je pourrais, à la rigueur (cette réflexion, c’est maintenant que je la fais), m’associer avec mes pairs moraux dans une sorte de club (il me semble que j’ai déjà évoqué cette éventualité), très fermé, of course, mais au-delà, je ne puis pas envisager de prendre part de mon plein gré à quelque mouvement de foule, de masse, de troupe. Ce matin, après m’être fait cette réflexion, je suis allé courir dans Combray. Il faisait doux, il pleuvait, et c’était très beau de me trouver là, dans cette humidité, à tourner autour de la bourgade, traverser la rivière, d’une rive à l’autre et puis de l’autre à l’une, parcourir les rues désertes, le parc de Swann, longer les champs, passer entre les bâtiments de cette ferme qui me semble abandonnée mais qui ne l’est sans doute pas tout à fait (la première fois que je suis passé par là, il y avait un véhicule agricole qui ne s’y trouve plus). J’ai couru onze kilomètres ainsi (trois fois le tour), me suis arrêté devant l’église. Les cloches sonnaient, mais elle semblait déserte. Je me suis approché, j’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur. Il me sembla qu’il n’y avait personne à l’intérieur, à l’exception d’un homme (je l’ai vu en tournant la tête vers la droite, mais peut-être était-ce une femme), qui était là, immobile, assis sur une chaise dans cette petite chapelle. Une lampe éclairait les fresques très abîmées sur le fond desquelles il se détachait. Je ne me souviens que de sa silhouette — à cause de l’éclairage et du peu de temps que j’ai passé à l’observer, je crois que je ne me souviens même pas de son visage, je crois qu’il portait un chapeau, mais c’est peut-être l’image du mien ou une illusion mémorielle due à l’abat-jour de la lampe qui éclairait les fresques et se trouvait au niveau de sa tête, derrière lui, contre le mur —, mais cette vision m’a semblé d’une grande beauté, comme s’il y avait là une vérité simple que je pouvais voir mais sans la comprendre tout à fait ou, en tout cas, si l’on me demandait de l’expliciter en quelques phrases, je ne suis pas certain que j’y parviendrais. La preuve, j’ai beau réfléchir en m’efforçant de revoir en esprit cette image, je ne le puis pas.
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L’autocélébration sent le moisi. Toutes les époques, toutes les civilisations ont procédé à leur propre célébration et toutes ont fini par s’avérer aussi désuètes les unes que les autres. Est-ce alors que l’on n’apprend jamais rien, et que donc il n’y a pas de progrès moral possible, ou qu’il est dans la nature de l’espèce de se célébrer elle-même, et que donc il n’y a pas de progrès moral possible ? Qui sait, peut-être, il y a trente-cinq mille ans de cela, les humains qui se trouvaient sur terre à cette époque-là étaient-ils déjà occupés à célébrer leur supériorité sur le reste de l’univers ? Et ce que nous prenons a posteriori pour les témoignages d’une civilisation qui vivait en harmonie avec la nature n’est que la projection sur le document le plus daté qui soit de notre fantasme de pureté, de virginité, d’un monde intouché, inviolé, sans péché. Y a-t-il du péché ? Non, ou alors tout est péché, et c’est possible, en effet ; tout est possible, en effet. Une civilisation qui ne procèderait pas à sa propre célébration, qui ne se constituerait pas dans la célébration d’elle-même, est une contradiction dans les termes. Et peut-être, ainsi, le seul progrès moral qui nous soit accessible consiste à en finir avec la civilisation. Mais qu’est-ce que serait un tel état du monde ? Eh bien, comme nous pensons toujours de façon binaire, nous nous imaginons une forme de sauvagerie rousseauiste ou de barbarie hobbesienne, selon les sentiments dont qui pense est animé, mais il est probable que ce soit tout autre chose qui s’offre à nous : un monde qui ne porte pas en lui-même sa date de péremption, qui regarde avec lucidité son histoire, ses espoirs, son espérance de vie, au lieu d’acclamer sa propre existence. Que la société ne parvienne pas à se concevoir elle-même sans acclamer sa propre existence en dit long, en vérité, sur l’effroi qu’inspire à celle-ci l’existence de l’individu, lequel fait l’objet d’un enrégimentement systématique et permanent, le contraignant à louer toujours une entité morale qui le dépasse en nature, et non pas seulement en degrés, et sans laquelle il ne serait rien. La société mobilise l’effroi que l’individu lui inspire pour le terroriser à son tour, et il n’y a pas jusqu’à la revendication d’une individualité dont le destin est l’émancipation sociale qui ne se voit menacée dans ses prétentions intellectuelles à seulement s’exprimer. Le romantisme supposé d’une telle exigence d’émancipation s’entend toujours comme une forme d’irréalisme, et aujourd’hui la réduction sociologique des capacités personnelles à des catégories sociales prédéterminées (« riche », « blanc », « bourgeois », et caetera) participe de ce même interdit en humiliant l’individu qui a l’audace de faire valoir sa singularité : il faut neutraliser la personne, la rendre la plus neutre possible, dans une sorte de gris toujours plus estompé, comme transparent, le moins voyant possible. La singularité est tolérée dans des formes déjà connues, déjà acceptées, déjà recensées, et la célébration de la société par elle-même récapitule et rappelle la mesure exacte dans laquelle ses formes sont tolérées. Il n’y a pas jusqu’à l’exubérance qui ne fasse l’objet d’un cadastre spécifiant l’étendue de son espérance administrative. « Réjouissez-vous », « Soyez heureux », « Regardez comme vous êtes beaux », « Soyez fiers de vous », et caetera, tous ces impératifs déguisés en louanges disent la même chose : demeurez dans le périmètre de la normalité. Et l’individu qui réclame de l’amour ne se voit jamais offrir qu’une permission. C’est que, socialisé de part en part (le désir de normalité qu’exprime la demande de reconnaissance est la preuve d’une socialisation réussie : le désir de normalité est un désir normal, un désir de norme, qui demande de la norme et obéit à la norme), l’individu a oublié que la réalité échappait à la loi, et que, exactement comme la loi ne peut rien contre la réalité, elle ne peut rien pour lui. Cet hors-la-loi n’a rien à voir avec l’illégalité, au sens de l’infraction, du délit, voire du crime, il est ce qui croît dans l’au-delà de la loi, l’au-delà de la normalité. L’hors-la-loi est ce qui toujours reverdit.
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