14724

Les jugements moraux sont l’expression des préjugés de qui les prononce. (Préjugés que forment le milieu social, la foi, l’origine ethnique — imaginée ou réelle —, l’éducation, etc.) D’où la plus grande des satisfactions que nous procure le fait même de les énoncer, de la façon la plus péremptoire qui soit, si possible, parce que ce fait nous donne le sentiment d’être confirmé dans notre existence même. En vérité, personne (ou presque) ne désire remettre ses préjugés en question et l’image du bonheur absolu ressemble à un grand feu d’artifice où nos préjugés se trouveraient tous ensemble confirmés par la réalité (quitte, si jamais cela devait s’avérer nécessaire, à profondément altérer la réalité). Pour qui les regarde sans préjugés, et ne se résout pas cependant à les voir comme des platitudes, ainsi, les images de Donald Trump victime d’une tentative d’assassinat confinent au sublime : elles ont l’apparence de la réalité pure et parfaite, à la fois impensable et toujours déjà pensée. L’événement surgit toujours en même temps dans la plus grande surprise et sans le moindre étonnement : l’image de la balle inaperçue qui s’apprête à toucher sa cible est sublime en ce qu’elle incarne cette indétermination qui se détermine, l’instant quasi sans durée dont la fixation est le suspens perpétuel du devenir, fugacité sans cesse déplacée, reproduite, répétée d’où naissent tous les grands paradoxes philosophiques, d’où sourd notre grande incompréhension de la réalité, et le peu de compréhension que nous en avons, où se perd aussi notre conscience qui, au désespoir, cherche en vain quelque chose à quoi se raccrocher pour ne pas succomber au vertige. Comme Proust l’écrit dans la Prisonnière, « Le champ infini des possibles s’étend, et si par hasard le réel se présentait devant nous, il serait tellement en dehors des possibles que, dans un brusque étourdissement, allant taper contre ce mur surgi, nous tomberions à la renverse. » Le réel est le plus attendu et le plus inattendu ; c’est sur cette ligne de crête, de part et d’autre de laquelle il n’y a qu’une chute infinie dans l’abîme, que nous cheminons. L’être qui réchappe à l’événement se croit toujours en quelque manière choisi, désigné, objet d’un dessein plus grand que lui dans lequel il joue un rôle sans pareil et dont l’instant décisif est la révélation totale, ici et partout simultanément. Or, il n’en est rien, bien évidemment : nous sommes gouvernés par le hasard, c’est une adresse plus ou moins grande, au départ, un demi degré peut-être d’orientation, cinq centimètres tout au plus qui, à l’impact, distinguent qui vit de qui meurt. L’événement sépare, comme une pièce aux faces en nombre infini tire au sort, mais en lui-même il ne signifie rien, c’est une balle à tête creuse, elle ne pense pas. Il n’y a que la plus grande superstition (i. e. l’élévation des préjugés humains au rang de lois divines) qui charge l’événement d’un sens. Que l’on se précipite pour en voir un n’est pas une preuve d’intelligence, mais que l’on cherche toujours comment renforcer ses préjugés à l’aune d’une réalité qui, pourtant, sans cesse, les dément. Les dément, les déments que nous sommes, les de-mens que nous sommes. L’événement — nom propre de la réalité, pour ainsi dire — est toujours hors de l’esprit. Quand il a lieu, il fait sauter la cervelle, même quand la balle ne touche pas sa cible. En fait, même quand la balle ne touche pas sa cible, la balle touche sa cible : la cible, pour qui vise la tête, c’est le réel, qu’il faut abattre, conformer la réalité à mes désirs, éliminer tout ce qui en déborde, tout ce qui dépasse, tout ce qui me dépasse, tout ce qui m’oblige à la question. La question est torture, oui, pour qui n’ose se la poser, qui n’ose s’y soumettre, qui cherche par tous les moyens à annihiler la possibilité même du doute, qui c’est-à-dire aime mieux voir ses préjugés que le monde tel qu’il est. Voici notre terre telle que je l’ai trouvée, pleine de haine, couverte du sang qui coule, et nulle part une parole de paix, nulle part une parole de vérité.

13724

Rentré tard dans la nuit de Paris entre les fêtards et les rats. Soirée passée avec G. et R. Le lendemain matin, une ministre se baignera dans la Seine pour prouver quelque chose, mais quoi ? Et à qui ? Je ne sais pas. Y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ? Je ne le crois pas. Que vaut qui n’a que des vérités provisoires, partielles, fragiles à offrir — c’est-à-dire, principalement, la recherche de celles-ci — quand tout le monde a quelque chose à vendre ? Défenseurs, promoteurs, commerçants de l’idéologie ; — qui ne désire pas la paix, non pas le mode d’une existence lénifiante d’où l’on ne désire plus, mais le temps qu’on se libère à soi et au monde ?

12724

Je me trouve ici quand je voudrais être ailleurs, ergo je trouve le temps long. Tant pis. Je patiente, m’impatiente, traîne, bref : je m’ennuie. Je regarde un film que j’ai déjà vu, m’endors devant un autre que je n’ai jamais vu. J’attends quelque chose qui viendra un peu plus tard. Le temps entre le moment présent et cet un-peu-plus-tard semble une dimension inutile, j’aimerais m’en passer, mais ce n’est pas possible : pour accélérer le temps, il fallût qu’il eût déjà lieu. Le devrais-je encore ? je ne sais pas, mais je m’étonne de la nullité du film dont la critique m’aura pourtant vanté les mérites artistiques. Peut-être que c’est moi qui ne comprends rien, peut-être qu’on passe son temps à me raconter n’importe quoi. Il faudrait pouvoir, comme Nanni qui, dans Caro diario, poursuit jusque dans son lit le critique qui a fait l’éloge du navet ultra-violent et imbécile Henry, pioggia di sangue et l’oblige à écouter jusqu’au bout la lecture qu’il lui fait de son propre article, traquer la nullité jusque dans ses derniers retranchements. Mais cela n’exige-t-il pas un degré de certitude esthétique qui n’est pas le nôtre ? Ou plutôt, pas le mien. Jusque dans son dernier film, Il sol dell’avvenire, l’alter ego de Moretti se trouve toujours confronté à la nullité, nullité contre laquelle il se refuse à désarmer et, quand même le combat serait déséquilibré, pour lui, il n’est jamais perdu d’avance. Pourtant, c’est toujours la défaite. Ou la victoire. Parce que, en vérité, défaite et victoire sont une. Cette dernière phrase, écrite dans un style passablement oraculaire, je la regrette déjà. Ce n’est pas qu’elle soit littéralement fausse, mais ce style, mon Dieu, ce style : si l’on avait conservé l’intégralité des textes d’Héraclite, la face de la culture en serait changée. Parfois, on parodie l’idée que l’on se fait de l’intelligence sans même le vouloir, sans même s’en apercevoir, comme si la vérité était une sentence aussi définitive qu’incompréhensible qui tombe du ciel des idées sur le nez des mortels. La vérité, c’est que toutes les vérités sont provisoires. Et voilà que je recommence. Peut-être vaut-il mieux que je me taise. Pour aujourd’hui.

11724

Je m’apprête à emporter beaucoup trop de livres en vacances. Bien plus que je n’en pourrai lire et que je n’en lirai effectivement. Beaucoup trop de livres et de carnets et de stylos et de crayons. J’en ai une parfaite conscience, mais rien de tout cela (j’entends : cette espèce d’excès qui, de fait, n’en est pas un) ne me pose le moindre problème. Au contraire, cela me fait du bien à l’âme. Je réfléchis à cette expression — « faire du bien à l’âme » —, la trouve étrange : si par « l’âme » l’on entend une chose sans étendue logée à l’intérieur du corps, où « le corps » est à son tour entendu comme une chose étendue, il est évident que je n’ai pas d’âme, et pourtant, l’expression « faire du bien à l’âme » signifie quelque chose, c’est-à-dire que « l’âme » a du sens, oui mais quel sens ? L’image que l’on a de soi-même, l’intention avec laquelle on aborde l’existence, les désirs que l’on projette dans le monde (« le monde » est un concept qui pourrait faire l’objet d’une analyse semblable à celle de « l’âme »), l’amour ou le dégoût de la vie, et ainsi de suite. Cela a du sens, en effet. Cela est du sens, en effet. Écrit à C., comme je prévoyais de le faire depuis le six juin environ, et cela aussi me fait du bien à l’âme, je peux le dire en effet, parce que cela élargit mon horizon des personnes à qui je peux écrire ou téléphoner : il y a P. dans les Alpes de Haute Provence, R. à Berlin (ou encore à Zürich ?), M. à Poitiers, et donc C. dans le Haut-Jura. À l’exception de P., je n’ai jamais rencontré ces gens en chair et en os. En un sens, c’est dommage, mais est-ce le plus important ? Je n’en suis pas certain. Sans que je sache très bien comment, je viens de regarder des photographies que le logiciel de stockage des images a rangées sous le titre « Journées à la plage » et, outre le plaisir que j’ai de voir ma fille surgir à l’écran, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est que la machine ne fait aucune différence entre les plages en question, c’est-à-dire les mers. Étaient ainsi effacées des différences considérables : la Méditerranée (Marseille, Toulon), la baie de Somme, l’Adriatique (Trieste), comme si elles n’avaient pas d’importance alors qu’elles sont essentielles. Essentielles du point de vue de l’atmosphère (entre le nord et le sud, mais aussi entre des suds différents, le sud de Marseille n’étant pas le même que celui de Toulon, pas le même que celui de Trieste), de la mémoire, de l’intention, de la présence, de l’émotion : il y a des endroits où je suis allé, un endroit où j’ai vécu, l’endroit où je suis né sans y avoir jamais vécu, un endroit où j’aimerais vivre (Trieste), et qui n’aurait pas la légende de ces images (que j’esquisse à grands traits passablement grossiers) ne pourrait pas les comprendre, ne verrait que des images d’une enfant qui joue sur la plage, des images de son père et de sa mère, des images de la mer (c’est beau, la plage au coucher du soleil, c’est vrai, c’est kitsch, c’est vrai, c’est kitsch, mais c’est beau), peut-être verrait-il les nuances infinies du bleu (de tirant sur le gris à tirant sur le vert) mais pas les nuances intimes, propres à la nature même des lieux, des villes (et que je peux faire, par exemple, dans une certaine mesure pour Marseille où le Prophète, Épluchures Beach et la Pointe rouge appartiennent à des mondes différents, quasi étrangers les uns aux autres, mais que je ne pourrais pas faire pour Trieste ou pour Gènes ou pour la mer d’Iroise). Or, c’est là que se trouve toute l’intelligence du monde, c’est là que se trouve — l’âme.

10724

« Brevets d’antifascisme. — Lors du match de football de l’équipe nationale, côté cour, une jeune femme, affalée sur son canapé, s’adresse à un milliardaire qui ne l’entend pas : « Cours, cours ! », lui enjoint-elle, cependant que, côté boulevard, le nez dans la bière, nombreuses sont les meutes qui hurlent à l’écran. » Ou, du moins, l’ai-je écrit, hier au soir, pour mes éclaircies. Devrais-je garder les réflexions que m’inspire le monde pour moi seul ? Si je le faisais, qu’est-ce que cela changerait ? J’ai souvent pensé n’avoir qu’une pensée secrète, dissimulée, cachée, « underground », comme disait Marcel Duchamp, mais que j’écrive tout haut ou que j’écrive tout bas — et je n’ignore pas qu’il s’agit là d’un paradoxe —, c’est peu ou prou la même chose, alors autant dire ce que j’ai à dire, non ? Depuis trois jours que je ne me tiens plus informé de rien, je ne me sens pas plus mal qu’avant, au contraire, je crois que je me sens mieux — il y a bien des cris dans la rue, de temps en temps, mais je ne sache pas que ce soient de révolutionnaires, plutôt de fans de foot abiérés, cf. supra, et la pensée de ces millions d’hectolitres de bière qui s’écoulent de par le monde durant un match de foot donne des frissons quant aux vertus hygiéniques de l’activité sportive, ou de son spectacle, mais n’est-ce pas, au fond, la même chose ? —, il arrive certes que, quelqu’un évoquant tel sujet sur les réseaux sociaux, je ne sache pas de quoi il parle au juste, mais ce n’est pas désagréable, au contraire, je dirais même que c’est amusant : il y a trois jours, il m’arrivait d’avoir le sentiment que quelque chose d’essentiel était en train de se jouer et, à présent, c’est comme s’il ne s’était rien passé, voire qu’il ne se passait jamais. Ce qui n’est rigoureusement exact, j’en conviens, mais vous comprenez ce que je veux dire. Selon la façon dont on regarde les choses, en effet, elles paraîtront essentielles ou quelconques, et il y a fort à parier qu’elles soient les deux, toujours, et en même temps, qui plus est. Ainsi vont nos vies. Il ne faut pas se méprendre sur leurs cours, c’est-à-dire ne pas se laisser aveugler par ce que j’appellerais peut-être le prestige du moment. Un peu comme l’histoire a un poids, le présent a un prestige, et de même que c’est bien souvent dans son rapport au présent que l’on mesure le poids de l’histoire, c’est à la mesure de l’histoire que l’on juge du prestige du présent. Quant à l’avenir, que Dieu nous garde d’en savoir jamais rien. C’est le prestige qu’on lui suppose qui rend le présent aveuglant : on s’enfle de l’illusion que, ne se jouât-il pas sans cesse quelque chose de crucial, à l’instant décisif que nous vivons, la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue. Tel jadis le prêtre en chaire, le tribun bien en chair effraie la foule du doigt vengeur qu’il agite. Lénine de cirque. Qui,  dès lors saisi d’un tel effroi, ne désirerait trouver consolation dans les artifices du spectacle, de la communion, de la boisson ? Tiédasse comme l’époque, la bière coule à flots, et nos frissons bon marché sont les happy hours de l’histoire, lesquelles heures naguère encore étaient une idée neuve en Europe. Mais déjà, on l’a oublié. Brumes du souvenir qui pèsent sur nos paupières et agacent nos oreilles quand l’on voudrait dormir. Y a-t-il quelque chose qui ressemble plus à la défaite que la victoire ? 

9724

Quand le temps se gâte dans le ciel de Paris, on ne distingue plus très bien le tonnerre de la Patrouille de France. Mais, depuis deux jours que j’ai débranché la prise et que, bête plus ou moins savante, je ne m’abreuve plus d’informations — elles qui, un peu comme les eaux du fleuve d’Héraclite, affluent toujours plus nombreuses et nouvelles —, mes idées me semblent un peu plus les miennes. Je ne sais pas si elles me ressemblent plus ou si elles me ressemblent moins, mais je sais que cela n’a pas d’importance. Probablement, l’effet majeur des techniques est-il de nous rendre fous — de nous aliéner —, de nous rendre imbéciles, de nous priver de nous-mêmes, c’est-à-dire : de privatiser nos pensées, nos sentiments, nos croyances, nos désirs, dans une confusion où Apple, Ensemble, Google, Nouveau Front Populaire, Nike, Rassemblement National, Amazon, Équipe de France, et tout ce qu’on veut que nous adorions, sont moins des noms que l’on donne à des choses qui ne sont pas nous-mêmes, que les marques déposées de nos contenus de conscience. Mais, est-ce si grave ? Oui, c’est-à-dire : il suffit de débrancher, il suffit de faire autre chose, il suffit de passer à autre chose, il suffit de penser à autre chose. N’être pas là où l’on attend que nous ne le soyons. Et tant pis pour qui ne le peut pas ? Oh, ne fais pas comme si, tous les jours, sans plus de répit ni de blanc, sans rien quémander, ni attention ni argent, j’écrivais dans la gratuité la plus parfaite ; et, si j’osais, je dirai : tout est ici, il n’y a qu’à se servir, s’en servir, en faire usage. Le temps était lourd et j’ignore si l’orage l’aura allégé. Qu’importe ? Cela fait treize ans aujourd’hui que nous sommes mariés, Nelly et moi. Cela fait dix-neuf ans pas aujourd’hui que nous vivons ensemble et vingt, Nelly et moi, pas aujourd’hui non plus, que nous sortons ensemble, Nelly et moi. Pour fêter tout cela, anniversaire et non-anniversaires, j’offre la Carmen de Bizet dirigée par Sir Thomas Beecham avec Victoria de Los Angeles. Et cela, c’est l’origine de l’histoire.

8724

Pas nécessairement envie d’écrire aujourd’hui. Pas nécessairement envie de faire quoi que ce soit non plus. En tout cas, rien de spectaculaire. Marcher. Dormir, et puis. Et puis, c’est tout. Ce n’est pas qu’écrire se heurte à l’incommunicabilité — je ne crois pas à l’incommunicabilité, on se résout à l’incommunicabilité par lassitude, par mollesse, par paresse, il arrive à tout le monde d’être fatigué, je ne dis pas le contraire, de n’avoir envie de rien faire, mais ce n’est pas une attitude, c’est une facilité, on se laisse aller, et il n’est pas mauvais de se laisser aller, de temps à autre, mais ce n’est pas une règle de vie —, c’est que parler s’épuise, parler épuise, écrire est une forme de l’épuisement, comme partir d’une masse énorme — la totalité de ce qui existe — pour parvenir à composer une phrase simple, compréhensible, juste, — qui soit vraiment là, comme un corps, comme une apparition, comme la vie. Aussi, quand je me trouve ici — où que je me trouve : ici, c’est partout —, devant la perspective d’écrire, parfois, il se trouve que cette perspective me semble une lacune : si j’ai besoin de dire quelque chose, n’est-ce pas qu’il y a un manque, un défaut, une faille, un vide, un pas-assez ? Mais si j’écris, ce que j’écrirai ne viendra-t-il pas en plus, en trop ? Faut-il donc que vivre, ce soit toujours passer du manque à l’excès ? On parle déjà tellement, tellement que cela en devient incompréhensible. Et, de fait, je ne comprends rien. Ai-je envie de comprendre ? De quoi comprendre ? Qu’est-ce que serait que le juste-assez ? Pourquoi consacrons-nous si peu d’efforts à la recherche d’une réponse à cette question, à la recherche de cet équilibre, de cette perfection instable, toujours en train de devenir, de devenir meilleure ? Tout le monde dit plus, veut plus, promet plus, alors qu’il faudrait moins, ne rien promettre, ne rien désirer qu’on n’ait pas compris et, afin de comprendre, ouvrir grand les oreilles pour écouter la réalité. Mais si tout le monde parle en même temps comment entendrai-je quelque chose ? Cela ne se peut pas, non. Alors quoi ? Alors rien, è sempre la stessa cosa. (Quel miracle, ne trouves-tu pas ? que cette ultime phrase me soit venue en italien ; — peut-être que, après tout, en effet, ça pense.) PS. — Après un mois d’une douce abstinence, j’ai recommencé à prendre des photographies. Trois : deux aujourd’hui, une première samedi.

7724

Si je parvenais à fixer mes pieds suffisamment longtemps pour ne plus penser à rien, même pas au fait que j’ai des pieds, et si je parvenais à maintenir cette absence de pensée suffisamment longtemps pour oublier que quelque chose existe, et pas seulement moi, tout, est-ce que, au retour de ce voyage en absence, le monde serait changé ? Ou est-ce que tout me semblerait exactement comme c’était avant d’entreprendre ce voyage loin de ce monde d’où je me serais absenté quelques instants, peut-être un peu plus de trente secondes, peut-être quelques minutes, mais pourquoi, pourquoi un tel voyage, pour faire semblant que tout va bien, pour faire sembler que ce n’est pas si grave ? Il ne faut pas que je me méprenne non plus : tout n’est pas grave, tout ne va pas mal, non. Comme nous avons tendance à vivre dans une sorte de présent perpétuel (diverses causes à cela, dont la communication de masse renforcée par les algorithmes et l’intelligence artificielle qui enferment toujours plus l’individu en lui-même, renforcent ses préjugés en les auto-alimentant), nous ne parvenons pas à sortir un peu de nous-mêmes pour voir les choses comme elles sont — quand même ce serait une fiction : comment elles pourraient être sans nous, et bien sûr que c’est une fiction, mais c’est une expérience de pensée vitale d’un point de vue moral —, même l’histoire n’est jamais autre chose que la succession des événements qui conduisent nécessairement jusqu’à nous, même l’histoire n’est jamais interprétée qu’en fonction de nous, comme si elle ne concernait que nous. On joue des drames pour se persuader que, si nous avions vécu dans le passé, nous aurions été dans le camp dont nous disons aujourd’hui que c’est le camp du bien. C’est un absolutisme moral insupportable, une forme d’anhistoricisme paradoxal, mais il semble que nous ne soyons plus capables de penser autrement, penser la fragilité des principes au nom desquels nous prétendons agir, fragilité des croyances qui sont les nôtres et d’où ces principes dérivent — et non l’inverse —, incapables de penser la contingence — car oui, les choses pourraient être tout à fait différentes de ce qu’elles sont, de ce qu’elles ont été, et l’avenir n’existe pas. L’avenir n’existe pas, — parfois, il me semble que cette idée nous est incompréhensible. Toute notre existence repose sur la croyance en la validité de nos inductions : ce qui s’est produit jusqu’à présent va se reproduire dans l’avenir, parce que les choses se produiront toujours comme elles se sont produites. Nous savons que c’est faux (Hume nous l’a appris), mais l’accepter nous obligerait à reconsidérer si profondément nos habitudes de pensée que nous préférons faire comme si c’était vrai, et c’est ainsi que les erreurs se produisent et se reproduisent. Pour nous débarrasser de nos habitudes de pensée inductivistes, il faudrait peut-être accepter de disparaître, quelques instants, de temps en temps, s’absorber, comme dit le chanteur, dans la contemplation de ses pieds, en sorte de révolutionner notre perception, on pense toujours que c’est le monde qu’il faut révolutionner, mais c’est soi-même qu’il faut révolutionner, le monde était là bien avant nous, l’univers sous la forme que nous connaissons a 13,8 milliards d’années, la Terre, 4,55 et le soleil a une durée de vie de 10 milliards d’années, c’est-à-dire que, quoi qu’il arrive, dans 5,45 milliards d’années environ, ce sera la fin de ce système solaire, Homo habilis a 3 millions d’années, Homo sapiens 300000 ans, à l’échelle de notre système solaire, nous sommes négligeables, à l’échelle de l’univers, notre existence est à peine perceptible, tout ce que nous connaissons, tout ce en quoi nous croyons, tout ce pour quoi nous nous battons, tout ce pourquoi nous nous entretuons, tout ce que pour quoi nous nous levons tous les matins, faisons toutes les choses que nous faisons, tout cela est insignifiant, mais nous le faisons quand même, et nous n’avons pas forcément tort de le faire, ce n’est pas parce que c’est contingent, microscopique que nous devrions arrêter de le faire (c’est l’erreur des pessimistes à la Cioran), mais nous devrions agir en ayant conscience de ces profondes limitations, en ayant conscience que notre extinction, à l’échelle de l’univers, serait probablement ce qu’on appelle de nos jours, avec un sens de la formule qui fait frémir, un « non-événement ». D’un certain point de vue, nous sommes un « non-événement », et c’est une pensée magnifique, ne trouves-tu pas ? Ne te sens-tu pas beaucoup plus léger, beaucoup plus libre, bien moins tenu par tous les impératifs absurdes, moraux, politiques, religieux, qu’on s’efforce de faire peser sur toi pour que tu ne penses pas, pour que tu ne doutes pas, pour que tu ne t’imagines pas autre chose que ce monde étroit, étriqué, médiocre dans lequel on veut que tu vives, l’intolérable réduit de l’être où l’on te confine ? Quand je suis allé voter, un assesseur m’a demandé si je ne voulais pas faire le dépouillement, ce soir, comme si cela ne suffisait pas de m’être déplacé pour ça.

6724

Hier au soir, cependant que j’essayais d’écouter au casque Rafael Andia jouer le « Livre de guitarre dédié au Roy », œuvre de Robert de Visée, dehors, des gens s’égosillaient devant une balle filmée qui, bien que frappée en tous sens par des pieds de milliardaires, se refusait avec une obstination superbe à franchir la ligne mince et blanche qui sépare l’enfer de l’ennui. Dans une certaine mesure, toutefois, un tel spectacle — le spectacle de gens en train de regarder le spectacle de gens jouer au football à la télévision — était rassurant : l’oiseau de proie noir du fascisme qui avait déployé ses ailes au-dessus de la France, bien que s’approchant toujours plus dangereusement du pays des Lumières, n’avait pas interrompu les retransmissions télévisées des matchs de football et, ainsi, l’on pouvait tranquillement s’ivrogner en hurlant des insanités devant l’écran de la partie là diffusée. Te voilà, ô vieux peuple de France, te voilà fier et libre, et cette grande ferveur avec laquelle, comme un seul homme, tu entonnes l’hymne national est directement proportionnelle à ton taux d’alcoolémie. On ne sait presque rien de la vie de Robert de Visée : on n’a pas de portrait de lui, on ignore la date exacte de sa naissance ainsi que celle de sa mort, il se pourrait qu’il mourût centenaire et que son recueil royal, il le composât jeune encore ou mûr déjà, on ne sait pas. Mais quand on écoute ses pièces aujourd’hui, on sait tout ce qu’il y a à savoir, je crois : profond sentiment de transparence, d’ordre juste, lullisme certes, mais âme d’une époque que le passage du temps n’a pas fatigué, — c’est nous qui sommes fatigués. Dans la préface de son livre de 1682, en s’adressant à Louis XIV, Visée écrit : « je l’ay veüe moimesme ne pas dédaigner quelque fois l’Exercice de nostre Art, et toucher la Guittare », et je ne sais pas pourquoi, je ne puis m’empêcher de trouver qu’il y a quelque chose de follement émouvant dans cette remarque, et dans l’image qui vient à l’esprit la lisant, celle du « plus grand Monarque de l’Univers », comme l’appelle Visée selon la formule consacrée, touchant la guitare. Si de nos jours les puissants jouaient de la guitare, notre monde irait-il si mal ? Je ne sais pas, mais l’idée qu’un pouvoir puisse n’être pas musical me semble une aberration, comme une sorte de contradiction dans les termes. Tout comme l’idée d’une éducation sans musique est une aberration : à la fois art, mathématique, cultures, pratique individuelle et collective, comment envisager une éducation sans musique est-il seulement possible ? Et pourtant, c’est ainsi qu’on dresse les masses. Comme s’étonner ensuite, si ? À présent, j’écoute les « Pièces pour théorbe et guitare de Robert de Visée » par Xavier Díaz-Latorre : tout est légèreté dans cette musique, pureté, profondeur, échos et résonances, comme un voyage dans l’épaisseur du monde. Et tous nos débats, tous les tons sur lesquels nous nous écharpons avant de nous entretuer, sont dépourvus de sensibilité, d’esthétique, ce ne sont que sentiments bruts, non sublimés, paroles brutales, grossières et sans esprit. Et qui désire autre chose, aspire à une autre vie, ne trouve rien. Un peu de lumière cependant : aujourd’hui, dans le journal, le bel entretien avec Guillaume Vissac au sujet de Bakélite. Un peu de lumière comme une lueur d’espoir, faible, certes — j’entends : elle ne brille pas comme les satellites artificiels dans le ciel de notre désespoir —, mais qui ne s’éteint pas, reste en vie.

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Faire bloc, faire ploc, que faire ? J’ai écrit le début (deux mille signes environ) d’un développement sur la situation politique actuelle et puis, je l’ai effacé. J’ai hâte qu’on en finisse, me suis-je dit. Mais on n’en finira pas, me suis-je dit aussi. Ça n’en finira pas. Alors, pourquoi ai-je effacé ce début de développement ? Parce que je n’ai plus envie de participer. Chaque fois que je vois une petite bande dessinée sur internet ou une forme culturelle quelconque de sensibilisation à — à quoi ? à n’importe quoi — qui m’explique en mode gentil et bienveillant, ou méchant et menaçant, ça dépend des fois, ça dépend des goûts, ça dépend des gens, pour qui ou pour quoi je dois voter — c’est un impératif —, j’ai envie de me fracasser la tête contre le mur. Et si je ne le fais pas, si je ne vais pas au bout de la fracassante démarche entreprise, c’est parce que, dès que je commence à me fracasser la tête contre le mur, j’ai mal, et je n’ai pas envie d’avoir mal. J’ai envie d’aller bien. Enfin, bien, c’est un bien grand mot. J’ai envie qu’on me rende mes pensées. J’ai envie qu’on me laisse penser tranquille. Tout à l’heure, j’étais allé lire la Recherche au jardin du Luxembourg — un lieu pas très proustien, mais tant pis, j’y serai bientôt à Combray —, et j’avais fait un crochet par Saint-Sulpice pour acheter un sandwich à l’épicerie corse de la rue de Mézières, je rentrais chez moi quand j’ai croisé la candidate de gauche de ma circonscription qui faisait campagne rue de Rennes. À l’une de ses assistantes qui tractaient avec elles, un jeune homme a dit qu’il n’avait pas le temps de voter, ce à quoi l’assistante en question a répondu en parlant très fort (pas en criant, mais presque, suffisamment fort en tout cas pour couvrir le bruit qu’il y a vers midi à Saint-Placide) sur un ton à moitié railleur à moitié en colère : « Pas le temps d’aller voter ? Pas le temps d’aller voter ? Comment ça, pas le temps d’aller voter ? » J’ai trouvé extrêmement négative cette réaction, qui consiste à faire honte à qui se refuse à soi, comme si on n’avait pas le droit de s’en foutre, de préférer autre chose, quoi que ce soit, au juste, comme si on était requis par des exigences supérieures de participer, de se laisser enrôler. Humilier quelqu’un, ce n’est pas convaincre, pas même persuader, c’est l’étape avant la menace, avant le passage à l’acte. Et partout en France, en ce moment, on passe à l’acte. Tout ce que l’universalisme porte en lui de totalitaire est là, prêt à se répandre de par le monde : s’autoriser à croire que, au nom de principes supposés être les mêmes pour tous — au nom de quel autre principe supérieur, de quel principe des principes ? cela, dieu seul le sait —, on peut imposer des actions à d’autres personnes contre leur gré, simplement parce qu’on prétend disposer d’un accès privilégié au bien. Comment y accède-t-on ? Par quel moyen ? Mystère, évidemment. C’est un maximalisme moral qui pose problème parce qu’il participe de l’idée que tout le monde est requis, que tout le monde doit agir de la même façon pour le bien de tous. Le déferlement d’appels à faire barrage au fascisme participe de cette conception maximaliste de la morale (ce en quoi, malgré des dehors opposés, ce maximalisme du bien ne diffère pas réellement du maximalisme du mal qu’il prétend combattre — tous deux sont potentiellement totalitaires) ; on somme les gens d’agir, de résister à l’ennemi, de lutter contre le danger, de ne pas baisser la garde, d’être perpétuellement mobilisés, l’ennemi est partout quand il y a 10628507 fascistes vivant en France, libres d’aller et de venir à leur guise, sans  le moindre contrôle des autorités, libres de s’exprimer, qui pis est, comme tout le monde, les salauds. Pour moi, la politique telle qu’on la pratique ce faisant est impossible parce qu’elle se construit contre le doute, elle se construit en commençant par écarter tous les doutes pour faire place à la pure croyance, c’est-à-dire au pur dogmatisme. Le dogmatisme est une puissance contraire à la démocratie et, en vérité, la politique des partis, des blocs, malgré donc toujours les apparences, aussi : elle est l’expression temporairement métaphorique du dogmatisme, qui n’attend que le moment propice pour des paroles passer à l’acte, et prendre le pouvoir. Là où, toujours, la démocratie doit poursuivre un autre objectif : rendre le pouvoir. Ne rien avoir, se déposséder. Être faillible, perfectible, temporaire, toujours à dépasser.