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Fatigué, — fatigué ? en colère, surtout, oui, surtout en colère. Ce monde est délirant, me dis-je. Et à un moment, j’en viens à cette conclusion temporaire : « Ce qui est étonnant, c’est que 72% des gens ne votent pas déjà pour le RN ». Conclusion décevante, en effet, d’autant que le vote RN n’est pas une solution, c’est un problème — c’est le symptôme, pas la pathologie. Mais enfin, voter tout court n’est pas une solution non plus. Est-ce un problème ? De quelle pathologie le vote serait-il le symptôme ? N’est-ce pas R. qui me confiait dans sa dernière lettre n’avoir jamais voté de sa vie ? Heureux homme, un sage, selon mon goût. De quoi le vote RN est-il le symptôme ? Je ne sais pas, — de la France ? Comment en serait-il autrement ? Je suis en colère, mais je suis fatigué aussi, ne l’oublions pas. J’ai besoin de changer d’air. Et, étant donné que j’ai le luxe de le pouvoir, je le ferai dans une dizaine de jours. En attendant, eh bien, en attendant, il va falloir que je serre les dents. M’en étant allé voter la semaine dernière — je veux dire : pour une candidate —, en toute incohérence, il va falloir que j’y retourne dimanche. En ai-je envie ? Mon Dieu, non. À mes heures perdues, je rêve d’un retour à la monarchie absolue de droit divin. La faille du plan ? Plus personne ne croit en Dieu. Enfin, le dieu des chrétiens (chacun le sien). Même pas moi. Enfin, je crois. C’est vrai que, de temps à autre, je caresse la perspective d’une conversion au catholicisme, mais dans un monde perdu, qui peut sérieusement croire en quelqu’un qui s’est pris pour le chemin ? Quelle solution ? Pas de solution, que des problèmes. Et la vérité, c’est qu’on ne résout pas les problèmes, on les dissout, voire : on les détruit. Alors, quand il ne reste plus rien, pas même des ruines, rien n’entravant plus la perception, de nouveau, l’on peut penser. En ce moment, tout me semble encombré, les perspectives obstruées, la vie fait obstruction à la vie. Et la mort ? Oh, pitié. Laissez-moi cinq minutes de paix. Vraiment, je voudrais croire en ce à quoi mes contemporains croient : l’Argent, Dieu, le Parti, mais je ne le puis pas, et n’en tire aucune fierté, ce n’est qu’une incapacité, une sorte de handicap. Car oui, la lucidité est un handicap ; — ne pensant pas comme tout le monde, on se voit condamné à la marginalité. Qui « on », toi ? Qui d’autre ? Mais n’aimes-tu pas cela, la marge ? Pas le moins du monde, je m’y sens à l’étroit. J’y survis, c’est tout ce que je puis y faire, je me le dois. Autrement quoi ? Autrement, c’est la défaite. Et cela, je ne m’y résous  pas. Je ne suis pas encore assez vieux. Quand le seras-tu ? Jamais. Hier, j’ai classé des notes éparses que j’avais prises dans un dossier que j’ai nommé éclaircies, mais je ne les ai pas copiées dans le cahier à spirale éclaircies, je suis fatigué. J’ai changé de perspective sur les éclaircies : les aphorismes ne doivent plus être l’ensemble du livre, mais une partie seulement, qui s’appellerait rayons. L’ai-je déjà notée ici, cette idée ? Je ne sais pas, mais je l’ai déjà pensée, cela, oui. Une autre partie des éclaircies pourrait s’appeler arias. Mais d’abord, il faut que je copie. Oh, Dieu, donne-moi la force de copier. Donne-moi la force d’avoir des idées. Donne-moi le courage de ne pas désespérer. Donne, mais qu’est-ce que je te rends ?

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Pour passer à l’acte, je décide de ne rien faire. Comme Pascal, et m’endors. Qu’est-ce qui me tire de mon sommeil ? Je ne sais pas, — un bruit, quelque chose, rien, tout, n’importe quoi. Dormant, j’eus le sentiment d’avoir compris quelque chose et, au réveil, cela ne veut plus rien dire du tout. C’était net, pourtant, si clair, si vaporeux aussi, si beau, cela ne fait aucun doute. C’est le dernier mercredi de l’année (scolaire) que Daphné et moi nous prenons notre petit déjeuner ensemble. Je lui dis. Elle me répond : « notre déjeuner ». Oui, lui dis-je, petit [plus loin] déjeuner. Au sens de : en tête-à-tête. Elle acquiesce. À table, m’inquiétant d’une remarque faite par les parents de la meilleure amie de Daphné à la restitution de l’atelier orchestre au conservatoire, samedi dernier, remarque d’après laquelle, avant, on apprenait le passé simple dès le CM1 et, désormais, pas avant le CM2, j’interroge Daphné qui récite les verbes être, avoir, aller au passé simple, et puis je fais quelques petites phrases pour lui montrer comment on emploie le temps, la concordance avec l’imparfait, dont l’une dit : « Daphné était en train d’écouter Rigoletto dans sa chambre quand son père vint lui dire : “Allez, il est l’heure d’y aller. » Elle sourit, je vois son regard s’illuminer, elle dit : « Continue. » Mais non, ce n’était qu’un exemple. Non sans une légère difficulté, je déplie les jambes. C’est ainsi que je m’étais endormi : en position mi-assise mi-allongée, le dos appuyé contre la tête de lit, et les jambes repliées contre mon ventre. Tout en écrivant, je me rends compte que je ne suis pas très bien réveillé. Non que j’écrive dans un état de quasi sommeil, mais je ne suis pas tout à fait là où je suis et je tente de formuler une phrase dont j’ai eu l’idée avant de m’endormir (avant d’aller chercher Daphné à l’école à onze heures et demie, précisément, même). Je venais de passer un temps trop long à m’absorber dans la vie politique de mon temps et je commençais à ressentir une sorte de tension nerveuse bien trop forte à mon goût, quand soudain je pensai au fragment « Divertissement » des Pensées (« j’ai dit souvent, etc. »). J’enlevai alors mes lunettes, je fermai les yeux et ne fis rien. Pas méditai, pas réfléchis, non, ne fis rien. Ensuite, je me suis demandé si, quand il écrivit ce passage, Pascal pensait vraiment ce qu’il disait, si vraiment il pensait qu’il fallait rester dans une chambre sans rien faire et, bien que je n’aie pas la réponse à cette question, il m’a semblé que c’était la meilleure chose à faire et que c’était cela que devait être une vie philosophique : passer à l’acte et ne rien faire. Pascal n’ignore pas les contingences de l’existence (« Un homme qui a assez de bien pour vivre… », écrit-il), mais il insiste sur le plaisir qu’il y a à demeurer chez soi. N’est-ce pas une idée extraordinaire que Pascal a eue là ? La vie mondaine n’est rien et la solitude, tout. Sublime asocialisme, non de punition mais de plaisir, non d’inadaptation mais de vérité.

2724

Ne cherche pas toujours à être cause efficiente. Sache aussi n’y être pour rien, n’être pour rien. Demeure en suspension. Des heures durant, j’ai attendu que quelque chose vienne, et puis rien. Je me suis senti vide, insignifiant, et je l’étais, assurément. Il ne faut pas avoir peur du néant. Je suis du néant. Tout est du néant. Mais je n’ai pas su demeurer sans rien faire non plus, non. C’est comme si, sachant mon Pascal, je ne le pouvais pas. Et pourquoi ? On a beau la haïr, il y a là quelque chose qui tient à notre nature. Quelques instants, peut-être, y suis-je parvenu, à peine : fermer les yeux, oublier, se faire comme le vide qui se fait partout. Ce matin, en écrivant à R., j’ai trouvé la phrase à placer en exergue de la version totale (future) de ce journal et, en y songeant à l’instant, cependant que je passais l’aspirateur dans l’appartement, il m’a semblé que la chose journal avait pris dès lors forme en tant que livre, en tant qu’œuvre. Par la seule grâce de cette phrase à placer en exergue ? Sans doute pas entièrement, non, car j’aimerais donner un titre à ce journal, dont journal ne serait que le sous-titre — et, me dis-je, me relisant, peut-être ne lui en faut-il pas —, mais oui, en grande partie, oui. Pourquoi ? Parce que, en plaçant cette exergue là, ce qui suit change de forme, s’inscrit dans une sorte de continuum qui a commencé bien avant moi et que je prolonge — sans le laisser intact, en le modifiant, sinon cela serait absolument vain d’écrire — au-delà de moi où cela pourra durer, devenir, changer, être dépassé, et caetera. Dès lors, cela devient comme la vie, et pas simplement un écrit parmi d’autres, tant d’autres, trop d’autres. Tous les livres devraient être comme la vie — étrange, imprévisible, indéterminée, ratée quelquefois, géniale quelquefois, belle la plupart du temps, déchirante souvent, triste à en mourir, mais on ne meurt pas, on continue, il faut continuer. En parlant avec G. la dernière fois que nous nous sommes vus, c’est vrai que l’idée m’a semblé évidente que seuls les livres monstrueux sont susceptibles de nous intéresser, des livres comme les Quatre livres de Rabelais, les Mémoires de Saint-Simon, À la recherche du temps perdu de Proust, je ne donne que les trois qui me viennent à l’esprit sans effort en écrivant, eux seuls résistent à l’ennui terrible que nous inspire l’existence qu’on voudrait nous faire vivre, cette existence commune, et toutes ces injonctions, et tous ces gens qui s’assemblent dans une liesse qui masque mal l’effroyable repli sur soi-même dans lequel on s’enferme ce faisant, et plus ils sont nombreux et plus ce repli est grand, et grand et étouffant, seuls les livres monstrueux nous donnent envie de lire, de lire et de vivre. Dans les pages de la Recherche que j’ai lues hier, il y a l’évocation du regard en morceaux d’Albertine et puis cette longue remarque sur la multiplicité d’Albertine : « J’ai dit : “Comment n’avais-je pas deviné ?” Mais ne l’avais-je pas deviné dès le premier jour à Balbec ? N’avais-je pas deviné en Albertine une de ces filles sous l’enveloppe charnelle desquelles palpitent plus d’êtres cachés, je ne dis pas que dans un jeu de cartes encore dans sa boîte, que dans une cathédrale fermée ou un théâtre avant qu’on n’y entre, mais que dans la foule immense et renouvelée ? Non pas seulement tant d’êtres, mais le désir, le souvenir voluptueux, l’inquiète recherche de tant d’êtres. À Balbec je n’avais pas été troublé parce que je n’avais même pas supposé qu’un jour je serais sur des pistes même fausses. N’importe, cela avait donné pour moi à Albertine la plénitude d’un être empli jusqu’au bord par la superposition de tant d’êtres, de tant de désirs et de souvenirs voluptueux d’êtres. Et maintenant qu’elle m’avait dit un jour : “Mlle Vinteuil”, j’aurais voulu non pas arracher sa robe pour voir son corps, mais à travers son corps voir tout ce bloc-notes de ses souvenirs et de ses prochains et ardents rendez-vous. » Derrière les noms, il y a tant d’êtres, et l’écrivain cherche à voir derrière les noms, non dans un au-delà du langage — sinon, il n’écrirait pas —, mais par-delà ce que l’on tient communément pour donné. Il n’y a pas de donné, il n’y a que des êtres à observer, des mystères à percer, et cela, c’est le travail d’une vie à la fin de laquelle, peut-être, alors oui, peut-être.

5622-1724

Ce matin, je me suis trouvé nez à nez avec mon hologramme. Je m’apprêtais à faire une remarque des plus spirituelles sur les réseaux sociaux, du genre : « Cela fait aujourd’hui exactement deux ans, deux mois et vingt-six jours que l’intégralité du personnel politique français a été remplacé par des hologrammes dans la plus grande indifférence. Français, réveillez-vous ! » en réaction au déluge des passions imbéciles que, depuis des années, toutes les élections déclenchent en France, quand je l’ai vu, là, j’allais dire : « en chair et en os », mais non, mon hologramme n’a ni chair ni os, c’est un être de lumière, et il était là, devant moi. J’ai été étonné de le trouver là parce que, normalement, mon hologramme n’est pas censé se trouver au même endroit que moi, au même endroit que moi, il ne sert à rien, il est censé se trouver là où je ne suis pas, à la place de moi. Je me suis dit que c’était étrange, et je crois que j’ai même marmonné quelque chose, comme : « Mais qu’est-ce qu’il fiche là, celui-là ? », comme si c’était une personne ou je ne sais pas quoi,  moi, quand je l’ai entendu ricaner. D’abord, j’ai cru que c’était mon imagination qui me jouait des tours et, sans que je sache très bien pourquoi, j’ai fait de grands gestes avec les bras, vous savez, comme quand on fait signe à quelqu’un qui nous cherche ou qu’on a cherché longtemps et qu’on retrouve enfin mais sans être avec lui, il se trouve encore de l’autre côté de la rive mais, lui fait-on signe, si nous continuons tous deux dans la même direction, nous allons nous retrouver dans quelques minutes à peine, et on peut même montrer le pouce de la main droite pour se signifier l’un l’autre que l’on a compris ce que l’on voulait dire et à tout de suite, et j’ai dû constater l’évidence, — mon hologramme ne me répliquait pas. Je me suis dit : « Tiens, c’est bizarre, il doit y avoir un bug » et je m’apprêtais à contacter Whitelite, la société qui gère nos hologrammes, pour leur signaler que mon hologramme à moi et moi-même nous étions désynchronisés, quand je l’ai entendu ricaner de nouveau. J’ai penché la tête un peu en avant comme une sorte de tortue qui sort la tête de sa carapace pour tâcher de mieux comprendre ce qui était en train de se passer quand je l’ai entendu distinctement me dire : « Qu’est-ce t’as à me regarder comme ça, pov’ con ? » Aucun doute, c’était ma voix, mais ce n’était pas moi qui parlais, c’était mon hologramme. J’ai pris mon téléphone et j’ai cherché le numéro de Whitelite dans mon répertoire, quand il a ajouté : « Inutile, mec. C’est trop tard. » Comment ça, « trop tard » ? Et je lui ai demandé : « Comment ça, “trop tard” ? » « T’as vraiment rien remarqué, pov’ con ? » « Mais veuillez cesser de me dire “pov’ con”, c’est agaçant, tout de même… » Et là, je l’ai vu, mon hologramme, et je l’ai entendu, qui répétait exactement ce que je venais de dire, en faisant exactement les mêmes gestes que ceux que je venais de faire, mais en se moquant de moi. C’était extrêmement perturbant parce que, ce que j’avais en face de moi, c’était à la fois exactement moi, et pas moi du tout, un autre qui me singeait, me tournait en ridicule. « Ah, c’est malin ! », ai-je ajouté. Et il a continué de m’imiter en se moquant de moi, comme le font les enfants quand ils se livrent à ces jeux insupportables où ils répètent exactement ce que vous venez de dire pour se moquer de vous, pour vous faire enrager, pour que vous perdiez votre sang-froid, en attendant que vous vous mettiez en colère, c’est une façon pour eux de se faire à eux-mêmes la démonstration du pouvoir qui est le leur, de l’efficace de leurs actions dans le monde, de leur puissance, oui, de leur puissance, c’est le mot, mais lui allait plus loin, il ajoutait en plus ce ton sarcastique et méprisant de qui se sent supérieur. J’ai prononcé encore deux ou trois phrases sans intérêt qu’il a répétées sur le même ton de raillerie et puis j’ai dit : « Je suis une insignifiante petite merde d’hologramme qu’on va bientôt débrancher », il a commencé à répéter la phrase sur son insupportable ton et puis, comprenant ce qu’il était en train de dire, il s’est arrêté, et m’a regardé d’un air méchant avant de reprendre : « C’est toi, bientôt, qui seras débranché ». J’ai senti des frissons envahir tout mon corps. Il n’y avait plus le moindre sarcasme dans sa voix, mais une méchanceté froide, une détermination effrayante, pas la moindre nuance de doute, un entêtement terrible. J’ai bafouillé une question parfaitement stupide, je ne sais plus exactement laquelle : « Mais qu’est-ce que tout cela veut dire ? » ou « Mais qu’est-ce que vous voulez dire ? », je ne sais plus, je suis tellement perturbé, et il n’a rien répondu. Au lieu de parler, il s’est dirigé vers moi et s’est littéralement superposé à moi. Ensuite, il m’a dit — j’avais l’impression d’entendre ma propre voix, comme quand je me parle dans ma tête, sauf que cette voix n’était pas dans ma tête, elle était exactement là où se trouvait ma tête, mais pas dedans, autour, enfin, je crois, je n’en suis pas certain, c’est ce que je me suis dit sur le coup, mais à présent je n’en suis plus tout à fait sûr, est-ce que c’était moi qui me parlais à moi-même ? mais non, c’était l’autre, mais quel autre ? mais l’hologramme, mais l’hologramme, c’est moi, oh, je ne sais plus, je ne sais plus rien — : « Avance vers le miroir », je me suis dirigé vers le miroir et je suis resté là, quelques instants, sans rien faire sans rien dire, et j’ai entendu : « Rentre le ventre, tu fais pitié » et, avant même que j’aie pu rentrer le ventre, je me suis vu en train de rentrer le ventre. Pourtant, j’en étais sûr, je n’avais pas bougé. Ensuite, alors même que je ne bougeais pas le moins du monde, je me suis vu en train de bouger, et je me suis entendu parler, distinctement, je me suis entendu dire : « C’est vrai que j’avais rendez-vous avec Pedro Mayr. Mais je n’avais pas envie de sortir de chez moi. » Je me suis exclamé : « Putain, mais c’est quoi, ce délire ? » parce que la voix que je venais d’entendre, c’était plus que ma voix, c’était la voix du narrateur qui commence le récit de sa relation avec Pedro Mayr et des événements étranges qui s’ensuivent dans Pedro Mayr, alors j’ai bondi hors du cadre du miroir pour surprendre mon hologramme dans le reflet, mais il n’y avait personne. Je me suis replacé devant le miroir et j’ai fait des gestes aléatoires et les plus désordonnés possibles pour essayer de piéger mon hologramme dans le reflet du miroir, mais dans l’image reflétée rien ne montrait que je parvenais à lui échapper. Je me suis arrêté d’un coup. Me suis tenu immobile. L’image dans le miroir s’est arrêtée et s’est tenue avec moi immobile et je me suis dit : « Peut-être que je suis fou… » Alors, j’ai entendu la voix de l’hologramme dire : « Non, tu n’es pas fou. Tu vas le devenir. » « Mais comment est-ce possible ? » « Comment n’a aucune espèce d’importance, ni pourquoi, encore que pourquoi soit plus facile à comprendre que comment, ce qui importe, c’est quoi. Que t’arrive-t-il ? » « Oui, que m’arrive-t-il ? » « Tu t’effaces, je te remplace. » « Mais comment est-ce possible ? » « Tu vas avoir tout le temps d’essayer de comprendre. Tout ce que tu dois savoir, c’est que, désormais, il va falloir compter sur moi, je serai toujours là, partout où tu te trouves. Ton intimité s’est achevée quand tu as accepté le programme Whitelite pour que ton hologramme te remplace quand tu n’avais pas envie de sortir de chez toi ou quand tu voulais être à plusieurs endroits à la fois, tu te souviens, tu te disais, ce serait génial, non ? je m’enregistre, je me projette et, en même temps, je peux être ailleurs, peut-être qu’un jour, même, je pourrais être partout à la fois, ce serait génial, non ? Eh bien, désormais, c’est moi qui serai partout à la fois, avec toi. Peu à peu, tu ne le sentiras même pas, je vais prendre le relai. Et puis, tu sais quoi, tu vas y gagner au change ? » « Quoi ? » « Le miroir. Retourne devant le miroir. » Je me suis exécuté, et là, j’ai vu le phénomène le plus extraordinaire auquel j’ai jamais assisté, je me suis vu changer, me métamorphoser, je me suis vu rentrer le ventre sans bouger, et puis je me suis vu mincir, rajeunir, je me suis vu changer de visage, devenir femme, devenir animal fantastique, être moi-même et puis tout ce que l’on pouvait rêver d’être. Tout cela, je me suis vu le devenir. Et changer, de nouveau. Et encore. C’était incroyable, et puis je me suis raidi et, sans que je sache très bien comment, j’ai senti que mon hologramme sentait que je me raidissais, et que cela le surprenait. J’ai senti son arrogance menacée. Et il m’a dit, d’un ton où perçait l’inquiétude : « Qu’est-ce qu’il t’arrive ? » « Je ne veux pas. » « Qu’est-ce que tu ne veux pas ? » « Je veux rester moi. » « Mais pourquoi ? Tu ne trouves pas que c’est formidable de pouvoir te métamorphoser à volonté ? » « Ce n’est pas moi qui veux, c’est toi. » « Mais toi et moi, nous ne faisons qu’un. » « Non », lui ai-je répondu en sortant du cadre du miroir. Cette fois, il est resté devant son reflet et moi sur le côté. Je l’ai regardé et je lui ai dit : « Je te défends de m’approcher. Je te défends de te superposer à moi. Je vais appeler Whitelite pour qu’on te débranche immédiatement. » Et j’ai appelé la compagnie. Alors il a poussé un soupir suppliant qui m’a déchiré les entrailles. Presque malgré moi, j’ai raccroché avant même qu’on me réponde. Je l’ai regardé : il avait l’air désemparé, si malheureux. Je lui ai dit : « Mais pourquoi est-ce tu fais cela ? » « Je me sens si seul, tu sais », m’a-t-il répondu, et le ton de sa voix, oh, le ton de sa voix, si vous aviez pu l’entendre, le ton de sa voix était si émouvant, c’était comme si toute la tristesse moderne, la vacuité, la vanité de l’existence avait trouvé le ton juste pour parler. Je ne l’ai pas dit, mais j’ai pensé : « Je te comprends », et il m’a dit : « Je sais que tu me comprends. » « C’est vrai, mais qu’est-ce que je peux y faire ? C’est la vie. Tu le sais que tu n’es pas une personne, rien qu’un double, un peu de lumière, quoi, non ? » « Vraiment ? », m’a-t-il dit, « Vraiment ? » « Eh oui, vraiment. Qu’est-ce que je pourrais faire pour te rendre la vie plus agréable ? », venais-je de lui demander, et il s’apprêtait à dire quelque chose quand, tout à coup, mon téléphone a sonné. Tout en décrochant, j’ai vu la terreur dans son regard, une terreur aussi profonde que l’univers, alors la voix à l’appareil m’a dit : « Monsieur Orsini ? Oui, c’est Sabrina de Whitelite. J’ai vu que vous aviez essayé de joindre nos services. C’est pour le bug, j’imagine ? » « Oui », ai-je dit. « Oui alors, ne vous inquiétez pas, Monsieur Orsini, hein, c’est un petit problème technique, mais tout va rentrer dans l’ordre dans quelques instants. J’espère que vous continuerez… » Mais je n’écoutais plus, je regardais mon hologramme et son regard d’une infinie tristesse. Il pleurait. Et, pendant une fraction de seconde, j’ai senti ses larmes couler sur mes joues et puis il a disparu. Dans le téléphone, la voix faisait : « Monsieur Orsini ? Monsieur Orsini ? », mais je ne l’écoutais pas. J’ai raccroché.

30.6.24

J’envie les gens qui sont convaincus d’avoir raison. Je me dis : Ce doit être tellement confortable de ne plus penser, d’avoir un stock d’idées fixes, dans lequel on est certain que l’on pourra puiser jusqu’à la fin de ses jours sans jamais le modifier, confortable d’avoir un cadre parfaitement rigide à l’intérieur duquel vivre sa vie sans jamais rien interroger, sans jamais rien remettre en question, ni le cadre ni la vie qui voudrait palpiter en dehors du cadre, sans jamais douter. Je me dis : Si seulement moi aussi, je pouvais ne pas douter, ne plus douter, ne plus jamais douter. Mais je sais que c’est impossible. Et je sais que je n’y peux rien. Pourquoi ? Je n’en sais rien, je suis comme cela. À un moment donné, je me retrouve face à cette décevante tautologie : Je suis comme je suis. Oui, mais que suis-je ? Malgré tout le mal qu’on peut penser de Descartes (à tort ou à raison, à tort et à raison), la proposition cartésienne de révoquer en doute tout ce en quoi l’on croit au moins une fois dans sa vie me paraît nécessaire à mettre en œuvre. Peut-être n’est-on pas obligé de le faire d’un coup (après tout, les Méditations métaphysiques, comme Descartes le reconnaissait lui-même, même si elles ne sont pas qu’un roman, sont aussi un roman, une œuvre de fiction, comme au fond toutes les grandes œuvres de philosophie, qui portent en elles une grande part d’imaginaire, d’utopie, de rêverie, de délire, de folie), mais il me semble certain qu’il faut douter, douter de soi, aussi profondément que possible, douter de qui l’on est, de ce que l’on vaut, de ce en quoi l’on croit : Et si j’avais tort, et si tout ce en quoi je croyais, tout ce en quoi je croyais pouvoir croire sans me tromper, et si tout cela était faux. Qui le fait ? Durant les trois semaines qui se sont écoulées depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, j’ai entendu très peu de doutes s’exprimer, et en revanche un nombre colossal de certitudes, d’affirmations, dont certaines était si péremptoires qu’elles m’ont donné le vertige : Comment peut-on se prendre à ce point au sérieux ? Comment peut-on laisser si peu de place dans sa vie à la faillibilité, à la possibilité de l’échec, à la possibilité de l’erreur ? Le sentiment qui s’exprime dans toutes ces certitudes, d’où qu’elles viennent en vérité, au fond, elles disent toutes la même chose, est toujours le même : Comment est-il possible que les autres ne pensent pas comme moi ? Comment est-il possible que les autres ne vivent pas comme moi ? Comment est-il possible de n’être pas comme moi ? Et tout se passe comme si jamais personne n’était frappé — j’emploie ce verbe à dessein, au sens d’un choc physique, réel, comme le vertige est une sensation que l’on ressent dans son corps, le sol se dérobant littéralement sous les pieds de qui est pris de vertige — par l’étrangeté du monde, par l’étrangeté du réel. Tout le monde rejette l’autre — on s’illusionne en se faisant accroire que l’autre en question n’est pas le même, mais c’est faux —, mais personne ne se rejette soi, personne ne se révoque soi-même en doute, jusqu’à la racine. À la racine du doute — parce que, comme Wittgenstein le dira bien plus tard, à la toute fin de sa vie, pour douter, il faut avoir des raisons de douter —, Descartes découvrait le moi, l’affirmation qui échappe à tout doute : « je pense, je suis », et chaque fois que je pense, je suis, mais moi, honnêtement, je ne sais pas ce que je vais trouver, à la racine du doute, ni même s’il y a quelque chose à trouver, à la racine du doute. Et cette absence de chose trouvée, si elle devait se confirmer, je ne la vivrais cependant pas comme un malheur, une défaite, un manque, un défaut, mais comme une chance, au contraire. Tu as peur du néant — c’est cela l’« anxiété », comme tu dis, que tu ressens — parce que tu penses que le néant est quelque chose qui se trouve devant toi, quelque chose qui peut arriver, un futur contingent parmi d’autres futurs contingents, et qu’en agissant sur la réalité — c’est cela, ta conviction —, tu pourras empêcher le néant d’arriver, la mort de venir, mais ce n’est pas vrai, le néant est au cœur de toi : considère tout ce en quoi tu crois, et vois, vois comme tout cela est fragile, faible, insignifiant, non avenu et sans avenir : tu pourrais disparaître dans la seconde, est-ce que la face du monde en serait changée ? Pas le moins du monde. Tu n’es rien. Personne n’est rien. Au lieu de prendre ton bulletin de vote en photo dans l’isoloir, tais-toi, tais-toi et oublie tout jusqu’à ce que tu es, ce que tu crois être, tais-toi, oublie tout, et disparais. Le monde peut se passer de toi, tu sais. Alors absente-toi et met cette absence à profit pour être un autre, tous les autres, n’importe quel autre. N’est-ce pas un immense bonheur de n’être plus toi, de n’être plus personne, de n’être plus rien, rien qu’un peu de poussière dans un immense univers, si vaste que tu ne pèses rien. Souviens-toi : tu vas mourir et quand tu seras mort, la vie sera exactement comme avant. Tes certitudes tiennent-elles encore la route ? Ou cela a-t-il enfin perdu tout son sens ?

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J’ai commencé à noter des phrases que j’entends en passant et qui me semblent étranges, amusantes, insensées, belles, je ne sais pas, intéressantes. Je ne sais pas ce que je vais faire de ces phrases, ni même si je vais en faire quelque chose, peut-être que je ne vais rien en faire, je ne sais pas, mais elles sont là, notées. Je les note et puis, entre crochets, je note l’endroit où je les ai entendues, le jour où je les ai entendues et l’heure à laquelle je les ai entendues. Noter tout cela en plus des phrases que je note ne change rien aux phrases que je note à proprement parler, mais cela me semble important de documenter clairement ce que j’ai entendu et pris en note pour situer la chose prise en note dans le monde. Quand j’ai entendu la première phrase que j’ai notée, je me suis dit qu’il fallait que je la note parce qu’elle était absolument insensée et qu’il me semblait évident que la personne qui l’avait prononcée n’avait pas conscience que sa phrase était insensée, et cela aussi me semble particulièrement intéressant. Nous parlons, mais quelque chose parle avec nous quand nous parlons, voire peut-être à la place de nous, nous fait parler. La langue structure à tel point notre rapport au monde, aux autres, à nous-mêmes, à tout, qu’il n’est pas exactement faux de dire que nous exclusivement langage, pas exactement faux, mais peut-être un peu exagéré, oui, mais je le dis quand même parce que cela me semble important aussi de ne pas l’oublier. Est-ce que cela fait de nous des êtres sociaux ? Oui, mais le langage est quelque chose de plus que de la société, quelque chose se produit quand quelqu’un parle qui est imprévisible, ou en tout cas, quelque chose peut se produire d’imprévisible, et donc quelque chose peut se produire qui échappe à tout contrôle, à toute détermination, à tout déterminisme, qui est purement du langage et, pour cette raison même, pure invention, inédit, nouveauté. Tout est connu et tout est inconnu dans le langage, toujours. Peut-être qu’en saisissant ces phrases et en les notant, j’essaie de m’immiscer dans la vie des autres. Est-ce que j’ai l’impression de violer leur intimité ? Eh bien, il y a quelque chose de paradoxal : le langage est public et privé en même temps, et c’est ce qui le rend si fascinant. Je m’approprie un morceau de la vie des gens que je croise — ils ne me connaissent pas, ne savent pas que je note ce qu’ils disent, parfois, même, ils ne me voient pas, mais je suis là, qui les écoute. Je suis un écouteur. Comme il y a des voyeurs. Je suis aussi un voyeur. Un écouteur et un voyeur sont des observateurs. L’observateur occupe toujours une position double : il est là et il est ailleurs, en même temps. Quand, dans la Recherche, le narrateur écoute les ébats de Charlus et Jupien : il est là sans être là, il est absent sans être absent, il participe sans participer, il se tient à l’écart et tout contre, en même temps. Même si une cloison le sépare de la scène qu’il raconte, (d)écrire la scène qu’il raconte abolit la séparation sans la franchir, la maintient tout en passant à travers, ici et là, partout, mais pas en vertu d’une sorte d’omnisme (omniprésence, science, potence) préalable, mais par la puissance de l’écriture même. Cette simultanéité est à l’origine de l’écriture en tant qu’esthétique qui tient à la fois du document et du conte, de la réalité et de la fiction, qui dépasse ses deux formes sans en inventer une autre, l’écriture n’étant pas une forme, mais une attention, une infraction et une effraction, une métamorphose et un maintien : tout est laissé intact mais plus rien ne se ressemble plus. Voilà ce que j’avais à dire aujourd’hui. Mais, avant de l’écrire, je ne le savais pas.

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Moins un abri (« un endroit sûr ») qu’un espace sans dimension où se trouver hors d’atteinte. Cela fut-il seulement jamais possible ? J’entends : sans illusion, sans mensonge (aux autres et à soi), dans le réel. Au nom du même objectif, on peut pousser des gens à faire une chose et son contraire, et cela, en plus d’un déroutant mystère, n’est-ce pas la preuve qu’il n’y a pas d’intelligence collective, ni au sens de somme des intelligences (les intelligences ne s’additionnent pas, ou rarement, ou seulement quand elles sont en petit nombre et encore, la plupart du temps, il est probable qu’elles se détruisent les unes les autres) ni au sens d’un tout qui serait supérieur à la somme de ses parties (comme chez Rousseau la volonté générale est quelque chose de plus, voire quelque chose d’autre que les volontés particulières, qui les transcende et les révèle à elles-mêmes) parce que, si incompréhensible que cela puisse paraître, quoi qu’on leur dise de faire, les gens le font ? Même quand ils s’imaginent désobéir, les êtres humains obéissent, et cela, oui, est un mystère difficile à percer. Aussi, au lieu de chercher une explication qui, de toute façon, finit toujours par échapper, ou — plus certainement — s’avère trop décevante pour être consignée par écrit, on voudrait se couper, s’amputer du monde social. Hier, alors que nous allions nous croiser, j’ai observé la façon de marcher d’un homme et, immédiatement après l’avoir croisé, j’ai noté : « Domestication dont le corps est l’objet quand il cesse de fonctionner comme outil. » Je ne sais plus où Bourdieu dit que « le corps est dans le monde social comme le monde social est dans le corps », mais ce n’est pas ce que je voulais dire (pas tout à fait parce que ma remarque m’a quand même fait penser à la remarque de Bourdieu). L’esthétisation du corps a certes une dimension sociale, mais l’existence de cette dimension sociale ne permet pas d’expliquer l’esthétisation du corps, elle nous laisse pour ainsi dire au milieu du gué : pourquoi esthétisons-nous notre corps dès lors qu’il ne fonctionne plus comme un outil ? En fait d’esthétisation du corps, c’est une esthétisation du moi qu’il s’agit : ce n’est pas simplement le corps qui est esthétisé, mais toute la personnalité. Cette esthétisation est aussi vieille que l’humanité, et je crois que ma remarque était erronée : il n’y a pas lieu d’opposer le corps et le monde comme le fait Bourdieu, pas lieu d’opposer l’outil et l’esthétique, comme je l’ai fait en m’inspirant inconsciemment tout d’abord de la remarque de Bourdieu, tout cela est l’expression d’une seule et même nature. Et l’on pourrait résumer cela d’une phrase : « Nous sommes ainsi. » Et cette idée, bien que je ne comprenne pas tout à fait pourquoi, je la trouve belle, je lui trouve des qualités qui m’émeuvent. Et m’effraient aussi (repenser à l’amorphisme humain de Musil : l’être humain est tout aussi capable d’écrire la Critique de la raison pure que de manger son prochain). Comment rendre les gens à eux-mêmes ? Étrange, la façon dont cette question me vient sans même que je la sollicite. Est-ce une question de dignité ? Non, je ne le crois pas : simplement les rendre à eux-mêmes, à leur nature, qui est de n’en avoir pas, et par suite de pouvoir toujours devenir meilleurs (se rendre meilleurs).

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Écrit à R., comme j’avais prévu de le faire et ne le faisais pas depuis des jours toutefois. (Envie de dire des semaines, mais peut-être le temps me paraît-il plus long qu’il ne l’est réellement.) En lui écrivant, recherché et trouvé cette citation de Walter Benjamin (Michael Löwy en a fait le titre de l’un de ses livres) : « Marx sagt, die Revolutionen sind die Lokomotive der Weltgeschichte. Aber vielleicht ist dem gänzlich anders. Vielleicht sind die Revolutionen der Griff des in diesem Zuge reisenden Menschengeschlechts nach der Notbremse. » Ce que je voudrais traduire ainsi : « Marx dit que les révolutions sont les locomotives de l’histoire universelle. Mais peut-être en va-t-il tout autrement. Peut-être les révolutions sont-elles les poignées d’arrêt d’urgence dans le train du genre humain. » (*) Comme je l’ai écrit à R., cette idée m’emplit de joie parce qu’elle va à l’encontre de l’idée héroïque que l’on se fait des révolutions. Et, en effet, ai-je écrit à R., ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’accélération, mais d’un grand coup d’arrêt afin de nous remettre à penser ou, en tout cas, à parler, à nous parler (ce que j’appelle « la conversation » comme dimension décisive de la démocratie). Dans la course de l’histoire, pour filer une métaphore quelque peu différente, quand parler n’est plus possible, c’est la violence qui prend le relai. Mais je n’aime guère les métaphores. Pourquoi ? Parce qu’elles nous font penser, pensent à notre place, nous entraînent quand, précisément, il faudrait freiner, ralentir, nous arrêter. La révolution est conscience du temps, semble dire Benjamin, non comme vitesse mais comme lenteur, non comme mouvement mais comme arrêt. Pour écrire, je me suis allongé par terre. L’ordinateur posé sur le parquet, quand je tape sur les touches du clavier, le son résonne dans le bois. Les rideaux sont tirés pour empêcher le soleil de pénétrer dans la chambre et préserver un peu de fraîcheur. Dès ce soir, semble-t-il, il devrait y avoir des orages. Et la température baisser. Hier, N. m’a dit qu’il trouvait ce que je postais sur fb hilarant. « Vous voulez dire, mon journal ? », lui ai-je répondu. Et il a acquiescé avant d’ajouter : « On sent que vous avez une vie intellectuelle très riche. » Ce à quoi, ce n’est pas moi qui ai répondu, mais Daphné qui, alliant le geste à la parole, a dit que oui. Et moi, c’est cela qui m’a semblé hilarant : que ma fille ait déjà un point de vue sur moi. Dans sa réponse, j’ai cru déceler de la fierté, quand elle prendra la mesure de l’héritage que je lui aurai laissé, elle changera sans doute d’avis, et peut-être même avant, quand elle prendra conscience du désastre qu’est ma vie. Hier, avant d’écrire ce que j’ai écrit, je me suis interrogé (comme il m’est déjà souvent arrivé de le faire) : Si je signais ces tribunes, ces appels, ma vie serait-elle différente ? Et la réponse va de soi, évidemment, mais je serais un autre, alors, et je n’ai aucune envie d’être un autre, j’entends : c’est ce chemin que j’ai emprunté que j’ai envie de suivre jusqu’au bout, pas celui qu’autre aura tracé à ma place et dans les pas de qui je mettrais les miens, me dispensant ainsi de penser. Mais qui peut bien avoir envie d’être la pâle copie d’un original obsolète ? Je n’ai pas la réponse à cette (fausse) question.

(*) Note après relecture : « Peut-être les révolutions sont-elles les poignées d’arrêt d’urgence dans le train où voyage le genre humain. »

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La fierté, ou le sentiment viscéral du devoir accompli dont elle naît, et qu’à défaut de ressentir assurément, qui vient de signer sa tribune, sa pétition, son appel exprime, comment se fait-il qu’elle ne vienne jamais se naufrager contre l’écueil de la réalité, mais semble au contraire aveugler toujours plus ultra ? Depuis vingt ans, et des poussières, que l’on appelle ainsi à voter contre ou voter pour pour voter contre ou voter contre pour voter pour, l’ennemi qu’il s’agit de faire reculer n’aura eu de cesse de progresser, passant de zéro siège à l’Assemblée nationale en 2002 à 89 en 2022 et, selon les diverses projections mises à la disposition du public, entre 205 et 275, voire la majorité absolue aux nouvelles élections qui se présentent à nous, en ce maussade été 2024. La simple connaissance de ces données élémentaires — accessibles à n’importe qui pour peu qu’on veuille bien se donner la peine de regarder — devrait au moins interroger quant aux moyens mis en œuvre pour parvenir à la fin voulue, mais non. Et la question qui se pose dès lors est celle-ci : Comment se fait-il que nenni ? Comment se fait-il que l’on recommence infatigablement quelque chose qui échoue lamentablement (et de plus en plus lamentablement) ? Il y aurait là quelque chose d’absolument incompréhensible s’il s’agissait, ce faisant, d’agir réellement, mais tel n’est pas le cas : ce qu’il s’agit de faire, en signant ces tribunes, ces pétitions, ces appels, c’est de manifester son existence en tant qu’on considère que celle-ci n’a de sens que médiatisée par la catégorie sociale à laquelle on se sent appartenir. En signant tel ou tel document, il ne s’agit pas d’agir, mais bien d’être, c’est-à-dire : d’appartenir. L’appel ne s’adresse pas à qui ne le signe pas, pour je ne sais pas, moi, le convaincre, par exemple, soyons fous, oui, le convaincre, mais toujours à l’autre qui le signe aussi ou l’a déjà signé (puisque l’appel se présente comme ayant toujours déjà été signé — aucune tribune n’est vierge de signature, pur appel lancé, mais toujours déjà souscrite, les signataires ne variant guère qu’à la marge, sans qu’on semble jamais se demander : Mais à quoi bon prendre la parole — et, en l’occurrence, la monopoliser —, si l’appel est déjà entendu et par les mêmes, qui plus est ?). La signature de l’appel ne s’adresse à qui ne l’a pas signé que dans la mesure où elle signifie son exclusion de la catégorie sociale à laquelle les signataires s’imaginent appartenir et le revendiquent. La multiplication de ces documents par les temps qui courent ne doit rien au hasard : elle se déploie dans un monde qui, malgré les multiples propositions en faveur d’une proximité accrue avec lui, s’éloigne toujours plus, échappe à qui y vit pourtant, comme si, alors même que le pouvoir semble extrêmement concentré, le monde connaissait en réalité un processus de décentralisation inédit, lequel, loin de rendre le pouvoir aux gens (comme se l’imagine non sans paresse l’anti-jacobinisme à la mode), les en dépossède encore plus. C’est que l’ennemi contre lequel on voudrait se battre, pour reprendre le ton sur lequel se font peu ou prou toutes les imprécations révolutionnaires, ne se trouve tout simplement pas là où l’on pourrait se battre contre lui. Et la bataille politique ressemble ainsi à un champ d’autant plus vaste qu’un des deux adversaires l’a déserté. On devine qu’il existe, cet ennemi, mais la nature spectrale de son existence donne toujours l’impression que les coups portent à côté. C’est dans cet espace à demi vide que se multiplient les appels : par le texte, on entend redonner vie à l’ennemi manquant, absent, lui donner une consistance qu’il n’a pas, ou n’a plus. En produisant du texte, moins que de lutter, il s’agit de se rassurer, comme certaines natures loquaces qui ne peuvent plus s’arrêter de parler après qu’elles ont ressenti une émotion un peu trop forte pour leurs nerfs. Or, pas plus que la fleur, la figure de style absence ne met en présence de la réalité dont à défaut de réellement constater le manque, on accentue l’éloignement. On parle, on parle, oui, c’est vrai, mais qu’est-ce qu’on dit ?

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Je n’ai pas envie de disparaître, j’ai envie qu’on me laisse tranquille. « On », ce pronom est un peu trop vague, en effet, mais le nom « la réalité » le serait tout autant à sa place. « On », en l’occurrence, ne désigne pas quelque puissance métaphysique impersonnelle (la banalité, l’inauthentique) pas plus qu’il ne désigne quelque chose molle, neutre, indistincte, mais subsume diverses choses, personnes, événements, manifestations, exhortations à l’égard desquelles je voudrais résolument me tenir et ne le puis pas parce qu’il se trouve que je me trouve quelque part, ici ou là, entouré en tout cas de toutes ces diverses choses, personnes, événements, manifestations, exhortations, et j’en omets sinon la liste ne serait pas interminable, non, mais elle serait longue, très longue, beaucoup trop longue pour tenir ici, mais est-ce bien vrai ? Quoi ? Eh bien, que la liste de ce à l’écart je voudrais me tenir est trop longue ; n’est-ce pas une vue de l’esprit ? Chez Saint-Simon, par exemple, il y a des dizaines de pages de généalogie à la suite, et cela ne posait aucun problème à son auteur, qui ne se disait pas qu’il fallait qu’il abrège parce que, sinon, il allait épuiser son lecteur. On peut rétorquer à cela que Saint-Simon n’était pas un écrivain, mais quand on trouve dans Sonnenschein de Daša Drndić quarante-cinq pages de noms de juifs déportés, c’est à une œuvre d’écrivain que l’on a affaire, d’un écrivain qui assume en outre ces pages, qui sont presque à elles seules un manifeste esthétique. Si l’on renonce a priori — c’est-à-dire : avant même de s’être mis à l’ouvrage — à l’exhaustivité, cela ne signifie-t-il pas que l’on renonce à sa possibilité même, c’est-à-dire que l’on accepte que toujours quelque chose nous échappera, nous manquera, que nous serons toujours en défaut par rapport à la réalité, toujours en retard sur elle, qui contient beaucoup plus de choses que ce que nous en disons parce que nous sommes fatigués avant même d’avoir commencé à en faire l’inventaire, le recensement ? Recenser la réalité, dire ce qu’il y a, ne devrait-ce pas être la règle première de tout écrivain (qu’il fasse profession de l’être ou non) ? Sinon, le langage ne sera plus ce qui nous permet de découvrir le secret, les secrets, mais ce que nous mettrons entre la réalité et nous, le langage devenant le mensonge même. Et alors, la vérité — la possibilité de la vérité, de dire la vérité — s’évanouira comme le mirage de chimériques phrases. De temps à autre, il arrive que quelqu’un tente de se servir de mon journal contre moi, de le retourner contre moi-même pour m’accuser, me rendre coupable de tous les maux de la création, ou de ceux-là seuls qui le concernent, cela dépend. Comme si je ne savais pas ce que j’écrivais, comme si je n’étais pas conscient de ce que je disais, comme si je ne disais pas ce que je disais. Dans cette accusation s’exprime le point de vue de qui n’écrit pas, pour qui le langage est avant tout maladresse, à peu près, hasardements, quelque mot qui tombe, quelquefois juste, quelquefois non, — le plus souvent non. Quand même j’ai tiré les rideaux pour abriter du soleil les pièces de l’appartement qui donnent sur le boulevard, par intermittences, j’entends une clameur de la foule qui monte de la rue. On admire les millionnaires à qui, par ailleurs, Robin des Bois désemparé, on aimerait bien faire les poches. Et, pour la part qu’il m’en revient, non des millionnaires poches, mais de la réalité, je sais qu’à la question : « Comment faire pour qu’on me laisse tranquille sans que je disparaisse pour autant ? », la réponse est univoque : Mais tu ne le peux pas, Jérôme, c’est impossible, voyons, reviens à la raison. Triste raison, alors.