treize décembre deux mille vingt-trois

Si j’étais bête, la vie serait tellement plus simple. C’est en tout cas ce que je me suis dit, hier au soir, alors que je cherchais désespérément quelque chose à regarder et que je ne trouvais rien, me disant que tout était d’une incommensurable bêtise. La vie serait tellement plus simple, si j’étais bête, mais elle ne l’est pas, simple, pour moi, la vie est bête, et moi aussi, je me sens bête, bête de participer de cette vie-là, d’être embarqué, que je le veuille ou non, dans cette vie-là, que cela me plaise ou non, dans cette existence-là, moi aussi, je deviens bête, me dis-je, alors que je cherchais quelque chose que je ne trouvais pas et que je ne trouverais pas à regarder, pourquoi est-ce que je ne lis pas Proust au lieu de chercher quelque chose à regarder, quelque chose que je ne trouve pas, ne trouverai jamais, pourquoi ? Parce que le temps de chercher quelque chose qu’on ne trouve pas, déjà, il est l’heure de dormir, et on tombe d’un sommeil qu’on ne trouvera pas non plus, perclus de frustration plus que de fatigue, épuisé nerveusement tant tout semble fait pour abrutir, démoraliser, accabler, avilir, tirer vers le bas, humilier. Depuis quelques jours, rue de Rennes, rue du Cherche-Midi, et puis, à l’instant même, dans la salle d’attente du cabinet dentaire où j’avais rendez-vous, boulevard du Montparnasse, je croise des visages qui appartiennent à une vie antérieure. Des visages que je n’aimais pas, que je ne trouvais pas beaux, mais qui faisaient simplement partie de ma vie. C’est à ce moment-là de ma vie que j’avais commencé d’écrire ce texte, People de Paris, dont je me suis souvenu une première fois cette année, le seize janvier deux mille vingt-trois, texte qui faisait partie d’un ensemble plus grand, intitulé Aurores & damnations. Aucun de ces visages que je croise ces derniers jours ne m’aurait semblé digne d’y figurer. Je cherche dans mon disque dur externe le cadavre de ce livre mort-né et trouve, au paragraphe 92, la notation que voici : « People de Paris. — Par un vendredi pluvieux, Frédéric Beigbeder trouve refuge, rue Saint-Benoît, au Relais de l’Entrecôte. Une histoire de steaks, en somme. » Je feuillette le carnet dans lequel j’écrivais ces remarques, maximes, et autres traits ; j’étais plus élégant alors, même quand je travaillais comme un âne au magasin des éditions G., je portais des pantalons rouges un peu collants avec des souliers cognac, j’avais plus d’esprit, j’étais plus malheureux aussi, aujourd’hui, je m’habille mal et ne songe plus qu’à perdre du poids. De fait, je n’ai perdu que ma naïveté, sans doute, mais on ne peut pas être jeune impunément. Je pensais qu’il suffisait d’écrire pour être écrivain. Quel imbécile : il n’en est rien. Je crois que le moi d’alors savait mieux que le moi d’aujourd’hui pourquoi il écrivait, je veux dire : « à quoi bon ». Feuilletant le carnet noir de jadis, je lui pose la question. Et, évidemment, il ne me répond pas. Le secret, il le garde pour lui. Comment lui en voudrais-je ? Je suis tellement bête.

douze décembre deux mille vingt-trois

Les gens dont le regard se perd dans la vague sont plus beaux que les autres. C’est cette faculté qu’ils ont de laisser leur regard se perdre dans le vague, je suppose, et que, je crois, tout le monde n’a pas, qui les rend si beaux ; — la faculté de l’abandon. D’où vient-elle ? D’un goût prononcé pour la rêverie, d’une sorte de sublimation de l’ennui, peut-être. Comme s’il fallait que le regard se perde pour échapper quelques instants à l’uniformité lénifiante du monde, se soustraire au cours ordinaire des choses, atteindre à une autre strate de la réalité, laquelle est comme involuée, invaginée ; dans la réalité, mais à l’envers, à l’envers de la réalité, envers intérieur de la réalité. Le regard qui se perd, glissant sur les choses, pénètre dans une autre dimension des choses, plus profonde, mais pas plus lourde, au contraire, profonde et légère à la fois. Le monde tel qu’il se présente d’ordinaire devient flou, des images nouvelles apparaissent, on glisse sur elles, se glisse en elles, et bientôt découvre un monde neuf, qui ne ressemble plus à rien de connu. Alors, peut-être, découvrant cette autre dimension de l’existence, la vie peut-elle  enfin commencer. Hier au soir, dans Proust, cette remarque que le narrateur fait cependant qu’il parle à Françoise de manière blessante pour se venger d’elle, qui le raille et se moque du petit chapeau plat d’Albertine : « ces mots français que nous sommes si fiers de prononcer exactement ne sont eux-mêmes que des “cuirs” faits par des bouches gauloises qui prononçaient de travers le latin ou le saxon, notre langue n’étant que la prononciation défectueuse de quelques autres. Le génie linguistique à l’état vivant, l’avenir et le passé du français, voilà ce qui eût dû m’intéresser dans les fautes de Françoise. L’« estoppeuse » pour la « stoppeuse » n’était-il pas aussi curieux que ces animaux survivants des époques lointaines, comme la baleine ou la girafe, et qui nous montrent les états que la vie animale a traversés ? » est comme un embryon d’histoire naturelle de la langue française. Je n’y pense que maintenant, soit des heures après avoir lu ces pages, et c’est avec ce retard que je relie cette remarque au relevé quasi obsessionnel des cuirs du directeur du Grand-Hôtel de Balbec au début des « intermittences du cœur » :  trépan pour tympan, intolérable pour inexorable, fixures pour fissures (non « traduit » ni relevé par Proust), consommée pour consumée, routinier pour roublard, déboires pour débauches, s’accroupissait pour s’assoupissait, reconnaissant pour reconnaissable, cravache de commandeur pour cravate de commandeur (non « traduit » par Proust, mais « cravache » est placé entre guillemets), paraphe pour paragraphe, sous la coupole pour sous la coupe, granulations pour graduations (non « traduit » ni même relevé par Proust), aptitude pour attitude, qualité primitive pour qualité primordiale, plomb dans l’aile pour plomb dans la tête, perdre un temps infini pour perdre un temps infime. Mais je ne vois pas en quoi le relevé de ces cuirs participe à l’histoire naturelle de la langue française dont Proust parlait à propos de Françoise. Peut-être s’agit-il de deux choses différentes et ici ces cuirs n’ont-ils en fait qu’une fonction comique, parce que le directeur est un étranger, fonction qu’ils n’ont pas seulement chez Françoise qui est reliée à Combray, par les relations qu’elle entretient avec la famille du narrateur, c’est-à-dire aux origines de l’histoire du roman. Mais il est probable que quelque chose m’échappe. En effet, le narrateur est dans le monde, il ne s’en extirpe pas pour le juger du dehors, il en participe toujours. Aussi, ce qu’il relate, remarque, souligne, n’est jamais de simple sociologie, il y a une autre dimension , plus profonde, que l’on ne soupçonne pas si l’on ne comprend pas que le narrateur se place au même niveau que les autres, sans surplomb, sans point de vue supérieur. Les autres personnages demeurent au seul plan sociologique. Ainsi, le duc de Guermantes qui, à la soirée de la princesse de Guermantes pense que si le prince prend Swann à part, c’est pour lui reprocher son dreyfusisme et le mettre à la porte alors que c’est tout le contraire. Mais le duc, prisonnier de sa sociologie, n’envisage même pas une telle possibilité. Quand, lui-même, il changera d’avis, ce sera encore à cause de sa sociologie des « femmes d’une intellectualité supérieure », comme le prince doit sa conversion à sa sociologie de l’armée française, etc. Le monde social n’épuise pas le monde ; pour employer un langage dualiste un peu facile, il n’en est que l’apparence, et c’est dans les apparences du monde social que les êtres se perdent.

onze décembre deux mille vingt-trois

Le poème de ma nullité mis à part, cette journée n’a rien pour se distinguer. Cette rédaction est la quatrième. Les précédentes, pourtant longues pour deux d’entre elles de plusieurs milliers de signes, ont heureusement disparu dans les zones les plus noires de ma mémoire, d’où je suis certain qu’elles ne sortiront jamais plus pour voir le jour. À l’exception d’un hurlement poussé en réponse au vacarme harassant que font les sirènes — « Putain ! » très, très fort, si fort que les cordes de la petite guitare ont vibré —, je n’ai rien dit, ou presque, de toute la journée. Sans importance. Les gens à qui je voudrais parler, de toute façon, n’existent pas, ou alors je ne les connais pas. C’est pour une raison de ce genre que j’ai pensé à un « club d’amis », ce matin. Dans mon esprit, je projetais un film conçu d’après un scénario où je me voyais à travers les yeux de Daphné, ayant des conversations passionnantes avec des gens formidables, et imaginaires, donc, et j’ai pensé à cette expression, un « club d’amis », dont j’aimerais être l’un des centres, je crois, chaque ami étant le centre de son cercle d’amis. C’est ensuite que, en réaction à l’évidence du caractère fictif de cette vie que je voyais à travers les yeux de Daphné, qui doit bien s’ennuyer, la pauvre, avec un père aussi seul que moi, j’ai pesté contre ces gens que je ne verrai pas pendant les fêtes de Noël, membres plus ou moins directs de ma famille, non à cause de ce qu’ils sont en eux-mêmes, mais de ce qu’ils sont pour moi, des gens dépourvus de tout intérêt avec qui j’ai perdu d’interminables heures de mon existence. Et pis encore, quand je ne les vois pas eux, comme donc durant la période qui vient, je ne vois personne d’autre. N’est-ce pas lamentable ? Je crois que oui. Et puis, tâchant de défaire les nœuds qu’il y avait dans mes cheveux, j’ai songé que j’avais tort de me plaindre, au moins, en avais-je, des cheveux. Et cette sorte de maxime de consolation, je n’ai pas bien réussi à savoir si elle n’était pas désespérément imbécile — à présent, je suis enclin à considérer que oui. Alors, ne pouvant que constater mon absence absolue de génie, pour aujourd’hui, je me suis contenté d’écrire les quelques phrases que voilà dont la vacuité parfaite ne me rassure guère quant au sens de mon existence. Comment se fait-il qu’il faille vivre chaque jour que Dieu fait ? Dans la Pléiade, en note, cette remarque de Cocteau dans son journal : « La diatribe de Charlus parlant de Mme de Sainte-Euverte (Mathilde Sée) est à la lettre une diatribe de Montesquiou » ne me plaît pas. Mais la lecture de ces quelques pages de Proust fut le seul moment vivable de la journée.

dix décembre deux mille vingt-trois

Que « la “marquise” » ne m’ait pas cru quand je lui ai dit : « Oh, je jette un œil,  c’est tout, merci… », mais qu’elle m’ait regardé d’un air suspicieux, comment aurais-je pu le lui reprocher ? Moi, à sa place, en effet, n’eussé-je pas réagi de même ? Peut-être aurais-je dû lui expliquer — j’ai sincèrement songé à le faire, mais mes pieds m’avaient déjà emporté loin d’elle — lui expliquer pourquoi j’étais en train de jeter un oeil à l’intérieur, sans rien demander à personne, mais je me suis dit que ce serait trop fastidieux, beaucoup trop fastidieux, que j’allais me perdre en considérations plus ou moins compréhensibles, et que nous ne serions guère plus avancés après qu’avant. À vrai dire, « la “marquise” » tenait plutôt du « marquis ». Entretemps, elle était devenue un homme noir qui balayait les feuilles mortes qui s’étaient accumulées sur le sol devant l’entrée de ce « petit pavillon ancien, grillagé de vert ». Je me suis demandé si les « 2 euros » demandés pour faire « ses petits besoins » constituaient une somme nettement supérieure à celle dont il fallait s’acquitter, vers la fin du XIXe siècle, quand la grand-mère du narrateur y eut son attaque ou si, peu ou prou, c’était du même ordre de grandeur, mais comment aurais-je pu répondre à une telle question ? Je ne sais pas. Pour répondre, il eut fallu que j’interrogeasse à la fois l’homme noir avec son balais et la “marquise” de l’époque, éventuellement que je convoquasse aussi le fantôme de Roland Barthes qui, peu après ma naissance, évoqua pour France Culture, au micro de Jean Montalbetti, le Paris de Marcel Proust, ce serait intéressant de le savoir, j’aimerais  bien le savoir, mais qui pourrait me le dire ? Les témoins sont morts, les savants aussi, ne demeurent parmi les vivants que des individus que l’histoire a atomisés, qui sont sans plus nul lien autre que de pures marchandises avec le lieu où ils travaillent, le lieu où ils vivent, la vie qu’ils mènent ; à qui parler ? Si j’avais interrogé l’homme noir au balais, m’eut-il répondu comme la « marquise » du Côté de Guermantes : « Et pourquoi que je me retirerais, monsieur ? Voulez-vous me dire où je serais mieux qu’ici, où j’aurais plus mes aises et tout le confortable ? Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction ; c’est ce que j’appelle mon petit Paris : mes clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tenez, monsieur, il y en a un qui est sorti il n’y a pas plus de cinq minutes, c’est un magistrat tout ce qu’il y a de plus haut placé. Eh bien ! monsieur », s’écria-t-elle avec ardeur, comme prête à soutenir cette assertion par la violence si l’agent de l’autorité avait fait mine d’en contester l’exactitude, « depuis huit ans, vous m’entendez bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l’autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d’une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins. Un seul jour il n’est pas venu. Sur le moment je ne m’en suis pas aperçue, mais le soir tout d’un coup je me suis dit : “Tiens, mais ce monsieur n’est pas venu, il est peut-être mort.” Ça m’a fait quelque chose parce que je m’attache quand le monde est bien. Aussi j’ai été bien contente quand je l’ai revu le lendemain, je lui ai dit : “Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier ?” Alors il m’a dit comme ça qu’il ne lui était rien arrivé à lui, que c’était sa femme qui était morte, et qu’il avait été si retourné qu’il n’avait pas pu venir. Il avait l’air triste assurément, vous comprenez, des gens qui étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l’air content tout de même de revenir. On sentait qu’il avait été tout dérangé dans ses petites habitudes. J’ai tâché de le remonter, je lui ai dit : “Il ne faut pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera une petite distraction.” » À qui parler ? Tout seul dans ma tête, j’ai l’impression de soliloquer, allant et venant. « Allée Marcel Proust », c’est une idée un peu simplette que d’avoir baptisé ainsi ce petit arpent de terre et de graviers entouré de pelouse que les barrières des travaux en vue des prochains Jeux Olympiques et de jours meilleurs défigurent avec obstination. Il aurait fallu un nom fictif, comme le Combray qu’on a accolé à Illiers, quelque chose comme « les Allées Gilberte », par exemple, ou, je ne sais pas, moi, « le pavillon de la “marquise” », exactement comme cela, avec les guillemets, voilà qui eut été mieux senti, n’est-ce pas ? Mais qui sent encore quelque chose ? Point de déploration ; — si c’était mieux avant, à vrai, dire, peu me chaut. Quand, au micro donc de Jean Montalbetti, Roland Barthes déambulait dans ces mêmes allées, moi j’étais à peine né, et la voix de l’intellectuel, timbrée des souvenirs du sanatorium, des effluves de tabac et de l’adiposité bourgeoise, ne me séduit pas ; grande intelligence, grande culture, me dis-je, mais d’affinités, pas. Parfois, je me dis : « Ton expérience est nouvelle, à nulle autre pareille, Jérôme, tu parles, certes, mais, encore que tu ne te tiennes pas au seuil extérieur de la vieillesse, ce ne sont plus que fantômes à qui tu t’adresses », mais ai-je raison ? Et, que j’aie raison ou non, quelle importance cela a-t-il ? Paroles fantômes, voilà tout.

neuf décembre deux mille vingt-trois

Toutes mes pensées, je ne les consigne pas ou, s’il m’arrive de le faire par erreur, par mégarde, je n’hésite pas à les effacer, les condamnant à un nécessaire oubli. Si j’écris, je ne veux pas que se tutoient le bavardage sociologique et les confessions intimes ; — ce journal est un journal par sa quotidienneté, et non par le débraillé égotique auquel ce genre donne lieu quand, précisément, il se fait genre et non discipline, ascèse. Je me souviens que j’avais été horrifié, un jour, en ouvrant au hasard un volume du journal de Philippe Murray dans une librairie, par les notations portant sur des grains de sable pris dans la vulve d’une femme peut-être un peu trop jeune. Horrifié non en raison de la partie de l’anatomie où se trouvaient logés les grains de sable en question, mais par la fascination malsaine que cette vision paraissait exercer sur l’auteur, et surtout parce que l’ensemble semblait faire de la question : « Mais comment peut-on écrire des choses pareilles ? » — écrire et publier, aurais-je dû préciser à mon attention d’alors — un mystère trop grand pour le piètre style de l’auteur. « Comment ? », question posée non donc pas par pudeur puritaine, mais sorte de réaction à l’avilissement de l’écriture : que le sujet qui dit « je » s’avilisse, après tout, c’est son problème, mais qu’il abaisse l’écriture à ce degré d’avilissement, voilà qui me semble inacceptable. Une telle morale de l’écriture sera sans doute incompréhensible à une époque qui se régale de tout dans une boulimie salace, et cela n’aura rien d’étonnant : la guerre, les pâtes, le viol ou le football, on ne voit pas très bien la différence, tout se confond dans une soupe épaisse qu’on peine même à nommer en propre. Dans nos sociétés marchandes, rien ne doit entraver l’expression du moi, l’idée que chacun se fait de son droit l’exige. Les pensées sont des marchandises comme les autres et on ne se sait jamais, peut-être, au milieu du fumier, se trouve-t-il de l’or. Comment se fait-il qu’on n’en découvre pas, alors ? C’est le même mystère que j’évoquais ci-dessus, trop grand pour l’époque qui ne connaît plus le délai : on nous enjoint de jouir, et c’est cela même qui nous rend triste à l’infini. La marchandise étant devenue absolue — étant devenu l’absolu ? —, le moi ne jouit plus seulement d’objets, il jouit du moi-même. Or, l’évidence que la distinction entre le sujet et l’objet est nulle (parce tout peut être tour à tour objet et sujet et même une seule et même chose) ne nous révèle rien. La fascination qu’exercent sur nous des pouvoirs dont nous savons que nous ne saurons qu’en faire nous épuise. Tous nos verbes sont intransitifs. 

Manuel Mujica Láinez, Bomarzo

À Bomarzo, en Italie, au pied d’un village perché de la campagne romaine, se dresse un jardin unique, tout de pierres planté. Nymphe affamée d’un amour sans bornes, maison penchée, Cerbère égaré, Hercule assassin, baleine béante, tortue géante, éléphant affairé à dévorer quelque guerrier, bouche de la vérité muette, église à nul culte vouée, telles sont parmi tant d’autres quelques-unes des spectrales sculptures qui hantent cet étrange lieu. On ne sait pas grand-chose, à vrai dire, de cet insolite jardin, si ce n’est qu’il fascina les surréalistes, que le grand cinéaste italien Michelangelo Antonioni lui consacra un court-métrage en 1950, justement intitulé La villa dei mostri (La villa des monstres), et qu’il fut sans doute le fruit diurne des rêves fantastiques d’un noble torturé dans une Renaissance aussi terrible et magnifique, triviale et démesurée que lui, j’ai nommé Pier Francesco, dit Vicino, Orsini.
C’est la vie de cet Orsini que l’écrivain argentin Manuel Mujica Láinez tenta d’inventer plutôt que de raconter en 1962. Le roman fut publié vingt-cinq ans plus tard en français, dans une traduction de Catherine Ballestero, avant de tomber dans l’oubli qui est souvent le purgatoire des chefs-d’œuvre, oubli auquel viennent heureusement de l’arracher les éditions du Cherche-Midi, en rééditant ce colossal Bomarzo.
Alors, qu’est-ce que Bomarzo ? « Qu’on ne demande pas d’explications, nous répond Orsini, dans la prose de Mujica Láinez. Je ne peux que raconter ce que je fis. » Qu’on nous permette toutefois de tenter ce qui suit : Bomarzo est l’immense roman d’apprentissage de ce Vicino Orsini, duc de Bomarzo, héritier à la bosse difforme et à la jambe boiteuse d’une antique, riche et puissante famille de condottiere dans l’Italie de la Renaissance, une sorte de monstre lui-même donc qui, pétri des complexes issus de sa naissance, n’aura eu de cesse de tout faire pour les vaincre et s’élever à la hauteur des plus grands noms de son siècle. Vaste programme, en effet, accompli avec maestria.
Dans cet admirable roman plein de violence et de passion, d’amour et de luxure, de guerre et de tendresse, gigantesque et décadente épopée, les Médicis, les Farnèse, les Strozzi, les Sforza, les della Rovere, les d’Este, l’Arioste, l’Arétin, Lorenzo Lotto, Benvenutto Cellini, Sebastiano del Piombo, Giorgio Vasari, Charles Quint, Clément VII, Paul III, Paracelse, Barberousse, Cervantès et le diable lui-même, on n’ose dire en personne, se pressent et se succèdent, figures d’une geste folle qui passent à la manière d’une immense galerie de portraits. 
Le génie de Mujica Láinez est d’avoir interprété le jardin des monstres de Bomarzo comme « la biographie fantastique » d’Orsini et d’avoir, à partir de chaque figure sculptée, inventé un évènement, une péripétie imaginaire entrelacée avec un fait historique réel. Et d’avoir par là-même imaginé un conte grand presque comme les Mille et une nuits autour de quelques vieilles pierres rongées par le temps : « Je rêvais, nous confesse Orsini, que je me trouvais dans un parc rocheux plein d’énormes sculptures. C’était le parc de Bomarzo. Je ne pouvais le comprendre encore mais c’était le futur parc de Bomarzo, mon œuvre extraordinaire. Je trouvais un soulagement merveilleux parmi les monstres, les dragons, les titans qui émergeaient des frondaisons. Je m’y perdais comme dans une forêt enchantée, et si les autres craignaient cette armée fantomatique, moi, je l’aimais, j’aimais mes monstres de pierre et je savais que seule la protection de leurs griffes, de leurs gueules, de leurs squelettes colossaux et lézardés me rendrait capable de continuer à vivre, vivre éternellement. » Ainsi, au fil de cette peinture à fresque littéraire, le vrai et le faux s’embrassent-ils, l’historique et le fictif s’entrexpriment-ils dans un jeu littéraire qui n’est pas pur divertissement pour beaux esprits, obsolètes survivants d’un passé révolu, mais une ode délicieuse à la complexité, un éloge de la contradiction qui, si elle ne peut être vraie, est terriblement vivante, un tombeau d’ambiguïtés.
Faisant de Pier Francesco Orsini un personnage caractéristique de son temps, l’archétype disait-on encore, je crois, il n’y a pas si longtemps de cela, l’homme typique de la Renaissance italienne, épousant toute la complexité intellectuelle, spirituelle et sexuelle de son époque, Manuel Mujica Láinez a conçu son ouvrage comme l’autobiographie d’Orsini, écrite depuis l’immortalité promise à sa naissance par son horoscope. Or, par la force des choses et l’entrelacs de l’intrigue, cette immortalité coïncide avec la date à laquelle l’auteur argentin visita lui-même le jardin d’Orsini avant d’écrire son livre. Et là réside peut-être, puisqu’il faut bien lui en trouver une, sinon en plus d’être immortel il serait infini, la limite du roman ; le lecteur d’aujourd’hui, comme celui de demain, se trouvant parfois prisonnier anachronique des années 1960 alors qu’il est en train de divaguer en pleine Renaissance.
Mais qu’importe : ce qui peut sembler une lacune n’est peut-être au fond que la trace de la recherche d’une véracité supérieure à la simple reconstitution de la réalité historique. Car Bomarzo est un roman fou, immense comme l’histoire, délirant dans son ambition démesurée d’épouser toutes les dimensions de l’existence, toute l’ampleur d’une époque fascinante qu’il fait revivre à merveille : l’amour, la mort, la trahison, la guerre, la haine, la destruction, la passion du lucre, du stupre et de la beauté.
Se renfermant sur lui-même comme un jardin labyrinthique d’où l’on ne pourrait sortir, Bomarzo, à l’image de la sentence que le père de Vicino Orsini écrivit en marge de son horoscope, s’ouvre à l’immensité du monde qu’il contient tout entier : « Les monstres ne meurent pas. »

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Manuel Mujica Láinez, Bomarzo, traduit de l’espagnol (Argentine) par Catherine Ballestero, Paris, Le Cherche-Midi, 2023, 928 pages, 22,50 euros.
Article paru dans les pages livres du journal le Temps.

huit décembre deux mille vingt-trois

Jamais de ma vie je n’ai écouté Taylor Swift. Et, s’il m’est arrivé de l’entendre chanter, ce que je ne pourrai formellement nier, c’est bien malgré moi, et je n’en ai pas eu conscience alors. À aucun moment de mon existence, en effet, ne me suis-je dit : « Tiens, c’est le nouveau Taylor Swift… » ni même : « Oh là là, encore du Taylor Swift ! » Dans une certaine mesure, cet ensemble de faits, qui peuvent sembler anodins, me rassurent : il est possible d’échapper au cours imbécile du monde, mais — et c’est sans doute dans la même mesure où cet ensemble de faits me rassurent qu’ils m’inquiètent —, il n’est toutefois pas possible d’échapper au cours imbécile du monde. Sans rien connaître à proprement parler de Taylor Swift, si ce n’est donc qu’un être humain existe qui se fait appeler par ce nom, je ne puis échapper à la connaissance que cet être humain vient d’être désigné « Person of the Year » par le magazine Time, que je ne lis pas, n’ai jamais lu, mais dont je ne connais l’existence, au moins parce que je sais que, dans sa Lecture on Nothing, John Cage se souvient que : « Half intellectually and half sentimentally, when the war came a-long, I decided to use only quiet sounds. There seemed to me to be no truth, no good, in anything big in society. But quiet sounds were like loneliness, love or friendship. Permanent, I thought, values, independent at least from Life, Time and Coca-Cola. » (*), mais ce que c’est que la « Personnalité de l’année », à vrai dire, je l’ignore. Ce paradoxe — je peux et je ne peux pas — caractérise en propre l’expérience que nous faisons désormais du monde dans lequel nous vivons : nous sommes soumis, littéralement, j’insiste, nous sommes soumis à des stimulations dont nous n’avons que faire, mais nous sommes dans l’impossibilité d’y échapper. Tout ce que nous pouvons faire, si nous ne voulons pas être totalement soumis à ces stimulations, soumis par ces stimulations, comme la majorité semble le tolérer, si ce n’était pas le cas, en effet, si la majorité n’acceptait pas cette soumission, Taylor Swift ne serait pas sacrée personnalité de l’année, c’est tâcher d’élaborer quelque chose qui échappe à cette entreprise de soumission. La première édition de la « Lecture on Nothing » de John Cage, dans Incontri Musicali, une revue fondée et dirigée par Luciano Berio, qui connut quatre numéros de 1956 à 1960, où écrivirent notamment Karlheinz Stockhausen, Pierre Boulez, Umberto Eco, et Berio lui-même, date d’août 1959. L’idée que l’on puisse se trouver aujourd’hui dans une situation exactement identique à celle que décrivait Cage il y a plus de soixante ans, et ce, je le souligne parce qu’il me semble que c’est ce que Cage veut dire, et ce, donc, que l’on soit compositeur ou non, peut sembler déprimante. Qu’est-ce, en effet, que ce monde, où ce qui est vrai et bon est broyé par ce qui est gros et grand, où les sons paisibles sont broyés par le vacarme que fait le monde que possèdent Life, Time, et Coca-Cola ? Qu’est-ce que ce monde et que pouvons-nous faire pour qu’il ne nous rende pas complètement et définitivement sourd ? L’idée peut sembler déprimante, mais elle ne devrait pas l’être : tout ce que nous pouvons faire, c’est trouver des moyens d’échapper à ce broyage, moyens qui ne peuvent être qu’individuels, au sens où ils ne peuvent rien avoir de grand, doivent échapper à tout ce qui est grand. Ainsi, ne devons-nous pas composer, ne devons-nous pas écrire, ne devons-nous pas chanter pour la tribu, mais pour l’individu. Tout ce qui est fait pour la tribu — que cette tribu soit ce que l’on appelle le clan, la race, la religion, le genre, le parti, le mainstream, le pouvoir, et caetera — doit être combattu par en-dessous, par l’infériorité ; le but n’est pas de prendre la place de ce qui est grand, de prendre le pouvoir, le but est de le vider de sa substance. La date relativement lointaine à laquelle John Cage a écrit sa « Lecture on Nothing » paraît lui donner une dimension utopique, parce que le vœu qu’il me semble exprimer n’a pas été exaucé, loin s’en faut, — en outre, si l’on remontait plus avant dans l’histoire, on trouverait des propositions plus anciennes et de même nature — mais elle n’est pas utopique. Cette « Lecture » commence par ces mots : « I am here, and there is nothing to say. » Un peu plus loin sur la première page, John Cage ajoute cette phrase qui est restée célèbre : « I have nothing to say and I am saying it and that is poetry as I need it. » En lisant un peu plus loin dans le texte le passage contre ce qui est « big in society » que je viens de citer, on comprend bien, ce me semble, ce que Cage veut dire par « nothing », ce rien n’est pas le n’importe quoi de qui parle quand même il n’aurait rien à dire, mais le néant même : on ne triomphe pas de ce qui est grand, on ne le vainc pas, on le vide, on montre le vide qui est au cœur de toutes choses, et le mal que cause l’acharnement à remplir ce vide avec tout et n’importe quoi. Taylor Swift n’est qu’un nom de plus, puisque tous les ans il y a une nouvelle « Person of the Year », semble-t-il, de cet acharnement à mettre quelque chose là où il n’y a rien, de l’illusion qu’entretient la société pour remplir le vide, pour dissimuler le néant, car si cette illusion disparaissait, si nous cessions d’être aveuglés, aveugles, la société de soumission s’effondrerait. J’ai dit à l’instant qu’on pouvait remonter plus avant dans l’histoire pour trouver des propositions plus anciennes de même nature ; l’entreprise pascalienne de dépassement de notre néant par Dieu en est une, qui semble radicalement étrangère à celle de Cage, mais ne l’est en fait pas. Dans sa rhétorique, l’effroi que le néant inspire à Pascal indique qu’il y a quelque chose d’autre, une autre vie à vivre, meilleure que celle que nous vivons effrayés par le néant. Mais quand il écrit cette phrase célèbre : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », le silence dont il parle est le même que celui de John Cage ; c’est un silence étrange, étranger, sans limites. John Cage, qui n’a probablement pas lu Blaise Pascal, rit face à ce silence éternel, mais c’est la même fascination que l’immensité du silence exerce sur ces deux esprits si différents. Qu’il cause effroi ou déclenche hilarité, le silence du néant est le même. Comment se fait-il, dès lors,  que, hilares ou effrayés, nous ne voulions pas entendre à quel point notre bruit nous rend sourds, nous abasourdit ? Comment se fait-il que nous nous livrions, dans un vacarme qui n’a de joyeux que l’illusoire apparence qu’il se donne, à la soumission la plus absolue ? Comment ne voyons-nous pas, dans le visage souriant, le mal qui nous rend malheureux ? Comment ne décelons-nous pas, dans la voix qui nous charme, le mensonge le plus brutal ? Comment nous trompons-nous toujours ?






(*) Ce passage, et probablement d’autres, je n’ai jamais vraiment pris la peine de vérifier, donnant lieu à un contresens majeur dans une certaine traduction en français de Silence, où « Time, Life and Coca-Cola » est traduit par « le Temps, la Vie et Coca-Cola », je me permets d’en proposer la variante que voici (version différente, en tout cas de mémoire, de celle que j’ai proposée dans ma traduction du livre de Kyle Gann consacré à 4’33’’ que je n’ai pas envie de consulter) : « Pour moitié intellectuellement et pour moitié sentimentalement, quand la guerre est venue, j’ai décidé de ne plus me servir que de sons paisibles. Il me semblait qu’il ne pouvait y avoir de vérité, ni de bien, dans tout ce qui est grand socialement. En revanche, les sons paisibles étaient comme la solitude, l’amour ou l’amitié. Des valeurs permanentes, pensais-je, indépendantes du moins de Life, Time et Coca-Cola. »

sept décembre deux mille vingt-trois

Que faire sinon dormir ? Ce n’est pas que je désire ne pas exister, c’est que l’existence fait tellement de bruit et pour si peu de résultat ; n’est-ce pas désarmant ? On voudrait dire quelque chose en réponse, mais la voix est recouverte par le vacarme que fait le monde. Parce que c’est le seul mot que j’ignore — « Urbicande » — dans ceux que S. me dit que lui évoque le conte que j’ai écrit hier, « Rivages sceptiques », je lis le premier tome des Cités obscures de Schuiten et Peeters. Et parce que c’est à des années-lumière de ce que j’ai l’habitude de lire (je ne porte de jugement ni sur moi-même ni sur le genre littéraire en le disant, je ne fais que décrire les choses telles qu’elles sont, c’est amplement suffisant : je ne lis pas de bande dessinée), tout en étant très proche par certains aspects — l’architecture, les villes, les références assumées à Verne, Kafka, Benjamin, Calvino, Borges, Bioy —, cette lecture a un effet bénéfique sur moi. Elle m’oblige à abandonner mon programme, que, de toute façon, je crois, je n’ai pas l’énergie de mener à bien en ce moment, et aussi à me confronter à une autre technique de narration. Dans l’Archiviste, notamment, la structure du récit, où alternent les pages en noir et blanc aux dessins sombres et stricts en surplomb des textes et de pleines pages de dessins en couleurs, fait varier les points de vue sur l’histoire narrée. En retour, le lecteur ne sait jamais très bien où il se trouve. Architecture labyrinthique qui fait que l’on ne sait pas toujours très bien dans quel monde on se trouve, où dans ce monde on se trouve, ni dans quelle strate de la narration (récit, commentaire, mise en perspective, etc.), ce qui est vrai, ce qui est fiction. C’est une forme qui se prête bien au rêve, à la rêverie, quand on s’endort après avoir lu plusieurs pages, on passe sans solution de continuité de la veille au sommeil, on emporte avec soi dans le sommeil les images que l’on vues dans la veille, les mots résonnent comme s’ils ne faisaient pas de différence entre des états qui semblent différents (veille, sommeil). À tel point que l’on peut se demander si ces états sont réellement si différents qu’on le suppose habituellement. J’entends : on voit bien, on sent bien la différence entre le sommeil et la veille, dans un cas, on dort, dans l’autre, on ne dort pas, mais il n’y a me semble-t-il qu’une différence apparente. Au fond, ce sont les mêmes processus qui ont lieu. Et, peut-être, la psychanalyse, en ayant fait du rêve un contenu à interpréter comme s’il avait été vécu par un autre, a-t-elle renforcé la frontière entre les deux états comme s’ils étaient étrangers l’un à l’autre, alors qu’ils sont fondamentalement de même nature. Qui, écrivant un conte, n’a jamais eu la sensation d’être comme dans un rêve ? Inversement, qui, rêvant, n’a jamais eu la sensation que c’était la réalité, réalité de laquelle, au réveil, il était tiré ? Qu’on puisse transporter des images, des phrases, des fantasmes d’un état à l’autre, n’est-ce pas la preuve que ce ne sont pas deux états opposés, mais complémentaires ? La littérature — et il n’est pas nécessaire qu’elle soit fantastique, la Recherche de Proust est comme un grand rêve, tout comme les innombrables fragments de Benjamin —, la littérature est marquée par cette unité souterraine du rêve et de la veille, unité souterraine qui est l’éveil.

six décembre deux mille vingt-trois

Jour calme avec l’enfant malade : délivré de la contrainte des horaires, le temps change de grain. J’écris une histoire pendant qu’elle dort. Réveillée, elle vient m’interrompre. Je m’occupe d’elle. Puis reviens à mon histoire, l’achève. Il y a un an, à une semaine près, je l’ai consigné par écrit, le treize décembre deux mille vingt-deux, exactement même si alors, non plus, je ne l’écrivais pas comme cela, ce sont les mêmes scènes, sans doute, qui ont dû avoir lieu. Et aujourd’hui comme alors, j’ai pensé : pas de jour enfant malade pour le pauvre écrivain que je suis. Mais aujourd’hui, je ne pense pas que je sois un écrivain raté, peut-être est-ce vrai, peut-être ne l’est-ce pas, je ne le sais pas, je n’y pense pas, cela ne me concerne pas, mais un autre que moi. J’écris un conte pour ce livre de contes que j’avais commencé il y a un certain temps déjà — combien de temps ? je l’ignore, aujourd’hui, le temps ne compte pas, le temps ne se compte pas — et que j’avais presque oublié. Mais tout est clair, en réalité, à quelques détails près, qui tiennent aux idées que j’avais alors et que je n’ai plus, mais tout peut s’assembler, ce n’est pas un récit linéaire, plutôt une constellation de narrations qui ne doivent pas se développer selon la logique de l’arbre, mais selon la logique du pullulement des prises de parole, non selon un ordre temporel avec un début, un milieu et une fin, mais selon un ordre onirique. À la question : « Un univers fictif doit-il être cohérent (exclure toute contradiction) ? », on est enclin à répondre par l’affirmative, pour copier le monde réel, mais nos récits, nos croyances, nos désirs, nos vies, et même, au sein de toutes les vies, notre vie personnelle, tout n’est-il pas contradictoire ? Notre vie n’est-elle pas en contradiction avec elle-même ? Il y un an moins une semaine, je pensais cela qui, aujourd’hui m’est étranger. Voilà la vie. L’ensemble de ces contes n’est pas une fiction de fiction, comme on imaginerait une sorte de métalittérature théorique. Ce n’est pas cela, non, c’est simplement que l’histoire racontée ne veut pas obéir à l’idée qu’on se fait des histoires, avec des personnages caractérisés, des aventures précises, un plan bien établi. Un peu plus tard dans la journée, j’ai lancé une recherche dans mon journal pour répertorier tous les rêves que j’y ai relatés. Dans quel but ? Celui probablement vain de constituer un recueil de ces histoires automatiques que sont mes rêves, dans un sens qui soit totalement étranger à l’auto-analyse, qui soit plutôt comme le répertoire de mes fictions spontanées, de mes fictions naturelles, de ma vie  hors du temps, dans la nuit onirique.

cinq décembre deux mille vingt-trois

Tout est si fragile. La vérité, c’est que nous ne pesons rien, n’avons de valeur qu’infime, et que tout ce en quoi nous mettons notre foi, cela non plus ne pèse presque rien, il suffit d’un détail, quasi rien, exactement, pour tout mettre à bas, besoin ni de tempête ni de drame ni d’attentat ni de grande coulée de boue ni de catastrophe climatique ni d’éruption volcanique ni de raz de marée ni de raid aérien ni de guerre nucléaire, besoin de rien, c’est tout, en vérité. La vérité de ce rien, je la poursuis, ces derniers jours, mettant une sorte de point d’honneur à de ne pas faire de montagnes et à ne parvenir pas, me semble-t-il, à m’en empêcher. L’idée de la période qui vient m’angoisse, c’est vrai, mais non en raison de ce qui va avoir lieu, non, en raison de ce qui ne va pas avoir lieu, mais non à cause de la présence des présents, non, à cause de l’absence des absents, mais non par l’existence des pleins, non, par la manifestations des vides, mais non du fait des quelques choses, non, du fait des riens. Tous les riens que j’accumule. J’essaie de ne pas songer à la perspective, mais évidement, c’est impossible : c’est tous les ans la même chose, c’est tout le temps, la même chose. Est-ce bien vrai, cependant, quoiqu’on le dise ? Ce cyclisme du temps n’est-il pas une illusion, n’est-il pas fallacieux, ne trouve-t-il pas sa cause en notre seule habitude, n’est-il pas sans rapport aucun avec une quelconque réalité ? Nous croyons que les choses sont ainsi, qu’elles l’ont toujours été, qu’elles le seront toujours, que la saison revient, et l’occasion avec elle, mais c’est faux. La vie n’a lieu qu’une fois. Et chaque événement de la vie, et chaque moment de la vie, tout cela n’a lieu qu’une fois, tout n’a lieu qu’une fois. Tout est unique. La ressemblance ne fait pas l’identité. De choses identiques, il n’y en eut sans doute jamais qu’au royaume des abstractions mathématiques. L’identité n’existe pas. Et surtout pas de soi à soi. Ainsi, passons-nous notre temps à chercher quelque chose qui n’existe pas, à essayer de devenir une personne qui n’est pas, ne fut jamais, ne sera jamais. Nous déduisons de la similitude de notre comportement, l’exactitude de notre être. Comme si ce geste que je fais en ce moment que j’écris était le même que celui que je faisais, l’an dernier, à la même époque, jour pour jour à la même époque, comme si l’an prochain, il le serait encore. Sera-t-il seulement, l’an prochain ? Un entendement capable de descendre dans l’infini du détail le plus infime, faisons cette fiction, ne verrait-il pas des différences partout, partout où nous nous entêtons à voir des similitudes ? Et si nous n’étions si myopes, si nous n’avions ces quelques traces mémorielles auxquelles nous nous arrimons comme à un radeau de fortune, et si aucune de nos supposées connaissances, nous voyant, ne nous reconnaissait plus, nous ne croirions pas que nous sommes un, mais que nous ne sommes personne. Or, toutes ces connaissances, ces reconnaissances, ces souvenances, ne se noient-elles pas dans la plus petit goutte de doute ? Même les fantômes n’existent pas. Qui pourraient vouloir revenir dans un monde qui n’est plus le même, n’est jamais le même ? En existe-t-il un autre, où tout est plus stable, où tout est plus solide ? S’il existait, nous n’aurions pas inventé les mathématiques, nous aurions émigré. Mais la fragilité du monde n’est pas un dogme, ce n’est pas non plus l’espèce de progrès qu’on croit accomplir quand, se croyant malin, on s’exclame dans un éclair de génie chevalin : « La fragilité est une force ! ». Paradoxe du pauvre, comme toute la philosophie benête du développement personnel, il se heurte à la résolument porte close : S’il n’y a personne, qui peut-on bien développer ?