quatre décembre deux mille vingt-trois

Il ne faut pas que j’aie peur du noir. Quand même il serait tout autour de moi, et en moi, au plus profond de moi, il ne faut pas que le noir me perturbe. Je ne suis pas tenu de surmonter le noir. Il faut que j’apprenne à connaître le noir. Il faut que j’apprenne à me reconnaître dans le noir. Le noir n’est pas mon ennemi, même si le noir me fait peur. Le noir existe, rien de plus. Tout est si sombre dans le noir, on pourrait se perdre dans le noir, disparaître dans le noir, ne plus jamais trouver son chemin, ne plus jamais sortir du noir, devenir un morceau du noir, ténébreusement soi-même. Et moi-même, je suis le noir, mon propre noir, ma propre pénombre, ce n’est pas une part de moi, le noir, non, c’est moi tout entier. Le noir, c’est moi. Et il ne faut pas que j’aie peur de moi, non, je ne suis pas mon ennemi, non, j’existe, c’est tout. Que j’existe, certains jours, oui, c’est si pénible de l’admettre, c’est si lourd, exister. Comment ne le serait-ce pas ? Comment nous tiendrions-nous, autrement, les deux pieds sur terre, fût-elle, cette terre, le néant ? Et cette terre est le néant, oui. Et je ne dois pas avoir peur du néant. Le néant est tout au fond de moi. Quand je m’ausculte, jusqu’à l’os, jusqu’à la moelle, oui, c’est ce que je vois, un grand trou où le regard se perd, l’abîme, dirait-on, mais ne serait-ce pas encore quelque chose, le trou, l’abîme, moins que cela, encore, essaierait-on de le concevoir, on n’y parviendrait pas, et pourtant, c’est là, oui, tout au fond de moi, et tout autour de moi, comme le sang sur les trottoirs peint le monde d’une certaine couleur, le noir dans mon cœur lui donne aussi la sienne, et tout est là, noir de ma peine rouge de mon sang. J’ai peur du rouge, mais je ne dois pas avoir peur du rouge. Je ne dois pas avoir peur de la mort. Je ne dois pas devancer la mort par la pensée que j’en pourrais avoir, l’idée que j’en pourrais concevoir. Tout existe, tout est vrai, mais rien de tout ce qui existe, rien de tout ce qui est vrai n’est suffisant. Ni l’existence ni la vérité ne m’engloutissent, et la mort, qui va venir, m’inquiète, mais elle ne doit pas prendre possession de mes pensées, elle ne doit pas m’occuper. Que mon existence ne soit pas libre, cette vérité de la borne ne doit pas pour autant me limiter. Je ne dois pas être confondu par le sang sur les trottoirs ni le noir dans mon cœur. Je ne dois pas m’abandonner aux lamentations sur mon sort. De tous, le sort est le même, unique. Tel que je suis, là, moi, peut-être bien suis-je tout ce qui existe, et tout cela n’est rien. Et tout cela passera. Et tout cela passe déjà. Et tout, quand même il ne faudrait pas que cela passe, quand même je ne voudrais pas que cela passe, tout, comme tout cela va passer, je ne dois en concevoir nulle inquiétude, nul ressentiment, nulle haine ni peine, ni rien. Tout est égal à rien. Et moi, pas plus que toi, il faut que nous n’ayons peur du noir. Soudain, quelque chose m’appelle à l’autre bout de l’appartement ; c’est la sonnerie de la machine à laver le linge qui annonce la fin du cycle et de ma méditation. Ne te l’avais-je pas dit, que tout est égal à rien ?

trois décembre deux mille vingt-trois

« Il neige ! », s’exclame l’enfant après que je lui ai dit : « Daphné, regarde par la fenêtre… » parce que, dehors, il neigeait. Langage. Quelques instants après, sans même que je ressente la plus petite forme d’étonnement du monde, j’apprendrai que, la veille au soir, un homme a tué un autre homme après avoir crié : « Dieu est le plus grand ! ». Langage. Que la réalité soit suffisamment grande pour contenir tous ces langages, ce n’est pas le genre de réflexions qui devraient nous occuper : le langage n’est rien, il n’a pas de nature, il n’a pas d’essence, il est tout entier dans ce que nous en faisons, l’usage, — ou bien opinion, formule rituelle pour justifier le meurtre que l’on s’apprête à commettre, et fausse conscience, ou bien description, patience, et amour. Avant de parler, voudrions-nous dire, il faut se dépouiller de toute croyance, de toute opinion, de tout savoir, mais qui pourrait nous entendre ? Regardant la neige tomber, je dis : « Tout est calme quand tombe la neige. Et tout est doux. » Mais qui regarde la neige tomber ? Si bien que parler semble si vain. Et comment n’en serait-il pas ainsi puisque tout est fait pour nous déposséder du langage, nous en interdire l’accès, confisquer tout usage ? Au lieu de répondre à la question, laquelle n’a peut-être pas de réponse, je sors me promener dans les rues froides et quasi désertes de Paris. Même s’il ne neige plus, tout est calme. On dirait la population absente. Pourtant, de temps à autre, on voit bien un banc de touristes qui se déplacent, mais ils sont presque invisibles pour qui a appris à regarder au-delà d’eux. Dans la rue, je ne pense pas à ce que j’ai écrit avant de sortir, je flâne, modifiant mon itinéraire au gré des moments, des rues que je traverse. Je prends des photographies de ce que je vois aussi. Elles me semblent belles, mais peut-être ne le sont-elles pas. Notre malheur, peut-on être enclin à songer, est que nous ne puissions pas être sans langage. Et tout désir de la mort serait alors la tentative pour échapper au langage. Ôter la vie, s’ôter la vie ; — vains expédients, en réalité, pour excéder le langage. Que nous puissions concevoir l’impossibilité d’être sans langage comme un malheur n’est-ce pas, au contraire, l’expression de la haine de soi, profonde comme la mort, profonde comme le désir de la mort, qui nous habite ? Je cherche le mot juste, la phrase juste, avec patience. Tant de mal est fait quand on ne prend pas le temps de bien parler, quand le langage, dans une fausse transparence, n’est plus que moyen en vue de la fin de réduire qui pourrait désirer parler au silence. « Il neige ! » Et quand, un peu plus tard, il ne neige plus, ce souvenir de l’enfant émerveillé demeure le plus profond. 

deux décembre deux mille vingt-trois

Aucune émotion au musée où nous emmenons Daphné pour qu’elle voie la barque à Giverny de Monet, qu’elle a étudiée en classe. Même le portrait de Proust que je voulais revoir n’est pas exposé en ce moment. Il y a pléthore d’œuvres et pourtant il n’y a rien. Et, par suite, je fais l’expérience de ce rien, comme désemparé par l’absence de l’expérience, et je ne fais l’expérience de rien, si ce n’est de la déception. Mais fait-on des expériences pour qu’elles soient décevantes ? Non, autant ne rien faire du tout. Le musée est une immensité glaciale où l’idée de la culture se vend par tranches horaires à des touristes dont la principale préoccupation semble être de se prendre en photographie devant les toiles cependant qu’ils font des V avec l’index et le majeur. Je regarde ces gens venus du monde entier et, à un certain moment, je me dis : « Ce sont eux le futur », sans mépris, sans condescendance, simplement comme on énonce quelque fait, comme on dit le temps qu’il fait. Il fait froid. Mais, contrairement au musée, l’atmosphère n’est pas glaciale, non, il y a une grande chaleur, une proximité des choses qui donnent l’impression d’être là, à portée de la main. Vers dix heures et demi, le matin, je sors marcher dans les rues de Paris. Depuis le jardin des Grands explorateurs, de la fontaine des Quatre parties du monde, on voit le fond de l’espace jusqu’au Sacré Cœur, et plus loin encore, m’apparaît-il, mais cette tour que je crois distinguer, je ne sais où elle est, et peut-être que je l’imagine, peut-être que je rêve. Le froid claque sur mon visage. Alors, je marche vite. Et le défilé de la ville au rythme de mes pas en révèle la perfection, la perfection de toutes choses, laquelle n’est pas liée, contrairement à ce que l’on croit un peu trop facilement, comme quand on se plaint qu’une grande ville comme Paris est sale, bruyante, saccagée, ou je ne sais quoi, à l’état des choses qui s’y trouvent, mais à l’harmonie ou la dysharmonie entre les choses et qui fait l’expérience de ces choses. Dans le musée, ainsi, où j’ai payé pour être, et où tout est supposé être beau — c’est de l’art —, l’harmonie est nulle, la dysharmonie totale, mais dans la ville, malgré tout ce que l’on peut reprocher à la ville (la saleté, le bruit, les gens, les touristes, tout), l’harmonie est parfaite, et la dysharmonie néante.

premier décembre deux mille vingt-trois

J’ai bien vu la déception dans son regard. Il était quoi, chauffeur de taxi, chauffeur de VTC, ou peut-être chauffeur de voiture autonome, comment savoir ? et je me suis bien rendu compte que, quand il m’a vu de face, je ne correspondais pas du tout à ce qu’il s’imaginait. Pendant une fraction de seconde, le temps qu’il comprenne qu’il s’était mépris, j’ai vu toute la détresse du monde dans son regard. Il faut dire que les apparences sont trompeuses et que, en effet, de dos, je n’ai pas l’air de ce dont j’ai l’air de face. De dos, je ne sais pas de quoi j’ai l’air, je ne me vois presque jamais de dos, mais je peux supposer, avec mes cheveux longs, que je n’ai pas l’air de l’idée que l’on se fait d’un homme, tandis que, de face, avec ma barbe blanche relativement épaisse, j’ai l’air de l’idée que l’on se fait d’un homme. Est-ce que, pour autant, de dos, j’ai l’air de l’idée que l’on se fait d’une femme ? Eh bien, il me faut croire que oui, puisque, l’autre jour (l’ai-je ou non consigné par écrit ici ? je ne m’en souviens plus), l’autre jour, à la boulangerie, la dame derrière moi m’avait désigné à la boulangère comme « la dame avant moi », elle qui me voyait de dos, ce que la boulangère, elle qui me voyait de face, ne pouvait pas comprendre parce que, elle, ce qu’elle voyait, c’était un monsieur qui avait déjà passé sa commande. On comprend donc que le mateur, le cul sur son fauteuil de chauffeur, soit bien dépité en constatant que ses sens l’ont trompé, à moins bien sûr que, au fond de lui, encore qu’il n’ose l’avouer à sa conscience, il soit attiré par les personnes qui ont l’air de femme quand on les voit de dos et d’homme quand on les voit de face. Moi, si j’étais lui, en tout cas, je comprendrais qu’on puisse être attiré par moi, mais je ne suis que moi, alors je ne sais pas. Aussi, pour éviter ce genre de mésaventures à mes contemporains, ai-je songé à me raser la barbe. Quand j’ai eu cette idée, je me suis dit qu’elle était bonne et puis, dans un éclair de lucidité, je me suis rendu compte qu’elle ne résolvait en rien le problème. Pour résoudre le problème, il faudrait que je me coupasse les cheveux, à ras, par exemple, mais cela, bien que j’aie affirmé le contraire il y a quelque temps (cela, je me souviens parfaitement de l’avoir consigné par écrit), cela, je n’en ai plus la moindre envie. Je veux jouir encore de mes cheveux longs, aussi longtemps que possible, tant qu’ils ne sont pas trop gris. Sommes-nous donc condamnés à l’ambiguïté ? J’ai trouvé ambiguës, en effet, les pages qui composent le premier chapitre de Sodome et Gomorrhe de Proust, ambiguë, cette théorie des hommes-femmes, évidemment au sens propre, la notion même d’homme-femme est ambiguë, mais ambiguë surtout au sens où je ne sais pas très bien où Proust a voulu en venir, ambiguë d’autant plus que l’expression « comme les Juifs » revient deux fois, si je ne m’abuse, sous la plume de Proust, ce qui rend encore plus complexe l’exposé de la prétendue théorie de Proust, ou du narrateur, à dire le vrai, on ne sait pas, cette théorie, de qui elle est. En sorte que je serais bien en peine de dire, comme certains critiques, « voilà ce que Proust a voulu dire sur le sujet ». Le « corps d’homme » où Galatée est enfermée rend un son contemporain, peut-être bien, oui, mais le dualisme d’où cette notion procède rend au contraire un son très ancien, presque obsolète, au regard de la sophistication descriptive dont Proust fait preuve par ailleurs. Est-ce que le dualisme est phénoménal (les apparences), ontologique (l’être) ou social (les conventions) ? Lors de la soirée chez la princesse de Guermantes, où le prince chasse Swann, non parce qu’il est juif mais parce qu’il exprime des opinions dreyfusardes, ce que le duc reproche à Swann, vocalisant ainsi l’opinion du prince, c’est-à-dire de tout le clan des Guermantes, ce n’est pas de se tromper sur la question de la culpabilité de Dreyfus (il insiste sur ce point : « coupable ou non »), mais d’avoir des opinions qui ne correspondent pas à son milieu : Swann, dit le duc, n’aurait jamais rencontré Dreyfus, et donc, que ce dernier soit coupable ou non, il ne peut pas prendre sa défense. La vérité ontologique, pour ainsi dire, est indifférente : tout ce qui compte, c’est la vérité sociale, laquelle commande à la vérité phénoménale, pour continuer à ainsi dire, la vérité phénoménale, c’est-à-dire : les opinions professées, les apparences. Au fond d’elle, la duchesse pense peut-être que Dreyfus est innocent, mais cela n’a aucune espèce d’importance, et il ne lui viendrait même pas à l’idée de recevoir quelqu’un qui professe l’innocence de Dreyfus. Il y a un partage des réalités total qui tisse l’univers de la Recherche : les noms et les choses, les croyances et les faits, les rêveries et les personnes, les lois sociales et la vérité, etc., tout est en conflit permanent, rien n’est stable. De sorte que l’idée même d’une femme dans un corps d’homme semble presque trop simpliste, et la précision apportée par deux fois que ces hommes-femmes sont « comme les Juifs », « comme les Juifs autour de Dreyfus », Proust va-t-il même jusqu’à écrire, donne une idée plus complexe, plus riche, moins monotone, de ce dont il est question. Dans le regard du chauffeur, ai-je vu toutes ces questions défiler pendant la fraction de seconde qu’il lui a fallu pour parvenir à la conscience de son dépit ? Je ne le sais. A-t-on le temps de penser quand on est chauffeur de taxi, de voiture autonome ou de VTC ?

trente novembre deux mille vingt-trois

Comment sait-on que l’on est obsédé ? Quand, croisant une femme dans la rue, qui porte un bandeau qui lui couvre les oreilles, l’idée nous traverse l’esprit de l’arrêter pour lui demander : « Excusez-moi de vous déranger, Madame, mais je me demandais : est-ce que vos amis vous appellent “ventre affamé” ? Oh, ne vous méprenez pas, je ne dis pas cela pour me moquer de vous, non, mais dans le Côté de Guermantes, je ne sais pas si vous savez, il y a un passage très drôle où le narrateur consigne une plaisanterie liée à la façon dont, pour faire vite, dans la coterie du faubourg Saint-Germain, on donne noms et surnoms, et il y a ce personnage que, comme il porte ses cheveux en bandeau sur les oreilles, on appelle “ventre affamé”, vous savez, comme dans l’expression “Ventre affamé n’a pas d’oreilles”. C’est drôle, non ? Ah, non ? Vous n’en avez rien à foutre ? Ah ? Ah, je comprends, oui. Mais vous savez, non, je ne suis pas un “pauvre taré”, mais, mais oui, je me “casse”, oui. » Non, une fois expliquée, une plaisanterie est rarement drôle ; une plaisanterie, on la comprend ou on ne la comprend pas. Et puis, quel mâle doté d’une once de bon sens, sans parler de bonne éducation, se risquerait-il encore à adresser la parole à une femme dans la rue ? Me faire insulter ? Passer pour un violeur ? Non merci. Je n’ai jamais adressé la parole à une inconnue dans la rue, ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer, même pas au nom de Proust, non. Pourtant, il est rigoureusement vrai que, dans le Côté de Guermantes, le narrateur raconte comment l’on nomme et surnomme dans la coterie du faubourg Saint-Germain, pour faire vite, et c’est à cette occasion qu’il écrit : « Mme de l’Éclin portant les cheveux en bandeaux qui lui cachaient entièrement les oreilles, on ne l’appelait jamais que “ventre affamé”. » Et, encore qu’il ne s’agisse pas de cheveux, chaque fois que, dans la rue, je croise une femme qui porte un bandeau lui couvrant les oreilles, ce qui par ces temps frileux n’est pas rare, je ne puis m’empêcher de songer à cette plaisanterie que relate le narrateur de Proust. Ce n’est pas la femme que je vois la voyant, c’est le livre qui me semble grand ouvert devant mes yeux, ne se donnant plus seulement pour une œuvre littéraire, pour une transcription romanesque de la vie, mais pour la vie, la réalité même. Quand on commence à voir la réalité à travers le prisme de la littérature, voilà sans doute quand on sait, je crois, que l’on est obsédé. Je ne crois pas toutefois que cela ait quoi que ce soit de maladif, non, c’est une relation au monde, la littérature, et pas seulement des signes couchés par écrit, pas un support de communication, pas un bien de consommation, pas un produit, pas une marchandise, pas un passe-temps, pas un divertissement, ce n’est pas une industrie culturelle, la littérature, ce n’est pas de la culture du tout. Quand on écrit, quand on lit, le monde change. Plus rien n’est comme avant. Du moins, plus rien ne devrait l’être. La plupart du temps, tout est exactement comme avant ; et qu’il est mortel, cet ennui. C’est pour cela que j’ai tout effacé, ce matin. J’avais commencé mon journal, et relisant ce que je venais d’écrire, j’ai été pris d’un profond dégoût parce que rien dans ce que j’écrivais n’était faux, non, c’était même rigoureusement vrai, mais rien n’avait été sublimé, rien n’avait été métabolisé. Or, la littéralité, ce n’est pas le prosaïsme le plus plat, c’est l’idée que le sens, c’est ce qu’il y a d’écrit. Et il y a autant de sens que de façons de comprendre ce qu’il y a d’écrit, autant de sens que d’interprétations, autant de sens que de lectures. Ce que j’avais écrit, ce n’était pas littéral, même si c’était littéralement vrai, c’était prosaïque, c’était insignifiant. (Et ici, je me dispense d’un commentaire sur l’état présent de la république des lettres parce que cet état aussi est insignifiant.) L’écriture ne faisant rien à ce qu’il me semblait que j’avais à dire, l’écriture ne changeant rien à ma façon de voir les choses, les gens, le monde, l’écriture ne changeant rien à la personne que j’étais avant d’écrire, l’écriture était vaine. L’écriture ne m’apprenait rien, ni sur moi-même ni sur le monde. Alors, au lieu d’écrire, je suis allé faire autre chose. Et c’est pendant ce temps que je n’écrivais pas que j’ai vu cette femme dont je serais bien en peine de dire quoi que ce soit, sinon qu’elle portait un bandeau qui lui couvrait les oreilles et que cela m’a fait penser au “ventre affamée” de Proust, et tout ce que je viens de dire à l’instant. Événements relatés qui ne sont pas plus profonds en soi que les événements relatés dans la version effacée de ce journal, mais dans cette version-ci, l’écriture me semble ouvrir ma perception, ouvrir mes conceptions, m’ouvrir tout entier à l’imprévu, à l’imprévisible, peut-être, et en tout cas, à ce qui ne peut pas l’être sans elle. L’écriture acquiert alors une nécessité sans laquelle, n’étant que la bonniche d’intérêts qui lui sont étrangers, elle n’est bonne à rien.

vingt-neuf novembre deux mille vingt-trois

Que fait-elle, la dernière feuille dans l’arbre ? Et combien de temps peut-elle encore demeurer là ? Attend-elle la fin de l’automne, la fin des temps ? Pour survivre, ce n’est pas de la force qu’il te faut, mais de l’indifférence, ou bien : la force de l’inertie, et laisser sur toi passer le temps sans réagir, sans en donner l’impression, dans une forme d’impassibilité qui, peut-être, n’en pense pas moins, mais s’efforce de ne pas le montrer. Résister, ce n’est pas réagir, ce n’est pas s’opposer, se battre, tout d’abord (après, pourquoi pas, tout est possible, non ?), non, c’est endurer sans subir d’altération, sans trop de détériorations ; — telle est la condition sans quoi, rien : subir sans périr, savoir souffrir. À qui apprend à vivre, tout est épreuve, violence, sinon, c’est que nous n’avons pas de chair. Et, alors que tout le monde veut être quelqu’un, veut avoir quelque chose à dire, tais-toi, ne sois personne. Sois opaque. Chaque fois que tu voudras exister, détrompe-toi, détourne-toi de la croyance que c’est mieux que ne pas. N’espère rien, mais ne sois pas désespéré ; — peux-tu comprendre cela ? Je joue avec la fine pellicule de poussière qui recouvre ma table d’écriture et songe à ces hommes que j’ai vus, tout à l’heure, ils étaient couchés par terre, sans autre forme de lit qu’un sac de couchage pour les mieux lotis et, en guise de nourriture, des boîtes en carton rondes remplies de pâtes en sauce, sèches et froides, posées sur la pierre au bas de la grille du jardin. Que ce soit encore la vie, que nous pussions encore donner à cette sorte de subsistance minimale le nom de l’existence, comment se fait-il que nous ne trouvions pas en cela le motif d’un étonnement ? Et l’extrême amplitude entre le dénuement et la richesse, la distorsion qu’elle rend manifeste, n’est que le signe le plus évident de la fragmentation du monde, lequel n’est pas un, lequel n’en est pas un, donc, et ne l’a peut-être jamais été, ne saurait en tout cas l’être sous de telles conditions. Poussière non biblique, sans nulle métaphore, j’entends : la matière qui se souvient du temps qui passe, — poudre d’être, poudre aux yeux. Contrairement à hier, j’écris non sans une certaine difficulté, je cherche les mots (dictionnaire). Mais « difficulté », est-ce le mot qui convient ? 

vingt-huit novembre deux mille vingt-trois

Le monde est désespérant. Est-ce parce que je ne m’en sens ni victime ni coupable  et que, au fond de moi, je sais parfaitement que ce que je peux bien en penser ou en dire ne changera rien à l’état du monde, que j’ai décidé de penser à autre chose ? Pourtant, sur le moment, pensant la phrase que je venais de penser, il m’a semblé qu’il y avait là quelque chose d’important à faire entendre, quelque chose de grave à dénoncer, mais tout de suite après il m’a semblé que ce serait comme enfoncer une porte ouverte, absurde, source d’une inutile et vaine fatigue. Ne m’étais-je pas déjà adonné, et pour quel résultat, à de telles diatribes ? Il y a bien quelque chose dans le monde qui est d’une désespérante nature, et peut-être ce quelque chose constitue-t-il la majeure partie du monde, mais quelle est ma force, à moi, quel pouvoir ai-je d’ouvrir grand les oreilles ? Les gens n’ont aucune envie qu’on les détrompe ; leurs erreurs, leurs errements, voilà ce qui, précisément, leur donne une raison de vivre. S’ils sortaient de l’illusion, sans les préjugés qui leur tiennent lieu de philosophie de la vie, cette dernière perdrait tout sens, soudain, il leur faudrait tout reprendre de zéro, en inventer un de toutes pièces, laborieuse besogne pour qui n’a pas l’habitude de penser, mais se contente de revêtir les idées prêtes à porter des autres, et moins elles sont fraîches, et mieux c’est. Je n’ai pas envie d’entrer dans le détail de ce que je semble décrire d’une manière passablement abstraite parce que, à dire le vrai, je n’en veux à personne — j’entends : je ne m’en prends à personne —, tout le monde est responsable et, donc, personne ne l’est ; c’est la puissance de la vie sociale. C’est imbécile, dites-vous ? Eh bien, oui, que voulez-vous ? Au lieu de partir en croisade, ou je ne sais trop quoi, j’allais dire « je », mais est-ce vraiment moi ? je ne le crois pas, disons alors : « mon esprit », quoi que cela veuille dire, en vérité, mon esprit s’est détourné de tout cela, et je me suis mis à composer une histoire. Une histoire, ou plutôt, dois-je dire, dix histoires, cent histoires possibles, toutes faites autour de la même ossature. Chaque fois qu’une manière de raconter l’histoire se présentait à moi, j’en envisageais une autre, et puis une autre, si bien que, au bout d’un certain nombre de possibilités, il m’a semblé qu’il serait regrettable de choisir, et que ne pas choisir, voilà qui était peut-être la meilleure manière de raconter cette histoire, la meilleure manière de raconter les histoires. Raconter l’histoire et l’impossibilité fondamentale qu’il y a de choisir une manière de raconter l’histoire plutôt qu’une autre. Tout le monde a toujours considéré que le réel, c’était l’actualisation d’un  possible parmi d’innombrables possibles qui, eux, n’étaient pas actualisés, mais demeuraient à l’état de possibles actualisables ou non. C’est la doctrine du choix, laquelle brille par son insuffisance. Car, pourquoi le réel nous obligerait-il à choisir ? Quelle serait cette étrange propriété du réel qui nous y contraindrait, comme si n’était réel que ce qui était univoque ? Le fait que cette dernière remarque ne soit pas tout à fait étrangère à la nature désespérante du monde que j’évoquais pour commencer n’est sans doute pas le fruit du hasard. La conception du réel comme univoque, la doctrine du choix parmi les possibles actualisables sont probablement à la racine de la croyance que la vie sociale, la vie politique, la vie esthétique, bref, en un mot, la vie est une lutte entre des versions différentes, des options différentes : à chaque question, il y a un nombre fini de réponses entre lesquelles il faut choisir et qui en choisit une ne saurait tolérer qui en choisit une autre et doit s’employer à réduire cet autre au silence. Raison pour laquelle les gens, et même ceux qui font profession de penser, d’avoir des idées, les gens ont des opinions. L’absurdité de l’idée même d’opinion semble évidente et pourtant, les gens sont capables de formuler des propositions qui, peu ou prou, reviennent à dire : « Moi, je pense que… ». Dramatique manie, oui, mais qui n’est pas sans cause : la conception du réel comme actualisation d’un certain possible au détriment de tous les autres voilà ce qui en est à la racine. Est-ce la mission de la littérature que de nous débarrasser de ce genre de préjugés ? Mon Dieu, faut-il que la littérature ait une mission ? Avoir une mission, après tout, n’est-ce pas faire comme tout le monde, et avoir une opinion ? Pour ma part, je n’ai pas d’opinion. J’ai des visions. Des choses plus ou moins imaginaires me traversent l’esprit et, quand j’ai suffisamment de force, suffisamment de patience, je les consigne pas écrit. Le passage à l’écrit n’est pas une simple transposition de la vision, c’en est la réinvention, et cela aussi appartient à l’écriture et à la vision. Ce que j’écris ici n’est pas le commentaire de l’histoire que l’on peut lire ailleurs, pas plus que l’histoire que l’on peut lire ailleurs n’est l’illustration de ce que j’écris ici. Les deux sont solidaires, oui, parce que c’est ainsi que fonctionne mon esprit, ainsi que va la vie. Je sais que, pour avoir du succès, il faudrait que j’aie des opinions, — des opinions sur les émeutes urbaines, par exemple, des opinions sur la guerre, les guerres, ou du moins celles dont on parle à la télévision, des opinions sur la politique internationale, la politique migratoire, les minorités en tout genre — mais quel sens cela pourrait-il bien avoir ? N’est-ce pas à la portée de tout le monde ? Et alors, ce qui importe, ce n’est pas d’en avoir, c’est d’apprendre à s’en déprendre, c’est appréhender le réel autrement, le possible aussi, c’est ne plus avoir d’opinions du tout, mais des visions, mais des amis imaginaires, des vies que personne n’a jamais vécues, et alors peut-être serons-nous un peu moins misérables, peut-être deviendrons-nous un peu meilleurs, alors peut-être pourrons-nous nous réjouir enfin : « Ah, que le monde est agréable, ce matin ! ».

Le mystère de la chambre interdite

Il y a plusieurs façons de raconter cette histoire, toutes aussi satisfaisantes ou insatisfaisantes les unes que les autres. L’une consistera à imaginer plusieurs versions d’un même récit dont l’une, originelle, soutiendra le narrateur, enfouie dans un manuscrit que l’on croyait perdu, par exemple, aura été découverte par hasard au cours de quelque flânerie littéraire. Une variante de cette version remplacera la flânerie littéraire par une forme d’archéologie plus ou moins méthodique, mais la variation sera mineure, ne modifiant guère qu’une certaine couleur du récit. Une autre manière de raconter l’histoire sera de la mettre dans la bouche de quelqu’un qui la tiendra de quelqu’un qui, éventuellement, la tiendra aussi de quelqu’un et d’insister sur l’incertitude de la chose tout en prenant soin de préciser que cette incertitude ne gâte en rien la valeur et la qualité de l’histoire racontée. On pourra aussi imaginer un personnage, que le narrateur n’aura pas vu depuis fort longtemps, alors que ce personnage avait l’habitude de lui rendre visite fréquemment, qui réapparaîtra soudain, poussé sans doute par l’irrépressible envie qui sera la sienne de faire le récit qu’il fera, récit qu’il tiendra pour extraordinaire, proprement révolutionnaire, d’une étonnante aventure. Le sera-t-il vraiment ? Ce sera une autre histoire. Peut-être, pour insister sur l’aspect bizarre de la relation que le récitateur et lui entretiennent, le narrateur évoquera-t-il les sentiments qu’il a pour ce dernier, mêlant la narration proprement dite aux souvenirs de ses rêveries érotiques, lesquelles prenaient invariablement pour objet le récitateur. Peut-être, même, la nuit précédant sa visite impromptue, le narrateur aura-t-il rêvé du récitateur, ce qui donnera une troisième dimension au récit : fantastique pour la première, érotique pour l’autre, et onirique pour la dernière. Il y a encore une façon simple de raconter cette histoire, sans préambule ni aucune espèce de formule originale, un peu comme on faisait quand on commençait, jadis, les récits par « Il était une fois… » Et puis, en plus des innombrables autres que je passe sous silence par manque de place, d’imagination ou, plus probablement, de patience, il y a celle-ci, laquelle consiste, pour éviter de sembler trop naïf, à évoquer les différentes manières dont on peut faire un récit. Cette façon de faire a bien des inconvénients, notamment celui-ci, qui n’est pas le moindre, qu’elle rebutera les lecteurs pressés d’en venir au fait. Elle découragera quiconque aura pris l’habitude des caricatures qui tiennent lieu de discours, quiconque aussi n’aimera que les opinions tranchées, opinions à la faveur desquelles des camps d’enragés s’affrontent dans de bouffes et stériles luttes. Et peut-être, d’ailleurs, ne ravira-t-elle personne, cette histoire, oui, peut-être décevra-t-elle tout le monde. Décidément, il y a beaucoup de peut-être. Si, pour ma part, j’emploie cette façon de procéder, c’est que moi-même, à dire le vrai, je n’ai pu me résoudre à en choisir une plutôt que l’autre, je n’ai pas eu le courage d’éliminer une version possible au profit d’une autre. Toutes ces histoires auraient également mérité d’être racontées parce que, si le squelette peut sembler le même, chaque variation est comme une chair nouvelle qui vient en sublimer l’os. Dans mon histoire, ainsi, un grand aristocrate — un duc — qui possède un magnifique château tient l’une de ses pièces fermée et en défend l’entrée de cette pièce à ses gens, ses amis, ses conquêtes, tout le monde absolument. Or, un jour, un peu comme dans l’histoire du château de Barbe-Bleue, mais pas du tout comme dans l’histoire du château de Barbe-Bleue, on le verra plus loin, un serviteur du duc, grisé par les innombrables histoires qui entourent le mystère de la chambre interdite, et notamment celles qui évoquent un trésor contenant des richesses sans pareilles, décide d’enfreindre l’interdit et de pénétrer dans la chambre. Il attend le soir, que tout le monde soit endormi, il a bien préparé son coup, tout est prêt pour qu’il puisse ensuite prendre la fuite sans jamais risquer d’être retrouvé, et entreprend sa démarche sacrilège. Le lendemain, le duc a réuni toute sa domesticité, ainsi que ses amis les plus chers et sa fiancée. Depuis quelques heures déjà, le bruit de l’effraction court partout, du château à Paris. Toutes les personnes que le duc a conviées sont présentes, qui attendent, impatientes, de connaître le fin mot de l’histoire. Quand, tout à coup, le duc paraît. Sans dire un mot, il adresse un signe convenu d’avance à un invisible projectionniste et, sur la toile blanche immaculée qui, dans le même mouvement, est tombée du plafond de la grand-salle, on voit apparaître la mine ahurie du serviteur. Alors, ce dernier fait son apparition en chair et en os, et le duc éclate d’un rire moqueur et méchant. Et tout le monde l’imite. Certains le montrent du doigt, d’autres le huent, d’autres veulent s’en prendre à lui, le molester, le tuer. Mais, soudain, le duc se tait. D’un geste non moins théâtral que le précédent, il réduit l’assistance au silence. Et puis, il prend la parole. Sans le nommer, sans même lui adresser un regard réprobateur, il raconte l’histoire du serviteur qui a voulu pénétrer dans la chambre interdite et comment lui, le duc, avait prévu qu’un jour quelqu’un, serviteur ou autre, enfreindrait sa loi. Le duc raconte encore que la pièce était vide, qu’elle a toujours été vide, qu’il ne s’y sera jamais trouvé que la bassesse, la médiocrité, la méchanceté, et les plus innommables des vices des hommes, les fantasmes les plus anciens et les plus grotesques des hommes : l’appât du lucre, l’envie du stupre. Aussi, continue le duc, avait-il disposé une caméra qui se déclencherait le jour où quelqu’un pénètrerait par effraction dans la chambre interdite et immortaliserait ainsi la mine ahurie que le coupable aurait confronté à la réalité : dans la chambre interdite, il n’y a rien. Le duc ajoutera peut-être, pour se hisser un peu plus haut encore au-dessus de l’assistance pourtant déjà entièrement soumise, qu’il aurait cru que ce jour viendrait plus tôt, mais que ces gens, ses amis, ses amies lui sont si dévoués qu’ils ont déjoué ses pronostics ; comment ne les en féliciterait-il pas ? Ses amis, ses gens, sont les meilleurs des amis, les meilleures des gens. Il ne chassera pas le serviteur, non, tout reprendra son cours, exactement comme avant, précisera-t-il. Cette petite farce bien innocente, ajoutera le duc, non sans afféterie, avait pour but de rappeler à tous qu’on n’enfreint pas sa loi.  Jamais. Il n’y a rien derrière les murs de l’interdit, commentera alors ce personnage que le narrateur n’avait pas vu depuis des mois, depuis des années peut-être, il n’y a rien au cœur de nos désirs, telle est la morale originelle du conte, la morale première de tout conte. Telle est la morale de toute morale : il n’y a rien, ajoutera peut-être le personnage, mais le narrateur ne l’écoutera déjà plus, il sera perdu de nouveau dans ses rêveries érotiques, ses délicieuses rêveries érotiques. Osera-t-il les lui avouer, cette fois, ou repartira-t-il, comme toujours il repart, le personnage, et pour ne plus jamais revenir, in fine, qui sait ? Dans une autre version du récit, le narrateur conclurait en insistant sur l’incertitude de la chose racontée, passée par tant de bouches avant de parvenir à nos oreilles, laquelle incertitude toutefois n’est rien comparée au plaisir que nous donnent les histoires quand nous les racontons, quand nous les entendons raconter. Une autre, enfin, ne dirait rien. Exactement comme dans la chambre interdite, il n’y a rien, que ce néant qui perce tout mystère. Et le silence sur lequel elle s’achèverait, cette version de l’histoire, serait sans doute plus profond encore que toutes les paroles qu’on peut bien tenir en guise de commentaire. Est-elle vraie, cette dernière remarque ? Je ne le sais. Tout semble si absurde au narrateur : que valent nos histoires, en effet, face au déluge de délires dont on peuple nos imaginations ? Que pèsent nos faibles fables rapportées à cette guerre de chacun contre chacun qu’est le règne de l’opinion ? Tout le monde parle, mais qui a quelque chose à dire ? Dans une version de ce conte, il n’est pas impossible que le narrateur se compare, voire s’identifie au duc de son histoire : comme lui, il montre le vide, le néant. Mais contrairement à lui, s’empressera-t-il de préciser, pour ne pas sembler mauvais joueur et se garder les faveurs du lecteur, il n’est pas moqueur, il entend simplement déciller. Décille-t-il ? Qu’en sais-je ? Et s’il y a quelque chose derrière les murs de la chambre interdite, et que simplement je ne les vois pas, comment se fait-il que je ne les voie pas ? Quel est le mystère qui m’en empêche ?







P. S. — Ce conte peut se lire en regard du journal du vingt-huit novembre deux mille vingt-trois ou en totale indépendance, chacun faisant à sa guise.

vingt-sept novembre deux mille vingt-trois

Il pleut. J’ai froid. Mais je n’ai pas envie d’allumer le chauffage, pas encore non. Je veux me priver de ce luxe durant quelques heures de plus. Je commence à rédiger un paragraphe, et puis je l’efface. J’en commence un second et celui-là aussi, je l’efface. Je ne bouge plus. Je regarde le boulevard. Quand quelque chose résiste, faut-il abandonner, l’écriture ne pouvant se dérouler que dans une sorte de flux, d’écoulement qui semble sans entrave ? Ou cette résistance est-elle le signe qu’il y a quelque chose à débloquer, comme un verrou qui attend la bonne clef ? Je ne suis pas certain de la qualité de cette dernière comparaison, mais je n’en vois pas d’autre. Continuons. Et revenons en arrière : ce matin, quand je suis sorti de chez moi pour aller courir, il faisait trois ou quatre degrés, cinq peut-être, mais pas plus, une pluie fine tombait et le vent soufflait en rafales. Je n’avais pas froid. Je ne sais pas si j’avais envie de courir. Je sais que je m’étais dit que j’irai courir et il me semble que je n’étais pas mû par un quelconque désir, plutôt par une forme d’obéissance à moi-même, à mes propres décrets pris la veille ou l’avant-veille, ou le jour d’avant, je ne sais plus, est-ce que cela a de l’importance ? Non, je ne le crois pas. Ce qui a de l’importance, c’est que je m’obéisse et que, ainsi, je sois capable de quelque chose. Étrange rédaction, mais c’est peut-être la bonne. Pourquoi ? Suis-je incapable ? Ce n’est peut-être pas tout à fait ce que je veux dire, j’entends : aussi littéralement, aussi brutalement, mais n’est-ce pas toutefois l’impression que je me fais, même sans en dire un mot, ce que je pense profondément de moi, que je suis un incapable ? et alors, quand je m’aperçois que je parviens à me faire obéir de moi-même, à respecter mes propres décrets, je me dis que tout n’est peut-être pas perdu. Pour courir ? Non, pas pour courir. Courir est une discipline, mais ici c’est une image. Une image transparente de quelque chose d’autre que je veux accomplir et que je ne parviens pas à accomplir. Et je ne sais pas si je n’y parviens parce que je n’en suis pas capable, parce que je manque de la discipline nécessaire pour ce faire, ou parce que ce n’est pas encore le bon moment, parce qu’il manque encore quelque chose que je n’ai pas encore trouvé, mais que je ne dois pas cesser de chercher, parce que c’est là, quelque part, je ne sais pas où, peut-être nulle part, peut-être faut-il l’inventer de toutes pièces, mais cela existe, cela peut exister, cela existera un jour, et il ne sera pas trop tard alors pour accomplir le x dont il s’agit. J’ai couru pendant une heure dans le jardin qui était d’autant plus beau qu’il était presque désert mais pas tout à fait : ce qui le rendait beau, je crois, c’était cet équilibre entre l’absence et les gens, le vide et les passants. Je ne flânais pas, mais j’aurais pu flâner, il y avait une belle qualité de lumière malgré la pluie qui tombait, le vent qui soufflait. Parfois, le jaune des feuilles tombées de l’arbre qui recouvraient le sol brillait comme de l’or chaud et humide et illuminait le passage. Le ciel n’était plus gris alors, il était éclairé par en bas, par un soleil qui montait de la terre sans brûler ni aveugler. Cette inversion du monde, chaque fois que je passais, j’avais envie de m’arrêter pour la contempler, pour essayer de déceler quelque chose de plus profond, mais peut-être n’y avait-il rien de plus profond, rien que cette apparence, fugace, parce que je passais dessus en courant, qui illuminait le monde d’une beauté à peine étrange. Quand je me suis arrêté de courir pour rentrer chez moi, la pluie a redoublé d’intensité pendant quelques instants et je me suis aperçu que j’avais les genoux et le bas des cuisses rougis par la pluie et le froid. Pourtant, je n’avais pas la sensation d’avoir froid, je n’avais pas la sensation d’être trempé par la pluie. J’avais le sentiment d’avoir fait ce que je devais faire, fût-ce quelque chose d’aussi dérisoire et insignifiant que courir malgré le froid et la pluie. Dans une rédaction antérieure de ce journal, je parlais d’une certaine « résistance du monde », et je m’aperçois que, dans la version actuelle, cette « résistance du monde » est devenue la résistance de l’écriture avec cette image du verrou qui attend la bonne clef. Au lieu de parler de « résistance du monde », j’aurais plutôt dû parler de « réticence du monde », au sens du monde qui m’inspire une telle forme de désapprobation. Je regarde le ciel par la fenêtre ; n’était l’agitation grossière, le monde serait doux. Et peut-être ne supporté-je pas qu’on fasse violence à cette douceur quand je la ressens. Non, pas quand je la ressens, pas quand je la conçois, quand je la perçois. Quand je la perçois, je voudrais dire : « Regarde » à quelqu’un, mais personne n’écoute. Alors, j’écris. Ce n’est sans doute pas aussi caricatural que cela, mais il y a quelque chose de vrai dans cette description. Alors, j’écris.

vingt-six novembre deux mille vingt-trois

Flâneur, le dimanche. Dire ici, l’émerveillement. Que, oui, Paris m’émerveille. Et je n’ignore pas, non, cette couche épaisse qu’il faut gratter pour espérer faire une expérience à peu près authentique, pas tout à fait fausse, du moins, du monde. Et que nous, qui n’accomplissons plus rien, me suis-je fait remarquer à moi-même, dans la cour carrée du Louvre, qui n’est plus un palais mais un musée, nous nous sentions étrangers à ces accomplissements passés, cela est-il de nature à nous étonner ? Au lieu de faire encore quelque chose, sur le marché unique de la planète, ce sont les incultes innombrables qui viennent nous visiter, on les voit, avec leur mine ahurie, qui se prennent en photographie dans toutes les positions possibles, les plus improbables, surtout. L’autre jour, et ce n’était pas la première fois que je m’interrogeais de la sorte, cependant que je courais au Luxembourg, je m’étais demandé sur combien de milliers de photographies un être humain normalement constitué vivant dans une grande ville comme Paris se trouvait figurer bien malgré lui. C’est une expérience de cette nature qu’il appartient à chacun de nous de faire. Empruntant ensuite la rue Saint-Honoré pour rejoindre les jardins du Palais royal, quand j’ai vu cet homme qui s’exprimait dans un dialecte incompréhensible se retourner sur lui-même pour cracher sans raison apparente sur l’homme qu’il venait de croiser, je me suis demandé quelle part de mon humanité je pouvais bien avoir en commun avec lui. L’homme craché, soit qu’il ne s’en aperçût pas, enfermé qu’il était dans sa bulle de kitsch, soit que, comme nombre d’entre nous, aussi, il n’eût pas le courage de manifester sa désapprobation, de peur de finir décapité, égorgé, massacré, ou je ne sais quoi, ne réagit pas au crachat de l’homme crachant, mais continua son chemin. Moi, j’ai regardé l’homme crachant. J’ai eu l’impression que, voyant que je le regardais, il avait soudain honte d’avoir craché sur l’homme qu’il venait de croiser, mais je n’en suis pas tout à fait certain. J’ai continué mon chemin, traversant les jardins, empruntant les passages, revenant sur mes pas, franchissant les ponts, d’une rive à l’autre, après être passé non loin des jardins où Marcel, dit-il, jouait quand il était enfant. Aujourd’hui, à en juger par le nombre incalculable de voitures qui continuent de passer, même un dimanche, il serait criminel de laisser des enfants jouer là, dans ces espaces qui n’ont de vert que le nom, et encore il jaunit, mais les temps changent, et ce phénomène du changement des temps ne nous étonne même plus. J’ai marché dans Paris, ce matin. Quand je suis sorti de chez moi, vers dix heures du matin, à l’exception de quelques clochards et autres propriétaires de chien en sortie pour les besoins de la chose, et donc de moi, les rues étaient encore presque désertes. Il faisait beau : même si le soleil n’était pas exactement radieux, le temps était agréable, l’air était sec et vivifiant. J’ai marché deux heures dans Paris, les yeux et les oreilles grand ouverts, les pieds légers, attentif à tout ce qu’il se passait autour de moi, que ce soit sublime ou que ce soit hideux, que ce soit délicieux ou que ce soit révoltant, que ce soit agréable ou que ce soit détestable, et je me suis senti si bien, malgré tout ce qui ne peut que déplaire, les gens, les choses, les touristes, les objets, tout, j’étais bien là où je me trouvais. Sans doute pour désépaissir la couche de mensonges qu’il faut supporter pour vivre, j’ai pris des photographies de ce que je voyais, me répétant, après avoir pris chacune d’entre elles, « Flâneur, le dimanche », et les autres jours aussi, j’aimerais, oui. Marcher dans la ville. Humer l’air de la ville. Quand je marche dans Paris, comme aujourd’hui, je ne comprends pas comment j’ai pu détester autant cette ville, avant de la quitter, sans jamais cesser pourtant de marcher dans Paris. À présent, il me semble que, ce que je détestais alors de Paris, ce n’était pas Paris même, mais le sentiment que j’avais d’être humilié, déclassé, méprisé. Aujourd’hui, je sais que la ville n’y était pour rien, qui accueille et détruit indifféremment qui y vient, qui s’y trouve. Mon esprit a changé, je ne suis plus celui que j’étais. Est-ce que j’aime mieux celui que je suis devenu ? C’est étrange car, bien que j’aie encore moins de succès aujourd’hui, je crois que : oui. Il faut embrasser le devenir. Épouser le devenir, me dis-je, ce que je fais, ce me semble, marchant dans Paris comme ce matin. Être dedans, les deux pieds dedans, être dans la vie, sans nulle distance, parcourir, traverser ; parcourir, traverser tels sont les synonymes d’être, en effet.