vingt-deux décembre deux mille vingt-trois

Confronté à la possibilité de raconter ici mon passage chez le coiffeur, je m’interroge : Doit-on tout dire dans un journal ? Pourtant, le fait que, après avoir terminé ma coupe, le garçon coiffeur, qui m’avait appelé « Chef » en m’invitant à m’assoir, avant de m’aider à enfiler cette espèce de robe ample qu’on attache derrière le coup dans les salons de coiffure, ait décidé de me prendre en photographie pour immortaliser son œuvre n’a-t-il pas de quoi constituer un petit événement ? Vraiment ? Je ne sais pas. Si je suis une œuvre en soi, je doute que celle-ci doive quoi que ce soit au garçon coiffeur. Mais cela, je me garde bien de le dire à haute voix. « J’ai déjà fait des dégradés sur des femmes quand je travaillais en Angleterre, m’avouera-t-il ensuite, mais sur des hommes, jamais. » Ce à quoi, imperturbablement dandy, je répondrai : « Eh oui, c’est Paris. » Lisant les pages souvent ésotériques du projet d’ouvrage que Benjamin entendait consacrer à Baudelaire, mon projectile Paris m’est apparu en retour sous un jour nouveau, augmenté en quelque sorte d’une dimension supplémentaire que je n’avais pas perçue en tant que telle, une possibilité nouvelle s’offrant à moi dans l’écriture. Dimension nouvelle de l’écriture, quand même je ne suis pas tout à fait certain que les choses doivent s’exprimer ainsi, quelque chose qui s’ouvre, n’est-ce pas le signe qu’on avance, qu’on est sur la bonne voie, qu’on va quelque part ? Je pourrais me reprocher de ne pas lire Benjamin pour Benjamin, de le lire donc de façon égoïste, mais que serait un livre clos sur lui-même, un livre qui nous condamnerait à n’en rien faire que le commentaire inlassablement répété. C’est pour une raison de ce genre que je n’aime pas les livres sur, que je ne me vois pas écrire un livre sur un autre écrivain, parce qu’alors on enferme l’écriture sur elle-même, on la condamne à la prison de la littérature, comme tous ces livres que l’on voit paraître sur Telle ou Tel, mais à quoi diable peuvent-ils bien servir, à qui diable peuvent-ils bien être d’une quelconque utilité ? Que ce soit dans son projet de livre sur les passages, dans son projet de livre sur Baudelaire, je crois que Benjamin n’entendait pas faire un livre sur — une sorte de grand livre sur Paris, lequel serait comme la somme du livre sur les passages et du livre sur Baudelaire —, je crois plutôt qu’il cherchait à percer un mystère dont des traces se trouvent dans Paris, et peut-être ce mystère, quoique sur un mode radicalement différent, est-il le même qu’Haussmann chercha à percer, le même que Baudelaire : qu’y a-t-il au bout de la rue, au bout de la vie, au bout de l’histoire ? L’absence de réponse est-elle une réponse en soi ? Je crois que non. Et qu’il ne faut pas hypostasier l’histoire, lui donner un sens univoque, comme si, de toute façon, les choses n’auraient pas pu se produire autrement. Encore qu’il l’aborde suite à sa découverte de l’Éternité par les astres de Blanqui, lequel selon lui anticipe Nietzsche, Benjamin croyait-il sérieusement à l’éternel retour ?  Je n’ai pas de réponse définitive à la question (même si j’en doute, pour lui, le progrès et l’éternel retour semblent les deux faces d’un seul et même mythe). Mais j’ai une autre question : Dans le labyrinthe de nos existences,  comment les choses se reproduiraient-elles toujours à l’identique ? Il se peut que tout revienne, en effet, mais que tout revienne, cela implique-t-il que tout doive revenir au même ? La grande question, ce n’est peut-être pas tant le retour que le même. Toujours ce souvenir autour duquel je tourne de maintes façons, ce souvenir de l’enfant qui, durant le confinement, avait eu l’intuition de l’éternel retour et l’avait exprimé comme un être inspiré. Enfance de la Pythie.

vingt-et-un décembre deux mille vingt-trois

Pas nécessaire que le destin du monde se joue à chacun de mes gestes, non. Je puis me contenter d’être, au contraire, et comment dire ? un peu plus léger ? non, je ne dirai pas cela ainsi, alors comment ? un peu moins lourd, mais n’est-ce pas la même chose ? non, il y a une nuance à sentir et, dans cette nuance, si ce n’est donc le destin du monde, beaucoup de choses se jouent. Mais qui est encore capable de nuance, de légèreté ? À l’attitude religieuse qui place tout être sous le regard sans paupière de l’œil invisible du châtiment, en préférer une autre, et la faire valoir, qui connaisse l’art des distinctions : tout n’est pas décisif, capital, terminal, définitif, comme des rimes qui s’embrassent, il y a tant de choses qu’on peut faire, et dire, et penser, sans que cela porte à conséquence. On peut badiner, comme on disait jadis, mais la langue de jadis n’est pas celle de naguère, alors on ne badine plus, on se scrute, s’auto-analyse sans cesse, se place sous le regard dur et froid de la morale, de la religion, avec ou sans dieu, c’est le même œil impitoyable qui dit que rien ne doit demeurer injugé. Sur ce point, comme sur tant d’autres, encore qu’elles ne disent pas rigoureusement la même chose, l’écologie et la théologie ne tient-elles pas les mêmes propos ? Chaque geste est pesé, mesuré, rapporté à l’étalon unique de toute existence à partir duquel décider, en fonction de sa conformité ou non à la loi toute-puissante, de sa valeur. Et personne ne doit demeurer impuni. Tout le monde doit payer. Or, cette haine sans bornes de l’impuni, à partir de laquelle tout est susceptible de devenir crime, et d’entraîner châtiment, n’est-elle pas le propre du fanatisme ? Se regarder, et se sentir regardé. Peut-être cela rassure-t-il, en fait : on ne se sent plus seul, toujours sous le regard intransigeant de la loi. Contrairement à toi, la loi ne dort pas ; elle veille. Comment n’en perdrait-on pas la raison ? Ce matin, j’ai écrit à R. la réponse que je voulais lui faire depuis plusieurs jours, et cela m’a empli de joie, non pas tant en raison de la nature particulièrement profonde de ma réponse, loin s’en faut, mais de la réponse même, du seul fait de répondre, ce que j’omets souvent de faire, sans toujours comprendre pourquoi. Le 13 décembre, il m’écrivait qu’il avait de la peine quand il sentait que j’en avais en lisant mon journal et évoquait la joie que Kertész disait ressentir en écrivant malgré l’horreur de son sujet. Je ne lui ai pas répondu sur ce point, mais sur d’autres (Benjamin et le communisme), pourtant, je crois que c’est le plus important : la joie que malgré l’horreur l’écriture procure. Elle ne guérit probablement pas de tout, mais elle sauve de tout. Et cette nuance (santé /\ salut), parce qu’elle peut être de pure immanence, cette nuance doit pouvoir faire une immense différence dans notre vie.

vingt décembre deux mille vingt-trois

Penser mes pensées. Ce n’est pas le langage qui parasite, c’est cette mythologie dont Wittgentein dit dans ses remarques sur Frazer qu’elle est déposée dans notre langage (« In unserer Sprache ist eine ganze Mythologie niedergelegt. »). « Déposée », il me semble, comme les sédiments sont déposés, et c’est là-dessus, sur ces couches successives, que nous bâtissons quelque chose, que nous parlons. Comment s’étonnerait-on dès lors que nous racontions n’importe quoi ? Cette phrase, je n’y ai pas pensé aujourd’hui, mais il y a quelques jours. Par quelle opération ? À vrai dire, je l’ignore, peut-être une association d’idées à la suite de l’idée de « ville-sédiment » que j’avais évoquée à propos de Paris (idée pas franchement originale, mais passons ; tout ne peut pas l’être). En pensant à cette remarque, je me suis fait remarquer à mon tour pour la première fois depuis qu’elle me passe par la tête — c’est-à-dire : depuis un certain temps — que le terme de « mythologie » n’était en fait pas le plus approprié. Peut-être que, sous la plume de Wittgenstein, il est une sorte d’héritage du positivisme logique, mais ce n’est pas à proprement parler la mythologie qui pose problème, à moins de supposer que les mythes sont des explications des phénomènes naturels qu’une explication scientifique permet ou permettra de dépasser (ce qui est une croyance positiviste, pour ne pas dire : « un mythe positiviste »). Or, cette idée est erronée. Par exemple, on peut tenter d’expliquer le mythe du labyrinthe du Minotaure en le rapportant à la complexité architecturale des antiques palais crétois de Cnossos (par métaphore, la complexité serait devenue l’architecture même), mais cette sorte de dissolution passe à côté du sens du mythe qui depuis des milliers d’années nourrit l’imaginaire occidental. Pour dire les choses autrement, les recherches archéologiques d’Evans n’ont pas empêché Borges de fantasmer à mort (trop, même, à son goût, finit-il pas confesser) sur le labyrinthe et d’en faire un symbole crucial dans ses contes. L’explication n’épuise pas le sens. L’explication n’explique rien. Ce que je veux dire, c’est que je ne crois pas qu’il faille parler de « mythologie », mais plutôt d’illusions, de fausse conscience. Ce qui nous fait défaut aujourd’hui, au contraire, n’est-ce pas précisément une mythologie, des croyances qui structurent nos catégories mentales ? Je n’ai pas de réponse à la question. Peut-être, même, la question n’est-elle pas une bonne question. Quand je dis, comme il m’arrive donc quelquefois de le faire, que je veux « penser mes pensées », ce que j’entends par là, c’est que je voudrais parvenir à désédimenter ma pensée, à la désensevelir, à la dégager, mais pas comme on fait dans une fouille archéologique ; ce n’est pas de l’histoire qu’il faut dégager la pensée, c’est du présent, de l’époque. Les mots sont usés et les néologismes sont des trompe-l’œil. Comment parler dès lors ? Comment dire quelque chose ? Est-ce seulement possible ? Cette question, au sens où je l’entends, n’est pas une question rhétorique : elle devrait préoccuper quiconque est occupé à penser ses pensées, quiconque est engagé dans la tâche d’écrire, au lieu de recevoir le langage contemporain comme une évidence, un donné (regarde comme les mots se répandent comme des virus contre lesquels il ne semble pas y avoir de vaccin, ni d’ailleurs de geste-barrière). Or, ce n’est pas la faute des mots s’ils sonnent creux. En soi, chaque mot n’est rien que flatus vocis. C’est l’usure qui rend creux le son des mots. Que tout le monde dise la même chose ne rend pas la chose vraie, mais creuse. Nuance de taille : qu’est-ce que la pensée sinon un art des nuances ? Jeu avec les volumes, ombres portées du langage. 

dix-neuf décembre deux mille vingt-trois

Noter des remarques disparates sur le sens du mythe du Minotaure, la mort et la fin de la civilisation occidentale, cela ne constitue assurément pas la structure d’une pensée cohérente, comme le voudrait une sorte de tout organique, mais ces remarques (celles-là ou d’autres que je consigne au crayon dans tel ou tel de mes carnets) ne sont pas non plus les fragments de ce tout défaillant, vacant ; ce sont des expressions de la vie, des pensées vivantes, des pensées en vie. Le tort, en ce qui concerne les pensées en vie, n’est pas de ne parvenir pas à les rassembler en une structure cohérente, une sorte de système, comme on ne dit plus trop de nos jours, lequel système n’est jamais qu’un artifice destiné à rassurer qui souffre d’inconfort existentiel et, ne se tenant plus debout tout seul, a besoin d’une canne sur laquelle s’appuyer pour ne pas tomber et continuer, clopin-clopant, à aller de l’avant, mais lentement, petit pas petit petit pas, non, le tort est de ne pas les consigner toutes, de ne pas noter avec une rigueur maniaque exactement tout ce qui me passe par la tête. D’autant que, ces différentes remarques, encore que rien ne semble les relier logiquement entre elles, je sens qu’elles conspirent à quelque chose et qu’il me faut conspirer avec elles, m’astreindre à la discipline de la rhapsodie, à la possibilité que quelque chose, quelque chose d’imprévu, quelque chose d’impensé, sourde. À quoi bon penser, en effet, si ce n’est pour penser l’impensé ? S’il est vrai que tout le monde pense plus ou moins la même chose — c’est cela qu’on appelle « une époque » —, il faut être prêt à recevoir, comme en un éclair, l’éclaircie, le quelque chose qui, justement, se joue du déjà pensé, prêt-à-penser, de l’époque, se trouve aux frontières de la conscience, là où les frontières perdent de leur réalité, comme dans la vie réelle, bien souvent, où les frontières sont abolies par la guerre, l’invasion, la migration, la fin de la civilisation, et que sais-je encore ? Oui, que sais-je encore ? Il y a tant de choses auxquelles je ne pense pas, auxquelles je me défends de penser, auxquelles on me défend de penser, comment ces choses-là, ces choses interdites, ces choses impensées, ne seraient-elles pas les plus intéressantes à penser, celles qu’on a le plus envie de découvrir, et de les dire ? 

dix-huit décembre deux mille vingt-trois

Je sais ne pouvoir que dormir. Comment se fait-il alors que pendant tout ce temps que dure le jour je supporte l’existence ? Le flux diluvien de l’information n’a aucun sens. Et pourtant, il coule, il coule, il coule, et il semble impossible de le couper, et il me semble impossible de m’en couper. Il coule, il coule, il coule, et moi je me sens pris dans son cours comme un vulgaire bout de bois que le flot charrie indifférent. Je me sens lourd et n’offre aucune résistance. Tout ce que je vois, tout ce que j’entends, rien de tout cela n’a le moindre sens, mais c’est là, et je regarde, et j’écoute. Et tout le monde semble s’en accommoder. Tout le monde semble désirer le régime de cette existence. Je ne sais plus où (je ne veux pas m’en souvenir, que je m’en souvienne parce que cela existe est déjà suffisamment pénible en soi), je lis qu’un artiste contemporain est en train de générer un térabit d’images de ciel en donnant comme seule instruction à une intelligence artificielle le mot « sky ». J’aimerais ne rien comprendre, mais tout est trop clair, tout est trop vrai. Je ne voudrais que dormir. J’ai le sentiment qu’il y aura toujours une bonne ou une mauvaise raison, une bonne ou une mauvaise excuse, un bon ou un mauvais prétexte, une cause ou une autre, une chose ou une autre, un ennui ou deux, de ne pas faire ce pour quoi je suis fait, mais suis-je seulement fait pour quelque chose ? Cette idée ne repose-t-elle pas sur un grand malentendu, une grande illusion ? Si je regarde les choses telles qu’elles sont, je ne puis que constater le fait, un peu crûment, mais sans rien travestir, heureusement : je ne vaux pas grand-chose (« pas grand-chose » synonyme de « rien », un peu plus poli). C’est la réalité, banale, simple ; — difficile de le nier. Parfois, si mon père ne m’appelait pas au téléphone, et si nous ne nous parlions pas, une ou deux fois par semaine, parfois plus, parfois moins, je pourrais croire que j’ai disparu de la surface de la terre, que je n’existe tout simplement plus. Je n’ai pas presque pas de contacts avec mes réputés semblables. Et ce n’est pas que je n’en cherche pas, ce n’est pas vrai, non, c’est même l’exact contraire, mais tout semble se refuser à moi. Comme si je ne suscitais pas le moindre intérêt. Tu peux rayer le « comme si », me dis-je. Mais à quoi est-ce que cela sert, aujourd’hui de me dire quelque chose ? Tout n’est-il pas de ma faute ? Mon existence, même. Je voudrais dormir, c’est tout. Il faudrait que je fasse ma révolution, mais je n’en ai pas la force. Je trouve toujours une bonne ou une mauvaise raison, une bonne ou une mauvaise excuse, un bon ou un mauvais prétexte, une cause ou une autre, une chose ou une autre, un ennui ou deux, de ne pas la faire. Dès le lendemain, les décisions du jour seront oubliées ; c’est qu’elles n’ont jamais existé. Je veux quelque chose qui n’existe pas et ne suis pas assez fort pour l’inventer. Première tâche à laquelle je me devrais mettre, pourtant. Au lieu de cela, rien. Rien, oui, voilà qui est « conforme au moi ».

Reiner Stach, Franz Kafka

Les éditions du Cherche-Midi font paraître la traduction du premier tome d’une monumentale biographie de Franz Kafka, écrite par l’éditeur et essayiste allemand Reiner Stach, dont la publication en français s’achèvera en 2024, année du centenaire de la mort de Kafka. Cette année verra aussi la sortie d’une série télévisée consacrée à la vie de l’écrivain pragois, écrite par Daniel Kehlmann, produite par David Schalko et adaptée de l’ouvrage de Stach.
Admirablement traduit par Régis Quatresous, qui a aussi retraduit toutes les citations de Kafka, ce qui donne une grande cohérence à l’ensemble en le rendant très lisible, le premier volet de cette trilogie biographique est un rare moment de lecture. À la fois prodigieusement documenté, entièrement pénétré de l’œuvre littéraire du fonctionnaire pragois, foncièrement modeste et scrupuleux, s’efforçant de démêler les fils complexes d’une existence ténue et d’une psyché abyssale, ce Kafka s’avère un modèle du genre. L’auteur circule dans l’histoire avec une facilité de nature à guider le lecteur sans le perdre ni l’épuiser, toujours suivant cette crête étique qui sépare l’anecdotique du profond, le banal du mystique, le trivial du transcendant. Qui s’aventure dans les méandres de la vie de ce Kafka redécouvert voyage ainsi loin des clichés éculés auxquels le XXe siècle aura réduit l’écrivain et, malgré la maigreur des faits en présence desquels il se trouve, gagne une image nouvelle de tout ce pan de la littérature — fantastique et existentielle — qui s’est ouvert avec Kafka. De sa découverte du théâtre yiddish — si importante pour le devenir de son œuvre — à son premier recueil, Contemplation, de l’Amérique jamais achevée à la Métamorphose et aux commencements du Procès en passant par le Verdict, le Temps des décisions de Reiner Stach donne envie de relire tout Kafka avec ce regard neuf, presque converti, que rendent possible les grands ouvrages.
Quand on demande à Reiner Stach, de passage à Paris, ce qu’il voudrait que l’on retienne de Kafka après avoir lu sa biographie, il répond sans hésitation : « Que ce n’était pas un alien. » Qu’il n’était pas l’étranger au monde que la mythologie littéraire et philosophique du XXe siècle s’est complue à faire valoir et imposer. « La plupart des gens pensent que c’était un alien, ajoute Stach. Mais c’était un être humain qui souffrait des mêmes conflits que nous ; c’est sa façon de les aborder qui était différente. Il abordait ses conflits et ses dépressions par le médium de l’art. Pour leur donner une certaine forme. Se réapproprier une part de sa conscience de soi. Ne plus être une victime de ses problèmes, de ses échecs. »
Et c’est vrai que, presque cent ans après sa mort, « la légende » — comme dit Stach — de l’écrivain replié sur lui-même, indifférent aux drames de son époque, concentré sur sa seule psyché et ses névroses, colle encore à la peau de Kafka et domine l’esprit de ses lecteurs. L’antisémitisme ? Kafka n’y aurait jamais eu affaire. Les affres de la Première Guerre mondiale ? Bruit lointain dont il se serait désintéressé. Mais « c’est une vision très naïve », rétorque Stach. Concernant l’antisémitisme, l’auteur en apportera la preuve dans le volume consacré aux jeunes années, Kafka a assisté à des pogroms dans son adolescence. Et quant à la guerre, comment s’imaginer que lui qui, par ses fonctions dans les assurances qui le mettaient en présence de sa réalité non censurée, avait affaire aux innombrables mutilés, à tous les traumatisés qu’on traitait à grands coups d’électrochocs, n’ait pas intériorisé cette violence, ne l’ait pas liée aux objets de ses obsessions ? Lui qui, comme le rappelle Stach, pense essentiellement par images, qu’il développe plus ou moins en fragments, récits, romans, comment supposer que cette violence brute ait pu glisser sur lui sans laisser de traces ? D’où pourrait bien venir, par exemple, cette terrifiante Colonie pénitentiaire, écrite en 1914, où l’horreur est peinte sans distance, sans humour, dans la crudité à vif d’une chair mutilée ? Pour Stach, même si ce n’est pas toujours évident, l’écriture de Kafka a été affectée par la guerre : « Il a perdu le goût d’inventer. Il s’est mis de plus en plus à écrire des proses courtes, des paraboles, des réflexions. Les aphorismes qu’il a écrits plus tard, à Zürau, en sont la continuation. »
Mais alors pourquoi une biographie d’une telle ampleur n’avait-elle pas encore été écrite ? Kafka ferait-il peur ? « Oui, mais pas seulement Kafka, répond Stach, c’est tout le contexte social qui était très complexe. Il faut se documenter sur l’histoire des Juifs, l’histoire des Tchèques, leur héritage, leur culture. Le confit entre les communautés est à la source de l’antisémitisme à Prague. »
Avant de se lancer dans cette biographie, Stach était coureur de marathon. Et lui-même voit son travail comme un marathon qui a duré pas moins de dix-huit ans : « J’écrivais une page par jour. Plus ou moins. Le lendemain, je la lisais à voix haute et le lendemain encore pour parvenir à une sorte de synthèse qui me convenait. » D’ailleurs, Stach s’est tellement pénétré de l’univers de Kafka que, quand on l’interroge, il fait parler ses sujets comme s’ils étaient présents, comme s’il s’était tellement mis dans leur peau qu’il avait la faculté de les faire revivre, de leur rendre une parole qu’ils ont perdue depuis longtemps.
Grâce à un long travail de recherches sur le terrain, qui l’aura amené aux États-Unis et en Suisse, Stach a découvert l’histoire de Felice Bauer (« Nous ne savions rien d’elle », commente Stach), la première fiancée de Kafka, que ce dernier ne comprit jamais totalement alors qu’elle était comme lui, clivée, prisonnière à l’intérieur de sa famille et aspirant à la liberté du dehors. Forte, indépendante, occupant des fonctions rares pour une femme de l’époque, qui lui permettait de voyager seule, aimant la vie urbaine que lui offre Berlin, et le tango, elle fut prise au piège d’une famille qu’aujourd’hui on dirait volontiers dysfonctionnelle. Ce qui explique peut-être en partie l’échec de leur relation amoureuse. Elle rencontre Kafka à Prague, chez les Brod. Ils ne se voient qu’une fois, sans même se plaire. C’est par correspondance qu’ils vont s’aimer, se perdre, se retrouver, se fiancer, se séparer. Kafka ne s’en rend pas compte, mais Felice est comme lui, coupée en deux, entre sa vie extérieure, professionnelle, et sa vie intérieure, familiale. Un des grands mérites de Stach est de nous rendre vivante, dans toute son intégrité et sa richesse, cette femme qui joua un rôle si décisif dans la vie et le développement psychologique de Kafka.
Mais au fait, ce Kafka, en tant qu’écrivain, comment réussit-il encore nous toucher ? Reiner Stach : « Kafka aborde des sujets existentiels et interculturels, des problèmes universels. Par exemple, dans Le Château, une communauté et un étranger se font face. Et cet étranger veut faire partie de la communauté. Au début, elle le rejette : “Non, tu n’es pas né ici, nous n’avons pas besoin d’étrangers.” Et veut le repousser. Mais le personnage de K. essaie constamment d’y accéder. Et puis, quelque chose d’étrange se produit : l’étranger et la communauté changent tous deux à cause de ce conflit. »
C’est sa manière d’aborder l’existence qui rend Kafka si singulier. Quand il est tombé malade, au lieu de se concentrer sur sa guérison, il s’est interrogé sur sa maladie. Quand on lui disait de se donner toutes les chances de guérir, « Kafka, nous raconte Stach, répondait : “Non, ma tâche est de comprendre cette tuberculose, avant tout. Pourquoi moi ? Pourquoi moi ?” Personne ne comprenait cette façon de penser. On se disait que c’était une sorte de suicide, ce qu’il faisait, d’aller même jusqu’à plaisanter sur la tuberculose. Il n’acceptait pas que ce ne soit qu’une catastrophe. Il voulait comprendre : “Pourquoi la tuberculose fait-elle partie de moi, partie de mon destin ? Fait-elle partie de mon destin ? Est-elle moi ? Et pourquoi moi ?” Il voulait intégrer cette catastrophe dans sa vie. Il avait un courage que nous n’avons pas. » Même si, comme le rappelle Stach, la confrontation avec le père est intervenue bien tard : « Les choses se seraient tellement mieux passées si Kafka était parti de chez ses parents dix ans plutôt, bien sûr. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Ce serait la première question que je lui poserais s’il était de nouveau parmi nous. »

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Reiner Stach, Kafka, le temps des décisions. 960 pages, 29,50 euros. Le Cherche-Midi, 2023.
Article paru dans les pages livres du Temps.

dix-sept décembre deux mille vingt-trois

Chaque jour, je lis le journal de Guillaume Vissac. Bien souvent, les avis qui me semblent s’y exprimer, je ne les partage pas entièrement ou, ce qui revient à peu près au même, si c’était moi, je ne les exprimerais pas de la même façon, les goûts littéraires ou autres qu’on y découvre me sont parfois étrangers et certaines des préférences qui sont celles de son auteur, et qui pour nombre de nos contemporains paraissent constituer l’alpha et l’oméga de l’expérience humaine, ne sont pas les miennes, mais je crois que, si je ne devais plus le lire, il manquerait quelque chose d’important dans mon existence. Je me sens profondément relié à ce journal, comme si ce que je ressentais avoir en commun avec son auteur et lui était beaucoup plus puissant que ce qui semble nous distinguer. La raison est-elle que, comme aujourd’hui, le sentiment que c’est trop tard, je le connais moi aussi ? Sans doute, oui, pour partie, du moins, et, en tout cas, non pas tant pour la lettre que pour l’esprit de la chose. Lui et moi, ne sommes-nous pas victimes de la même illusion que le monde social force en nous ? Quand je suis sorti marcher dans le froid de ce dimanche matin, tel un bateau sur un étang brumeux, le soleil voilé baignait la ville dans sa douce lumière, pâle, et l’atmosphère au calme, tout semblait apaisé, apaisant. L’était-ce ? Qu’est-ce qui l’est ? En marchant, je pensais à cette impression d’avoir fait les mauvais choix qu’exprimait le journal de Guillaume Vissac. Moi aussi, bien souvent, n’ai-je pas eu ce sentiment d’avoir commis une erreur, notamment en quittant Paris pour Marseille, et d’avoir manqué, ce faisant, les opportunités qui s’offraient alors à moi, de n’avoir pas su profiter de la parution de mes trois livres chez Actes Sud pour me constituer un réseau de relations utiles digne de ce nom, croyant que ce qui comptait, ce qui compterait toujours, et par-dessus tout, c’était l’écriture, alors que, dans la vie d’un auteur, l’écriture constitue une partie infime du métier, et presque négligeable ? Et puis, tout en marchant, je me suis fait remarquer que, en vérité, la plupart des gens qui comptent dans le milieu en général, ou dans tel sous-milieu en particulier, je n’aurais pas envie de les avoir à dîner. (Même si je ne connais pas tout le monde, loin s’en faut, dans le milieu, pour avoir eu l’occasion de travailler, déjeuner, dîner ou cocktailer avec certaines personnes qui comptent, éditeurs, écrivains, attachées de ceci, directeurs de cela, libraires, et que sais-je encore ? je sais toutefois de quoi je parle.) Et qu’ainsi, je suis victime de l’illusion du succès, lequel succès est bien une réussite professionnelle, mais n’a rien à voir avec les raisons pour lesquelles j’écris, chaque jour, ni pour lesquelles, chaque jour, je lis le journal de Guillaume Vissac, ni pour lesquelles, c’est ce que je pense, chaque jour, Guillaume Vissac écrit. Aussi, nos conceptions, nos sentiments, nos sensations, même, sont-ils parasités par des considérations qui sont étrangères à ce que nous faisons, aux raisons pour lesquelles nous le faisons et aux fins vers lesquelles nous tendons en le faisant. L’autre jour, Nelly m’a fait part du désarroi de cet auteur qui, courant de résidence en résidence pour gagner sa vie, s’apercevait qu’il n’avait même plus le temps d’écrire. Mais oui, ai-je répondu à Nelly, parce que son métier, ce n’est pas écrivain, mais acteur culturel : en résidence, on ne lui demande pas d’écrire le livre qu’il a envie d’écrire, on n’attend pas de lui qu’il se consacre pleinement à l’œuvre que l’ordinaire de la vie sociale l’empêche d’accomplir, on ne le met pas à l’abri du besoin pour qu’il puisse se consacrer corps et âme à son art parce que son art en vaut la peine, on lui demande de faire des actions auprès des publics, de tenir le journal en ligne de sa résidence, de valoriser sa résidence d’écrivain auprès des autres acteurs du secteur et des partenaires de la collectivité territoriale qui lui accorde une subvention pour mettre en œuvre la politique publique que l’État déconcentre parce que c’est moins cher de payer des écrivains ratés qui sont heureux qu’on les fasse bénéficier d’un quantième de subvention plutôt que de salarier de vrais professionnels qui pourraient mener une action culturelle digne de ce nom, et efficace, pour réellement rendre la culture démocratique, sur le long terme. Pourtant, le milieu nous fait accroire que ces gens-là, qui donc courent de résidence en résidence, de bourse en bourse, de rencontre en rencontre, réussissent alors que, en vérité, ils échouent : ils font tout sauf écrire. Moi, c’est vrai,  là, affalé sur mon lit, comme ce matin, enfin rentré de ma flânerie hivernale, j’écris, mon ordinateur portable posé sur les genoux, il peut sembler que je sois un raté, et c’est d’ailleurs ce qu’il m’est arrivé de penser, et qu’on me le dise (peut-être, c’est vrai, je n’y avais jamais pensé, peut-être ne me serais-je jamais dit que j’étais un raté si, d’abord, quelque personne bien intentionnée ne l’avait dit, ne l’avait pas sous-entendu, ne me l’avait pas fait comprendre pour me faire du mal) et pourtant, je fais tout ce qu’il faut que je fasse : j’écris, sans avoir de compte à rendre à personne, j’écris, sans dépendre de personne, j’écris, sans rien demander à personne, j’écris, sans rien quémander à personne, j’écris. Or, de ce point de vue-là, qui est l’inversion du point de vue inversé, la remise en ordre, sur ses jambes, à l’endroit de la réalité, comment ce à quoi je consacre le meilleur de mon temps pourrait-il être considéré comme un échec ? N’est-ce pas, au contraire, tout le contraire ? Je ne suis passé à côté de rien. Tout est ici. J’écris.

seize décembre deux mille vingt-trois

Composant dans le contexte d’une expérience spirituelle commune qui lui préexiste et dans laquelle il s’inscrit pleinement, Bach, n’ayant pas besoin de trouver les mots pour toucher, puisqu’ils sont dans les Évangiles, a toute liberté d’inventer. Et combien sont différentes les paroles de la chanson de John Lennon, Imagine ; ce dernier, pour tenter de constituer une expérience spirituelle commune,  fut condamné à la pacotille, comme tout le monde désormais, à la camelote des bons sentiments qui sont le plus petit dénominateur commun de l’Occident. Il ne peut plus y avoir de grand art parce qu’il n’y a plus d’expérience commune ; la fragmentation de l’expérience, sa déchéance en d’innombrables expériences communautaires ne donnera plus lieu qu’à des œuvres partielles, lacunaires, fautives, qui n’englobent pas la vie sur terre, mais la découpent en petits morceaux que chacun ingère en fonction de ses goûts personnels. En optant pour la solution du plus petit dénominateur commun, la chanson ne dépasse pas cette fragmentation, elle en prend acte et gribouille là-dessus quelque chose de si insignifiant que qui croit pouvoir s’y retrouver s’en retourne toujours avec le même sentiment de déception, de délabrement, d’infinie déréliction. Ce matin, écoutant le jeune musicien qui, à la radio, expliquait que, pour lui, il n’y avait pas de différence entre Bach et les Beatles, je me suis fait ces réflexions. Et, en effet, dans l’infinie déréliction où nous sommes tombés, peut-être n’y a-t-il pas de différence. Pas de différence, c’est-à-dire : que nous n’avons plus les outils sentimentaux, conceptuels, esthétiques pour faire des différences de cette nature, elles n’ont pas de sens pour nous. Aussi, si parfaite soit-elle sur le plan technique, l’exécution n’a aucun sens. Car, au fond, possédés par l’illimitation apparente de la machine, nous ne comprenons plus que les prouesses techniques (plus vite, plus fort, plus grand, plus nombreux, etc.). Même l’ascèse, le fantasme d’une pauvreté sublime (la sobriété), obéit au même régime logique de la prouesse, de l’exploit, du record. En neutralisant le langage (obsession du neutre), loin de parler à tout le monde de tout le monde pour tout le monde, on entre dans un stade de mutacisme : certes, nous faisons toujours des expériences, mais nous sommes coupés d’elles, coupés de nous-mêmes, et nous sommes incapables de la moindre parole pertinente. Tout tombe à plat, tout sonne creux, tout semble hors-sujet, sans objet. Il n’y a pas de retour en arrière. Combien de temps faut-il pour faire une expérience commune ? Est-elle seulement encore possible ? Après tout, rien ne dit qu’elle doive s’imposer avec la force de la nécessité dans l’histoire. Peut-être que ce que nous vivons aujourd’hui constitue le régime historique du temps (notre temps et le temps à venir). Peut-être n’y a-t-il plus que cela à vivre ; parmi les ruines sur lesquelles on ne peut plus rien bâtir, ne demeure qu’une expérience déchirée.

quinze décembre deux mille vingt-trois

Comme ce que j’ai écrit hier, encore que ce fût là que je l’écrivis, n’était pas destiné à ce journal, ce que j’écris aujourd’hui dans le journal mais qui est destiné à projectile Paris, si je l’écris ici, je ne l’y laisse pas, contrairement à ce que j’ai écrit hier, que j’ai laissé ici tout en le copiant là-bas, mais après l’avoir écrit, le coupe, et lui donne la place qui lui revient dans projectile Paris. D’abord, chose rare, et qu’il faut donc que je note, aujourd’hui, quand j’ai écrit ces pages pour projectile Paris, ce n’est pas l’écriture qui a commandé à l’écriture, mais un dessin, le dessin d’une carte, pour être exact, dessin dont j’avais eu l’idée, je ne sais plus si c’est hier au soir ou ce matin au réveil, mais peu importe quand, ce qui importe, c’est que, dessiner cette carte, c’est la première chose que j’ai faite aujourd’hui, d’abord sur une feuille puis sur une deuxième et enfin sur une troisième et, ensuite, seulement ensuite, j’ai écrit ce qui n’est pas tout à fait comme un commentaire de la carte, mais peut-être sa légende. Sa légende, oui. Beau mot, que celui de « légende », n’est-ce pas ? Je le note : tout ce qu’on écrit dans les marges de la carte est une légende. Et, à cette idée, je m’émerveille. C’était une pensée assez vague que j’ai eue avec moi toute la journée d’hier, non pas le dessin de la carte, ni l’histoire de la légende, mais de faire un livre qui ne soit pas tout fait de lettres, mais aussi de dessins, de cartes, de photographies, d’images au sens large. Or, ce livre, il se trouve que je l’ai déjà commencé, j’y ai songé après, seulement après, ce livre, c’est projectile Paris. Que l’idée, en soi, ne soit pas des plus originales (des images en plus du texte, des images dans le texte), cela ne me soucie guère, d’autant moins que ce que je fais n’a quasi rien à voir avec ce que Sebald faisait avec les images, qui étaient des documents, des traces du passé, il me semble, quelquefois aussi des substituts au texte, des mots du texte. J’ai une grande admiration pour l’écriture imagée de Sebald, mais il me semble que ce n’est pas ce que je fais. Qu’est-ce que je fais ? Je reprends le mot : j’écris une légende. J’écris la légende de la ville. Maintenant, il me semble que ce que je suis en train d’écrire appartient de moins en moins au journal, et de plus en plus à projectile Paris, mais ce n’est peut-être pas tout à fait exact et, si c’est exact, ce n’est peut-être pas un problème, les cloisons ne sont pas étanches, Dieu merci, les textes pas des prisons, mais les pièces d’une bâtisse, d’une immense maison, d’un édifice. J’ouvre le fichier dans lequel, entre autres, j’écris projectile Paris, j’y écris là-bas une phrase dont l’origine se trouve ici, reviens ici, pense à là-bas, tout se tient, tout communique, tout s’entr’exprime dans cette architecture écrite.

quatorze décembre deux mille vingt-trois

Marcher dans Paris et prendre des photographies de ce que je vois quand je marche pourrait-ce me suffire ? La question écrite semble être une réponse. Mais que pose-t-elle ? Je viens de passer un long moment, comme cela m’arrive de temps à autre, à regarder des photographies de l’immeuble où je vis, celles ineptes et imprécises que la machine prend en passant depuis le boulevard. Et, à un certain moment, je me suis demandé si je pourrais désenfouir les émotions qui se trouvent là, dans ces images impersonnelles et inesthétiques d’un lieu comme il y en a tant dans Paris, dire l’histoire que ces émotions qui apparaissent à la surface de ces images racontent : quelqu’un vient vivre ici, se marie, y a un enfant, s’en va, revient. Tout au long de cette banalité des événements, se manifeste l’ambiguïté d’être quelque part, la complexité des sentiments qui nous attachent à un endroit, l’image que nous nous faisons des lieux où nous allons, que nous traversons chaque jour, façades, recoins, rues transversales, impasses, l’histoire. Je peux emprunter des centaines de fois le même trajet et c’est toujours la même chose et ce n’est jamais la même chose. Ville-plan, ville-labyrinthe, ville-spirale, peut-être que la meilleure façon de dire les émotions enfouies dans les images de la ville, que ces images soient les captures insignifiantes de la machine, les photographies que je prends en flânant, les souvenirs qui se déposent dans ma mémoire, c’est de laisser la ville parler à travers moi, de ne pas chercher à révéler quoi que ce soit de la ville, d’y être, d’y aller, et de laisser s’opérer les transformations en soi. Paris, est-ce comme le bateau de Thésée : si l’on changeait tout serait-elle Paris ? Dans le livre qu’il a consacré à son invention, Éric Hazan écrit : « Contrairement à une idée répandue, la véritable éradication du Moyen Âge à Paris n’a pas été menée à son terme par Haussmann et Napoléon III, mais par Malraux et Pompidou, et l’œuvre emblématique de cette disparition définitive n’est pas Le Cygne de Baudelaire mais plutôt Les Choses de Perec. » Peut-être, en effet. Mais cette vérité de Paris, au fond, chaque génération ne l’établit-elle pas pour son propre compte ? Qui sait si, dans cinquante ans, tel intellectuel ne fera pas à son tour une remarque du même ordre sur Emmanuel Macron et ses Jeux Olympiques ? Paris se construit tout autant par de nouveaux murs que le souvenir des anciens. Et la nostalgie qu’ils évoquent, y compris à qui ne les a pas connus. Paris est plus profonde qu’elle n’est vaste ou haute : ville-plan, ville-labyrinthe, ville-spirale, c’est aussi une ville-sédiment, il faut prendre la mesure des strates qui la composent, lesquelles ne sont pas seulement celles qui remontent aux temps immémoriaux, mais ont trait à l’immédiateté même, au pur présent du temps qui passe. Pour écrire, comme j’ai froid depuis des heures, je me suis réfugié à “mon bureau” (c’est ainsi qu’il m’arrive d’appeler le lit quand je m’y installe, dans l’après-midi, non pour y dormir, mais pour y lire, y écrire) et, après l’avoir pliée sur elle-même pour donner forme à une espèce de traversin, j’enroule une couverture autour de mon cou, la faisant remonter au-dessus des oreilles qu’elle protège de même ainsi. Enveloppé de la sorte, il me semble que je suis protégé du froid et du vacarme de la circulation, sirènes des véhicules officiels qui transportent d’un point névralgique à l’autre de la ville politique les ersatz du potentat.